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Full text of "Les confessions de J.J. Rousseau : vignettes par MM. T. Johannot, H. Baron, K. Girardet, E. Laville, C. Nanteuil, etc"

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littp://www.arcliive.org/details/lesconfessionOOrous 


LES 


CO?^FESSI()>S 


DE   .1.  .).   KOLSSEAU 


TVl'IlCIlAriIIK 
.ACn.VMPE  KT  f.llM  I 

ijf'^  nu- DAmiolIr,  2.  ^.^^ 

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(OM  i:ssi()\s 


i)i:  J.  ,1.  uoi  ssi:m 


\  IC.  MVITF.S 


Pdi  MM  T.  Johannol,  H  Baron,  K  Girardel.  E.  Laville,  C.  Nanleuil,  elc. 


PARIS 


i{\i;r.ii.i',.  1.1)1  rr.rii,  lu  k  dk  la  MiciioniKiîi: .  i:î. 


18i6 


V'«„ 


piu:>jii:kj:  rviniE 


LIVRK    PHKMIER 


(1712  -  1719.)  Je  forme  une  cnlropriso  qui  neul  jamais  tlcxemiile, 
cl  dont  l'exécnlion  n'aura  poinl  iriniitatcur.  Je  veux  montrer  à  mes 
somlilahlis  un  homme  dans  toute  la  vérité  de  la  nature,  et  cet  homme, 
ce  sera  moi. 

Moi  seul.  Je  sens  mon  cœur,  et  je  connais  les  hommes.  Je  ne  suis  lait 
comme  aucun  de  ceux  que  j'ai  vus;  j'ose  croire  n'être  lait  comme  aucun 
lie  ceux  qui  existent.  Si  je  ne  vaux  pas  mieux,  au  moins  je  suis  autre.  Si 
la  nature  a  bien  on  mal  fail  de  briser  le  moule  dans  lequel  elle  ma 
jeté,  c'est  ce  dont  on  ne  peut  jui;er  qu'après  m'avoir  lu. 

Oue  la  trompette  du  juj;ement  dernier  sonne  quand  elle  voudra,  je 
viendrai,  ce  livre  à  la  main,  me  présenter  devant  le  souverain  juge.  Je 
dirai  hautement  :  Voilà  ce  que  j'ai  fail,  ce  que  j'ai  pensé,  ce  que  je  fus. 
J'ai  dit  le  bien  et  le  mal  avec  la  même  franchise.  Je  n'ai  rien  tu  de 
mauvais,  rien  ajouté  de  bon;  et  s'il  m'est  arri\é  d'emi)Ioyer  quelque 
ornement  indifférent,  ce  n'a  jamais  été  que  pour  remplir  un  vide  occa- 

1 


J  I    I   s    (  (IN  I    l.>S|()\S. 

siiiiiiic  |>''i>'  iiiKii  (Ii'ImiiI  ilr  iiiciiiiiirc.  .1  ;ii  |)it  sii|i|)(iS('i'  M'ai  ce  ipic  je  savais 
axoir  pu  l'i'liv,  jamais  rc  (jnr  je  savais  vl\v  faux.  Je  me  suis  moulré  tel 
iiiie  je  lus:  mé|)risalili'  cl  vil  (jiiaud  je  l'ai  été;  bon,  généreux,  sublime, 
(iiiaiiil  je  lai  été  :  j'ai  dévoilé  mon  intérieur  tel  (|ue  lu  l"as  vu  toi-même, 
Kire  éternel.  ISassemble  autour  (!<'  moi  I  iniiomliralili'  loiiii'  t\r  mes 
semblables;  {[u'ils  éeuutenl  mes  eonl'essioiis,  ([u'ils  gémissent  de  mes 
indi"nilés,  (luils  rougissent  de  mes  misères,  Oiie  cbaenn  d'eux  dé'cnnvi'e 
a  scui  tour  son  cirur  au  pied  de  ton  trône  avec  la  même  siiieeiite,  et  puis 
iiiinn  seul  te  dise,  s'il  l'ose.  Je  fus  iinullciir  (jiir  cet  liminiii'-là. 

.Il''  suis  né  à(îenève,  en  1712,  d  Isaae  Ibuisseaii,  eitoven,  el  de  Snsanne 
lîeriiard,  cilovenuc.  Ln  bien  l'oit  médioeie,  a  partager  entre  (|uin/.e  en- 
l'.ints,  ayant  réduit  presque  à  rien  la  portion  de  mon  père,  il  n'axait  pour 
subsister  que  son  métier  d'horloger,  dans  le(|uel  il  était  à  la  vérité  fort 
babile.  Ma  nn'^re,  lille  du  ministre  Bernard,  était  jilns  rielie  :  elle  avait 
de  la  sagesse  et  de  la  beauté,  (le  n'était  pas  sans  |)eine  ([ue  mon  ])('re 
l'avait  obtenue.  I.eiiis  amours  avaient  commencé'  j)ies(|iie  avec  leur  \ie; 
des  l'âge  de  liuil  à  neuf  ans  ils  se  promenaient  ensemble!  tous  les  soirs 
sur  la  Treille  ;  à  dix  ans  ils  ne  pouvaient  |)lus  se  quitter.  La  sym])atliie, 
l'accord  des  âmes,  afriM'init  en  eux  le  senliinent  ipravait  |)iiidiiil  Tliabi- 
tiide.  Tinis  deux,  nés  tendres  et  sensibles,  ii'altciidaient  (|iie  le  niomeni 
de  trouver  dans  nu  autre;  la  même  disposition,  on  plutôt  vv.  iiHunent  les 
allendail  eux-mêmes,  et  cliacuu  d'eux  jeta  son  cœur  dans  le  premier  qui 
s'ouvrit  pour  le  recevoir.  Le  sort,  qui  semblait  contrarier  leur  passion, 
m^  lit  (Hie  raiiiiiicr.  l-c  jinin'  aiiiaiil.  ne  ponvaiil  (ditcnir  sa  maîtresse,  se 
consumait  de  dcuilenr  :  elle  lui  conseilla  de  voyager  pour  l'oublier,  il 
vovagea  sans  fruit,  et  revint  i)lus  amoureux  <|ue  jamais.  Il  ntronva  celle 
qu'il  aimait  tendre  et  lidèle.  Après  cette  épreuve,  il  ni'  restait  (pi'à 
s'aimer  Imili'  la  vie;  ils  le  jurèrent,  et  le  ciel  luMiit  leur  serment. 

(iabriel  bernanl,  Irere  d<:  ma  nii're,  devint  amoureux  d'unedes  smirs 
de  mon  père;  mais  elle  ne  consentit  à  épouser  le  frère  (pTà  coiidilloii 
que  sou  frère  épouserait  la  sœur.  I.  animir  arrangea  loiil,  et  les  dciiv 
mariages  se  firent  le  même  j(uir.  Ainsi  mou  oncle  était  le  mari  de  ma 
tante,  et  leurs  enfants  furent  doublement  mes  cousins  germains.  Il  en 
naquit  uu  de  part  et  d'antre  au  bout  d'une  année;  ensuite  il  fallut  encore 
se  séparer. 

Mou  oncle  IJernard  était  ingénieur  :  il  alla  servir  dans  l'Kmpire  et  en 
Hongiie  sous  le  prince  Eugène.  Il  se  distingua  au  siège  et  à  la  bataille 
di'  Itelgrade.  Mou  pi're,  après  la  naissance  de  mon  frère  unique,  partit 
pour  (ionstautinople,  où  il  était  a|)pelé,  et  devint  horloger  du  sérail. 
Durant  son  absence,  la  beauté'  de  ma  mère,  smi  (^sprit,  ses  talents,  lui 
allirereuides  hommages.  M.  delà  (llosiire,  résident  de  rraiice,  fut  un  des 
pins  empressés  à  lui  en  offrir.  Il  lall ait  (|iit'  sa  passion  lût  vive,  puis- 
(lu'an   ImiiiI  de  trente  ans   je  l'ai  \u  s'attendrir  en   iiir  pailaiil   d'elle.  Ma 


i'\i!  m    I.  I  i\  m;  i  r. 

niôre  avait  plus  (|ii('  de  la  \«ilii  |ituir  s'i'ii  di  IiikIii';  rlic  aiiiiail  Iciidic- 
ineiil  son  mari.  Kilo  If  |>iessa  de  rt-M-iiir  :  il  iniilla  Imil,  tl  rcNiiil.  Je  lus 
le  triste  IViiil  de  le  retour.  Dix  mois  après,  ji;  iiaipiis  iiilirme  et  malade. 
Je  eoùlai  la  \ie  à  ma  mcre,  il  ma  iiaissaiieiî  lut  le  |ircmn  i  dr  iiie<  inal- 
iieurs. 

Je  n'ai  jias  su  eommenl  ukiu  |ierr  >ii|([nirla  (ille  |ierle,  mais  je  sais 
<|irii  ne  s'en  eonstda  jamais.  Il  eroyait  la  lesuir  en  moi,  sans  |Mm\(iir 
(Uildier  (|iu-  je  la  lui  a\ais  olée  ;  jamais  il  ne  m'emltrassa  que  je  no  sen- 
tisse à  ses  soupirs,  a  ses  idn\ulsi>es  étreinles,  (|n'nn  regret  amer  se  mêlait 
à  ses  earesses  :  elles  u  ru  elaii'ul  (|ue  plus  l<'ndres.  Ouand  il  rue  disait  : 
Jean-JaecjiU's,  parltuis  de  la  meic;  je  lui  disais  :  Ile  bien  !  iihmi  piii',  inuis 
allons  (idiic  plcuicr  :  el  ce  iiml  seul  lui  lirait  déjà  îles  larnu's.  Ah! 
disail-il  eu  ^l'Uiissanl.  reiuis-la-uioi,  eousole-moi  d'elle,  remplis  le  >ide 
i|n'elle  a  laisse  dans  mon  àme.  T'ainu'rais-je  ainsi,  si  In  n'elais  (|in' 
unui  lils'  Ouaiaule  ans  apri's  l'avoir  perdue,  il  i>l  uiiut  dans  les  bras 
d'une  seconde  l'enune,  mais  le  mun  de  la  i>remi('re  a  la  honclie,  et  son 
ima^e  au  tond  du  cienr. 

Tels  lurent  les  auteurs  de  nn^s  jours.  De  tous  les  dons  (pie  le  ciel  leur 
avait  départis,  un  eienr  sensible  est  le  seul  qu'ils  me  laissèrent  :  mais  il 
avait  l'ait  leur  bonbeur,  et  lit  tons  les  mallienrs  de  ma  vie. 

J'étais  né  presque  mourant;  on  espérait  peu  de  me  conserver.  J'appui-- 
lai  le  ^'crine  d'une  iiuoininodilé  que  les  ans  ont  renl'oreéc',  elqui  iiiaiii- 
lenant  ne  me  donne  (|U(l(iii(  Inis  des  iclàelies  (|ue  pimr  me  laisser  souH'rir 
plus  cruellement  d'une  anlie  laeou.  l  ne  sœur  de  mou  prri',  lille  aimable 
el  sage,  prit  si  grand  soin  de  moi  (ju'elle  me  sauva.  Au  monuMil  oii  j'écris 
ceci,  elle  est  enem-e  eu  vie.  soignant,  à  I  âge  d<-  (luatre-vingls  ans,  un 
mari  jdiis  jeune  (|u'elle.  mais  usé  |)ar  la  boisson,  (do'ie  lanle,  je  vous 
pardonne  de  m'avoir  l'ait  vivre,  et  je  m'aillige  de  ne  pou\oir  vous  rendre 
à  la  lin  de  vos  jours  les  tendres  soins  que  vous  m'avez  prodigués  an 
commencement  des  miens'  !  J'ai  aussi  ma  mie  Jacqueline  encore  vivante, 
saine  et  robuste.  Les  mains  qui  m'ouvrirent  les  yeux  à  ma  naissance 
pourront  me  les  fermer  à  ma  mort. 

Je  sentis  avant  de  penser;  c'est  le  sort  commun  de  riiumanilé.  Je 
l'éprouvai  plus  (in'un  autre.  J'ignore  ce  que  je  lis  jusipia  cinq  ou  six 
ans.  Je  ne  sais  comment  j'appris  à  lire;  je  ne  nie  souviens  que  de  mes 
premières  lectures  et  de  leur  elTet  sur  moi  :  c'est  le  temps  d'où  je  date 
sans  interruption  la  eoiiscieiiee  d(!  moi-même.  Ma  mère  avait  laissé  des 
romans;   ikuis  mous  mimes  à  les  lire  après  s(Miper,  mon  jiere  el  iioii.   Il 

'  Celait  une  rclciiliini  il'iiriiic  prcsqiio  coiilimiclle,  causée  par  un  vice  de  coufornialiim  diiiis  la 
Tcssic. 

'  Celle  lanle  s'appelail  madame  Goiieeru.  En  mars  I7C7,  llimsseau  lui  lil  sur  son  revenu  une 
renie  de  100  livres,  el  même  dans  ses  plus  ^'raiides  déhesses,  la  pa\a  Imijours  avec  une  evacti- 
lude  rell';ieu!ir. 


4  IIS   CdNKKSSIONS. 

ii'rlail  (]iit'sli(iii  (l'almiil  (|iic  di'  iiicxcrriT  i'i  la  IcrIiin"  par  des  livres 
aiiiiisaiils  ;  mais  liicnii'il  iiiilfrc'l  licvinl  si  vil',  (|iio  nous  lisimis  Imir  à 
linir  sans  ri'làclio,  ft  passions  les  nnils  ii  celle  occupation.  Nous  ne  pou- 
vions jamais  (juiller  qn'à  la  lin  tlu  vohune.  Ouel(|iierois  mon  père,  cnlen- 
tlant  le  malin  les  liirondelles,  disaittoul  lumleuN  :  Alldus  nous  c(uic]u'r; 
je  suis  plus  erilanl  ([ue  loi. 

Mil  peu  de  leuips  j"ae(|uis.  par  celle  tiaiigcrousc  mélliode,  iioii-seiile- 
ineiil  une  exlrème  l'acililé  à  lire  e|  a  nrentendre,  mais  uik;  intelligence 
iiiiii|iie  à  mon  âge  sur  les  passions.  Je;  navais  ancuni!  idée  des  clios(!s, 
i|iie  Ions  les  senlimenls  in'c'laient  déjà  connus.  Je  n'avais  rien  conçu, 
j'avais  lonl  senti,  (.es  émolums  coiiriises,  (|iie  j  e|)r(iii\ai  coup  sur  coup, 
n'alléraient  point  la  raison  ([lie  je  n'avais  |)as  encore;  mais  elles  m'en 
rorméreiil  une  d'une  autre  lremj)e,  et  me  donnèrent  de  la  vie  humaine 
des  notions  bi/arres  et  roinanes(jues,  dont  l'expérience  cl  la  réllexion 
n'ont  jamais  liien  |)ii  me  guérir. 

\~\\)-\~'2'\.  Les  lomau-;  liuirentavee  l'été  de  1719.  I/iiiver  suivant, 
ce  lut  autre  chose.  La  l)ihliotlu'(iue  de  ma  mi're  épuisée,  on  eut  i-eeums 
à  la  portion  de  celle  de  son  père  i|ui  imus  elait  échue.  Heurcuseiiieut  il 
s'v  trouva  de  lions  livres;  et  cela  ne  pouvait  guère  être  autrement,  cette 
l)ihliothèqii(>  ayant  été  formée  par  un  ministre,  à  la  vérité,  et  savant 
même,  car  c'était  la  mode  alors,  mais  hiuiime  de  goût  et  d'esj)ril. 
L'Histoire  de  l'Lglise  et  de  l'Empire  par  le  Sueur,  le  Discours  de  Hossiiel 
sur  l'histoire  universelle,  les  Hommes  illiislres  de  IMular(|ue.  l'ilisloire 
de  Venise  par  Nani,  les  Métamor|)hoses  d'ihide,  la  Ihuyère,  les  M(Uid(!S 
de  Fonteiielle,  ses  Dialogues  des  morts,  et  (|iiel(pies  tomes  de  Molière, 
lurent  transportés  dans  le  cabinet  de  mon  père,  (?t  je  les  lui  lisais  Ions  les 
jours  durant  son  travail.  J'y  pris  un  goût  rare,  et  ])eut-èlre  unique  à  cet 
âge.  i'iiitarqiie  surtout  devint  ma  lecture  favorite.  Le  plaisir  que  je  pre- 
nais à  le  relire  sans  cesse  me  guérit  un  peu  des  romans,  et  je  préférai 
hientùt  Agésilas,  Hriilus,  Arisliilc,  à  Oïdiidalc.  Ailaiiièiie  et  Juha.  De 
ces  intéressantes  lectures,  des  eiitrelieiis  (|u'ellt's  (>ccasi(uinaient  (Mitre 
iiiiui  père  et  moi,  se  forma  cet  esprit  libre  et  républicain,  ce  caractère 
indomptable  et  lier,  impatient  de  jong  et  de  servitude,  qui  ma  toiir- 
menlé  tout  le  temps  de  ma  vie  dans  les  situations  les  moins  propres  à 
lui  donner  l'essor.  Sans  cesse  occupé  de  Home  et  d'Athènes,  vivant  pour 
ainsi  dire  a\cc  leurs  grands  hommes,  né  moi-même  citoven  d'une  repu- 
lilii|iir.  il  (ils  (l'uM  |n're  doiil  rainniii' (if  la  pallie  était  la  plus  lorle  pas- 
sion, je  m'en  enilammais  à  son  exemple,  je  me  croyais  Grec  ou  Honiain; 
je  devenais  le  personnage  dont  je  lisais  la  vie  :  le  récit  des  traits  de 
constance  et  d'iiitre|>idili'"  (|iii  m'avaient  frappé  me  rendait  les  yeux  étin- 
celants  et  la  voix  forte.  I  ii  jnur  i|U(!  je  racontais  à  tabh;  raveiiliin'  de 
Sc('vola,  on  fut  effrayé  de  me  voir  avancer  el  leiiii-  la  main  sur  un  recliaml 
|ioiir  représenter  son  action. 


i'\iî  rii;  I.  I  i\  m:  i.  n 

J'a\ais  MM  IViTc  |»liis  à^o  (|U('  iimi  de  sc|)l  ans.  Il  apprenait  la  pi-ofix- 
slnii  (II-  iiKiii  père.  i.°e\U'èiiie  atïei'lidii  (|ii'iin  avait  putir  iiiiii  le  taisait  un 
peu  nej;li}j;or;  el  ce  n'est  pas  i-ela  (|iie  j'appniu\e.  Son  éilncation  se  sentit 
(le  lelle  ncj;lij;eiice.  Il  piil  le  train  du  lilui  lina^e,  niènie  asaiit  l'àj^u 
(I  èlre  un  Mai  libertin.  On  le  mit  elie/  nn  autri'  maître,  d'oi'i  il  taisait 
des  escapades  conuiie  il  en  a\ail  lait  de  la  maisnn  paternelle.  Je  ne  le 
voyais  presque  point,  à  peine  pnis-je  dire  aMiir  lail  ((hi naissance  avec 
lui  ;  mais  je  ne  laissais  pas  de  l'aimer  tendrement,  et  il  m'aimait  autant 
(in'nn  iiolisson  p<'nt  ainiiM'  (inelcpie  cliosi'.  Je  nu'  souviens  (pi'une  l'ois 
(|ue  mon  père  le  iliàliail  rudement  et  avec  colt're,  je  me  jetai  impétueu- 
sement eutn- eux  deux.    I  l'niKrassant  étroitement.  Je  le  enuM'is  ainsi  de 


}T  /-7^^ 


mon  corps,  recevant  les  coups  qui  lui  étaient  portés;  et  je  nTobslinai 
si  l)ien  dans  cette  attitude,  qu'il  fallut  enliu  (|ue  mon  père  lui  lit  ^^ràee, 
soit  désarmé  ])ar  mes  cris  et  mes  larmes,  soit  pour  no  pas  me  maltraiter 
plus  que  lui.  Kniin  mon  Irèrc  tourna  si  mal,  qu'il  s'enfuit  et  disparut 
luul  à  lait.  nuel(|ue  temps  après  ou  sut  qu'il  était  en  Allemagne.  Il  n'écri- 
vit pas  une  seuli;  fois.  Ou  n'a  |)lus  eu  de  ses  nouvelles  tiepuis  ce  temj)s-là; 
et  voilà  comment  je  suis  demeuré  lils  unique. 

Si  ce  pauvre  garçon  fut  élevé  négligemment,  il  n'en  lut  pas  ainsi  de 
sou  frère;  et  les  enfants  des  rois  ne  sauraient  être  soignés  a\i'c  i>lus  de 
zèle  que  je  le  fus  duiMnt  mes  premiers  ans,  idolàln''  de  tmit  ce  i|iii  m  eu- 


li  IIS   C.OM  KSSKINS. 

xii'oMMait,  l'I  loiijoiirs,  ce  qui  r^t  l)ieM  plus  rare,  traité  en  eiilaiil  chéri, 
jamais  en  entant  gâté.  Jamais  une  senle  l'ois,  jnsqn'à  ma  sortie  de  la 
maison  paterm'lle,  on  lu'  ma  laissé  coniir  seni  clans  la  rue  avec  les 
aiili'i's  entants  ;  jamais  on  n  ent  a  i'('|innier  en  mm  m  à  satislaire  ancnne 
(le  ces  l'antas(|nes  luinniiis  ([n  un  imimle  a  la  natnre,  et  (|ni  naissent 
tontes  (le  la  senle  éclncation.  .I.nais  les  délants  de  mon  à^e  ;  jetais  i)a- 
hillard.  f^ourmand,  qneKinelois  menteni'.  J'aurais  volé  des  IViiits,  des 
Imnlicins,  de  la  manueaille;  mais  jamais  je  n'ai  pris  plaisir  à  tain:  dn 
mal,  du  de;;al,  a  cliaij;er  les  autres,  a  toiirmcnter  de  pauvres  animaux. 
Je  niesiuniens  pourtant  d"a\oir  nue  lois  piss(''  dans  la  niarmite  d  une  de 
nos  voisines,  appelée  inailame  (ilôt,  tandis  (in'eili'  l'Iait  an  prêche.  J'a- 
\(iiie  mr'iiii'  i|iie  ce  son\riiir  me  lait  encore  rire,  parce  (pie  madame  (Dut, 
liipiine  léinme  au  demeuraiil,  était  hien  la  vieille  la  jjIiis  i^roi;non  que  je 
eonniis  de  ma  vie.  \oilà  la  courte  et  véridi([ue  histoire  de  t(ms  mes  mé- 
laits  enlanlins. 

Comment  serais-je  devenu  méchant,  qiianil  je  n'avais  sons  les  yeux 
(|ne  des  exemples  de  ilouciMir,  et  autour  de  moi  (|U(!  les  meilleures  gens 
du  momie?  Mon  pi-re.  ma  tante,  ma  mie,  mes  parents,  nos  amis,  nos 
voisins.  Inul  ce  qui  mCin  ironiiait  ne  m'nhi'issait  pas  à  la  vérité,  mais 
m'aimait;  et  moi  je  les  aimais  de  iiiènic.  .Mes  Nolontés  étaient  si  peu 
excitées  et  si  peu  contrariées,  (ju'il  ne  me  venait  pas  dans  l'esprit  d'en 
avoir.  Je  puis  jurer  que,  juscju'à  mon  asservissement  sous  un  maître,  j(; 
n'ai  pas  su  ce  (|iie  c'était  (|ii  une  l'antaisie.  Hors  le  temps  que  je  passais 
à  lire  ou  écrire  auprès  de  UKUI  |)ère,  et  celui  oii  ma  mie  me  menait  pro- 
mener, j  étais  liiiiioiirs  avec  ma  tante,  ii  la  voir  hroder,  à  reutendic 
(  hantei',  assis  nu  dcliniit  à  C(')té  d'elle;  et  j'étais  content.  Son  enjouement, 
sa  douceur,  sa  ligure  agréable,  m  niit  laissé  de  si  fortes  impressions,  que 
je  vois  encore  son  air,  son  regard,  son  attitude  :  je  me  souviens  de  ses 
petits  propos  caressants;  je  dirais  eommeiil  elle  était  vêtue  et  coiffée, 
sans  oiihlier  les  deux  croehcis  (pie  ses  clie\enx  noirs  faisaient  sur  ses 
tempes,  selon  la  iiinde  di'  ce  temps-la. 

Je  suis  |)ersuadi'  que  je  lui  dois  le  goût  on  plutôt  la  passion  jxuir  la 
musi(|U(<.  <|ui  ne  s'est  hien  dévehq)pé  en  moi  (|ue  longtemps  après.  Elle 
sa\ait  une  qiiaiilile  |irodigiense  d'airs  et  di^  chansons  (ju'ellc  chantait  avec 
un  lilet  de  voix  tort  douce.  I.a  sérénité  d'âme  de  cette  excellente  lilh;  éloi- 
gnait d'elle  et  de  tiiiit  ce  (|ni  l'envirimnait  la  rêverie  et  la  tristesse.  L'attrait 
(|ne  son  chint  a\ait  pour  moi  fut  tel,  ((ne  non-seulement  j)lusieurs  de 
ses  chansons  nn;  sont  toujours  restées  dans  la  mémoire,  mais  qu'il  m'en 
revient  même,  aujourd'hui  <|ne  je  l'ai  |)erdne,  qui,  totalement  onhliées 
ilepnis  mon  enl'ance,  se  retracent  a  mesure  <]ue  j(!  vieillis,  avec  nu  charnie 
que  Je  ne  puis  exprimer.  Dirait-on  qui;  moi,  vieux  radoteur,  rongé  (h- 
Mincis  et  de  peines,  je  me  surprends  quelquefois  à  pleurer  comme  un 
enfant,  en  marmottant  ces  petits  airs  d'une  voix  (h'jà  cass(''e  et  li'emhlaiile'.' 


I'm;  I  II   I.  i.iN  iti:  I.  7 

Il  \  l'ii  a  lin  siii'Iciiit  (|iii  m'est  liii'ii  icm'Iiii  IimiI  iiilirr  (|ii:iiiI  .i  l'aii'  ;  mais 
la  secdiide  MiDilu'  tlfS  iiaroli's  s'osl  cmislammciil  n'Iuscc  à  Iniis  iiii's  l'I- 
lorls  pour  me  la  ia|)|>i'lcr,  (|iini(|iril  iii'i-ii  rrvii'iiiic  confiisi'iiii'iil  1rs 
riinos.  Noii'i  K- oommciu'cmciil.  i-l  ce  (|iir  j'ai  pu  me  rappcliT  du  ri'sd-  : 

Tiri-is,  jo  n'use 
Kruiilor  Ion  clialiinu'nn 
Sous  ronnciii  ; 

Cnr  on  en  cause 
lU'jn  dnns  noire  linuirnn. 

un  liorgcr 

s'eiig.ipor 

sans  Haiifrer; 

Kl  loiijonrs  l'épine  esl  sous  la  rose  '. 

Je  clicrclic  oi'i  csl  le  eliarme  alteiidrissant  (jiio  mon  cœur  lioiive  à  celle 
chanson  :  c'est  un  caprici»  auquel  je  ne  eompieiuls  rien  ;  mais  il  m'est  de 
toute  impossibililé  de  la  clianler  jusqu'à  la  fin  s.nns  être  arrêté  par  mes 
larmes.  J'ai  cent  fois  projeté  d'écrire  à  Paris  pour  faire  cherclier  le  reste 
des  paroles,  si  tant  est  que  (|uel(|u"un  les  connaisse  encore.  Mais  je  suis 
presque  sûr  que  le  plaisir  que  je  prends  à  me  rap|>eler  cet  air  s'évanoui- 
rait en  partie,  si  j'avais  la  preuve  que  d'autres  que  ma  pauvre  tante  Siisoii 
l'ont  clianté. 

Telles  lurent  les  premières  affections  de  mon  entrée  à  la  vie  :  ainsi 
commençait  à  se  former  ou  à  se  montrer  en  moi  ce  cœur  à  la  fois  si 
fier  et  si  tendre,  ce  caractère  efféminé,  mais  pourtant  iii(liiiii|ilalile,  (|tii, 
llottant  toujours  entre  la  faiblesse  et  le  coiirnpe,  entre  la  mollesse  et  la 
vertu,  m'a  jusqu'au  bout  mis  en  contradiction  avec  moi-même,  et  a  l'ait 
que  l'abslinence  el  la  jouissance,  le  plaisir  el  la  sagesse,  m'ont  également 
échappé. 

Ce  train  d'éducation  fut  interrompu  par  un  accident  dont  les  suites 
ont  inlliié  sur  le  reste  de  ma  vie.  Mon  père  eut  un  démêlé  avec  un 
M.  (iaiitier,  capitaine  en  France,  et  apparenté  dans  le  conseil.  Ce  (îaulier. 
homme  insolent  et  lâche,  saigna  du  nez,  el,  pour  se  venger,  accusa  mon 
père  d'avoir  mis  l'épée  à  la  main  dans  la  ville.  Mon  père,  qu'on  \oulul 
envoyer  en  prison,  s'obstinait  à  vouloir  que,  selon  la  lui.  laccusaleur  y 

'  Celle  clianson,  Irès-conniie  .i  Paris,  se  rlianic  encore  dans  la  classe  ouTrIére. 

Tirfis,  je  n'ose 
Keoutcr  ton  chalumeau 
Sous  l'ormeau  ; 
Car  ou  en  rau.e 
rii-jà  dans  noire  hameau. 
l'n  cœur  j'cipo,c 
A  trop  s'engager 
Atcc  un  herjîcr; 
Fl  l4>njour*  l'cpine  c*l  «l'U*  la  ri>.e. 


8  I.IS    CdM  KSSKINS. 

iMih'àt  aussi  liini  (|iii'  lui  :  u'aMiiil  pii  I  nlilcinr,  il  aima  iniciix  soilir  de 
(îoiirvc  et  s't'Npalricr  pour  le  rcsk-  di'  s;i  \u'.,  ([iic  de  (•('■dci'  sut'  un  |i(iinl 
où  riioiiiiiMir  fl  la  liln'rli;  lui  |)araissai(Mil  rouiproiuis. 

Je  rt'slai  sous  la  lulclle  de  mou  oucli' liiTuaid,  alors  cmployi"  aux  foi- 
lilicatituis  de  (îciu'vc.  Sa  lillc  aiui'c  était  uiiiilc,  uiais  il  a\ait  un  lils  dr 
mt'Uio  à|;i'  (|Ut'  moi.  Nous  IViuics  mis  t'usi'mld<"  à  iSosscy  en  pension  chez 
le  ministre  l.amiiercier,  pour  y  apprendre,  avee  le  latin,  tout  le  menu 
Fatras  dont  on  raccoinpafîne  sous  le  ikuii  d'ediiealioii. 

Deux  ans  passés  au  village  adoueireni  un  jieii  uidm  àprelé  romaine,  et 
me  ramenèient  à  l'état  d'enfant.  A  (iene\e,  où  l'on  ne  m'imposait  rien, 
j  aimais  l'apiilieation,  la  leetiire;  c'était  pres(|ue  mou  seul  aiiiiisenieiil  : 
à  Bossev,  le  travail  me  lit  aimer  les  jeux  (|ui  lui  servaient  de  ndàclie.  I.a 
eampaj^ne  était  pour  moi  si  nouvelle,  ([ue  je  m-  pouvais  me  lasser  d'en 
jouir,  .le  |)ris  pour  elle  un  ^ont  si  vil',  cpril  n'a  jamais  |)n  s'éteindre.  Le 
souNenir  des  jcuirs  heureux  (jih!  J'y  ai  passés  m'a  lait  regretter  son  séjour 
elses  plaisirs  dans  tmis  les  àf^es,  jns(iira  celui  i|iii  m'y  a  ramené.  .M.  l,am- 
bercier  était  un  homme  fort  raisouuahie,  (jui,  sans  né{;li>;er  notre  instruc- 
tion, ne  nous  chargeait  |)oiiit  tie  devoirs  extrêmes.  La  preuve  ([u'il  s'y 
prenait  bien  est  (juc,  maigre  mon  aversion  pour  lii  '^èwc,  je  ne  me  suis 
jamais  rappelé  avec  (h'iioùt  mes  heures  d'étude,  et  (|ne,  si  je  n'appris 
pas  de  lui  heaiicoiip  de  choses,  ce  (|iie  j  appris  je  l'appiis  sans  peine,  et 
n'en  ai  rien  ouhlie. 

La  simplicité'  de  cette  vie  chaïupt'lre  nie  lit  un  bien  d'un  |iri\  inesti- 
mable, eu  ouvrant  luiui  cu'iirà  I  auiitie.  .Iiis(|u  alors  je  n'avais  connu  (jiie 
des  sentiments  élevés,  mais  iiiia;:iuaires.  L'habitude  de  vivre  ensemble 
ilans  un  état  paisible  m'unit  tendrement  à  mon  cousin  Hei'iiard.  Lu  peu 
de  temps  j'eus  pour  lui  des  sentiments  |iliis  affectueux  (|ue  ceux  iju 
j'avais  eus  pour  mon  frère,  et  cjni  ne  s(!  sont  jamais  effacés.  C'était  un 
prand  parçtui  fort  elllnnqné,  fort  fluet,  aussi  doux  d'esprit  que  faible  de 
corps,  cl  qui  n'abusait  pas  trop  de  la  prédilection  (|u'oii  avait  pour  lui 
dans  la  maison,  eoiume  (ils  de  mon  tiileiir.  Nos  tiavaux.  nos  ainnse— 
ments,  nos  goûts  étaient  les  mêmes  :  nous  ('lions  seuls,  nous  étions  de 
même  àj;e,  chacun  des  deux  avait  besoin  d'un  camarade;  nous  séparer 
•■tait,  en  (pielqne  sorte,  nous  anéantir.  Onoi(jue  nous  eussions  peu  d'oc- 
casions de  faire  preuve  de  notre  atlaehemenl  lun  [Muir  l'autre,  il  était 
extrême;  et  non-seulement  nous  ne  pouvions  vivre  un  instant  séparés, 
mais  nous  n'imaginions  pas  que  nous  pussions  jamais  l'être.  Tous  deux 
d'un  esprit  facile  à  céder  aux  caresses,  complaisants  (|uaiul  on  ne  voulait 
|)as  nous  contraindre,  nous  é'tions  tonjiuirs  d'accord  sur  Imit.  Si,  parla 
faveur  de  ceux  ([ni  nous  goiiveruaieul,  il  avait  snrmoi  ([iielque  ascendant 
sous  leurs  yeux,  quand  nous  étions  seuls  j'en  avais  un  sur  lui  qui  réta- 
blissait l'équilibre.  Dans  nos  élmlcs,  je  lui  soufflais  sa  leçon  quand  il 
liésitail;  quand    iimn    llieiue  ('tait   fait,    je  lui  aidais  à  faire  le  sien,  et. 


i; 


ivMi  I  II   I    I  i\  lii.  I.  n 

ilaiis  nos  amiiscmt'iits,  imuii  ^'hùI  plus  aclil  lin  >fi\.iit  toujours  do  ^iiido. 
Kiillii  nos  iltMix  caiacltTt's  s'aroonlaii'nl  si  liicn,  <'l  l'ainilir  ipii  ntiiis 
nnissail  clail  si  vraie,  (|ni'.  dans  plus  dr  (-in(|  ans  que  nous  l'ùnics  picscpie 
inseparalili's,  lanl  à  lîosscy  <|n'à  (îcncvi',  nous  nous  Itallimes  sonvrnl, 
je  l'avKiii'.  mais  jamais  on  nCul  Itesoiu  de  nous  séparer,  jamais  une  <le 
nos  (piei'elles  ne  dura  pins  d'un  ipiart  d'Iienre.  el  jamais  nous  ne  por- 
tâmes Iiin  eontre  l'antre  anium>  acensation.  (les  n'iuar(|ues  sont,  si  l'on 
veut,  puériles,  mais  il  on  résulte  pourtant  un  exemple  peut-être  nni(|ne 
depuis  qu'il  existe  dos  enfants. 

I.a  manii'r(>  dont  je  vivais  à  itossiy  me  eonvenait  si  bien,  (|iril  ne  lui 
a  man([ue  (|ne  de  duriM'  plus  longtemps  pour  lixer  alisoinnient  mon  <  a- 
ractère.    Les  sontinionl<   triidies.   alTecliienx .    paisiides.  en   l'aisaiiiit   le 
fond.  Je  crois  que  jamais  individu  do  notro  espèce  n'eut  naturellement 
moins  de  vanité  que  moi.  Je  m'élevais  par  élans  à  des  monvenienls  su- 
blimes, mais  je  relomliais  aussitôt  dans  ma  lanjj;nenr.  KtreaiuK"  de  tout 
ce  qui   m'approchait  était  le  plus  vif  de  mes  désirs.  J'étais  doux,  mon 
cousin  l'était;  ceux  qui  nous  <;ouvernaient  l'étaient  eux-mêmes.  Pendant 
deux  ans  entiers  je  ne  fus  ni  témoin  ni  victime  d'un  sentiment  violiMit. 
Tout  nourrissait  dans  mon  cœur  les  dispositions  qu  il  reçut  de  la  nature. 
Je  ne  connaissais  rien  d'aussi  charmant  que  de  voii'  tout  le  monde  con- 
tent de  moi  et  de  toute  chose.  Je  me  souviendrai  toujours  qu'an  temple, 
répondant  au  catéchisme,  rien  ne  me  tronhlait  plus,  quand  il  m'arrivail 
d'hésiter,   que  do  voir  sur  le  visage  de  matlemoiselle  l.amhercier  des 
marques  d'iiKiuiitndc  et  de   peine.  Cela  seul   maflligeait  plus  (jne   la 
honte  de  man([uer  en   |)nhlic,    ([ui  m'affectait  pointant  i^xtrênicmenl  : 
car,  quoique  peu  sonsihle  aux  lonaiif^es,  je  le  fus  toujours  beaucoup  à  la 
honte;  cl  je  puis  dire  ici  que  l'attente  des  réprimandes  de  mademoiselle 
l.amhercier  me  donnait  moins  d'alarmes  que  la  crainte  de  la  chagriner. 
Ce|>endant  elle  ne  man(]iiait  pas  au  besoin  de  sévérité,  non  plus  (pie  son 
frère;  mais  connue  cette  sévérité,  presque  toujours  juste,  n'était  jamais 
emportée,  je  m'en  affligeais  et  ne  m'en  mutinais  point.  J'étais  plus  fâché 
de  déplaire  que  d'être  puni,  et  le  signe  du  mécontentement  m'était  plus 
cruel  que  la  ]>i  ine  afflictive.  Il  est  embarrassant  de  m'expliqiior  mieux, 
mais  cependant  il  le  faut.  Ou'on  changerait  de  méthode  avec  la  jeunesse, 
si  l'on  vovait  mieux  les  effets  éloignés  de  celle  qu'on  em])loie  toujours  in- 
distinctement, et  souvent  indiscrètement  !  Lagrande  leçon  qu'on  peut  tirer 
d'un  exemple  aussi  commim  que  funeste  me  fait  résoudre  >à  le  doinier. 
(".ouHue  mademoiselle  I.ambercier  avait  pour  nous  l'affection    d'une 
mère,  elle  en  avait  aussi  lautorité.  et  la  portait  quelquefois  jusqu'à  nous 
infliger  la  piniilion  des  enfants  quand  nous  l'avions  méritée.  Assez  long- 
temps elle  s'en  tint  à  la  uu-nace,  et  celte  menace  d'un  châtiment  tout 
nouveau  pour  moi  me  semblait  très-effrayante;  mais  après  l'exécution 
je  la  trouvai  moins  lerrildi-  h  \'v\wfu\o  ty\f  Tallenle  ne  l'avail  été  :  et  ce 

2 


10 


l.i:S  (.ONIKSSIONS. 


iin'il  \  n  ili'  jiliis  liiziine  ost  que  ce  eliàlimeiil  m'aCfcclidiiiia  (lavaii(aj>c 
ciuiiri'  a  (l'Ile  (|iii  me  l'avail  im|insé.  Il  fallait  même  toute  la  vérité  de 
celle  aiiecliou  et  toute  ma  douceur  naturelle  pour  m"empèclier  de  cliei- 
clier  le  retour  du  môme   Iraitomenl  en  le  nuritaiit;  car  j'avais  trouvé 


tiaiis  la  douleui-,  daiis  la  lionle  iniiiii',  iiii  inclaii;^!'  de  sensualité  (|ui 
ni  axait  laisse  plus  de  ilésir  <|ue  de  crainte  de  I  éprouver  derecliel'  par  la 
même  main.  Il  est  vrai  (|uc,  comme  il  se  mêlait  sans  doute  à  cela  rpielque 
inslincl  précoce  du  sexe,  le  même  cliàliment  reçu  de  son  frère  ne  ment 
poinl  du  lont  paru  plaisant.  Mais.  Ar  riiiiinciir  doiil  il  était,  cette  sub- 
stitution n'(''tait  ^'uère  à  eiaindie  :  et  si  je  m'abstenais  de  mériter  la  cor- 
rection, c'était  niiii|Mement  <le  |(enr  de  lâcher  mademoiselle  l.amiiercier ; 

car  Ici  (•;.(  Cl Il  l'inipiir  di'  la  liiciix  lillance,  et  même  de  celle  (|ue  les 

."(ens  ont  lait  naître,  (juclle  leur  donna  toujours  la  loi  dans  mon  cœur. 
(!elle  récidive,  (|ue  j'éloijinais  sans  la  craindre,  arriva  sans  (|n'il  y  eût 
de  ma  faute,  c  est  a-dire  de  ma  v(donté,  et  j'en  pnditai,  je  puis  dire,  en 
snieti'  de  conscience.  Mais  celle  seconde  fois  fui  aussi  la  de  iinire;  car 
madrmniselli'    Landicrcier,   s'elanl  sans  dmilc   .iprK  iic  a   i|iirl(|iii'  sit;ne 


l'MU  II.    I      I  l\  111.   I.  il 

i|iu'  l'c  cliàlinii'iil  ualLiil  [tas  à  son  Iml,  déulaia  (infllc  >  rfiitiiii,itil,  cl 
(|iril  la  l'alij^'iiait  lni|).  Nous  a\  ions  jiisi|iic-l;'i  i-mu-|if  dans  sa  clianilirc. 
cl  miMiic  en  lii\i'r  (|iii'l(|iii'rciis  dans  Sdii  lit.  l)on.\  jiinrs  après  on  nous  lit 
roncInT  dans  uio' aiilrc  ciiandiii',  et  jV-us  désormais  riioiincnr,  dmil  je 
1110  serais  l)ion  |>asso,  d'èlri'  Irailc  par  tllc  fii  j,'rand  j,'a!»,-»)n. 

Oui  croiiail  (|ne  ct>  cliàlinicnt  (reniant,  rui-ii  à  hiiil  ans  par  la  main 
d'une  lille  de  ticnte,  a  décide  de  mes  j;oùts,  de  mes  désifs.  de  mes  pas- 
sions, de  moi  pour  le  resle  de  ma  \ie,  et  cela  |»recisémeMl  dans  le  sens 
contraire  à  ce  (|ni  de\ail  s'ensnixie  nalui<  llenn'iil?  lin  même  temps  (|ne 
mes  sens  lurent  allumés,  mes  désirs  prirent  si  Itien  le  elian^e,  (|ne, 
bornés  à  ce  cpie  j  avais  éprouvé,  ils  ne  s'uvisèreiil  point  de  clierclier  antre; 
chose.  Avec  un  saii;^  in  iilaiil  de  sensualité  pres(jne  dès  ma  uaissauce,  je 
me  conservai  pur  de  ((Uile  souillure  jus(|u'à  Tà^c  où  les  lempéramenls 
les  pins  i'roids  et  les  plus  tardifs  se  développent.  Tiuirmenté  longtemps 
sans  savoir  de  quoi,  je  dévorais  d'un  œil  ardent  les  belles  personnes; 
mon  iniaj^inalion  me  les  ia|)pelail  sans  cesse,  iinif|neMH'iit  pour  les 
mettre  en  teuvreàmamode,  et  en  l'aire  autant  île  demoiselles  l.aniliercier. 

.Même  a|)rès  l'à^e  luiltile,  ce  goût  bi/arre,  toujours  per>istanl  l't  porté 
jusqu'à  la  dépravation,  jns(|n"à  la  l'idie,  m'a  conservé  les  mœurs  lion- 
iièles  (piil  semhlerail  avoir  dû  m  ôter.  Si  jamais  éducation  lui  modeste 
et  chaste,  c'est  assurément  celle  cpie  j'ai  reçue.  Mes  trois  tantes  n'étaient 
pas  seulement  des  |)eisouin's  d  une  sagesse  exemplaire,  mais  d'une  ré- 
sei've  (|ne  depuis  lonjiteinps  1rs  l'ennues  ne  connaissent  plus.  Mon  |iére, 
homme  de  plaisir,  mais  i;alanl  a  la  vieille  mode,  n'a  jamais  tenu,  près 
des  femmes  (pi'il  aimait  le  pins,  des  projios  dont  nue  vierge  eut  pu  ron- 
nir;  et  jamais  on  n'a  |)oussi''  plus  loin  que  dans  ma  lauidle  et  devant 
moi  le  res|K'el  ipion  doil  aux  enfauls.  Je  ne  trouvai  pas  moins  d'allen- 
lion  chez  M.  I.amhercier  sur  le  même  article;  et  nue  fort  bonne  servante 
V  fut  mise  à  la  porte  pour  nn  mot  un  peu  ijaillard  (ju'elle  avait  prononcé 
devant  nous.  .Nou-seulen)eiit  je  n'<Mis  jusqu'à  mon  adolescence  aucune 
idée  distincte  de  l'union  des  sexes,  mais  jamais  celle  idée  conl'nse  ne 
s'offrit  à  moi  (jne  sons  nue  image  odieuse  el  dégoùtanle.  J'avais  pour 
les  lilles  publiiiues  nue  horreur  (|ni  ne  s'est  jamais  effacée  :  je  ne  pon- 
vais  voir  nn  débauché  sans  dédain,  sans  effroi  même;  car  mon  aversion 
|iourla  débauche  allait  jusque-là,  depuis  qu'allant  nn  jour  au  petit  Sac- 
conex  par  un  chemin  creux,  je  vis,  des  deux  côtés,  des  cavités  dans  la 
terre,  où  l'on  me  dit  (jne  ces  gens-là  faisaient  leurs  accouplements.  Ce 
que  j'avais  vu  de  ceux  des  chiennes  me  revenait  aussi  toujours  à  l'cspril 
en  pensant  au\  autres,  et  le  eunr  un'  soulevait  à  ce  seul  souvenir. 

Ces  préjugés  de  l'cducalion,  propres  par  eux-mêmes  à  retarder  les 
premières  explosions  d'un  tempérament  comlinslilde ,  huent  aidés, 
comme  j'ai  dit,  i)ar  la  diversion  ipi<'  (irenl  sur  moi  les  premières  |ioinles 
de  la  sensualité.  N'imaginant  (|ue  ce  t\uv  j'avais  senti,  malgré  des  effer- 


lî  I.KS  (.(INKKSSIONS. 

vesci'iices  île  siiiv^  très-iiicoiniiioiles,  je  ne  savais  [nulci  mes  ilésiis  que 
vers  l'es|)èce  île  volupté  iiui  m'étaileimmie,  sansallci  jamais  jusqu'à  cell(> 
(|u'on  uravail  remlue  liaïssalile,  el(|ui  tenait  de  si  |)rès  à  laulre  sans  que 
j'en  eusse  le  iiiniiidri'  siiii|i<  un.  Dans  mes  sottes  fantaisies,  ilans  nicséroti- 
ques  i'uri'urs,  dans  les  aeles  extravagants  an\(|n('ls  elles  me  |)ortaient(|nel- 
iinel'ois,  j'em|irn  niais  iniajiinaiiemiMit  le  secours  de  l'antre  sexe, sans  penser 
jamais  qu'il  lut  [iropre  à  nul  autre  usa^e qu'à  celui  ([ueje  brûlais  d'en  tirer. 

Non— seulement  donc  c'est  ainsi  qu'axcc  un  li'm|>(iament  tri'S-ardeul, 
très-lascif,  très-|iri'coce,  je  passai  tontelois  1  àj;e  de  pnherté  sans  désirer, 
sans  connaître  d'antres  |vlaisirs  des  sens  qini  ceux  dont  madenuiiselle 
l.ainhercier  m'avait  tres-innoccninienl  iIiuiik'^  l'idée  :  mais  quand  enlin 
le  progrès  des  ans  nioul  fait  homme,  c'est  encore  ainsi  que  ce  qui  devait 
me  perdre  me  conserva.  Mon  ancien  poùt  d'enfant,  au  lieu  do  s'éva- 
nouir, s'associa  tellement  a  lantic,  (|ue  ji;  lU'  pus  jamais  l'écarter  des 
désirs  allumés  par  mes  sens;  et  cette  folie,  jointe  a  ma  timidité  nalii- 
rellc,  ma  toujours  rendu  très-peu  entreprenant  près  des  femmes,  làule 
d'oser  tout  dire  ou  de  pouvoir  tout  faire,  l'espèce  de  jouissance  dont 
l'autre  n'était  pour  moi  (ju(^  le  dernier  terme  ne  pouvant  être  usur|)ée 
par  celui  ([ui  la  désire,  ni  devinée  par  celle  (jui  peut  l'accorder,  .l'ai 
ainsi  passé  ma  vie  à  ctnivoiler  et  me  taire  auprès  des  |)ersonnes  que  j'ai- 
mais le  plus.  .N'osant  jamais  déclarer  mon  j;oùt,  je  l'amusais  du  moins 
par  des  rapports  qui  m'en  conservaient  l'idée.  Etre  aux  genoux  d'une 
maîtresse  impérieuse,  obéir  à  ses  ordres,  avoir  des  pardons  h  lui  de- 
mander, étaient  |iour  nuù  de  ti'ès-douces  jouissances;  et  |)lns  ma  vive 
imagination  m  entlammait  le  sang,  plus  j'avais  l'air  d'un  aniant  transi. 
On  coni'oil  que  cette  manièi-e  de  faire  l'amour  n'ami-ne  pas  des  progrès 
bien  rapides,  et  n'est  pas  fort  dangereuse  à  la  vertu  de  celles  qui  en  sont 
l'objet.  J'ai  donc  fort  peu  possédé,  mais  je  n'ai  pas  laissé  de  jouir  beau- 
coup à  ma  manière,  c'est-à-dire  pai-  rimagiiiation.  Voilà  coninu'ut  mes 
sens,  d'accord  avec  mon  liumeni-  timide  cl  ninii  esprit  romanesque, 
m'ont  conservé  des  sentiments  purs  et  des  nueuis  honnêtes,  par  les 
mêmes  goûts  qui,  peut-être  avec  un  peu  plus  d Cffrontei'ie,  m'anraienl 
plongé  dans  les  plus  brulales  volupti'S. 

.l'ai  fait  le  premier  ])asetle  plus  pénible  dans  le  labyrinthe  obsi  ni-  et  lan- 
genx  de  mes  confessions,  (le  n'est  pas  ce  (|ui  est  ciiminel  (|ui  coûte  le  plus 
à  dire,  c'est  ce  qui  est  ridicule  et  honteux.  Dès  à  présentje  suissûrde  moi  ; 
après  ce  que  je  viens  d'oser  dire,  rien  ne  peut  plus  ni'arrèter.  On  peut 
juger  de  ce  ([u'ont  pu  me  coûter  de  semblables  aveux,  sur  ce  (|ue  ,  dans 
tout  le  cours  de  ma  vie,  (emporté  (|U(l(|nel(iis  près  de  celles  que  |"aimais 
l)ar  les  fureurs  d'une  passion  qui  m'ùtait  la  faculté  de  voir,  d'eiiteiidre, 
hors  de  sens  et  saisi  d'un  Iremblemcnt  convulsif  dans  tout  iikhi  corps, 
jamais  je  n'ai  pu  |)rendre  sur  moi  de  leur  déclarer  ma  folie,  et  d'iniplorei- 
d'el!e~.  dans  la  plus  intime  laniiliarit('',  la  seule  faveur  (|ni  inan(|iiail  aux 


l'MU  II.    I  .     I   IN  Kl     I  15 

aulros.  Cela  iio  iii'i'sl  jamais  arrive  c|n  iiiif  l'ois  dans  l'iiitami'  a\fc  un 
cnraiil  (le  iihui  îi\n\  l'iicorc  l'iit-i'c  clli'  (|iiicii  lit  la  |iifiiu('ii'  |ii'<i|)i)sitiiiii. 

Km  iciiiiiiilaiil  (le  l'ollc  soric  aii\  ini'iiiicri'S  traci'S  de  iiiiiii  vin-  scii- 
silile,  jf  liiiiivc  tics  éli'iiu'iils  (jiii,  semhlaiil  (|iiel(|iiL'r()is  iiK()iii|>alil>les, 
iiOiil  pas  laissé  do  s'unir  pour  produire  avec  force  un  elïel  uniloriue  el 
siiiiplc;  et  j'en  Irouvc  d'aulrt's  (|ui,  les  inôincs  en  apparcMcr.  ont  Idriin''. 
par  le  cuiK'onrs  di'  rcilaiiirs  circoiistanri's,  lUi  si  (liHcrciilrs  rniiijiiiiai- 
sons,  (|u\in  n'iniai^iiicrail  jamais  (|irils  russtMil  cnirr  cmi\  aucun  rappurl. 
Oui  croirait,  par  exemple,  (|u'uii  des  ressorts  les  plus  vi^'ourenx  de  mou 
âme  l'ut  trempé  dans  la  même  source  d'tui  la  Inxiire  et  la  mollesse!  ont 
coulé  dans  mon  sau^?  Sans  (|uilter  le  sujet  dont  je  viens  de  p.irler,  on 
en  va  voir  sortir  une  impression  l)i<'ii  dillérente. 

J'étudiais  un  jour  seul  ma  le<,on  dans  la  cliamhre  contij^uë  à  la  cui- 
sine. I.a  servante  avait  mis  sécher  à  la  plaipie  les  peignes  de  mad(!moi- 
selli'  i.amherciei'.  Ouaml  elle  revint  les  |)rendre,  il  s'en  trouva  un  dont 
liiut  un  eôle  de  diiils  elait  luise.  A  qui  s'en  prendre'  de  ce  dé^àf.'  per- 
sonne autre  (|ue  moi  u  Ctait  entré  dans  la  cliamlire.  On  minlerrofic  :  je 
nie  d'avoir  touché  le  peiji,iie.  M.  et  mademoiselle  l-aml)erei(!r  se  réunis- 
sent, m'exhortent,  me  presseul.  me  menacent  :  je  persiste  avec  opiniâ- 
treté; mais  la  iiin\  letiiui  était  trop  lorte.  elh;  rem|iorta  sur  lonles  mes 
prulestaliinis,  i|inii(|iie  ce  lut  la  première  lois  (|u'(m  m'eût  trou\é  tant 
d'audace  à  mentir.  La  chose  lut  prise  au  si'rieiix;  elle  mi-ritait  de  létre. 
I.a  méchaiic(!té,  le  mensonge,  l'obstination,  parurent  également  dignes 
de  punition;  mais  \ut\t\-  le  con|)ce  ne  lut  |ias  par  mademoiselle  l.amher- 
cier  ([u'elle  nu>  l'ut  iniligée.  On  écrivit  à  mon  oncle  Bernard  :  il  vint. 
.Mcni  pauvre  cousin  était  chargé  d'un  autre  délit  non  moins  grave;  nous 
fûmes  enveloppés  dans  la  même  exécnlion.  Illle  lui  terrilile.  (Juand, 
cherchant  le  remède  dans  le  mal  même,  on  eût  voulu  poui- jamais  amor- 
tir nit's  sens  dépravés,  on  n'aurait  pu  mieux  s"v  prendre.  Aussi  me  lais- 
sèrent-ils en  repos  poui'  longtemps. 

Ou  iu>  put  m'arracher  l'aveu  epi'on  exi;^eait.  Kepris  à  plusieurs  fois  et 
mis  dans  l'état  le  plus  alïreux,  je  lus  iuehranlalde.  J'aurais  sonlTert  la 
mort,  et  j'y  étais  résolu.  Il  fallut  (jue  la  l'iuce  même  cédât  an  (liaholi(|ue 
entêtement  d'un  enfant;  car  ou  n'appela  pas  autrement  ma  constance. 
Kulin  je  sortis  de  celle  criudle  épreuve  eu  pièces,  mais   ti'ioni|)hant. 

il  va  maintenant  pi'ès  de  cimpiaute  ans  de  cette  aventure,  et  je  n'ai  pas 
peui-  d  être  puni  derechef  p<Mir  le  même  fait  :  hé  bien  !  je  déclare  à  la  l'ace 
du  ciel  (|ue  j'en  étais  innocent,  qiu'  je  n'avais  ni  cassé  ni  touché  le  peigne, 
que  je  n'avais  |)as  approclK' de  la  plaque  et  (|ne  je  nv  avais  |ias  même  songé. 
Ou'on  ne  medemande  pas  comment  le  dégât  se  lit.  je  l'igucu'e  et  ne  le  puis 
comprendre;  ce  que  je  sais  tri-s-certainemenl,  c'est  que  j'en  étais  innocent. 

Ou'cm  se  figure  nu  caractère  timide  et  docile  dans  la  vie  oïdinaire, 
mais   anlenl.    lier-,    iniloniplahie    dans   les   passions;   un   enjant    toujours 


u 


LKS  CONKKSSIO.NS. 


^iiiiNiiMc  |>,ir  la  M)i\  tli'  la  laisoii,  t()U|niii's  Irailc  ,i\ci-  {IdiKciir,  ((juih', 
('iiiii|i|aisaiK'i',  i|iii  iTaxait  pas  iik'mih'  I  mIi'c  de  rinjiislK'c,  l'I  i|im  |miiii'  la 
|ii'i-iiiii'rt'  luis  en  f|)i(iii\('  iiiic  si  (cnililc  de  la  jiail  pi^rcisùmciil  tics  gens 
([u'il  clu'i'il  fl  (|n  il  rcs|ii(lc  Ir  plus  :  (|iiil  n'ii\(  rsciiiciil  diclées!  quel 
ili'siirdci'  lie  siMilimciits  !  {|iicl  lioiiIr\t'rsciiiiiil  dans  son  cœur,  dans  sa 
ifivi'llc,  dans  [nul  S(ni  pclil  ("'tif  iiiirlli^ciil  ri  nimal  1  ,ji'  dis  (jn'on  s'inia- 
Lrini"  Unil  icla,  s'il  csl  possiMf;  car  pnui-  nmi  je  ne  ine  sens  pas  capaldc 
(le  diiuc'lrr,  di'  .-ui\  le  la  luoiiidic  liacc  de  Ci'  i|iii  sc  passait  aioi's  en  moi. 
Je  n'avais  pas  encore  assi'Z  de  raison  pour  senlir  combien  les  appa- 
lences  me  condamnaiiiil,  et  pour  me  mettre  à  la  place  des  antres.  Je  me 
tenais  à  la  mienne,  et  (uni  ce  (|ue  je  sentais,  c'était  la  rigueur  d'un  clià- 
limcnl  cMi  ii\alilc  pour  nu  ciinie  i\uc  je  n'a\ais  pas  commis.  I,a  douleur 
du  corps,  (|noii|ne  \i\e,  m'était  peu  sensible;  je  ne  sentais  (|in'  l'indi- 
gnalion,  la  laj^c,  le  di'sespoir.  .Mon  cousin,  dans  un  casa  peu  |)rès  sem- 
lilalile,  et  (|u'(Ui  avait  puni  d'une  l'aule  involontaire  comuie  d'un  acte 
prémédité,  sc  mettait  en  Ini-eur  à  nuin  exemple,  et  se  montait,  pour 
ainsi  dire,  à  mon  uuissiui.  Tons  deux  dans  le  même  lit.  nous  nous  eni- 


lu'assions  avec  des  lian>|)orls  convnlsils,  unus  ilonllions;  et  (|uand  nos 
jeunes  C(Pnrs  un  jn'U  siuilatié-s  pouvaicnl  cxlialir  leur  ccdt'i'e,  nous  nous 
levions  sur  notre  séant,  l't  nous  nous  meINons  Ions  deux  à  ciier  cent  lois 
de  luiilc  nuire  l'orce  :  (  iiniiff.r !  ruDiifc  i  !  r,ir)iifi\r .' 


l'Ait  I  II      I      II  \  Kl     I  1.1 

Je  sens  cm  i''i'ii\aiil  ci'ci  (|ii('  ninii  |miuIs  s'i'li'vo  oiicori';  fi's  iiKunriils 
iiii'  siMdiit  tdiijiuirs  prcsciils,  (|ii;ni(lj('  \ ivrais  ccnl  iiiillc  ans.  Ce  |ii'i'iiiiiM' 
si'iiliiiii'iil  (il'  la  \iiiliiic('  cl  (le  riiijiistic(î  csl  reste  si  |ii  (il<iJiileiiicnl  ^ia\('' 
dans  iiuiii  aille.  (|iie  Imiles  les  idées  (|iii  s'\  i'a|i|i(irl('ii(  me  reiidciil  ma 
preiuiiTO  émolioii;  cl  ce  sentiment,  rclalil'  à  moi  dans  son  orijiine,  a  |iris 
une  Icllc  eonsislance  en  Ini-imMiic,  cl  s'est  tellement  (U'iaclie  de  loiH 
inl(''i("'l  personnel,  (|iie  mon  ((cnr  s'cnllamme  au  spcclacio  on  an  f(''cil  d(î 
tonte  aclioii  inJMsIi',  ijMi  I  ipi  Cn  soit  1  (dijel  et  en  (|iiel(|iie  lien  i|n('lle  so 
cdinmcllc,  ((mime  si  l'ellet  en  reliniiliait  snr  moi.  Oiiaiid  je  lis  les 
crnanl(''s  d'un  tvran  Icroce.  les  snlililes  noircenrs  d'un  ionilic  de  pr("'lro, 
je  |)artirais  \(doiiticrs  pour  aller  poi^iiaider  ces  inis(!'ral)les,  (lnss('-j(!  cent 
lois  y  périr,  .le  me  suis  soinenl  inis  en  najic  à  ponrsnnre  à  la  e(nirse 
ou  à  coups  de  pierre  un  eiii|.  nue  \aclie.  nu  cliieii,  un  animal  (pic  je 
voyais  eu  loui'iuculer  un  aiilre,  uiii(picnieiit  jiarec  fpi'il  se  sentait  le  plus 
l'orl.  (le  nionvemeiil  peut  iii'(~'lr(!  nalurcl,  cl  je  crois  (pi'il  Test;  mais  le 
souvenir  prolond  de  la  |)i'emicre  injustice  (pie  j'ai  sonlïerte  y  lui  trop 
hm^leiups  et  lro|i  rorteuicnt  lii'  pour  ne  I  axinr  pas  licaiicoup   renrorce. 

I.à  lut  le  tenue  de  la  s(''ri''nite  de  ma  vie  cnraiitinc.  Dès  ce  moiueul  je 
cessai  de  jouir  d'un  lionlieur  pur,  et  je  sens  aujourd'hui  même  que  le 
souvenir  des  (  liarmes  de  mou  eulauee  s'airèle  là.  Nous  reslàincs  encore 
à  Hosscv  (|uel(iucs  mois.  Nous  v  l'ùmcs  comme  on  nous  re|)r('seute  h' 
premier  liomiue  enc(U'e  dans  le  paradis  terrestre,  mais  avant  cess(''  d'en 
jouir  ;  e Clail  en  apparence  la  nuMiie  Mliialioii,  et  en  elTel  une  tout  antre 
manière  d'i'tre.  L'atlacliemeiil,  le  respect,  rintimili',  la  C(miiauee,  ne 
liaient  plus  les  ('lèves  à  leurs  j^uides;  nous  ne  les  regardions  plus  comme 
des  dieiiv  ipii  lisaient  dans  nos  C(eurs  :  nous  ('lions  moins  lioutenx  (l(^ 
mal  faire  cl  |iliis  eraintils  d'être  accusés  :  nous  ((mimeiieions  à  nous 
cacher,  à  nous  mutiner,  à  meiilir.  Tous  les  \ices  de  notre  âge  corrom- 
paient notre  innocence  et  enlaidissaient  nos  jeux.  I.a  campagne  nuMiie 
lierdit  à  nos  veux  cet  atlrail  de  douceur  et  de  simplicité  (|ui  va  au  cœur  : 
elle  nous  semldait  déserte  et  somlire;  elle  s'était  comme  cnnvcrle  d'un 
voile  (|ui  nous  eu  cachait  les  hcaiités.  Nous  cessâmes  de  cultiver  nos  |)e- 
tits  jardins,  nos  herhes,  nos  tleiirs.  Nous  n'allions  plus  gratter  légère- 
ment la  terre,  el  crier  de  joie  en  découvrant  le  germe  du  grain  que  nous 
avions  scnu'.  Nous  nniis  dégoûtâmes  de  celle  vie  ;  ou  se  dégoûta  de  nous  ; 
iiKUi  oncle  nous  reliia,  et  nous  nous  séparâmes  de  M.  el  mademoiselle 
l.amhercier,  rassasies  les  nus  des  autres,  el  regrettant  peu  de  nous 
(juilter. 

l'i  es  (le  trente  ans  se  sont  passés  depuis  ma  sortie  de  Hossey,  sans  que 
je  m'en  sois  rappelé  le  sé'jour  d'une  manière  agréahle  par  des  souvenirs 
un  peu  liés  :  mais  depuis  (prayant  passé  l'âge  mûr  je  decliiu!  vers  la 
vieillesse,  je  sens  (|ue  ces  mêmes  souvenirs  renaissent  taudis  (pie  les 
antres  s'eHaeeilt.  et  <e  uiaxenl  dans  ma  memcnre  avec   des  traits   dont  le 


U;  I.KS  CONCESSIONS. 

cliai'inc  <'l  la  forn;  aii^mi'iili'iil  de  joiii'  en  jour;  coiniiu'  si,  scnlant  tli'jà 
la  \ic  (|iii  s'ochapiu",  je  clii'icliais  à  la  ressaisir  |)ai-  ses  (•oiiiiiicihciihmiIs. 
l.i'S  moiiidrc's  l'ails  de  ce  l('m|is-la  iiii'  plaisrnt  [tai'  cela  seul  (piils  sont  do 
C(>  ll■|ll||^-l  I.  Il'  me  i.i|i|n  lie  liMilis  les  CMCdllsIailccs  des  !irii\.  des  pci'— 
Sdiiiifs,  des  lieiires.  .le  \(iis  la  servanle  ou  le  \aiel  agissant  dans  la 
cliamlirc,  imc  liiroiididle  enlrant  par  la  ienèli-e,  une  iiiouclie  se  poser 
sur  ma  main  tandis  (|iie  je  récitais  ma  leeoii  :  je  \(iis  tout  l'arranj^cmeiit 
de  la  iliamhre  où  nous  étions;  le  cahincl  do  .M.  l.aiMlieiclei-  a  main 
droite,  nne  estampe  représentant  tons  les  papes,  un  liaromi'tre,  un  ;;rand 
calendrier,  des  i'ramlioisiers  ipii,  d'un  jardin  tort  élevé  dans  lecpiel  la 
maison  s'cnfonvail  sur  le  derrière,  \enaient  omlira^er  la  i'enétre  et  |)as- 
saienl  (iuel(|uefois  jnscpi'en  dedans.  Je  sais  liien  (pie  le  lecteiii-  n'a  pas 
"rand  besoin  de  savoir  tout  cela,  mais  j'ai  besoin  moi  de  le  lui  dire.  Oiio 
n'osé-je  lui  raconter  de  même  toutes  les  |)etitos  anocdotrs  de  (il  heureux 
à^o,  (ini  me  font  encore  tressaillir  d'aise  (piand  je  me  les  lappollo  !  cinq 
011  six  snrioul...  Composons,  .le  vous  lais  ^ràc(^  des  cin(|  ;  mais  j'en  veux 
nne,  nu(;  S(!ule,  pourvu  (pi'ou  me  la  laisse  conter  le  plus  longuemcnl 
(pi'il  lue  scTa  possible,  jiour  |)rolongcr  mon  ])!aisir. 

Si  je  ne  clierchais  (pie  l(>  v(")tre.  Je  pfuirrais  cboisir  c(dlc  du  derrière 
de  mademoiselle  l.anibercici-.  (pii,  par  une  mallieureuse  culbute  au  bas 
du  iir('',  l'ut  ('talé  tout  eu  plein  devant  le  roi  de  Sardai^iie  à  son  |)assape  : 
niais  ciiie  du  no\er  de  la  terrasse  est  jdus  amusant(>  jiour  moi  cpii  lus 
acteur,  au  lieu  (|ue  je  ne  lus  (|ue  spectateur  de  la  culbute  ;  et  j'avoue 
(Hie  je  ne  trouvai  j)as  le  moindre  mot  pour  lire  à  un  accident  ([ui,  bien 
(]ue  comiciue  eu  lui-même,  m'alarmait  |>(uir  une  personne  (jiie  j'aimais 
comme  une  iiieie.  et  peut-être  plus. 

(.)  vous,  lecteurs  curieux  de  la  {grande  bisloire  du  noyer  de  la  terrasse, 
éconlc/-en  l'borrible  ti'a;j;édie.  et  vous  abstenez  de  Irémir  si  vous  jmuvczl 

Il  V  avait,  hors  la  jiorte  de  la  cour,  une  (errasse  à  franche  en  entrant, 
sur  ia(|U(dle  on  allait  sou\eiit  s'asseoir  l'après-midi,  mais  (pii  n'avait 
point  d'ombre,  i'oiir  lui  eu  donner,  M.  I.ambercier  y  fit  planter  un 
iiover.  La  plaiitati(Ui  de  cet  arbre  se  lit  a\ee  solenniti'  :  les  deux  pen- 
sionnaires en  luii'nt  les  parrains;  et,  tandis  (pi  ou  (dniliiail  le  creux, 
nous  tenions  l'arbre  cliaciin  d'une  main  avec  des  clianis  de  tri(Uiipbe. 
On  lit,  |)oui  l'arroser,  une  espèce  de  b.issiu  tout  autour  du  pied.  (',ba([iie 
jour,  ardents  spectateurs  de  cet  arrosemeul .  nous  nous  ((uilirmions  , 
mon  C(Mlsiu  el  omi  d  \u>  I  idée  très— nal  nielle  ipi  il  ilait  plus  beau  de 
piauler  un  arbre  sur  la  ferrasse  (ju'un  drapeau  sur  la  broche,  et  nous 
rés(dùines  de  nous  procurer  cette  gloire  sans  la  partager  avec  (|ui  f|iie 
ce  IVil. 

l'oiir  ((dii  iKUis  allâmes  couper  une  Imiiliire  d  un  jeune  saule,  el  nous 
la  plantâmes  sur  la  teri'asse,  a  huit  ou  dix  juids  di'  1  augusle  nover. 
Nous  n'oubliâmes  pas  de  faire  aussi  nu  (  reiiv  aiilinii   de  noire  arbre  :  la 


l'Ail  m:  I.  i.i\  iti.  I.  i^ 

iliinfiijli'  l'hiil  (l';i\oii-  (le  (|iiiii  II'  l'iMiiplir  ;  c.ic  iCaii  \cn;iil  d'asso/  Itiiji, 
cl  un  ne  iiinis  laissait  pas  cniini'  |>oiir  i-ii  alliT  |in'ii(li  r.  (!i'|irii(laiil  il  en 
lallail  alisiiliiiiii'iil  pdiir  iiulic  saiilr.  Nniis  ('iii|i|(i\àtiit's  louli's  siirics  de 
ruses  pour  lui  en  lomnii'  (liiiaiit  (|U(li|uis  jours  ;  cl  cela  lui  réussil 
si  liieii.  (lue  nous  le  viuies  bourgeonner  el  pousser  de  poliles  feuilles 
(loiil  nous  mesurions  raceroissenienl  d'heurt'  en  heure,  persuadés,  (|uoi- 
i|u'il  ne  lui  pas  à  nu  pied  de  terre,  qu'il  ne  larderait  pas  à  nous  oni- 
lirager. 

Comme  notre  arlire,  nous  occupant  tout  entiers,  nous  rendait  iiica- 
pahles  de  tonte  application,  de  loule  i'lu(h',  (|ne  nous  étions  comnie  en 
délire,  el  (|ue,  ne  sachant  à  ipii  ihmis  en  ,i\i(uis,  on  nous  tenait  de  plus 
coiui  (|n\'iuparavanl,  nous  \luies  I  iusiaul  lalal  m'i  j'caii  imus  allail  ruau- 
qncr,  el  nous  nous  désidions  dans  rattenle  de  voii-  imlre  arhre  pi'rir  de 
sécheresse.  KnIin  la  nécessité,  mère  de  l'industrie,  nous  sujif^éra  une  in- 
vention pour  garantir  Tarhre  el  nous  d'une  mort  certaine  :  ce  fut  de  faire 
|)ar-dessous  terre  une  rigtdi'  ipii  conduisît  secrètement  au  saule  une 
|)arlie  de  l'eau  dont  ou  ariosail  le  noyer.  Celle  entreprise,  exécutée  avec 
ardeur,  ne  réussit  pourtant  |)as  d'ahord.  Nous  avions  si  mal  pris  la  pente, 
que  l'eau  ne  coulait  point;  la  terre  s'éboulait  et  bouchait  la  rigole  ;  l'eu- 
Irée  se  remplissait  d'ordures;  tout  allait  de  travers.  Rien  ne  nous  re- 
buta :  I.dhor  oDnii'a  riiicit  inipralnts.  Nous  creusâmes  davantage  la  terre  el 
notre  bassin,  jionr  donner  à  l'eau  son  écoulement;  nous  coupâmes  des 
foiuls  d(>  boîtes  en  |)eli(es  i)lauchcs  étroites,  dont  les  unes  mises  de  plat 
à  la  fde,  et  d'aulrcs  jmsées  en  angle  des  deux  côtés  sur  celles-là,  nous 
firent  un  canal  liiaiigulaire  pour  iiotreconduii.  Nous  piaulâmes  à  l'entrée 
(le  petits  bonis  de  bois  niincesetà  claire-voie,  qui  faisant  une  espèce  i\o 
grillage  ou  de  crapaudine.  rctcnaieul  le  limon  et  les  pierres  sans  bou- 
cher le  j)assago  à  l'eau.  Nous  recouvrîmes  soigneusement  notre  ouvrage 
de  terre  bien  foulée;  et  le  jour  oii  tout  fut  fait,  nous  altendîmes  dans 
des  transes  d'espérance  el  de  crainte  l'heure  de  l'arrosemeul.  Après  des 
siècles  d'attente,  cette  heure  vint  euliti  :  M.  l.ambercier  vint  aussi  à  son 
ordinaire  assister  à  l'opération,  durant  bujuelle  nous  nous  tenions  tous 
deux  derrière  lui  ])our  cacher  notre  arbre,  au(|uel  très-heurensemeni  il 
tournait  le  dos. 

A  peine  achevait-on  de  verser  le  ])reniier  seau  d'eau,  (jne  nous  com- 
mentâmes d'en  voir  couler  dans  notrt^  bassin.  A  cet  aspect,  la  prudente 
nous  abandonna;  nous  nous  mîmes  à  pousser  des  cris  de  joie  qui  tirent 
retourner  M.  I.nmbercier  :  et  ce  fut  dommage,  car  il  prenait  grand  j)laisir 

à  voir  Cf)niineiit  la  lerre  iln  noyer  était  Imh ,  cl  buvait  avidi'ineul  son 

eau.  I"ra|)pc  de  la  voir  se  partager  en  deux  bassins,  il  s'écrie  à  son  tour, 
regarde,  aperçoit  la  friponnerie,  se  fait  brusquement  apporter  une  pio- 
che, donne  un  cou|),  fait  voler  deux  ou  trois  éclats  de  nos  planches,  et. 
criant  à  pleine  tète  :  Un  aquedur  .'  un  itijiiedurl  il  frappe  de  toJitcs  parts  des 

3 


IS 


i.i'.s  (.OM  r.ssioNs. 


fiiii|ts  imiiilii\;ilili's,  duiil  cIliciiii  [xnlait  ,111  iiiilii'U  de  nos  cinirs.  V.n  un 
niiMHiMil  lis  [ilandics,  le  ((Midiiil,  le  li.issiii,  Itî  saule,  (oui  lui  di'liuil, 
Iniil  lut  ialtiiuré,  sans  (|u'il  \  cùl,  iliiiaiil  ecllc  expédilioii  Icnihlc,  nul 
aiilrc  iiiiil  |)i(PiiiiM((',  sinon  rcxclanialion  (|ii"il  ir|ii'lail  sans  cesse  :  in 
aqitediu!  s'éciiait-il  en  luisant  Icmt,  un  injinilur!  un  (iijiicilnr! 


Ou  ei'oiiM  (jue  l'avenlnre  (init  mal  |Hinr  les  petits  arcliitcctes;  on  se 
trouipi'ia  :  tout  l'ut  tirii.  M.  I.ainliercier  ne  nous  dit  pas  un  mot  de  rc- 
|)roelH',  ne  ncnis  lit  pas  pins  man\ais  visage  et  ne  nous  en  |iaila  plus; 
nous  reiitcndinies  même  un  peu  après  rire  auprès  de  sa  sœur  à  gorge 
déployée,  car  le  rire  de  M.  Lauihercier  s'entendait  de  loin  :  et  ce  qu'il 
V  eut  (le  pins  élonnanl  encore,  c'est  que,  passé  le  premier  saisissement, 
nous  ne  fûmes  pas  nons-mcmcs  fort  affligés.  Nous  planlànn's  ailleurs  un 
autre  arbre,  et  nous  nous  rappelions  souvent  la  calastroplie  du  premier, 
en  répétant  entre  nous  avec  emplias(>:  Un  aqueduc!  un  aqucducl  Jusiine-là 
j'avais  eu  des  accès  d'orgueil  par  intervalles,  quand  j'étais  Aristide  ou 
{{rutus  :  ce  fut  Ici  mnn  premier  mou\ement  de  vaiiilé  hien  marquée. 
ANoir  pu  ciinstrnire  un  a(|uedue  de  nos  mains,  a\oir  mis  en  concurrence! 
nue  bouture  avec  un  grand  arbre,  me  paraissait  le  suprême  degré  de  la 
gloire.  A  dix  ans  j'en  jugeais  mieux  que  César  à  trente. 

L'idée  de  ce  noyer  et  la  petite  bistoire  qui  s'y  rapporte  m'est  si  bien 
restée  ou  revenue,  qu'un  de  mes  plus  agréables  projets  dans  mon  voyage 
de  (îenève,  en  IT.'i'l-,  était  (Taller  a  l$ossey  revoir  les  monuments  des  jeux 
de  mon  enfance,  et  surtmil  le  «lier  novei-,  qui  devait  alors  avoir  déjà  b; 
tiers  d'un  siècle.  Je  fus  si  continuellement  obsédé,  si  peu  maître  de  moi- 
même,  (|ne  je  ne  pus  trouver  \c  moment  de   me   satisfaire.    Il  y  a  peu 


l'Ail  1  II.  I.  iiviir.  I.  l'.i 

(ra|)|ini'(Mu>c  <|iic  celle  (n'cnsioii  renaisse  jamais  |iiiiir  moi  :  ee|ieti(larit  je 
iTeii  ai  |ias  [lerdii  le  <lésir  avec  l'espéiaiici!  ;  cl  je  suis  i)rest|iie  sûr  (jue  si 
jamais,  rcloiii n ml  ilaiis  ces  licMix  cliéiis,  j'y  lelroiivais  iiinii  cher  iiuycr 
eiict>re  en  èlii',  ji'  lai  loseiais  de  mes  pleurs. 

De  l'etdur  à  (ieiie\e.  je  passai  deux  ou  trois  ans  cliez  nxm  oncle,  en 
atlendaiit  (|u'on  lesoli'it  ce  (pie  l'on  leiait  de  mui.  (iomiiie  il  desliiiail  son 
(ils  an  };eiiie,  il  lui  lil  :i|i|iri'iidre  un  pi'u  de  dessin,  et  lui  enseignait  les 
Kléments  dKiiclide.  J'apprenais  tout  cela  par  compagnie,  '1  j  \  pris  ^'m'iI, 
surt(Hit  au  tlessin.  (".ependant  on  déliliérait  si  l'on  me  lerail  lioiloger, 
|U'ociirenr  ou  ministre.  J'aimais  mieux  élrt;  ministre,  car  je  IroiiNais  bien 
lieaii  de  prêcher;  mais  le  petit  re\enii  dn  liien  de  ma  mère  à  j)arlager 
entre  mon  frère  et  nmi  ne  snllisail  |)as  pour  pousser  mes  éludes,  (lommtî 
làge  oii  j'étais  ne  rendait  pas  ce  choix  hien  pressant  encore,  je  restais 
<'n  attendant  du'/,  mon  oncle,  j)erdant  à  peu  |irès  mon  temps,  et  ne  lais- 
sant pas  de  paver,  comme  il  était  juste,  nue  asst'z  iorte  pension. 

Mon  oncle,  homme  de  plaisir  ainsi  cpie  mon  pèn; ,  ne  savait  |)as 
comme  lui  se  captiver  pour  ses  devoirs,  et  |)renait  assez  peu  de  soin  de 
nous.  Ma  tante  était  une  dévote  un  peu  [)iétiste,  (jui  aimait  mieux  chanter 
les  psaumes  que  veillera  notre  éducation.  Ou  nous  laissait  presque  une 
liherté  entière ,  dont  nous  n'ahusàmes  jamais.  Tonjtuirs  insépaïahles, 
nous  nous  sullisions  l'un  a  l'autre;  et,  n'étant  point  tentés  de  rré(|iienter 
les  polissons  de  noire  âge,  nous  ne  prîmes  aucune  des  habitudes  liberti- 
nes que  l'oisiveté  nous  |i(in\all  inspirer.  J'ai  même  loi!  de  nous  supposer 
oisil's,  car  de  la  vie  nous  ne  le  lïimes  moins;  et  ce(|u'il  >  a\ait  d'heureux 
était  (jne  tous  les  amusemeiils  dont  nous  nous  passionnions  successive- 
ment nous  tenaient  ensemble  occupés  dans  la  maison,  sans  que  nous  fus- 
sions même  tentés  de  descendre  à  la  rue.  Nous  faisions  des  cages,  des 
llùtes,  des  volants,  des  tambours,  des  maisons,  des  équifflcs',  dc^  arbalè- 
tes. Nous  gâtions  les  outils  de  mon  bon  vieux  grand-père,  pour  faire  des 
montres  à  son  imilatioii.  Nous  avimis  suilont  un  goût  de  préléreiice  pour 
barbouiller  du  papier,  dessiner,  laver,  enluminer,  faire  un  dégât  de  cou- 
leurs. Il  vint  à  Genève  un  charlatan  italien  a|)]ielé  Gamba-Ciorta  ;  nous 
allâmes  le  voir  une  fois,  et  puis  nous  n'y  voulûmes  plus  alhîr  :  mais  il 
avait  des  marionnettes,  et  nous  nous  mîmes  à  faire  des  marionnettes  :  ses 
marionnettes  jouaient  des  manières  de  comédies,  cl  nous  fîmes  des  co- 
médies pour  les  nôtres.  Faute  de  pratique,  nous  contrefaisions  du  gosier 
la  voix  de  l'olicbiuelle,  pour  jouer  ces  charmantes  comédies  que  nos 
liainres  bons  parents  avaient  la  patience  de  voir  cl  d'entendre.  Mais  mon 
onch;  Bernard  avant  un  jour  lu  dans  la  famille  un  très-beau  sermon  de 
sa  fat,'on,  nous  (|nittâmes  les  comédies,  et  nous  nous  mîmes  à  composer 


'  TiTiiio  cil  usage  à  Goiièvc  pour  désigner  ee  (|ue  les  écoliers  en  l'ranei'  .iiniellenl  une  <ii- 
tiDimiere. 


ÎO  I.LS   r.ONKKSSIONS. 

(les  ft'itiiiiiis.  (les  (li'lails  lu'  sont  pas  fort  inli'i'cssaiils,  je  I  a\(piit^  ;  mais  ils 
iiKiiilifiil  a(|iul  puiiil  il  rallail(|ii('  ridlic  pri-iiiièrt'  éducation  uni  ('le  hieu 
ilirijçéi-,  |>iim(iui'.  luailrcs  |tr('S(iii('  de  iiolrr  leiiips  et  de  nous  dans  un  âge 
si  tendit-,  nous  lussions  si  peu  tentés  d'en  abuser.  Nous  avions  si  peu 
liesoin  de  nous  l'aire  des  eauiarades,  (pie  nous  en  néjJ!lij;ions  mèiiie  l'oe- 
easion.  Oiiaiid  nous  allions  nous  promener,  nous  remaniions  t'ii  |)assant 
leurs  jeux  sans  coiuoitise,  sans  songer  inéine  à  y  prendre  pail.  I.'aiiiilic 
remplissait  si  bien  nos  cœurs,  (pTil  nous  sul'lisait  d'èlre  ensemble  pour 
c|ue  les  |)lus  simples  goûts  lissent  nos  délices, 

A  force  de  nous  voir  inséparables,  on  y  prit  garde;  d'autant  plus  (pie 
uuMi  cousin  elaiit  très-grand  et  moi  très-petit,  cela  faisait  un  ((uipbNas- 
sez  ])laisammfnt  assorti.  Sa  longue  figure  effilée,  son  petit  visage  de 
pomme  cuite,  son  air  mou,  sa  démarcbe  nonclialaute,  excitaient  les  en- 
fants à  se  moquer  de  lui.  Dans  le  patois  du  pays  on  lui  donna  le  sur- 
uom  de  ISanià  lircilniuia  :  et  sitôt  que  nous  sortions  nous  n'entendions 
(pie  Ihinu)  llrcdiiiiiia  tout  autour  d(!  nous.  11  endurait  cela  plus  Iranquii- 
leinent  (jue  moi.  Je  me  làeliai,  je  voulus  me  battre;  c'était  ce  que  les 
petits  coquins  demandaient.  Je  battis,  jo  fus  battu.  Mon  pauvre  cousin  me 
soutenait  de  son  mieux  ;  mais  il  était  faible,  d'un  coup  de  poing  on  lu 
renversait.  Alors  je  devenais  furieux.  Cependant,  quoique  j'attrapasse 
force  lierions,  ce  n'était  pas  à  moi  (pr(Ui  en  voulait,  c'était  à  Itariui  lirc- 
ilauna  :  mais  j'augmentai  telleineiit  le  mal  par  ma  mutine  colère,  que 
nous  n'osions  plus  sortir  ([u'aux  lieures  où  l'on  était  eu  classe,  de  peur 
d'être  bues  et  suivis  par  les  écoliers. 

Me  voilà  déjà  redresseur  des  torts,  l'onrètre  un  paladin  dans  lesformes, 
il  ne  me  manquait  que  d'avoir  une  dame  ;  j'en  eus  deux.  J'allais  de  temps 
en  temps  voir  mon  père  à  Nyon,  petite  ville  du  pays  de  Vaud,  oii  il  s'était 
établi.  Mon  père  était  fort  aimé,  et  son  lils  se  stuitait  de  cette  bienveil- 
lance, l'endant  le  peu  de  sc'jour  (pie  je  faisais  près  de  lui,  c'était  à  qui 
me  fêterait.  Une  madame  de  Viilsnn  suilnul  me  faisait  mille  caresses; 
et,  pour  y  mettre  le  eoml)le,  sa  fille  nw!  prit  pour  sou  galani.  Ou  sent  ce 
<pie  c'est  qu'un  galant  de  onze  ans  pour  uih'  fille  de  vingt-deux.  Mais 
toutes  ces  friponnes  sont  si  aises  de  mettre  ainsi  de  petites  poupées  en 
avant  |)our  caeber  les  grandes,  (ui  pdur  les  Iciilci'  |iai  l'image  d'un  jeu 
qu'elles  savent  rendre  attirant!  l'onriiioi,  (jui  ik;  voyais  point  entre  elle 
et  1111)1  de  (lisconvmancc,  je  pris  la  cliose  au  sérieux  ;  je  me  liv  rai  de  tout 
miiii  ciiiii-,  (iM  pi  M  lui  (le  11  m  le  ma  tète,  car  je  n'étais  guère  amoureux  (|iie 
par  la,  (|uoi(jiie  je  le  fusse  à  la  fidie,  et  que  mes  transj)orts,  mes  agita- 
tions, mes  fureurs,  donnassent  des  scènes  à  pâmer  de  rire. 

Je  connais  deux  sortes  d'amours  tri's-distiucts,  très-réels,  et  (pii  n'ont 
prcs(|uc  rien  de  eiuiimuii.  (|ui>i(iMi;  liès-vils  l'un  et  l'autre,  et  tous  deux 
différents  de  la  tendre  amitié.  Tout  le  cours  de  ma  vie  s'est  partagé  entre 
ces  deux  amours  de  si  diverses  natures,  et  je  les  ai  même  éprouvés  tous 


PAIITIK  I,   Il  Mil;   I.  il 

doux  à  la  lois;  car,  par  cvcmiilc,  au  iiHiiiu'iit  dont  je  pailt',  tandis  qm.' 
ju  iirtMiipaiais  de  luadiMiKiistlIf  de  Viilsoii,  si  piildiiiiiciiiciit  rt  si  h  laiiiii- 
(|iieiiieiit  t|uoJ('  iu<  pouvais  soultVir  ([u'aiicuii  lioiiiiiic  ajtprocliàl  d'ollf, 
j'avais  avec  une  [h  lilc  iiiadcinoisellt'  (îoloii  des  lèle-à-tèle  assez  coiirls, 
mais  assez  vils,  dans  lesquels  elle  dait;iiait  l'aife  la  maîtresse  d'école,  et 
celait  tout  :  mais  ce  tout,  i|ui  en  eliet  était  tout  pour  moi,  me  |iai'aissait 
le  honlieur  suprême;  cl  sentant  déjà  le  prix  du  mystère,  (|uoi(|ue  je  n'en 
susse  user  ([n'en  enl'anl,  je  rendais  à  ui.uli  nioiselle  de  Vulsou,  (|ni  ne 
s'en  tloutait  i;iière,  le  soin  (|u'elle  prenait  de  m'emploxcr  à  eaclicr  dan- 
Ires  amours.  Mais  à  nutn  j;rand  rej^ret  mou  secret  l'ut  découvert,  ou 
moins  liicn  j;ai(lé  de  la  part  de  ma  petite  maîtresse  d'école  que  de  la 
mienne,  car  on  ne  tarda  pas  à  nous  séparer  '. 

C'était  en  vérit<'  une  sinfiulière  personno  (|uc  cette  petite  mademoi- 
selle (iotou.  Sans  être  belle,  ellt;  avait  nue  (ij^iire  diiliciie  a  oiiMicr,  et 
(|ue  je  me  rap|)elle  encore,  souvent  lieaucoup  li'op  pour  un  vieux  Ion. 
Ses  yeux  surtout  n'étaient  pas  de  son  àye,  ni  sa  taille,  ni  son  maintien. 
Klle  avait  un  jietit  air  imposant  et  lier  très-|)i()|)re  à  son  lôle,  et  (|ui  en 
avait  occasionné  la  première  idée  entre  nous.  Mais  ce  qu'elle  avait  de  plus 
bizarre  était  un  mélange  d'audace  et  de  réserve  dil'licile  à  concevoir.  Elle 
se  permettait  avec  moi  les  plus  grandes  i)rivantés,  sans  jamais  m'en  per- 
mettre aucune  avec  elle;  elle  me  traitait  exactement  en  enfant  :  ce  (jui 
me  fait  croire,  ou  qu'elle  avait  déjà  cessé  de  l'être,  ou  (|n'au  contraire 
elle  l'était  encore  assez  elle-même  pour  ne  voir  ([u'un  jeu  dans  le  péril 
auquel  elle  s'exposait. 

J'étais  tout  entier,  pour  ainsi  dire,  à  cliacuue  de  ces  deux  personnes, 
cl  si  parfaitement,  (ju'avec  aucune  des  deux  il  ne  m'arrivait  jamais  de 
songer  à  l'autre.  Mais  du  reste  rien  de  semlilaMe  en  ce  qu'elles  me  fai- 
saient éprouvei'.  .l'aurais  |)assé  ma  vi<'  entière  avec  mademoiselle  de  Vul- 
son,  sans  simger  à  la  quitter;  mais  en  l'aliordanl  ma  joie  était  trancinille 
et  n'allait  pas  à  l'émotion,  .le  l'aimais  surtout  en  grande  compagnie;  les 
plaisanteries,  les  agaceries,  les  jalousies  même,  m'altacliaient,  m'inté- 
ressaient ;  je  triomphais  avec  orgueil  de  ses  préférences  près  des  grands 
rivaux  quelle  paraissait  mallrailer.  J'étais  tourmenté,  mais  j'aimais  ce 
tourment.  Les  applaudissements,  les  encouragements,  les  ris  m'cchauf- 
faient,  m'animaient.  J'avais  des  emportements,  des  saillies,  j'étais  trans- 
porté d'amour,  dans  un  cercle  :  têle  à  tête  j'aurais  été  contraint,  froiil, 
|)eut-être  ennuyé,  (cependant  je  m'intéressais  tendrement  à  elle,  je  souf- 
frais (|uau(l  elle  était  malade  :  j'aurais  donné  ma  sanlé  pour  rétablir  la 
sii'une  ;  et  notez  que  je  savais  très-bien  par  expérience  ce  que  c'était  (jue 
maladie,  et  ce  que  c'é-tait  (jue  santé.  Absent  d'elle,  j'y  pensais,  elle  me 


'  Nau  —  iiutij  sépiirtr;  cl  ([iiili[iic  leiiips  apros,  do  rt  loin-  à  Geiiovi',  j'euloiulis,  en  pussaiil  h 
l.iiulaiico,  (le  pelilos  lillcs  nie  crier  à  ilt'iiii-\cii\  :  ImiIimi  lic-l.ii-  Umisric.'iu. 


u 


I.KS  CONFESSIONS. 


Miaii(|iialt  ;  pirsciil,  ses  caresses  m'élaieiil  (louées  au  eo'ur,  non  aux  sens. 
Jeliis  iiM|iuut  nietil  lauiilier  a\ee  <'lle'.  iiuiu  luia^iiiatiiiu  ne  me  deuiaii- 
(lait  i|ue  ee  (|u  ille  m  aceonlail  ;  eejxiKliiiil  je  n'aiiiais  |ui  su|i|i(iiler  de 
lui  eu  Miii'  laire  aulaul  à  d'aulies.  Je  I  aiuials  eu  IVere;  mais  j'eu  elais 
jalduv  en  amant. 

Je  luusse  elé  de  madeuKiiselle  (ioliiu  eu  1  nie,  eu  furieux,  eu  li;;i'e,  si 
j'a\ais  senlemeni  imai;ini'  (luclle  pùl  laire  ;i  un  aiilre  le  mT^me  liaile- 
uieiil  (|n'elle  in'acciirdail  ;  car  cela  même  élail  une  ^làee  (ju'il  l'allail  de- 
mander à  ijeudux.  J'aliordais   mademniselN;  de   Vulson   avec   un  plaisir 


M> 


Ires-vif,  mais  sans  Irnnblc;  au  lien  qu'en  voyant  seulement  madonini- 
selle  lloldu  je  ne  vnvais  |)lns  rien,  Ions  mes  sens  étaient  bouleversés, 
J  elais  familier  avec  la  première  sans  av(;ir  de  i'amiliarite  ;  au  eoniraire, 
j  étais  aussi  tiemblant  (|u"a^ité  devant  la  seconde,  même  an  fort  des  plus 
grandes  familiarités.  Je  crois  (|ue  si  j'étais  resté  trop  lon^'tcmps  avec  elle, 
je  n'aurais  pu  vivre;  les  |);dpitali(ms  m'auraienl  étouffé.  Je  crai|iiiais  l'^^a- 
I  en  H- II!  i\r  Irui'  dé|)laire;  mais  j'étais  plus  ci  m  i  plaisant  jiniir  I  Hue  et  plus 
o|(ei-.s.nil  pour  r.intre.  I'r)ur  rieu  nu  nnmde  je  u'.iurais  voulu  làclier  ma- 


IVMt  I  II     I.    I  l\  Kl     I.  t3 

ilciiKiisrlIi-  (le  ViilsDii  ;  mais  si  inailcinoiscllt'  (întoii  in'iM'it  ordonné  de  me 
jcicr  liaiis  les  tlainincs.  je  iTois  (|ii":i  riiistanl  jamais  oltt'i. 

Mes  amiiiii's,  ou  jiliilôl  mrs  ii'iulc/.-Ndiis  a\fi'  tcllc-ci,  diiri'ii'iit  pi'ii, 
livs-luMirensemriil  |)oni-  clic  cl  |Mmr  iiicii.  Oiiiii(|iic  mes  liaison!^  avec 
ni.ulomoist'lle  de  Viilsoii  n'cussenl  pas  le  mémo  danj;cr,  elles  ne  lais- 
scrcnl  pas  d'avoir  aussi  leur  calaslroplic,  après  avoir  un  peu  plus  loii;,'- 
leiii|is  duré.  Les  lius  de  loiil  l'cla  devaient  l(Miiours  a\iiii'  l'air  un  peu  riuna- 
nest|ue,  cl  doiiuer  prise  aux  exclamations.  Ouoii|iie  niim  cduinu'rce  avec 
mademoiselle  de  Vulson  l'ut  moins  vif,  il  était  plus  attachant  peut-être. 
Nos  séparations  ne  se  Taisaient  jamais  sans  larmes,  et  il  est  sinj,Milier  dans 
(|ucl  vide  ac<aldanl  je  me  sentais  pliMij;é  a|)rcs  l'avoir  (initiée.  Je  ne  pciii- 
vais  parler  (pie  d'elle,  ni  penser  (pi'à  elle  :  mes  regrets  étaient  vrais  cl 
vils;  mais  je  crois  (juau  fond  ces  liéroï(]ues  rej;rets  n'étaient  pas  tons 
pour  elle,  et  (|ue,  sans  que  je  m'en  aperçusse,  les  amusements  dont  elle 
était  le  centre  y  avaient  leur  lionne  part.  Pour  tempérer  les  doideurs  de 
l'absence,  nous  nous  écrivions  des  lettres  d  un  patliéli(|nc  à  faire  fendre 
les  rochers.  Kniin  j'eus  la  j^loire  (pi'elle  n'y  ])ut  pins  tenir,  et  (jnelle 
vint  me  voir  à  Genève.  Pour  le  coup  la  tète  acheva  de  me  tourner;  j('  fus 
i\ie  et  l'on  les  denx  jours  qu'elle  y  resta.  Onand  elle  partit,  \o  voulais 
Mie  jeter  dans  l'eau  a|)rès  elle,  et  je  lis  longtemps  retentir  l'ali-  de  mes 
cris.  Unit  jours  a|)rès,  (die  m'envova  des  honhons  et  des  gants;  ce  qui 
m'eût  paru  fort  galant,  si  je  n'eusse  appris  en  même  temps  qu'elle  était 
mariée,  et  que  ce  voyage,  dont  il  lui  avait  |iln  de  me  faire  honneur,  était 
pour  acIuMer  ses  haliils  de  noces,  .h;  ne  décrirai  pas  ma  liiieiii-;  elle  se 
coiH'oil.  'le  jni'ai  dans  mou  ludile  coiirrcuix  de  ne  plus  revoir  la  perfide, 
n'imaginant  pas  poiii'  elle  de  plus  lenilde  |iuiiili(Mi.  Klle  n Cn  mourut  pas 
cependant;  car  vingt  ans  a])rès,  étant  allé  voir  nmn  père  et  me  prome- 
nant avec  lui  sur  le  lac,  je  demandai  (pii  étaient  des  dames  que  je  voyais 
dans  un  liateau  peu  loin  du  lu'itre.  ('.i^imment!  me  dit  mon  pi-re  en  sou- 
riant, le  C(enr  ne  te  le  dit  pas?  ce  sont  tes  anciennes  amours;  c'est  ma- 
dame (jisliii,  c'est  inadeuioiselle  de  \iilson.  Je  tressaillis  à  ce  nom 
[iresque  oublié  ;  mais  je  dis  aux  bateliers  de  changer  de  route,  ne  jugeant 
pas,  quoi(|ue  j'eusse  assez  beau  jeu  pour  prendre  alors  ma  revanche, 
que  ce  fut  la  peine  d'être  parjure,  et  de  renouveler  une  querelle  de 
vingt  ans  avec  une  femme  de  quarante. 

(172;î-1T28  .  Ainsi  se  iierdail  en  naiseries  le  plus  précieux  temps  de 
mon  enfance  avant  qu'on  eût  décidé  de  ma  destination.  Après  de  longues 
délibérations  pour  suivre  mes  dispositions  naturelles,  on  prit  enfin  le 
parti  pour  lequel  j'en  avais  le  moins,  et  l'on  me  mit  chez  M.  Masseron, 
greffier  de  la  ville,  pour  ajiprendi-e  sous  lui.  comme  disait  M.  liernard, 
l'utile  métier  de  grapignan.  (le  surnom  me  déplaisait  souverainement; 
l'espoir  de  gagner  force  écus  par  une  voie  ignoble  flattait  peu  mon  hu- 
meur hautaine;  l'occupatioii   me  paraissait  ennuyeuse,    insupportable; 


H  l.r.S  CONFESSIONS 

rassiiliiiti-,  rassiijcltisscinctit,  acilcvrri'iil  de  nrcii  n'iiiilcr,  cl  je  n'cii- 
liais  jamais  an  fiicirc  ([iravcc  mic  lidrn'iir  (|iii  cidissail  de  jdiir  en  jour. 
M.  Masscron.  de  sini  inli'.  |i('ii  cniiti'iil  Ar  iiuii,  nie  Irailail  avec  nu-pris, 
me  iT|irncliiml  sans  cesse  mon  l'n^'onrdisscmi'nl.  ma  hrlisc;  nu-  ré|i('(anl 
|(ins  les  JDnrs  (pie  mon  oncle  l'avait  assnré  (iiic  je  savdis,  (jiic  je  savais, 
tandis  (ine  dans  le  vrai  je  ne  savais  rien  ;  (|M'il  Ini  avail  promis  nn  j(di 
"arcdii,  rt  (jii'il  ne  lui  a\ail  dminc  iiiTmi  àin'.  l'.iiliii  je  lus  renvoyé  dn 
'M'elie  i"nominienseinenl  |)oni'  mon  ineplie,  et  il  lui  prononci'  par  les 
clercs  de  M.  .Masser(Mi  ipie  je  n'i'lais  lion  i\\\'h  mener  la  lime. 

Ma  vocation  ainsi  dilerminee,  je  Ins  mis  en  apprentissage,  non  tonte- 
lois  die/,  nn  horloger,  mais  chez  un  graveur.  Les  dédains  dn  greftier 
m'avaient  extrêmement  humilié,  et  j'ohéis  sans  murmure.  Mon  maiire. 
M.  Dnctnnnnin.  était  nn  jeniie  homme  instre  et  violent,  qui  vint  ;i  honi, 
en  très-peu  de  ti'mps,  de  ternir  loni  reelat  de  mon  enlauee,  d'alniilir 
mon  caractère  aimant  cl  vil',  et  de  me  réduire,  par  l'esprit  ainsi  que  pai 
la  fortune,  à  mon  véritahle  étal  d'apprenti.  Mon  latin,  mes  antiquités, 
mon  histoire,  tout  loi  jionr  longtemps  onhiié;  je  ne  me  souvenais  pas 
même  lin  il  \  ti'il  en  des  Uomains  au  monde.  Mon  père,  quand  je  l'allais 
voir,  ne  trouvait  pins  en  moi  sou  idole;  j(!  n'étais  pins  pour  les  dames 
le  "alaiit  .h'an-.lacqn(!s  ;  el  je  sentais  si  bien  moi-même  que  .M.  et  niadc- 
moiselle  l.amhercier  n'auraient  plus  reconnu  en  moi  leur  élève,  que  j'eus 
lu, nie  de  me  représenter  a  eux,  el  ne  les  ai  |iliis  revus  depuis  lors.  Les 
"outs  les  iiliis  vils,  la  pins  hasse  polissonnerie  siieeédèrent  à  mes  aimahles 
amusements,  sans  m'en  laisser  même  la  moindre  idée.  Il  tant  que,  mal- 
gré l'éducation  la  plus  honnête,  j'eusse  un  grand  penchant  à  dégénérer; 
car  cela  se  fil  très-rapidemenl,  sans  la  moindre  peine,  et  jamais  César  si 
précoce  ne  devint  si  [iromptement  Laridon. 

Le  métier  ne  uu^  (i('plaisail  pas  en  liii-iuème  :  j'avais  un  goût  vii'iioiir 
le  dessin,  le  jeu  (\\\  liiiiin  m'amusait  assez;  et  emnme  le  talent  dn  gra- 
veur pour  l'horlogerie  est  Irès-horné,  j'avais  res|toir  d'en  atteindre  la 
|)erfection.  J'y  serais  parvenu  peut-être,  si  la  brutalité  de  mon  maître  et 
la  gêne  excessive  ne  m'avaient  rebuté  du  travail.  Je  lui  dc'robais  mon 
temps  jioni'  l'emploveren  occnpalions  du  même  genre,  mais  qui  avai(!nt 
pour  moi  l'attrait  de  la  liberté.  Je  gravais  des  espi'ces  de  médailles  ])onr 
nous  servir,  à  moi  el  à  mes  camarades,  d'ordre  de  clu^valerie.  Mon  maître 
me  surprit;!  ce  travail  de  contrebande,  et  nu;  roua  de  coups,  disant  que 
je  m'exerçais  à  faire  de  la  laiisse  monnaie,  parce  (jne  nos  médailles 
avaient  les  armes  de  la  ri''piildi(|ne.  Je  puis  bien  jurer  que  je  n'avais  nulle 
idée  de  la  fausse  monnaie,  et  tri'S-peu  de  la  véritable;  je  savais  mieux 
comment  se  faisaient  les  as  loin  lins  (|ue  nos  pièces  de  trois  sons. 

La  tvrannie  de  mon  maître  linit  par  me  lendre  insup])ortable  le  tra- 
vail (|ue  j'aurais  ainu',  et  |)ar  me  donni'r  des  \iees  (jiie  j'aurais  haïs,  tels 
que  le  mensongi!,  la   fainéantise,   le  vol.    Ilien    ne  m'a  mieux  ajipris   la 


l'AUlll     I.    I  l\  Kl.    I 


IK 


tliflViciu'i'  iju'il  ^  a  lit"  la  (Icpcmiaiui'  lilialc  a  1  Csiiaxa^'i-  scrvili-,  (|ii(>  I(« 
sdiiNcnir  tics  fliaiij;t'inonls  (jut'  protluisil  fii  iiitii  celle  c|iip(|iif.  Naliiii'lli'- 
iiii'iil  liiiiitlu  cl  houleux,  je  ii'cua  jamais  plus  irélui^iu-niiiil  |iciiir  aiit  un 
ilélaut  (|U0  |tuiir  rcnronlerie;  mais  j'avais  juiii  d'une  liherle  IumiiiôIc, 
i|ui  seiileuienl  s't'-tail  reslreiiite  just|ue-l:'i  par  tlefiit's,  el  s'i-Nainuiil  eulin 
Uuil  a  lait.  .1  étais  liartii  clie/.  niiui  pei'c,  lihre  elle/.  .M.  I.anihei'tiei'.  ilis- 
cret  ciu'/.  niim  oncle;  je  ile\iiis  crainlil"  cliez  uitui  maître,  et  îles  lois  jt; 
fus  un  enlanl  pciclu.  Accoulumii  à  uni;  t'j|;alilt''  parlailc  avec  mes  supé- 
rieurs dans  la  maniiMc  de  vivre,  à  ne  pas  connaître  un  plaisir  qui  ne  lui 
à  ma  portt'-e,  à  ne  pas  voir  un  mets  ilonl  je  n'eusse  ma  part,  à  n'avoir 
pas  un  désir  que  je  ne  lémoi  jouasse,  à  mettre  eiilin  tous  les  nidUMiiii  nls 
de  mon  cœur  sur  mes  lèvres  :  qu'on  juj;e  de  ce  que  je  dus  devenir  dans 
une  maison  où  je  n'osais  pas  ouvrir  la  houclie,  où  il  fallail  sortir  de 
table  au  tiers  du  re|)as,  el  de  la  chambre  aussitôt  que  je  n'y  avais  rien 
à  faire;  où,  sans  cesse  enchaîné  à  mon  travail,  je  ne  voyais  (ju'ohjels  de 
jouissances  pour  d'autres  et  de  privations  pour  moi  seul  ;  où  rima{j;e  do 
la  lilicrté  du  maître  el  des  compagnons  augmentait  le  poids  de  mon  assu- 
jcllissemenl;  où,  dans  les  disputes  sur  co  que  je  savais  le  mieux,  je  n'o- 
sais ouvrir  la  bouche;  où  tout  enfin  co  que  jo  voyais  devenait  pour  mon 
coMir  un  objet  de  convoitise,  uniquement  parce  que  j'étais  privé  de  tonl. 


Adieu  l'aisance,  la  gaieté,  les  mots  heureux  ipii  jadis,  souvent  dans  mes 
fautes,  m'avaient  l'ait  échapper  au  châtiment.  Je  ne  puis  me  rappeler 
sans  rire  qu'un  soir  chez  mnii  |ière,  (''tant  condamné  |)(iiir  (iiiehiue  espié- 


in  I.KS   CONKKSSIONS. 

};l('rio  ;i  nriillcr  cniHlifr  sans  soiiitci',  et  |iass;inl  par  la  cMisinc  avor  iiion 
li-lsli'  morceau  ilc  |)aiii,  je  \is  li  llaiiai  le  rô(i  loiirnant  à  la  liioclic.  On 
clail  aiiloiii  ilii  Irii  :  il  lailiil  rii  passant  saliici'  tniil  li'  iikiikIc.  Oiiaiid  la 
roiiilc  lui  laili',  li)i'};naiil  du  coiii  de  l'd'il  ci'  rôli,  qui  avait  si  honui;  mine 
cl  i|ni  scnlail  si  lion,  je  ne  j)us  m'alislenir  d('  lui  lairn  aussi  la  rcvcrcucc, 
cl  de  lui  dire  d  nn  Inii  pili  ii\  :  Adifu^  rùli.  (".elle  saillie  do  naïveté  parut 
si  |ilai^anle,  (pion  me  lil  rester  à  sou|)er.  l'eiil-i'lre  cùl-elle  en  le  même 

I Iiciir  clic/,  mou  maître,  mais  il  est  snr  (pi'eiie  ne  m'y  serait  pas  venue, 

(Ml  (|uc  j(!  nani'ais  osi'  mv  Inicr. 

Voilà  commenl  j'appris  a  lonvoilt  r  en  silence,  à  me  cacher,  à  dissi- 
miilci.  .1  meiilii-.  et  a  dérober  ouliu  ;  l'antaisie  qui  jusqu'alors  ne  m'était 
pas  venue,  et  dont  je  n'ai  pfi  depuis  lors  hien  me  guérir.  i,a  convoitise 
et  l'impuissance  mènent  toujours  la.  \oilà  poui(|noi  tous  les  laquais 
soni  lripoii<,  (i  poui(|noi  Ions  les  apprentis  doivent  l'être  :  mais  dans  un 
étal  égal  et  tran(|uille,  où  tout  ce  qu'ils  voient  est  à  leur  portée,  ces  der- 
nicM'S  perdent  en  fii-aiidissanl  ce  lionteux  penchant.  N'ayant  pas  eu  le 
même  a\anlaj;e,  je  n'en  ai  pu  tirer  le  même  profit. 

Ce  sont  presque  toujours  de  lions  sentiments  mal  dirigés  qui  font  faire 
aux  enl'ants  le  premier  pas  vers  le  mal.  Malgré  les  privations  cl  les  tcn- 
Inlions  continuelles,  j'avais  demeuré  plus  d'un  an  chez  mon  maître  sans 
jionvoir  me  rc'soudre  à  rien  |irendre,  pas  même  des  choses  à  manger. 
Mon  premier  v(d  fut  une  affaire  de  complaisance;  mais  il  ouvrit  la  porte 
à  d'autres  qui  n'avaient  pas  une  si  louahle  fin. 

Il  y  avait  chez  mon  maître  nn  compagnon  appelé  M.  Verrat,  dont  la 
maison,  dans  le  voisinage,  avait  un  jardin  assez  éloigné  qui  produisait 
de  Irés-helles  asperges.  Il  prit  envie  à  M.  Verrat,  (|ui  n'avait  pas  beau- 
ciiii|>  d'argent,  de  voler  à  sa  mère  des  asperges  dans  leur  primeur,  et  de 
les  vendre  pour  faire  (|uel(jues  bons  déjeuners.  Comme  il  ne  voulait  pas 
s'exposer  Iiii-inêni(\  et  (ju'il  n'était  pas  fort  ingambe,  il  me  choisit  pour 
cette  e\j)é(liti()n.  Après  quehjucs  cajoleries  préliminaires,  qui  me  ga- 
gnèrent d'anlant  mieux  (pie  je  n'eu  voyais  pas  le  Iml,  il  me  la  proposa 
comme  une  idée  (pii  lui  venait  sur-le-champ.  Je  disputai  beaucoup;  il 
insista.  Je  nai  jamais  pu  résister  aux  caresses;  je  me  rendis.  J'allais  Ions 
les  malins  moissonner  les  plus  belles  asperges;  je  les  portais  au  Molard, 
oi'i  (piehiue  bonne  femme,  (pii  voyait  (|ue  je  venais  de  les  voler,  me  le 
(lisait  pour  les  avoir  à  meilleur  coniple.  Dans  ma  frayeur  je  prenais  ce 
([n'elle  \oiiliil  me  (idiiiicr ;  |e  le  portais  a  M.  Nerrat.  Cela  se  changeait 
piomptemeiit  en  un  déjeuner  dont  j  étais  le  pourvoyeur,  et  (ju'il  parCa- 
geait  avec  nn  autre  camarade;  car  pour  moi,  trJ's-content  d'eu  avoir 
(pielipies  bribes,  je  ne  louchais  pas  même  à  leur  vin. 

(!('  petit  manège  diiia  plnsieiirs  jours  sans  (jn'il  me  vînt  même  à  l'es- 
prit de  voler  le  voleur,  et  de  dîmer  sur  M.  Verrai  le  produit  de  ses  as- 
perges. J'exécutais  ma  l'ii|ionuerie  avec  la  plus  gi-aiide  fidélité;  mon  seul 


l'AUTir.  1,   I.IVIU.   I.  <ii 

lliolil  cluit  (le  l'oiiiplaire  à  celui  (]ui  iin'  la  Taisait  laire.  ('.('|iciiilaii(  »! 
j'eusse  élé  surpris,  t|ue  de  eou|>s,  ([ue  tljujures,  (jncls  IrailiMiiciils  cruels 

n'eussé-jo  |K)iiil  essuyés,  tandis  que  le  misérable,  eu  i Iiineiitaiil,  eiil 

été  cru  sur  sa  parole,  et  uioi  douldi-iueul  piiui  pour  avoir  usé  le  cliarf;i!i-, 
alleudii  (|u'il  était  couipa^uiui,  et  <|ue  je  uélais  (|u'appreuli  !  Voilà  c<uu- 
nieiit  eu  tiuil  état  le  lort  coupalile  se  sauve;  aux  di'pi'iis  du  l'ailde  iuiuieeul. 

J'a|)pris  aiusi  (juil  u'elail  pas  si  terriMc  de  V(der  ijue  je  i'asais  ciii  ; 
et  je  tirai  hieiilôt  si  l)(Ui  parti  de  lua  scieiu-e,  (|ue  rieu  de  ce  ijue  je  cou- 
voilais  u'était  à  ma  portée  eu  sûreté.  Je  n'étais  pas  altsoliiiuenl  uial  nourri 
cliez  nu)n  maître,  et  la  sobriété  ne  m'était  pénible  qu'eu  la  lui  \ovaut  si 
mal  garder,  l/usago  do  l'aire  sortir  de  table  les  jeunes  j;eus  quand  on  > 
sert  ce  (|ui  les  teule  le  i>lus,  nie  parait  Ircs-bieu  eiileiidu  pour  les  rendre 
aussi  Iriands  (|Uo  Iripiuis.  Je  devins  en  peu  de  temps  l'un  et  l'autre;  et 
je  m'en  trouvais  fort  bien  pour  l'ordinaire,  quelquefois  lort  mal  quand 
j'étais  surpris. 

In  souvenir  qui  me  fait  frémir  encore  et  rire  tout  à  la  fois,  est  celui 
d'une  cbasse  aux  pommes  (jui  mo  coûta  clier.  tJes  pommes  étaient  au 
fond  d'une  dépense  qui,  ])ar  uiu;  jalousie  élevée,  recevait  du  jour  de  la 
cuisine.  In  jour  que  j'étais  seul  dans  la  maison,  je  nmniai  sur  la  may 
pour  remanier  dans  le  jardin  des  liesjjérides  ce  précieux  fruit  dont  je  ne 
pouvais  approclier.  J'allai  cliercher  la  broclie  pour  voir  si  elle  v  pourrait 
atteindre  :  elle  était  trop  courte.  Je  l'allongeai  par  une  autn;  petite  broche 
qui  servait  pour  le  menu  gibier;  car  iiimi  inaîlic!  aimait  la  chasse.  Je 
piquai  plusieurs  fois  sans  succès;  cnliii  je  sentis  avec  transport  (]iie  j'a- 
menais nue  pomme.  Je  tirai  Irés-doucement  :  déjà  la  pomme  toucliail  à 
la  jalousie,  j'étais  prêt  h  la  saisir.  Qui  dira  ma  douleur"?  I.a  pomme  elait 
trop  grosse,  elle  ne  put  passer  par  le  trou.  Que  d'inventions  ne  mis-je 
point  en  usage  pour  la  tirer!  Il  fallut  trouver  des  su|)porls  pour  tenir  la 
broche  en  état,  un  couteau  assez  long  pour  fendre  la  poniine,  une  latte 
pour  la  soutenir.  A  force  d'adresse  et  de  temps  je  parvins  à  la  partager, 
espérant  tirer  ensuite  les  |)ièces  l'une  après  l'autre  :  mais  à  peine  furent- 
elles  séparées,  (juelles  tombèrent  toutes  deux  dans  la  dépense,  l.ecleiii' 
pitoyable,  partagez  mon  afilictiou. 

Je  ne  perdis  point  courage;  mais  j'avais  perdu  beaucoup  de  temps.  Je 
craignais  d'être  surpris  ;  je  renvoie  au  lendemain  une  leulative  plus  iieu- 
reuse,  et  je  me  remets  à  l'ouvrage  tout  aussi  lran(iiiillenieiit  {[ue  si  je 
n'avais  rien  fait,  sans  songer  aux  deux  témoins  indiscrets  qui  déposaient 
contre  moi  dans  la  dépense. 

I.e  lendemain,  retrouvant  l'occasion  belle,  je  tente  un  nouvel  essai.  Ji; 
monte  sur  mes  tréteaux,  j'allonge  la  bien  lie,  je  l'ajuste;  j'étais  prêt  à  pi- 
quer... Malheureusement  le  dragon  ne  ilormait  pas  :  tout  à  coup  la  porte 
de  la  dépense  s'oiimc;  iikui  maître  en  sort,  croise  les  bras,  me  regarde, 
et  me  dit  :  Courage!...  I.a  plume  me  tombe  des  inaiiis. 


28  I.ES  CONFESSIONS. 

HiiMilùt,  à  forci'  (IV'ssuycr  de  inaiivais  Irailcnicnls,  j"y  devins  moins 
si'Msililc;  ils  nu-  |»arm(Mil  onlin  uni"  sorte  de  conipensalion  du  vol,  qui 
me  incitait  en  droit  de  le  conliiiner.  Au  lien  di;  retourner  les  yeux  en 
arrière  et  de  rep;ardcr  la  piinilion,  je  les  portais  en  avant  et  je  regardais 
la  vciiijeancc,  .le  jugeais  (|iie  me  liatire  coninic  tii|ioii,  c'(''lait  in'autoi'isci' 
a  rètre.  .le  trouvais  (jue  voler  et  être  battu  allaient  ensemble,  et  consti- 
tuaient en  (jin'lqnc  sorte  un  état,  et  qu'en  remplissant  la  partie  de  cet 
étal  (|ui  dépendait  de  moi,  je  pouvais  laisser  le  soin  de  l'antre  à  mon 
maître.  Sur  cette  idée  j(!  me  mis  à  voler  plus  tranquillement  qu'aupara- 
vant. ,lo  me  disais  :  Qu'en  arrivera-t-il  enlin"?  Je  serai  battu.  Soit  :  je  suis 
fait  pour  rélre. 

.Vaime  à  manj^er,  sans  être  avide;  je  suis  sensuel,  et  non  pas  gour- 
mand. Trop  d'autres  goûts  me  distraient  de  celui-là.  Je  ne  me  suis  jamais 
occupé  de  ma  bouche  que  quand  mon  cœur  était  oisif;  et  cela  m'est  si 
rarement  arrivé  dans  ma  vie,  «pie  jt!  n'ai  guère  en  le  temps  do  songer 
aux  bons  morceaux.  Voilà  pourcjuoi  je;  ne  bornai  pas  longtemps  ma  fri- 
ponnerie au  comestible,  je  rétendis  bientôt  à  tout  ce  qui  me  tentait;  et 
si  je  ne  devins  pas  un  voleur  en  forme,  c'est  que  je  n'ai  jamais  été  beau- 
coup tenté  d'argent.  Dans  le  cabinet  commun  mon  maître  avait  un  autre 
cabinet  à  part,  (pii  fermait  à  clef  :  je  trouvai  le  moyen  d'en  ouvrir  la 
porte  et  de  la  refermer  sans  qu'il  y  parût.  Là  je  mettais  à  contribution 
SCS  bons  outils,  ses  meilleurs  dessins,  ses  empreintes,  tout  ce  qui  me 
faisait  envie  et  qu'il  affectait  d'éloigner  de  moi.  Dans  le  fond  ces  vols 
étaient  bien  innocents,  puisqu'ils  n'étaient  faits  que  jiour  être  employés 
à  son  service  :  mais  j'étais  transporté  de  joie  d'avoir  ces  bagatelles  en 
mon  pouvoir;  je  croyais  voler  le  talent  avec  ses  productions.  Du  reste,  il 
y  avait  dans  des  boîtes  des  recoupes  d'or  et  d'argent,  de  petits  bijoux,  des 
pièces  de  prix,  de  la  monnaie.  Quand  j'avais  quatre  ou  cinq  sous  dans  ma 
poche,  c'était  beaucoup  :  cependant,  loin  de  toucher  à  rien  de  tout  cela, 
je  ne  me  souviens  pas  même  d'y  avoir  jeté  de  ma  vie  un  regard  de  convoi- 
tise :  je  le  voyais  avec  plus  d'effroi  que  de  plaisir.  Je  crois  bien  que  cette 
horreur  du  vol  de  l'argent  et  de  ce  qui  en  produit  me  venait  en  grande 
partie  de  l'éducation.  Il  se  mêlait  à  cela  des  idées  secrètes  d'infamie,  de 
prison,  de  châtiment,  de  potence,  qui  m'auraient  fait  frémir  si  j'avais  été 
liMité;  au  lien  que  mes  tours  ne  me  semblaient  que  des  esj)ièglcries,  et 
n'étaient  pas  autre  chose  en  effet.  Tout  cela  ne  pouvait  valoir  que  d'être 
l)ien  étrillé  par  mon  maître,  et  d'avance  je  m'arrangeais  là-dessus. 

Mais,  encore  une  fois,  je  ne  convoitais  pas  même  assez  pour  avoir  à 
m'abstenir;  je  ne  sentais  rien  à  cond)allre.  l De  seule  feuilh;  de  beau  pa- 
j)ier  à  dessiner  me  tentait  plus  que  l'argent  pour  en  payer  une  rame. 
Celle  bizarrerie  tient  à  une  des  singularités  de  mon  caractère  ;  elle  a  eu 
tant  d'influence  sur  ma  conduite  qu'il  importe  de  l'expliquer. 

J"ni  ries  passions  très-ardentes,  et  tandis  qu'elles  m'agitent  rien  n'égale 


l'Ail  1  II    I.  I  i\  m;  I.  au 

nidii  iiii|H''tiiiisil(''  :  je  m-  tiiiiiiais  |iliis  ni  iiii'ii,ii;cniciil,  ni  i't'S|tccl,  ni 
ciaiiilf,  ni  liii'iisraiicf  ;  je  suis  f\  iii(|iii-,  tHr(iiilt',  moIciiI,  iiilrt'jiiili'  :  il  n'y 
a  ni  lionli'  (pii  nraiirlt',  ni  dan^'ci-  ijui  irrrlIVaii'  :  liors  le  snil  dltjct  i|iii 
nroccnpc,  I  iiniNcrs  nfsl  |>lns  rien  |Mim-  iiku.  Mais  IoliI  cela  ne  diiii! 
qu'nn  iiionicnl.  cl  li'  nKiiiunl  (|iii  snil  nie  jcllc  dans  l'unoanlissenii'iit. 
l'rcni'z-nidi  dans  le  lalnic,  je  suis  l'indolence  cl  la  liniidilé  niènn's;  (ont 
m'eUaroiiche,  tonl  me  rel)nlc;  nne  inonclie  en  V(danl  nie  lail  peui-;  un 
mol  ;i  (lire,  un  gcslc  à  faire,  ô|)(ui\anle  ma  paresse;  la  ciainle  et  la  IhmiU! 
me  sul)ju};nent  à  le!  poinl  (|ue  je  voudrais  m'éelipser  aux  yeux  de  lous 
les  morlels.  S'il  faut  af;ir,  j(!  ne  sais  ([ne  l'aire;  s'il  faut  parler,  je  ne  sais 
(jue  (lir<';  si  l'iui  me  regarde,  je  suis  déconlenaucé.  Onand  je  me  pas- 
sidiinc,  je  sais  li'ouver  quehiuel'iiis  ve  (|ne  j'ai  à  diic;  mais  dans  les  en- 
tretiens ordinaires  je  ne  Irouxe  rien,  rien  dn  tout;  ils  me  sunl  insuppor- 
tables ])ar  cela  seul  qne  je  suis  (dili^a-  de  parler. 

Ajoutez  (|u'ancnii  de  mes  },'oùts  dominants  ne  consiste  en  choses  qui 
s'achètent.  Il  ne  me  iaul  qne  des  plaisirs  purs,  et  l'argent  les  empoi- 
sonne tons.  J'aime,  par  exemple,  ceux  de  la  tahle  ;  mais,  ne  pouvant  souf- 
frir ni  la  gène  de  la  bonne  compagnie  ni  la  crapule  du  cabaret,  je  ne 
puis  les  goûter  qu'avec  un  ami;  car  seul,  cela  ne  m'est  pas  possible  : 
mon  imagination  s'occupe  alors  d'antre  chose,  et  je  n'ai  pas  le  plaisir  de 
manger.  Si  mon  sang  allumé  me  demande  des  femmes,  mon  c(eur  ému 
me  demande  encore  plus  de  l'amour.  Des  femmes  à  prix  d'argent  per- 
draient pour  moi  tous  leurs  charmes;  je  doute  même  s'il  serait  en  moi 
d'en  prolller.  Il  en  est  ainsi  de  tons  les  plaisirs  à  ma  ])(irlée  ;  s'ils  ne  sont 
gratuits,  je  les  trouve  insipides.  J'aime  les  seuls  biens  (jui  ne  sont  a  per- 
sonne qu'au  premier  qui  sait  les  goûter. 

Jamais  l'argent  ne  me  parut  une  chose  aussi  précieuse  (|u'(tii  la  trouve. 
Bien  plus,  il  ne  m'a  même  jamais  paru  fort  commode  :  il  n'est  bon  à 
rien  par  lui-même,  il  faut  le  transformer  pour  en  jouir;  il  faut  acheter, 
marchander,  souvent  être  dupe,  bien  payer,  être  mal  servi.  Je  voudrais 
une  chose  bonne  dans  sa  qualité  :  avec  mon  argent  je  suis  sûr  de  l'avoir 
mauvaise.  J'achète  cher  un  œuf  frais,  il  est  vieux;  un  beau  fruit,  il  est 
vert;  une  fille,  elle  est  gâtée.  J'aime  le  bon  vin,  mais  où  en  prendre? 
Chez  un  marchand  de  vin"?  comme  que  je  fasse,  il  m'empoisonnera. 
Veux-je  absolument  être  bien  servi?  que  de  soins,  que  d'embarras!  avoir 
des  amis,  des  correspondants,  donner  des  commissions,  écrire,  aller, 
venir,  attendre;  et  souvent  au  bout  être  encore  trompé.  One  d(>  |)eiiie 
avec  mon  argent!  je  la  crains  plus  que  je  n'aime  le  bon  vin. 

Mille  fois,  durant  mon  apprentissage  et  depuis,  je  suis  sorti  dans  le  des- 
sein d'acheter  quelque  friandise.  J'approche  de  la  bouti(|ue  d'un  |)àtis- 
sier,  j'aperçois  des  femmes  an  comptoir;  je  crois  déjà  les  voir  rire  et  se 
UKKiner  entre  elles  du  petit  gourmand.  J<(  passe  devant  une  fruitière,  je 
lorgm-  du  coin  de  Tceil  de  belles  poires,  leur  parfum  me  tente;  deux  ou 


-Il  l.r.S  CONFESSIONS. 

trois  jiMinos  gons  lont  près  de  là  iiic  ri'i^ardL'iil;  un  liomme  qui  me  eon- 
iiait  est  (levant  sa  l)oiiti(|iie  ;  je  vois  de  loin  venir  une  lille  :  n'est-ee  point 
la  servante  de  la  maison?  Ma  vue  courte  me  l'ait  mille  illusions,  .le  ])reuds 
tous  i('ii\  i|ui  passent  pour  des  m'iis  de  ma  connaissance;  partout  je 
suis  iiilimiile,  retenu  par  (|U('l(itH'  (dislacle;  mon  désir  croît  avec  ma 
luMite,  et  je  rentre  enlin  eomiui'  [[i\  sol,  dévoré  de  convoitise,  ayant  dans 
ma  poche  de  (|uoi  la  satisl'airc.  et  n "aviiil  osé  rien  aclictcr. 

.l'enlicrais  dans  les  plus  insipides  détails,  si  je  suivais  dans  remploi 
de  mon  ar;.'ent.  soit  par  moi,  soit  par  d'autres,  l'eniharras,  la  lionti',  la 
répiijîuance,  les  iucouNeuients,  les  déi;oùts  de  toute  espèce  (jue  j'ai  tou- 
jours éprouvés.  .V  nu'sure  (|n'avan(,'anl  dans  ma  vie  le  lecteur  prendra 
connaissance  de  nuui  liumeur,  il  seutiia  lont  cela  sans  ([ue  je  m'appe- 
santisse à  le  lui  dire. 

Cela  com[)ris,  on  coniprcndia  sans  peine  une  de  mes  prétendues  con- 
tradictions, celle  d'allier  une  avarice  presque  sordide  avec  le  plus  grand 
mépris  pour  l'argent,  (j'esl  un  meuble  pour  moi  si  peu  commode,  que 
je  ne  m'avise  |)as  même  de  désirer  celui  (pie  je  n'ai  pas,  et  que  quand 
j'en  ai  je  le  garde  longtemps  sans  le  dépenser,  faute  de  savoir  l'employer  à 
ma  fantaisie  :  mais  roccasioii  ((immode  et  agréable  se  présente-l-elle, 
jeu  pr«dite  si  bien  (pie  ma  bourse  so  vide  avant  que  je  m'en  sois  aperçu. 
Du  reste,  ne  cliercbez  pas  en  moi  le  tic  des  avaies,  celui  de  dépenser 
pour  l'ostentatioii  ;  tout  au  contraire,  jo  dépense  en  secret  et  pour  le 
plaisii'  :  Idin  de  nu^  faire  gloire  do  dépenser,  je  m'en  cache.  Je  sens  si 
bien  cpie  l'argent  n Cst  pas  à  mon  usage,  (pie  je  suis  pres(pie  honteux 
d'eu  avoir,  encore  plus  de  m'en  servir.  Si  j'avais  eu  jamais  un  revenu 
snflisant  pour  vivre  commodément,  je  n'aniais  point  été  tenté  d'être 
avare,  j'en  suis  Irès-sùr;  je  dépenserais  tout  mon  revenu  sans  chercher 
à  l'augmenlcr  :  mais  ma  situation  précaire  nio  lient  en  crainte,  .l'adore 
la  liberté;  j'abhorre  la  gène,  la  peine,  l'assujeltisseniunt.  Tant  (]iie  dure 
l'argent  (pie  j'ai  dans  ma  bourse,  il  assure  mou  indépendance;  il  me 
(lis|iense  de  in'inliigiier  |)oiir  en  trouver  d'autre,  nécessité  que  j'eus 
Idiijciiirs  en  horreur;  mais  de  peur  de  le  voir  liiiir.  je  le  choie,  b'argent 
(pi  (111  jxisséde  est  rinstriimciil  de  la  lilxMté  ;  celui  qu'(ui  ]>oiii('liasse 
est  celui  de  la  servitude.  Voilà  ponrcpioi  je  serre  bien  et  ne  convoite  rien. 

Mon  désintéressement  n'est  donc  que  paresse  ;  le  plaisir  d'avoir  ne 
vaut  pas  la  peine  d'acquérir  :  et  ma  dissipation  n'est  encore  que  paresse  ; 
(piaiid  l'iiccasion  de  dépenser  agreableiiicnl  se  jirésente.  on  ni-  peut  trop 
la  inelire  .1  ludlil.  .le  suis  iiinins  Iciilc  de  I  aigcnl  (pie  des  choses,  parce 
(pi'entre  l'argent  et  la  possession  désirée  il  y  a  toujours  un  intermédiaire; 
au  lieu  (pi'entre  la  chose  même  et  sa  jouissance  il  n'y  en  a  point.  .le  vois 
la  chose,  elle  me  tente  ;  si  je  ne  vois  (pie  le  moyeu  de  rae(piérir,  il  ne 
lin-  tnilf  pas.  J'ai  donc  été  l'ri|)on,  ci  (piehpiefois  ji;  le  suis  encore  de 
bagatellr»  (|iii  nie  Icnleiil,  et  (pie  j  aiiiie   mieux  prendre  (pie  demander  : 


l'M'.Tii:  I, 


l\  UK 


:fi 


mais,  lU'Iil  ou  prantl,  jo  ih'  iiic  stiiiviciis  pas  d'avoir  pris  do  ma  vio  un 
liartl  à  in-rsoiiiu';  liors  iiiic  sculi'  luis,  il  u'\  a  pas  (|iiiii/('  ans,  (|iii'  je 
volai  scpl  livres  dix  stuis.  I.  aMiilmc  \.iiil  la  pi'inc  drlri-  chhIit,  car  il 
s'y  trouve  un  concours  impaxaldc  di-HroMlerie  et  de  lièlise,  (|iir  j'aurais 
peine  moi-même  à  croire  s'il  regardait  un  autre  (|ue  moi. 

('■était  à  Paris.  Je  me  |)romeuais  avec  M.  de  Irauciieil  au  l'alais-lloyal, 
sur  les  einij  heures.  Il  lire  sa  montre,  la  rej;arde,  el  nie  dit  :  Alliiiis  à 
l'Opéra.  Je  le  veux  bien;  nous  allims.  Il  prend  deux  liiilets  d'ami)lii- 
lliéàlre,  m'en  donne  nu,  et  passe  le  premier  avec  l'autre  :  je  le  suis,  il 
entre.  Kn  entrant  ai)rès  lui,  je  trouve  la  porte  embarrassée.  Je  regarde, 
je  vois  tout  le  monde  delmnl;  je  juge  que  je  pourrais  bien  me  perdre 
dans  celte  l'oule,  ou  du  moins  laisser  sujtposer  à  M.  de  rraneueil  (|ne  j'y 
suis  perdu.  Je  sors,  je  reprends  ma  contre-man[ue,  ])uis  mon  argi'ut,  el 


4'  ,'c*?t>?^^;^ 


je  m'en  vais,  sans  songer  qu'à  peine  avais-je  atteint  la  porte  que  tout  le 
monde  était  assis,  el  (pi'alors  M.  de  rraneueil  voyait  claireinciil  i)iie  je 
n'y  étais  plus. 

Comme  jamais  rien  iir  lut  plus  éloigné  de  nmn  liiinirm  (|ne  ci'  trait-la, 
je  le  note,  pour  montrer  qu'il  y  a  des  moments  d'une  espèce  de  délire 
oii  il  ne  faut  point  jujicr  des  hommes  par  leurs  actions.  Ce  n'était  pas 
précisément  \olercet  argent;  c'était  en  voler  l'emploi  :  moins  c'était  un 
vol.  plus  c'était  une  infamie. 

Je  ne  finirais  pas  ces  détails  si  je  voulais  suivre  lonles  les  routes  par 


c> 


r.i  l.KS  CO.NKKSSIONS. 

Icsiniflli's,  (luiaiit  mou  appronlissago,  ji;  passai  ilc  lu  Éiihlimitc;  do  l'Iic- 
i()ïsmi>  à  la  Itassosso  d'im  vaiirii'ii.  (ii'iiiMulaiil  en  |)r('iianl  les  vices  tle 
iiiiiii  clat.  il  lue  lui  iiii|icissil)l('  ilCii  inciidic  Imil  ;i  lail  les  |;(iùls.  Je  uren- 
im\ais  des  ainiiscmeiils  de  mes  eamaïades  ;  el  (|iiand  la  lro|)  ^qaiide  gène 
m  dit  aussi  reliiilé  du  tiaxail,  je  nreniitivai  de  tout.  Cela  nie  rendit  lu 
OUI  de  la  leelnie,  que  j'avais  perdu  depuis  longlemps.  Ces  lectures, 
prises  sur  iimn  Iraxail.  ilexiiiicol  iiii  imuM'aii  erime  i|iii  ni'altira  de 
iioiiMMiix  eliàtimeiits.  Ce  goiil  iiiile  par  la  eontraiiile  devint  passion, 
liieiitot  lureur.  I.a  Tiilm,  rameuse  loueuse  de  livres,  m'en  rournissail  de 
loule  espèce.  Bons  el  mauvais,  tout  passait;  je  ne  clioisissais  point  :  je 
lisais  tout  av<'e  une  égale  avidité.  Je  lisais  à  l'établi,  je  lisais  en  allant 
faire  mes  messages,  ji'  lisais  à  la  garde-rohe,  et  m'y  oubliais  des  heures 
eiilii'res;  la  tète  nie  tournait  de  la  lecture,  je  ne  luisais  jilus  que  lire.  Mon 
maître  m'épiait,  me  siii|ireiiait.  me  battait,  me  prenait  mes  livres.  Que 
de  volumes  lurent  déchires,  brûlés,  jetés  par  les  l'enèlres!  que  d'ouvrages 
restèrent  dépareillés  chez  la  Tribu!  Quand  je  n'avais  plus  de  quoi  la 
i)ayer,  je  lui  donnais  mes  ehemises,  mes  cravates,  mes  bardes  ;  mes  trois 
sons  d'étreniies  tous  les  dimaiicbes  lui  étaient  régulièrement  portés. 

Voilà  donc,  me  dira-t-on,  rargent  devenu  nécessaire.  11  est  vrai,  mais 
ce  fut  (piand  la  lecture  m'eut  ôté  toute  activité.  Livré  tout  entier  à  mon 
niinveau  goût,  je  ne  faisais  plus  que  lire,  je  ne  volais  plus.  C'est  encore 
iii  une  de  mes  différences  caractéristiques.  Au  fort  d'une  certaine  habi- 
tude d'être,  un  rien  me  distrait,  me  change,  m'attache,  enfin  me  pas- 
sionne :  et  alors  tout  est  oublié  ;  je  ne  songe  plus  qu'au  nouvel  objet  qui 
m'occupe.  Le  cœur  me  battait  d'impatience  de  feuilleter  le  nouveau  livre 
que  j'avais  dans  la  poche;  je  le  tirais  aussitôt  que  j'étais  seul,  et  ne  son- 
geais plus  à  fouiller  le  cabinet  de  mon  maître.  J'ai  même  peine  à  croire 
(|ne  j'eusse  volé,  quand  même  j'aurais  en  des  passions  j)lus  coûteuses. 
iJorné  au  moment  présent,  il  n'était  pas  dans  mon  tour  d'esprit  de  m'ar- 
ranger  ainsi  pour  l'avenir.  La  Tribu  me  faisait  crédit  :  les  avances  étaient 
petites;  et  ([iiand  j'avais  empoché  mou  livre,  je  ne  songeais  plus  à  rien. 
L'argent  ipii  me  venait  nalurcllcmciit  jiassait  de  mèiiu?  à  celte  femme;  et 
(piand  clic  devenait  iircssaiilc,  ricii  n'ctail  plus  tôt  sous  ma  main  que 
mes  propres  effets.  Voler  par  avance  était  trop  de  prévoyance,  et  voler 
pour  payer  n'était  pas  même  une  tentation. 

\  force  de  (|ii('rclles,  de  coups,  de  lectures  dérobées  et  mal  choisies, 
mon  liiimciir  devint  taciturne,  sauvage;  ma  lète  commeii(,ail  à  s'altérer, 
el  je  vivais  en  vrai  lonp-garou.  Ce|)endanl  si  jnon  goût  ne  me  préserva 
pas  des  livres  plats  el  fades,  mon  hoiiheiir  me  |)réserva  des  livres  obscènes 
cl  licencieux  :  non  que  la  Tribu,  femme  à  tous  égards  trt'S-aceommodanle, 
se  lit  nu  scrupule  de  m'en  prêter;  mais,  pour  les  faire  valoir,  elle  me 
les  nommait  avec  nu  air  de  mystère  (|iii  me  forçait  piécisiMiient  à  les 
refuser,    tant   par  dégoût   (|iie  par  lioiitc  ;    et   li^  hasard  seconda  si  bien 


l'Mrrir.  i .  i  i\  iik  i.  —, 

mon  limiKMir  pmliciiK',  (jiii'  j  avais  plus  i1l>  tri'iilo  ans  avant  i|ii('  j'oussc 
ji'tc  les  M'U\  sur  ani'iiti  di'  cfs  (laiij;i'i('u\  livres  (|u'uiic  licllc  dauii'  de 
par  le  nioiidc  Irouvo  incoinmodi'S,  eu  ce  (judii  nr  |iiiit  les  lire  que 
d  Mlle  niaiii. 

Kii  moins  d'un  an  j'i  puisai  la  inii\«  r  liouli(|U('  de  la  Trihn,  cl  alors  je 
nn>  Irouvai  ilans  mes  loisirs  iruelIcnuMit  dcsœuvré.  (iuéri  de  mes  }^oùls 
d'enlanl  et  de  pidisson  parcelui  de  la  leclure,  el  môme  j)ar  mes  lectures, 

(|iii.  Iiien  (|ue  sansilioiv  et  souvent  mauvaises,  ramenaient  poiirtanl  n 

eirur  à  des  senlimiMits  plus  nnides  (jue  ceux  ([ne  m'a\ait  donnes  num 
état;  dégoûté  de  tout  ce  (pii  était  à  ma  portée,  et  sentant  ticpp  loin  de 
moi  tout  ce  (iiii  m'aurait  tente,  je  ne  voyais  rien  de  possiKIc  ipii  jiùt 
flatter  nmn  cieur.  Mes  sens  émus  depuis  lonj^temps  me  demandaient  une 
jouissance  dont  je  ne  savais  pas  même  imaiiiner  Tobjet.  .l'étais  aussi 
loin  du  véritable  que  si  je  n'avais  point  eu  de  sexe;  et  déjà  puliére  et 
scnsil>le,  je  pensais  quelquefois  à  mes  jolies,  mais  je  ne  voyais  rien  au 
delà.  Dans  cette  étranfje  situation,  mou  inquiète  imagination  prit  un 
parti  qui  me  sauva  de  moi-même  et  calma  ma  naissante  sensualité  :  ce 
l'ut  de  st^  nourrir  des  situatimis  qui  m'avaicMil  inté-ressé  dans  mes  Icc- 
liires,  <le  les  rappeler,  de  les  varier,  de  les  combiner,  de  me  les  appro- 
prier tellement  que  je  devinsse  un  des  personnages  que  j'imaginais,  (|uc 
je  me  visse  toujours  dans  les  positions  les  plus  agréables  selon  mon 
goût;  eiilin  que  l'état  fictif  où  je  venais  à  iiout  de  me  mettre  me  fît  ou- 
blier mon  élat  réel,  dont  j'étais  si  mécontent,  (ici  amour  des  objets  ima- 
ginaires et  cette  facilité  de  m'en  occuper  achevèrent  de  me  dégoûter  de 
tout  ce  qui  m'entourait,  et  déterminèrent  ce  goût  pour  la  solitude  ([ui 
m'est  toujours  resté  depuis  ce  temps-là.  On  verra  plus  d'une  fois  dans  la 
suite  les  bizarres  effets  de  cette  disposition  si  misanthrope  et  si  sombre 
en  apparence,  mais  qui  vient  en  effet  d'un  cirur  trop  affectueux,  trop 
aimant,  trop  tendre,  qui,  faute  d'en  trouver  d'existants  ([ui  lui  ressem- 
blent, est  force  de  s'alimenter  de  fictions.  Il  me  suffit,  quant  à  présent, 
d'avoir  marqué  l'origine  et  la  première  cause  d'un  penchant  (jui  a  mo- 
difié toutes  mes  passions,  et  (|ui,  les  contenant  par  elles-mêmes,  nia 
toujours  rendu  paresseux  à  faire,  par  trop  d'ardeur  à  désirer. 

J'atteignis  ainsi  ma  seizième  année,  inquiet,  mécontent  de  (ont  et  de 
moi,  sans  goût  de  mon  état,  sans  plaisir  de  mon  âge,  dévoré  de  désirs 
dont  j'ignorais  l'objet,  pleurant  sans  sujet  de  larmes,  soupirant  sans 
savoir  de  (pioi  ;  enliii  caressant  tendrement  mes  chimères,  làule  de  rien 
voir  autour  do  moi  (|ui  les  valût.  Les  dimanches,  mes  camarades  ve- 
naient me  chercher  après  le  prêche  pour  aller  m'ébatlre  avec  eux.  Je 
leur  aurais  volontiers  échappé  si  j'avais  pu  ;  mais  une  fois  en  train  dans 
leurs  jeux,  j'étais  plus  ardent  et  j  allais  plus  loin  qu'auctin  autre;  dilli- 
cile  à  ébranler  et  à  retenir.  Ce  lut  là  de  tout  temps  ma  disposition  con- 
stante. Dans  nos  promenades  hors  de  la  vilii',  j'allais  toujours  en  avant 


I  I  s   (  (IM  I.SSlo.NS. 

siiiis  suiijicr  an  ntoiir,  ,i  iiiniiis  (jiic  d'aiiIrL's  n'y  stuij^oassciit  pour  moi. 
J'n  lus  pris  (liMi\  lois;  les  poilrs  i'mciil  rcrim'os  avant  (|ii('  je  pusse  ar- 
lixt'i'.  I.e  li'iiili'inaiii  ji'  lus  liaili'  (•(uiiiuc  (ui  s'iinajjiiie;  cl  la  seconde  lois 
il  me  lui  promis  uu  Ici  ait  iieil  pour  la  ti-oisième,  (|ue  je  résolus  de  ne 
ni'\  |)as  exposer,  (lelle  lidisième  lois  si  reiiouli'c  ariiva  iiouilanl.  Ma 
\i}j:iianee  lut  mise  en  défaut  par  un  maudit  capitaine  appelé  .M.  .Minuloli, 
(jui  fermait  toujours  la  porte  oi'i  il  était  de  j^arde  nue  demi-lieni'e  avant 
li's  antres,  .le  icvenais  a\ec  deux  l'amarades  A  demi-lieiie  de  lu  vilUî 
jenlends  stniner  la  retraite,  je  donldc  le  pas  ;  jeiitends  liallre  la  caisse, 
je  tiHirs  à  toutes  jamlies  :  j'arrive  ess<iiiftle,  tout  en  iiajj;c;  le  cicnr  me 
liât  :  je  vois  de  loin  les  s(ddals  a  leur  poste;  j'accours,  je  cric  d'nno  voix 
étouffée.  Il  était  Irop  lard.  \  ^in;;l  pas  de  l'avancée  je  vois  lever  le  pre- 
mier p(ml.  .le  frémis  en  voyant  en  l'air  ces  cornes  terribles,  sinistre  et 
fatal  anoure  du  sort  inevilal)le  ipie  ce  moment  tommein'ait  jxinr  moi. 

Dans  le  premier  IransjKul  de  m.i  douleur,  je  me  jetai  sur  les  {glacis  et 
mordis  la  terre.  Mes  camarades,  riant  de  leur  mallieur,  prirent  à  linstanl 


leur  parti,  .le  pris  aussi  le  mien  ;  mais  ce  lut  d'une  .iiilre  inaiiier(>.  Sur  le 
lieu  même  je  jurai  de  ne  retourner  jamais  clie/  mon  maiire;  et  le  lende- 
main, r|nand  à  l'heure  de  la  découverte  ils  rentrèrent  en  ville,  je  leur 
dis  adieu  jiour  jamais,  les  priant  seulement  d'avertir  en  secret  mon  cou- 
sin Itern.ird  de  la  residniion  (|ne  j'avais  prise,  et  du  lien  où  il  pourrait 
me  voir  encore  une  lois. 

A  mon  entrée  eu  apprenlissajie,  étant   |)liis  séparé  de  lui,  je  le  vis 
moins  :    toutefois,    diiranl   (pielrpie   temps   nous   nous  rassemldicms  les 


PAUTIK.    I      I  l\  l;l     I.  3S 

illiiiaiiclics  ;  mais  iiisi'iisilili'iiiciil  cIi.k un  |ii  il  d  aiilic.s  lialiiliidrs.  et  iiinis 
nous  \iiiH'S  plus  1  ai'ciiii'iil.  Je  suis  iicisiiadi'  (|iir  sa  iiicii'  ciiiiliiliiia  licaii 
i'oii|)  à  t-c  l'haii^ciiuMil.  Il  clail.  lui,  un  ^ar^oii  ihi  limit  :  iikiI,  cliflil  a|i- 
|)reiili,  je  n'étais  plus  <|irtiii  ciiruiit  de  Saiiil-Gervais.  Il  n'y  avait  plus 
l'iilro  nous  d'éj;alilc,  iiial;,'rt'  la  iiaissanec  ;  c'était  dértij^cr  (|ue  de  nie  fct;- 
(|Ui'iili'r.  t'.cpi'iidaiit  les  liaisons  ne  resséi'eut  piiiiit  luiil  à  lait  eiitre  nous; 
et  eoiiiiiie  e'ilait  un  ^aieoii  il  un  Imui  naturel,  il  suivait  (|ni'l(|iii'ri>is  son 
ea'ur  malj^ré  les  levons  di;  sa  mère,  liisirnil  dr  ma  residulimi,  il  accou- 
rut. iHMi  pour  m'en  dissuader  ou  la  parla|;er,  mais  pour  jeli'r.  par  du 
petits  présents,  (|iiel(|ue  aj;rémeut  ilaiis  ma  liiile;  car  mes  propns  res- 
sources ne  pou\aienl  me  mener  lorl  loin.  Il  me  diuiiia  ciiiii'  aiilrcv  nue 
petite  épée,  dmil  j'étais  liirt  épris,  et  (|ue  j'ai  portée  jus(|u'a  Turin,  oii  le 
besoin  m'en  lit  délaire.  et  oii  ji;  me  la  passai,  comme  im  dit,  au  travers 
ilu  corps.  l'Ius  j'ai  rélieclii  depuis  à  la  manière  dont  il  se  conduisit  avec 
moi  dans  ce  niomml  (rilii|iie,  plus  je  me  suis  persuadi'  (juil  siii\il  les 
instructions  de  sa  mi're,  et  pent-éire  de  son  pi'ie  ;  car  il  n'est  pas  possilde 
(|ne  de  lui-même  il  n'eût  l'ait  (luehjue  elt'orl  [lonr  im:  retenir,  ou  (jn'il 
n'eût  été  tenté  de  me  suivre  :  mais  [)oinl.  Il  m'enconraj^ea  dans  mon 
dessein  plnliM  (|n'il  ne  m'en  dél(Miriia  :  puis,  (juand  jI  u\r  \il  bien  ré- 
solu, il  me  (|uilta  sans  beaucoup  de  larmes.  Nous  ne  nous  sommes  jamais 
écrit  ni  revus,  (i'esl  dommage  :  il  était  d'un  caractère  esseuliiilemeiit 
bon;  nous  étions  laits  pour  nous  aimer. 

Avant  de  m'aliandoiiuer  à  la  l'atalité  de  ma  destinée,  qu'on  me  per- 
melle  de  tourner  un  moment  les  yeux  sur  c<'lle  qui  m'altendail  natu- 
rellement, si  j'étais  tombé  dans  les  mains  d'un  meilleur  mailir.  Iticii 
n'était  plus  convenable  à  mou  liiimenr,  ni  |dus  pro|Me  a  iiu'  rendre  lieu 
reux,  (|iu!  l'état  traïupiille  et  (d)scnr  d'un  bon  artisan,  dans  certaines 
classes  surtout,  telle  ([u'cst  à  (jeiieve  celle  des  [graveurs.  Cet  étal,  assez 
lucratif  pour  dminer  une  subsistance  aisée,  et  pas  assez  pour  ineiiei-  à  la 
fortune,  eût  borne  mon  ambition  piuir  le  reste  de  mes  jours;  et,  me 
laissant  un  loisir  honnête  pour  cultiver  des  f^oûts  modérés,  il  m'eût 
contenu  dans  ma  sphère  sans  m'oflVir  aucun  moyen  d'en  sortir.  Ayant 
une  imaginaliim  assez  ricin;  pour  orner  de  ses  chimères  tons  les  états, 
assez  puissante  |)iinr  me  liansporl(.'r,  j)onr  ainsi  dire,  a  mon  j;ré  de  l'un 
à  l'autre,  il  m'imporlail  peu  dans  le(|uel  je  fusse  en  effet.  Il  ne  pouvait 
V  avoir  si  loin  du  lieu  où  j'étais  an  premier  château  en  Kspa;,Mie,  (pi'il  ne; 
me  fût  aisé  de  m'y  établir.  De  cela  seul  il  suivait  que  l'état  le  plus  simple, 
celui  qui  donnait  le  nnjins  de  tracas  et  de  soins,  celui  (jui  laissait  l'es- 
prit le  plus  libre,  était  celui  ([ui  me  convenait  le  mieux;  et  c'était  pré- 
cisément le  mien,  .l'aurais  passé  dans  le  sein  de  ma  relij;ion,  de  ma  pa- 
trie, de  ma  famille  et  de  nu'S  amis,  nue  vie  paisible  et  douce,  telle  (|u  il 
la  fallait  a  iikui  caraclcre,  dans  rniiifiuniili'  dnii  tiavail  i\f  noin  -oui  cl 
d'une  société  selon   mon  ((cnr.  .rainais  rie  Iimi  clintir]),  lion   i  iIomii. 


:^)  m: s  coMT.ssiONs. 

lioii  [loi'c  (If  laiiiilic,  IxHi  iiiiii,  Ixiii  (iiiM'ii'r,  Imii  liuiiiiiic  cii  loiilc  chose. 
J'aurais  aimé  mon  état,  ji'  ramais  honoré  pciit-éli-c;  et,  après  avoir 
passé  une  \'n'  ohsciirc  cl  siiiiph',  mais  égah'  cl  douce,  je  serais  iiiorl 
paisililcmcnl  dans  le  sein  des  miens.  IJicnlôl  onhlié  sans  {h)iile,  j'au- 
rais été  reyrellé  ilu  moins  aussi  longlemj)s  qu'on  se  sciait  souvenu  de 
moi. 

.Vu  lieu  de  cela...  Oucl  tableau  vais-je  faire?  Ah!  n'anticipons  point 
sur  les  misères  du  ma  \ie;  jo  n'occuperai  <|ue  trop  mes  lecteurs  de  ce 
triste  sujet. 


LIVllh:   SECOiM) 

(1728-1731.) 

Autant  le  moment  où  l'effroi  me  suggéra  le  projet  de  fuir  m'avait 
paru  triste,  autant  celui  où  je  l'exécutai  me  parut  charmant.  Kncore 
enfant,  quitter  mon  pays,  mes  parents,  mes  appuis,  mes  ressources; 
laisser  un  ai)prcnlissage  à  moitié  fait  sans  savoir  mon  métier  assez  pour 
en  vivre;  me  livrer  aux  hoircMirs  (h;  la  misère  sans  avoir  aucun  moyen 
d'en  sortir;  dans  l'âge  de  la  faiblesse  et  de  rinnoccnce,  m'exposer  à 
toutes  les  tentations  du  vice  et  du  désespoir;  chercher  au  loin  les  maux, 
les  erreurs,  les  pièges,  l'esclavage  et  la  mort,  sous  un  joug  bien  plus 
inflexible  (pie  celui  <|ue  je  n'avais  pu  souffrir;  c'était  là  ce  que  j'allais 
faire,  c'était  la  perspective  que  j'aurais  dû  envisager.  Que  celle  que  je 
me  peignais  était  différente  !  L'indépendance  que  je  croyais  avoir  acquise 
('■lail  le  seul  sentiment  (|iii  m'affcclail.  Libre  et  maître  de  moi-même,  je 
croyais  pouvoir  tout  faire,  alieiiidre  à  tout  :  je  n'avais  (ju'à  m'élancer 
j)our  m'élever  et  voler  dans  les  airs.  J'entrais  avec  sécurité  dans  le  vaste 
espace  du  monde;  mon  mérite  allait  le  remplir;  à  chaque  pas  j'allais 
trouver  des  festins,  des  trésors,  des  aventures,  des  amis  prêts  h  me  servir, 
des  maîtresses  empressées  à  me  |)laire  :  en  me  montianf  j'allais  occuper 
de  moi  l'univers;  non  pas  pouilaiil  l'univers  tout  entier,  je  Feu  dispen- 
sais en  {[iiihpK'  sorte,  il  ne  m  Cii  lallait  pas  laiil  ;  une  société  charmante 
me  sullisait,  sans  iTiembarrasscr  du  rest(\  Ma  modération  m'inscrivait 
dans  une  sphère  étroite,  mais  délicieusement  choisie,  où  j'étais  assun; 
de  régner,  lu  seul  château  bornait  mon  ambition  :  favori  du  seigneur  et 
(le  la  dame,  auiaiil  de  la  liciiioiselle,  ami  du  frère  et  jjfoleclcur  des  voi- 
sins, j'étais  cfuilent;  il  ne  m'en  fallait  pas  davantage. 

Ln  attendant  ce  modeste  avenir,  j'errai  (pielques  jours  aiilour  de    l,i 


i'\ii m.  I,  I  IN  111.  II.  M 

\i\\f,  loi^caul  flii'Z  «U's  |);iN>aiis  tic  iiia  ('uiiiiaissaiicc.  i|iii  (nus  iiif  ri'- 
(■iirfiil  aM'f  plus  lie  huuli'  (|ih'  u'auraii-ul  lail  «lo  uiltanis.  IN  ru'ai-- 
cucillaicut,  un'  K><{eau>iil,  iiu'  unuri'issaicnl  li'i)|i  linuuiiui  ul  |i(Mir  i-ii 
avoir  le  im-rili-.  r.t-la  iif  |)oii\ail  pas  s'appeler  laiir  l'auiiioui';  ils  uv 
iiifltaii'iit  pas  assez  l'air  de  la  superiurilé. 

.\  liuee  (le  voyager  el  de  pareouiir  le  uidude.  j'allai  jusqu'à  (!()uli;.'unn, 
lerres  de  Savoie  à  deux  lieues  de  (îenève.  I,e  euié  s'a|>pelail  M.  de  l'uul- 
verre.  Ce  tioiu,  laineux  dans  l'iiisloire  de  la  répiildique,  nie  liapiia  Iteaii- 
eoup.  J'étais  eurieux  île  voir  euiunieiil  élaii'ut  lails  les  deseeiidauls  des 
geiililslKuimies  de  la  Cuiller.  J  allai  voir  M.  de  IVuilvene.  il  lue  re(,ul 
bien,  nie  parla  di'  l'iuiesie  de  (îenèvo,  de  l'aulnrite  de  la  sainte  mère 
r.^liso,  el  me  donna  à  dîner.  Je  trouvai  peu  de  elioses  à  répondre  à  des 
arj;unienls  qui  linissaienl  ainsi,  et  je  ju^'eai  que  des  curés  eliez  (|ui  l'on 
diiiait  si  bien  valaient  tout  an  moins  nos  ministres.  J'étais  certaine- 
ment ])lns  savant  ([ne  M.  do  l'ontverrc,  tnut  ^entillioiiinie  qu'il  riait; 
mais  j'étais  trop  l)on  convive  pour  être  si  bon  tlu'olo^ien  ;  et  son  vin  de 
Frangi,  (|ui  me  parut  t!xcellent,  argninenlait  si  victorieusement  p(Mir  lui, 
que  j'aurais  roiijii  de  fermer  la  bouche  à  un  si  bon  hôte.  Je  cédais  donc, 
ou  du  moins  je  ne  résistais  pas  en  face.  A  voir  les  ménaf^emenls  dont 
j'usais,  on  m'aurait  cru  faux.  On  se  fût  trompé;  je  n'étais  (|u'bomiè(e, 
cela  est  certain.  La  llalterie,  ou  plutôt  la  coutlescendaiice,  n  est  pas  tou- 
jours un  vice;  elle  est  plus  souvent  une  vertu,  surtout  dans  les  jeunes 
gens.  La  bonté  avec  la(|uelle  un  Iiihumic  nous  traite  nous  attache  à  lui; 
ce  n'est  pas  ])our  l'abuser  qu'on  lui  ceile,  c  est  pour  ne  pas  l'attrister, 
pour  ne  pas  lui  rendre  le  mal  pour  le  bien.  (Juel  intérêt  avait  .M.  de 
Ponlverrc  à  m'accueillir,  à  me  bien  traiti  i'.  à  vouloir  me  ciuivaincre? 
nul  antre  que  le  mien  propre.  Mon  jeune  cœur  se  disait  cela.  J'étais  tou- 
ché de  reconnaissance  et  de  respect  pour  b;  bon  prêtre.  Je  sentais  ma 
su|)ériorile,  je  ne  voulais  pas  l'en  accabler  pour  prix  de  son  hospitalité'. 
11  n'y  avait  point  de  motil  livpocrite  à  cette  conduite;  :  ji^  ne  songeais 
point  à  changer  de  religion  ;  et,  bien  loin  de  me  familiariser  si  vite  avec 
celte  idée,  je.  ne  l'envisageais  (]u'avec  une  horreur  qui  devait  l'écarter  de 
moi  pour  longtemps  :  je  voulais  seulement  ne  |)oint  fâcher  ceux  rpii  nie 
caressaient  dans  celte  vue;  je  voulais  cultiver  leur  bienveillance,  et  leur 
laisser  res|)oir  du  succès,  en  paraissant  moins  armé  que  je  ne  l'étais  en 
elfel.  Ma  faute  en  cela  ressemblait  à  la  coquetterie  des  honnêtes  femmes, 
qui  (juelquefois.  pour  parvenir  à  leurs  lins,  savent,  sans  rien  permettre 
ni  rien  promettre,  faire  espérer  plus  qu'elles  ne  veulml  liiiir. 

La  raison,  la  pitié,  l'amour  de  l'ordre,  exigeaient  assurément  (|ue, 
loin  de  se  prêter  à  ma  folie,  on  iiréloignàt  de  ma  perte  oii  je  courais,  en 
me  renvoyant  dans  ma  famille.  C'est  là  ce  qu'aurait  fait  ou  tâché  de  faire 
tout  homme  vraiment  vertueux.  Mais  ([uoiiiue  M.  de  l'ontMire  lût  un 
bon   homme,   ce  n  était  assurément  pas  un  homme  vertueux;  au  cou- 


:1S  I.KS   ('.((NI'I'.SSIONS. 

Iiaiic!,  «'l'iail  nu  duvol  (iiii  ne  connaissait  d'autio  vortn  (jin;  ilailorci'  les 
iniajj;i's  cl  (le  (lire  le  rosaire  ;  iiikï  es|>è('e  do  inissioiiiiaire  (|ni  n'imaginait 
rien  de  mieux,  jiniir  le  hieii  de  la  lui,  (|iie  de  faire  des  lil)ell(!S  contre  les 
ministres  di;  (icmk'VC.  Loin  de  penser  a  nie  renvoyer  chez  moi,  il  prolila 
du  désir  (jiic  j'iivais  d(!  nreii  ('loi^iier,  pour  me  inellro  liors  d'(Jtal  d'y 
relonriicr  (juand  méMiic  il  m'en  prendrait  envie.  Il  y  avait  tout  à  parier 
(|ii  il  lu'eiivoNail  péril'  de  misère,  on  devenir  iiii  vaurien.  (]e  n'é'Iait  point 
la  ce  ([tiil  vovait.  11  vovait  une  âme  ôlé'e  à  I  liert'sie  et  rendue  à  l'hl^lise. 
lIoniR'te  homme  ou  vani'ien,  (ju'im|)ortait  cela,  p(jnrvu  (|iie  j'allasse  à  la 
messe?  Il  ne  l'aiil  |>as  croire,  an  reste,  que  cette  ïiiçon  de  penser  soit  par- 
iiciilière  aux  (alliiili(|ues,  elle  est  celle  de  toute  religion  (lojj;mati(|ue  où 
l'on  lait  ressciiti(d,  non  de  laire,  mais  de  croire. 

Dieu  vous  appelle,  mc'  dit  M.  dt'  l'onlverre  :  allez  à  Annecy;  vous  y 
trouverez  une  hoiiiie  dame  liien  charilalile,  que  les  hienl'aits  du  roi 
mettent  en  état  de  retirer  d'autres  âmes  de  l'erreur  dont  elle  est  sortie 
elle-même.  Il  s'agissait  de  madauu!  de  Wareiis,  nouvelle  convertie,  que 
les  prêtres  f()i\-aient  en  elïet  de  partager,  avec  la  canaille  qui  venait 
vendre  sa  loi,  une  |)eiision  de  t\i'u\  mille  francs  que  lui  donnait  le  roi  de 
Sardaigne.  .le  me  sentais  fort  humilié  d'avoir  besoin  d'une  bonne  dame 
bien  charitable,  .l'aimais  fort  qu'on  me  donnât  mon  nécessaire,  mais  non 
pas  qu'on  me  fît  la  charité  ;  et  une  dévole  n'était  pas  pour  moi  fort  atti- 
rante. Toutefois,  pressé  par  M.  de  Poiitxerre,  par  la  faim  (jui  me  talon- 
nait, bien  aise  aussi  (h;  l'aire  un  voyage  et  d'avoir  un  but,  je  prends  mon 
parti,  quoi(]ue  avec  peine,  et  je  pars  pour  Annecy.  J'y  pouvais  être  aisé- 
ment en  un  jour;  mais  je  ne  me  pressais  pas,  j'en  mis  trois.  Je  ne  voyais 
pas  un  château  à  droite  ou  à  gauche,  sans  aller  chercher  l'aventure  que 
j'étais  sur  (]ni  m'v  attendait.  Je  n'osais  entrer  dans  K;  chàleau  ni  heurliM-, 
car  j'étais  fort  liinidc!;  mais  je  chantais  sous  la  fenêtre  qui  avait  le  plus 
d  apparence,  fort  surpris,  a|)rès  m'èlre  longtemps  époumoné,  de  ne  voir 
parailre  ni  dames  ni  demoiselles  qu'attirât  la  beauté  de  ma  voix  ou  le  sel 
de  mes  chansons,  vu  ([ue  j'en  savais  d'admirables  (|ii(!  mes  camarades 
m'avaient  apprises,  et  (|iie  je  chaulais  admirablement. 

J'arrive  eiiliii  :  je  vois  iii.idaine  de  Wareiis.  (!elle  é|)0(|iie  de  ma  vie  a 
décidé  de  mon  caractère  ;  je  ne  puis  me  résoudre  à  la  passer  légèrement. 
J'('tais  au  milieu  de  ma  seizii'ine  année.  Sans  être  ce  qu'on  appelh;  un 
beau  gar(;on,  j'i'lais  bi(!n  pris  dans  ma  petite  taille,  j'avais  un  j(di  pied, 
une  j.imhe  Une.  l'air  d(;gagé,  la  physi(uiouiie  animée,  la  bouche  mi- 
giKume,  les  sourcils  et  les  cheveux  noirs,  les  yeux  petits  et  même  en- 
foncés, mais  (|ni  lançaient  avec  force  le  feu  dont  mon  sang  était  embrasé. 
.M.ilheureusement  je  ne  savais  rien  de  tout  cela,  el  de  ma  vie  il  ne  m'est 
ariivi';  do  songer  à  ma  ligure  (|ue  lorsqu'il  n'élail  plus  leiiips  d'en  tirer 
parti.  Ainsi  j'avais  avec  la  timidité  de  mou  âge  celle  d  un  naturel  tres- 
aiinanl,  toujours  troublé  par  la  crainte  de  déplaire.  D'ailleurs,  (juoique 


^■;^,;. 


I'  \  i;  1 1 1    I .  I  I  \  Il  I    1 1  ',-1 

j'i'tissf  l\'S|Mil  .'issc/  oriif,  ii  ;i\;iiil  jaiii.us  mi  \r  iiioinlc,  je  iMMiiiiiiais  lo- 
lalcincnl  i\i'  Miitnit'i'fs;  <•!  mes  ('(iiinaissaïK-cs,  Iniii  d'v  sii|i|ilct'i-,  ne  ser- 
vaient i\\\'i\  m'iiitiinider  ilavanta^e  en  nn'  l'aisanl  senlir  eoinhlen  j'en 
niaiii|nals. 

(.rai^nanl  dune  (jin-  mon  almiil  ne  |in'\iiil  pas  en  ma  TaNenr.  je  inis 
an  (renie  ni  mes  avantages,  el  je  lis  iiii<'  lielle  Ici  Ire  en  sl\le  il'oralenr,  mi, 
consanl  des  [dirasos  de  livres  avee  des  locnlioiis  d'apprenli.  je  de|il(iviii!( 
toute  mon  élo(|iienee  pour  eapler  la  liienveillanee  de  madame  de  Warens. 
.renl'ermai  la  lettre  de  M.  de  l'nntverre  dans  la  mienin',  et  je  partis  pour 
celle  ternlile  audience.  Je  ne  trouvai  point  mad.iiiic  de  Warens;  on  me 
dil  i|u  elle  venait  de  sortir  pour  aller  a  I  l'j^liso.  ('."elail  le  piiir  des  Ha- 
meaux ili'  l'année  I72S.  Je  ccuiis  pnnr  la  suivre  :  je  la  vois,  je  ratleins, 
je  lui  parle...  Je  dois  me  siuivenir  du  lien,  je  l'ai  sonvent  depuis  iiiuiiilli'> 
de  mes  larmes  el  couvert  de  mes  liaisers.  Oui"  ne  pnis-je  eiilonier  d  nii 
i)alnslre  d'or  celle  lieiireiise  place!  (|ue  n'\  piiis-je  allirer  les  liommagos 
de  tnnto  la  terre!  Qiiieon(|iie  aime  à  liimorer  les  monnmenls  du  saint 
«les  himiines  n'en  d<>vrait  approcher  qn'à  genoux. 

('.'('•tait  lin  passajio  ilerrière  sa  maison,  entre  un  ruisseau  ii  main  droiti- 
i|ui  la  sé|)nrait  du  jardin,  et  le  mur  de  la  cour  à  ;];nnche,  conduisant  par 
une  fausse  porte  à  l'cjjlise  <les  cordeliers.  Prèle  à  entrer  dans  celle  porte, 
madame  de  Warens  se  retourne  à  ma  voix.  (Jne  devins-je  à  cette  vue!  Je 
m'étais  tigiiré  nnc  vieille  dévote  liieii  reclii^'iiée;  la  lionne  dame  de  M.  de 
Ponlverre  ne  pouvait  être  antre  chose  à  mon  avis.  Je  vois  un  visaj;e  pétri 
de  pràres,  de  lieanx  veux  Meus  pleins  de  douceur,  nu  leint  eldoiiissaul, 
le  contour  d'une  j,'orj;c  enchanteresse.  Uieii  n'échappa  an  rajude  coup 
(l'œil  (In  jeune  prosélyte;  car  je  devins  à  l'instant  le  sien,  sûr  (luuiie 
iTJijîion  prèchee  par  de  lels  missionnaires  ne  pouvait  niau(|uer  de  mener 
eu  paradis.  l'IIi'  luend  en  sonriaiil  la  lettre  i|ue  je  lui  |)r(''seu(e  d'une 
main  trcmhlaiile,  l'ouvre,  jette  un  coup  d'(eil  sur  c(dle  de  M.  de  l'onl- 
verre,  revient  à  la  mienne,  (pi  elle  lit  tmil  entière,  et  (ju  elle  eût  relue 
encore  si  son  la(|uais  ne  reùt  avertie  (|u"il  était  temps  d'entrer.  Kh  !  mon 
enfant,  me  dit-elle  d'un  ton  (pli  me  lit  tressaillir,  vous  voilà  courant  le 
pavs  liieii  jeune;  c'est  domma;;e  eu  vérité.  Puis,  sans  allendre  ma  ré- 
ponse, elle  ajouta  :  Allez  chc/  moi  m'attcndre;  dites  (lu'oii  vous  donne 
a  déjeuner;  après  la  messe  j'irai  causer  avec  vous. 

l.ouisoHléonore  de  Warens  était  une  demoiselle  de  la  Tour  de  i'il. 
nidilc  et  ancienne  famille  de  Vevai,  ville  du  pays  de  Vaud.  Klle  avait 
épousé  fort  jeune  M.  iK  Warens  de  la  maison  de  Loys,  lils  aîné  de  M.  de 
Villardin,  de  Lausanne.  (À-  mariaf;e,  (|ui  ne  produisit  point  d'enfauls, 
u'avant  pas  trop  réussi,  madame  de  NVarcns,  poussée  par  (piehjue  cha- 
fjrin  domesti(iue,  prit  le  temps  ([ue  le  roi  Victor-Amédéc  était  à  Kvian, 
pour  passer  le  lac  et  venir  se  jeter  aux  pieds  de  ce  prince,  ahandonnani 
ainsi  son  mari,  sa  famille  et  son  ])a\s  jiar  nue  étonrderie  assez  semhlahle 


M 


LES  (;()N1''ESS10NS. 


;i  la  iiiii'iiiio,  ci  {\u'c\\c  a  ou  tniil  le  tennis  de  plonror  aussi.  Le  roi,  qui 
aimait  à  l'aire  l(>  zélé  callu)li(|iie.  la  prit  sous  sa  piotecliou,  lui  (l(uina  une 
pension  lie  ipiiii/e  eeiils  li\n's  île  l'ii  iniuil,  ce  (|iii  l'iail  hcanconp  inMir  nn 
prince  aussi  |)cn  piodijfue  ;  et,  voyant  que  sur  cet  accueil  on  l'on  croyait 
amoureux,  il  l'envoya  à  Annecy,  escortée  par  un  détacluMnent  de  ses 
gardes,  (u~i,  sons  la  direclion  de  Micliel-tlahriel  de  tiernex,  évèquc  titu- 
laire de  (ienève,  elle  lit  alqiiratioii  au  coinciil  de  la  Visitation. 

Il  y  avait  six  ans  (|u"elle  y  était  (|uarul  j'y  vins,  et  elle  en  avait  alors 
vin|;t-liuit,  étant  née  avec  le  siècle.  Kilo  avait  do  ces  beautés  qui  se  con- 
servent, parce  qu'elles  sont  plus  dans  la  physionomie  que  dans  les  traits; 


^^irsj/ft 


aussi  la  sienne  était-elle  encore  dans  tout  son  premier  éclat.  Klle  avait  nn 
air  caressant  et  tendre,  un  ref^ard  très-doux,  un  sourire  angélique,  une 
lidiiclie  à  la  mesure  de  la  mienne,  des  cheveux  cendrés  d'une  beauté  peu 
commune,  et  aux(|iiels  elle  donnait  nn  tour  ni'gligé  qui  la  rendait  très- 
piquante.  Klle  était  petite  do  stature,  courte  même,  et  ramassée  un  peu 
dans  sa  taille,  quoique  sans  difformité;  mais  il  était  impossible  de  voir 
niie  plus  lirlle  lèle,  nn  pins  lieaii  sein,  do  plus  belles  mains  et  dc  plus 
beaux  liras. 


l'Mi  I  I  I     I      I  l\  1. 1     II  II 

Sdii  ('(IiiimIioii  a>ail  cli'  Iml  iiiclii'  :  elle  a\.iil  aiiiM  i|iif  iinii  iierdii 
!^a  iiiiM'c  tics  sa  naissaiiCL' ;  i-l,  rni-xaiit  iiKlilieiciiiiiiriil  des  iiLsIi  (i(.'litiii> 
('(iiiiiiie  elles  s'élaieiil  |irésciil('es,  elli;  a\ait  a|i|ii'is  un  peu  de  sa  f;uu\er- 
iiaiile,  un  peu  île  son  |iere.  un  peu  île  ses  uiailres,  cl  lieaucniip  do  ses 
aniauls,  suitoul  d'un  M.  de  TaM-l,  i|ni.  avant  du  ^nnl  et  des  eunuais- 
sani'i's,  eu  mua  la  persiuine  i|u  il  aiui.iil.  Mais  tant  de  genres  dilierents 
Si!  nuisirent  les  uns  au\  auti'es,  et  le  peu  d  oiilie  ipi'c  Ile  \  mit  enipêelni 
i|uo  ses  di\erses  études  n'étcndissunt  la  justesse  naturelle  de  son  esprit. 
Ainsi,  t[Uiii(|u'elle  eût  (|uel(|ues  principes  de  pliilusiipliie  et  de  plivsiiine, 
elle  ne  laissa  pas  de  pieinlre  le  mml  (|ne  smi  père  a\ail  |((iur  la  médecine 
einpiii(|ne  et  pour  l'aleliiniie  :  elle  taisait  di'S  elixiis,  des  teintures,  des 
huunies,  des  n)aj;isti!ies  ;  elle  |)rélendait  a\oir  des  seerets.  Les  eliarla- 
lans,  prolitant  de  sa  l'aibiesse,  s'ein|)ai('rent  d'elle,  l'olisédèrenl,  la  lui- 
uèienl,  et  consunièrent,  an  milieu  des  inniiiean\  et  des  ditij^nes,  sun 
esprit,  ses  talents  et  ses  charmes,  dont  elle  eut  pu  laiie  les  délices  des 
meilli'ures  sociétés. 

Mais  si  de  vils  liipons  ai)nsèicnl  de  son  éducati(Ui  mal  diii;:éc  pour 
oliscuicii'  les  lumières  di;  sa  raison,  son  l'xcelli'iit  cienr  lut  a  1  ej)reiive  et 
demeura  toujours  le  même  :  son  caractère  aimant  et  doux,  sa  sensibilité 
|iour  les  malheureux,  son  inépuisable  honte,  sou  humeur  gaie,  ouverte 
et  tranche,  m;  sallérérent  jamais;  et  menu-,  aux  a]>itroches  de  la  vieil- 
lesse, dans  le  sein  de  l'indijjence,  des  maux,  des  calamités  diverses,  la 
sérénité  de  sa  helle  âme  lui  conserva  jnscju'à  la  lin  di'  sa  vie  toute  la 
jjaieté  de  ses  pins  beaux  jours. 

Ses  erreurs  lui  vinrent  dnn  londs  d'activité  inépuisable  (jui  voulait 
sans  cesse  de  l'occupation.  Ce  n'était  pas  des  intrigues  de  lemmes  (|u'il 
lui  fallait,  c'était  des  entreprises  à  faire  et  à  diriger.  Elle  était  née  pour 
les  grandes  alïaires.  A  sa  place,  madame  de  i.ongueville  n'eût  éti'  (|u'nue 
Iracassière  ;  à  la  place  de  madame  de  l.ongueville,  elle  eut  gouverne  l'Ktat. 
Ses  talents  ont  été  dé|)lacés;  el  ce  qui  eût  lait  sa  gloire  dans  une  situation 
plus  élevée,  a  lait  sa  perle  dans  celle  on  elle  a  \é(  n.  Hans  les  choses  qui 
étaient  à  sa  portée,  elle  étendait  lonjoiirs  son  jdan  dans  sa  tète  et  vovail 
toujours  son  f>bjel  en  grand.  Cela  Taisait  qn'emplovaiit  des  moyens  pro- 
portionnés à  ses  vues  plus  (|u  à  ses  forces,  elle  échouait  jtar  la  faute  des 
autres;  et  son  proj<,'l  venant  à  manquer,  elle  était  ruinée  où  d'autres  n'au- 
raient presque  rien  perdu,  {'a-  goût  des  alïaires,  (|ni  lui  lit  tant  de  maux, 
lui  lit  (lu  munis  nu  grand  bien  ilaiis  son  asile  nionastii|ue,  en  rempéchant 
de  s  \  liver  pour  le  reste  de  ses  juins  i  ninnir  elle  en  était  tentée.  I.a  vie 
uniforme  et  simple  des  religieuses,  leur  petit  cailletage  de  parloir,  tout 
(ela  ne  pouvait  llaller  nu  esprit  toujours  en  mouvement,  (pii,  formant 
chaque  jour  de  nouveanv  svstemes,  avait  besoin  de  liberté'  pour  s'y 
livrei.  I.e  bon  i  véqiie  île  Uernex,  avec  moins  d'esprit  que  l'iançois  de 
.Ndes,  lui  ressemblait  sur  bien  des  points;  et  madame  de  Wareus,  qu'il 


4-2  LF.S   C.ONKP:  SSIONS. 

,ip|)i'I;iil  s:i  lillr,  cl  ([iii  r('SJ.(Miil)l:iil  il  niadaiiii'  de  Chanl.il  sur  I)(';lii(()ii|) 
d'autros,  eût  [)ii  lui  ri'ssrmhlcr  encore  diiiis  sa  rciraile,  si  son  ^où(  ne 
l'eùl  détournée  de  l'oisivcle  d  un  couveiil.  Ce  no  lui  point  niaiwjMc  de 
zèle  si  cette  .limable  i'eninie  ne  se  livra  pas  aux  menues  |uati(|ues  de  dé- 
votion (|iii  S(Miil)laicnt  convenir  à  une  nouvelle  converlii!  vivant  sous  la 
direction  d'un  prélat.  ()ur\  ([u'eùt  été  le  motif  de  son  elian^cment  de  reli- 
iiioii  clic  lui  sincère  dans  c(dlc  iiirclli'  avait  embrassée,  hllle  a  pu  se 
r<M)entir  davoir  commis  la  Faute,  mais  non  pas  désirer  d'en  revcMiir.  Klle 
n'est  pas  seulement  morte  homie  catliolicjue,  elle  a  vécu  telle  de  bonne 
loi  ;  et  j'ose  allirnier.  moi  qui  pense  avoir  lu  dans  le  fond  de  son  âme, 
que  c'était  uiiii|iienu'Ml  par  aversion  pour  les  simagrées  ([u'elle  ne  faisait 
point  en  public  la  dévote.  Klle  avait  une  |)iélé  trop  solide  j)our  alfeeter 
de  la  dévotion.  Mais  ce  n'est  pas  ici  le  lieu  de  m'étendre  sur  ses  prin- 
cipes; j'aurai  d'autres  occasions  d'en  parler. 

Que  ceux  qui  nient  la  sympathie  des  âmes  expliquent,  s'ils  peuvent, 
comment,  delà  première  entrevue,  du  premier  nmt,  du  premier  rej^ard, 
madame  de  Wareiis  nrins|)ira  non-seulement  le  plus  vif  attailiement, 
mais  une  conlianee  parfaite  et  qui  ne  s'est  jamais  démentie.  Supposons 
que  ce  que  j'ai  senti  pour  elle  fût  \éritablenient  de  l'amour,  ce  qui  pa- 
raîtra tout  au  moins  douteux  à  qui  suivra  l'histoire  de  nos  liaisons,  com- 
ment cette  passion  fut-elle  accompagnée,  dès  sa  naissance,  des  senti- 
ments qu'elle  inspire  le  moins,  la  ])aix  du  cœur,  le  calme,  la  sérénité,  la 
sécurité,  l'assurance?  Comment,  en  approchant  pour  la  première  fois 
d'une  femme  aimable,  polie,  éblouissante,  d'une  dame  d'un  état  supé- 
rieur au  mien,  dont  je  n'avais  jamais  abordé  la  pareille,  de  celle  dont 
dépendait  mon  sort  en  quelque  sorte  par  l'intérêt  plus  ou  moins  grand 
(|u'elle  y  prendrait;  comment,  dis-je,  avec  tout  cela  me  trouvai-je  à 
l'instant  aussi  libre,  aussi  à  mon  aise  que  si  j'eusse  été  parfaitement  sûr 
de  lui  plaire?  Comment  n'eus-je  pas  un  moment  d'embarras,  de  timidité, 
de  gène?  Naturellement  honteux,  décontenancé,  n'ayant  jamais  vu  le 
monde,  comment  piis-je  avec  elle,  du  premier  jour,  du  |tremier  instant, 
les  manières  faciles,  h;  langage  tendre,  le  ton  familier  (jue  j'avais  dix 
ans  après,  lorsque  la  plus  grande  intimité  l'eut  rendu  naturel?  A-t-oii 
de  l'amour,  je  ne  dis  pas  sans  désirs,  j'en  avais  ;  mais  sans  inquiétude, 
sans  jalousie?  Ne  veut-on  pas  au  moins  a|)prendre  de  l'objet  qu'on  aime 
si  l'on  est  aimé?  C'est  une  question  qu  il  m;  m'est  pas  plus  venu  <lans 
l'esprit  (le  lui  faire  une  fois  en  ma  vie  que  de  me  demandera  moi-même 
si  je  m'aimais;  et  jamais  (dh;  n'a  été  [dus  curieuse  avec  moi.  il  y  eut 
certainement  (|uel(jue  chose  de  singulier  dans  mes  sentiments  ])onr  cette 
cliarmanli!  femme,  et  l'on  y  trouvera  dans  la  suite  des  bizarreries  aux- 
(|iu;lles  on  ne  s'attend  pas. 

Il  fut  (piestion  de  ce  que  je  deviendrais  ;  et  jxmr  eu  causer  plus  à  loisir, 
elle  me  retint  a  diner.  Ce  fut  le  premier  repas  tic  ma  vie  où  j'eusse  man- 


l' Ml  I  II    I     I  i\  l; I    il.  i?, 

(\Uf  il'apiiitit  ;  t't  >.i  ri'iiiiiir  lie  I  li.iinlii'c.  i|iii  iimis  si'r\ail,  dit  aussi  (|iic 
j'i'lais  le  |»ri'iMirr  vn\a;;riir  «le  imni  à^c  ri  de  inriii  ('•InlTc  (lu'cllr  m  ri'il 
Ml  inaiii|iii'i'.  ('.l'Ile  i'i'inari|iic,  (|iii  ne  iui>  iiiiisil  pas  dans  l'i-spril  dr  sa 
inailrcssi-,  loinliail  un  peu  a  ploiiili  sur  iiti  ^i-4)S  iiiaiiaiil  qui  diiiail  avec 
nous,  (■(  qui  dévora  lui  loiit  seul  uii  repas  li<iiiiièle  pour  six  personnes. 
IVinr  inni.  j'elais  dans  un  ravissenieiil  ipii  ne  nie  perinellait  pas  de 
inaii"!'!'.  Mon  cn'iir  se  noiirrissail  d'un  seiiliim-nl  lnnl  noiiNeaii  <l<inl 
il  occiipail  Ixiil  iiiciii  elle;  il  ne  nie  lai>sait  des  esprils  ptiur  nulle 
aiilre  roiurnui. 

Madame  di'  Wareiis  voiiliil  saMiir  les  delails  de  ma  pelile  liisloire  :  je 
lelroiivai  pour  la  lui  eoiiler  loiit  le  leii  (jiie  javais  perdu  l'iiez  mim  maiire. 
i'hisj'iiiléressais  celle  exi'elleiile  àme  en  iii.i  la\riir.  pin- elle  plaignait  le 
sorl  aii(|iiel  j'allais  m'exposer.  Sa  tendre  cimipassioii  se  inar(|uail  dans 
son  air,  dans  son  regard,  dans  ses  gestes.  Klle  n'osait  m'exliorler  à  re- 
tourner à  (ieiiéve;  dans  sa  position  l'eût  été  nu  erime  de  lèse-catliolicilc, 
el  elle  iilj^noiait  pas  eoiiiliieii  elle  était  surveillée  et  combien  ses  discours 
étaient  |>esés.  Mais  elle  me  parlait  iriin  Ion  si  loiieliaiit  de  raHliclion  de 
mon  père,  (luon  vovait  liieii  (|u\'lle  cùl  approuve  (|iie  j'allasse  le  consoler. 
Klle  ne  savait  pas  comhien  sans  v  sonj;er  elle  plaidait  cnntiv  olle-mème. 
Outre  que  ma  résolution  était  prise,  comme  je  crois  l'avoir  dil.  plus  je 
la  lroii\ais  elo(|iiente,  persuasive,  |iliis  ses  discours  mallaieiil  an  c(eiir. 
el  moins  je  pou\ais  me  résoudre  a  me  détacher  d  elle.  Je  sentais  (|ue 
retourner  a  (îenève  était  mettre  entre  elle  el  moi  nue  barrière  prescpie 
iiisiirmonlalde.  a  moins  de  re\eiiir  à  la  (li'uian  lie  que  j'avais  faite,  el  a 
laipii'lle  mieux  valait  me  leiiir  lont  d'iiii  c(m|i.  .le  m'y  lins  donc.  Mad.ime 
de  Warens.  vovaiit  ses  elïoris  inutiles,  ne  les  poussa  |)as  jiis<|u"a  se  eoin- 
promellre;  mais  elle  me  dil  avec  un  regard  de  commisération  :  Pauvre 
petit,  tu  dois  aller  où  Dieu  t'a|)pelle;  mais  quand  tu  seras  j^rand,  tu  le 
souviendras  de  moi.  .le  crois  qu'elle  ne  pensait  pas  elle-même  que  celle 
predicti(ui  sacconiplirail  si  cruellement. 

!,a  difliciilté  restait  Imil  entière.  Comment  subsister  si  jeune  liors  de 
mon  pavs'?  \  peine  à  la  moitié  de  mon  ap|irr'ntissage,  j'étais  bien  loin 
de  savoir  mon  métier.  Oiiand  je  l'aurais  su,  je  n'en  aurais  pu  vivre  en 
Savoie,  pavs  trop  pauvre  pour  avoir  des  arts.  Le  manant  i|ui  dînait  |ioui' 
nous,  forcé  de  faire  une  pause  pour  reposer  sa  màcboire,  oiimiI  un  avis 
(\\i'\\  disait  venir  du  ciel,  et  (|ui,  à  juj^'cr  |)ar  les  suites,  venait  bien  pliilol 
du  côté  contrairi'  :  ci-lait  que  j'allasse  à  Turin,  où.  dans  un  bospice  éta- 
bli pour  I  inslriiction  des  catéchumènes,  j'aurais,  dit-il,  la  vie  tempo- 
relle et  spiriluelle,  jusiiu'à  ce  qu'eiilre  dans  le  sein  de  l'Kj^lise  je  trou- 
vasse, par  la  charité  des  bonnes  âmes,  une  |dace  (|ui  me  cimvinl.  A 
l'égard  des  frais  du  voyage,  conlinua  mon  homme.  Sa  (irandeiir  monsei- 
gneur l'évèque  ne  mnn(|uera  pas,  si  madame  lui  propose  celle  sainte 
œuvre,  de  vouloir  charitablement  y  pourvoir;  et  madame  la  baronne. 


■n  i.r:s  (".ONFESsioMs. 

(|iii  est  si  clKiiiliililc,  (lil-il  l'ii  siiicliiiaiit  sur  sdii  assicllc.  sCninrcssora 
sùiciiu'iit  (l'y  (•(iiilril)U('i'  aussi. 

.le  tcoiivais  Idiilcs  ces  cliarili's  bien  diii-cs  :  j'a\ais  le  cd'iir  s('it(''.  Jl'  ne 
(lisais  ri(Mi  ;  cl  iiiadanic  de  Waiciis,  sans  saisir  ce  pioji't  axer  aiilani 
(rai'ilciii-  ([u'il  ('lait  olTci-t,  so  coiilcnla  ilc  r(''|)(iii(li-i'  (|U('  cliacim  (l(!vait 
(•(inliiliiici-  an  bien  selon  son  [lonvoii-.  cl  (jncllc  en  parlerait  à  nion- 
seij^inMii-  ;  mais  nnni  (lial)lc  d'Iioninic,  (pii  craignait  (|n'elle  n'en  pailàl 
pas  à  son  grcî,  cl  (jui  avait  son  |)elit  inl(''r(H  dans  cette  alTaire,  conrnl 
pri'vcnir  les  anni(")niei's,  et  cnilioncha  si  bien  les  bons  [n^'lics,  (|ne 
(|nand  niadanu!  de  NVarons ,  (|iii  craignait  |)oiir  moi  ce  voyage,  en 
\oiilnl  parler  a  r(''\('(|ne,  clin  tronva  (pu'  c\''tait  (ine  affaire  arrangï'c,  et  il 
lui  roniil  à  l'iiislant  l'argent  destin('!  pour  mon  petit  viali(iiie.  Mlle  n'osa 
insister  pour  me  faire  rester  :  j'approchais  d'un  âge  on  (nuïfenmu^  dn  sien 
ne  pouvait  (b'cemment  vouloir  retenir  un  jeune  boninie  aui)r('s  (r(dle. 

M(Ui  vo\age  ('tant  ainsi  r(''gle  par  ceux  i|iii  prenaient  soin  de  )uoi,  il 
fallut  bien  nu^  sounu'ttre,  et  c'est  nuMue  ce  (|ue  je  lis  sans  beaucoup  de 
répugnance.  (Juoi(|ne  Turin  lut  plus  loin  que  Genève,  je  jugeai  (|u'c'tanl 
la  capitale,  elle  avait  avec  Annecy  des  relations  plus  étroites  (ju'unc  vilb; 
étrangère  d'c'tat  cl  de  icligion  :  et  puis,  partant  pour  obéir  à  madame  (1(> 
Wareiis,  je  nu^  regardai-s  connue  vivant  toujours  sous  sa  direction  :  c'était 
plus  ([ue  vivre  à  son  voisinage.  Knlin  l'idée  d'un  grand  voyage  llattail  ma 
manie  ambulante,  ([ui  déjà  commençait  à  se  déclarer.  Il  me  paraissait 
beau  de  passer  les  monts  à  mon  âge,  el  de  m'élever  au-dessus  de  mes 
camarades  de  tonte  la  baulenr  des  Alpes.  Voir  du  i)ays  est  un  appât  au- 
ipiel  un  (ienevois  ne  rc'sisle  guère  :  je  donnai  donc  mon  consentement. 
Mim  manant  devait  |iartir  dans  deux  jours  avec  sa  femme.  Je  leur  lus 
(  (inlié  et  recommandé.  Ma  bourse  leur  l'ut  remise,  renforcée  par  madame 
de  Warens,  qui  de  plus  nu"  donna  secrètement  un  petit  pécub^  auquel 
elle  joignit  d'amples  insirmtions  ;  et  nous  partîmes  le  mercredi  saint. 

Le  lendemain  de  inmi  deparl  d'Annecv,  mon  père  y  arriva,  ccuirant  à 
ma  |)isle  avec  un  M.  iti\al,  son  ami,  horloger  comme  lui,  homme  d'es- 
prit, bel  esprit  mènu',  (jui  l'aisait  des  vers  mieux  que  la  Molle,  et  parlait 
presqn(!  aussi  bien  que  lui;  de  plus,  |)arfaitement  honnête  homme,  mais 
dont  la  lillcratuie  déplacée  n  aboutit  (pi'à  faire  un  de  ses  (ils  comédien. 

(^es  nu'ssieurs  virent  madame  de  W  arens,  et  se  conl(Mil('rent  de  pleurer 
mon  sort  avec  elle,  an  lieu  de  nu'  suivre  et  de  ni'attcindre,  couinic  ils 
l'auraient  pu  facilement,  étant  à  cheval  el  moi  à  pied.  La  même  chose 
elail  arri\ee  à  mon  oncle  Heru.ard.  Il  était  venu  à  Confignon  ;  et  de  là, 
sachant  ((ue  j'étais  à  Annecy,  il  s'en  ictourna  à  (îenJ've.  Il  send)lail  (|ue 
mes  proches  conspirassent  avec  mon  étoile  pom'  me  livrer  au  destin  qui 
m'attendait.  Mon  frère  s'était  perdu  par  nue  semblable  négligence,  et  si 
bien  perdu,  (pi'un  n"a  jamais  su  ce  (|n'il  était  devenu. 

Mon    père    n'était  |)as   seulement  \\\\   homme   (riiouncnr,    c'était  nn 


l'Ml  1  II     I      I  IV III     II  4.% 

Iinininc  (l'iinr  |)i'ii|iilr  si'ii'i-.  il  il  a\.iil  uni'  ilr  ers  àiiifs  fiii'li's  i|iii  rmil  l^^ 
t;raii(li's  mi  lus;  dr  plus,  il  clail  lion  |icic,  surtmil  |i(inr  nini.  Il  ni'iiiin.iil 
Irt-s-lriiili'fini'iil  ;  mais  il  aiiiiiiit  aussi  ses  plaisirs,  cl  tTaulrcs  ^m'ils 
avaient  un  pmi  atlicdi  ralTcclinii  palcriirllr  ilcpuis  qui' je  \i\ais  Inin  dr 
lui.  Il  s'i'lail  l'cinarii-  à  N\(hi  ;  ri  (|iiiiii|iir  sa  rcinini-  iir  lui  plus  m  à^r 
(II*  nu-  (liiiiiii'r  (li's  li'crcs,  clli'  a\.iil  tirs  parcnls  :  irla  laisail  une  aiilrc 
l'aiiiillo,  (l'auli'fs  oliji'ls,  un  nouM'an  uii'iia^i'.  ipii  ih'  rappclail  plus  si 
s()n\('iil  Miuii  soiiviMiir.  Mmi  pi-rc  virillissail,  cl  n'avait  anciiii  Iticii  pnin 
siuitciiir  sa  \icillcssc.  Nous  avimis,  mon  l'icrc  cl  moi,  i|iii'Ii|mc  liicii  ilc 
ma  mcrc,  liont  le  reveiin  iloail  a|ipai'li'nii'  a  iiioii  pei'c  (liiiaiit  iinln-  cjoi- 
^lUMiieiil.  Ilclle  iilée  ne  s'olTiail  pas  a  lui  ilirectenieiil,  il  ne  i'empccliail 
pas  de  iaire  son  devoir;  mais  elle  agissait  sourdement  sans  tpril  s'en 
aperçùl  lui-même,  et  ralentissait  (|ucl(|uelnis  son  zèle,  (piil  eût  |ioiiss<' 
plus  loin  sans  cela.  Noilà,  je  crois,  poiin|uoi,  venu  d  aiionl  a  Aiinecv 
sur  mes  traces,  il  ne  iiic  >ui\il  pas  jus(|irà  Cdiamhéii,  où  il  ilait  niorii- 
lemeiit  sûr  de  nralteindre.  Voila  pour(|uoi  encore,  l'étant  allé  voir  sou- 
vent depuis  ma  liiite,  je  reçus  toujours  de  lui  des  caresses  de  pcre,  mais 
sans  grands  clTorts  pour  me  retenir. 

('.cite  condnitc  d  iiii  pire  dont  j"ai  si  liicii  connu  la  tendresse  et  la 
vertu,  m'a  lait  l'aire  des  rcllcvions  sur  moi-îiicme  ipii  n  ont  pas  peu  coii- 
Iriliué  à  me  maintenir  le  cccur  sain.  Jeu  ai  tiré  cette  grande  maxime  de 
morale,  la  seule  peut-être  d'usage  dans  la  piati(|ue,  d'éviter  les  situations 
qui  nit>ltent  nos  devoirs  eu  o|tpositi(m  avec  nos  intérêts,  cl  qui  nous 
mollirent  noire  bien  dans  le  mal  d'aiitrui,  sûr  (|uc,  d;ms  de  telles  situa- 
tions, (juclqne  sincère  amour  de  la  vertu  (|u"on  y  porte,  on  laildit  toi  ou 
tard  sans  s'en  apercevoir;  et  l'on  devient  injuste  et  méchant  dans  le  fait, 
sans  avoir  cessé  d'être  juste  et  imn  dans  rame. 

Cette  niavime  rorlemenl  impninec  an  fond  de  mon  cœur,  et  mise  en 
pratique,  quoi(ju  un  peu  tard,  dans  toute  ma  conduite,  est  une  de  celles 
(|ui  m'ont  donné  1  air  le  plus  bizarre  et  le  plus  fou  dans  le  public,  el  sur- 
tout parmi  mes  connaissances.  Ou  lu'i  inipulidc  Miuloirètrc  original  et 
faire  autrciiicnl  que  les  autres,  lin  veiileje  ne  songeais  guère  à  faire  ni 
comme  les  autres  ni  autrement  (|u"en\.  Je  di-sirais  siiicèremenl  d<'  Iaire 
ccqui  était  bien,  le  me  dérobais  de  toute  ma  force  à  di-s  situations  qui 
me  donnassent  nu  intérêt  contraire  à  l'intérêt  d'un  antre  homme,  el 
par  consé(]ucnl  un  di'sir  secrel .  (|uoi(|ue  iinoloiilaiie .  du  mal  <h"  cet 
homine-l.i. 

Il  v  a  deux  ans  que  milord  Maréchal  mmiIuI  me  iiiellri'  lians  sou  Icsla- 
iiieiit.  Je  m  y  opposai  de  toute  ma  force.  Je  lui  marquai  (|ue  je  ne  vou- 
drais pour  rien  au  monde  me  savoir  dans  le  testament  de  qui  que  ce  lût. 
et  beaucuii[i  moins  dans  le  sien.  Il  se  rendit  :  niaintenaiit  il  veut  me  faire 
une  pension  viagère,  et  je  ne  m'y  oppose  pas.  On  dira  que  je  trome  mon 
compte  à  ce  changement  :   cela  peut  être.   Mais,  ô  mon   bienfaiteur  cl 


41!  l.l'.S   COM'KSSIONS. 

mon  |iri'(',  si  j'.ii  le  iiialliiMir  de  vous  survivre,  je  sais  ipi'i'ii  vous  |wM(laui 
j  ai  (oui  a  |)('rilri'.  cl  ijui'  je  n'ai  lifii  à  j^agncr. 

(IVsl  la,  selon  Mioi,  la  liouue  |)liil()so|)hio,  la  seule  vraiiuenl  assortie  au 
eieui'  iuiuiaiii.  .le  uu'  |ieueti('  riia(|ue  joui'  davanlago  de  sa  pidi'onde  soli- 
liili',  ci  je  1  ai  reloniiiei'  de  diiïeicules  inauières  dans  tous  mes  derniers 
eerils  ;  mais  le  pulilie.  (|ui  est  IVivole,  ne  l'y  a  pas  su  remar(|uer.  Si  je 
survis  assez  à  cette  eulrc|)rise  consommée  |iour  eu  re|U'emire  une  autre, 
je  me  |iro|iose  de  donner  dans  la  suite  de  V  lùnilc  un  exemiile  si  cliar- 
manl  cl  si  tia|>|)anl  de  celte;  même  ma\inu>,  (|ue  mon  lecteur  soit  forcé 
d  y  faire  attention.  Mais  c'est  assez  de  réllexions  ponr  nu  voyageur;  il  esl 
temps  de  re|ii'eudi('  ma  route. 

.le  la  lis  plus  a;.;réal)lemenl  ([ue  je  n'aurais  dû  m'y  allcndrc,  cl  mon 
manani  ne  fut  |ias  si  bourru  qu'il  eu  avait  l'air.  C'étail  un  homme  entre 
deux  âges,  portant  en  (|uen(!  ses  cheveux  noirs  firisoiinanls,  l'air  fçi'ena- 
diei',  la  voix  finie,  assez  gai,  marchant  hien.  mangeant  mieux,  et  (jui  l'ai- 


sail  toutes  sortes  de  nu'tiers,  taule  dCn  savoir  aucun.  Il  axait  propose, 
je  crois,  d'établir  à  Annecy  je  ne  sais  ([uelle  manufacture.  Madame  de 
Warens  n'avail  pas  manqué  di;  donner  dans  le  |)rojet.  et  c'élail  pour 
lâcher  de  h;  faire  agi'éer  au  minisire,  f|u'il  faisait,  bien  défrayé,  le  voyage; 
de  Turin.  Notic  liomine  avait  le  talent  dintiiguer  en  se  fourrant  toujours 
avec  les  prêtres;  et,  taisant  I  euiiiressi'  peuir  les  servir,  il  avait  pris  à  leur 


l'Mt  I  II     I     I  l\  111     II  47 

('(■(lie  iiii  ciTluiii  jar^iin  iIcmiI  ilcint  il  ii-itil  sans  ccssu,  i>c  |iii|iiaiil  ili-lii- 
nii  ^raïul  |iiv(liiali'ur.  Il  sa\ail  iiiimih'  un  |)assa>;i>  laliii  ilc  li  llilili';  it 
t'i'lail  itiimiii'  s'il  ni  a^ail  su  iiiillc,  |>ai(i'  (|iril  Ir  ri|iilail  niilii-  ims  le 
jour.  Du  l'i-slc,  inan<|iiati(  rarcinciil  ({.ir^iiil  i|iianil  il  rri  saxail  dans  la 
Ixuirsc  (les  anltrs.  Tins  adroit  |iiinilinl  i|uc  rri|iiiii,  t'li|iii,  dilulaiil  d'un 
lini  de  l'ai-idcnr  ses  ('a|Mii'inadfS,  resscnildail  a  Ifiniili'  l'icin',  |iii''<  liant 
la  iTdisadi'  If  saln'f  an  foli'-. 

Pour  inadaini-  Saliran  son  i|icnisi',  l'clail  unr  a^<(/  Imnin'  Inninc,  idnv 
lrau(|nill>'  le  jinir  i|ii<'  la  nuit,  (inninic  je  (iiiii  liais  Imiiiiiii  ^  dan^  leur 
t'hainln'f.  ses  iMiixanlcs  insinnnii's  m  rM-dIaicnl  soiixiil,  ri  m'aniaicnl 
fVfillé  liii-n  ilavantaj;c  si  j'en  a\ais  rnni|iris  le  sujet.  Mais  je  ne  m'en  dou- 
tais pas  inènii',  el  j'étais  siirio  chapitu'  d  nin-  liètise  (|ni  a  laissé  à  la  st-nlo 
naluri'  tout  le  soin  de  innii  insti  iiclinn. 

Je  in'aclicininais  ^aicincnt  avfc  mon  dcvol  j^niidi"  l'I  sa  si''ini!lanli-  coni- 

pagiio.  Nul  accident  ne  tionlda  mon   \ovif,'e  :  j'étais  dans  la  plus  iien- 

iTUse  sitiialion  de  corps  et  d'es|nit  (u'i  j'aie  éU'-  de  mes  jours.  Jeune,  \i- 

},'ourenx,  plein  de  saule,  do  séeurilé,  de  eonliaiice  en  moi  el  aux  autres, 

j'étais  dans  ce  court  mais  précieux  moment  de  la  vie  où  sa  plénitude 

expansixe  éteiul   pour  ainsi  dire  notre  être   par  tontes  nos  sensations,   et 

emliellil  à  nos  \en\  la  nature  eutiire  du  cliarino  de  notre  existence,  .Ma 

douce  iiKiuiélnde  avait  un  (dijel  (|ui  la  rendait  moins  errante  et  fixait  mon 

imagination.  Je  me  regardais  comme  l'ouvraf^e,  l'élève,  l'ami,  piesiine 

l'amant  tie  madame   de  Wareiis.   Les  choses  oldigeaules   (|n'elle  m'avait 

dites,  les  petites  caresses  qu'elle  m'avait  laites,  rintérétsi  tendre  (|nelle 

avait  paru  prendre  à   moi,  ses  regards   charmants,   qui  me  semhlaieut 

|deins  d'amour  |>arce  (pi'ils  m'en  inspiraient;  tout  cela  nourrissait  mes 

idées  durant  la  marche,  et  me  Taisait  rêver  délicieusement.  Nulle  crainte, 

nui  doute  sur  mon  s(ut  ne   tiinildail   ces  rêveries.    M'envover  à  Turin. 

c'était,  selon  moi,  s'cnj;a^'er  a  m'y  l'aire  vivre,  à  m'y  placer  convenahle- 

mcnt.  Je  n'avais  plus  de  souci  sur  moi-même;  d'antres  s'étaient  chacés 

...  ^ 

de  ce  soin,  .\insi  je  marchais  légèrement,  allégé  de  ce  poids;  les  jeunes 

désirs,  l'espoir  enchanteur,  les  hrillants  projets  remplissaient  mon  âme. 
Tous  les  oiijets  que  je  voyais  me  scmldaienl  les  garants  de  ma  prochaine 
lélicité.  Dans  les  maisons  j'imaginais  des  lestins  rustiques;  dans  les  prés, 
de  i'idàtres  jeux;  le  long  des  eaux,  les  bains,  des  promenades,  la  pêche; 
sur  les  arbres,  des  fruits  délicieux;  sous  leur  ombre,  de  voluptueux  lêle- 
a-tête;  sur  les  montagnes,  des  cuves  de  lait  et  de  crème,  niu'  oisiveté' 
charmante,  la  paix,  la  simplicité,  le  plaisir  d'aller  sans  savoir  (ui.  Knliii 
rien  ne  frappait  mes  yeux  sans  porter  à  mon  cœur  (pichpu'  attrait  de 
jouissance.  La  grandeur,  la  vaiieti',  la  Iteanté  réelle  du  -pectacle  ren- 
daient cet  attrait  digne  de  la  raison  ;  la  vanité-  même  v  mêlait  sa  pointe. 
Si  jeune  aller  en  Italie.  av<)ir  déjà  vu  tant  de  |iavs,  suivre  Annihal  a  tra- 
vers les  monts,  nie  paraissait  une  gloire  au-dessus  de  mon  âge.  Joigne/,  à 


48  l.i;s   COMKSSIONS. 

loiil  ci'l.i  (Ifs  slalioiis  rro(|iieiites  cl  Ihhiiics.  un  j^iaiid  appélil  cl  de  (|iioi 
II-  loiili'iiler  ;  car  (mi  vérité  ce  n'était  pas  la  pciiii'  di!  iul'ii  l'aire  l'aiile,  cl 
sur  le  (liiier  de  M.  Sahran,  li;  mien  ne  paraissait  pas. 

.le  ne  nie  snuMi'ns  pas  d'avoir  en  dans  loni  le  cduis  de  ma  vie  d'inter- 
valle  plus  parlaitenuMil  exempt  de  soucis  et  de  })eine  que  celui  des  sept 
(lu  huit  jours  que  nous  mimes  à  ce  voyage;  car  le  pas  de  madame  Sa- 
Iiran,  sur  lecincl  il  l'allail  régler  le  nôtre,  n'en  lit  (|u'une  longue  prome- 
nade. Ce  siin\enir  m  a  laissé  le  goût  le  pins  \  il' pour  loni  ce  (|iii  s'y  rap- 
porte, surtout  poui'  les  nmniagnes  et  les  vo\ages  pédestres.  Je  n'ai  voyagé 
à  pied  que  dans  mes  beaux  jours,  et  toujours  avec  délices.  IJientùt  les 
devoirs,  les  afl'aires,  un  bagage  à  porter,  m'ont  forcé  de  faire  le  monsieur 
(I  de  preinlie  des  voitures;  les  soucis  rongeants,  les  embarras,  la  gène, 
y  sont  montés  avec  moi;  et  dès  lors,  au  lieu  (ju'auparavant  dans  mes 
voyages  je  ne  sentais  (jue  le  plaisir  d'aller,  je  n'ai  plus  senti  que  le  be- 
soin d'arriver,  .l'ai  cherché  longtemps,  à  Paris,  deux  camarades  du  même 
uoùt  ipu'  nuii  (|ni  \onlnssent  consacrer  chacun  cin(]nante  louis  de  sa 
bourse  et  un  an  (h;  son  temps  à  l'aire  ensemble,  à  pied,  le  tour  de  l'Ita- 
lie, sans  autre  étiuipage  (jn'un  gar(,'ou  qui  portât  avec  nous  un  sac  de 
nuit.  Beaucoup  de  gens  se  sont  présentés,  enchantés  de  ce  projet  en 
apparence,  mais  au  fond  le  prenant  tous  pour  un  pur  château  en  Es- 
pagne, dont  on  cause  en  conversation  sans  vouloir  l'exécuter  en  effet. 
Je  me  souviens  que,  parlant  avec  passion  de  ce  projet  avec  Diderot  et 
(il  inim,  je  leur  en  donnai  enlin  la  fantaisie.  Je  crus  une  l'ois  l'affaire  faite  : 
le  lout  se  réduisit  à  vouloir  faire  un  voyage  par  écrit,  dans  lequel  Grimm 
ne  trouvait  rien  de  si  j)laisant  que  de  faire  faire  à  Diderot  l)eaucoup 
d'impiétés,  et  de  me  faire  fourrer  à  l'iinjuisition  à  sa  place. 

Mon  regret  d'arriver  si  vite  à  Turin  l'ut  tempéré  par  le  |)laisir  de  voir 
une  grande  ville,  et  par  l'espoir  d'y  faire  bientôt  une  ligure  digue  de  moi; 
car  déjà  les  fumées  de  lambilion  mo  montaient  à  la  tète;  déjà  je  nie 
regardais  comme  inlîniment  au-dessus  de  mon  ancien  état  d'apprenti  : 
j'étais  bien  loin  de  prévoir  ((lu^  dans  peu  j'allais  être  fort  au-dessous. 

Avant  (|iic  d'aller  plus  loin  ,  je  dois  au  lecteur  mon  excuse  ou  ma  jus- 
tilication  tant  sur  les  menus  détails  oîi  je  viens  d'entrer  que  sur  ceux  où 
j'entrerai  dans  la  suite,  et  qui  n'ont  rien  d'intéressant  à  ses  yeux.  Dans 
I  l'iitriiprise  que  j  ai  laile  (\r  me  montrer  tout  entier  au  |>ublic,  il  faut 
(|ue  rien  d(!  moi  ne  lui  iesl(;  obscur  ou  caché;  il  faut  que  j(^  me  tienne 
incessamment  sous  ses  yeux;  (ju'il  me  suive  dans  Ions  les  égarements 
d(!  mon  cœur,  dans  tous  les  recoins  dr  ma  vie  ;  cpiil  ne  me  perde  pas  de 
MIC  un  seul  instant,  de  peur  <|ue,  trouvant  dans  mou  récit  la  moindre 
lacune,  le  moindre'  vide,  et  se  demandant,  (Jua-t-il  fait  durant  ce;  tcm|)s- 
l.i?  il  ne  m'acH  use  de  n'avoir  pas  \oiilii  lout  dir<'.  Je  donne  ass<^z  de  prise 
à  la  malignité  des  hommes  par  mes  récits,  sans  lui  en  (ioiincr  encore 
ii.ir  mon  silence. 


l'MM  II     I      I  l\  1. 1     II 


4fl 


Mmi  pi'lit  lu'ciilc  liait  |)ai-li  :  j'iixais  jasi* ,  i>l  iiinii  iiiiliscivlioii  iii>  lui 
pas  |Miiii'  iiirs  ('niiiliii'li'iii's  à  |iiii'i'  |ici'li-.  Matlainc  Saluai)  Innixa  \r  ninvi'ii 
(II-  inaiiaclicr  jusiiiia  iiii  petit  ruliaii  ^laci-  il'ar^fiil  i|iic  iiiiulaiiic  de 
Waifiis  m'axait  ilniiiu-  pour  ma  petite  épée  ,  i-t  (|ue  je  regrettai  pins  <|iie 
tout  le  reste;  l'épée  même  eût  resté  dans  leni-s  mains  si  je  m'étais  moins 
iilisline.  Ils  m'avaient  liililement  delravi' dans  laronte;  mais  ils  ne  m'a- 
\aienl  rien  laissé.  J'anive  a  luiin  siins  liaiiits  ,  sans  ;iij;ent,  sans  lin^e, 
el  laissant  très-exaetement  a  nnm  seul  iin'iili'  Innl  l'Iionnenr  ili'  li  for- 
tune (|ni'  j'allais  l'aire. 

J'avais  des  lettres,  je  les  poilai  ;  et  tout  de  suite  je  lus  mem-  à  l'hos- 
pice (les  raléeluimines  ,  pnur  y  être  instruit  dans  la  religion  pour  la- 
(|uelle  ou  lue  \eii(lail  ma  snltsistaiiee.  I'!n  eiilrant  je  \is  une  ;.'rosse  jiorte 
à  liarreaux  de  lei ,  (|ui  des  (|iie  je  lus  passé  l'ut  iériiiée  à  doiilde  tour  sur 
mes  talons.  (!e  delmt  me  parut  jtlus  im|>osant  (iu"a;iréal)le  ,  el  coiumen- 
«.•ail  à  me  donner  à  penser,  ipiaud  on  me  lit  entrer  dans  une  assez  grande 


J', 


))ièee.  J'v  vis  pour  tout  meulde  un  autel  de  liois  surmonté  d'un  ^raiid 
«'rncilix  au  loiid  de  la  cliamlu'e.  el  autour,  (pialre  ou  eiiii|  eliaises  aussi 
de  Lois,   (jiii   paraissaient  avoir  été  cirées,  mais  (|iii  seulement  étaient 


5(1  LES   ('.ON  FASSIONS. 

Iiiisiiiili's  à  lortc  (le  s'en  S(M'vir  cl  de  les  IVolliT.  Dans  ictlt- salle  d  asscm- 
lili'o  claiiMil  (jiiali'C  ou  ciiKi  alïiciix  h.iiulits,  mes  camarades  d'insliiiclion 
cl  qui    seinhlaiint   jdiilùt   des  arclicrs  du  dialil(!  que  des  aspirants   à   se 
l'aire  enl'anls  do  Dieu.  Deux  de  ces  coquins  étaient  des  Ksclavous,  (jui  se 
disaient  Juifs  et  Mores,   et  qui,  comme  ils  me  ravoiuM-eut ,  passaient 
leur  vie  à  courir  lEspague  el  l'Italie,  emhiassant  le  diristianisme  et  se 
faisant  baptiser  partout  où  le  produit  en  valait  la  peine.  On  ouvrit  une 
autre  porte  de  fer  qui  partageait  en  deux  un  faraud  halcou  relouant  sur  la 
cour.  Par  cette  porte  entrèrent  nos  sceurs  les  catéchumènes,  qui  comme 
moi  s'allaient  régénérer,  non  parle  baptême,  mais  par  une  solennelle 
alijuratiiui.    C'étaient    bien  les  plus  grandes  salopes  et  les  plus  vilaines 
coureuses    qui     jamais  aient  empuanti    le    bercail    du    Seigneur.    Une 
seule  me  parut  jolie  et  assez   intéressante.    Elle    était    à    peu   près    de 
mon    âge,    peut-être   nu    an    ou  deux    de    jilus.    Elle    avait   des    yeux 
fripons  qui    rencontraient   quelquefois  les  miens.   Cela  m'inspira  quel- 
(lue  désir  de  faire  connaissance  avec  elle  :   mais  ,  pendant  près  de  deux 
mois  qu'elle   demeura  encore  dans  cette  maison,   où  elle  était  depuis 
trois,  il  me  fut  absolument  impossible  de  l'accoster,  tant  elle  était  re- 
commandée à  notre  vieille  geôlière  ,  et  obsédée  par  le  saint  missionnaire 
(lui  travaillait  à  sa  conversion  avec  plus  de  zèle  que  de  diligence.  11  fal- 
lait qu'elle  fût  extrêmement  slnpide  ,  ({uoiqu'elle  n'en  eût  pas  l'air,  car 
jamais  instruction  ne  fut  plus  longue.  Le  saint  homme  ne  la  trouvait  tou- 
jours point  en  état  d'abjurer.  Mais  elle  s'ennuya  de  sa  clôture,  et  dit 
(|u'elle  voulait  sortir,   chrétienne  ou  non.  11  fallut  la  prendre  au  mol 
landis  ([u'elle  consentait  encore  a.  l'être,  de  peur  qu'elle  ne  se  mutinât  el 
([u'elle  ne  le  voulût  plus. 

l.a  petite  communauté  fut  assemblée  en  l'honneur  du  nouveau  venu. 
On  nous  fit  une  courte  exhortation  :  à  moi,  pour  m'engager  à  répondre  à  la 
grâce  (jue  Dieu  me  faisait;  aux  autres,  pour  les  inviter  à  m'accorder 
leurs  prières  cl  à  modifier  par  leurs  exemples.  Après  quoi ,  nos  vierges 
étant  rentrées  dans  leur  clôture  ,  j  eus  le  temps  de  m'étonner  tout  à  mon 
aise  de  celle  où  je  me  trouvais. 

Le  lendemain  matin  on  nous  assembla  de  nouveau  pour  l'inslruclion; 
et  ce  l'ut  alors  que  je  commençai  àrélléchir  pour  la  première  fois  sur  le 
l)as  que  j'allais  faire  ,  et  sur  les  démarches  qiù  m'y  avaient  entraîné. 

J'ai  dit,  je  répète  et  je  répéterai  peut-être  encore  une  chose  dont  je  suis 
Ions  les  jours  plus  pénétré  :  c'est  que  si  jamais  enfant  reçut  une  éduca- 
tion raisonna^)le  et  saine,  c'a  été  moi.  N'é  dans  une  famille  que  ses 
mœurs  distinguaient  du  peuple,  je  n'avais  reçu  que  des  leçons  de  sa- 
gesse et  des  exemples  d'honneur  de  tous  mes  parents.  Mon  j)ère  ,  quoi- 
que homme  de  plaisir,  avait  non-seulement  une  probité  sûre,  mais 
beaucoup  de  religion.  Galant  homme  dans  le  monde,  et  chrétien  dans 
l'inté'rieur.  il  m'avait  inspiré  de  bonne  heure  les  sentimeiils  don!  il  elail 


l'MM  I  I     I     I  l\  Kl     II 


iiciirti'f.  I>r  iiK-s  trois  laiilcs,  liiiilfS  sii^cs  i>l  \i-rlii<'iisi'!i ,  les  ilciix  alliées 
claieiil  tle\<>les  ;  et  la  II  «lisiiine,  lille  à  la  luis  pleine  de  niàee  ,  ires|iiil  el 
lie  sens  ,  l'était  |(eut-(lie  eiinne  plus  i|u'elles .  (|iiiii(pie  a\ee  inniiis  il'u^- 
leiilalion.  Ihi  sein  de  celle  cstiinalile  lainilleje  passai  elie/  M.  I.iinhei- 

cier,  inii  ,  bien  (pilim e  d'Il^lise  el  pri''ilieal<'iir.  était  <niyanl  en  <le- 

dans  .  et  faisait  piesipie  aussi  liieii  (piil  disail.  Sa  suiiret  lui  ruIliMreiil. 
par  (les  insliiit  lions  douées  et  juduieuses,  les  juineipes  de  piile  (piils 
tioiivéreiil  dans  mon  iniir.  (!es  dignes  ^eiis  employèrenl  poui  (  el.i  des 
inovens  si  Mais,  si  discrets,  si  raisoiiiiahlos,  (]iie,  loin  de  ni'euniiyer  au 
sermon,  je  n'en  sortais  jamais  sans  être  intérieurement  totielié  et  san- 
r.iire  des  résoluli(Uis  de  liieii  >ivre.  anv(iiMdies  je  mam|uais  rarement  en 
\  pensant.  l!lie/  ma  lanle  lit  rii:ir>l  la  devoliuii  m  i  niiin.iil  iiii  peu  plus, 
parée  (pi'elle  en  faisait  un  métier,  ('.lie/  mon  maître  je  n'y  pensais  i>lns 
j.'nère.  sans  pourtant  penser  dillëreminent.  Je  ne  trouvai  point  déjeunes 
j;ens  t|ui  me  perveiiissenl.  Je  deN  ins  pidisson  ,  mais  non  liliertin. 

J'avais  doue  de  la  reli-iion  tout  ce  ([u'iin  enfant  à  l'àpe  où  j'étais  en 
pouvait  avoir.  J'en  avais  même  davanta-ie,  car  p(mrqnoi  dé^niiser  i(  i  ma 
pensée?  Mon  enfance  ne  lut  point  d'un  enfant;  je  sentis,  je  pensai  tou- 
jours en  lioinine.  Ce  n'est  (pi'eii  ^'landissant  (pie  je  suis  rentré  clans  la 
classe  ordinaire  ;  en  naissant,  j'en  elais  sorti.  L'on  riia  de  me  \oii-  me 
donner  modestement  pour  nn  prodij;e.  Soit  :  mais  (|u.nid  on  aura  Inen  ri. 
cpidn  trouve  un  enfant  (pi'à  six  ans  les  romans  attaciieiit,  intéressent, 
transportent  an  |)oini  d'en  pleurer  à  chaudes  larmes;  alors  je  sentirai 
inn  vanité  ridicule  ,  et  je  conviendrai  (jiujai  tort. 

.\insi ,  (juand  j'ai  dit  (|ii'ii  ne  laliail  point  parler  aux  enfants  de  reli- 
},'ion  si  l'on  vuidait  cjunn  jour  ils  en  eussent,  et  ([u'ils  étaient  im  a|)aliles 
de  connaître  Dieu,  même  à  notre  manière,  j'ai  tiré  mon  sentiment  de 
mes  observations  ,  non  de  ma  propre  expérience  :  je  savais  qu'elle  ne 
concluait  rien  |)our  les  antres.  Trouvez  des  Jean-Jae(]ues  Houssean  à  six 
ans,  et  parlez-leur  de  Dieu  à  sept,  je  vous  re|tonds  (|nc  vous  ne  courez 
niiciin  risque. 

On  sent .  je  crois,  qu'avoir  de  la  relif;ion  .  pour  nn  enfant,  el  même 
polir  nn  lionime,  c'est  suivre  celle  où  il  est  né.  Oiielquefois  on  en  (Me; 
rarement  on  v  ajoute  :  la  foi  (lo^mati(]ue  est  un  fruit  de  rédiuaiion. 
Outre  ce  principe  commun  ipii  m'attacliail  au  culte  de  mes  pères  ,  j'avais 
l'aversion  particulière  à  notre  ville  pour  le  catholicisme,  qu'on  muis 
donnait  pour  une  affreuse  idolâtrie,  et  dont  on  nous  peii;iiait  le  clei;ie 
sous  les  plus  noires  couleurs.  ('.(>  seiiliment  allait  si  loin  iliez  moi ,  (jii'au 
commencement  je  n'entrevoyais  jamais  le  dedan- (l'une  église,  je  ne  ren- 
contrais jamais  un  prêtre  en  surplis ,  je  n'entendais  jamais  la  soimelte 
d'une  |)rocession.  sans  nn  frémissement  de  terreur  et  d'ellroi  .  (pii  me 
ipiilla  l)ieiit(:it  dans  les  villes,  mais  (|ui  souvent  m'a  repris  dans  les  pa- 
roisses de  cainpaj;iie,    plus  senildaM«s    à    celles    m'i   je  I  ava<s   d'altonl 


52  LIS    COM  KSSIONS. 

rpioinc.  Il  est  Mai  (juc  cfllc  iniprcssioii  t'Iiiil  siii^iilii-rcim'iil  ((inliasli'c 
par  le  souvt'iiii'  dos  (.'ai'csscs  {|in'  les  cuirs  di's  cm  irons  de  (Iciicviî  loiil 
voloiilioi's  an\  ciilanls  Ac  la  \illc.  lin  mciiic  lein|ts  (|iic  la  somiclU;  du 
\iali(iiR'  me  l'aisail  |ieiir,  la  cloche  de  la  messe  cl  de  vêpres  me  rap|iclait 
lin  tlcjeimer.  un  j^oùler,  du  heurre  frais,  des  fniils,  du  lailai;!'.  I,(^  Imn 
dîner  de  M.  de  l'(inl\erre  avail  |)roduil  encoi'c  un  ^laiid  elTel.  Ainsi  je 
in'clais  aiscnicnl  cinurdi  sur  Imil  cela.  .NCin  isa};('aiil  le  |ia|iisin('  (|iic  jiar 
ses  liaisons  avec  les  aimisements  el  la  goiiiinandise,  je  m'étais  apjui- 
voisé  sans  peiiu;  avec  l'idée  d'y  vivre;  mais  celle  d'y  eiilrer  solennclle- 
menl  ne  s'élail  présentée  à  moi  qu'en  fuyant,  el  dans  un  avenir  éloigné. 
Dans  ce  momeiil  il  un  ciil  plus  nuiyn  de  [)icndie  le  (liante  :  je  vis  avec 
l'horreur  la  plus  ^iv(!  res|)ece  d'enj^anemenl  que  j'avais  pris,  et  sa  suite 
inévitable.  Les  futurs  néophytes  qiu!  j'avais  autour  de  moi  n'étaienl  pas 
projires  à  soutenir  mon  courage  par  leur  exemple,  et  je  ne  pus  mi;  dis- 
simuler qui"  la  sainte  u'iivre  «pie  j'allais  faire  n'était  au  fond  (jiie  l'action 
d'un  handit.  Tout  jeune  encore,  je  sentis  que  (jiichjue  relii^ion  (|ui  lût  la 
vraie  ,  j'allais  vendre  la  mienne  ,  el  que  .  (|naiul  même  je  choisirais  hieii, 
j'allais  au  fond  de  mon  cœur  mentir  au  Saint-Ksprit  et  mériter  le  mépris 
des  hommes.  Plus  j'v  jx'iisais,  pliisji;  m  indignais  conire  uioi-ménic;  et 
je  gémissais  du  sort  (jui  m'avait  amené  là,  comme  si  c('  sort  n'eût  j)as  été 
mon  ouvrage.  Il  v  eut  des  nKunentsoii  ces  réllexioiis  devinrent  si  foites, 
(|ue  si  j'avais  un  instant  trouvé  la  porte  ouverte,  j(!  me  serais  certaiin'- 
incut  évadé  :  mais  il  ne  me  fut  pas  possible,  et  cette  résolulion  ne  tint 
pas  non  plus  bien  fortemeut. 

Tidp  de  désirs  secrets  la  combattaient  pour  ne  la  pas  vaincre.  D'ail- 
leurs l'obslination  du  dessein  formé  de  ne  pas  retournera  (ieiiève,  la 
honte,  la  difliciilté  même  de  repasser  les  monts,  l'embarras  de  nie  voir 
loin  de  mon  pavs  sans  amis,  sans  ressources;  tout  cela  concourait  à  me 
faire  regarder  comme  un  repentir  tardif  les  remords  de  ma  conscience  : 
j'affectais  de  me  reprocher  ce  (|ue  j'avais  fait,  jionr  excuser  ce  que  j'allais 
faire.  Kn  aggravant  les  loris  du  passé,  j'en  regardais  l'aviinir  comme  une 
suite  nécessaire,  ic  ne  me  disais  pas  :  Rien  n'est  fait  encore ,  et  lu 
pen\  être  innocent  si  tu  veux;  mais  je  me  disais  :  Gémis  du  crime 
dont  tu  t'es  rendu  coupable,  etque  lu  l'es  mis  dans  la  nécessité  d'achever. 

Kn  effet,  ([uelle  rare  force  d'àine  ne  me  fallait-il  point  à  mon  âge 
pour  révo(iuer  loiil  ce  que  jusque-là  j'avais  pu  promettre  ou  laisser  es- 
pérer, pour  rompre  les  chaînes  que  je  m'étais  données,  pour  déclarer 
avec  intrépidité  que  je  voulais  rester  dans  la  religion  de  mes  pères,  an 
risque  de  tout  ce  i|ui  eu  pouvait  arriver!  Cette  vigueur  n'élail  pas  de  mon 
à"e  ,  et  il  est  peu  probable  qu'elle  eût  eu  un  heureux  succès,  bes  choses 
étaient  trop  avancées  pour  qu'on  voulût  en  avoir  le  démenti;  et  plus  ma 
résislance  eùl  été  grande,  plus,  de  manière  ou  d'autre,  on  se  fût  fait 
une  loi  de  la  suinionler. 


r\u  1 1 1    I    I  IN  m.  Il  hs 

l.e  $o|iliisnii'  i|iii  iiU'  |ici-(lil  est  celui  de  la  |)lii|iai't  ili-s  linniiiii's  ,  qui  i«(' 
|>lai^'iifnl  (le  inaii(|Ufr  (l<*  Inrcr  <|tiaii(l  il  csl  ilcja  (i°ci|i  lard  |ioiir  en  user. 
I.a  x'ilii  ni"  iKiiis  fdùlf  <|iii'  \y.\v  m>trc  laiili- ;  i-l  si  ikhis  miiiIioiis  l'-lif 
liiiijotirs  sa^cs .  rai'cnicnl  aiirii>ii>-ii(iiis  lit'Sdiii  (l'c'lrc  v<*iiiifii\.  .Mais  Jrs 
|ii'ii('liaiils  l'acilcs  a  siiiiikiiiIit  iidiis  ciitraiiiciit  sans  icsislaïu-c;  nous  cr- 
iions ailes  lenlalions  légères  iloiit  iniiis  ineprisons  le  ilan;.'ei'.  liisensilile- 
inent  nous  loinlxtns  dans  des  silualimis  iicriileuses.  dont  nous  |)ou\ions 
aiséinenl  nous  ^aranlii',  mais  dnnl  nous  ne  |Min\oiis  plus  nous  tirer  sans 
des  elïiu'ls  hei'oï(|ues  (|ui  nous  eHra\eul;  el  nous  loiulions  enliu  dans 
ral)inu> ,  en  disant  a  Dieu  :  l'onr(|uui  m'as-tu  l'ait  si  lailde?  Mais  maigre 
nous  il  répond  à  nos  consciences  :  Je  l'ai  l'ail  trop  lailde  pour  sortir  du 
^o u l'Ire  ,  parce  (|ne  je  l'ai  lait  assez  fort  |)iiui- n'y  pas  tonilter. 

Je  ne  pris  pas  précisément  la  nsidution  de  me  taire  calliolique;  mais. 
\()yanl  le  lernu'  encore  éloigne  .  je  pris  le  temps  dcî  mapprnoiscr  à  celle 
idée;  et  on  altendanl  je  me  tij;urais  (iuel(|ne  événement  imprévu  qui  nu- 
lirerail  d'eniharras.  Je  résolus,  pour  ^apner  du  temps  ,  de  iaiie  la  plus 
helle  dt-l'ense  ipiil  me  serait  pnssilde.  bientôt  ma  \anite  me  dispensa  de 
sonjjer  a  ma  resolution  ;  et  des  que  je  m  aperçus  (|ue  jemliarrassais  ijuel- 
quefois  ceux  qui  voulaient  m'inslruiro,  il  ne  m'en  fallut  pas  davantage 
pour  clierclier  à  les  lerrasser  loul  à  fait.  Je  mis  même  à  celle  entreprise 
un  zcle  liien  ridicule  ;  car.  tandis  (piils  travaillaient  sur  nnii  .  je  voulus 
tra\ailler  sur  eux.  Je  croyais  bonnement  (|u'il  ne  iallait  (|ue  les  con- 
vaincre pour  les  cnfïager  à  se  faire  prolcslants. 

Ils  ne  Irouvèrent  donc  pas  en  moi  loiit  à  fail  autant  de  facilité  quils  en 
allendaiinl  ni  du  côté  des  lumières,  ni  du  côté  de  la  volonté.  Les  |)rn- 
tcslanls  sont  f;énéralemenl  mieux  instruits  (jue  les  latiioliqucs.  (!ela  doit 
être  :  la  doctrine  des  uns  exige  la  discussion,  celle  des  autres  la  soumis- 
sion. Le  catholique  doit  adopter  la  décision  qu'on  lui  donne;  le  protes- 
tant doit  ap|)rendre  à  se  décider.  On  savait  cela;  mais  on  nattendail  ni 
de  mon  état  ni  de  mon  âge  de  grandes  dilliciillés  pour  des  gens  exercés. 
D'ailleurs  je  n'avais  point  fail  encore  ma  première  communion ,  ni  reçu 
les  instructions  qui  s'y  rapportent  :  on  le  savait  encore  ;  mais  on  ne  sa- 
vait |)as  qu'en  revanclie  j'avais  été  bien  instruit  chez  M.  l.ambercier,  el 
que  de  plus  j'avais  par  devers  moi  un  petit  magasin  fort  incommode  à 
ces  messieurs  dans  l'Histoire  de  l'Kglise  et  de  l'Kmpire,  (|ue  j  avais  ap- 
prise presque  par  cœur  chez  mon  père,  el  depuis  à  peu  près  onbiicr, 
mais  qui  nu'  revint  à  mesure  que  la  dispute  s'échauffait. 

In  vieux  prêtre,  petit,  mais  assez  vénérable,  nous  lit  en  commun  la 
première  conférence.  Celle  conférence  ctail  pour  mes  camarades  un  calé- 
chismc  plutôt  qu'une  controverse,  et  il  avait  plus  à  faire  à  les  instruire 
qu'à  résoudre  leurs  objections.  11  n'en  fui  pas  de  même  avec  moi.  Ouand 
mon  tour  vint,  je  l'arrêtai  sur  tout;  je  ne  lui  sauvai  pas  une  des  difli- 
cullés  qui-  ji'  pus  lui  faire.  Cela  renrlit  la  conférence  forl  longue  et  fort 


54  I.KS  CONFESSIONS. 

ciiMUM'iisc  |i(iiir  les  assistants.  Mon  vieux  prrirc  jtailait  Itcancoiip,  s'i'- 
(.iiaull'ait,  l)attait  la  campagne,  et  se  lirait  d'ailaire  en  disant  iju'il  n'en- 
tendait pas  bien  le  français.  Le  lendemain,  do  peur  que  mes  indiscrètes 
objections  ne  scandalisassent  mes  camarades,  on  me  mit  à  part  dans  une 
autre  cbanibn;  avec  un  antre  ])rètre,  j)liis  jeune,  beau  parleur,  e'est-a- 
diie  faiseur  de  lonjj,ues  plirases,  et  content  de  lui  si  jamais  doeleur  le 
fut.  Je  ne  me  laissai  pourtant  pas  trop  subjuguer  à  sa  mine  imposante  ; 
et,  sentant  (|u"après  tout  je  faisais  ma  tàclie,  je  me  mis  à  lui  répondre 
avec  assez  dassurance,  et  à  le  bourrer  par-ci  par-là  du  mieux  (jne  je 
pus.  Il  croyait  m'assommer  avec  saint  Augustin,  saint  (irégoin"  et  les 
autres  Pères,  et  il  trouvait,  avec  une  surprise  incroyable,  que  je  maniais 
tous  ces  Pères-là  prcscjue  aussi  légèrement  qiu'  lui  :  ce  n'était  pas  que  je; 
les  eusse  jamais  lus,  ni  lui  peut-être;  mais  jeu  avais  retenu  l)eancou|> 
de  passages  tirés  de  mon  le  Sueur;  et  sitôt  qu'il  m'en  citait  un,  sans  dis- 
puter sur  la  citation,  je  lui  ripostais  par  un  antre  du  morne  Père,  et  qui 
souvent  l'embarrassait  beaucoup.  11  l'emportait  pourtant  à  la  fin,  par 
deux  raisons  :  l'une,  qu'il  était  le  plus  fort,  et  que,  me  sentant  pour 
ainsi  dire  à  sa  merci,  je  jugeais  très-bien,  quelque  jeune  que  je  fusse, 
qu'il  ne  fallait  pas  le  pousser  à  bout  ;  car  je  voyais  assez  que  le  vieux  petit 
prêtre  n'avait  pris  on  amitié  ni  mon  érudition  ni  nmi  :  l'antre  raison 
était  que  le  jeune  avait  do  l'étude  et  que  je  n'en  avais  point.  (>ola  faisait 
qu'il  mettait  dans  sa  manière  d'argumenter  une  méthode  que  je  ne  pou- 
vais pas  suivre,  et  que,  sitôt  qu'il  se  sentait  pressé  d'une  objection  impré- 
vue, il  la  remettait  an  lendemain,  disant  que  je  sortais  du  sujet  présent. 
Il  rejetait  même  quelquefois  toutes  mes  citations,  soutenant  qu'elles 
étaient  fausses;  et,  s'offrant  à  m'aller  chercher  le  livre,  me  déliait  de  les 
y  trouver.  II  sentait  qu'il  ne  risquait  pas  grand'chose,  et  qu'avec  tonte 
mon  érudition  d'emprunt,  j'étais  trop  pou  exercé  à  manier  les  livres,  et 
trop  [)eu  latiniste  pour  trouver  un  passage  dans  un  gros  volume,  quand 
même  jo  serais  assuré  qu'il  y  est.  Je  le  soupçonne  même  d'avoir  usé  de 
l'intidélité  dont  il  accusait  les  ministres,  et  d'avoir  fabriqué  quelquefois 
des  passages  pour  se  tirer  d'une  objection  qui  l'incommodait. 

Tamiis  que  duraient  ces  petites  ergoteri(>s,  et  que  les  jours  se  passaient 
à  disputer,  à  marmotter  des  prières,  et  à  faire  le  vaurien,  il  m'arriva  une 
petite  vilaine  aventure  assez  dégoûtante,  et  qui  faillit  même  à  tourner 
tort  mal  pour  moi. 

11  n'y  a  [)oint  d'âme  si  vile  et  de  cœur  si  barbare  qui  no  soit  suscep- 
tible de  quelque  sorte  d'attachement.  L'un  de  ces  deux  bandits  qui  s<" 
disaient  Mores  me  prit  on  affection.  Il  m'accostait  volontiers,  causait 
avec  moi  dans  son  baragouin  franc,  nu^,  rendait  de  petits  services,  me  fai- 
sait part  quelquefois  de  sa  portion  à  table,  et  me  donnait  surtout  de  fré- 
(|uenls  baisers  avec  une  ardeur  (|ui  m'était  tort  incommode.  Ouelipie 
olïidi  (|no  j'eusse  naturollc'ment  do  c(^  visage  de  pain  d'epiee  oriK'  d'uni' 


l'MM  II    I    I  i\  lii:  Il  .vt 

iMiii^iic  li.ilafri',  il  ili'  <•!•  iv;;artl  allniin-  i|iii  si-iiililail  |>lii(ri(  furieux  iiin- 
Ifinlif,  j  l'iuliiiais  «-fs  liaiscrs  ••ii  nu-  disaiil  i-n  iiKii-iiièinc  :  l.c  iiaiiMT 
lioniiiic  a  itiiivu  |ioiir  iium  une  aiiiilie  l)ieii  \ive;  j'aurais  Iml  de  le  le- 
luiler.  Il  passait  par  (lej^iés  a  des  inaiiieres  plus  lilues,  et  me  tenait  unei- 
ipielois  de  si  siii}:idieis  propos.  i|ue  je  «rusais  (|ue  la  lèle  lui  axait  tourné. 
(  u  soir  il  xoulut  \(>uir  eouelier  a\ee  moi;  je  ni  v  opposai,  disant  iine 
mon  lit  était  trop  petit.  Il  me  pressa  d'aller  dans  le  sien;  je  le  refusai 
encore  :  ear  ce  inisérahli*  était  si  uialprnpre  el  pu.iil  >i  liul  le  l.iliae  mâ- 
ché, (|u'il  me  faisait  mal  au  eo'ur. 

Le  ieudeniaiu,  d'assez,  lion  matin,  nous  étions  Ions  deux  seuls  dans 
la  salle  d'assemhlée;  il  recommença  ses  caresses,  mais  avec  des  mouve- 
ments si  violents,  qu'il  eu  elail  effrayant.  Kniin  il  mmiIiiI  pisMi  par 
degrés  aux  privantes  les  plus  elio(|uantes.  et  me  forcer,  en  disposant  de 
ma  main,  d  en  faire  aiilaiit.  Je  me  de^a^eai  im|ietueusemeul  en  p(uissanl 
lin  cri  el  faisant  un  saut  eu  arrière;  et,  sans  mar(|uer  ni  indij;uation  ni 
colère,  car  je  n'axais  pas  la  moindre  idée  de  ce  dont  il  saj^issait,  j'exi)ri- 
mai  ma  surprise  el  mou  (h'^oùt  avec  tant  d'énerj,'ie,  (pTil  me  laissa  là  : 
mais  tandis  (|u°il  aciievail  de  se  démener,  je  vis  partir  vers  la  ciieminée 
et  tomber  à  terre  je  ne  sais  i|uiii  de  gluant  et  de  Idaïuliàire  (|iii  me  lit 
soulever  le  cœur.  Je  m'élançai  sur  le  ltale<m,  plus  ému,  jdiis  Irouldé, 
plus  effrayé  même  (|ue  je  ne  l'avais  été  de  ma  \  ie.  il  prêt  à  me  Iriuner  mal. 

Je  lie  pouvais  compreiidie  ce  (|u  avait  ce  malheureux  ;  je  le  crus  atteint 
du  haut  mal,  ou  de  (|uelqne  autre  frénésie  encore  |)Ius  lerrihle;  et  véri- 
tahlement  je  ne  sache  rien  de  plus  hideux  à  voir  pour  (luehpi'ini  de 
sauu'-froid  (jne  cet  obscène  et  saie  maintien,  et  ce  visage  affreux  eiillamiiié 
de  la  plus  brutale  concupiscence.  Je  n'ai  jamais  vu  d'autre  homme  eu 
pareil  état;  mais  si  nous  sommes  ainsi  près  des  femmes,  il  faut  qu'elles 
aient  les  yeux  bien  fascinés  pour  ne  pas  nous  prendre  en  horreur. 

Je  n'eus  rien  de  plus  pressé  que  daller  conter  à  tout  ie  monde  ce  qui 
venait  de  m'arriver.  Notre  vieille  inlendaiile  me  dit  de  me  taire;  mais  je 
vis  que  cette  histoire  l'avait  fort  affectée,  el  je  l'entendais  grommeler 
entre  ses  dents  :  Can  maledet  I  hnilta  beslia  !  (^Miime  je  ne  comprenais  pas 
pour([uoi  je  devais  me  taire,  j'allai  toujours  mon  train  malgré  la  di-fense. 
el  je  bavardai  tant,  que  le  lendemain  un  des  administrateurs  vint  de  bon 
malin  m'adresser  une  mercuriale  assez  vive,  m'accnsaiil  de  commettre 
l'honneur  d"uiu>  maison  sainte,  et  de  faire  beaucoup  de  bruit  pour  |>eu 
de  mal. 

il  prolongea  sa  censure  en  nrcxpliqiianl  beaucoup  de  choses  que  j'i- 
gnorais, mais  ((u'il  ne  croyait  pas  m'appieiidre.  persuade  que  je  m'étais 
défendu  saeliaiit  ce  qu'on  me  voulait,  mais  nv  voulant  pas  consentir.  Il 
me  dit  gravement  que  c'était  une  leuvre  défendue  comme  la  paillardise, 
mais  dont  au  reste  rinlenlion  n'était  j)as  |ilus  offensante  pour  la  personne 
qui  en  était  l'objet,  et  rpi'il   u'v  avait  pas  de  ipioi  s'irriter  si   lort  |»oui 


Mi  I.KS  CCtM' ISSIONS. 

avoir  ('■l(-  trouve-  aiinalilc.  Il  nie  dit  sans  détour  (pic  liii-niiMiio,  dans  sa 
ji'unosse,  avait  en  le  même  lionnenr,  et  qu'ayant  été  surpris  hors  d'état 
de  l'aire  résistance,  il  n'avait  rien  trouvé  là  de  si  cruel.  Il  poussa  Timpu- 
dence  jusqu'à  se  servir  des  propres  termes;  et,  s'imaginant  ([ne  la  lause 
de  ma  résistance  était  la  crainte  de  la  douleur,  il  m'assLira  que  cette 
crainte  était  vaine,  et  ((n'il  ne  fallait  pas  s'alarmer  de  rien. 

J'écoutais  cet  inl'àme  avec  un  étonnenuMit  d'autant  plus  grand,  (|u'il  ne 
parlait  point  pour  lui-même;  il  semhlail  ne  m'inslruire  que  pour  mon 
bien.  Son  discours  lui  |)araissait  si  simple,  qu'il  n'avait  pas  même  cher- 
ché le  secret  du  tête-à-tête  ;  et  nous  avions  en  tiers  un  ecclésiasli(|iie  que 
tout  cela  n'elïaronchait  pas  pins  que  lui.  (Jet  air  naturel  m'en  imposa 
li'llement,  ([ue  j'en  vins  à  croire  que  c'était  sans  doute  un  usage  admis 
dans  le  monde,  et  dont  je  n'avais  pas  en  plus  tôt  occasion  d'être  instruit, 
delà  lit  ([ue  je  l'écoulai  sans  colèi'c,  mais  non  sans  dégoût.  L'image  de  ce 
(|ui  m'était  arrive,  mais  suitout  de  ce  que  j'axais  vu,  restait  si  fortement 
empreinte  dans  ma  mémoire,  (ju'en  y  pensant  le  cœur  me  soulevait  en- 
core. Sans  que  j'en  susse  davantage,  l'aversion  de  la  chose  s'étendit  à 
l'apologiste;  et  je  ne  pus  me  contraindre  assez  pour  qu'il  ne  vit  pas  le 
mauvais  ellet  de  ses  leçons.  Il  me  huu  a  nu  regard  peu  caressant,  et  dès 
lors  il  n'épargna  rien  pour  me  rendre  le  séjour  de  l'hospice  désagréable. 
Il  y  par\int  si  bien,  que,  n'apercevant  pour  en  sortir  (ju'une  seule  voie, 
je  m'empressai  de  la  prendre,  autant  que  jusque-là  je  m'étais  efforcé  de 
l'éloigner. 

Cette  a\(Miture  me  mit  pour  l'avenir  à  couvert  des  entreprises  des  clie- 
xaliers  île  la  manchette  ;  et  la  vue  des  gens  qui  passaient  |)our  en  être  me 
rappelant  l'air  et  les  gestes  de  mon  effroyable  More,  m'a  toujours  in- 
spiré tant  (riiiurenr.  (|ue  j'avais  peine  à  la  cacher.  An  contraire,  les  fem- 
mes gagnèrent  beaucoup  dans  mon  esjjrit  à  cette  comparaison  :  il  me 
semblait  cpie  je  leur  devais  en  tendresse  de  sentiments,  en  hmnmage  de 
ma  personne,  la  it'paralion  des  offenses  de  mon  sexe;  et  la  plus  laide 
guenon  devenait  à  mes  yen\  un  objet  adorable,  jiar  le  souvenir  de  ce 
fau\  Africain. 

l'our  lui,  je  ne  sais  ce  (ju'on  put  lui  dire;  il  ne  me  parut  pas  (|ue, 
excepte  la  danu:  boreuza,  personne  le  vit  de  plus  mauvais  (eil  qu'aiiiiaïa- 
xant.  (lepeiulanl  il  ne  m'accosta  ni  ne  me  parla  plus.  Huit  jours  après, 
il  lut  baptisé  en  grande  cérémonie  ,  cl  habillé  de  blanc  de  la  tête  aux 
jiicds  ,  pour  représenter  la  candeur  de  son  âme  régénérée.  Le  lendemain 
il  sortit  de  l'hospice  ,  et  je  ne  l'ai  jamais  revu. 

Mon  tour  \int  un  mois  ajirès  ;  car  il  fallut  l(Uit  ce  temps-là  pour  don- 
ner il  mes  directeurs  l'houneur  d'une  coii\ersion  diflicile,  et  l'on  me  lit 
))asseren  revue  tous  les  dogmes,  pour  triompher  de  ma  iiiuivelle  docilité. 

Kniin,  snriisammeiit  iiislinit  et  suflisammeut  disposé  au  gré  de  mes 
maîtres  ,   je  ln>  mciie  prucessioniiellenu'iit  à  1  église  métropolitaine  de 


l'MMIl     l      M\  Kl     II 


fn 


Sainl-Ji'an  |>nnr  y  fairi-  iiiic  alijiiralinn  solciincllo  cl  rcrcvoir  li»s  acrp»- 
soirt's  (In  l)a|tlrinr  ,  i|ii()ii]iriin  iir  nir  ri'lia|ilis;il  pas  rri'lli'incnl  :  mai< 
«•iiiiimc  Cl"  sont  à  |>i'n  [très  li's  inrini--  ccrcinonu-s.  cela  sert  a  iirr-inadcr 
an  |)cn|)lf  (|nf  les  |ii'<il('slaiits  ne  siinl  pas  rlirrlii'iis.  J'cl.iis  rr\<''ln  «l'nin- 
«•orlaino  toIm'  «îrisc  ■lariiic  de  l)ran(l(^lii>nrj;s  lilancs  ,  ri  (Irslinrc  pour  cps 
sorics  d'orcasions.   hciiv  Imninirs  |)iii'laii'nl ,  ilcNanI  l't  diM'rii'rf'  moi,  dfs 


^Uf".  .**•  7 


liassins  de  cuivre  snr  Icsqncls  ils  fiap|>aii  ni  avec  une  ricf,  ol  on  rliaciin 
niellait  son  aunif'ino  au  ftrc  de  sa  dévotion  ou  de  i'inlérêt  qu'il  prenail  an 
nouveau  converti.  Kniin  rien  du  faslc  catholique  ne  fut  omis  pour  rendre 
la  solennité  iilns  éililiaiilc  pour  le  |>nl>lic,  el  |»lns  Immilianle  pour  moi. 
il  n'y  eut  que  lliahit  blanc  qui  in"eùl  été  fort  utile,  et  qu'on  ne  me 
donna  pas  comme  au  More  ,  attendu  que  je  n'avais  pas  l'honneur  d'être 
Juif. 

(!e  111  fut  |>as  tout  :  il  fallut  ensuite  aller  à  l'inquisition  recevoir  Tah- 
soluliou  (lu  crime  d  hérésie  .  et  rentrer  dans  le  sein  de  l'Kglise  avec  la 
même  cérémonie  à  laquelle  Henri  IV  fut  soumis  par  son  anihassadeur. 
I.'air  (t  les  manières  du  très-révérend  père  inquisiteur  n'étaient  pas 
propres  a  dissiper  la  terreur  secr(le  fpii  m'avait  saisi  en  entrant  dans  celte 
maison.  .\|)res  plusieurs  (|iiestions  sur  ma  foi,  sur  mon  état,  sur  ma  l'a- 
nnlle.  il  me  demanda  hrusquement  si  ma  mère  était  damnée.  L'effroi 
me  lit  réprimer  le  premier  mouvement  de  mon  indignation;  je  me  con- 


riS  ll'.S   C.ONF  F.SSIONS. 

Iciihii  (If  rt'pnndri'  (juc  je  \(ml;iis  ('S|)('r('r  (|ii"('ll('  ne  IClail  pas,  cl  qui; 
ilit'ii  avail  pu  1  l'claiicr  a  sa  (Icrnicrc  liciirc.  \.v  iiuiiiic  se  lui  ,  uiais  il  lil 
une  grimace  qui  ui^  nie  [larnl  [idiiil  liii  Inul   un  si|^ui'  d'approljation. 

Tout  cela  l'ail ,  au  niouicnt  où  je  pensais  èiro  eulin  ])lacé  selon  mes 
espérances,  ou  me  mil  à  la  i)orle  avec  un  peu  plus  de  viu^l  lianes  en 
pi'lilc  nuiuuaic  (|u"avait  prodnils  nia  qnèlc.  On  me  rccouiuiauda  de  vivre 
eu  luin  cliri'licn  ,  d'èlre  lidcle  à  la  ^ràce  ;  on  me  sonliaila  liniinr  i'iuhiue, 
on  ferma  sur  moi  la  poile  ,  et  loul  disparul. 

Ainsi  s'éclipsèrent  en  un  instant  tontes  mes  fjjrandes  espérances,  et  il 
ne  nu'  l'csla  de  la  démarche  intéressée  que  je  venais  de  faire,  (|ue  le  sou- 
venir da\oir  été  apostat  '  cl  dupe  tout  à  la  fois.  11  est  aisé  de  jn^er  (|nelle 
l>rus(ine  révolnliou  dut  se  faire  dans  mes  idées,  lorsque  de  mes  brillants 
|)rojets  de  fortune  je  me  vis  tomber  dans  la  plus  complète  misère  ,  et 
qu'après  avoir  délibéré  le  matin  sur  le  choix  du  palais  que  j'habiterais  , 
je  me  vis  le  soir  réduit  à  coucher  dans  la  rue.  On  croira  que  je  commen- 
(^-ai  par  me  livrer  à  un  désespoir  d'autant  plus  cruel  que  le  reji;ret  de  mes 
fautes  devait  s'irriter,  en  me  reprochant  que  tout  mon  malheur  était 
mon  ouvrage.  Rien  de  tout  cela.  Je  venais  pour  la  première  fois  de  ma 
vie  d'être  enfermé  pendant  plus  de  deux  mois.  Le  premier  sentiment  que 
je  goûtai  fut  celui  de  la  liberté  que  j'avais  recouvrée.  Après  un  long  es- 
clavage, redevenu  maître  de  moi-même  et  de  mes  actions,  je  me  voyais 
au  milieu  d'une  grande  ville  abondante  en  ressources,  pleine  de  gens 
de  condition  ,  dont  mes  talents  et  mon  mérite  ne  pouvaient  man- 
quer de  me  faire  accueillir  sitôt  que  j'en  serais  connu.  J'avais  de  plus 
tout  le  temps  d'attendre,  et  vingt  francs  que  j'avais  dans  ma  poche  me 
semblaient  un  trésor  qui  ne  pouvait  s'épuiser.  J'en  pouvais  disposer  à 
mon  gré  ,  sans  rendre  compte  à  personne.  C'était  la  première  fois  que 
je  m'étais  vu  si  riche.  Loin  de  me  livrer  au  découragement  et  aux  lar- 
mes, je  ne  fis  que  changer  d'espérances,  et  l'amour-propre  n'y  perdit 
rien.  Jamais  je  ne  me  sentis  tant  de  conliance  et  de  sécurité  :  je  croyais 
déjà  ma  i'cutune  faite,  et  j(;  trouvais  beau  de  n'en  avoir  l'obligation  qu'à 
moi  seul. 

La  première  chose  que  je  fis  fut  de  satisfaire  ma  curiosité  en  parcourant 
toute  la  ville,  ipiand  ce  n'eût  été  que  pour  faire  un  acte  de  ma  liberté.  J'al- 
lai voir  monter  la  garde;  les  insiruments  militaires  me  plaisaient  beau- 
coup. Je  suivis  des  piocessions;  j'aimais  le  faux-bourdon  des  prêtres.  J'allai 
voir  le  palais  du  roi  :  j'en  approchais  avec  crainte;  mais  voyant  d'autres 
gens  entrer,  je  fis  comme  eux  ;  on  me  laissa  faire.  Peut-être  dus-je  cette 
grâce  au  ])clit  paquet  que  j'avais  sous  le  bras.  Quoi  ([u'il  en  soit ,  je  con- 
çus une  grande  opinion  de  nmi-inéme  en  mc!  lrou\ant  dans  ce  palais; 


'  Rousseau  l'Iail  à  peine  âgé  de  seize  ans;  il  en  a\,iil  i|n.'ii'.inli'  lor^i|n'il  rrnli.i  (l.in<  l.i  reli 
iiou  de  ses  pères,  pn'iend.nni  rpi'on  il<'\.iil  IdiijdMrs  r-r-lrr  i\,\n<  ri<llr  mi  l'un  il.iil  ni-. 


l'A  II  t  1 1     I .  M  \  II I    I  I  r,9 

ticj.t  je  iii'i'ii  remaniais  |ti'i-s(|(i<'  (oiiiiih-  un  lialiilaiil.  Kiiliii,  a  riiirc  tl'al- 
liT  ft  \i-iiir,  je  me  lassai  ;  j'a\ais  laiiii  ,  il  Taisait  cliaiitl  :  j'cnlrai  clir/ 
une  inairliatiilcilc  laitage;  un  nit-  (Iniiiia  de  la  ^iiitaa,  ilii  lait  (aille;  i-l 
a\cc  tlfiu  gi'issos  tlu  ci'l  cvrcllcnl  |iaiii  dr  l'iriiinnl ,  <|iiu  j'aime  plus  i|n'uii- 
t'iiii  autre,  je  lis  |)(Uir  mes  riiii|  ou  si\  mius  um  ile>  lHm>  iliiiers  (|ue  j'aie 
laits  (le  mes  jours. 

Il  lallut  (liercliei-  un  ^ite.  ('.(uiime  je  suNais  déjà  assez  de  piéinoiitais 
|M>ui  me  lairo  entendre  .  il  ne  lut  pas  dillieilu  à  trouver,  et  j'eus  la  pru- 
dence de  le  choisir  plus  selon  ma  lioiirse  (|ue  selon  mon  ;^oùt.  Ou  m'en- 
seigna ilaiis  la  rue  du  l*ù  la  leuime  d'un  soldat  (|ui  retirait  a  un  sou  par 
nuit  lies  domesli(|ues  luus  de  service.  Je  trouvai  clie/.  elle  nu  ^raliat 
Mlle,  ri  je  in'v  ctaldis.  Mlle  ctail  jeune  il  MouM'lleiMeiit  mariée,  i|uoi- 
cpielle  eiil  déjà  cin(|  ou  si\  enlauls.  Nous  coneliàmes  tous  ilaus  la  même 
cliamluf,  la  mi-re,  les  enlanls.  les  lioles  ;  et  cela  dura  do  cette  layon 
laiil(|ueje  restai  chez  elle.  Au  (leinemant  celait  une  Luiinc  feiniiic,  ju- 
rant comme  un  charretier,  toujours  déhruilléc  et  décoiffée,  mais  douce 
de  cd'ur,  oflicieuse,  (|ui  me   prit  en  amitié,  et  qui  même  me  fut  utile. 

Je  passai  plusieurs  jours  à  me  livrer  uni){uement  an  pl.iisir  de  1  indé- 
pendance et  de  la  curiosité.  J'allais  errant  dedans  et  dehors  la  ville,  fure- 
tant, visitant  tout  ce  ({ui  me  paraissait  curieux  et  nouveau;  et  tout  l'était 
|)our  un  jeune  homme  sortant  de  sa  niche,  qui  n'avait  jamais  vu  de  capi- 
tale. Jetais  surtout  fort  exact  à  faire  ma  cour,  et  j'assistais  réjjjnlièrement 
tous  les  matins  à  la  messe  du  roi.  Je  trouvais  beau  de  me  voir  dans  la 
même  chapelle  avec  ce  prince  et  sa  suite  :  mais  ma  passion  pour  la  mu- 
sique, qui  commenvail  !>  se  déclarer,  avait  plus  de  part  à  mon  assiduité 
que  la  [tompe  de  la  cour,  qui,  bientôt  vue,  et  toujours  la  même,  ne  frappe 
pas  longtemps.  Le  roi  de  Sardaigne  avait  alors  la  meilleure  symphonie  de 
l'Kurope.  Somis.  Desjardins,  les  Be/nzzi,  y  brillaient  allernativemenl.  Il 
n  l'ii  fallait  pas  tant  pour  attiier  un  jeune  homme  que  le  jeu  du  moindre 
instrument,  pourvu  ([u'il  lût  juste,  transportail  daise.  Du  reste,  je  n'a- 
vais |)onr  la  magniliceuce  ([ui  frappait  mes  yeux  ([u'une  admiration  stu- 
pide  et  sans  convoitise,  l.a  seule  chose  qui  m'intéressât  dans  tout  l'éclat 
de  la  cour  était  de  voir  s'il  n'y  aurait  point  la  (|uelque  jeune  princesse 
qui  méritât  mon  hommage,  et  avec  laquelle  je  pusse  faire  un  roman. 

Je  faillis  en  commencer  un  dans  un  état  moins  brillant,  mais  où,  si  je 
l'eusse  mis  à  lîn,  j'aurais  trouvé  des  plaisirs  mille  lois  plus  délicieux. 

Quoique  je  vécusse  avec  beaucoup  d'économie,  ma  bourse  insensible- 
ment s'épuisait.  Cette  économie,  au  reste,  était  moins  l'effet  de  la  pru- 
ilence  que  d'une  simplicité  de  goût  que  même  aujourd'hui  l'usage  des 
grandes  tables  n'a  point  altérée.  Je  ne  connaissais  pas,  et  je  ne  connais 
|tas  encore,  de  meilleure  chère  (|ue  celle  d'un  repas  rusticjue.  Avec  du 
laitage,  des  œufs,  des  herbes,  du  fromage,  du  pain  bis  et  du  vin  pas- 
sable, ou  est  toujours  sur  de  me  bien  régaler;  mon  bon  appétit  fera  le 


lit»  I.KS   CO.NKKSSIO.NS. 

reste  (|ii;iiul  un  luaide  tl'liùlul  et  des  la(|uais  aiiluiif  de  moi  ne  nie  rassa- 
sieront pas  de  leur  inipoitun  aspect.  Je  taisais  alors  de  heaneouj)  meil- 
leurs repas  îivec  six  ou  sept  sous  de  dépense,  que  je  ne  les  ai  laits  depuis 
à  six  ou  sept  francs.  J'étais  donc  sobre,  faute  d'ctic  tiMilé  de  ne  pas  l'être  : 
encore  ai-je  tort  d'ajUM'Ier  tout  cela  sobriété,  car  j'y  mellais  toute  la  sen- 
sualité possihlii.  Mes  i»oires,  ma  ^iuncà,  mon  iromage,  mes  prisses,  et 
<iueli|iies  ven'es  d'un  ^ros  vin  dt;  Montl'errat  à  couper  par  tranches,  nu; 
rendaient  le  plus  heureux  des  gourmands.  Mais  encore  avec  tout  cela 
pouvait-on  voir  la  lin  i\c  vinj^t  livres,  (l'était  ce  ([iie  j'apercevais  i)lns  sen- 
siblement th;  jour  en  jour;  et,  malj'ré  l'étourderie  de  mon  à^i;,  mon  in- 
([uiétude  sur  l'avenii'  alla  bientôt  jusqu'à  l'elTroi.  De  tous  mes  châteaux 
en  Espai^ne  il  ne  me  resta  (|ue  celui  de  trouver  une  occupation  (]ui  me 
lit  vivre;  iMicore  n'élait-il  pas  facile  a  l'éaliser.  Je  songeai  à  mon  ancien 
métier  ;  mais  je  ne  le  savais  pas  assez  pour  aller  travailler  chez  un  nuiître, 
et  les  maîtres  même  n'abondaient  pas  à  Turin.  Je  pris  donc,  en  atten- 
dant mieux,  le  parti  d'aller  m'ofirir  de  bouti(|ue  en  bouti(|Me  pour  graver 
un  chiffre  ou  des  armes  sur  de  la  vaisselle,  espérant  tenter  les  gens  par 
le  bon  marché,  en  me  mettant  à  leur  discrétion.  Cet  expédient  ne  fut  pas 
fort  heureux.  Je  fus  presque  partout  éconduit  ;  et  ce  que  je  trouvais  à  faire 
était  si  peu  de  chose,  ([u'à  peine  y  gagnai-je  (|Mel(jues  repas.  In  jour 
cependant,  passant  d'assez  bon  matin  dans  la  Contra  nova,  je  vis,  à  tra- 
vers les  vitres  d'un  comptoir,  une  jeune  marchande  de  si  bonne  grâce 
el  d'un  air  si  attirant,  que,  malgré  ma  timidité  près  des  dames,  je  n'hé- 
sitai pas  d'entrer,  el  de  lui  offrir  mon  jietit  talent.  Elle  ne  me  rebuta 
point,  me  lit  asseoir,  conter  ma  petite  histoire,  nu'  plaignit,  me  dit  d"a- 
voir  bon  courage,  et  que  les  bons  chrétiens  ne  m'abandonneraient  pas; 
puis,  tandis  qu'elle  envoyait  chercher  chez  un  orfèvre  du  voisinage 
les  outils  dont  j'avais  dit  avoir  besoin,  elle  monta  dans  sa  cuisine,  et 
m'ap[)(uta  elle-même  à  déjeuner.  Ce  début  me  parut  de  bon  augure; 
la  suite  ne  le  démentit  pas.  Elle  parut  contente  de  mon  petit  travail,  en- 
core plus  de  mon  petit  babil  quand  je  me  fus  un  peu  rassuré  :  car  elle 
était  brillante  el  parée;  et,  malgré  son  air  gracieux,  cet  éclat  m'en  avait 
iujposé.  Mais  son  accueil  plein  de  bonté,  son  ton  compatissant,  ses  ma- 
nières douces  et  caressantes,  me  mirent  bientôt  à  mon  aise.  Je  vis  que  je 
réussissais,  et  cela  me  fit  réussir  davantage.  Mais  ([uoifjue  Italienne,  et 
trop  jolie  pour  n'être  pas  un  peu  coquette,  elle  était  pourtant  si  modeste, 
et  moi  si  timide,  qu'il  était  difficile  que  cela  vînt  sitôt  à  bien.  On  ne  nous 
laissa  pas  le  temps  d'achever  l'aventure.  Je  ne  m'en  rajipelle  qu'avec 
plus  de  charmes  les  courts  moments  ([ue  j'ai  passt'S  aupiès  d'elle  ;  et  je 
puis  dire  y  avoir  goûté  dans  leurs  prémices  les  plus  doux  ainsi  que  les 
plus  purs  plaisirs  de  l'amour. 

C'était  une  brune  extrêmement  pi(iuanle,  mais  dont  le  bon  naturel 
peint  sur  son  joli  visage  rendait  la  vixaeité  toueliaulc.  l'.lle  s"ap|)elail  ma- 


i-\i(  I  u   I    I  i\  m    II 


«•1 


itaine  HmsIIc.  Son  mari,  |iliis  a^i-  i|ii  iIIl'  vi  |M^sal)li'iiii-iil  j  ilmix,  la  lai>- 
sail,  (liiraiil  si's  >o\a^fS,  sous  la  };.titli'  d  un  (■oiimiii>  Iioj)  iiiaiis'-atir  |ioiu 
i>tr(>  S('>iliiisaiit.  cl  i|iii  ne  laissait  pas  ({'.iNoir  |ioiii'  son  ('oiii|ilc  des  |ii'i-Iimi 
(ions,  <|ii'il  lie  iiioiilrail  \nù'iv  i\\\e  par  sa  iiianvaisi-  liiiiiiiiii .  Il  iii  pril 
liiMiicoiip  i-oiili'i'  moi,  (|iioii|ii('  j'aimassi'  à  ri-ntciiili'f  iniicr  ilr  l.i  lliilt.-, 
iloiil  il  jotiail  a>s('/.  Iiicii.  (le  iioiimI  l!^i>llir  ^lo^n.ut  lonjoius  (|iiaii<l  il  me 
vdvail  fiiln  r  dic^  sa  dame  :  il  me  traitait  avec  un  dédain  ipiCllf  lui  ruii- 
duit  liien.  Il  semMait  iiièiiu'  (iircllc  se  |dnt,  pour  li*  lourtuculcr,  à  iiir 
rart'ssi'r  on  sa  lU'i'scnrf;  l't  fi'lti'  sorte  de  M'tijieaiu'e,  (|iioi<|ne  Tort  de  mon 


L.JjiArTAl.;^ 


j;oiil,  iL-nt  été  bien  jjIus  dans  le  léte-a-létc.  Mais  elle  ne  la  poussait  pas 
jusi|ue-là,  on  du  moins  ce  n'élail  pas  de  la  même  manière.  Soil  qu'elle 
me  l^ou^àl  trop  jeune,  soil  ([u'elle  ne  sut  point  faire  les  a\ances,  soil 
qu'elle  voninl  sérieusement  être  sa^e,  elli'  a\ait  alors  une  sorte  de  ré- 
serve ([ni  n'était  pas  repoussanle,  mais  (|ui  nrinlimidail  sans  que  je  susse 
pourquoi.  (Juoiqne  je  ne  me  senlisse  pas  pour  elle  ce  respect  aussi  \ra! 
que  lendre  que  j'a\ais  pour  madame  de  Warens.  je  me  sentais  plus  de 


1!^  I.KS   CONKKSSIONS. 

rritiiito  et  bien  moins  de  l'aiiiiliarité.  J'ôlais  i'ml)arrass(''.  Iromblaiil  ;  je 
n'osais  la  ri'f;aitler,  je  n'osais  respirer  auprès  d'elhî  ;  eependanl  je  erai- 
t;nais  plus  <|iie  la  iiioil  de  iiTen  él(iij;iier.  Je  d(''Mirais  d'un  (eil  avide  toul 
ee  (|ue  je  pouvais  regarder  sans  èlre  a|)eri,'u,  les  Heurs  de  sa  robe,  le  bout 
de  son  joli  pied,  l'iulervalb;  d'un  bras  ferme  et  biaiie  ([ui  paraissait  entre 
son  gant  et  sa  mancbetle,  et  eelui  qui  se  faisait  (iuel(|uei'ois  entre  son 
tour  de  gorge  et  son  mouchoir.  Chaque  objet  ajoutait  à  limpressioii 
lies  autres.  A  forée  di;  regarder  ee  (|ue  je  pouvais  voir  et  même  au  delà, 
mes  yeux  se  troublaient,  ma  poitrine  s'oppressait;  ma  respiration,  d'in- 
stant on  instant  plus  embarrassée,  me  donnait  beaucoup  de  piiiiu!  à  gou- 
verner, et  tout  ee  (pu.'  j(;  pouvais  faire  était  de  liler  sans  biiiit  des  sou- 
[lirs  f(trt  incomuKides  dans  le  silence  où  nous  étions  assez  souvent. 
Heureusement  niadaun;  Basile,  occupée  à  sou  ouvrage,  ne  s'en  apercevait 
pas,  à  ce  qu'il  me  semblait.  Cependant  je  voyais  quelquefois,  ])ar  une 
sorte  de  sympathie,  son  liehu  se  rentier  assez  fréquemment.  Ce  dange- 
reux spectacle  achevait  de  me  perdre;  et  quand  j'étais  prêt  à  céder  à 
mon  transport,  elle  m'adressait  qnel([ue  nu)l  d'un  ton  tranquille,  qui  me 
faisait  rentrer  en  moi-même  à  l'instant. 

Je  la  vis  plusieurs  fois  seule  de  cette  manière,  sans  que  jamais  un  mot, 
un  geste,  un  regard  mènui  trop  expressif,  marquât  entre  nous  la  moindre 
iril(  Iligenee.  (]et  étal,  très-tourmentant  pour  moi,  f.iisait  cependant  mes 
délices,  et  à  peine  dans  la  simplicité  de  mou  C(eur  pouvais-je  imaginer 
pour(|uoi  j'étais  si  tourmenté.  Il  |)araissail  que  ces  petits  tète-à-tète  ne 
lui  déplaisaient  pas  non  plus,  du  moins  elle  en  rendait  les  occasions 
assez  fréquentes;  soin  bien  gratuit  assurément  de  sa  part,  pour  l'usage 
qu'elle  en  faisait  et  ([u'elle  m'en  laissait  faire. 

lu  jour  (ju'ennuyée  des  sots  colloques  du  commis,  elle  avait  monté 
dans  sa  chambre,  je  me  bâtai,  dans  l'arrière-boutique  où  j'étais,  d'a- 
chever ma  petite  tâche,  et  je  la  suivis.  Sa  chambre  était  entr'ou verte;  j'y 
entrai  sans  être  aperçu.  Elle  brodait  près  d'une  fenêtre,  ayant  en  face  le 
côté  d('  la  chambre  ojqtosé  à  la  porte.  Elle  ne  pouvait  me  voir  entrer  ni 
nreulendre,  à  cause  du  biiiil  que  des  chariots  faisaient  dans  la  rue.  Klle 
se  mettait  toujours  bien  :  ce  jour-là  sa  parure  approchait  de  la  coquette- 
rie. Son  attitude  était  gracieuse;  sa  tête  un  peu  baissée  laissait  voir  la 
blancheur  d(i  son  cou;  ses  cheveux,  relevés  avec  élégance,  étaient  ornés  de 
Heurs.  II  régnait  dans  toute  sa  ligure  un  charme  qiu^  j "us  ^^  temps  de 
considérer,  et  qui  nu;  mit  hors  de  moi.  J(;  me  jetai  à  genoux  à  l'entrée 
de  la  chambre,  en  tendant  les  bras  vers  elle  d'un  mouv(!ineut  passionné, 
bien  sûr  (|u'elle  ne  pouvait  m'eutendre,  et  ne  pensant  pas  qu'elle  pût 
me  voir:  mais  il  v  avait  à  la  cheminée  une  glace  (jui  me  trahit.  Je  ne 
sais  (|ii(l  rlïcl  ce  ti'ansporl  fit  sur  elle  :  elle  ne  me  regarda  point,  ne  nii' 
paila  poiiil;  mais  tournant  à  demi  la  lèle,  d'un  simples  mouvement  (h; 
doigt  elle  nie  monlia  la  natte  a  ses  pieds.  Tressaillir,  pousser  un  cri.  nié- 


l'MM  II    I    I  n  i:i    II  m 

Iniu'or  à  la  placo  (in'i-llc  m  a\;iil  iiiari|iii-i-,  m-  lui  pniir  moi  i|ii'iinc  iiii^inc 
rlidSi-  :  mais  ci-  iin'uii  aiirail  |u-iin-  à  (loin-,  est  ipir  dans  ci-l  clal  je  n'usai 
l'icn  cnliciirriKli'c  an  drla.  ni  dire  nn  scnl  mol,  ni  Ii'MT  les  \fu\  sni' 
clli'.  ni  la  liiHcliiT  nii'nir,  dans  nm' aitlindc  anssi  ('iniliainli'.  |miiii'  m  a|i- 
|)nyr  nn  inslant  sur  si-s  ^rmniv.  J'ilais  minl.  inimidnlc,  mais  non  |ias 
lran(|nillc  assnicmcnt  :  loni  m.ii'i|nai(  en  nmi  raftilalion,  la  joir,  la  rc- 
(-onnaissancc,  li's  ardents  désirs  im'crlains  dans  ji-nr  <d)|rl,  <(  conli-nns 
par  la  lra\i'iir  de  diplairc,  sur  la(|urllr  mon  iiinii'  iii'ur  ni'  |)on\ait  se 
rassmcr. 

Kllc  in>  itaraissail  ni  plus  Irainpiilli'  iii  moins  liiiiidi'  (pic  moi.  Troiildi'i' 
do  mo  \oir  là,  inicrdilc  de  m'y  avoir  allirc,  cl  i-ommiMii  aiit  à  scnlir  lonio 
la  consécpicncc  iriiii  siLiiic  parli  sans  dmid'  .ivaiil  la  ri''lli'\iiiii.  l'Ilc  m* 
m'acciicillail  ni  ne  nn'  rcponssail  ;  l'Ilc  n'olail  pas  les  veux  de  dessus  son 
omra^e,  elle  làeliait  de  Liire  eoiiime  si  elle  ne  meiil  pas  vn  à  ses  pieds  : 
mais  tonle  ma  bélise  lu'  m  Cmpèeliail  pasde  jn^cr  (pielle  parta^'eail  mou 
embarras,  peiil-èlre  mes  désirs,  el  qu'elle  élail  retenue  par  nue  lunitc 
seml)lal>le  a  la  mienne,  sans  cpie  eela  me  donnât  la  loree  de  la  sur- 
monter. (!in(|  on  six  ans  (pielle  a\ait  de  plus  (pie  moi  dexaient,  sel<ni 
moi,  mettre  de  son  côte  tonte  la  li  inliesse;  et  je  me  disais  que  piiistprelle 
ne  faisait  rien  pour  exeiter  la  mienne,  elle  ne  vonlait  pas  que  j'en  eusse. 
M("'nie  encore  anjourdluii  je  tr(Uive  cpie  je  pensais  juste,  et  sûrement  elle 
avait  trop  d'esprit  pour  ne  pas  voir  ipi  un  iioxiee  tel  (pie  moi  avait  besoin 
non-seulement  d  être  eiiconra^e.  mais  d'clii'  luslriiil. 

Je  ne  sais  comment  eût  lini  celte  scène  vive  et  muette,  ni  combien  de 
lem|)s  j'aurais  demeure  imiindiilc  dans  cet  ('tat  ridicule  el  ilélicieiix,  si 
nous  ireiissions  été  iiiterroiiipus.  Au  jdiis  loii  de  mes  a^'ilalions,  j'en- 
tendis ouvrir  la  pniii'  de  l:i  iinsinc  (pu  toiicliail  la  i  liaiidu'e  oii  nous 
(•lions,  et  madame  IJasile  alarmée  me  dit  vivenient  de  la  voix  et  du  ^'oste  : 
l.evez-vons,  voici  Uosina.  Kn  me  levant  en  bâte,  je  saisis  une  main  (pielle 
me  tendait,  et  j"v  ajipliipiai  deux  baisers  brûlants,  an  second  desquels  je 
sentis  cette  cbarmante  main  se  presser  nn  peu  contre  mes  lèvres.  De  mes 
jours  je  n'eus  un  si  doux  moment  :  mais  l'occasion  que  j'avais  perdue 
ne  revint  plus,  et  nos  jeunes  amours  en  restèrent  là. 

C'est  peut-être  pour  cela  même  que  l'ima^'e  de  cette  aimable  femme 
csl  restée  empreinte  au  fond  de  mon  co-iir  eu  traits  si  cbarmants.  Elle  s'y 
est  même  embellie  à  mesure  que  j'ai  mieux  connu  le  monde  et  les 
femmes.  Pour  peu  (pi'elle  eût  eu  d'expérience,  elle  s'y  lût  prise  aiilre- 
nn'ut  pour  animer  un  jx-tit  garçon  :  mais  si  son  cœur  était  faible,  il  était 
bonnète;  elle  cédait  iinolonlairement  au  pencbant  qui  l'entraînait  :  c'é- 
tait, selon  toute  apparence,  sa  premii'ie  inlidélité,  et  j'aurais  peut-être 
eu  plus  à  faire  a  vaincre  sa  boiiti!  ipie  la  mieiiiie.  Sans  en  être  venu  la, 
j'ai  poûlé  près  d'elle  des  douceurs  iiie\|uiuialiles.  lîii  n  de  tout  ce  (|iie 
m'a  fail  sentir  la  possession  des  femmes  ne  vaut  les  deux  miiinles  ipie  j  ai 


(U 


i,i:s  r.oM'EssioNs. 


passi'os  à  SOS  piods  s;iiis  iiK'rnc  (ist>r  Idiiclicr  ;i  sa  rolu'.  .Non,  il  n'y  a  point 
(k>  jouissances  itarcillcs  à  celles  (|iii'  peut  donner  nne  lionruMo  femme 
(]n'on  aime;  tout  est  faveur  auprès  d'elle.  In  ])elit  sij;ne  du  doigt,  nne 
main  léfjèrement  press(''e  eonlre  ma  lioiielie,  sont  les  seides  faveurs  (|ne 
je  reçus  jamais  de  madame  Basile,  et  le  souvenir  de  ces  faveurs  si  lé- 
gères nu"  lransp(u-to  encore  en  y  pensant. 

F.os  deux  jours  suivants  j'eus  hoau  gnettei'  nu  nouveau  lèle-à-tèle,  il 
me  fut  iiiipossilde  d'en  trouver  le  monieni,  et  je  n'apc^rcus  de  sa  |iarl 
aucun  soin  pcuir  le  nu'uager.  Klle  eut  nuMue  le  maintien,  lum  plus  froid, 
mais  plus  retenu  (ju'a  1  (  rdinairc;  et  je  crois  qu'elle  évitait  nu'S  regards, 
de  peur  do  ne  pouvoir  r.ssez  gouverner  les  siens.  Son  maudit  commis  fut 
plus  (Icxdant  ([uc  jamais  :  il  devint  mènui  railleur,  goguenard;  il  nu;  dit 
que  je  ferais  mon  cliemin  près  des  dames,  ,1e  tremblais  d'avoir  commis 
(|ucl(|Me  indiscrétion  ;  et,  nu-  r<'gardant  d(''jà  connue  <rinlelligeuee  avec 
elle,  je  \(iulus  couvrii'  du  mystère  un  goût  qui  jus(pral(U's  n'en  avait  j>as 
gratul  besoin,  delà  me  i-cndit  plus  circonspect  à  saisir  les  occasions  de  le 
satisfaire;  et  à  force  do  les  vouloir  sûres,  je  n'en  trouvai  plus  du  tout. 

Voici  eiK'or(>  une  autre  folie  romanesqiu>  dont  jaiuais  je  n'ai  pu  me 
guérir,  et  (|ui,  jointe  à  ma  timidité  naturelle,  a  beaucoup  démenti  les 
prédictions  du  commis.  J'aimais  trop  sincèrement,  tro[)  parfaitement, 
j'ose  dire,  poiu'  pouvoir  aiséuKiut  èli'o  heureux.  Jamais  passions  ne  furent 
en  même  temps  plus  vives  et  plus  ])ures  que  les  miennes;  jamais  amour 
ne  fut  plus  ten(lri\  plus  vrai,  j)lus  désintéressé.  J'aurais  mille  fois  sacri- 
lié  mon  honlieiir  à  celui  de  la  personne  que  j'aimais  ;  sa  réputation  m'é- 
tait plus  clièr(!  (|ue  ma  vie,  et  jamais,  pour  tous  les  plaisirs  de  la  jouis- 
sance, je  n'aurais  voulu  compromettre  un  moment  son  repos.  Cela  m'a 
fait  a|>])orter  tant  d('  soins,  tant  de  secret,  tant  de  précaution  dans  mes 
entreprises,  que  jamais  aucune  n'a  pu  réussir.  Mon  peu  de  succès  près 
des  femmes  est  toujours  venu  de  les  trop  aimer. 

Pour  revenir  au  (lùteur  Égisthe,  ce  qu'il  y  avait  de  singulier  était  (jn'eii 
devenant  plus  insupportable,  le  traître  semblait  devenir  plus  complai- 
sant. l)('s  le  premier  jour  que  sa  dame  m'avait  pris  en  affection,  elle  avait 
son"é  à  UK!  reiulie  utile  dans  le  magasin.  Je  savais  passablenu'ut  l'a- 
ritliniétiqne  ;  elle  lui  avait  proposé  de  m'apprcndre  à  tenir  les  livres  : 
mais  mon  bourru  reçut  très-mal  la  proposition,  craignant  peut-être  d'être 
supplanté.  Ainsi  tout  mon  travail,  après  mon  burin,  était  de  transcrire 
(|iiil(|ues  comptes  et  ménH>ires,  de  nu'ttre  au  net  quelques  livres,  et  de 
traduire  (|uel([ues  lettres  de  commerce  d'ilaiien  en  français.  Toul  d'un 
coup  UKUi  homme  s'avisa  de  r(;venir  à  la  propositi(Mi  faite;  et  rejetée^,  et 
dit  (juil  m'apprendrait  les  comptes  a  parties  doubles,  et  qu'il  voulait  me 
mettre  en  état  d'olfrir  mes  services  à  .M.  Basile  quand  il  serait  de  retour. 
il  \  avait  dans  son  Ion,  dans  sou  air,  je  ne  sais  quoi  de  faux,  de  malin, 
d'iriHiiiiue,  (|ui  ne  me  donnait  pas  de  la  coniiaiu'o.  Madame  Basile,  sans 


I-Mt  I  II     I      I  l\  lit     II.  (;n 

alli'iiilro  ma  ri'|i()iisi>,  lui  dit  Mclitiiiciil  (|ii('  ji-  lui  •'lai>  (ililif;c  ili;  sr* 
dHi'i'S,  <|irt'llc  fs|u'i'ail  (|uc  la  lotliiiic  ravoriscr.iit  riiliii  iiiuii  iiirrili',  ri 
i|ii(<  et*  stM'ait  -{raïul  iliiiiiiiia;;i-  «pravfc  laiil  il  r'^iMil  y  im*  Iu-m'  i|u  un 
ciUMiiiis. 

Kllc  lu'aNail  liil  |ilusi('ur>  l<ii>  i|n'i'll<'  mmiLiiI  iih'  lairc  lairr  une  itm- 
iiaissaiii'c  (|ui  pourrait  ni'i'li'c  utile,  lilie  pensait  assez,  sa^eiiiciil  piiiir  sen- 
tir i|u  il  était  temps  de  me  ilétaelier  d'elle.  Nus  muettes  deelaiatimis  s'é- 
taient laites  le  jondi.  Le  dimanche  elle  donna  un  dimi  nu  je  lue  Iminai, 
et  «Ml  se  ti'diiNa  aussi  nii  jactdiiii  de  luuiue  mine,  aui|uel  elle  me  prt'-- 
sonla.  I.e  moine  me  traita  lies-aHe{tueusemi'iil ,  me  félicita  sur  ma  i  (in- 
version ,  et  me  dit  |dusii'uis  ( liuses  sur  mon  histoire  i|ui  mappiirnit 
qu'elle  la  lui  a\ait  détaillée;  puis,  me  donnant  deux  petits  coups  d'un 
ie\ersde  main  sur  la  jonc,  il  me  dit  d'être  .sa;.'e ,  d'aMjirlion  ((inra;.-!',  et 
de  laller  ^oir;  (|iie  nous  eauserions  plus  à  loisir  ensemlile.  Je  juj;eai  , 
par  lesé;;ards  (|uo  tout  le  inonde  a>ait  pour  lui ,  <|iie  c'était  un  liommcde 
considération  ;  cl  par  le  ton  paternel  qu'il  prenait  avec  madame  Hasile , 
qu'il  était  sou  couresscnr.  Je  me  ra|)|)elle  bien  aussi  que  sa  décente  lami- 
liaiile  était  mélee  de  marques  d'estime  et  même  de  respect  |iiuir  sa  iieiii- 
lenle,  i|iii  me  lireiil  alors  moins  d'impression  qu'elles  ne  m'en  loiit  aii- 
joiirdliui.  Si  j  avais  eu  plus  d"inlellii;ence,  comhien  j'eusse  été  touché 
tl'avoir  pu  rendre  sensihie  nue  jeune  femme  respectée  jiar  s<in  con- 
fesseur! 

I.a  laide  ne  se  trouva  pas  assez  grande  pour  le  nombre  que  nous  étions  : 
il  en  fallut  une  petite,  où  j'eus  l'agréable  lète-à-léle  de  monsieur  le 
commis.  Je  uy  perdis  rien  du  côté  des  alleiitions  et  de  la  bonne  chère; 
il  y  eut  bien  des  assiettes  envoyées  à  la  petite  table,  dont  l'intention  n'é- 
tait sûrement  |)as  pour  lui.  Tout  allait  très-bien  jusqnc-là  :  les  lémmes 
élaieiil  fort  gaies,  les  hommes  fort  galants;  madame  Hasile  faisait  ses 
liouneurs  avec  nue  grâce  charmante.  Au  milieu  du  dîner,  l'on  enl(  nd 
arrêter  une  chaise  à  la  porte;  qiiel(|u'un  monte,  c'est  M.  Hasile.  Je  le 
vois  comme  s'il  entrait  acluellemenl ,  en  habit  d'écarlale  à  boutons  d'or, 
cfiuleiir  que  j'ai  prise  eu  aversion  depuis  ce  jour-là.  M.  Hasile  ('lait  un 
grand  et  bel  homme.  (|ui  se  |irésenlail  Ires-bien.  Il  entre  avec  tracas,  et 
de  l'air  di-  (jiie!(iu  un  ipii  surprend  son  monde  ,  quoiqu'il  n'y  eût  là  c|ue 
de  ses  amis.  Sa  femme  lui  santé  an  cou  .lui  |irend  les  mains,  lui  fait 
mille  caresses  qu'il  reçoit  sans  les  lui  rendre.  Il  salue  la  com|)agnie,  on 
lui  donne  un  couvert,  il  mange.  A  peine  avail-f>n  commence  de  parler 
de  son  voyage,  que,  jetant  les  yeux  sur  la  petite  table  ,  il  demande  d'un 
ton  sévère  ce  que  c'est  que  ce  petit  garçon  qu'il  aperçoit  là.  Madame 
Hasile  le  lui  dit  tout  naïvement.  Il  demande  si  je  loge  dans  la  maison, 
(hi  lui  dit  que  non.  l'our(|uoi  non?  reprend-il  grossièrement  :  puisqu'il 
s'v  tient  le  jour,  il  peut  bien  y  rester  la  iinil.  I.e  moine  prit  la  parole; 
et  après  nn  éloge  gra>e  et  vrai  de  madame  Hasile,  il  lit  le  mien  en  |m  ii 


r.ii 


IIS   COM  r.SSlONS. 


(le  mois,  ajoiitiiiil  (pic,  loin  de  lilàmcr  la  jti(!usc  cliarilé  do  sa  femme, 
il  (Icvail  s'(Mii|)r('ss('r  (l'y  prendn'  |»art,  piiisque  rien  n'y  passait  les  Ixirnes 
de  la  (liscrélion.  I.c  mari  i(''pli(|iia  d'un  Ion  dlininenr.  doiil  il  eachnil  la 
nniitié  ,  coiilrnii  pai'  la  in-ésence  dn  moine,  mais  ipii  siillil  ponr  mr 
l'aire  senlir  (jn'il  avait  d(!s  instruetions  snr  mon  compte ,  et  (|mc  le  commis 
m'avait  servi  de  sa  façon. 

A  peine  ('tait-on  hors  (\v  talde  .  (|ne  celui-ci  ,  (K'p(''cli(''  par  son  limir- 
gcois,  vint  en  triomphe  me  sij;ni(iei'  de  sa  part  de  sortir  a  l'instant  de 
chez  Ini  ,  et  de  n"v  remettre  les  pieds  de  ma  vie.  Il  assaisonna  sa  com- 
mission de  tout  Ci)  qui  pouvait  la  rendre  insultante  et  cinelle.  ,1e  partis 
sans  rien  dire,  mais  le  C(enr  navré,  moins  de  quitter  cette  aimable 
femme,  (|uede  la  laisser  en  proie  à  la  hriitalitc';  de  son  mari.  Il  avait  raison 
sans  doute  de  ne  vouloir  jias  ([u'elle  lut  in(id('le  ;  mais,  (|uoi(jue  sage  et 
bien  née,  elle  était  Italienne,  c'est-à-dire  sensible  et  vimiicative;  et  il 
avait  t(M-t ,  ce  me  semble,  de  prendre  avec  elle  les  moyens  les  plus  pro- 
j)res  à  s'attirer  le  malheur  qu'il  craignait. 

Tel  fut  le  succès  de  ma  première  aventure.  Je\oulus  essayer  de  repasser 
deux  on  trois  fois  dans  la  l'ue,  pour  revoir  an  moins  celle  que  mon  cœnr 
regrotlait  sans  cesse;  mais  au  lieu  d'elle  je  ne  \is  qiu;  son  mari  et  le  vi- 
gilant commis,  (pii,  m'ayant  aperçu ,  me  lit,  avec  l'aune  de  la  boutique. 


nn  geste  plus  expressif  (jnattirant.  Me  voyant  si  bien  gnetté ,  je  perdis 
conirige.  et  n'y  passai  plus,  ,1e  voulus  aller  voir  an  moins  le  ]iatr(ui 
(|u  ''Ile  m  a\.iit  ménagé.  .Malheuieusement  je  m;  savais  pas  S(ni  nom.  .le 
n'idai   plusieurs  fois    iniitilemenl  auloui'  du  coiivenl   pour    l.'icher  île   le 


I'\  Il  I  II    I     I  I  \  i; I    1 1  07 

i'cii('()iili-iT.  Kiiliii  ilaiilrcs  <'\)'iii'ini'iil.*<  m  olrii-iil  li-'<  iliai iiiiiii(!«  siiinr- 
iiirs  (le  inailaiiic  llasili-,  cl  tiaiis  |iiii  jr  l'otililiai  si  liicii  ,  (lu'aiissi  siiii|ilf 
il  aussi  Mo>i('i-  i|iraii|iaia\aiil ,  je  ne  restai  |ias  inèiiiL- arii'iniiili- di- jolies 
reiiiiiies. 

(ii'|ieii(laiil  ses  liliei  alites  axaient  iiii  peu  teiiioiite  iiioti  |ielit  e<|ui|ia^e, 
Irès-iuiiilestenient  liiuteluis  .  el  avec  la  precauliiiii  d'une  leninie  |iruileiile 
<|iii  remaniait  plus  à  la  jiniprele  (|u'a  la  parure,  et  i|ui  \oulail  ni'einpé- 
l'IuT  lie  suuHiir.  et  non  |>as  me  taire  luillei .  Mon  IkiIhI  .  (|iie  j'axais  ap- 
porté de  (iene\e  .  était  lion  et  |i(U  talde  encure  ;  elle  n  ajouta  seulement 
un  eliapean  et  i|uel(|ue  liu};e.  Je  n'a\ais  point  de  manelu'ttes  ;  elle  ne 
xonlut  point  m'en  ilonm  r,  t|nni(|nt'  j'en  iiisse  lionui'  envie,  Klle  se  eon- 
tenta  de  iiir  iiiillir  m  il. il  lie  me  tenir  propre,  et  c'est  un  soin  i|u'il  III' 
r.iilut  pas  me  reeiuiimaiidei'  l.iiil  i|ii<' j<'  parus  de\aiit  elle. 

l'eu  de  jours  après  ma  ealastioplie  ,  miui  liolesse,  (|ui,  ((Uiiiiie  j  ai 
dit,  m  a\ait  pris  en  amitié,  me  dit  (|u'(lle  m'a\ait  penl-èire  trou\e  une 
|daic,  et  (|u'niie  dame  de  eomlilioii  \oulait  me  \oir.  A  te  mot ,  je  me 
crus  tiMit  de  lion  dans  les  hautes  a\eiilures  :  car  j'en  revenais  toujours 
la.  (!(dle-ei  ne  se  trouva  jias  aussi  luillaute  (|ue  je  me  l'étais  li^nree.  Je 
lus  liiez  celle  dame  avec  le  domestiiiue  ijui  lui  avait  parlé  de  moi.  Klle 
m'inlerrogea,  m'examina  :  je  ne  lui  déplus  pas;  et  tout  de  suite  j'entrai 
à  son  service,  non  pas  tout  à  lait  en  ([ualité  do  favori,  mais  eu  t|nalité 
de  la(|nais.  Je  lus  vétn  de  la  couleur  de  ses  gens;  la  seule  distiiietiou  lut 
(ju'ils  portaient  l'aiguillette,  et  (luoii  ne  me  la  donna  jias  :  comme  il 
n'y  avait  point  de  galons  à  sa  livrée,  cela  faisait  à  peu  près  un  lialiit 
bourgeois.  Voila  le  terme  iualleiidii  au(]uel  alioiilireiit  eiiliii  toutes  mes 
grandes  espérances. 

Madame  la  comlessede  Vcrcellis,  cIk  /.  (|ui  j'entrai ,  était  veuve  et  sans 
enfants  :  son  mari  était  l'iémoiilais;  pour  elle,  je  l'ai  toujours  crue  Sa- 
voyarde, ne  pouvant  imaginer  (junne  l'iemontaise  parlât  si  liieii  fran- 
çais el  eut  un  accent  si  pur.  lùlle  était  entre  deux  âges,  dune  figure  forl 
noble,  d'un  esprit  orné,  aimant  la  littérature  française,  el  s'y  connais- 
sant. Klle  écrivait  lieauconp,  et  toujours  eu  frayais.  Ses  lettres  avaient  le 
tour  et  pres(|ue  la  grâce  de  celles  de  madame  de  Sévigné  ;  on  aurait  pu 
s'y  tromper  a  (luelijues-nnes.  Mon  principal  emploi,  et  qui  ne  medéplai 
sait  pas,  était  de  les  écrire  sous  sa  dictée,  un  cancerau  sein,  ([iil  la  fai- 
sait lieanemip  souffrir,  m;  lui  |iermellaiil  plus  d'écrire  elle-iiiéme. 

Madaniede  Vercellis  avait  iion-seulemeiit  beaucoup  d'esprit ,  mais  une 
âme  élevée  et  forte.  J'ai  suivi  sa  dernière  maladie;  je  l'ai  vue  souffrir  el 
mourir  sans  jamais  marcpier  nu  iiistaiil  de  faiblesse,  sans  faire  le 
moinilre  elïort  pour  se  contraindre,  sans  sortir  de  son  rôle  de  femme, 
vi  sans  se  douter  qu'il  v  eût  a  cela  de  la  pbilosopbie  :  mot  qui  n  i  tait 
pas  encore  à  la  mode  ,  et  ([u'ellc  ne  connaissait  même  pas  dans  le  sens 
qu'il  porte  anjourd'Ilui.  (lelle  l'orée  de  «aractt-re  allait  i|ueIqnel'ois  jus- 


(j8  m:s  confessions. 

qu'à  la  sécheresse.  Elle  m'a  toujours  paru  aussi  peu  sensible  pour  autrui 
que  pour  cile-mèmc;  et  quaiul  elle  faisait  du  bien  aux  malheureux, 
c'était  pour  faire  ce  qui  était  i)i(Mi  eu  soi,  plutôt  que  par  une  véritable 
commisération.  Jai  un  [leu  éprouvé  celte  insensibilité  pendant  les  trois 
mois  que  j'ai  passés  auprès  d'elle.  11  était  naturel  (|u'elle  prît  en  affection 
un  jeune  homme  de  quelque  espérance,  (ju'elle  avait  incessamment  sous 
les  yeux,  et  qu'elle  songeât,  se  sentant  mourir,  qu'après  elle  il  aurait 
besoin  de  secours  et  d'appui  :  cependant,  soit  qu'elle  ne  me  jugeât  pas 
digne  d'une  altenliou  ])articnlière ,  soit  que  les  gens  qui  l'obsédaient  ne 
lui  aient  permis  de  songer  (|u'à  eux,  elle  ne  fit  rien  pour  moi. 

Je  me  rappelle  pourtant  fort  bien  qu'elle  avait  marqué  quelque  curio- 
sité de  me  connaître.  Elle  m'interrogeait  quelquefois;  elle  était  bien  aise 
(jue  je  lui  montrasse  les  lettres  (jue  j'écrivais  à  madame  de  Warens,  que 
je  lui  rendisse  compte  de  mes  sentiments;  mais  elle  ne  s'y  prenait  assu- 
rément pas  bien  pour  les  connaître,  en  ne  me  montrant  jaijiais  les  siens. 
Mon  cœur  aimait  à  s'épancher,  pourvu  qu'il  sentît  que  c'était  dans  un 
autre.  Des  interrogations  sèches  et  froides,  sans  aucun  signe  d'approba- 
tion ni  de  blâme  sur  mes  ré[)onses,  ne  me  donnaient  aucune  confiance. 
Quand  rien  ne  m'apprenait  si  mon  babil  plaisait  ou  déj)laisait,  j'étais 
toujours  en  crainte,  et  je  cherchais  moins  à  montrer  ce  que  je  pensais 
qu'à  ne  rien  dire  qui  pût  me  nuire.  J'ai  remarqué  depuis  que  cette  ma- 
nière sèche  d'interroger  les  gens  pour  les  connaître  est  un  tic  assez  com- 
mun chez  les  femmes  qui  se  piquent  d'esprit.  Elles  s'imaginent  qu'en 
ne  laissant  point  paraître  leur  sentiment  elles  parviendront  à  mieux  pé- 
nétrer le  vôtre  :  mais  elles  ne  voient  pas  qu'elles  ôtent  par  là  le  courage 
de  le  montrer.  Un  homme  qu'on  interroge  commence  par  cela  seul  à  se 
mettre  en  garde;  et  s'il  croit  que,  sans  prendre  à  lui  un  véritable  intérêt 
on  ne  veut  que  le  faire  jaser,  il  ment,  ou  se  tait,  ou  redouble  d'attention 
sur  Ini-mème  ,  et  aime  encore  mieux  passer  pour  un  sot  que  d'être  dupe 
de  votre  curiosité.  Enfin  c'est  toujours  un  mauvais  moyen  de  lire  dans 
le  cœur  des  autres  que  d'affecter  de  cacher  le  sien. 

Madame  de  Vcrcellis  ne  m'a  jamais  dit  un  mot  qui  sentît  l'affection  ,  la 
pitié  ,  la  bienveillance.  Elle  m'interrogeait  froidement  ;  je  répondais  avec 
réserve.  Mes  réponses  étaient  si  timides  qu'elle  dut  les  trouver  basses  et 
s'en  ennuya.  Sur  la  fin  elle  ne  me  questionnait  plus,  ne  me  parlait  pins 
que  pour  son  service.  Elle  me  jugea  moins  sur  ce  que  j'étais  que  sur  ce, 
([u'elle  m'avait  l'ait;  et  à  force  de  ne  voir  eu  moi  qu'un  laquais,  elle 
m'empêcha  de  lui  paraître  autre  chose. 

Je  crois  que  j'éprouvai  dès  lors  ce  jeu  malin  des  intérêts  cachés  qui 
m'a  traversé  toute  ma  vie,  et  qui  m'a  donne  une  aversion  bien  naturelle 
poui-  l'ordre  apparent  (pii  les  produit.  Madame  de  Yercellis,  n'ayant 
point  d"(Uifants,  avait  pour  héritier  son  neveu  le  comte  de  la  Roque,  qui 
lui  faisait  assidùnuMit  sa  cour.  Outre  cela,  ses  principaux  domestiques, 


l'Mll  II     I.   I  l\  Kh    II  ifj 

«|iii  la  vovaii'Ot  tirei'  a  sa  lin  ,  iii'  s  inihliaii'iil  pas  ;  cl  il  \  a\ail  laiil  deiii- 
prossés  atilour  (l'fltc,  qu'il  el.iit  (lilliciii'  (lu'clli'  l'i'it  du  l<'iii|is  pour  |icii- 
ser  à  iiiui.  A  la  U'ie  do  sa  iiiaisun  élait  un  iumuiih'  M.  I.iiii-n/i ,  Iniuiiiii' 
adroit,  dont  la  letniuc,  uiHori*  |ilus  udruito  ,  s'éluil  IcIIcMU'iil  insinuer 
tians  li's  Ikuiuos  grâces  de  sa  inaitrcssi' ,  <|u"('ll<'  tlait  |dulùl  (lu/  ilK-  sur 
le  pied  d'uiu!  amie  (|ue  d'une  leinuie  a  ses  ({âges,  lille  lut  aNail  donné 
pour  leninie  de  chambre  une  nièce  ù  elle,  a|)pclée  mademoiselle  l'onlal; 
fine  mouche  ,  (|ui  se  donnait  des  airs  de  demoiselle  suivante,  et  aidait  sa 
tante  à  ohséder  si  hien  leur  niailri'sse ,  qu'elli'  ne  voyait  (|ur  par  leurs  \eu\ 
et  n'a>;issait  (|ue  [>ar  leurs  mains.  Je  n'eus  pas  le  hiuilieur  d  agréer  à  ces 
trois  personnes  :  je  leur  obéissais,  mais  je  no  les  servais  pas  ;  je  n'imagi- 
nais pas  (|u\)ulre  le  service  de  notre  commune  maîtresse  je  dusse  être  en- 
core le  vah'l  de  ses  valets.  J'étais  d'ailleurs  une  es|)i'ce  de  personnage  in- 
i|uiétaiit  poureux.  Ils  vovaienl  bien  <|ue  je  n'étais  pas  a  ma  place  ;  ils  crai- 
gnaient que  madame  ne  le  vit  aussi,  et  (|ue  ce  qu'elle  ferait  pour  iiiv 
mettre  ne  diminuât  leurs  jiortions  :  car  ces  sortes  de  gens,  troj)  avides 
l)our  être  justes,  regardent  tous  les  legs  qui  sont  pour  d'antres  comm<; 
pris  sur  leur  prtqire  bien.  Ils  se  réunirent  donc  pour  m'ecarter  de  ses 
yeux.  Klle  aimait  à  écrire  des  lettres;  c'était  un  amusement  pour  elle 
dans  son  état  :  ils  l'en  dégoûtèrent  et  l'on  firont  détourner  par  le  méde- 
cin, en  la  persuadant  que  cela  la  latiguail.  Sous  prétexte  que  je  n'enten- 
dais pas  le  service,  on  employait  au  lieu  de  moi  deux  gros  manants  de 
porteurs  de  chaise  autour  d'elle  ;  enliii  I  un  lil  si  bien,  ([iie,  quand  elle 
lit  son  testament,  il  y  avait  huit  jours  que  je  n  étais  entré  dans  sa  cbaiiibre. 
Il  est  vrai  (ju'après  cela  j'y  entrai  comme  auparavant,  et  j'y  lus  même 
|)lus  assidu  (|ue  personne,  car  les  douleurs  de  cette  pauvre  femme  mo 
déchiraient;  la  constance  avec  laquelle  elle  les  souffrait  me  la  rendait 
extrêmement  respectable  et  chère,  et  j'ai  bien  versé,  dans  sa  chambre, 
des  larmes  sincères,  sans  quelle  ni  personne  s'en  aperçût. 

•Nous  la  perdîmes  enfin.  Je  la  vis  expirer.  Sa  vie  avait  été  celle  d'une 
femme  d'esprit  et  de  sens;  sa  mumI  fut  celle  li'iiii  >age.  Je  puis  dire 
qu'elle  me  rendit  la  religion  calhnli(|ue  aimable,  par  la  sérénité  d'âme 
avec  laquelle  elle  en  remplit  les  devoirs  sans  négligence  et  sans  alleda- 
tion.  Elle  était  naturellement  sérieuse.  Sur  la  (in  de  sa  maladie  elle  prit 
une  sorte  de  gaieté  trop  égale  pour  être  jouée,  et  qui  n'était  qu'un  contre- 
poiils  donné  par  la  raison  mèim;  contre  la  tristesse  de  son  état.  Klle  ne 
garda  le  lit  que  les  deux  derniers  jours,  et  ne  cessa  de  s'entretenir  pai- 
siblement avec  tout  le  monde.  Enlin,  ne  parlant  pins,  et  déjà  dans  les 
combats  de  l'agonie,  elle  lit  un  gros  pet.  Bon!  dit-elle  en  se  retournant, 
femme  qui  pète  n'est  pas  morte.  Ce  furent  les  derniers  mots  (ju'elle  pro- 
nonça. 

Klle  avait  légué  un  an  de  leurs  gages  à  ses  bas  domestiques;  mais, 
n'étant  point  couche  sur  l'état  de  sa  maison,  je  n'eus  rien,  dépendant  le 


70  l.r.S  CONFESSIONS. 

comte  (11'  l;i  lloquo  me  lit  donner  trente  livres,  et  me  laissa  lliahit  nenl' 
(|ue  j'avais  snr  le  corps,  et  que  .M.  l.orenzi  vonlait  ni'ùter.  Il  promit 
même  de  chercher  à  me  placer,  et  mi;  piu'mit  de  l'aller  voir.  .Iv  lus 
deux  on  trois  l'ois,  sans  pouvoir  lui  parler.  J'étais  facile  à  rebuter,  je  n'v 
retournai  |)lus.  On  veri'a  bientôt  cjue  j'eus  tort. 

Que  n"ai-je  achevé  tout  ce  que  j'avais  à  dire  de  mon  séjour  chez  ma- 
dame de  Vercellis!  Mais,  bien  que  mon  apparente  situation  demeurât  la 
même,  je  ne  sortis  pas  de  sa  maison  comme  j'y  étais  entré,  .l'en  emportai 
les  l()iij;s  souvenir's  du  ci'imiî  et  l'insupportable  poids  des  remords  iloiit, 
au  bout  de  quarante  ans,  ma  ct»nsci('nce  est  encore  chargée,  cl  dont  l'a- 
mer sentiment,  loin  de  s'aiïaiblir,  s'irrite  à  mesure  que  je  vieillis.  Oui 
croirait  que  la  faute  d'un  enfant  pût  avoir  des  suites  aussi  cruelles?  C'est 
de  ces  suites  plus  (jmo  probables  (pie  mon  cirur  ne  saurait  se  consoler. 
.l'ai  peut-être  fait  jiérir  dans  roj)[)r(d)re  et  dans  la  misère  une  iille  ai- 
mable, honnête,  estimable,  et  qui  sûrement  valait  beaucoup  mieux 
(|ue  moi. 

Il  est  bien  difficile  que  la  dissolution  d'un  ménage  n'entraîne  un  peu 
de  confusion  dans  la  maison,  et  qu'il  ne  s'égare  bien  des  choses  :  cepen- 
dant, telle  était  la  fidélité  des  domestiques  et  la  vigilance  de  monsieur 
et  madame  Lorenzi,  que  rien  ne  se  trouva  de  manque  sur  l'inventaire. 
La  seuh;  mademoiselle  l'ontal  perdit  un  petit  ruban  couleur  de  rose  et 
argent  dé'jà  vieux.  Beaucoup  d'autres  nnùlleures  choses  étaient  à  ma  por- 
tée; ce  ruban  seul  me  tenta,  je  le  volai  ;  et  comme  je  ne  le  cachais  guère, 
on  me  le  trouva  bientiM.  On  voulut  savoir  oi!i  je  l'avais  pris.  Je  me 
trouble,  je  balbutie,  et  enfin  je  dis,  en  rougissant,  que  c'est  iMarion  qui 
me  l'a  donné.  Marion  était  une  jeune  Mauriennoise  dont  madame  de  Ver- 
cellis avait  fait  sa  cuisinière  quand,  cessant  de  donner  à  manger,  elle 
avait  renvoyé  la  sienne,  ayant  plus  besoin  de  bons  bouillons  que  de  ra- 
goûts fins.  Non-seulement  Marion  était  jolie,  mais  elle  avait  une  fraîcheur 
de  coloris  qu'on  ne  trouve  que  dans  les  montagnes,  et  surtout  un  air  de 
modestie  et  de  douceur  qui  faisait  qu'on  ne  pouvait  la  voir  sans  l'aimer; 
d'ailleurs  bonne  fille,  sage,  et  d'une  fidélité  à  toute  épreuve.  C'est  ce  qui 
surpi'it  (juand  je  la  nommai.  L'on  n'avait  guère  moins  de  confiance  en 
moi  qu'en  elle,  et  l'on  jugea  ([u'il  importait  de  vérifier  lequel  était  le  fri- 
pon des  deux.  On  la  fil  venir  :  l'assemblée  était  nombreuse,  le  comte  de 
la  Koque  y  était.  Elle  arrive,  on  lui  montre  le  ruban  :  je  la  charge  effron- 
tément; elle  reste  interdite,  se  tait,  nie  jette  un  regard  (jui  aurait  dés- 
aiTué  les  démons,  et  au(jiiel  mou  barbare  cd-ur  résiste.  Elle  nie  culiii 
avec  assurance,  mais  sans  empiulcnient,  m'apostrophe,  m'exhorte  à  ren- 
trer en  moi-même,  à  ne  pas  déshonorer  une  Iille  innocente  qui  ne  m'a 
jamais  fait  de  mal;  et  moi,  avec  une  impudence  infernale,  je  confirme 
ma  déclaration,  et  lui  soutiens  en  face  qu'elle  m'a  donné  le  ruban.  La 
pauvre  Iille  se  mil  à  jileuifr,  cl  ne  me  dit  (|ue  ces  mots  :  Ah  !  Ibuisseau, 


l'MU  I  I     I      I  IN  IIK     II 


71 


j*'  vtiiis  croyais  un  Imii  caiat  Utl'.  \<iii^  iiii'  tcnclr/  liicii  iiialliiMirriisc,  mais 

jf  m-  Munirais  pastlii'  a  voln'  |ilaii'.  \uila  IdiiI.  Kllc  roaliiiua  (!«•  se  di- 

rt'iiilrt*  avec  aillant  de  sini|>li('ilé  i|tic  de  rcriiirlc,  mais  sans  se  ncrmclln- 

aillais  ciinlif  moi  la  moindre  invcclivc.  Ct-tle  modrialion.  lomiiait-i-  a 


mon  Ion  drcidc.  lui  lit  loti.  Il  ne  scinlilail  pas  naliirrl  (le  snitoosor  d'nii 
coté  iiiK-  andact^  aussi  dialioliqno.  d  de  rantic  une  aussi  aiigéli(|U(;  dou- 
ceur. On  ne  parul  pas  se  décider  al)S(diimcnl,  mais  les  préjugés  élaicnt 
pour  moi.  Dans  le  Iracas  où  l'on  étail.  on  ne  se  donna  pas  le  temps  d'ap- 
profondir la  chose;  et  le  comte  de  la  Uoqne,  en  nous  ren\ovant  tous 
deux,  se  contiMila  de  (lii'e  que  la  conscience  du  coupalile  veiij;erait  assez 
rinnocenl.  Sa  prédiction  n'a  pas  été  vaine;  elle  ne  cesse  pas  un  seul 
jour  de  s'accomplir. 

J'ij;nore  ce  (jue  devint  cette  victime  de  ma  calomnie;  mais  il  n'v  a 
pas  d'apparence  (|u"elle  ail  après  cela  trouv(''  facilement  à  se  bien  placer: 
ille  emportait  une  imputation  cruelle  a  son  lioinieur  de  toutes  manii-res. 
I.e  vol  n'était  qu'une  Ita^'atelle,  mais  enfin  c'était  un  vol,  et,  qui  pis  est, 
employé  à  séduire  un  jeune  garçon  :  enfin,  le  mensonge  el  l'ohslination 
ne  laissaient  rien  à  espérer  de  celle  en  qui  tant  de  vices  étaient  reunis, 
.le  ne  regarde  pas  même  la  misère  et  l'abandon  comme  le  plus  granri 
danger  auquel  je  l'ai  exposée.  Qui  sait,  à  son  âge,  où  le  découragement 
de  I  innocence  avilie  a  pu  la  porter?  Kli  !  si  le  remords  d  avoir  pu  la 
rendre  malheureuse  est  insupportable,  qu'on  juge  de  celui  d'avoir  pu  la 
rendre  pire  que  moi! 


7-2  l,ES  CONFESSIONS. 

(le  souvenir  cruel  me  Iroiihh!  ([iH'I([iicfois,  i-t  me  l)oiiloverse  au  point 
de  voir  ilans  mes  iusouinics  colle  pauvre  fille  venir  nie  reprocher  mon 
crime  comme  s'il  n'était  commis  que  d'hier.  Tant  que  j'ai  vécu  tranquille 
il  ma  moins  tourmenté,  mais  au  milieu  d'une  vie  orageuse  il  m'ôte  la 
plus  douci!  consolalion  des  innocents  persécutés  :  il  me  fait  bien  sentir  ce 
(|ue  je  crois  avoir  dit  dans  (|uel(jue  ouvrage,  que  le  l'cmords  s'endort 
durant  un  destin  prospère,  et  s'aigrit  dans  l'adversité.  Cependant  je  n'ai 
jamais  pu  prendre  sur  moi  de  décharger  mon  cœur  de  cet  aveu  dans  le 
sein  d'un  ami.  La  plus  étroite  intimité  ne  me  l'a  jamais  fait  faire  à  per- 
sonne, pas  même  à  madame  de  Warcns.  Tout  ce  que  jai  pu  faire  a  été 
d'avou(M'  ([ue  j'avais  à  me  reprocher  une  action  atroce,  mais  jamais  je 
n'ai  dit  en  quoi  elle  consistait.  Ce  poids  est  donc  resté  jus(ju';ï  ce  jour 
sans  allégement  sur  ma  conscience;  et  je  puis  dire  que  le  désir  de  m'en 
délivrer  en  quchjuc  sorte  a  beaucoup  contribué  à  la  résolution  que  j'ai 
prise  d'écrire  mes  confessions. 

J'ai  procédé  rondement  dans  celle  que  je  viens  de  faire,  et  l'on  ne 
trouvera  sûrement  pas  que  j'aie  ici  pallié  la  noirceur  de  mon  forfait.  Mais 
je  ne  remplirais  pas  le  but  de  ce  livre,  si  je  n'exposais  en  même  temps 
mes  dispositions  intérieures,  et  que  je  craignisse  de  m'excuser  en  ce  qui 
est  confoi'me  à  la  vérité.  Jamais  la  méchanceté  ne  fut  plus  loin  de  moi 
dans  ce  cruel  moment;  et  lorsque  je  chargeai  cette  malheureuse  tille,  il 
est  bizarre,  mais  il  est  vrai,  que  mon  amitié  pour  elle  en  fut  la  cause. 
Klle  était  présente  à  ma  pensée  ;  je  m'excusai  sur  le  premier  objet  qui 
s'offrit.  Je  l'accusai  d'avoir  fait  ce  que  je  voulais  faire,  et  de  m'avoir 
donné  le  ruban,  ])arce  que  mon  inlention  était  de  le  lui  donner.  Quand 
je  la  vis  paraître  ensuite,  mon  cœur  fut  déchiré  ;  mais  la  présence  de  tant 
de  monde  fut  plus  forte  que  mon  repentir.  Je  craignais  peu  la  punition, 
je  ne  craignais  (|ue  la  honte;  mais  je  la  craignais  plus  que  la  mort,  plus 
f[ue  le  crime,  plus  que  tout  au  monde.  J'aurais  voulu  m'enfoncer,  m'é- 
louffcr  dans  le  centre  (h;  la  lerr(;  :  l'invincible  honte  l'emporta  sur  tout, 
la  honte  seule  lit  mon  impudence  ;  et  plus  je  devenais  criminel,  jilns  l'ef- 
froi d'en  convenir  me  r(Mi(lait  intrépide.  Je  ne  voyais  que  l'horreur  d'être 
reconnu,  déclaré  ])ul)li(juement,  moi  ])résent,  voleur,  menteur,  calom- 
niateur. In  trouble  universel  m'ôtait  tout  autre  sentiment.  Si  l'on  m'eiit 
laissé  revenir  à  moi-même,  j'aurais  infailliblement  tout  déclaré.  Si  M.  de 
la  Roque  m'eût  pris  à  part,  qu'il  m'eût  dit  :  Ne  perdez  pas  cette  pauvre 
lille;  si  vous  êtes  coupable,  avouez-le-moi  ;  je  me  serais  jeté  à  ses  pieds 
dans  l'instant,  j'en  suis  parfaitement  sûr.  Mais  on  ne  lit  que  m'intimider, 
(|Mand  il  fallait  me  donner  du  courage.  I^'àgc  est  encore  une  attention 
ijuil  est  juste  de  faire;  à  peine  étais-jc  sorti  de  l'enfance,  ou  plutôt  j'y 
étais  encore.  Dans  la  jeunesse  les  véritables  noirceurs  son!  j)lns  crimi- 
nelles encore  que  dans  l'àgc  mûr;  mais  ce  qui  n'est  que  faiblesse  l'est 
beaii(OM|)  moins,  cl  ma  faute  au  fond  n'(''tait  guère  autre  chose.  Aussi  son 


I'\U  I  I  I     I     1  l\  lil     III.  "3 

S()ii\L'iiii-  m'aHlim'-l-il  iikuiis  à  cause  du  niai  ru  lui-mr-uiu  (ju'a  rausir  ilc 
«fini  qu'il  a  ilù  «aiis.  r.  Il  m'a  iin'uu'  lait  ce  liicu  dr  lue  j^araiilir  piuir  It; 
rcsif  (le  uia  vil'  tlf  li'ul  a»  Ir  icuiiaul  au  ciinn-,  par  riui|U('>!>i<Mi  linihlc 
qui  Mi't'sl  roslti-  du  siul  (|ui'  j'aif  jamais  cMuiiuis;  tl  ji-  crois  sentir  que 
nu>u  aversion  [mur  le  nu'usunjie  nie  vient  en  j^raiule  partie  du  rej;ret  d'i-n 
avilir  pu  faire  un  aussi  noir.  Si  c'est  un  criiiu'  ipii  puisse  être  expie, 
cduiiue  j'ose  le  eroin-,  il  <loit  l'être  par  tant  de  niallieurs  dont  la  lin  de 
ni.i  vie  es!  atcaldie.  par  cpiaraiite  ans  de  dioiture  et  d'Iiouiieur  dans  des 
occasions  diliiciies;  et  la  pauvre  Marion  trouve  tant  de  veiif^i'urs  en  ce 
nuuule.  que,  (|Utd(|ue  j;raiule  (|u'ait  été  mon  (dïeiise  envers  elle,  je  crains 
peu  d'eu  emporter  la  coulpe  avec  moi.  Voilà  ce  que  j'avais  a  dire  sur  cul 
article.  Oui!  me  suit  permis  de  n'eu  reparler  jamais. 


i.iviu:  Tuoisii:)!!-: 

(t7-2S-  IT.n.) 

Sorti  de  clie/.  madame  de  Verceilis  à  peu  pies  ciuiimo  j'v  étais  entre, 
je  retournai  chez  mon  ancienne  liotesse,  el  j'y  leslai  cinq  ou  six  semaines, 
durant  lescjnelles  la  santé,  ia  jeunesse  et  l'oisiveté  me  reiulireiit  suuveiil 
mon  tempérament  importun.  J'étais  inipiiet,  distrait,  rêveur;  je  [ileiirais, 
je  soupirais,  je  desii'ais  un  i)oiiiieiir  iloiit  je  ii  avais  |ias  d'idée,  el  dont 
je  senlais  pourtant  la  privaliou.  I.et  élat  ne  peut  se  décrire;  et  |ieii 
d'Iiommes  même  le  peuvent  ima^'iner,  parce  que  la  plupart  ont  prévenu 
cette  plénitude  de  vie,  à  la  lois  tonrinentaiile  et  délicieuse,  (jni,  dans 
l'ivresse  du  désir,  donne  un  avaiit-;;oùt  de  la  jouissance.  Mon  saii}^  allumé 
rem|)lissait  incessammeiil  mou  cerveau  de  lilles  el  di'  lemiiies;  mais  n'en 
sentant  pas  le  véritable  usa<;e,  je  les  occupais  hizarrement  en  idées  a 
mes  lantaisies  sans  en  savoir  rien  faire  de  plus;  et  ces  idées  tenaient  mes 
sens  dans  une  activité  très-incommode,  dont,  par  bonlieur,  elles  ne 
in'apprenaienl  point  a  uie  liiliMcr.  l'aurais  donné  ma  vie  jiour  retnmver 
un  (|uait  d'Iienre  une  demoiselle  (ioloii.  Mais  ce  n'était  |)lus  le  temps  oii 
les  jeux  de  l'enfance  allaient  la  comme  d'eux-mêmes.  La  houle,  com- 
paj,'ne  de  la  conscience  du  mal,  était  venue  avec  les  années;  elle  avait 
accru  ma  timidité  naliireiie  au  point  de  la  rendre  invincible;  el  jamais, 
ni  dans  ce  temps-la  ni  depuis,  je  n'ai  jui  parvenir  a  iaire  une  |)roposi— 
lion  lascive,  que  celle  à  (|ni  j(.'  la  faisais  ne  m  y  ait  en  (|uclqne  sorte  ciui- 
Iraiiil  par  ses  avances,  quoique  sachant  qu'elle  n'était  pas  sornpnleiisc, 
et  |)resque  assure  d'être  pris  au  mol. 

10 


Il  I.KS  COM'FSSIONS. 

Mon  ;ii;il(itioti  crut  an  point  (\m\  ne  pouvant  coTilcnlci'  mes  désirs,  je 
les  attisais  par  les  plus  ('xliM\a|;ant('S  niano'nvrcs.  J'allais  chcrclicr  dos 
alli'os  sonihros,  des  r(''duits  caclirs,  où  je  pnssc  nri'\|>os('r  de  loin  aux 
personnes  du  sexe  dans  IClat  on  j  aniais  \oiiln  ('lie  auprès  d'elles.  Ce 
(pTelies  voyaient  n'était  pas  l'cdijet  ohscène,  je  n'y  songeais  mémo  pas; 
cotait  l'objol  ridicule.  I.e  sot  plaisir  ([uo  j'avais  de  l'étaler  à  lonis  yeux  ne 
pont  se  <léerii-e.  Il  n'y  a\ait  de  là  plus  (ju'un  |)as  à  l'aiic  pour  sentir  le  trai- 
tenu'iil  desiié',  et  je  ne  doute  pas  (pie  (pielipie  résolue  lU'  m'en  eût,  eu  pas- 
sant, donne  I  amusement,  si  j'euss<!  eu  l'audace  d'alleudre.  (lelte  lolio  eut 
une  calastroplu'  à  peu  |)rès  aussi  eomi(|ue,  mais  moins  plaisante  pour  moi. 

In  jour  j'allai  m'elalilii"  au  l'oud  d'une  cour  ilaus  la(|U(dle  était  un 
pulls  où  les  (illes  de  la  maison  venaient  souvent  eherciicr  de  l'eau.  Dans 
ce  fond  il  y  av.iil  ime  pelile  descente  (pii  menait  à  dos  caves  par  plusieurs 
(•(unmunicalions.  Ji^  sondai  dans  I  (d)S<urili';  ces  alli'es  souterraines,  et, 
les  trouvant  longues  et  oliscures,  je  jugeai  (ju'elles  ne  liuissaient  j)oiut, 
et  qiu),  si  j'étais  vu  et  snr[)ris,  j'y  trouverais  un  refuge  assuré.  Dans  celte 
conliance,  j'(d'frais  aux  (illes  qui  venaient  an  pnils  nn  spectacle  pins  ri- 
sihle  (|ne  séducteur.  l.(  s  [ilus  sages  feignirent  do  no  rien  voir;  d'antres 
se  mirent  à  rire;  d'autres  se  crurent  insultées,  et  lii'ont  du  Lruit.  Je  me 
sauvai  dans  ma  retraite  :  j'y  fus  suivi.  J'entendis  une  voix  d'homme  sur 
hupiolle  je  n'avais  ]>as  compté,  et  qui  m'alarma.  Je  m'enfonçai  dans  les 
souterrains,  au  risipie  d(!  m'y  perdre  :  1(!  hruit,  les  voix,  la  voix  d'homme, 
me  suivaient  toujours.  J"a\ais  compté  sur  l'cdjscnrité,  je  vis  de  la  lu- 
niioro.  Je  frémis,  je  mCnfonçai  davantage.  In  mur  m'arrêta,  et,  no  pou- 
vant aller  plus  loin,  il  fallut  attendre  là  ma  destinée.  En  nn  moment  je 
fus  atteint  et  saisi  [)arnn  grand  homme  portant  une  grande  moustache,  un 
grand  chapeau,  \\u  grauil  salue,  escoiii'  de  (piaire  ou  ciM([  \  ieilles  femmes 
armées  chacune  d'un  manche  à  halai,  |)arnii  lesquelles  j'aperçus  la  petite 
co(|nine  (pii  m'avait  décelé,  et  (|ui  voulait  sans  doute  me  voir  au  visage. 

I/homme  au  sahr(>,  en  me  prenant  par  le  hras,  me  demanda  rudement 
ce  (pie  je  faisais  la.  Ou  ((uiçoit  (pie  ma  réponse  n'était  pas  prèle.  Je  me 
remis  cependant;  et,  nr(''vertuaiit  dans  ce  monuMit  criti(pie,  je  lirai  de 
ma  tète  nn  expédionl  roinanes(pie  (jui  me  lénssit.  Je  lui  dis  d'un  ton 
suppliant  d'avoir  ])itié  di;  mon  âge  et  de  mou  ('tat;  que  j'étais  un  jeune 
étranger  de  grande  naissance,  dont  le  cer\eau  s'était  dérangé;  (pie  je 
m'étais  écha|i|té  de  la  maison  ]iaternidlo,  parce  (jn'on  voulait  m'enlermer  ; 
(pie  j'étais  perdu  s'il  me  faisait  coniKiiIre  ;  mais  que  s'il  voulait  hien 
me  laisser  aller,  je  pourrai.-;  peul-èlre  un  jour  reeonu.iilre  celte  grâce, 
(ionire  toute  attente,  mon  discours  et  mon  air  liront  effet  :  l'homme  ter- 
rihle  en  fut  touché,  et  après  une  réprimande  assez  courte  il  me  laissa 
doucement  aller,  sans  me  questionner  davantage.  A  l'air  dmit  la  jeune 
et  les  vieilles  me  virent  paitir,  je  jugeai  ipie  riiomme  (pie  j'avais  tant 
craiiil    iii'elail    1(11  I   iilile.   cl    qu'avec   elles    seules  je  n'en  aurais  pas   (•l('' 


l'Mt  I  II    I    I  i\  m    III 


iiiiilli-  a  si  Itou  iiimuIh'.  Je  li->  l'tiU'ndis  iiiiii'iniini- je  iii>  sais  quoi  ilmil  ji- 
lie  m(>  soiuiais  }{iifir;  rar,  pitiirvii  que  le  salni-  i-l  riiniiiinc  m-  s'<ii  iiu'- 

lasx'iil  lias,  j'flais  liifii  siïr.  Irslf  cl  \i;:iiiii''ii\  cniimii' j'/lais,  ili-  i U- 

li\nr  ilf  K'iirs  hicols  il  ircllcs. 


Oiii'l(iiios  jours  aprè's,  passant  dans  uni'  nie  a\fc  un  jciiiic  alilir,  ninn 
voisin,  j'allai  donner  du  nez  conlrc  riioniinc  au  saltri".  Il  inc  rctonniil, 
fl,  nie  conhrfaisanl  d'un  Ion  railleur  :  «  Je  snis  prince,  me  dil-il,  je 
«  suis  prinee;  el  moi  je  snis  un  eoïon  :  mais(|ue  son  altesse  n'y  revienne 
«  pas!  »  Il  najcnila  lien  île  pins,  il  je  m'esiiuivai  en  liaissant  la  lèle.  el 
le  remereianl  dans  mon  eienr  de  sa  discnliiui.  .l'ai  juj;é  ijiie  ces  mau- 
dites ^i(■illes  lui  avaient  l'ail  lionle  de  sa  crédulilé.  Onoi  (|u'il  en  soit,  tout 
l'iiMuonlais  (|n'il  l'Iail,  c'était  un  Itou  liomme,  el  jamais  je  ne  jiense  a  lui 
sans  un  moiiM'ini'nt  dr  reconnaissance  :  car  l'histoire  était  si  |)laisanle, 
que,  pour  le  siiil  désir  de  faire  rire,  tout  autre  à  sa  place  iirent  déslni- 
noré.  Celle  a\eiiture.  sans  avoir  les  suites  que  j'iii  pouvais  craindre,  ne 
laissa  pas  de  me  rendre  sa^e  pour  longtemps. 


76  l.i:S  CONFESSIONS. 

Mon  séjour  chez  inadamo  de  Vcrcellis  m'avail  ])riKiiré  qiiolqiu-s  coii- 
Maissaiu-i's,(|iir  i"(Mitni(>nais(lans  rosiwirqircllospoiirraioiilm'riiiMililes. 
J'allais  voir  (|iicl(|iii'l()is  ciilrc  antres  un  ahljé  savoyaril  appelé  .M.  (iaime, 
précepteur  des  cnlants  ilu  coinle  de  Mellari'de.  il  était  jeniic  encore  et  peu 
répandu,  mais  plein  de  bon  sens,  de  probité,  de  lumières,  et  l'un  des 
plus  bonnètes  bommes  (pie  j'aie  connus.  Il  ne  me  fut  dancune  ressource 
pour  l'objet  qui  m'attirait  ebez  lui,  il  n'avait  pas  assez  de  crédit  |)onr  me 
placer;  mais  je  trouvai  près  de  lui  des  avanlai;('s  plus  piM'cieux  (|iii  mont 
profité  toute  ma  vie,  les  leçons  de  la  saine  nuirale,  et  les  maximes  de;  la 
droite  raison.  Dans  l'ordre  successif  de  mes  goûts  et  de  mes  idées,  j'a- 
vais toujours  été  trop  liant  ou  trop  bas,  Acbille  on  Tliersite,  tantôt  béros 
et  tantôt  vaurien.  M.  (îaime  prit  le  soin  de  me  mettre  à  ma  place,  et  de 
nie  montrer  ii  nioi-iiiéni(^  sans  m'i'pargner  ni  me  décourai^er.  Il  me  parla 
très-bonorablemenl  de  mon  naturel  et  de  mes  talents  :  mais  il  ajouta  (ju'il 
en  voyait  naître  les  obstacles  qui  m'empècberaient  d'en  tirer  parti;  de 
sorte  qu'ils  devaieul,  selon  lui,  bien  moins  me  servir  de  degrés  pour 
monter  à  la  fortune  (|ue  de  iess(uirces  pour  m'en  passer.  Il  me  fit  un 
tableau  vrai  de  la  vie  luimaine,  dont  je  n'avais  (jue  de  fausses  idées;  il 
me  montra  comment,  dans  un  destin  contraire,  l'homme  sage  peut  tou- 
jours tendre  au  bonheur  et  courir  au  plus  près  du  vent  pour  y  parvenir  ; 
comment  il  n'y  a  point  de  vrai  bcuihenr  sans  sagesse,  et  comment  la  sa- 
gesse est  de  tous  les  états.  Il  amortit  beaucoup  mon  admiration  pour  la 
o^randeur,  eu  me  prcuivant  (]ue  ceux  ([ui  doininaient  liîs  autres  n'étaient  ni 
plus  sages  ni  plus  heureux  qu'eux.  11  me  dit  une  chose  qui  m'est  souvent 
revenue  à  la  nuMiioirc  :  c'est  que  si  chaque  homme  pouvait  lire  dans  les 
cœurs  de  tous  les  autres,  il  y  aurait  plus  de  gens  qui  voudraient  descendre 
que  de  ceux  (pii  viuidraient  monter.  Cette  réflexion,  dont  la  vérité  frappe, 
et  qui  n'a  rien  d'outré,  m'a  été  d'un  grand  usage  dans  le  cours  de  ma 
\ie  pour  me  faire  tenir  à  ma  place  paisiblement.  Il  me  donna  les  pre- 
mières vraies  idées  de  rhonnéle,  que  mon  génie  ampoulé  n'avait  saisi 
(iiie  dans  ses  excès.  11  me  (it  sentir  (jiie  l'enthousiasme  des  vertus  sii- 
.  blinies  était  peu  d'usage  dans  la  société;  qu'en  s'élançant  trop  haut  on 
était  sujet  aux  chutes;  que  la  continuité  des  petits  de\oirs  toujours  bien 
remplis  ne  demandait  pas  moins  de  force  que  les  actions  héroïques; 
(lu'ou  en  tirait  meilleui-  jiarli  pour  rboiiiicur  et  pour  le  bonheur  ;  et  (ju'il 
valait  iiitininu'ut  mieux  a\oir  t(uijuiirs  l'estime  des  h(uumes,  (pie  quel- 
(|uefuis  leur  admiration. 

Pour  établir  les  devoirs  de  riiomiiie  il  fallait  bien  remonter  a  leurs 
principes.  D'ailleurs  le  pas  que  je  venais  de  faire,  et  dont  mon  état  pré- 
sent était  la  suite,  nous  cmidiiisait  à  parler  de  religion.  L'on  con(,'oit  déjà 
que  l'honnête  .M.  (Jainie  est,  du  moins  en  grande  partie,  l'original  du 
Vicaire  savoyard.  Seulenu'ut  la  prudence  l'obligeant  à  parler  avec  plus 
de  réserve,  il  s'expliqua  moins  ouvertement  sur  certains  points  ;  mais  au 


l'Ml  M  I     I      I  l\  III     III  77 

ri'sti'  SCS  iii.'ixiiui's,  SCS  sciiIimumiU,  ses  a\is  litii'iil  les  iiicincs,  cl.  jiis(|irati 
(oiiscil  lie  icloiiriicr  dans  ma  |>alric.  loiil  lut  ciiiiiiiic  je  l'ai  rcmlii  ilc|iiiis 
au  |iulili('.  Ainsi,  sans  m'clcniiic  sur  des  cuirclieiis  dont  (  lia<'un  peul  \iiir 
ia  sultstaïu'c,  je  dirai  ijucscs  leçons,  sn>;cs,  inaisd'aliord  sans  i-ricl,  furciil 
dans  mon  eo-ur  un  ^cmn-  de  \ertu  cl  de  religion  ipii  ne  s'v  clouffa  jamais, 
cl  i|ui  n'allcndail  pour  Iruelilier  i|ue  les  soins  d  iitu-  main  plus  chérie. 

Ouoi(|uc  alors  ma  conM-iMun  lut  peu  sidide,  je  ne  laissais  pas  d'être 
cmu.  Loin  lie  nieiinnvcr  de  ses  cnlrcliens,  j'\  pi  is  j^oùt  a  cause  de  leur 
clarté,  de  leur  simplicile.  cl  snrioul  d'un  cerlain  iiilerèl  de  coMir  dimt  je 
sentais  qu'ils  étaient  pleine.  J'ai  I  àme  aimanie,  et  je  mi'  suis  toujours 
ntlaclic  an\  };cris  moins  à  propoilion  du  iiieii  (jn'ils  m'ont  lait  i|iir  d(> 
celui  (|n'ils  m'ont  \oiiln  ;  cl  c'est  sur  (|uoi  mon  tact  m>  me  trompe  ^iiére. 
Aussi  je  m'arrcctionnais  xerilaliicmcnl  à  M.  (îaime  ;  j'i'tais  poui'  ainsi  diic 
son  sccomi  disciple;  et  cela  me  lit  |iiini'  le  ninmenl  iiiéiiie  I  iiieslimalde 
bien  de  me  (Iclniiiner  de  la  peiile  au  \i('e  oii  in'eiilraiii.dl   mon  nisivclé. 

I  n  jour  i|uc  je  III'  pensais  à  rien  moins,  on  \iiil  me  clierclier  de  la 
pari  du  comte  de  la  llo<|uc.  A  force  d'y  aller  et  de  ne  poiiNoii-  lui  paiiei-, 
je  m'i'lais  ennnvé.  et  j(>  n'v  allais  pins  :  je  crus  (pi'il  m  a\ait  oiildii',  ou 
qu'il  lui  était  reslt-  de  mauvaises  impressoins  de  moi.  Je  me  Iriuiipais. 
Il  avail  clé  lémoin  plus  d'une  fois  du  plaisir  avec  le(|uel  je  reiii|>lissais 
mon  devoir  auprès  de  sa  lanle;  il  le  lui  avail  même  dit.  et  il  m'en  reparla 
(|uand  nioi-méme  je  n'y  sim|;eais  plus.  Il  me  re(,-ul  iiieii,  me  ilil  que, 
sans  m'amnser  de  promesses  vagues,  il  aval!  clieieln'  à  me  placer;  f|iril 
avail  réussi,  (lu'il  me  niellait  en  clicmin  de  devenir  (|iieli|ue  cliose,  qmr 
c  était  à  moi  de  faire  le  reste;  que  la  maison  oi'i  il  me  faisait  enirer  était 
piiissaiile  cl  considérée;  que  je  n'avais  pas  liesoin  d'antres  prolecleiirs 
|»our  m'avancer;  il  que,  (pioiquo  Irailc  ilalmnl  m  simple  diimesliqiie, 
comme  je  venais  de  l'être,  je  |)ouvais  être  assuré  (|iic,  si  l'on  me  jiij;eai< 
par  mes  sentiments  et  par  ma  conduite  au-dessus  de  cet  élal,  on  était  dis- 
posé à  ne  m'y  pas  laisser.  La  lin  de  ce  discours  démentit  cruclicmenl  les 
lirillanles  espérances  (|iie  le  commencemenl  m'avail  données.  Quoi  !  tmi- 
joiirs  laquais!  me  dis-je  en  moi-même  avec  un  dépit  amer  que  la  cim- 
liance  cllaça  hienlol.  Je  me  sentais  tro|)  peu  fait  pour  celle  place  pour 
craindre  qu'on  m'y  laissai. 

II  me  mena  cliez  le  comle  de  (ionvon,  premier  écuyer  de  la  reine,  et 
elle!  de  I  illustre  m.iison  de  Solar.  I/air  de  di^'iiilé  de  ce  respectable  v ieil- 
lard  me  reiulit  plus  toiulianle  l'affabilité  de  son  actiieil.  Il  m'interrojiea 
avec  intérèl,  el  je  lui  répondis  avec  sincérité.  Il  dit  au  comle  de  la  Hoqiic 
que  j'avais  une  physionomie  agréaide,  il  qui  prniiiellail  de  l'esprit;  (|iril 
lui  paraissait  (|u'en  effet  je  n'en  mam|iiais  |)as,  mais  (|iie  ce  n'était  pas  là 
liuit,  el  (|ii  il  fallait  voir  le  reste  :  puis,  se  loiirnanl  vers  moi  :  Mon  cn- 
fanl,  me  dil-il,  presque  en  lonles  choses  les  commencemenls  sont  nules; 
les  vôtres  ne  le   seront  ponrlanl  |)as  beaucoup.   Soyez  sage,  el  cherche/ 


I.KS   COM'I'.SSIONS. 


a  [ilaiic  ici  à  lonl  K;  iikhkIi';  voilà,  (|iiaiil  à  pivseiil,  volro  uiii(|iic  ('iii|)I(ii  : 
(lu  ri'slc,  ave/  bon  coiiiago  ;  ou  vciil  j)nMi(lio  soin  (1(3  vous.  Tout  de  suile 


il  passa  cluv.  la  uiai(iuis('  dt;  Breil,  sa  hellc-lillL',  cl  uic  prcseula  à  elle, 
puis  à  l'abbé  de  (îouvou,  son  iils.  Ce  début  me  parut  de  bon  augure. 
J'en  savais  assez  déjà  pour  ju^cr  (|u"(in  ne  l'ail  pas  lanl  de  l'açou  à  la  ré— 
cc|)liou  dun  bupiais.  Kii  etlel,  (ui  ne  nu;  traita  jjas  comme  tel.  Jeus  la 
tabl(.'  de  lollice,  ou  ne  me  donna  point  d'Iiabit  de  livrée;  et  le  comte  de 
Favria,  jeune  étourdi,  m'ayaul  voulu  faire  monter  derrière  son  carrosse, 
son- graiul-pere  dd'cndil  ([ne  je  moulasse  derrière  aucun  carrosse,  cl  (|ue 
\c  suivisse  personne  luu's  de  la  maison,  (iepeiuiant  je  servais  à  lal)l(\  cl 
je  faisais  à  peu  jirès  au  dedans  le  service  d'un  lupuiis;  mais  je  le  taisais 
eu  (jnebpu'  iai,iiii  librenu'ut,  sans  cire  allaclie  nommément  à  personne. 
Mors  (pudcjucs  Icllres  (pidn  nu'  dictait,  et  des  images  (pu'  le  comte  de 
l'avria  me  faisait  découper,  j'étais  jucscpie  le  maîlic  de  Icuil  mou  leui])s 
dans  toute  la  jouruée.  Celle  épreuve,  doni  je  lU'  m\iperce\ais  |)as,  était 
assurément  Irès-dangci'cuse  :  elle  n'dail  pas  inéme  l'(ul  liumaine  ;  car 
celle  grande  oisiveté  ])OU\ail  nu'  iaire  conhaclcr  des  vices  (jne  je  n'au- 
rais pas  eus  sans  cela. 

Mais  ("est  ce  ipii  triis-beureuscuii  ni  n  ani\a  point.  I.c>  le(;(ms  de 
M.  (iainic  avairnl  fait  impressimi  sur  nuui  ctenr,  et  j'y  piis  lanl  de  goût 
<|U(!  je  m'écbaitpais  (|iirli|ucf(iis  |iiiiii-  allci'  les  l'iilnidre  cncoic.  le  crms 


I'M:  1 1 1    I .   I  i\  III    III.  ->.t 

(iiic  0(Mi\  i|iii  nu*  Mivaiciil  soiiir  ainsi  rni'ti\i'ini'iil  ni- ili'Mnairiil  ;:iii-rc  oii 
j'allais.  Il  iii'  SI'  |ii-iil  rii'ii  ilc  plus  sciisi-  i|ui'  \r-  ,i\i>  (|ii  il  un'  il)iiiii;i  >ni' 
ma  ('oniliiili'.  Mes  (-nninii'iu'i'iiiriils  riiti'iil  ailiiiii  .ililr>  ;  j  rl.ii>  iliiiii'  as^i- 
(liiitc,  triiiii-  alli'nlii>n,  il  un  /<  Ir  i|ni  i  liai  iiiauiil  Imil  \i-  iiinntli'.  I.'alilu' 
(■aiiiic  m'avait  sa^ciufiil  axTli  ilc  miulcrcr  cclli'  preniiiTc  lri-\cnr,  ilc 
piiir  iin'illt'  ni'  \inl  à  se  iflàclii'i-  cl  (|ii"i)ii  n'y  |iril  panlc.  Vnlri'  dilinl. 
nii'  ilil-il,  rsl  la  ri'^li'  ili'  it  ipiiiM  i'\ij;rra  di'  \mis  :  tàrlir/  di-  miiis  nn-iia^rr 
tir  i|iii>i  r.iii'i'  |iliis  dans  la  snilr,  mais  pardi'/.-Miiis  dr  lairi'  jainai>  iiinins. 

(awiimo  un  ni!  m  avait  ^^ni'ir  cvaminé  sur  im-s  prlils  lali'iils,  et  i|ii°on 
ne  nu>  snnposait  (|ni>  cimiv  qnr  m'a\ait  duniit's  la  nalnri',  il  nr  |iai'aissail 
pas,  tnal^n!'  l'c  (pif  le  conilr  de  (ionvon  m'avail  pu  din-.  ([n'oii  siin^ràt  à 
lirri'  paili  di'  moi.  Kfs  alïaires  \inri'ul  a  la  liaM'isi',  et  jr  lus  à  ju'ii  jhcs 
oultlii'.  \.v  maripiis  de  Hicil.  lils  t\i\  comte  de  (ionvon,  riait  alors  amlias- 
sadi'ur  à  Vienne.  Il  sur\iul  des  mouvements  à  la  e(nir  (|ni  se  lirenl  seiilir 
dans  la  famille,  et  IHu  \  lut  quelipies  semaines  dans  une  a^'ilatimi  <|ni 
ne  laissait  {jnère  le  temps  de  penser  à  moi.  dépendant  jnsqne-là  je  mé- 
lais  peu  relâché,  lue  chose  nu'  lit  du  hien  et  du  mal,  en  ni'('loij;uant  de 
tunte  ilissipatioii  extérieure,  mais  en  me  rendant  un  peu  plus  distrait  sur 
mes  devoirs. 

Mademoiselli'  de  iîieil  était  nne  jenne  personne  à  peu  près  de  mou 
îv^ti,  hien  laite,  assez  helle,  Irès-hlanche.  avec  des  cheveux  très-noirs,  et, 
i|iM>i(pie  hrnne,  portant  sur  son  visajic  cet  aii'  de  douceur  des  hlondes 
aiupiel  mon  cieur  n"a  jamais  résisté.  I.'hahit  de  coiir,  si  favorai)le  aux 
jeunes  personnes,  mari|nait  sa  jolie  taille,  dé^a^eait  sa  poilrine  et  ses 
épaules,  et  remlait  son  leinl  eiuoie  plus  éhlouissant  par  le  deuil  (pi'on 
portait  alors.  On  dira  i|ne  ce  n'est  pas  à  nu  domi'slii|ue  de  sapeiccMiir 
de  ces  clioses-là.  J'avais  tort  sans  doute;  mais  je  m'en  apercevais  tonte- 
fois,  el  même  je  n'étais  pas  le  seul.  I.e  maître  d'hôtel  et  les  valets  de 
ehamhre  en  parlaient  (]ui'l(iuefois  à  lahie  avec  nne  j,Mossièreté  t|ui  ukî 
faisait  cruellement  soullVir.  La  télé  ne  me  tournait  pourtant  pas  au  point 
d'être  ainonreux  Imit  de  Inui.  .le  ne  m duhliais  point;  je  me  tenais  a  ma 
|)lace,  et  mes  désirs  mêmes  ne  s'émancipuieut  pas.  J'aimais  à  voir  ma— 
denu)iselle  de  Breil,  à  Ini  entemire  dire  (|nel(|ues  nmls  (|ni  marquaient 
de  l'esprit,  du  sens,  de  riiounéteté  :  nnjii  amhilion.  hornée  an  plaisir 
de  la  serxir,  n'allait  |)oinl  an  delà  de  mes  droits.  A  tahle  j'étais  attentif  à 
chercher  I  occasion  de  les  faire  valoir.  Si  son  latjuais  (|nittait  nn  moment 
sa  chaise,  à  l'instant  on  m'y  voyait  étahli  :  hors  de  la  je  me  tenais  vis-a- 
vis d'elle;  je  cherchais  dans  ses  veux  ce  (lu'elle  allait  demaiuler,  j'épiais 
le  moment  de  changer  son  assiette.  Mue  n  anrais-je  point  lait  pour  ipielle 
daii.'nàl  m  ordonner  ([neh|ue  chose,  me  rej;ai(ler,  me  ilire  un  seul  mot! 
mais  point  :  j'avais  la  mortilication  d  être  nul  |iour  elle  ;  elle  ne  s'a|)erci'- 
\ait  pas  inênu'  (|ne  j'étais  là.  dépendant  son  fii're.qui  m'adressait  (|nel(pn'- 
fois  la  jtarole  à  laide,  m'avaut  dit  je  ne  >ais  i|uiii  de  peu  oldi^eaiit.  je  lui 


SI»  I.KS  CONFESSIONS. 

lis  iino  réponse  si  fine  et  si  l)ien  loiirnée,  qu'elle  y  fit  attention,  et  jeta  les 
veux  sur  moi.  Ce  coup  d'œil,  (jui  lut  court,  ne  laissa  pas  de  me  trans- 
l)orter.  I.e  lendemain  l'occasion  se  présenta  d'en  obtenir  un  second,  et 
j'en  priilil.ii.  On  dniinait  ce  joui-i.i  ou  i;iand  dîner,  (iii  pour  la  preiuiéi'O 
l'ois  je  vis  avec  beaucoup  (rétouncuienl  le  niaîlre  diiôlel  servir  l'épée  au 
côté  et  le  cliapeau  sur  la  tèic.  l'ar  hasard  on  vint  à  parler  lie  la  devise  de 
la  maison  d(>  Solar,  qui  était  sur  la  ta|)isserie  avec  les  armoiries,  Tel  fierl 
ijiti  ne  (uc  jKis.  Ciiinnie  les  l'iémonlais  n(^  sont  jtas  poui'  I  ordinaire  con- 
sommés dans  la  langue  l'rauçaise,  quelqu'un  trouva  dans  celle  devise 
une  faute  dortho^raplie.  et  dit  qu'au  mot  fiert  il  ne  i'allait  pas  de  t. 

Le  vieux  comte  de  (iouvon  allait  répondi'e  ;  mais  ayant  jeté  les  yeux  sur 
moi,  il  \il  que!  je  souriais  sans  oser  ri(;n  dire  :  il  m'ordonna  de  |)ailer. 
Alors  je  dis  (|ue  je  no.  croyais  pas  (pic  le  (  lui  (b;  trop;  que  ferl  était  un 
vi<'ux  mot  l'rançais  ((iii  ne  venait  pas  du  mot /crax,  lier,  menayant,  mais 
du  verbe  ferit,  il  frappe,  il  blesse;  qu'ainsi  la  devise  ne  nie  paraissait  pas 
dire,  Tel  menace,  mais  Tel  frappe  qui  ne  (uc  pas. 

Tout  le  monde  me  rej;ardait  et  se  regardait  sans  rien  dire.  On  ne  vit  de 
la  vie  un  pareil  étonnement.  Mais  ce  qui  me  llatla  davantage  fut  de  voir 
clairement  sur  le  visage  de  mademoiselle  de  lîreil  un  air  de  satisfaction. 
Cette  personne  si  dédaigneuse  daigna  me  jeter  un  second  regard  qui  valait 
tout  au  moins  le  premier;  puis,  tournant  les  yeux  vers  son  grand-papa, 
elle  semblait  attendre  avec  une  sorte  d'impatience  la  louange  qu'il  me 
devait,  et  (]u'il  me  donna  en  effet  si  pleine  et  entière  et  d'un  air  si  con- 
tent, (|ue  t(uile  la  table  s'empressa  de  faire  chorus.  Ce  moment  fut  court, 
mais  délicieux  à  tous  égards.  Ce  fut  un  de  ces  moments  trop  rares  qui 
replacent  les  choses  dans  leur  ordre  naturel,  et  vengent  le  mérite  avili 
des  outrages  de  la  fortune.  Quelques  minutes  après,  mademoiselle  de 
lireil,  levant  derechef  les  yeux  sur  moi,  me  pria  d'un  Ion  de  voix  aussi 
timide  qu'affable  de  lui  donner  à  boire.  On  juge  que  je  ne  la  lis  pas 
attendre;  mais  en  approchant  je  fus  saisi  d'un  tel  tremblement,  qu'ayant 
trop  rempli  le  verre,  je  répandis  une  partie  de  l'eau  sur  l'assiette  et 
même  sur  elle.  Son  frère  me  demanda  élourdimcnt  pourquoi  je  tremblais 
si  fort.  Cette  question  ne  servit  pas  à  me  rassurer,  et  mademoiselle  de 
lireil  rougit  jusqu'au  blanc  des  yeux. 

Ici  finit  le  roman,  où  l'on  remarquera,  comme  avec  madame  Basile  et 
dans  toute  la  suite  de  ma  vie,  que  je  ne  suis  pas  heureux  dans  la  conclu- 
sion de  mes  amours.  Je  maffeclionnai  iuutil(;ment  à  l'antichambre  de 
madame  de  Ur<'il  :  je  u'nblins  plus  une  seule  mar(|ne  d  allenlinn  de  la 
jiart  de  sa  lille.  Klle  sortait  et  entrait  sans  me  regarder,  cl  moi  j'osais  à 
peine  jeter  les  yeux  sur  elle.  J'étais  même  si  bêle  et  si  maladroit,  qu'un 
jour  qu'elle  avait  en  passant  laissé  tomber  son  gant,  au  lieu  de  m'élancer 
sur  ce  gant  que  j'aurais  voulu  couvrir  <le  baisers,  je  n'osais  sortir  de  ma 
place,  et  je  laissai  ramasser  le  gant  jiar  un  gros  butor  de  valet  (|ue  j  au- 


(4. 


I-\IM  II     I     I  I  \  l;i    III  Hl 

rais  vitldiiliiTS  riT.isi'.  l'oiir  ,i«ln'\t'r  ilf  nritiliMiiili'i,  jr  m'aiMTciis  qui' je 
n'axais  iia>  li- liiiiiluMir  il'a^rrci'  a  iiiailanii' ili'  llicil.  Nnii-si'iili-iin'iil  rllr 
ne  nr<ii(li)iiiiail  rien,  mais  rllr  ii.k  ripiail  jaitiais  iiinii  srixiii';  il  diiix 
fois,  iiif  Iroiixant  dans  son  anlii'liainliii'.  l'Ilf  nie  (Innaiida  d  un  Imi  rml 
SIC  si  jf  n'avais  ririi  à  lairc.  Il  lallnl  rcnonciT  a  iciU-  cln-rc  anlicliain- 
l>n-.  J  i-ii  rns  d'aliiird  dn  rc^nl;  mais  les  dislrarliniis  \inriiil  a  la  lia- 
xn-sc,  cl  liicnlnt  je  n'\   pensai  pins. 

J'eus  de  (|ii(>i  liH'  ciinsidei'  du  dedaiii  de  madame  île  llreil  iiar  les  linn- 
tcs  (If  son  lieaii-|)crc.  ipii  s  apcicnl  enlin  (|ne  j  fiais  là.  i.c  soir  dn  diner 
donl  j'ai  paili-,  il  eut  a\cc  moi  nn  cnirelieii  d'uni'  demi-lieuie.  dmil  il 
parut  content  et  dont  je  Ins  enclianli'.  (.e  hon  xn'illard.  ipioii|ue  liumme 
d'esprit,  en  axait  mnins  i|Ui'  madame  de  Nercellis;  mais  i\  axait  plus 
dentiailles,  cl  je  réussis  mieux  auprès  de  lui.  Il  me  dit  de  m'atlaclier  a 
l'aldic  dclionvon  son  lils,  ipii  in'a>ait  pris  en  alïection  ;  ipic  celte  alTee- 
lion.  si  j  en  prolitais,  pinixait  m  être  utile,  et  me  l'aire  aci|nerii'  ce  ipii  me 
maui|uail  pour  les  x  ues  iiu'ou  axait  surrmii.  Ites  le  lendemain  malin  je 
xolai  chez  monsieur  l'aldie.  Il  ne  me  rc^ul  point  en  domeslii|ue  ;  il  me  lit 
asseoir  an  coin  de  son  ieu.  cl,  ininlerro^eanl  avec  la  plus  ^lande  dou- 
ceur, il  vit  hientol  ipie  mon  l'iliieation,  commencée  sur  tant  de  cimscs. 
n  était  ailo'xée  sur'  aMciiue.  Trouxaut  surloul  (|Ui'  j  axais  peu  de  latin, 
il  entreprit  de  m'en  enseiu'uei-  davanta^'e.  .Nmis  convînmes  (lue  je  me 
rendrais  chez  lui  tous  les  malins,  cl  je  comnu-nçai  dès  le  lendemain. 
Ainsi,  par  une  de  ces  hi/arreries  qu'on  lrnn\era  souvent  dans  le  cmirs  de 
ma  vie.  en  mènn"  temps  an-dissns  et  au-desMuis  de  mon  elal,  j'élais 
disciple  et  \alet  dans  la  mèmi"  maison,  et  dans  ma  servitude  j'avais  ce- 
pendant un  précepteur  d'une  naissance  a  ne  l'être  (|ne  deseiii'anls  des 
rois. 

M.  l'ahhé  de  liouvon  étail  un  cadet  destiné  par  sa  famille  à  l'épisco- 
pal,  et  dont  |>ar  celle  laison  on  avait  poussé  les  études  plus  ipril  n'est 
ordinaire  aux  eiiranlsde  qualité. On  l'axait  envoyé  à  rnniversilédeSienne, 
où  il  avait  reste  plusieurs  années,  cl  dont  il  axait  rap|)orlé  une  assez  forte 
dosedccmscanlisme  |)our  être  à  |)en  prés  à  Turin  ce(|n'élait  jadis  à  l'aris 
l'ahhé  de  Danjieaii.  I.e  di'j;ont  de  la  tln'olo'jie  l'avait  jeli"  dans  les  helles- 
letlres;  ce  (|ui  est  Ires-ordinaire  en  Italie  à  ceux  qui  courent  la  carrii're 
de  la  prélatnre.  Il  avait  liieii  lu  les  poêles,  il  faisait  passahleincnl  des  vers 
latins  et  italiens.  Kn  un  nmt.  il  avait  le  ^oùt  qu'il  fallait  pour  l'ormer 
le  mien,  et  mettre  (|uel(]ne  elioix  dans  le  fatras  dont  je  m'étais  f.irci  la 
lèle.  Mais,  soit  (|ue  mon  haliil  lui  eut  lait  quelque  illusion  sur  mon  sa- 
voir, snit  i|n  d  ui'  put  siippiii'li'i'  l'ennui  du  laliii  l'Ii'Mnentaire,  il  me  mil 
d  ahiiril  lieauinup  tnqi  liant;  et  a  peine  in'eul-il  fait  traduire  (|iielques 
laides  de  l'Iiedre.  i|n'il  me  jeta  dans  Vii-^ile,  où  je  n'entendais  presque 
rien,  .l'étais  destim'-.  comme  on  xerra  dans  la  suite,  a  lapprcndre  soii- 
xenl  le  latin  et  a  ne  Ir  saxuir  jamais.  Cependant  Je  Iraxaillais  avec  assez 

II 


H'î  I.F.S   f.0M■ESS10^S. 

de  zèlo,  cl  inonsiiMii'  l'ahhc  me  prodiguait  ses  soins  avec  uiio  Itoiilo  iloiil 
le  souvenir  lualleudiil  eneoie.  Je  passais  avec  lui  une  |)artie  de  la  uia- 
linée,  laiil  pour  mou  iiisliiiclion  (|ue  pour  son  service;  non  pour  celui 
(le  sa  prrsdiinc.  car  il  ne  soulliil  jamais  (|iie  je  lui  eu  icudisse  aucun, 
mais  i)onr  eciire  sous  sa  diclée  el  pour  copier;  cl  ma  l'onclidu  de  secré- 
taire me  l'ut  plus  utile  (jue  celle  d'éccdier.  Non-seulenu'ul  j'appris  ainsi 
l'ilalien  dans  sa  pureté,  mais  je  pris  du  goût  pour  la  littérature  el  quel- 
(|iic  disceiiuMuiMit  des  Ixuis  li\res,  (|ui  ne  s"aer|ii(''rait  ]>as  clu'z  la  Tril)n, 
et  ([ui  nie  servit  lieauc(uip  dans  la  suite  (juand  je  nu;  mis  à  tiavailler 
seul. 

Ce  temps  lut  (clui  de  ma  \ie  où.  sans  projets  romanes(|ues,  je  pou- 
vais le  plus  laisonualdemeut  me  livrer  a  l'espoir  de  parveuii'.  .Mdiisieiir 
laldie.  Irés-content  de  moi.  le  disait  a  tout  le  nuiiide  ;  el  son  |>(re  m'a- 
vait luis  dans  nue  aricclinti  si  siugulièic,  <jue  le  c(unle  tle  Favria  m  apprit 
(|u'il  avait  |)arlé  de  moi  au  roi.  Madame  de  IJreil  elle-même  avait  (juilté 
poui-  moi  sou  air  méprisant.  Kniin  je  devins  un(!  espèce  de  favori  dans 
la  maison,  à  la  grande  jalousie  des  auti'es  domestiques,  qui,  me  voyant 
houoié  des  instruclious  du  tils  d(^  leur  maître,  sentaient  bien  que  ce  n'é- 
l.iit  jias  pour  rester  longtemps  leur  égal. 

Autant  (juc  j'ai  pu  juger  des  vues  (jnen  avait  sur  moi  par  quelques 
mots  lâchés  à  la  volée,  et  auxqncils  je  n'ai  relléchi  (ju'après  coup,  il  m  a 
i)aru  qiu"  la  maison  de  Solar,  voulant  courir  la  carrière  des  ambassades, 
et  peut-être  s'ouvrir  de  loin  cidle  du  ministère,  aurait  été  bien  aise  de 
se  l'ormer  d'avance  un  sujet  (|ui  eut  du  mérite  et  des  talents,  el  qui,  dé- 
pendant nniquemenl  d'elle,  eût  pu  dans  la  suite  obtenir  sa  conliance  et 
la  servir  utilement,  ('e  projet  du  comte  de  (ionvon  était  noble,  judi- 
cieux, magnanime,  et  vraiment  digne  d'un  grand  seigneur  bienfaisant 
et  nrévovant  :  nuiis  outi'c  (|ue  je  n'eu  vovais  pas  alors  tonte  l'étendue, 
il  était  trop  sensé  pour  ma  tète,  el  demandait  un  trop  long  assujetlisse- 
nicnl.  Ma  folle  ambition  ne  cliercliait  la  bn-lnue  qu'a  travers  les  aven- 
tures :  et,  ne  voyant  point  de  femme  à  lout  cela,  cette  manière  de  par- 
venir me  paraissait  lente,  pénible  el  triste;  tandis  (|ne  j'aurais  dû  la 
trouver  d  autant  plus  liouorable  et  sure  que  les  femmes  ne  s'en  mêlaient 
pas,  l'espèce  de  mérite  qu'elles  protègent  ne  valant  assurément  i)as  ce- 
lui qu'on    me  su|)posait. 

Tout  allait  à  merveille,  .l'avais  obtenu,  presque  airacbé  l'estime  de 
tout  le  nuiude  :  les  épreuves  étaient  linies,  el  l'on  me  regardait  géné- 
raleinenl  dans  la  maison  comme  un  jeune  Ikhuuu'  de  la  plus  grande 
espérance,  qui  n'était  pas  à  sa  place  el  qu'on  s'attendait  d'y  voir  arri- 
ver. Mais  ma  place  n'était  pas  celle  qui  m'était  assignée  parles  liomuies. 
et  j'v  devais  i)arveuir  par  des  cbemins  bien  dillérents.  .le  louebe  à  un 
(le  CCS  traits  caractérisliques  ipii  nie  sont  propies,  cl  (pi  il  sullil  de  pré- 
senter au  leeleiir  sans  v   .liiuilrr  de  rellcMoii . 


!■  u;  I  1 1     I     M  \  Il  I     I  I  I  8:^ 

O(ioi(|iril  \  iiit  à  Turin  licaucdiiii  di*  iHiuvcaiix  (-iin\i-i'lis  ili-  iiinii  cs- 
|ic('i>.  ji-  III'  li-N  aimais  pas.  cl  n'eu  avais  jamais  xoiilii  vitir  iiiiciiii.  Mais 
j'a\ais  Ml  iiiicliiiics  lii'iii-Miis  i|iii  iif  l'i-laiciil  |ias.  cnlri'  aiilii's  un  M.  Mu^- 
sai'il,  siiriKiiiiiiii'  I  i>i')l-(iiii'iilr.  |M'iiilir  en  nniiialiiii',  ri  un  peu  iiinii 
|iarfiil.  (le  M.  Miissaid  ililcna  ma  ilcmciirc  clir/  li-  cnmli-  de  (iitiiMui. 
••1  \iiit  m'\  \(iir  amc  nn  aiilii'  (îfiii'vois  a|>|irli'  Hàclc,  iloiil  j'a\ais  clé 
i°amai'aili>  iliiraiil  iikhi  a|>|)ri-iilissa<;c.  C.f  Hàtlr  l'Iait  un  i^airnii  Iri-s-aiiiii' 
suni,  li'i>!«-<{ai,  jilfiii  de  riaillii-s  lioiilïmiiics  i|iir  son  à<;)>  n'iulait  u^rôaMes. 
Mo  Miila  liiiil  iriin  ntn|i  cii^imic  de  M.  Kàclc,  mais  (mi^oiii-  an  |ii)iiil  do 
ne  |>(iii\uii  le  (|iiill('i'.  Il  allait  parlir  liiciilôt  |ioiir  son  l'olniiriior  à  (îo- 
iii'\o.  Oiitlli'  iHiif  j'allais  l'airo!  J'en  soiilis  l)ioii  loiilo  la  firaiidciir.  l'nnr 
mottro  (In  moins  à  protil  le  (om|is  (|iii  m'olait  laisso,  jo  no  lo  i|iiill  lis  |iliis  : 
DU  |diili'it  il  110  mo  i|nitlail  pas  liii-iiiomo.  car  la  Icio  no  mo  litiirna  pas 
ilalioid  an  poiiil  <l  aller  Imis  do  I  In'ilcl  passer  la  jmirnoo  aMc  lui  sans 
coii^o;  mais  Itionltil,  voyant  ([n'il  m'olisôdail  cnlioromonl.  on  lui  dé- 
londit  la  porto;  ot  jo  m'icliaiiriai  si  hioii,  ((n'onltliant  Imil,  liois  iiion 
ami  Itàcio,  jo  n'.illais  m  clic/  nionsiciir  !°ald>e  ni  die/  iii(iii>ieiii'  le  cninte, 
cl  l'on  ne  nio  vovait  plus  dans  la  maison.  On  me  lit  des  l'cpriinandcs, 
que  je  n'écoulai  pas.  On  mo  menaça  do  me  con^odior.  (!otlo  moiiaco  lut 
ma  porto  :  ollo  mo  lit  eiilrcvoir  qu'il  était  possiido  (ino  Hàcio  ne  son  al- 
lât pas  soiil.  Dis  lots  jo  lie  vis  plus  d'antio  plaisir,  dantro  sort,  d'antre 
lionlionr,  (|no  celui  do  laire  un  |)arcil  vova^c,  cl  je  no  voyais  à  cola  (jne 
l'inelTahlo  félicité  du  voyage,  au  Imul  dii(|iiel  pour  snrcroit  j'entrevoyais 
madanio  do  Warons,  mais  dans  un  éloij;nomenl  immense;  car  |)our  re- 
loiirnor  à  (ionevo,  c'est  à  (pioi  jo  ne  pensai  jamais.  Les  monts,  les  prés, 
les  liois,  les  ruisseaux,  les  viHaj^os  se  succédaient  sans  lin  et  sans  cesse 
avec  de  nouveaux  cliarmos;  ce  hioulieuroux  liajol  semlilail  devoir  absor- 
her  ma  xie  entii-re.  le  me  rappelais  avec  délices  comliien  ce  mémo  voyage 
m'avait  |)arn  charmant  on  vouant.  One  dovait-co  être  lorsiin'à  tout  l'at- 
irail  do  riiuloponiiaiice  se  joindrait  celui  do  faire  route  avec  nn  cama- 
rade de  mon  âge,  do  mon  goût  et  de  lionne  Inmieiir.  sans  gène,  sans 
devoir,  sans  coiitraiiile,  sans  oldigation  d'aller  ou  rester  (jne  coinnn'  il 
nous  plairait!  Il  fallait  être  fou  pour  sacrilier  une  |)areille  fortune  à  dos 
projets  d'amliition  dune  exécution  lente,  dillicile.  incertaine,  ot  (|ui. 
les  sup|>osaiit  réalisés  un  jour,  ne  valaient  pas  dans  tout  leur  éclat  un 
quart  d'Iieiiio  de  vrai  plaisir  et  do  liliorti-  dans  la  jonnosse. 

l'Ieiii  de  celte  sage  fantaisie,  je  me  conduisis  si  bien  (jiie  je  vins  à  bout 
de  me  faire  ebasser,  et  en  vérité  ce  ne  fut  pas  sans  peine,  lu  soir,  comme 
je  rentrais,  le  maître  d'bôtel  me  signilia  mon  congé  de  la  part  do  inoii- 
sioiir  le  coiiilo.  (i'olait  |»réciséniont  ce  (|uo  jo  demandais;  car.  sentant 
malgré  moi  rexiravagauce  de  ma  condiiilo,  j'y  ajoutais.  |)onr  m'excuser, 
l'injustice  et  ringralilndc,  croyant  mettre  ainsi  les  gens  dans  leur  tort, 
et  mo  jnslilior  à  moi-même  un  parti  pris  par  iiecessile.  On  me  dit  jIo  la 


M 


LKS  CONFESSIONS. 


jtarl  (lu  (•(iiiilc  (le  l'.ivria  (l'iillcr  lui  iiailcr  K;  Iciulcmiiiii  malin  avant 
mon  (Icpail;  il  inimmc  on  voyait  (|n(',  la  liMc  m'ayanl  tonriié,  jV'lais 
capable  de  n'en  rien  laiic,  le  maîlie  d'InMel  remit  ajjivs  e(,'ltc  visite  à 
me  donner  (ineUpie  argent  (|n'(in  m'avail  (leslin(-,  cl  qu'assurément  j'a- 
vais l'orl  mal  ^agu(' ;  car,  ne  voulant  |ias  nu:  laisser  dans  l'iMal  de  valet, 
on  lU!  m'avait  |ias  lixi'  de  tiares. 

Le  cmnte  de  h'avria,  l(ml  jeune  et  tout  etoui'di  (|u"il  (•lait,  me  liut  eu 
celte  occasion  les  discours  les  plus  seiis(is,  el  j'oserais  pres(|ue  dire  les 
[dus  Icndrcs,  tant  il  m'exposa  d'une  manière  flatteuse  et  toucliaut(!  les 
soins  de  sou  (Uicle  et  les  int(>ntions  de  sou  f;raiul-pèro.  Kiilin,  a])rès 
m'avoir  mis  vivenu'nt  devant  les  ven\  Imit  ce  (|ue  je  saciiliais  pour 
ciHirirà  ma  perte,  il  m'olTril  de  l'aire  ma  paix,  exigeant  pour  toute  con- 
dition (|ue  je  ne  visse  plus  ce  petit  nuilheurcux  qui  m'avait  sé'duil. 

Il  t'iait  si  clair  ([u'il  ne  disait  pas  tout  cela  de  lui-même,  qiu',  uial- 
}ir(';  mon  slupide  aveugiiMueut,  je  sentis  toute  la  l)ont(!'  de  mon  vieux 
maître,  et  j'en  lus  IoucIr'  :  mais  ce  cher  voyage  c'tait  trop  empreint  dans 
mon  imagination  pour  que  rien  put  en  balancer  le  charme.  J"(!:tais  tout 
à  fait  hors  de  sens  :  je  me  ralïermis,  je  m'endurcis,  je  fis  le  lier,  el  je 
lépondis  arrogamiiient  (|ue  puisijn'on  m'avait  douiu'  mim  e(mg(!',  je  l'a- 
vais pris;  (|n'il  n'idait  plus  temps  de  s'en  dediii\  et  (jue,  (|uoi  qu'il 
|)iit  m'airiver  en  ma  vie,  j'c'tais  Lien  ri'soln  de  ne  jamais  me  f'aiie  chas- 
ser deux  lois  d'une  maison.  Alors  ce  jeune  homme,  justement  irrit(î, 
me  donna  les  noms  que  je  méritais,  me  mil  hors  de  sa  chambre  par 
les  ('paules,  et  me  ferma  la  porte  aux  talons.  .Moi  je  sortis  triom])hant, 
comme  si  je  venais  d'eiuporter  la  plus  grande  victoire;  el.  de  peur  d'a- 
voii'  un  second  combat  à  soutenir,  j'eus  l'indignité  de  j)artir  sans  aller 
riMuercier  monsieur  rabb(î  de  ses  bonti's. 

l*our  concevoir  jus(|n*oii  mon  d(51ire  allait  daus  ce  moment,  il  l'andrail 
connaître  à  quel  jxiinl  mou  cœur  est  sujet  à  s'c-cbanlTer  sur  les  moindres 
choses,  et  avec  (pudle  loree  il  se  plonge  dans  l'imagination  de  1  objet 
(|ni  l'attire,  (|ncl(]ne  vain  (pu;  soit  ([ludquefois  cet  objet.  Les  plans  les 
plus  bizarres,  les  plus  cnlantius,  les  plus  Ions,  viennent  caresser  mon 
idée  favorite,  et  me  montier  de  la  vi-aisemblance  à  m'y  livrer.  C-roirail- 
on  (|u"a  |ires  de  dix-neuians  on  puisse  i'iuuler  sur  une  li(de  vide  la  sub- 
sistance du  l'esté  de  ses  joni'S'.'  Or  e((nite/. 

L  abbe  de  (îouvim  m'avait  lait  préseul,  il  v  avait  (jiii  hpies  semaines, 
d'une  petite  lonlaine  de  berim  loit  jolie  ,  el  dont  j  étais  lraus|)orlé.  A 
force  de  faire  jouer  celt(!  fontaine  cl  de  parler  de  notre  vnvage,  nous 
|)ensàmes,  le  sage  IJàcle  et  moi,  (|ue  l'une  pmiiiait  bien  servira  l'antre, 
et  le  |uolungei'.  On  v  avait-il  daus  le  mmide  d  aussi  curieux  (|n'nm'  kui- 
taine  de  lierou'.'  lie  principe  lui  le  liiiidement  sur  lei|iiel  nous  bâtîmes 
l'édilice  de  notre  lorlune.  Nous  devious  dans  cba(jne  village  assemblci- 
les  jtavsans  antnur  de   notre  l'oulatue,   el  là  les  icpas  et  la  iMiiine  c!i('re 


l'A  KHI     I      M  \  Il  I     III 


KS 


tloiiiciit  iiiiiis  liuiilii'r  uM'c  il'aiil.iiil  \>\n>  il  .iliiiiuLiiirc,  <|iii-  nous  i-tioiis 
|>fr>na(li's  I  nii  il  I  aiitn-  (|iic  li-s  \iM'<'s  iir  corilfiil  rien  a  i-ciu  i|iii  les 
l't'ciirillriil,  ri  i|iii'  (|iiaiiil  ils  ii  en  ^(ii';:i'iil  |ias  les  |iassiiiils,  c'csl  itnri' 
inamaisc  Noldiili-  di'  leur  |>.nl.  Nuiis  ii'iiiia;;iiiiiiiis  |iarliiiil  i|iii'  l'csliiis 
cl  iKK'rs,  ciiiMiilaiil  i|iii',  >aii>  i  ii'ii  (IcImuii  scr  i|iii'  li'  m-iiI  tic  uns  iinii- 
iiioiis  cl  l'caii  (le  iiiili'c  liiiilainc,  clic  |iiiii\ail  iiiiiis  ilcIraNcr  en  l'icniniil, 
en  SaMiic,  en  liante,  cl  |iar  loiil  le  ini>iiilc.  Nous  laisions  ties  pi-njcls 
(le  \ti\a;;c  t|iii  ne  linissaicnl  |>i>iiil,  cl  iitnis  iliri^ions  d  alini  il  imlrc  course 

an  iiDi'il,  [iliilol  |uinr  le  |ilai>ii'  tic  |iasscr  les  .\l|ies  i|iii'  | r  l.i  iii'cessilt} 

sn|i|)i>st'c  lie   MOUS  ari'i'lcr   eiiliii  t|iiclt|iie  pari. 

IT.'t  I- iT.'t'i  .  Ici  lui  le  |il,iii  Mir  lei|uel  |e  iiic  nus  en  eaui|ia)rnc, 
alKiiiilonnanl  sans  rc^rcl  inuii  iniilcclcnr.  iiiiiii  |irt'-cc|ilcnr,  nies  einilcs, 
mes  es|»''raiiccs  cl  rallcnle  trniic  l'urtniic  |>rcsi|iic  assurée,  |K)iir  coiii- 
iiiencer  la  ^ic  li'nii  Mai  xa^aiuiiiil.  Atlicn  la  ca|)ilale;  ailicii  la  ciinr,  lani- 
liition,  la  \aiiile.  I  aiiniui',  les  licllcs,  cl  Imilcs  lt>s  ^raniles  aveiiliiies  iliuit 
ros|ioir  iii'a\ail  aiiiinc  raiincc  |irc('C(lcnlc.  Je  pars  a\cc  ma  lonlainc  cl 
nuui  ami  Hàclc,  la  inmrse  {('••{(•remcnl  j^arnic,  mais  le  ctcnr  salure  de 
jtiic,  cl  ne  soiificanl  i|u  à  jiinir  de  celle  amlinlanlc  rclicili-  à  laiiucllc  j'a- 
vais Imil  à  ciiiip  lioriic  mes  liriilants  projcls. 

Je  lis  ccl  c\lra\a^airl  \ti\aj;e  presi|iic  aussi  a;.'iéaldciiienl  luuleluis  (|nc 
je  m'y  clais  atlcndii,  mais  imn  pas  Imil  a  l'ait  de  la   nu'Miie  manière;  car 


liieii  i|ue  iinlie  rniitaiiie  aiiiusàl  (|iici(|iics  momeiils  dans  les  caliarcls  les 
liùlcsses  cl   leiii's  servaiili's.   il  n  eu    lallail   pas   niniii^   paver  l'ii    sorlanl. 


8(i  I.KS  CONFESSIONS. 

Mais  ci'la  ne  nous  hdiililail  j^nrrc,  et  nous  ne  sonj^ions  à  liier  paiti  lont 
(Itî  bon  (le  (l'Ile  rcssonicc  ([nu  (jiiand  rar};unl  vicMulrail  à  nous  nian(|uer. 
In  accidt  ni  nous  en  évita  la  peine  ;  la  l'onlainc  se  cassa  prèsde  Uiainanl  : 
et  il  en  elail  temps,  car  nous  senlions.  sans  oser-  nous  le  diic,  (|n"(dle 
eonuneneail  à  nous  ennii\er.  Ce  nialiieiii'  nous  rendit  plus  ;;ais  (|n'aiipa- 
ravaiit.  et  nons  rimes  heaneoup  (h-  notre  ('lonrdeiie  d'avoii-  onhlii'  (jne 
mis  lialiils  et  MHS  sonlieis  s'useraient,  nu  d  avoiiern  les  renoiividei' avec 
le  jeu  de  noire  loiitainc.  Nous  coiilinnànies  notre  voyage  aussi  allègre- 
nuMit  i|m'  nons  l'avions  commencé,  mais  (ilant  un  peu  plus  droit  vers 
le  ternu',  où  notre  lionise  tarissante  nons  faisait  nue  nécessité  d'arriver. 

A  (]liandi(''ii  je  de\  iiis  pensif,  non  siii-  la  sottise  (jue  je  venais  de  faire, 
jamais  luimmc  ne  prit  sitôt  ni  si  bien  son  parti  sur  le  passé,  mais  sur 
l'accueil  qui  m'attendait  cliez  madame  de  Warens;  car  j'envisageais  exac- 
lomenl  sa  maison  comme  ma  maison  paternelle.  Je  lui  avais  écrit  nmii 
entrée  chez  le  comte  de  (inuvon  ;  elle  savait  sur  ipud  pii'd  j'y  étais;  et 
en  m'en  félicitant,  elli;  m'avait  donné  des  leçons  très-sages  sur  la  ma- 
nière dont  je  devais  correspondre  aux  bontés  qu'on  avait  pour  moi.  Elle 
l'egardail  ma  lorhine  comme  assurée,  si  je  ne  la  détruisais  pas  par  ma 
faute.  Ou'allait-idie  dire  en  me  voyant  arriver'.'  Il  ne  nu^  vint  pas  même 
a  l'esprit  qu  elle  pût  nU'  fermer  sa  porte  :  mais  je  craignais  le  cbagrin  que 
j'allais  lui  donner,  je  craignais  ses  reproches,  plus  durs  pour  moi  (jue  la 
misère.  Je  résolus  de  tout  endurer  en  silence,  et  de  tout  faire  pour  l'a- 
paiser. Je  ne  voyais  plus  dans  l'univers  (lu'elle  seule  :  vivre  dans  sa  dis- 
grâce était  une  chose  ipii  ne  se  jiouvait  pas. 

(le  (|ui  m  iu(|iiii''tait  le  plus  l'Iait  mon  compagnon  de  vo>age,  dont  je 
ne  voulais  pas  lui  donner  le  surcroît,  et  dont  je  ciaignais  de  ne  poirvoir 
me  débarrasser  aisiMiicni.  .le  préparai  cette  si'paration  en  vivant  assez 
froidement  avec  lui  la  dernière  joui'ni'e.  Le  drôle  me  comprit;  il  était 
plus  fou  (|ue  sot.  Je  crus  (juil  s'affecterait  de  mon  inconstance;  j'eus 
tort,  mon  ami  Bâcle  m;  s'affectait  de  rien.  A  peine  en  entrant  à  .Vn- 
necy  avions-nous  mis  le  pied  dans  la  ville,  qu'il  me  dit  :  Te  voilà  chez 
loi,  m'embrassa,  me  dit  adieu,  lit  une  pirouette,  et  disparut.  Je  n'ai  ja- 
mais plus  entendu  paiJcr  de  lui.  Notre  connaissance  et  noti'e  amitié  du- 
rèrent en  liiiit  environ  si\  semaiiu's;  mais  les  suites  en  diii'eront  autant 
(|ue  moi. 

Oue  le  cieur  me  battit  en  approchant  de  l.i  maison  de  madame  de 
Warens!  mes  jaml)es  tremblaient  sous  moi,  mes  yeux  se  couvraient 
d  lin  Miilc;  jr  ne  \o\ais  rien,  je  n'enleiidais  rien,  je  n'aurais  reconnu 
jiersonne  :  je  lus  coiilrainl  de  m  ai'rèler  plusieui's  fois  pour  respirer  et 
i"iq)rendre  mes  sens.  I!tiit-ce  la  crainte  de  ne  pas  oblenlr  les  secours 
dont  j'avais  besoin  (jui  me  ti'oiildail  a  ce  poinl?  A  l'âge  oii  j'étais,  l,i  |)eur 
de  moiiiir  de  faim  donnc-t-elle  de  p.iicilli's  alarmes?  Non,  non;  je  le 
dis  avec  .iiitaiit  de   v/tIIi'  (|iii'   de   lii'ili'.    j.iin  us  en    .iiieiin   temps  de  ma 


r 


l'MM  II     I       I  l\  Itl     III  H7 

\ii!  il  ira|>|>arlin(  ii  l'iiilt  ici  m  a  liiiili^ciK  c  de  iir(-|i.'iii<Miii-  (iii  ili-  iiii' 
soriHT  le  l'ii'iir.  Ihiiis  li-  ciinrs  il'iiiic  \\v  iiii-j;alc  i-l  inciiini'alilr  piir  (>ch  \i- 
«issiliiilcs,  soiiNfiil  sans  asili-  cl  sans  pain,  j'ai  liiiijiiurs  \ii  du  nu  ini'  inl 
I  <i|inlrni'c  et  la  niiscir.  \ii  lirsnin,  j'aurais  pu  nii-ndin  ou  \iilci'  ounnii* 
un  aulrc,  mais  nini  pas  me  liiiulilcr  pnur  m  l'-lri' rrduil  la.  l'eu  d'Iinniiiii'H 
mil  aniani  gi-nii  (|u<'  inni,  pru  oui  aniani  mmsc  de  plcuis  dans  Ifur  \ii-; 
mais  jamais  la  |>auM'i-lt-  ni  l.i  ciaiiilc  d'\  liunliir  nr  m'onl  fail  poussrr 
un  siiupir  ni  n-pandir  une  Liiriic.  Mnn  ànn-,  a  l'i  pnuM-  de  la  Inrlunr, 
n'a  c-iinnn  de  Mais  liicns  ni  d<>  Mais  maux  i|Uf  ceux  (|ui  nr  di-pcndrni 
pasd'cllo;  cl  c  est  i|uaiul  rien  ne  m'a  matii|U('  pour  le  nict-ssairc  (|iii- je 
me  suis  scnli  le  plus  mallienniix  At-  niuilels. 

A  peine  paiiis-je  aux  mux  cle  iiiailaiiic  de  Waiens  (|ue  snii  air  me  ras- 
sura. Je  tressaillis  au  piemier  son  de  sa  voix;  je  me  preeipilea  ses  pieds, 
et  dans  les  lran>poiis  de  la  plus  \  i\e  joie  je  eojle  ma  l)ouelie  sur  sa  main. 
l'onr  elle,  jif^nore  si  elle  axail  .-n  de  mes  iuhim  Iles;  mais  je  \is  peu  de 
surprise  sur  son  visa-ïc,  el  je  n'y  xis  autiiii  cliayrin.  l'aiiMe  pelil,  me 
dil-elle  d'un  Ion  earessanl.  le  revoilà  doiu?  Je  savais  liieii  ipie  lu  elais 
Irop  jeune  pour  ee  vo\aj;e;  je  suis  bien  aise  au  moins  (|u'il  n'ail  pas 
aussi  mal  tourne  (|iie  j'avais  crainl.  Knsuile  elle  me  (il  t miler  mou  his- 
toire, (|ui  lie  lui  pasionjîue,  el  que  je  lui  lis  Irès-lidelemenl ,  en  sup- 
primant eepeiidaiit  (|uel(|ues  arlieles,  mais  au  reste  sans  m"(''par;,'ner  ni 
m'exeuser. 

Il  lui  (|ueslion  de  mou  ^ile.  Klle  eonsiilla  sa  reinine  de  eliamlire.  Je 
n'osais  respirer  dur.mt  celle  dilihération  ;  mais  quand  j'entendis  (|uc  je 
coucherais  dans  la  mais(Mi.  j fus  peine  à  me  contenir,  el  je  vis  porter 
mtm  petit  pa(|uet  dans  la  chamhre<|ui  m'était  destinée,  à  peu  prés  comme 
Sainl-I'reiix  vit  remiser  sa  chaise  chez  ma<lame  de  Wulmai.  J'eus  pour 
surcroît  le  plaisir  d'apprendre  (|ue  cette  faveur  ne  serait  pas  |»assaf;ére; 
el  dans  un  moment  ou  l'on  un'  crovail  altentilà  toiil  autre  chose,  j'en- 
tendis <|uelle  disait  :  Ou  dira  ce  qu'on  voudra;  mais  pnis(|ue  la  l'rovi- 
dence  me  le  renvoie,  je  suis  déterminée  à  ne  pas  rahandoiiner. 

Me  voila  donc  enliii  étahli  chez  idle.  Cet  étahlissemeiil  ne  lui  pmii  tant 
pas  encore  celui  iloul  je  date  les  jours  heureux  de  ma  vie,  mais  il  servit 
à  le  préparer.  Ouoique  celle  seiisihililé  de  ca-ur,  qui  nous  l'ail  vraimenl 
jouir  de  nous,  soil  l'ouvrage  de  la  nature,  el  peul-èlre  un  produit  de 
l'organisation,  elle  a  hi'soin  de  situaliims  (|ni  la  dév(doppeiit.  Sans  ces 
causes  occasionnelles,  iiu  homme  ne  lics-seiisihle  ne  sentirait  rien,  el 
inourrail  sans  avoir  connu  son  être.  Tel  a  peu  près  j'avais  élé  jusqu'alors, 
el  tel  j'aurais  toujours  élé  peul-èlre,  si  je  n'avais  jamais  connu  madame 
de  W'arens,  on  si.  même  l'avant  connue,  je  n'avais  |)as  vécu  assez  huig- 
lemps  auprès  d'elle  pour  contraeler  la  douie  liahitude  «les  sentiments  al- 
fertiieux  (ju  elle  ni  inspira.  J'oserai  le  dire.  (|ui  ne  seul  (|ue  l'amour  m' seul 
pas  ce  (|u  il  X  a  de  plie^  doux  dans  i.i  vu'.  Je  connais  nu  autre  senlimeiil. 


88  IIS  CONFESSIONS 

moins  iiiipotnciix  |>i'iit-(Mn'.  mais  plus  délicieux  uiillc  l'ois,  (|iii  (|iu'I(]uc- 
Ibis  osl  joint  il  lanuMir.  il  qui  souvcnl  en  es(  S(''|)ar(''.  Ce  seuliiiieiil  n'es! 
pas  non  plus  rauiilié  seule;  il  est  plus  \(ilup(ucux,  |)lus  tendre  :  je  n'i- 
magine pas  (ju'il  |tuissc  agir  pour  (|ni'li|\riiii  du  nu'ine  sexe;  du  uuiius 
je  tus  ami  si  jamais  homme  le  l'ut,  et  je  ue  Tc'prouvai  jamais  près  d'au- 
cun de  mes  amis.  Ceci  n'est  pas  clair,  mais  il  le  deviendia  dans  la  suite;  ; 
les  sentiments  ne  se  décrivent  bien  que  par  leurs  elTels. 

Klle  habitait  uiu'  vieille  maison  .  mais  assez  grande  puni-  avoir  une 
belle  pièce  de  réserve,  dont  elle  lit  sa  chamhi'e  de  parade,  et  qui  l'ut 
celhi  où  1  on  me  logea.  Celte  chambre!  était  sur  le  ])assage  dont  j"ai 
parlé,  011  se  fit  notre  première  entrevue  ;  et  au  delà  du  ruisseau  et  di's 
jardins  ou  décou\rail  la  campagne.  Cet  as|)e(l  n'e'lail  pas  pour  le  jeune 
habitant  uiu'  chose  iudilTérenle.  C'était  de|)uis  IJossev  la  preinièie  l'ois 
(lue  j"avaisdu  vert  devant  uh's  feiuMics.  Toujours  masqué  par  des  murs, 
je  n'avais  en  sous  les  yeux  (|ue  des  toits  ou  h;  gris  des  rues.  Combien  cette 
uouveaulé  me  l'ut  sensible  et  douce!  elle  augmenta  beaucoup  mes  dis- 
posili(Uis  à  ratleudrisseuH'ul.  .le  Taisais  île  ce  charmant  pavsage  encore  un 
des  bienlaits  de  ma  clière  patremne  :  il  me  siMublail  (ju Clle  l'avait  mis  là 
tout  exprès  pour  moi;  je  m'y  plaçais  paisiblenu'nl  auprès  d'elle;  je  la 
voyais  partout  entre  les  Heurs  et  la  verdure  ;  ses  charnuis  et  ceux  du  prin- 
temps se  confondaient  à  mes  yeux.  Mon  cœur,  jusqu'alors  comprimé,  se 
trouvait  plus  au  large  dans  cet  espace,  et  mes  soupirs  s'exhalaient  plus 
librement  parmi  ces  vergers. 

On  ne  trouvait  pas  chez  madame  de  Warcns  la  magnificence  que  j'a- 
vais vue  à  Turin  ;  mais  on  y  trouvait  la  pro])reté,  la  décence,  et  une  abon- 
ilance  patriarcale  avec  laquelle  le  l'asle  ne  s'allie  jamais.  Elle  avait  peu  de 
vaisselle  d'argent,  point  de  porcidaine,  point  de  gibier  dans  sa  cuisine, 
ni  dans  sa  cave  de  vins  étrangers  ;  mais  l'une  et  l'autre  étaient  bien  gar- 
nies an  service  de  tout  le  monde,  et  dans  des  tasses  de  faïence  elle  don- 
nait d'excellent  café.  Quiconejue  la  vemait  voir  était  invité  à  dîner  avec 
elle  (lu  chez  elle;  el  jamais  ouvrier,  messager  on  passant  ne  sortait  sans 
mander  ou  boire.  Son  donu'sliqiu'  était  composé  d'une  femme  de  chambre 
IVibourgeoise  assez  jolie,  appelée  Merceret,  d'un  valet  d(3  son  pays  appelé 
Claude  Auet,  dont  il  sera  question  dans  la  suite,  d'une  cuisinière,  et  de 
deux  porteurs  de  louage  (piand  elle  allait  eu  visite,  ce  qu'elle  faisait  ra- 
rement. Voilà  bien  des  choses  pour  deux  mille  livres  de  rente;  cepen- 
dant S(ui  ])etit  re\enn  bien  ménage''  eût  pu  sul'lii-e  à  tout  cela  dans  un  pays 
où  la  terre  est  très-bonne  et  l'argent  Irès-iare.  MalheurensiMuenl  l'éco- 
nomie ne  fut  jamais  sa  veitu  favorite  :  elle  s'endettait,  elle  payait;  l'ar- 
gent faisait  la  navette,  el  tout  allait. 

I,a  manière  dont  son  ménage  était  nmulé  était  précisément  celle  que 
j'aurais  choisie  :  on  peut  croire  (|ue  j'en  pndilais  avec  plaisir,  lie  (|ui 
m'en  plaisait  moins  ('lait  ([u'il   fallail    rester  ln'S-loun|(.m|)s  ,i  lable.  Mlle 


l'M!  I  II      I.    I  l\  lil      III  Kl» 

siiitpnriail  n\rv  |iniii'  la  |ii'i'tiiirri'  odeur  ilii  |Mila;;c  l'I  il<'>  iiirU  ;  cclli! 
11(1)111'  la  laisail  |ii-<-s(|iic  IiiiiiIhm'  l'ii  tlcl.iillaïu-f,  cl  te  di^unl  ilnrail  loii^- 
l('iii|)s.  l'illi-  se  ii-nit'llail  |ii'ii  à  |)imi,  «aiisiiil,  cl  ne  iiiaii};cail  |ti)iiil.  i'.v  ii'c- 
lait  i|ii'aii  liiiiil  (liiiic  ticiiii  -  Ih'iiii'  iincllc  cssa>ail  le  |ireiiiier  iiior- 
ccaii.  J'aurais  iliiie  liois  lois  dans  cet  iiiler\allc;  iiimi  i'e|ias  clail  lail 
loii^lciiiits  aNaiil  tiu'ellc  eût  coiiiiiiciici'  le  >icii.  Je  recoiiiliiciivais  de  cniii- 
|ia^iiie;  ainsi  Je  inaii|;cais  potir  deux,  cl  ne  m'en  Inuixais  pas  plus  mal. 
Kniin  je  me  lixrais  d'aiilani  plus  au  doux  senlinuiil  du  liicn-ètic  que  j'é- 
itroinais  au|ire>  d'elle,  (|ue  ce  hicn-cli'c  don!  je  joni>sais  n'i'lail  mêlé 
d'aucune  iiu|uielude  sur  les  moyens  de  le  suiilenir.  .N  elanl  point  eucon; 
«lans  rélroite  coiiliilencc  de  ses  affaires,  je  les  supposais  en  étal  d  aller 
tonjouis  sur  le  même  pied.  J'ai  retrouNe  les  mêmes  agréments  dans  sa 
maison  par  la  suite;  mais,  plus  instruit  de  sa  situation  ic<'lli",  et  xoyanl 
(juils  anticipaient  sur  ses  rentes,  je  ne  les  ai  plus  j;onlis  si  trani|uille- 
ineiit.  la  prévoyance  a  toujours  gâté  die/  moi  la  jouissance.  J  ai  mi  l'a- 
>enir  à  pure  perte  ;  je  n'ai  jamais  pu  ré\iler. 

IK'S  le  premier  jour,  la  familiarité  la  plus  douce  s'étalilit  entre  nous 
au  même  deure  oii  elle  a  cinitimie  tout  le  reste  de  sa  xie.  l'élit  lut  imui 
nom  ;  Maman  lut  le  sii'ii  ;  et  toujours  nous  demonràmes  l'elil  et  Mainaii, 
même  (|uand  le  nomlire  des  années  en  eut  pres(|ne  effacé  la  dilïercnce 
entre  nous.  Je  trou\e  (|ue  ces  deux  noms  rendent  à  merveille  l'idée 
de  notre  ton.  la  simplicité  de  nos  manières,  cl  surloiil  la  relation  de 
nos  cii'urs.  Klle  fut  itoiir  moi  la  plus  tendre  des  mères,  ijiii  jamais  ne 
clicrclia  son  plaisir,  mais  toujours  mon  liien;  et  si  les  sens  entrèrent 
dans  mon  atlacliemcnt  pour  elle,  ce  n'était  pas  pour  en  clianner  la  na- 
Inre.  mais  pour  le  rendre  seulement  plus  exfpiis,  pour  m'eniMcr  du 
charme  d'avoir  une  maman  jeune  et  jolie  qu'il  m'était  délicieux  de  ca- 
resser :  je  dis  caresser  an  pied  de  la  lettre,  car  jamais  elle  n'imaj,'ina  de 
mépargner  les  liaisers  ni  les  plus  tendres  caresses  maternelles,  cl  jamais 
il  n'entra  dans  mon  opur  d'en  aliuser.  On  dira  que  nous  avons  poiirlanl 
en  à  la  lin  des  relations  d'une  autre  espèce  :  j'en  conviens;  mais  il  faut 
attendre,  je  m'  puis  tout  dire  à  la  fois. 

I.e  con|)  d'ii'il  de  mitre  première  entrevue  fut  le  >eiil  imuneiil  vraimeiit 
passionné  ([u'elle  m'ait  jamais  l'ail  sentir;  encore  ce  moment  fiil-il  l'ou- 
vrage de  la  surprise.  Mes  regards  indiscrets  n'allaient  jamais  fureter  sous 
son  mondioir.  (|uoiqu'un  emlioupoint  mal  caclie  dans  cette  |ilace  eût  liien 
pu  les  y  attirer.  Je  n'avais  ni  transports  ni  désirs  auprès  d  elle  ;  j  étais 
dans  un  calme  ravissant,  jouissant  sans  savoir  de  quoi.  J'aurais  ainsi 
|iassé  ma  vie  et  1  éternité  même  sans  m'ennnyer  un  inslant.  Klle  est  la 
seule  personne  avec  (|ui  je  n'ai  jamais  senti  cette  sécheresse  de  conversa- 
tion qui  me  fait  un  supplice  du  devoir  de  la  soutenir.  Nos  tête— a-tête 
élaienl  moins  des  enlreliens  qu'un  liahil  intarissalile,  qui  pour  finir  avait 
besoin  d'èlre  inlerronipn.  Loin  de  me  faire  une  loi  de  parler,  il  fallait  pln- 

12 


9(» 


I.KS   COM'KSSIONS. 


lot  inCii  raii'i-  iiMi'  (le  me  tiiii'c.  A  l'ori'c  de  iiK'dilcr  ses  projets,  ell(i  loin- 
l)ail  soiiveiil  dans  la  rêverie.  V.h  I)ieii  !  je  la  laissais  l'èver;  j(>  me  taisais, 
je  la  eniileiii|dais.  et  j'<'tais  le  plus  lieiireiix  des  hommes,  .l'avais  encore 
iiM  lie  Tort  siii!.;iilier.  Sans  prelendre  aii\  l'avciirs  du  tèle-à-lèle,  je  le  re- 
eliereliais  sans  eesse,  et  j'en  jonissais  avec  une  passion  (|ni  déj^enerail 
en  liireiii'  (|iiand  des  importuns  veuaieu!  le  tr{ml)ler.  Sitôt  (|ne  quelcjuiin 
arri\ail,  liouime  on  lemme.  il  u'impiulait  jias,  je  sortais  en  mnrninraul. 
ne  ponvaul  sonlt'rir  de  rester  en  tiers  auprès  d'elle,  ,1'allais  coinjjter  les 
minutes  dans  son  aiitieliamhre,  maudissant  mille  l'ois  ees  t'iernels  visi- 
teurs, et  ne  ])ou\ant  eoneevoir  vc  qu'ils  avaient  tant  à  dii'e,  parce  (jue 
j'avais  à  dire  encore  plus. 

,)e  ii(^  sentais  t(Uite  la  l'oi'ce  de  nmn  atlaelienuMit  pour  elle  que  quand 
je  ne  la  vo\ais  pas.  Ouaud  je  la  voyais,  \v  n'clais  (|ue  contcmt;  mais  mon 
in(|uiétude  eu  S(m  alisence  allait  au  point  d'être  douloureuse.  I.e  besoin 
de  \ivie  n.\vc  (die  nu'  donnait  des  élans  d'atlendrissemeut,  qui  s(m\(uit 
allaient  jus(|u'aux  iarnu-s.  .le  me  souviendrai  toujours  qu'un  jour  de 
grande  l'êtc,  tandis  qu'elle  était  à  vêpres,  j'allai  me  promener  hors  de  la 
ville,  le  C(rur  i)lein  de  son  inutgc;  et  du  désir  ardent  de  passer  mes  jours 
auprès  d'elle.  .1  avais  assez  de  sens  jxiur  \o\v  cpie  (|uaut  à  présent  cela 
n'était  pas  possible,  et  (lu'uu  bonheur  que  je  [^(lùlais  si  bien  serait  court. 
Cela  dotinail  à  ma  rêverie  nue  tristesse  qui  n'avait  pourtant  rien  de  som- 
bre, et  qu'un  espoii-  llatleur  tempérait.  Le  son  des  cloches,  (jui  ma  tou- 
jours singulièrement  alTeet(''.  le  <hant  des  oiseaux,  la  beauté  du  j<uir,  la 


(buHcur  du  p,i\saf,'e,  les  maisons  éparscs  et  champêtres  dans  lesquelles 
je  plarais  en  uli'e  uoli-e  e(uumune  deiiu'ure;  tout  cela  me  frappait  telle- 


l'MU  II     I.   I  IN  l;l    III  Oi 

iiioiit  d'une  iii)|)i'fSsioii  \i\f,  Iciulii',  lrisl*>  et  luiiiliaiili-,  i|iic  je  iiio  \i« 
cuniiiic  en  l'xlasf  tiaiisiiorlc  dans  cil  luinrux  lcni|ts  ri  ilaiis  n-l  Iiiuil-ux 
scjmir  iii'i  mon  «'iriii',  iinsM'danl  tmili'  la  Iclinli'  <|im  |itin\ail  lui  |ilairc, 
lu  ^l>ùlail  dans  des  laxisscniciils  iiir\|irinialilcs,  sans  songer  nu  nie  a  lu 
V(dn|ilf  des  sens.  Je  ne  inc  smoirns  |ias  de  nrèlrc  liante  jamais  ilans  l'a- 
\i-nir  aM'(°  |dns  ili>  Ini'rr  rt  d'illiisiiin  ijui'  ji'  lis  aliirs  ;  l'I  ri'  ipii  m'a  IVaniii- 
II-  [tins  dans  Ir  soiui-nii'  de  ri'llc  n'-MMif,  i|iiand  rllr  sV-sl  ri'alisi'i',  c'rsl 
d'avoir  irtnuivf  drs  olijrls  lils  ivarirnn  ni  i|ni'  ji;  les  a\ais  ima^iin-s.  Si 
jamais  ir\f  d'nn  Imninif  i'\i-illi''  cnl  l'aii' d'nnr  \isioii  |)ro|ilii-lii|iir ,  ci; 
fnl  assnrcmcnl  ccini-la.  Je  n'ai  clc  iltçn  i|in'  dans  sa  ilnni-  inia;;inairi' ; 
caries  jours,  et  les  ans,  et  la  \ii'  entièie,  s'y  passaient  dans  une  iiialti'- 
ralile  trani|nillite  ;  an  lien  ({ii'rii  rlïel  Icnil  ei'la  ii  a  iliiir  iinnii  nKJniiiil. 
Ilela^l  mon  |diis  iiiiislaMt  lionlu'nr  Int  en  son;;e  :  son  aeeom|dissemen  I 
lut  |n'esi|ne  a  rin>tant  suivi  du  i-e\eil. 

.le  ne  iinirais  pas  si  j'entrais  ilaji>  le  di  (ail  de  tontes  les  l'olies  ijue  le 
souvenir  de  cette  chère  maman  nie  faisait  taire  i|iiaiid  je  n'étais  plus  sous 
SOS  \en\.  ('.innhien  de  lois  j'ai  liaisi'  nntn  lit  en  songeant  i|n'elle  v  avait 
concile;  mes  rideaux,  tous  les  menltles  de  ma  cliainlire,  en  sonm'ant 
qu'ils  étaient  à  elle.  i|ue  sa  belle  main  les  avait  touchés;  le  plancher 
même,  sur  lequel  je  nn'  prosternais  en  songeant  qu'elle  \  avait  marciié! 
Ouelquelois  même  en  sa  présence  il  m'échappait  des  e\lravajj;ances  ipie 
le  pins  violent  amoni'  seul  pouvait  inspirer.  Lu  jour  a  laide,  an  momi;nl 
(jnelle  avait  mis  nu  morceau  dans  sa  houche,  je  m'écrie  que  j'v  vois 
un  cheveu  :  elle  rejette  le  morceau  sur  sou  assiette;  je  m'en  saisis  avide- 
ment et  l'avale.  I'!n  un  mot,  de  moi  à  l'amant  le  |diis  passionin-  il  n'y 
avait  qn  une  iliHV'reuce  unique,  mais  essentielh',  et  ijui  rend  mon  étal 
presque  inconcevable  à  la  raison. 

J'élais  revenu  d'Italie  non  tout  à  fail  comme  j'y  élais  allé,  mais  comme 
penl-èlre  jamais  à  mon  à^'c  on  n'en  était  revenu.  J'en  avais  rapporté  non 
ma  viij.;inite,  mais  umn  piieelaj.'e.  J'avais  senti  U'  progrès  des  ans;  mou 
tempérament  inquiel  s'était  eiilin  déclaré,  et  sa  première  éruption,  Irès- 
involontaire.  m'avait  donm-  sur  ma  santé  des  alarmes  qui  jieignent  mieux 
(|ne  tonte  antre  chose  l'innocence  dans  la(|uelle  j'avais  vécu  jus(]u'al(ns. 
liieutôt  rassuré,  j'appris  ce  dangereux  su|)plément  ipii  trompe  la  nature, 
el  sauve  aux  jeunes  gens  de  mon  hnineur  beaucoup  de  désordres  au  i)rix 
de  leur  santé,  de  leur  vigueur,  el  quelqucl'oisde  leur  vie.  Ce  vice,  que  la 
honte  ella  timidité  trouvent  si  commode,  a  de  pins  nn  grand  attrait  pour 
les  imaginations  vives  :  c'est  de  disposer,  pour  ainsi  dire,  à  leur  gré.  de 
tout  le  sexe,  et  de  faire  servir  à  leurs  plaisirs  la  beauté  qui  les  lente,  sans 
avoir  be.-oin  d'obtenir  son  aveu.  Séduit  j)ar  ce  funeste  avantage,  je  tra- 
vaillais à  détruire  la  bonne  constitution  qu'avait  rétablie  en  nmi  la  na- 
ture, et  à  qui  j'avais  donné  le  temps  de  se  bien  former.  Ou  on  ajoute  à 
cette  disposition    \r    bual  de  ma  situation  présente,  luge  elie/.  nue  jolie 


M  i.Ks  (;oiNi''i;ssi().Ns. 

Iriimic.  cMii'ssinil  son  image  îiti  l'oiul  de  iiKni  rd'iir,  la  >(ivaMl  sans  cesse 
dans  la  jonrnrc,  le  suii'  (Milunié  irohjcls  (|ui  nie  la  ra|>|)('l!(Mil.  couché 
dans  lia  lit  oii  je  sais  (|n"('llc  a  lonclic.  Otie  de  slininlanls!  le]  h-cleiir 
qui  se  les  rc|)réseule  me  i-egai-di;  déjà  comme  à  demi  mort.  Tout  au  con- 
traire, ce  ([ui  devait  me  [H'idrc  lui  |)récisément  ce  qui  mcsauva,  du  moins 
pour  un  tem|)s.  Kiiivié  du  cliarnie  de  \ivi'e  auprès  d'elle,  du  désir  ardent 
d'v  |)ass('r  uu's  joiii-s,  ahsenle  on  pi'csenle,  je  voyais  loujonrsen  elle  une 
Icndrc  nirie,  une  soMir cli/'iie,  nue  délicieuse  amie,  et  rirn  de  plus.  Je  la 
voyais  toujours  ainsi,  toujours  la  même,  et  ne  voyais  jamais  (|u'elle.  Son 
image,  toujours  présente  à  mon  cceur,  n'y  laissait  place  à  nulle-  autre; 
elle  élait  poui-  moi  la  seule  femme  ([ui  i'ùt  au  monde;  et  Texlrème  dou- 
ceur des  sentiments  (|u'clle  m'iiispiiail,  ne  laissant  pas  à  mes  sens  le 
temps  de  s'éveiller  pour  d'autres,  me  garantissait  d'elle  et  de  tout  son 
sexe.  Ku  un  mot,  j'étais  sage,  parce  que  je  l'aimais.  Sur  ces  elTets,  que; 
je  rends  mal,  dise  (|ui  pourra  de  qu(dle  espèce  était  mon  altacliemenl 
poui'  elle,  l'otir  moi,  t(uit  ce  (|ue  j'en  puis  dire  est  que  s'il  paraît  déjà 
loit  extraordinaire,  dans  la  suite  il  le  paraîtra  beaucoup  plus. 

.le  passais  mon  temps  le  plus  agréablement  du  monde,  occupé  des 
choses  qui  me  plaisaient  le  moins.  C'étaient  des  projets  à  rédiger,  des 
miMUoires  à  mettre  au  nrl,  des  recettes  à  Iranserire;  c'étaient  des  herbes 
à  trier,  des  drogues  à  piler,  des  alambics  à  gouverner.  Tout  à  travers 
tout  cela  venaient  des  foules  de  passants,  de  mendiants,  de  visites  de 
toute  espèce.  Il  fallait  entretenir  tout  à  la  fois  un  soldat,  un  apothicaire, 
lin  cliaudini',  une  belle  dame,  un  frère  lai.  Je  pestais,  je  gronmielais,  je 
jurais,  je  donnais  au  diable  toute  cetti!  maudite  cohue.  Pour  elle,  qui  jire- 
nuit  tout  en  gaieté,  mes  fureurs  la  faisaient  rire  aux  larmes;  et  ce  ([ui  la 
faisait  rire  encore  plus  était  de  me  voir  dautant  plus  furieux  que  je  ne 
jwuvais  moi-même  m'empècher  de  rire.  Ces  petits  intervalles  où  j'avais 
le  ]ilaisir  de  grogner  étaient  charmants;  et  s'il  survenait  un  nouvel  im- 
|)ortun  durant  la  qu(M('lle,  elle  en  savait  encore  lirei'  ])arti  pour  l'amuse- 
ment  en  prolongeant  malicieusement  la  visite,  et  me  jetant  des  coups 
d'oeil  |)Our  lesquels  je  l'aurais  volontiers  battue.  Elle  avait  peine  à  s'abs- 
tenir d'éclater  (!n  me  voyant,  contraint  et  retenu  par  la  bienséance,  lui 
l'aire  des  yeux  de  possédé,  tandis  qu'au  fond  de  mon  cœur,  et  même  en 
dépit  de  moi,  je  trouvais  tout  ccda  très-comique. 

Tout  cela,  sans  me  plaire  en  soi,  m'amusait  pourtant,  parce  qu'il  fai- 
sait [)artie  d'une  manière  d'être  qui  m'était  charmante.  Uien  de  ce  qui 
se  faisait  autour  de  moi,  rien  de  tout  ce  qu'on  me  faisait  faire  n'était 
selon  mon  goût,  mais  tout  ('lait  sehui  mon  ca'ur.  Je  crois  que  je  serais 
l)arveuu  à  aimer  la  médecine,  si  mou  dégoût  pour  elle  n'eût  fourni  des 
scènes  folâtres  qui  nous  égayaient  sans  cesse  :  c'est  peut-être  la  première 
l'ois  que  cet  art  a  produit  un  pareil  effet.  Je  prétendais  connaître  à  l'odeur 
nu  livre  de  mi'decine;  ri  ce  qii  il  \   a  de   plaisant,  est  (|iie  je  m'v  Irom- 


l'MM  II     I      I  l\  l.l     III  'J^ 

liais  niiciiiciit  IHIi-  iiu-  liiisail  jioi'ilrr  dfs  plus  ili  hslaltlcs  ilroj-iii-s.  J'a\ais 
ïii-aii  fuir  ou  xonloir  nir  (lilViiilif  ;  inal^rr  ma  rcsislaiiii'  fl  uns  lioii  ililcs 
primat  (•>;,  iiialj;ri-  iiioi  il  un-  driils.  i|uaiMl  jf  \ii\ais  ces  jolis  iloi^ls  liar- 
lioiiillcs  s'a|i|)i-orlit'i  dr  ma   lioiiclu'.  il  fallait  liiiir  par  roiiMiict  sucer. 


Oiinnd  loul  son  polit  ménage  était  rassenil)lé  tians  la  même  cliamhic,  à 
nous  enli'uilit'  courir  cl  crier  au  milieu  tics  celais  de  rire,  ou  eût  cru 
qu'on  V  jouait  i|ucli|ne  farce,  et  iiou  pas  (|u'on  \  faisait  de  l'opiat  ou  de 
1  eiixir. 

Mon  temps  ne  se  passait  pourtant  pas  tout  entier  à  ces  polissonneries. 
J'avais  trou\é  (|ueli|nes  livres  dans  la  cliamlue  ipie  j'occupais  :  le  Spec- 
tateur, l'ulïendorf.  Sainl-KMcuuiiid  .  la  ll(  iiriaile.  (Juoi(|uc  je  n'eusse 
pins  uu)ii  ancienne  fureui-  de  liclure,  par  désieuv  renient  je  lisais  un  peu 
de  loul  cela.  Le  Spectateur  surtout  me  plut  hcaucoup  et  me  lit  du  liien. 
M.  l'ahhé  de  Gouvon  m'avait  apjiris  à  lire  moins  avidement  et  avi-c  plus  de 
réilevion  ;  la  lecture  me  piolilail  mieux.  Je  m'accoutumais  à  léllécliir 
sur  rélticntion,  sur  les  constructions  élégantes;  je  m'eNcreais  à  discer- 
ner le  français  pur  de  mes  idiomes  |)rovinciaii\.  Par  exemple,  je  fus  cor- 
rigé d  une  faute  d'orlho^raplie.  que  je  faisais  avec  tous  nos  (ienevois, 
par  ces  deux  vers  de  la  llenriade  : 

S<iii  1(11  1111  iiK  ien  rwpori  |iiitir  le  saiig  «le  U-iiin  iiinilrc' 
l'ai'làl  ciuore  |Miiir  lui  ilnii-  le  rii'iir  il<'  cc>  Irnill1•^. 


i»i  LES  CONFESSIONS. 

(le  mol  jitirUil.  (|iii  iiii!  ri;i|i|)a,  m"a|)|)iil  ([iril  l'iillait  un  (h  la  Iroisièiiii! 
[•(■isdinic  (In  siiliionclii',  au  lieu  (|iraii|iaiavaiil  je  Trcrivais  et  pronoiirais 
liiiihi  ((imiiic  le  paiiail  de  l'iiiilicalil'. 

Oiiil(|ii('liiis  j(!  causais  axcc  iiiaiiiaii  (le  mes  Iccdiics,  (iiicNiuclois  je  li- 
sais au|ircs  d'clli'  :  j'y  prenais  ;^ian(!  plaisir;  j('  m'exerçais  à  liien  lire, 
cl  cela  me  i'iil  iilile  aussi.  J'ai  clil  (|u'elle  avait  l'espril  orné.  Il  était  alors 
dans  toute  sa  lleni-.  l'insicurs  <i;ens  do  lettres  s'étaient  empressés  à  lui 
plaire,  el  lui  a\ai(iil  appris  à  juger  des  ouvrages  d'esprit.  Elle  avait,  si 
je  puis  |)arler  ainsi,  le  goni  un  peu  protestant;  clli'  ne  parlait  (jiie  de 
Hayle,  et  l'aisail  grand  cas  de  Sainl-llN  rennuid.  (|ui  dcj)nis  longtemps  était 
moi  t  eu  l'rance.  Mais  cela  n'empécliait  pas  (|u"elle  ne  connût  la  bonne  lit- 
térature, et  qu'elle  n'eu  parlât  fort  bien,  l'allé  avait  été  éhivée  dans  des  so- 
ciétés choisies;  et,  venue  en  Savoie  encore  jeune,  elle  avait  perdu  dans 
le  commerce  eliarnuint  de  la  noblesse  du  pays  ce  ton  maniéré  du  pays 
de  \and,  oi'i  les  l'eunnes  |)i'enuent  le  bel  esprit  pour  l'esprit  du  monde, 
et  ne  savent  parler  (|ue  par  é|)igrammes. 

Onoifju'elle  n'eût  vu  la  cour  ([u'eu  passant,  elb;  y  avait  jeté  un  coup 
(l'œil  rapide  qui  lui  avait  siilTi  pour  la  connaître.  Elle  s'y  conserva  tou- 
jouis  des  amis,  et,  malgré  de  secrètes  jalousies,  malgré  les  murmures 
(|u'e.\citaient  sa  conduite  et  ses  dettes,  elle  n'a  jamais  perdu  sa  j)ension. 
l'Ile  avait  l'expérience  du  monde,  et  l'esprit  de  réflexion  qui  fait  tirer 
parti  de  cette  expérience.  C'était  le  sujet  favori  de  ses  conversations,  et 
c'était  pr('cisémeul,  vu  mes  idées  cbimériques,  la  sorte  d'instruction  dont 
j'avais  b-  plus  grand  besoin.  Nous  lisions  ensembb^  la  l{ruv('i"e  :  il  lui  plai- 
sait plus  que  la  Uocbefoucauld,  livi-e  triste  et  désolant,  principalement 
dans  la  jeunesse,  où  l'on  n'aime  pas  à  voir  l'homme  comme  il  est.  Quand 
elle  moralisait,  elle  se  perdait  quelquefois  un  peu  dans  les  espaces;  mais, 
en  lui  baisant  de  temps  en  t(Mnps  la  bouche  ou  les  mains,  je  i)renais  pa- 
tience, et  ses  longneuis  m'  m'ennuvaient  pas. 

Cette  vie  ('tait  lr(q)  douce  pour  pouvoii'  durer,  .le  le  sentais,  et  1  iu- 
(piiétude  de  la  voir  finir  était  la  seub^  chose  qui  en  troublait  la  jouis- 
sance. Tout  en  folâtrant,  maman  m'étudiait,  m'observait,  m'interrogeait, 
et  bâtissait  pour  ma  fortune  force  projets  dont  je  me  serais  bien  passé, 
ileni-eusemeiit  ce  u'(''tait  pas  le  tout  de  connaître  mes  penchants,  mes 
goûts,  mes  ])etits  talents;  il  fallait  trouver  ou  l'aire  naître  les  occasions 
d'en  tirer  parti,  et  tout  cela  n'était  pas  l'affaire  d'un  jour.  Les  préjugés 
même  f|u'avait  coikmis  la  pauvre  femme  en  faveur  de  mon  mérite  recu- 
laient les  monu'uls  de  le  mellic  en  œuvre,  en  la  rendant  plus  difficile 
sur  le  choix  des  movens.  Kniin  tout  allait  au  gi'é  de  in(js  désirs,  grâce  à 
la  l)onn(!  o|)ini(m  (prellc  avait  de  moi  :  mais  il  en  fallut  rabattre,  et  dès 
lors  adieu  la  tranquillité.  Un  de  ses  parents,  appelé  M.  d'Aubonne,  la  vint 
Miir.  (.'elail  un  homme  de  beaucoup  d'esprll,  inli'iganl,  gi'uie  à  |)roj(!ls 
cdunne  elle,  mais  (pu   ne  s'\   i  iiinail   pas,  nue  espèce  d'aventurier.  Il  \e- 


I'm:  I  II    I .  I  i\  lu    III  m 

iiiiit  (le  |»i-o|ii>s«T  iiii  iiiiiliiial  de  l'lciii'>  iiii  |iliiii  «It-  lolrrii*  Iri'S-niiiiiKiKri*, 
(|ni  M  a\iill  pas  rli-  ^ontc.  Il  allait  le  |irii|itisri'  :i  la  ((mii'  di-  Tiii'in,  ni'i  il 
lut  aili)|il('  <-t  mis  en  cxcciilidii.  Il  s'arrrla  i|ii)'l<|iii'  lciii|is  a  Aiiiii-cx,  cl  > 
ili-viiit  aiiioiirciix  di-  iiiadaiiii-  riiilciidaiit*-.  (|iij  clail  iiiir  |iitsimiiii'  loii  ai- 
maldc,  IihI  lif  mnii  -^onl,  cl  la  siiilc  i|ii('  y  \issi-  aM-r  plaisir  <licz  iiiaiiiaii. 
M.  d'  AiiIhiiiiii'  MU'  >  il  ;  sa  |iai'i'iili-  lui  parla  de  iiini  ;  il  se  cliar^ca  de  iii'cxa- 
iiiiiu-r.  (Il-  Ndir  a  i|ii<ii  j'étais  pioprc  cl.  >'il  me  troiiNail  i\r  ritiillc.  de 
chiTchcr  a  me  placer. 

Madame  de  Wareiis  lu'eiiMixa  clie/  lui  deux  on  liciis  malins  de  suite, 
sons  pri'lexle  de  (|iiel(|nc  commission,  et  sans  me  prcveiiii'  de  rien.  Il  s'\ 
prit  tres-iiicn  pour  me  faire  jaser,  se  familiarisa  avec  moi,  mi-  mit  a  imm 
aise  antani  i|u  il  était  possilde,  me  pat  la  de  niaiseries  et  de  tontes  soi'tos 
de  sujets,  le  tmit  sans  paraître  nroiiscrxer,  sans  la  moindre  allectation. 
et  comme  si,  se  plaisant  a\ec  moi,  il  eut  vonin  ctmveiser  sans  j,'ène.  .Pi- 
lais enclianlc  de  lui.  I.e  resnitat  de  ses  ohservations  lut  (|nc,  mal;,'ri'  ce 
(|ne  promettaient  mon  extérieur  <'l  ma  pli\  Monuniie  animée,  j'c'-tais,  sinon 
tout  à  Tait  inepte,  an  moins  un  ^'arçon  de  peu  d'cspiit.  sans  idées,  pres- 
que sans  ac(inis,  très-l)oriié  «mi  nii  mot  à  tons  ej,'ards.  et  (|in'  riinniienr 
de  dexenir  {|nel(|ue  jour  curé  de  vilja^'c  était  la  pins  liante  lortnne  à  la- 
qnelle  je  <lnsse  aspirer.  Tel  l'nt  le  compte  (|n'ii  rendit  de  moi  à  madame 
de  \\arens.  Ce  lut  la  seconde  on  troisième  l'ois  (|ne  je  lus  ainsi  jifé  :  c»; 
ne  fut  pas  la  dernière,  et  lairét  de  M.  .Masseron  a  soiixent  été' conliriné. 

I.a  cause  de  ces  jugements  lient  trop  à  mon  caracti're  pour  naxoir  pas 
ici  besoin  d'explication  ;  car  en  conscience  on  sent  liieii  (|iii'  je  ne  puis 
sincèrement  v  souscrire,  et  (|n'a\ee  tonte  l'imparlialile  possilde.  iiiioi 
qu'aient  pu  dire  messieurs  Masseron.  d  Anhoniie  et  heanconp  d'antres. 
je  ne  les  saurais  prendre  au  mol. 

Deux  choses  presque  inalliahles  s'unissent  en  moi  sans  qnej  Cn  i)uissc 
concevoir  la  manièrt>  :  nu  tempi'-rameiit  tres-ardent,  des  passi<ms  vives, 
iin|>étneuses,  et  des  idées  lentes  a  naître,  einliarrassées,  et  iini  ne  se  pré- 
sentent jamais  (ju'après  coup.  On  iliiait  que  mon  comii  et  mon  esinit 
n'appartiennent  pas  au  même  individu.  Le  sentiment,  plus  pioin|)t  que 
l'éclair,  vient  remplir  mon  âme;  mais,  au  lieu  de  m'eclairer,  il  me  hn'ile 
el  m  l'Idonil.  Je  sens  tout  et  je  ne  vois  rien.  Je  suis  emporte,  mais  stu- 
pide;  il  faut  f|ne  je  sois  de  sang-froiil  pcuii  |)enser.  (ie  (|n"il  v  a  d'eloii- 
nant  est  (|ue  j'ai  cependant  le  tact  assez  sûr,  de  la  pénétration,  de  la  (inesse 
même,  pourvu  qu'on  m'atleinle  :  je  lais  d'excellenis  im|ironiplu  à  loisir, 
mais  sur  le  temps  je  n'ai  jamais  rien  l'ait  ni  dit  (|ui  vaille.  Je  ferais  une 
assez  jolie  couvei-sation  par  la  j)osle,  comme  on  dil  que  les  Espajiiiols 
jouent  aux  échecs.  Oiiand  je  lus  le  trait  d'un  duc  de  Savoie  (pii  se  retour- 
na, faisant  route,  pour  crier  :  .1  ralrv  iji'i'iif.  iniirrlininl  ih  l'iirl<.  je  dis  : 
Me  voila. 

(!elte  leiili'iir  de  penser  jointe  a  <elli    viv.iciti-  de  sentir,  je  ne  l'ai  pas 


!l(i  I.KS    r.OMM'.SSIONS. 

sculonitMil  (l;iiis  la  c-onvi-rsalioii.  je  lai  môme  seul  cl  (|iiaii(l  je  (lavaiilc. 
M(>s  idées  s'ari'aii|ient  liaiis  ma  lèle  avec  la  plus  iiK'royal)li'  (lilliciillé  :  elles 
V  eiiciilenl  sourdemi'iit,  elles  v  rermeiitiiil  jiiS([u  à  m"emiin\(iir,  m'é- 
cliaiilïef.  me  tloniier  des  palpilalions  ;  et,  au  mili(!u  de  lowle  celle!  émo- 
liou,  je  Ile  ^ois  ricii  nellemenl,  je  ne  saurais  écrire  un  seul  mol;  il  l'aut 
(|ue  j'alleiule.  Insensililemeul  ce  };rand  inouvemenl  s'apaise,  ce  chaos  se 
dt'liniiiilii',  (liaiiiii'  cliose  \ieiit  se  mellre  à  sa  plac(!,  mais  leiileiiieiil,  el 
ai)rès  une  Imi^iie  el  c(Uiluse  aj4ilation.  N'avez-voTis  jioinl  vu  (|ueli[uerois 
l'opéra  en  llalie?  Dans  les  clianj^enicnls  de  scène,  il  rè<;ne  sur  ces  j^rands 
lliéàlres  un  désoidrc!  désagréable  et  qui  dure  assez  lonf^lemps;  tontes  les 
décorations  sont  enlremèlées,  on  vnil  de  loules  pails  nu  (iraillenH'nl  qui 
fait  peine,  on  eroil  (|ne  lonl  va  renverser;  ee|)endanl  peu  ;i  peu  loul  s'ar- 
l'ange,  rii'u  ne  mampu',  el  l'on  est  lonl  surpris  de  voir  succéder  à  ce 
long  tumulte  un  spcclacle  ravissant,  t.elk'  man(ru\re  est  a  peu  près  celle 
qui  se  fait  dans  mon  cerveau  (juand  je  veux  écrire.  Si  j'avais  su  pre- 
mièrenicul  attendre,  et  puis  rendre  dans  leur  beauté  les  choses  qui  s'y 
sont  ainsi  peintes,  peu  daulenrs  m'auraient  surpassé. 

De  là  vient  l'extrême  dil'licnlti'  (jue  je  trouve  à  écrire.  Mes  maunserils 
raturés,  barbouillés,  mêlés,  imléchilTraMes ,  alleslenl  la  |)eine  ([u'ils 
m'ont  contée.  Il  n'y  en  a  pas  un  qu'il  ne  mail  l'allu  transcrire  quatre 
ou  cinq  l'ois  avant  de  le  donner  à  la  ])resse.  Je  n'ai  jamais  pu  rien  l'aire 
la  plume  à  la  main  vis-à-\is  d'une  laide  el  de  nuni  papier;  cesl  a  la 
promenade,  au  milieu  des  locliers  el  des  bois;  cesl  la  nuit  dans  mon 
lit  cl  durant  mes  insomnies,  (pu?  j'écris  dans  mon  cerveau  :  l'on  peut  juger 
avec  quelle  lenlenr,  surtout  pour  un  homme  absolument  dépourvu  de 
mémoire  verbale,  et  ipii  de  la  \ie  n'a  ])u  relenii-  six  vers  par  cœur.  11  y 
a  telle  de  mes  |)i''rio(les  (pie  j'ai  tournée  el  retournée  cin(|  ou  six  nuits  dans 
ma  tète  avant  qu'elle  lût  en  état  d'être  mise  sur  le  papier.  De  là  vient 
encore  que  je  réussis  niieiix  aux  ouvrages  qui  demandent  du  travail  qu'à 
ceux  (pii  M'iilenl  être  laits  avec  une  certaine  légèreté,  comme  les 
lettres;  genre  dont  je  n'ai  jamais  pu  pnMidre  le  ton,  et  dont  l'occiipa- 
lion  me  met  an  su|)p]ice.  ]t'.  n'écris  point  d(^  lettres  sur  les  moindies  su- 
jets (pii  ne  me  content  dc^  heures  de  fatigue,  ou,  si  je  veux  écrire  de 
suite  ce  (|ui  me  vient,  je  ne  sais  ni  commencer  ni  linir;  ma  lettre  est 
un  long  et  confus  verbiage;  à  peine  m'entend-on  (|uand  on  la  lit. 

.Non-seulenienl  les  idées  me  coûtent  a  rendre,  elles  me  coulent  même 
à  recevoir,  .lai  étudié  les  hommes,  el  je  me  crois  assez  bon  (d)servaleur  : 
cependant  je  ne  sais  rien  voir  de  ce  que  je  vois;  je  ne  vois  bien  qiu;  ce 
(|ue  je  me  rap|)elle,  el  je  n'ai  de  l'esprit  que  dans  mes  souvenirs.  De 
tout  ce  ((HOU  dit,  de  tout  ce  qu'on  fait,  de  tout  ce  qui  se  passe  en  ma  pré- 
sence, je  ne  sens  rien,  je  ne  pénètre  lien.  I.e  signe  extérieur  est  tout  ce  j 
fpii  me  l'iap|ii'.  Maisensuile  tout  cela  me  rexient,  je  me  ra|)])elle  le  lieu,  1 
le  lemps.  le  ton,  le  regard,  le  geste,  la  circonstance;  rien  ne  m'échappe.                        * 


I'  \  Il  r  I  K    I     M  \  lit     1 1 1  <J7 

Alurs,  sur  t'<'  t|ir<iii  a  Tait  <iii  ilil,  ji'    lii>ii\t'  ir  iin'un  ,i   |i)'ii>l-;  ri   il  i-^| 
raro  i|iic  jt-  me  li'iiiii|if. 

Si  |ii-ii  iiiailn*  do  mou  t'S|u°il  srui  aM'i-  luiu-iut'uu'.  i|u  nu  ju^r  ilr  cf 
i|ui'  je  (luis  ôlri*  ilaus  la  cituNcrsalitiu,  ou,  |ii>ui  |iai'lcr  a  |)i'o|tus,  il  laul 
|ii'uscr  à  la  fois  et  sui'-li--('liaiu|>  à  luillc  clniscs.  i.a  m'uIi*  idée- dr  laut  de 
('ou\onau(-i's.  doni  je  suis  sur  d Ouldu-r  au  uuiins  (|uil(|u'uu(-,  sullit  iioui 
iiriiiliiiiidiT.  Jt'  tu'  l'oiMpronds  pus  iiiôtnc  i-onum-nl  on  ose  |iarlci-  dans 
un  l'iTck-;  car  à  cliai|ui!  nuit  il  faudrait  |»asser  eu  ir\ur  Inus  les  «{(mis 
qui  siuil  là;  il  faudrait  (iiuuailii-  tous  loiirs  laraclcrts,  savoir  leurs  liis- 
loiros,  j)our  étri'  sTir  de  uc  ricii  dire  i|ui  [uiissc  idifusi'i'  ()Ui'|i|u'uu.  I,a- 
dossiis,  ci'UX  i|ui  \i\rul  daii>  le  uioruir  luit  un  ;;raiid  avanla^'i*  :  sachant 
mieux  ce  i|iril  faut  taire,  ils  sont  plus  sûrs  de  ce  cpiils  disent;  encurc 
leur  éclia|i|>e-t-il  souvent  des  balourdises.  Ou'oii  ju^e  de  celui  i|iii  toinlii- 
là  lies  uui's  :  il  lui  est  presi|ue  inipossdile  de  parler  une  luinule  iriiitu- 
nénieiit.  I>aus  le  léte-à-tète  il  \  a  un  autre  ineonvéïmiit  (|iie  je  trouve 
pire,  la  nécessité  de  parler  toujtuirs  :  cjuand  (ui  vous  paile,  il  faut  ré- 
|>ondre;  et  si  l'on  ne  dit  mot,  il  faut  relever  la  conversation,  dette  insup- 
portable ciHitrainte  m'eût  seule  dé{,'oùte  de  la  société,  .le  ne  trouve  point 
de  gène  plus  terrible  (|iie  l'iddigation  de  parler  siir-ie-i  lianip  et  toujours. 
Je  ne  sais  si  ceci  tient  à  ma  nnu't(  Ile  aversion  pour  tout  assujeltissemenl; 
mais  c'est  assez  (piil  faille  absolument  i|ue  je  parle,  poiii-  (]ue  je  dise 
une  sottise  infailliblement. 

{'a'  (|u'il  V  a  de  [dus  fatal  est  (|u'au  lieu  de  savoir  me  taire  (|uaiiil  je 
n'ai  rien  à  dire,  c'est  alors  (|ue,  pour  paver  plus  lot  ma  dette,  j'ai  la  lii- 
renr  de  vouloir  parler.  Je  me  bâte  di;  balbutier  pr(Mnpteineiit  des  paroles 
sans  idées,  trop  heureux  (|uand  elles  ne  si^'iiitiLut  rien  du  tout,  lin  von 
laiit  vaincre  ou  cacher  mon  iue|)tie,  je  mam|ue  rareniiMil  de  la  motiticr. 
Knlre  mille  exemples  que  j'en  |toiirrais  citer,  j  en  prends  un  qui  n'est 
[tas  de  ma  jeunesse;  mais  d  un  temps  uii,  ayant  vucn  plusieurs  années 
dans  le  monde,  j'en  aurais  pris  l'aisanci!  et  le  Ion,  si  la  chose  eût  été 
possible.  J'étais  un  soir  entre  deux  <;randes  dames  et  un  homme  i|u'ori 
peut  nommer;  c  était  .M.  le  duc  de  (iontaul.  Il  n'v  avait  personne  autre 
dans  la  chambre,  et  je  m'eiforçais  de  fournir  quel(|ues  mots,  Dieu  sait 
•luels!  à  une  conversation  entre  quatre  personnes,  dont  trois  n'avaient  as- 
surément pas  besoin  de  mon  supplément.  La  mailresse  de  la  maison  se  lit 
ap[)orter  une  opiate  dmit  elle  pn-nait  tous  les  jours  deux  fois  pour  son 
estomac.  L'antre  dame,  lui  voyant  faire  la  j;iiinace,  dit  en  riant  :  K^l-ce  de 
l'opiale  de  M.  Troncbin?  Je  ne  crois  pas.  répondit  sur  le  même  ton  la 
premit're.  Je  crois  (|u'elle  ne  vaut  guère  mieux,  ajouta  galamment  le  spi- 
rituel llousseau.  Tout  le  momie  resta  interdit;  il  n'échappa  ni  le  nmindre 
mot  ni  le  nioiiidre  s(uirii'e.  et  riu>lant  ilapres  la  conversalion  pnl  nu 
•  Mille  tour.  Vis-à-vis  d'une  antre  la  balourdÏM- eût  pu  ii  eh  e  que  |)|,ii>aiile  , 
mais  adressée  à  nue  lemme   Imp  aimable  pmir  n  avoir  p.i>   un  peu  lui 

iTi 


!»S  I.F.S  CONFKSSIONS. 

liailcnrclli'.  l'I  ([irassiiriMiient  je  n'avais  pas  dessein  (rdlÏLMiser,  elle  élait 
Ici  rilile  ;  el  je  crois  (jin;  les  deux  témoins,  homme  et  l'emnie,  eurent  bien 
de  la  peine  à  s'empêcher  d'éclater.  Voilà  de  ces  traits  d'esprit  qui  m'é- 
chappciii  pour  xouloir  parler  sans  trouver  lien  ;i  dire.  J'onlilierai  dil'iici- 
IcnnMit  celni-la;  car,  outre  (|u'il  est  par  lui-niénie  Irès-memoiahle,  j'ai 
dans  la  tète  ([n'il  a  en  des  suites  ([ui  ne  me  le  ra|)pellent  (|ne  trop  sonvent. 
Je  crois  que  voilà  assez  de  (jnoi  faire  comprendre  comment,  n'étant  pas 
nn  sot.  j'ai  cependant  souvent  passé  pour  l'être,  même  chez  des  gens  en 
état  de  bien  ju^cr  :  d'autant  ])lus  malheureux  que  ma  plivsionomie  et 
mes  veux  promettent  davantage,  et  (|ue  cette  atlent(!  iVnsIrce  rend  pins 
choiniaiilc  aux  autres  ma  stupidité.  Ce  delail,  (|u  une  (tccasi(ui  pailicu- 
liorc  a  lait  naître,  n'est  pas  inutile  à  ce  qui  doit  suivre.  Il  contient  la 
clef  de  bien  des  choses  extraordinaires  (pi'on  m'a  vu  l'aire,  et  qu'on 
attribue  à  une  humeur  sauvage  ([ue  je  n'ai  point.  J'ainu'rais  la  société 
comme  un  autre,  si  je  n'étais  sur  de  m'y  montrer  non-seulement  à 
mon  désavantage,  mais  tout  antre  que  je  ne  suis.  Le  parti  que  j'ai  pris 
d'écrire  et  de  nie  cacher  est  précisément  celui  qui  me  convenait.  Moi 
présent,  on  n'aurait  jamais  su  ce  que  je  valais,  on  ne  l'aurait  pas  sonp- 
(,'onné  même  ;  et  c'est  ce  (|ui  est  arrivé  à  madame  Dupin,  quoique  femme 
d"esi)rit.  et  ([U(ti([ue  j  aie  vécu  dans  sa  maison  ])lusicurs  années  :  elle  me 
l'a  dit  bien  des  lois  elle-même  depuis  ce  temps-là.  Au  reste,  tout  ceci 
souffre  des  exceptions,  et  j'y  reviendrai  dans  la  suite. 

La  mesure  de  nu-s  talents  ainsi  lixée,  l'état  qui  me  convenait  ainsi 
désigné,  il  ne  fut  j)lns  (piestiou,  pour  la  S(>coude  fois,  que  de  remplir 
ma  vocation.  La  diiliculté  lut  ([ue  je  n'avais  pas  fait  mes  éludes,  et  que 
je  ne  savais  pas  même  assez  de  latin  pour  être  prêtre.  Madame  de  Warcns 
imagina  de  nie  faire  instruire  au  séminaire  pendant  (|nelque  temps.  Elle 
en  i)arla  au  supérieur.  C'était  un  lazariste  appelé  M.  Gros,  bon  petit 
homme,  à  moitié  borgne,  maigre,  grisou,  le  j)lus  spirituel  et  le  moins 
pédant  lazariste  que  j'aie  conn  u  ;  ce  ([ni  n'est  pas  beaucoup  dire  à  la  vérité. 
11  venait  quelquefois  chez  maman,  qui  l'accneillait,  le  caressait,  l'a- 
"■açait  même,  et  se  faisait  quel(|ucfois  lacer  par  lui,  emploi  dont  il  se 
chargeai  tassez  volontiers.  Tandis  ([u'il  élait  en  fonction,  elle  courait  parla 
chambre  de  côté  et  d'autre,  faisait  tantôt  ceci,  taulôt  icla.  Tire  par  le  lacet, 
monsieur  le  supérieur  suivait  en  grondant,  et  disant  à  tout  moment  : 
Mais,  madame,  tenez-vous  donc.  Cela  faisait  nu  sujet  assez  pittoresque. 
M.  Gros  se  prêta  de  bon  cœur  au  piojit  de  iiianiau.  il  se  contenta 
d'une  pension  très-modi([uc  ,  et  se  chargea  de  riuslruclion.  il  ne  fut 
(luestion  (|ue  du  coiisentement  de  l'évêque,  (jiii  non  seulement  l'accorda, 
mais  qui  voulut  payer  la  pension.  Il  pcrinil  aussi  que  je  restasse  en  ha- 
bit laïque  jusqu'à  ce  qu'on  pût  juger,  par  un  essai,  du  succès  qu'on 
devait  espérer. 

Ourl  rli.inL;('iiieiil  '  Il  lalliil  in'\  snumcllii'.  .l'allai  au  si'iniuairi'  coiniiic 


ivMt  I  II    I     I  n  i;i    III  m 

I  aurais  i-lc  an  sii|i|ili('c'.  la  lii^lc  inaiMUi  i|n  un  Mininaiir,  -niliiiit  pnnr 
i|iii  sort  (le  n-llc  d  iiiic  aiinalilr  Iriiiinc!  J'y  |Mii'lai  nii  seul  liMt-,  niif 
j'u\ais  iirié  inaniaii  de  me  |ii'i''lir,  il  <|ni  inc  lui  il  iiin- f;ranilc  n-ssimiri-. 
On  lit'  ili'Mnrra  |ias  i|nrlli'  mh'Ii'  iIi'  liM'r  :  c'i'lail  un  li\ir  ilr  nin>ii|nr. 
l'anni  1rs  lali-nis  i|n  i-lir  a\ail  rnlliMS,  la  ninMi|iw  n'a\ail  pas  clc  mi- 
lilii'i'.  I'!llr  a\ail  ili'  la  Mii\.  clianlail  |iassalilrini'nl,  rt  jiniail  nn  pru  du 
rlavrrni  :  clii'  axait  rii  la  rniiiplaisaïui'  de  nir  ilnniii'i'  i|ni'!i|nrs  irrons 
dr  rliaiil  ;  l't  il  lalliil  riiiiinii'iici'r  di'  li>in.  i.ir  a  pcinr  savais— jr  la  iiin- 
sii|iii'  di-  iiDS  psaninrs.  Iliiil  un  dix  Icrniis  di-  Iriiinir.  ri  l'ni'l  inli'i  iinn- 
pncs,  liiin  dr  iiii'  ini'lli'c  rii  l'Iat  de  sidiii'r,  iir  m  appiiiiMil  pas  Ir  i|iiaii 
des  signes  de  la  iniiM(|iii'.  (.rpriidanl  j°a\ais  iiiir  Iclli'  pa^>iiiii  iiinir 
cri  ail,  t|iii'  ji'  MHiliis  l'ssaytT  (II-  nrt'xercer  seul.  Le  livre  (|ii(>  ji'iiipnr- 
(ai  n'i-lail  pas  iiir-nii'  drs  pins  l'acilrs;  c'claiiMil  li'S  canlalrs  di'  (.li'ranilianlt. 
On  rinii'i'vra  i|iirlli-  lut  mon  appliralinn  ri  mon  idislinalinn,  i|iiand  ji'  di- 
lai  (|iii\  sans  ronnailrr  ni  lraiis|)i)siliiiii  m  (pianlitc,  jr  paiMiis  a  di'iliil- 
l'ivr  l'I  ilianii'r  sans  lanlc  le  pri'mier  n'cilalil"  et  lo  preiiiii-r  air  d'/l/y^/KT 
tl  Arrdiusr;  et  il  esl  vrai  (|iu'  ii'l  air  osl  scandé  si  jnslo,  <|n'il  ne  liinl 
qnc  ri'citor  les  vers  avee  leur  mesure  ]tiinr  v  metlie  celle  de  l'air. 

il  \  a\ail  an  si'-ininairi'  nn  maiidil  la/ariste  <|ui  inentrepril,  il  ipii 
1110  lit  prendre  en  horreur  le  laliii  (|u'il  voulait  mensei^ner.  Il  a\ait  des 
elievenx  |>lals.  j;ras  et  noirs,  un  visaj;o  de  pain  d'épice,  une  voix  de  litilde, 
un  regard  de  cliat-liuant,  des  crins  de  saiif,'lier  an  lieu  de  liarhe;  sou 
sourire  elail  sardouique;  ses  niciiilncs  jonaieni  nniunr  1rs  poulies  d'un 
mannei|niii.  J'ai  onlilié  son  odieux  nom;  mais  sa  li<{nre  eliravante  et  don- 
eoreusc  m'est  liien  restée,  et  j'ai  peine  à  me  la  rap|)eler  sans  frémir,  .le 
crois  le  rencontrer  encore  dans  les  corridors,  avam-aiil  <,'racieusement 
son  crasseux  lionuet  carré  pmir  me  fairi!  sijjne  d  iiiliei  dans  sa  chambre, 
plus  arirense  pour  moi  (|n'uii  cailiol.  On'on  jnm'  du  roiilrasie  d'un  pareil 
inaiire  pour  le  disciple  diin  aldié  de  eoiir! 

.*^i  j'étais  resté  denv  mois  à  la  merci  de  ce  inouslrc  je  suis  inisnade 
i|iic  ma  tèlc  n'y  aurait  |)as  résiste.  Mais  le  lion  .M.  (ims,  qui  s'aperçut 
que  j'étais  triste,  (pie  je  ne  manj,'ais  pas,  que  je  inaij,'rissais,  devina  le 
sujet  de  mon  dia^riii  ;  cela  n'était  pas  dillicile.  Il  in'ota  des  jifitles  de 
ma  héle,  et,  par  un  autre  contraste  encore  pins  marque,  me  remit  au 
plus  doux  des  hommes  :  c'était  un  jiune  ahhé  faucij^neran  .  a|q)clé 
M.  (îàtier,  qui  faisait  son  séminaire,  et  ipii.  par  com|ilaisaiice  pour 
.M.  (iros,  et  je  crois  par  linmanile,  voulait  hieii  prendre  sur  ses  études 
le  temps  ijuil  donnait  à  diriger  les  mionnes.  .le  n  ai  jain.iis  mi  de  phy- 
sionomie plus  toudiante  que  celle  de  M.  (îàtier.  Il  était  lilond,  et  sa 
harhe  tirait  sur  le  roux  :  il  avait  le  maintien  ordinaire  aux  gens  de  sa 
province,  qui,  sous  une  ligure  épaisse,  cachent  tmis  lieancon|»  d'esprit; 
mais  ce  qui  se  ni  irf[uait  vraiment  en  lui  ilait  une  âme  sensible,  affec- 
tueuse, aimanli'.  Il  \  avait  dans  ses  grands  veux  hlens  un  mélange  de  don- 


uni  I  r.s  c.oNrr.ssioNs. 

ci'iir,  (If  It'iulii'ssi;  cl  de  Irislcssi',  i|ui  laisail  (juOii  ni'  |)()iiviiil  lo  \oirsaiis 
s'iiiliTcsscr  à  lui.  \u\  regards,  au  Idii  de  ce  pauvre  jeune  liiunnie,  on  eùl 
il  il  i|n  il  |)ii'\ii\ail  sa  ilcsIiniT,  el  (|u  il  se  senlail  m''  |)oui'  èlre  nialiieureiix. 
Son  faiacli'ie  ne  iléuienlail  pas  sa  pliysiouomie  :  plein  de  palience  el 
de  complaisance,  il  senihlail  plnlôl  étudier  avec  moi  que  m  insliniie.  Il 
n'en  i'allail  pas  lanl  jinur  me  le  faire  aimer,  son  prédécesseur  avail  lendn 
cela  Irés-l'acilc.  ('.epiinlant,  malj^ri' Imil  le  Icnips  ipril  me  ilonnail,  mal- 
j^rc  loule  la  lionne  vnhmli'  (|ue  nous  y  melliiuis  l'un  el  laulre,  el  ipioi- 
(|iril  s"y  pril  Ircs-hien,  j'avançai  |)eu  en  Iravaillanl  lieanconp.  il  est  sin- 
gulier qu'avec  assez  de  conceplion,  je  n'ai  jamais  pu  rien  ap|)rendre  avec 
lies  maîtres,  excepté'  mon  père  et  M.  Lamiiereier.  I.e  peu  ijui'  je  sais  de 
pins  je  l'ai  ap|>ris  seul,  comme  on  vei-ra  ci-après.  .Mon  esprit,  impatient 
de  toute  espèce  de  joiiij,  ne  peut  s'asservir  à  la  loi  du  moment;  la 
crainte  même  de  ne  pas  appreinire  m'empèclie  d'être  atteutir  :  de  peur 
d'impatienter  celui  qui  me  parle,  je  feins  d'entendre;  il  va  en  avant,  el 
je  n'entends  rien.  Mon  esprit  vimiI  niardicr  à  son  heure,  il  ne  |ietit  se 
sonmelire  à  celle  d'aiilrui. 

I.e  temps  des  ordinations  étant  venu,  .M.  (îàtier  s'en  retourna  diacre 
dans  sa  province.  Il  emporta  mes  regrets,  mon  attachemenl,  ma  recon- 
naissance, .le  Ils  pour  lui  des  vœu.\  qui  n'ont  pas  été  plus  exaucés  que 
ceux  ([ue  j'ai  faits  pour  moi-même.  Ouelqnes  années  après  j'appris  qu'é- 
tant vicaire  dans  nue  paroisse,  il  avail  l'ail  un  enlant  à  une  fille,  la  seule 
dont,  avec  un  cieur  très-tendre,  il  eût  jamais  été  amoureux.  Ce  fut  nn 
scandale  effroyable  dans  un  diocèse  administré  très-sévèrcnicnt.  Les 
prêtres,  en  bonne  règle,  ne  doivent  faire  des  enfants  qu'il  des  femmes 
mariées.  Pour  avoir  mani|in''  à  celle  loi  de  convenance,  il  fut  mis  en 
prison,  diffamé,  cliassé.  .\{'  ne  sais  s'il  aura  pu  dans  la  suite  rétablir  ses 
affaires  :  mais  le  sentiment  de  son  infortune,  profondément  gravé  dans 
mon  cœur,  me  revint  quand  j'écrivis  l'iim/Ze;  et,  réunissant  .M.  (iàlier 
avec  M.  (îaiiue,  je  fis  de  ces  deux  dignes  prêtres  l'original  du  vicaire  sa- 
vovard.  .le  me  Halte  qtie  l'imitation  n'a  pas  désbonoré  ses  modèles. 

Pendant  que  j'étais  au  séminaire,  M.  d'Aubonne  fut  obligé  de  quitter 
Annecy.  Monsieur  l'intendant  s'avisa  de  trouver  mauvais  qu'il  fil  la- 
nioiii-  à  sa  femme.  C'était  faire  comnu^  le  chien  du  jardinier;  car,  quoi- 
que madame  C.orvezi  fut  aimable,  il  vivait  tort  mal  avec  elle;  des  goûts 
iillranionlains  la  lui  reiulaienl  inutile,  et  il  la  traitait  si  lirnlaienuMit  qu'il 
lut  (|neslioii  de  séparation.  M.  Corvezi  étail  un  \  ilaiii  homme,  noir  comme 
une  taupe,  fripon  comme  une  chouette,  et  qui  à  force  de  vexations  finit 
par  se  faire  cliasser  Iui-nu*mo.  On  dit  rpie  les  Provençaux  se  vengent  de 
leurs  ennemis  par  des  eiiansoiis  :  .M.  il".\ubonne  se  vengea  du  sien  par 
une  comédie;  il  i'nvo\a  eelte  jiièce  à  inadame  de  Warens.  qui  me  la  fil 
voir.  Elle  me  plut,  et  me  fit  naître  la  fantaisie  d'en  faire  une,  pour  es- 
saver  si  j'élnis  en  effet  aussi  hèle  que  l'anleur  l'avait  proiionci'  :  mais  ce 


r  \  Kl  II   I    ii\  lu   III 


lin 


iir  fui  (|U  .1  (iliainliiTi  i|iii'  j  l'Xiiiil.ii  te  intijct  en  iiriNaiit  /  Aiuitnt  de  lui- 
iiiéiiir.  Ainsi  (|iiaiiil  j'ai  ilil  ilaiis  la  iirt-liici*  tic  celle  pieee  ipie  je  l'aMiis 
écrile  à  ili\-liiiil  ans,  j'ai  nienli  de  (|nel(|nes  aniu-es. 

(l'est  a  |ien  près  a  ce  leni|is-ei  ijne  se  i'.i|i|iniie  nn  éxeiienieiil  |>en 
irn|)iii'lan(  en  Ini-inènn',  mais  <|ni  a  en  |ionr  Mn>i  îles  suites,  et  (|ni  a 
fait  tin  lirnit  ilans  le  nnnnle  i|iianil  je  l'avais  onltiie.  Tmiles  les  semai ni>it 
j'avais  une  l'tiis  i.i  iiciiiii^^ion  de  snrlii';  je  n'ai  pas  lie-nin  de  din'  ijiiel 
nsa^e  j'en  faisais.  In  dimanelie  i|iie  j  i-lais  ciie/  maman,  le  leii  piit  a  un 
liàlimenl  des  eonlelieis  allen.inl  a  la  mai>iin  i|n  elle  iieenpail.  (!e  liali- 
nn'nt.  du  était  leur  lonr,  l'-tail  plein  jnsiin'an  iiiinlili'  di'  laseines  si'clios. 
l'ont  fut  emlnase  en  Ires-peii  de  temps  :  la  maison  était  en  |;ranil  péril, 
et  t'tmverte  par  les  llammes  qne  le  vent  y  pintait.  On  se  mit  en  deMiir 
(le  ilen)éna^er  en  liàte  el  de  porter  les  nn-niiles  ilans  le  iaidin,  i|iii  elail 
vis-à-vis  mes  anciennes  reni"'tres,  et  an  deli  dn  rnissean  duni  j  ai  parle. 
J'étais  si  tronhié,  i]ne  je  jetais  inililTéremment  par  l.i  leni'lrc  Itmlce  qui 
me  tomliail  sons  la  main,  jnsqn'à  nn  jjros  mortier  de  pierre,  (|n"en  tout 
antre  temps  j'anrais  en  peine  à  sonlever;  j'étais  prêt  a  v  jeter  de  même 
une  grande  {ilace ,  si  ([nrli|ii  un  ne  m'erit  retenu.  I.e  Imu  e\r(nie.  ipn 
était  venu  voir  maman  ce  jonr-là,  ne  resta  pas  non  |dns  nisil  ;  il  l'em- 
mena dans  le  jarilin,  on  il  se  mit  en  prières  avec  elle  el  tons  ceux  i|ni 
étaient   là;  en  sorte  t|n'arrivanl   t[iielt|ne   lein|)s  après,  je   vis  timt    le 


monde  à  genonx  et  m'y  mis  comme  les  autres.  Durant  la  prière  iln  saint 
homme  le  vent  eliangea,  mais  si  brusquement  el  si  à  propos,  que  les 
(lammes.  qui   convrnienl  la   maison  et  entraient  déjà  par  les   l'enètres, 


102  LES  CONFESSIONS. 

liiccMil  porU'L'S  (II!  1  autre  rôle  (!<•  la  Cdiir,  et  la  iiiaisdii  nCiil  aiicmi  mal. 
Doux  aiisa|)ri'S,  M.  de  Hcincx  élaiil  iiiorl,  les  aiildiiiiis.  ses  ancioiis  con- 
frères, coinineiicèreiil  à  recueillir  les  pièces  qui  puuvaieut  servir  à  sa  béa- 
tilicaliou.  A  la  prière  du  l'.  IJoiulel,  je  joifiuis  à  ces  pièces  une  attcslalion 
du  fait  que  je\iens  de  ra|ip(Mler,  en  (|U(ii  je  lis  bien  :  mais  eu  quoi  j<!  lis 
mal,  ce  lui  de  dduner  ce  lail  pour  uii  miracle.  J'avais  \u  révè(|ue  en 
prière,  et  durant  sa  piii're  javais  xu  le  xeut  changer,  et  nuMue  très  à 
pi-opos;  voila  ce  (|ue  je  ponxais  dire  et  ccrlilier  :  mais  (|u'uue  de  ces 
deux  choses  lût  la  cause  de  l'autre,  voilà  ce  ([ue  je  ne  devais  ])as  attes- 
ter, jiarce  que  je  no  pouvais  le  savoir,  (cependant,  autant  (|ue  je  puis  me 
rap|)elcr  mes  idées,  alors  sincèrement  catlioli(jue,  j'étais  tie  bonne  foi. 
i.  amour  du  merveilleux,  si  natuiel  au  cu'ur  humain,  ma  vénération 
pour  ce  \erlui'ux  piélat,  l'orgueil  secret  d'avoir  peut-être  contribué  moi- 
même  au  miracle,  aidèrent  à  me  séduire;  et  ce  qu'il  y  a  de  sûr  est  que 
si  ce  miracle  eût  été  l'effet  des  plus  ardentes  prières,  j'aurais  bien  pu 
m'en  attribuer  ma  part. 

IMus  de  trente  ans  après,  lorsque  j'eus  publi(''  les  Lettres  de  la  Monta- 
gne, M.  Fréroii  déterra  ce  certificat  je  ne  sais  comment,  et  en  fit  usage 
dans  ses  feuilles.  Il  faut  avouer  que  la  découverte  était  heureuse,  et  là- 
propos  me  parut  à  moi-même  très-plaisant. 

J'étais  destiné  à  être  le  rebut  de  tous  les  états.  Ouoicjue  M.  (îàtier  eût 
rendu  de  mes  j)rogrès  le  comjjte  le  moins  défavorable  qu'il  lui  fût  j)Os- 
siblc,  on  voyait  qu'ils  n'étaient  pas  proportionnés  à  mon  travail,  et  cela 
n'était  pas  encourageant  pour  me  faire  pousser  mes  études.  Aussi  l'é- 
vêque  et  le  supérieur  se  rebutèrent-ils,  et  on  me  rendit  à  madame  de 
Warens  comme  un  sujet  qui  n'était  pas  même  bon  pour  être  prêtre;  au 
reste,  assez  bon  garçon,  disait-on,  et  point  vicieux  :  ce  qui  lit  que,  mal- 
gré tant  de  préjugés  rebutants  sur  mon  compte,  elle  ne  m'abandonna  pas. 

Je  rapportai  chez  elle  en  triomphe  son  livre  de  musique,  dont  j'avais 
tiré  si  bon  parti.  Mon  air  (VAIpliée  et  Aiélliuse  éinil  à  peu  près  tout  ce  que 
j  avais  appris  au  séminaire.  Mou  goût  marqué  j)our  cet  art  lui  lit  naître 
la  pensée  de  me  faire  musicien  :  l'occasion  était  commode;  on  faisait 
chez  elle,  au  moins  une  fois  la  semaine,  de  la  musique,  et  le  maître  de 
musique  de  la  cathédrale,  qui  dirigeait  ce  petit  concert,  venait  la  voir 
très-souvent,  (l'était  un  l'arisicn  nommé  M.  le  Maître,  bon  compositeur, 
for!  vif,  foit  gai,  jeune  encore,  assez  bien  fait,  peu  d'esprit,  mais  au 
deuH'urant  tri's-bon  homme.  Maman  me  lit  faire  sa  connaissance  :  je 
m'attachais  à  lui,  je  ne  lui  déplaisais  pas  :  on  parla  de  pension,  l'on  en 
convint.  Bref,  j'entrai  chez  lui,  et  j'y  passai  l'hiver  d'autant  plus  agréa- 
blement, <|iie  la  maîtrise  n'i'tant  (\u'h  vingt  |kis  de  la  maison  de  maman, 
nous  étions  chez  elle  en  un  momenl,  et  nous  v  sou|)ions  très-souvent 
ensendde. 

On  jugera  bien  (jiic  la  \ie  de  la  maîtrise,   l(Uijours  ciianlanle  et  gaie, 


|-\U  I  II    I     I  l\  lil.   III.  ta-, 

avi'c  les  iiiiisii'ifiis  ft  les  ('iiLiiit- lie  cliii'iir,  un'  |il.ii>,iil  |ilii^  c|iii' ci'lli' du 
séiiiinaii'f  .inci-  Ii's  pcrfs  ilc  Saiiil-l.;i/.;iii'.  (!f|iciMlaiit  «•l'ili-  \ic,  podrolrc* 
ii|ii>  lilx'i'.  Il  rii  ('lait  |ias  iiiiiins  l'^alc  et  l'c^li'c.  Jetais  lail  |iiiiii'  aiiiifr 
riiiili-iiriiilaiicr  cl  |hiiii' ii'i'fi  alxiscr  jamais,  hiiraiil  six  iimis  riilicrsic 
lie  sortis  nas  iiiic  m'iiIc  Ims  i|iii'  |iiiiii'  allrr  iIh'/.  iiiaiiiaii  nii  .1  l'cj^lisc,  et 
je  n'en  fus  pas  iiiènie  tente,  (.cl  iiilcivallu  est  un  de  ceux  où  j'ai  vécu  dans 
le  |dns  jjraiid  ealnie,  et  <|uc  je  me  suis  rap|ielcs  a\ec  le  plus  île  plaisii-. 
Dans  les  situatimis  ilixcrscs  nii  je  me  suis  trouM-,  (|ueli|iics-iiiis  oui  elé 
iiiar(|ués  par  nu  tel  scnliinenl  de  liieii-èlre ,  i|ii°cii  les  remeiiKuanl  j  iii 
suis  affecté  comme  si  j'y  étais  encore.  Non-sculcnient  je  nie  rappelle  les 
leiii|>s,  les  lieux,  les  personnes,  mais  tous  les  olijets  eiivirouiiaiils,  la 
lenipérature  de  l'air,  son  odeur,  sa  couleur,  une  cerlaiiie  iiiipre>sion 
locale  <|ui  ne  s'est  lait  seiilir  (|iie  i.i.  el  dmil  le  Miineinr  \il  mv  trans- 
porte de  nouMMii.  l'ar  exemple,  tout  ce  i|u"on  répétait  a  la  maitrise,  tout 
ce  (|n'on  cliantait  au  clio-ur,  tout  ce  (|n"oii  y  faisait,  le  liel  el  nolile  lialiit 
des  cliaiioines,  les  cliasultles  d<'s  prêtres,  les  mitres  des  cliaiilns.  la 
figure  des  ninsiciens,  un  vieux  charpentier  lioili  ii\  (|iii  joiiail  de  |,i  (dn- 
lre-l».isse,  un  petit  ahbé  lilondiii  (|iii  jouait  du  xiidon.  le  lanilieau  de 
soutane  (|n'apr('S  axoir  post;  son  éjtée  M.  le  .Maître  endossait  par-dessus 
son  liahit  laï<|iie,  et  le  liean  surplis  lin  dont  il  en  coiiMait  les  loinies 
pour  aller  au  elhiiir;  rori.'iieil  a\ec  lequel  j'allais,  leiiaiil  ma  petite  llùte 
à  l>ec.  m'etaldir  dans  l'orchestre  à  la  trihuiie  pour  un  petit  hout  de  récit 
que  M.  le  Maître  avait  lait  exprés  pour  moi,  le  i)on  diuer  qui  ixuis  at- 
tendait ensuite,  le  hon  appétit  qu'on  y  portait;  ce  concours  d'ohjets  vi- 
vement retracé  m'a  cent  fois  charmé  dans  ma  mémoire,  antani  cl  p|ii.< 
que  dans  la  n'alilé.  .l'ai  ^'ardé  toujours  une  aflettiou  tendre  pour  un 
certain  air  du  Condilur  aliiif  stderiiin  (|ui  marche  par  ïamhes,  parce  (|n'un 
dimanche  de  l'Avent  j'entendis  de  mon  lit  chanter  celte  livmiie  avant  le 
jour  sur  le  perron  de  la  cathédrale,  selon  11 11  rit  de  cette  église-là.  Ma- 
moiselle  Mcrcerel,  femme  de  chamhre  <le  maman.  sa\ail  un  peu  de  mu- 
sique :  je  n'ouhlicrai  jamais  un  petit  niolet  A/fcrlf  que  M.  le  .Maitre  me  lit 
chanter  .ivec  elle,  et  que  sa  luiiitresse  écoutait  a\cc  tant  déplaisir.  Kiilin 
tout,  jusqu'à  la  hoiine  servante  Perrinc,  qui  était  si  honne  lille  et  que 
les  enlaiils  de  chœur  faisaient  tant  cndéver,  tout,  dans  les  souvenirs  de  ces 
temps  de  bonheur  el  d'innocence,  rcNienl  souvent  me  ra\ir  il  iii'al- 
Irister. 

Je  vivais  à  .\nnccy  depuis  près  d'un  an  sans  le  moindre  reproche  : 
tout  le  monde  était  content  de  moi.  Depuis  mon  déjiart  de  Turin  je  na- 
vais  point  fait  de  S(dtise.  et  je  n'en  lis  point  tant  (|ue  je  fus  sous  les  veux 
de  maman.  Klle  me  coudnisail.  et  me  coudiiisail  toujours  hien  :  mon 
attachement  pour  elle  était  devenu  ma  seule  jiassion  ;  et  ce  qui  prouve 
(|ne  ce  n'était  pas  une  passiiui  folle,  c'est  <|ne  mon  co-iir  formait  ma 
raison.  11  est  vrai  qu'un  seul  scntimeiit,  ahsorhaut  pour  ainsi  dire  loiito 


Mil  I.KS  CONFESSIONS. 

lilt's  racillti's,  iiir  liirlUiit  liurs  ililal  de  nrii  ;i|)|iicii(ln',  |);is  iiiriiic  l;i 
iiiiisii|in',  liicii  (|iic  j  V  lisse  tous  mes  cU'uiIs.  Mais  il  ii'\  avait  |i<iiiit  de 
ma  laiilc;  la  hoiiiie  voloiilé  y  ('lail  loiil  oiilicTC,  I  assidiiilé  y  était.  J'étais 
distrait,  rêveur,  je  soupirais  :  (|ii'\  |i()tivais-JL'  l'airr?  Il  no  iiiaïKjiiait  à 
mes  j)rog;rès  rien  (|ni  ilépiMidit  de  moi;  mais  pour  ([iic  jo  lisse  (!(;  iiou- 
vellos  folios  il  iio  l'alhiit  (jii'iiii  siijol  ([iii  vint  mo  los  inspirer.  C.o  sujet  se 
présenta;  le  liasaiil  airanj;ea  les  cliosos,  et,  comme  on  veria  dans  la 
suil<\  ma  man\aise  tète  en  tira  parti. 

In  soir  (in  mois  de  lévrier,  ([u'il  Taisait  liion  froid,  comme  nous  étions 
tous  autour  du  l'eu,  nous  eulondimcs  fra])per  à  la  porte  do  la  rue,  Per- 
rine  prend  sa  lanlorno,  descend,  ouvre  :  un  jeune  liomnio  enti'c  avec 
elle,  monte,  se  présente  diin  air  aisé,  et  lait  à  M.  le  Maitre  un  compli- 
ment court  (!t  i)ien  tourné,  se  donnant  pour  un  musicien  français  que 
le  mauvais  état  de  ses  finances  ftuçait  de  vicarier  pour  passer  son  che- 
min. A  ce  mot  de  musicien  français,  le  cœur  tressaillit  au  bon  le  ^Maître  : 
il  aimait  passionnément  son  pays  et  son  art.  Il  accueillit  le  jeune  passager, 
lui  offiit  le  j;,îte  dont  il  paraissait  avoir  grand  besoin,  et  (|u'il  accepta 
sans  beaucoup  de  laçons.  Je  l'examinai  tandis  qu'il  se  chaiil'iait  et  qu'il 
jasait  en  attendant  le  souper.  11  était  court  de  stature,  mais  large  de 
carrure!  ;  il  avait  je  ne  sais  (|noi  de  cdiilicfait  ilans  sa  taille,  sans  aucune 
difformité  |)artieulièr(!  ;  c'était  pour  ainsi  dire  un  bossu  à  é|)aules  plates, 
mais  je  crois  (|u"il  boitait  un  peu.  11  avait  un  habit  noir  plutôt  usé  que 
vieux,  et  qui  tombait  j)ar  pièces,  une  chemise  très-line  et  tros-sale,  de 
belles  manchettes  d'cflilé,  des  guêtres  dans  chacune  desquelles  il  aurait 
mis  les  deux  jambes,  et,  pour  se  garantir  de  la  neige,  un  petit  chapeau 
à  porter  sons  le  bras.  Dans  ce  comi([ue  équipage  il  y  avait  pourtant 
([indque  cliosi;  de  noble  (jue  sou  maintien  ne  démentait  pas;  sa  physio- 
nomie avait  de  la  finesse  et  do  l'agrément;  il  parlait  facilement  et  bien, 
mais  très-peu  modestement.  Tout  marcpiail  en  lui  un  jeune  débauché 
qui  avait  en  de  l'éducatiou,  et  qui  n'allait  pas  gnonsant  comme  un  gueux, 
mais  comme  un  fnn.  Il  nous  dit  (|u"il  s'appelait  Ventuie  dii  Nilleneuvo, 
([u'il  venait  de  l'aris,  qu'il  s'était  égaré  dans  sa  route;  et,  oubliant  un 
peu  son  rôle  de  musicien  ,  il  ajouta  ([u'il  allait  à  Grenoble  voir  un  pa- 
rent qu'il  avait  dans  le  parlement. 

Pendant  le  soii|ier  ou  parla  de  iniisi(iue,  et  il  en  parla  bien.  11  con- 
naissait tous  les  grands  virtuoses,  tous  les  ouvrages  célèbres,  tous  los 
acteurs,  toutes  los  actrices,  toutes  les  jolies  femmes,  tous  les  grands 
seigneurs.  Sur  tout  ce  qu'on  disait  il  paraissait  au  fait;  mais  à  peine  un 
suj(;t  était-il  l'utame.  (pi'il  brouillait  reiilictieii  |iar  qnebine  polisson- 
nerie qui  faisait  rire,  et  (uiblier  ce  (iiie  Idii  avait  dit.  C'était  un  samedi; 
il  v  avait  le  leudeniaiu  musi(|ui'  à  la  callK'drale.  M.  le  Maiti'o  lui  pnqxisa 
d'y  chnnlev;  très-voloti tiers:  lui  driiiamle  (|iielli'  est  sa  partie;  huute- 
(olilrc:  et  il  parle  d'autre  eh(i>e.    \\anl    d'aller  a  l'eglise  mi    lui   nITiit  sa 


l'MU  II     I.   I  l\  Kl     III  KiS 

|>artif  a  piL-xoir;  il  n  \  jcla  pas  les  ynx.  I.tlti-  ^Il^(-ulllladl■  siir|irit  li- 
Mailrt*  :  Nous  vi'itc/,  iiic  tlil-il  a  l'urrillf,  (|iril  ii<-  ^ail  pas  une  iiiile  Jo 
iiiusii|iic.  J'en  ai  (■iMiid'iiriir,  lui  ri-|ii)riilis-ji'.  Je  les  siii\is  li'cs-iiii|iiic(. 
Oiiaiiil  on  l'iiinincnva ,  le  cu-iir  ni<'  liallil  d  iinr  Irnilili-  loi'i-c,  car  jf 
iii'iiiti'i'i'ssais  li('aii('iiu|i  a  lin. 

J'fiis  liiciili'il  (le  (|tiiii  iih>  rassiii'i-i.  Il  ilianla  >i'>  (jeux  ri'cils  axi-c. 
Umtf  la  jdsifssc  cl  l(inl  le  ^nùt  iiii:i;;inalili-s.  il.  i|iii  plus  est,  avec 
uii«'  tri'S-jniii'  M)i\.  J(  11,11  ^ucii'  «'Il  lii'  plus  a};rcalilc  surprise.  Apres 
la  messe,  M.  \eiiliire  reçut  îles  eninpiiuieiils  a  peile  île  \  ue  îles  ilia- 
iiuincs  et  îles  innsieieus,  au\(|(icls  il  rrpouilait  eu  pnlissnunant .  uiais 
luujuiii'S  aM'c  lieauioiip  île  j^iàce.  M.  le  Maihc  I  (  inhrassa  île  lion 
cœur;  j'en  lis  aulaul  :  il  \il  ijne  j'ilais  liieu  aise,  cl  eela  parut  lui  faire 
plaisir. 

Ou  cniiMeiiilra,  |e  iii  assiirc,  iiu'apres  iii  elre  eii^ciiii'  île  M.  liàele.  iiui 
tuut  compte  u'i'tail  i|u  iiii  luaiiaiil.  je  piiu\ais  ureu;_'nuer  île  M.  Neiiliire, 
(|ui  avait  île  rédiicalion,  des  talents,  de  res|iril,  de  l'usaj^t'  du  monde, 
et  i|ui  pouvait  passer  pour  un  aimalde  di-liaui  lu-.  C'est  aussi  ce  qui 
marrixa.  et  ce  qui  serait  arrivé,  je  pense,  à  tout  autie  jeune  Imninie  a 
ma  place,  d'autant  plus  l'acilement  encore  qu'il  aurait  en  un  meilleur 
tacl  pour  sentir  le  mérite,  et  un  meilleur  j;oùt  pour  s'y  atlaclier  :  car 
\enlnre  en  avait  sans  contredit,  et  il  en  avait  surtout  nu  liien  rare  a  son 
âge,  celui  de  n'être  point  presse  de  moulrer  son  acquis.  Il  i-sl  vrai  qu'il 
se  vantait  de  beaucoup  (le  i  liuses  qu'il  ne  sa\ail  pniiit;  iiiai>  pniir  celles 
(|U  il  savait,  et  (|ni  étaient  en  assez  grand  nombre,  il  nV-n  disait  rien  :  il 
attendait  l'occasion  de  les  montrer;  il  s'en  pré\alait  alors  sans  empres- 
sement, et  cela  Taisait  le  |)lus  grand  ell'et.  (ioiiime  il  s'arrêtait  après 
clinqiie  chose  sans  parler  du  reste,  on  ne  savait  plus  qiianil  il  aurait 
tout  montré.  Itadin,  folâtre,  inépuisable,  séduisant  ilans  la  conversation, 
souriant  toujours  et  ne  riant  jamais,  il  disait  du  ton  le  plus  élégant  les 
choses  les  plus  grossières,  et  les  faisait  passer.  Les  femmes  même  les 
|dus  modestes  s'étonnaienl  de  ce  qu'elles  enduraient  de  lui.  Klles  avaient 
beau  sentir  qu'il  fallait  se  fâcher,  elles  n'en  avaient  pas  la  force.  Il  ne 
lui  fallait  que  des  tilles  perdues,  et  je  ne  crois  pas  qu  il  lût  fait  pour  avoir 
de  bonnes  fortunes;  mais  il  était  l'ait  pour  mettre  un  agrémeiil  inlini 
dans  la  société  des  gens  (|ui  en  avaient.  Il  el.iit  dillicile  qu'avec  tant  de 
talents  agréables,  dans  un  pa\s  oii  l'on  s  v  connaît  et  où  on  les  aime,  il 
restât  borné  longlemps  à  la  splii're  des  musiciens. 

Mon  goût  pour  M.  Venlure,  plus  raisonnable  dans  sa  cause,  fut  aussi 
moins  extravagant  dans  ses  effets,  quoique  |iliis  vif  et  plus  diirabli'  que 
celui  que  j'avais  pris  pour  .M.  bâcle,  .l'aimais  a  le  voir,  à  l'eiilendre  ;  t<iul 
ce  qu  il  faisait  me  paraissait  cliaruiant.  tout  ce  (|u'il  disait  me  semblait 
des  oracles:  mais  mou  engouement  n'allait  point  jusqu'à  ne  pouvoir  me 
séparer  de   lui.    .l'avais  â  iiinii    \oisinage  uii    bmi  préservatif  contre  cet 

li 


inc  i.i;s  coMT.ssioNs. 

(■\c(-s.  D'ailliius.  Iixiii\aiit  ses  inaxiiiii's  lrôs-l)oiiiius  pour  lui,  je  soiltais 
([n'cllcs  n'élaiciil  pas  à  inoii  iisa^i^  ;  il  me  fallait  iiiu!  aiilrc  sorte  de  vo- 
liiplc,  (Idiil  il  iiavail  pas  l'idée,  et  dont  je  n'osais  niènic  lui  parler,  liieii 
sur  (ju'il  S(?  serait  miKiiié  de  moi.  Cepeiidaiit  j'aurais  voulu  allier  eel  at- 
laclieiiienl  avec  ci'lni  i|ui  nie  dominait,  .l'en  |)arlais  à  maman  av(!C  Irans- 
poi't;  le  Maître  lui  en  parlait  avec  éloges.  Kilo  consentit  ([u'on  le  lui 
anu'uàl.  Mais  cette  entrevue  ne  réussit  point  du  liuit  :  il  la  lidiiva  pr(''- 
cieuse.  elle  le'  trouva  lilierlin  ;  et,  s'alarmant  |)our  moi  d'une  aussi  mau- 
vaise connaissance,  non-seulement  elle  nie  délendil  de  le  lui  ramener, 
mais  elle  me  peignit  si  l'orlemenl  les  dangers  que  je  courais  avec  ce  jeune 
lionime,  (|ne  je  ilcxius  uii  peu  plus  circonspect  à  m'y  livrer;  et,  très- 
lu'ureusement  pour  mes  UKcurs  et  pour  ma  tète,  nous  fûmes  bientôt 
séparés. 

M.  le  Maître  avait  les  goûts  de  S(hi  arl;  il  aimait  le  vin.  A  UûAc  ce- 
pendant il  était  sobre,  mais  en  travaillant  dans  son  cabinet  il  fallait  qu'il 
bût.  Sa  servante  le  savait  si  bien,  que,  sitôt  qu'il  préparait  son  papier 
pour  com|)oser  et  (|u'il  prenait  son  violoncelle,  son  pot  et  son  verre  ar- 
rivaient l'inslanl  d'après,  et  le  pot  se  icnoiivelail  de  lenips  à  autre.  Sans 
jamais  être  absolument  ivre,  il  était  toujours  ])ris  de  vin;  et  en  vérité 
c'était  dommage,  car  c'était  un  gar(,'on  essentiellement  bon,  et  si  gai  que 
maman  ne  l'appelait  que /;c/('<-c/{r(^  IMalbenrensement  il  aimait  son  talent, 
travaillait  beaucoup,  et  buvait  de  même.  Cela  prit  sur  sa  santé  et  ('"lin 
sur  son  bumeur  :  il  était  quelquefois  ombrageux  et  facile  à  offenser,  '^i- 
capabbî  de  grossièreté,  incapable  de  manquer  à  qui  que  ce  fût,  il  n'a 
jamais  dit  une  mauvaise  parole,  même  à  nn  de  ses  enfants  de  chœur; 
mais  il  ne  fallait  pas  n(ui  j)lus  lui  manquer,  et  cela  était  juste.  Le  mal 
('lait  (piavanl  peu  d'esprit,  il  ne  discernait  pas  les  tons  et  les  caractères, 
et  premiil  souvent  la  mouche  sur  rien. 

L'ancien  chapitre  de  Genève,  on  jadis  tant  de  princes  et  d'évèques  se 
faisaient  l'honneur  d'entrer,  a  perdu  dans  son  exil  son  ancienne  splen- 
deur, mais  il  a  conservé  sa  fierté,  l'our  pouvoir  y  être  admis,  il  faut  tou- 
jours être  gentilhomme  ou  docteur  de  Sorbonne;  et  s'il  est  un  orgueil 
■  pardonnable  après  celui  qui  se  tire  du  mérite  personnel,  c'est  celui  qui 
se  lire  de  la  naissance.  D'ailleurs  tons  les  prêtres  qui  ont  des  laïques  à 
leurs  gages  les  traitent  d'ordinaire  avec  assez  de  hauteur.  C'est  ainsi  que 
Icschanoines  traitaient  souvent  le  pauvrele  .Maître.  Le  chantre  surtout,  ap- 
pelé M.  l'abbé  deVidonne,  (juidu  reste  ('tait  un  très-galant  liouune,  mais 
trop  plein  de  sa  noblesse,  n'avait  |)as  toujours  pour  lui  les  égards  que 
méritaient  ses  talents;  et  l'autre  n'endurait  pas  volontiers  ces  dédains. 
Cette  année  ils  eurent  durant  la  semaine  sainte  un  démêlé  plus  vil  (|u'à 
l'ordinaire  dans  un  dîner  de  règle  que  l'évèque  donnait  aux  cbanoines, 
et  où  b;  Maître  était  toujours  invité.  Le  cbantie  lui  lit  f|n('l(|U('  passe- 
droit,  et  lui  dit  (pnbpie  par(de  dure  (|ue  celui-ci  ne  put  digéier.  Il  prit 


i-\i(  m    I    I  i\  m    III  107 

siir-lf-('li!iiii|i  la  rt'-S(iliitii)ii  ilc  s Ciirinr  la  iiiiil  Miivanli';  <-|  l'ii-ii  iir  |)nl 
ri-ii  faire  (Iciiiiinlrf.  i|iiiiii|iic  rnailaiiir  ilr  Warciis.  a  i|iii  il  alla  l'airr  m's 
ndii'iix,  ii'i-pui'^iiàl  ririi  |i(iiii'  l'aiiaiscr.  Il  iir  put  ri-iinncci'  an  plaisir  dr 
so  M'iifiiT  «II-  SCS  lyrans  t-ii  les  laissant  il  m-  I  rmliaiijis  aux  IV-lcs  «le  l'à- 
ipics,  temps  iiù  l'on  a\ait  le  pins  ••rainl  lu-soin  de  ini.  Mais  i-e  ipii  l'cin- 
l>arrassait  Ini-inènir  était  sa  innsnpie  (|n'il  \onlail  eiiipoiier,  cr  ipii  n'é- 
tait pas  l'aeile  :  elle  lorinail  nue  eai^-^r  a»--.'/  M|ii.,..r>  il  Iml  jnniile,  ipii 
ne  s'einpoi'Iait  pas  sons  le  liras. 

Maman  lit  ee(|nej"anraisl"ait  etee(|ne  je  leiais  encore  a  sa  plaie.  Apres 
bien  ties  elïoils  iiniliies  pour  le  ictenir,  \f  Mivaiil  ii'soln  de  pailir  ecnmne 
qnc  ee  Inl.  elle  prit  le  |iarll  de  l'aider  en  tout  ee  (jni  dépendait  d'elle. 
J'ose  dire  iin'elle  le  devait.  I.i'  Maiti'e  s'était  consacré,  pnnr  aiii>i  dire,  à 
son  service.  Soit  eu  ce  (|ni  tenait  à  son  art,  soit  en  ce  (|ni  tenait  à  ses 
soins,  il  était  entièremeni  à  ses  ordres;  et  le  cienr  a\ec  le(|nel  il  les  sui- 
vait donnait  à  sa  complaisance  nii  non\eaii  prix.  Klle  ne  Taisait  donc 
(|ne  l'cndre  a  un  ami,  dans  nne  occasion  essentielle,  ce  i|iril  Taisait  ponr 
elle  en  ilelail  depnis  trois  on  (|natre  ans  :  mais  elle  avait  nne  âme  qui, 
pour  remplir  de  pareils  devoii-s,  n"a\ait  pas  besoin  de  son;,'er  rpie  c'en 
étaient  ponr  elle.  Klle  me  lit  venir,  m'ordonna  de  snivre  M.  le  Maître 
au  moins  juscpi'à  Lyon,  et  de  m'altacber  à  Ini  anssi  longtemps  (|ii°il 
anrait  besoiti  de  moi.  Klle  ma  depuis  avoué  que  le  désir  de  in'éloi- 
pner  de  Venture  était  entré  pour  beancniip  dans  cet  arrarifiemenl. 
Elle  consulta  (dande  Anet,  son  lidele  domeslicine,  jionr  le  transport 
de  la  caisse.  Il  Tut  d'avis  (|u'aii  lieu  de  |)rendre  à  Annecy  une  i)éle  de 
somme,  ipii  nous  Terait  inlaillililement  découvrir,  il  Tallait ,  (piaiid  il 
serait  nuit,  porter  la  caisse  à  bras  jiis(|u'à  nne  certaine  distance,  et 
louer  ensuite  un  âne  dans  >in  village  pour  la  transporter  jusqu'il  Seys- 
scl,  où,  étant  sur  terres  de  France,  nous  n'aurions  [ilns  rien  à  risquer. 
Cet  avis  fut  suivi  :  mms  |iartinies  le  même  soir  à  sept  lieures  ;  et  ma- 
man, sous  prétexte  de  payer  ma  dépense,  grossit  la  |ietite  bourse  du 
pauvre  pelil-chal  d  un  surcroit  qui  ne  lui  Tut  pas  inutile,  (.lande  Anet, 
le  jardinier  et  moi,  portâmes  la  caisse  comme  nous  pûmes  jusqu'au  pre- 
mier village,  où  un  âne  nous  relaya  ;  et  la  même  nuit  imus  nous  ren- 
dîmes à  Seyssel. 

Je  crois  avoir  déjà  remarque  (ju  il  v  a  des  temps  oii  je  suis  si  peu  sem- 
blable à  moi-même,  <|u  un  nie  pniidi'.iil  {luiir  un  antre  lioinnie  de  ca- 
ractère tout  iqtposé.  On  en  va  voir  un  exemple.  M.  Hcvdelel.  curé  de 
Sevssel,  était  clianoiue  de  Saiut-I'ierre,  jiar  ciiiise(|nenl  de  la  cininais- 
sance  de  M.  le  Maître,  et  l'un  Ai'^  hommes  demi  il  devait  le  plus  se  ca- 
cher. Mon  avis  Tul  au  contraire  d'aller  nous  |)résenterà  lui.  et  Ini  deman- 
der L'Ile  sons  quelque  prétexte,  comme  si  nous  étions  là  du  consentemenl 
du  chapitre.  I.e  Maître  goûta  cette  idée  ,  (pii  rendait  sa  vi-ngeance  mo- 
queuse et  plaisante.  Nous  allâmes   floiu'  elfriMitemenl  eln  /  M.  Heydelel. 


lus  II.S   (.OMI'.SSIONS, 

i|(ii  iidiis  roriil  lirs-lticii.  I.c  Mailic  lui  dilciii'il  alliiitii  ndlav,  à  la  piicTC 
(le  l'évoque,  ilirij^er  sa  miisHine  aux  l'èU's  de  l'à(jiies,  ([u'il  eomjilail  re- 
passer dans  peu  de  jours  ;  et  moi,  a  l'appui  de  ee  mensoiif^e.  j'en  enlilai 
eeul  autres  si  nalurels,  (jiic  .M.  Reydelcl.  nie  liniivaiil  joli  g^areon  ,  nie 
|>ril  en  aniilie  et  me  lit  iiiilh;  caresses.  Nous  fûmes  liien  régalés,  bien 
eoueliés.  M.  lievdelcl  ne  savait  quelle  elii're  lions  faire;  et  nous  nous  sé- 
|)aràmes  les  meilleurs  amis  du  monde,  avec  |irornesse  de  nous  arrêter 
plu-;  liuif;leni|)s  au  reloiii-.  \  peine  |)innes-noiis  attendre  que  nous  fus- 
sions seuls  |ioiir  eomnienc(M'  nos  éclats  de  rire  ;  et  j'avoue  qu'ils  me  re- 
prennent encore  en  v  pensant;  car  ou  ne  saurait  imaginer  une  espiègle- 
rie mieux  soutenue  ni  plus  lieureus(\  Idie  nous  eût  égavés  durant  tmite 
la  roule,  si  M.  le  Maître,  qui  ne  cessait  de  boire  et  de  battre  la  campa- 
gne, n'eùl  été  attaqué  deux  ou  trois  fois  d'une  atteinte  à  laquelle  il  de- 
venait très-sujet,  et  (|iii  ressemblait  fort  à  l'éjulepsie.  ('ela  me  jeta  dans 
des  emiiarras  (pii  m'effrayèrent,  et  (huit  je  pensai  liienlot  a  me  tirer 
comme  je  pourrais. 

Nous  allâmes  à  Hellay  passer  les  fêtes  de  l'àqiics.  comme  nous  l'avions 
dit  à  M.  Heydelet;  et,  qiioi(|uc  nous  n'y  fussions  point  attendus,  nous 
fûmes  reçus  du  maître  de  musique  et  accueillis  de  tout  le  monde  avec 
grand  plaisir.  M.  le  Maître  avait  de  la  considération  dans  son  art,  et  la 
méritait.  L(^  maître  de  musique  de  Bellay  se  fit  lionneur  de  ses  meilleurs 
ouvrages,  et  lâcha  d'obtenir  l'approbation  d'un  si  bon  juge  ;  car  outre 
que  le  Maître  clait  connaisseur,  il  était  équitable,  point  jaloux  et  point 
flagorneur,  il  était  si  supéiieur  à  Ions  ces  maîtres  de  musicjne  île  pro- 
vince, et  ils  le  sentaient  si  bien  eux-mêmes,  qu'ils  le  regardaienl  moins 
comme  leur  coiilVer<'  (|n(;  coinnie  leur  cbef. 

Après  avoir  passé  très-agréablement  quatre  ou  cinq  jours  à  Bellay, 
nous  on  repartîmes,  et  conlinnàmes  notre  roule  sans  aucun  accident  que 
ceux  dont  je  viens  de  parler.  Arrivés  à  Lyon,  nous  fûmes  loger  à  Notre- 
Dame  de  l'itié;  et,  en  allendant  la  caisse,  qu'à  la  l'aveui-  d'un  antre  men- 
songe nous  avions  enibariiuée  sur  h;  Rbône  par  les  soins  de  notre  bon 
patron  M.  Reydelcl,  M.  le  Maître  alla  voir  ses  connaissances,  entre  au- 
'  1res  le  l'.  Caton,  cordelier,  dont  il  sera  pai'lé  dans  la  suite,  cl  l'abbé  l)or- 
tan,  comte  de  l.vmi.  l/nn  et  l'autre  le  reçurent  bien;  mais  ils  le  trahi- 
rent, comme  (ui  \eira  tout  à  Ibeure  :  son  bonheur  s  était  épuisé  chez 
M.  Ueydelel. 

Deux  jours  après  noire  arrivée  à  Lyon,  comme  nous  passions  dans 
une  pelilc  rue  non  loin  de  noire  auberge,  le  Maître  fut  surpris  d'une  de 
ses  atteintes,  et  celle-là  fut  si  violente  que  j'en  fus  saisi  d'effroi.  ,Ie  fis 
des  cris,  ap|)elai  du  secours,  nommai  son  auberge,  et  suppliai  qu'on  l'y 
lîl  porter;  puis,  tandis  qu'on  s'assemblait  et  s'empressait  aulonr  d'un 
homme  tombé  sans  sentiment  et  écumant  an  milieu  de  la  rue,  il  fut 
délaissé  du  seul  ami  sur  lequel  il  eût  dû  compter,   .le  pris  l'instant    oii 


I'\i:  I  II    I     ii\  l;i    III  \w 

poriiiuiiio  iM-  soti^tMil  il  moi  ;  jr  loiirnai  le  coin  tic  la  i m-,  ri  jr  ilisp.iiiis». 
(iiàcc  an  fiel,  j'ai  fini  ce  lioisii'iiii- a\cii  |iiiiililc.  Si!  iii'imi  icsiail  lican- 
ciMi|>  lie  pareils  à  l'aire,  j'aliainloiimi  ii^  le  li.ix.iil  i|iii'  |  .il  i  onitiiefiee. 


|ti  ((Mit  ce  ()ue  j  ai  dil  justjn'a  preseiil.  il  en  csl  rcsle  ijiirli[iies  traces 
dans  Ions  les  lieux  oii  j'ai  vccn  ;  mais  ce  (jne  j'ai  à  dire  dans  le  livre  sni- 
\:\u\  est  presfjnu  enlierement  i>,MU)ré.  (le  sonl  les  pins  f^randes  exliava- 
^aiices  (le  ma  vie,  el  il  csl  henrenx  qu'elles  n'aient  pas  pins  mal  lini. 
Mais  ma  tète,  inont(''e  an  ton  d'ini  iii>lrniiienl  étranger, était  Imrs  de  sdii 
diapason  :  cdle  y  revint  d'elle-même  ;  et  alors  je  cessai  mes  Itdies,  un  dn 
moins  j'en  lis  de  pins  accordantes  à  mon  natnrel.  dette  i''po(|ne  de  ma 
jenncsse  est  celle  dont  j'ai  l'iilé-e  la  pins  conlnse.  Ilien  presipie  ne  s'v 
est  passé  d'assez  intéressant  à  mon  cieni-  ponr  m'en  icliacer  \ivement  le 
snnvenir;  et  il  est  dillicile  (jne  dans  tant  d'allées  et  vennes,  dans  tant  de 
déplacements  snccessiis.  je  ne  lasse  pas  (|nel(|nes  transpositions  de  temps 
ou  de  lien.  J'écris  absolument  de  mémoire,  sans  monuments,  sans  ma- 
Icrianx  (pii  loiissent  me  la  rap|>el(  r.  Il  \  a  des  événements  de  ma  vie  (|ni 
me  sonl  aussi  présents  (|iw!  s'ils  venaient  d'ari'iver;  mais  il  v  a  des  lacu- 
nes el  des  vides  que  je  ne  peux  rem|ilii-  ipi  a  l'aide  de  récits  aussi  cmil'ns 
que  le  souvenir  (|ui  m'en  est  reste.  1  ai  dcini  pu  laire  des  (  rniirs  (|uel- 
quefois,  cl  j'en  pourrai  faire  encore  sur  des  bagatelles,  jusqu'au  temps 
oi'i  j'ai  de  moi  des  renseignements  pins  sûrs;  mais  en  ce  (|ui  importe 
M'.iimenl  au  sujet,  je  suis  assure  d'être  exact  et  lidèle,  comme  je  tàcbe- 
rai  loujonr<  de  l'i'li-e  eu  loul  :  \oilà  sur  fpioi  1  Un  peni  comptei'. 


110  I.F.S   CONFESSIONS. 

Sitôt  que  j'tMis  (|iiill(''  M.  le  Maitrc.  ma  rc-soliilioii  lut  prise,  et  je  re- 
|»arlis  pour  Annecy.  I.a  cause  et  le  mystère  de  notre  départ  m'avaient 
donné  un  m'aïul  intérêt  |)our  la  sûreté  de  notre  retrait(!  ;  et  cet  inteièt, 
m'occupan!  loiil  ciilicr,  a\ail  l'ait  diversion  <inranl  (|uel(|U('S  jours  à  celui 
(|ni  me  rappelait  en  arrière  :  mais  dès  (|iie  la  sécurité  me  laissa  plus 
lran(|uille,  le  sentinu-nt  dominant  reprit  sa  place.  Uien  ne  inc  ilat- 
tail,  rien  ne  me  tentait,  je  n'avais  de  d  esir  pour  rien  (|im' pour  retourner 
auprès  de  maman.  I.a  tendresse  et  lu  vérité  de  mon  attaclienu'ut  |)()iir 
elle  avait  déracine  de  mon  C(eur  Ions  les  projets  iniai^inaii'cs,  toutes  les 
lidies  de  randiition.  ,1e  ne  voyais  jjIus  d  autre;  lionlieur  que  celui  de  \i- 
Me  auprès  d'elle,  et  je  ne  faisais  pas  un  pas  sans  sentir  que  je  m'(''loif;iiais 
de  ce  honlieur.  J'y  revins  donc  aussitôt  que  cela  me  l'ut  possible.  Mon 
retour  fut  si  pi'ompt  et  mon  esprit  si  distrait,  que,  (|noi(|ne  je  me  rap- 
pelle avt^c  tant  de  plaisir  tous  mes  autres  vovaj^cs,  je  n  ai  pas  le  moindre 
souvenir  de  celui-là,  je  ne  m'en  rappelle  rien  du  tout,  sinon  mon  départ 
fie  I-yon  et  mon  arrivée;  à  Annecy.  OuOn  juge  surtout  si  cette  dernière 
i|)oque  a  dû  sortir  de  ma  mcjnoire!  En  arrivant  ji'  ne  trouvai  plus  ma- 
dame de  \\  arcns  ;  elle  était  partie  ])our  Paris. 

Je  n'ai  jamais  bien  su  le  secret  de  ce  voyage.  Elle  me  l'aurait  dit,  j'en 
suis  li-ès-sùr,  si  je  l'en  avais  pressée;  mais  jamais  liomme  ne  l'ut  moins 
curieux  que  moi  du  secret  de  ses  amis  :  mon  cœur,  uniquement  occupé 
du  présent,  en  remplit  toute  sa  capacité,  tout  son  espace,  et,  hors  les 
|)laisirs  passe's,  (|ui  l'imt  désormais  mes  uniques  jouissances,  il  n'y  reste 
pas  un  coin  de  vide  pour  ce  qui  n'est  plus.  Tout  ce  que  j'ai  cru  entre- 
voir dans  le  pe\i  qu'elle  m'en  a  dit  est  que,  dans  la  révolution  causée  à 
Turin  par  l'abdication  du  roi  deSardaigne,  elle  craignit  d'être  oubliée,  et 
voulut,  à  la  laveur  des  intrigues  de  M.  d'Anbonm>,  chercher  le  même 
avantage  à  la  cour  de  France,  oii  elle  m'a  souvent  dit  (ju'elle  l'eût  pré- 
féré, parce  que  la  multitude  des  grandes  affaires  fait  ([u'on  n'y  est  pas 
si  désagréablement  surveillé.  Si  cela  est,  il  est  bien  étonnant  qu'à  son 
retour  on  ne  lui  ait  pas  fait  plus  mauvais  visage,  et  qu'elle  ait  toujours 
joui  de  sa  |)ension  sans  aucune  interruption.  Bien  des  gens  ont  cru  quelle 
avait  ('té  chargée  de  (|uel(|ue  commission  secrète,  soit  de  la  part  de  I  é- 
\è((ue,  i|ui  a\ail  abus  ties  affaires  à  la  cour  de  France,  où  il  lut  lui-même 
(d)ligé  daller,  soit  de  la  paît  de  (|uelqn'un  plus  puissant  encore,  (|ui  sut 
lui  ménager  un  heureux  retour.  Ce  qu'il  y  a  de  sûr,  si  cela  est,  est  que 
I  ambassadrice  n'était  pas  mal  choisie,  et  que,  jeune  et  belle  encore,  elle  ■ 
avait  t(Uis  les  talents  nécessaires  pour  se  bien  tirer  d  une  négociation. 


^-«*^^; 


M\  Kl   (M  M  uii:Mi<: 


IT.JI 


17.52. 


J'îiirivi',  fl  je  III'  l;i  Imiivc  plus.  Oiiim  jn^o  df  ma  smprisL' cl  de  ma 
(loulfiiil  C'i'sl  alors  (juc  le  ic^rcl  daNoir  liklifineiil  aliaiiddiiiK-  M.  le 
Maitrc  comiiH-nvu  (U'se  l'aire  sciilii'.  11  lui  plus  \ir  encore  (|iiaiid  j°a|i|iri!; 
le  mallieiir  (|iii  lui  clail  arri\c.  Sa  caisse  de  miisi(|iic,  qui  cDiih-uail  loiile 
sa  Imliiiie,  celle  précieuse  caisse,  saii\ée  a\ec  laiil  de  lali^ue,  aNail  éli'; 
saisie  en  arri\aiil  à  Lyon  par  les  soins  du  coiiile  iUirlan.  à  qui  le  cliapitie 
avail  lail  écrire  pour  le  |)ié\eiiir  de  cel  ciilc\eiiieiil  luilil.  I.i'  Mailreavail 
en  \ain  réclamé  son  Iticii,  son  j;a^nc-paiii,  le  lia>ail  de  toule  sa  \ie.  I.a 
propricle  de  celle  caisse  elail  lonl  au  moins  snjelle  à  lilij^e  :  il  n'y  en  enl 
pninl.  l.'alTaire  lui  décidée  à  Tinslanl  même  par  la  loi  du  plus  l'orl,  el 
le  pauvre  le  Maître  perdit  ainsi  le  liiiil  de  ses  talents,  l'ouvrage  de  sa  jeu- 
nesse, el  la  ressource  de  ses  vieux  jours. 

Il  ne  niaii(|ua  rien  au  coup  ipie  je  re(,ns  pour  le  rendre  accablant.  Mais 
j'étais  dans  nn  ïv^e  où  les  «grands  chagrins  ont  peu  de  prise,  et  je  me  for- 
geai bientôt  des  consolations.  Je  comptais  avoir  dans  peu  des  nouvelles 
de  madame  de  Warens,  quoique  je  ne  susse  pas  son  adresse  et  (lu'elle 
ignorât  que  jetais  de  retour  :  el  (|uaiit  à  ma  désertion,  tout  bien  compté, 
je  ne  la  trouvais  |)as  si  coupable.  J'avais  été  utile  à  M.  le  Maître  dans  sa 
retraite;  c'était  le  seul  service  qui  dépendît  de  moi.  Si  j'avais  resté  avec 
lui  en  France,  je  ne  l'aurais  pas  guéri  de  son  mal,  je  n'aurais  pas  sauve 
sa  caisse,  je  n'aurais  l'ait  (jiie  doubler  sa  dépense  sans  lui  pouvoir  être 
bon  à  rien.  Voilà  commenl  alors  je  voyais  la  chose  :  je  la  vois  autrement 
aujoiird'liiii.  (!e  n'est  pas  quand  une  vilaine  action  vient  d'être  faite 
(|u'elle  nous  lourmenle,  c'est  quand  longlenips  après  on  se  la  ra|)pelle; 
car  le  souvenir  ne  sCii  éteint  point. 

Le  seul  parti  que  j'avais  à  prendre  pour  avoir  des  nouvelles  de  ma- 
man était  d'en  atleiidre;  car  où  l'aller  cbercber  a  l'aris  ,  et  avec  quoi 
laire  le  vovage?  Il  n  y  avail  point  de  lieu  plussùr(|u  Annecy  pour  savoir 
lot  ou  tard  oii  elle  elail.  J  y  restai  donc  :  mais  je  me  conduisis  assez 
mal.  Je  n'allai  point  xoir  révè(|ue,  qui  m  avail  protégé  el  <|iii  me  pou- 
vait protéger  encore  :  je  n'aN.iis  |du>  m.i  patronne    auprès  de  lui,  et  je 


11-2  l.i:S   COM'KSSIONS. 

ii;ii;;iiais  les  répriiiiaiulcs  :iiir  nulle  évasion.  J'allai  moins  L'iiiori'  an  sé- 
iiiiiiairc  :  M.  (iros  n'y  ('lait  plus.  Je  ne  vis  perstinne  de  ma  connaissance  : 
j'aurais  [uinrlaiil  liicii  \(iiilii  allii-  xoir  iiiadamc  1  inlendanlc,  mais  je  iTii- 
sai  jamais.  Je  lis  plus  mal  (jne  loulcida  :  je  retrouvai  M.  Venlnre,  aiu[uel, 
malgré  mon  cnlliousiasme,  je  n'avais  pas  menu;  pensé  depuis  mon  dé- 
parl.  Je  le  trouvai  brillant,  et  l'été  dans  l(uil  Annecy  ;  les  dames  se  l'ar- 
laeliaient.  Ce  succès  aeliexa  de  me  ((Uiiner  la  lèle  ;  je  ne  vis  plus  rien  que 
M.  Venture,  et  il  me  lit  prestjiie  oublier  madame  de  Wareiis.  l'oiir  proli- 
ter  de  ses  levons  plus  à  mou  aise,  je  lui  proposai  de  partager  avec  moi  son 
gîte;  il  y  consentit.  Il  était  logé  cbez  un  cordonnier,  plaisant  et  bouffon 
personnage,  qui  dans  son  patois  n'ap|)(dail  pas  sa  l'emnie  aiilremeiit  qin; 
sdlopièrr,  nom  (|u  elle  méritait  assez.  11  avait  avec  elle  des  prises  que 
Venture  a\ait  soin  de  l'aire  durer  en  paraissant  vouloir  l'aire  le  contraire. 
Il  leur  dirait  d  un  Ion  froid,  cl  dans  son  accent  proM-ncal,  des  mots  qui 
faisaient  le  plus  grand  effet;  c'étaient  des  scènes  à  pâmer  de  rire.  Les  ma- 
tinées se  passaient  ainsi  sans  qu'on  y  songeât  :  à  deux  on  trois  beures 
nous  mangions  nn  morceau;  Venture  s'en  allait  dans  ses  sociétés,  où  il 
sonpail  ;  et  moi  j'allais  me  promener  seul,  méditant  sur  S(ui  grand  mé- 
rite, admirant,  convoitant  ses  rares  talents,  et  maudissant  ma  mallieu- 
rense  étoile  qni  ne  in'a[)pelait  point  à  celte  beureuse  vie.  Kb  !  que  je  m'y 
connaissais  mal!  la  miimne  eut  été  cent  fois  plus  cbarmanle,  si  j'avais 
été  moins  bête,  et  si  j'en  avais  su  mieux  jouir. 

.Madame  de  Warens  n'avait  emmené  qn'Anet  avec  elle;  elle  avait  laissé 
Merceret,  sa  femme  de  cbambre  dont  j'ai  parlé  :  je  h\  trouvai  occupant 
encore  rapparlemenl  de  sa  maîtresse.  Mademoiselle  Merceret  était  une 
tille  un  peu  ])lus  âgée  ([ue  moi,  non  pas  jolie,  mais  assez  agréable;  une 
boiiiic  KriboiirgiMiise  sans  malice,  et  à  qui  je  n'ai  connu  d'antre  défaut 
que  d'étn;  quelquefois  un  peu  mutine  avec  sa  maîtresse.  Je  l'allais  voir  as- 
sez souvent  :  c'était  une  ancienne  connaissance,  et  sa  vue  m'en  rappelait 
une  plus  cbère,  qui  nie  la  faisait  aimer.  Elle  avait  plusieurs  amies,  entre 
autres  une  mademoiselle  (liraud.  (jenevoise,  qui,  pour  mes  pécbés,  s'a- 
visa de  jnciulre  du  goût  ])our  moi.  Elle  pressait  toujours  Merceret  de 
m'amener  cbez  elle  :  j(;  m'y  laissais  mener,  parce  (pie  j'aimais  assez  Mer- 
ceret, et  qu'ilyavaillà  d'autres  jeunes  personnesqne  je  voyais  volontiers, 
l'our  mademoiselle  (liraud,  qui  me  faisait  tontes  sortes  d'agaceries,  on  ne 
peut  rien  ajouter  à  l'aversion  que  j'avais  pour  elle.  Onaiid  elle  appro- 
chait de  mon  visage  son  museau  sec  et  noir  barbouillé  de  tabac  d'Es- 
pagne, j'avais  peine  à  m'abstenir  d'y  cracher.  Mais  je  prenais  patience: 
à  cela  près,  je  me  plaisais  fort  an  milieu  de  toutes  ces  tilles;  et,  soit 
j)oiir  faire  leur  cour  à  mademoiselle  Giraud  ,  soit  pour  moi-même, 
toutes  me  l'étaient  à  l'eiivi.  Je  ne  voyais  à  tout  cela  ipie  de  lamilie.  J'ai 
j»eiisé  depuis  qu'il  n'eut  tenu  cpià  moi  d'v  \oir  davantage  ;  mais  ji;  ne 
m'en  avisais  pas,  je  n'y  ]»ensais  pas. 


I- vit  II)      I      M\  III      l\ 


\r, 


h'aillciirs  des  l'oiitiiriiTcs.  tlis  lillcs  di-  cliaiiiliri-,  ilr  iictilcs  in.'ircliaii- 
(Ifs,  III'  me  tt'iilaiciil  ;;iirri-  :  il  iiii'  fallait  ili-s  (liMiiiiisi-llcs.  (iliaciiii  a  ses 
fanlaisifs,  r'alonjoiirs  ilc  lu  iiiifiitii-.tt  je  ne  |ii>iisi'|iasi-(iiiiiiii'  lluraci- sili- 
ce |Hiiii(-là.  (!i>  n'i'st  |M)ii|-|aiil  pas  du  Imil  la  xanilr  dr  I  rial  rt  du  i  ni^  i|iii 
in'atlirc;  c'csl  un  Iciiit  iiiirii\  ciinsi't'xr,  de  |dll^  Indlcs  iiiains,  iiiii>  iia- 
riirf  |tliis  j-racii'tisf,  iiii  air  de  ilrlicali'ssi-  cl  de  |ii'ii|)i'cli'  >iir  Imili-  la  iwi- 
soiiiic,  |diis  de  ^m'il  dans  la  nianiùro  de  se  niellrc  cl  de  s'expriitui .  une 
rolic  |dns  Une  et  iiiieiu  lailc,  nue  cliaiissnre  plus  nii^iKHiiie,  des  riiliaiis, 
de  la  deiilclle,  des  clic\eii\  inieiiv  ajiisli'S.  Je  lU'élV'i'ci'ais  (oiijoiirs  la 
moins  jidii'  avaiil  pins  de  liiut  cela,  .le  tiunve  iiiiii-nièiiii'  celle  idiMcrcnce 
(rès-ridiciiie ;  mais  iiidii  C(eui'  la  liiinni'  iiial^re  mm. 

lié  bien,  cet  u\aiitaj;c  su  préscnlail  encore,  et  il  ne  (int  encore  (ju'à 
moi  d'en  pndiler.  Que  j'aime  à  loinher  de  temps  en  temps  sur  les  ino- 
inents  aj;iéaldes  de  ma  jennesse!  Ils  m"etaie!it  si  dnuv;  ils  uni  él<'-  si 
courts,  si  rares,  et  je  les  ai  j;oùlés  à  si  Ikui  marclic  !  Mil  leur  seul  s(hi- 
venir  rend  encore  à  mon  cieiir  une  volupté  pure,  dont  j";ii  besoin  |)oiii 
ranimer  mou  couraj;i'  et  soutenir  les  ennuis  du  reste  de  mes  ans. 

I.aurore  un  matin  me  parut  si  belle.  <|ue  m'étanl  habillé  précipitam- 
ment je  me  liàlai  de  {gagner  la  campagne  pour  voir  lever  le  soleil.  Je 
goûtai  ce  |)laisir  dans  tout  son  charme;  c'était  la  semaiiu!  après  la  Saint- 
Jean.  I.a  terre,  dans  sa  plus  grande  parure,  était  cou\erle  d'herbe  cl  de 


fleurs;  les  rossignols,  presque  a  la  lin  de  h  iir  ramage,  scinblaicntse  plaire 
à  le  renforcer;  Ions  les  oiscauv,  faisant  en  concerl  leurs  adieiiv  au 
printemps,    cinniaient  \\   naissance  d'un  beau    joui  iVr[.'\  d'un   de  ces 


tu  l.r.S   C.OM' RSSIONS. 

jours  (lu'on  ne  vnit  plus  ;i  inoii  ."if^c,  cl  (in'on  n'a   jamais   vu   dans    le 
triste  sol  que  j'Iiahilc  anjoiniriuii  '. 

Je  m'étais  iiisensiblcmcMil  éloigne  de  la  \illi'.   la  clialcur  an);nion(ail, 
cl  je  me  promenais  sous  des  ombrages  dans  un  vallon  le  long  d'un  ruis- 
seau, .l'entends  derrière  moi  des  ])as  de  dievaux  et  des  voix  de  filles,  qui 
semblaient  embarrassées,  mais  (|ni  n'en  riaient  pas  (h;  moins  bon  cœur. 
Je  me  retourne;  on  m'ap|)elle  |iar  mon  nom  ;  j'approclie,  je  trouve  deux 
jeunes  personnes  de  ma  eonnaissanee ,  mademoiselle  de  (irallenried  cl 
mademoiselle  (lalley,  (|ui,  n'étant  ])as  d'excellentes  cavalières,  ne  sa- 
vaient connueut  l'orcer  leurs  cbevaiix  à  passer  le  ruisseau.  Mademoiselle 
de  Gralïennrd  était   une  jeune  Bernoise  loii  aimable.  (|iii,  par  (jnelquc 
folie  d(;  sou  âge  ayant  été  jetée  liius  de  son  pays,  avait  imité  madame  de 
Warens,  eliez  qui  je  ra\ais  vue  (|iiel(|nefois  ;  mais  n'ayant  pas  eu  une 
pension  connue  elle,  elle  a\ail  ele  liop  lieuiMUise  de  s'atlaeber  à  inade- 
luoiselle  Galley,  (|ni,  l'avinl  prise  en  amili(''.  a\ail  engagé  sa  mère  a  la 
lui  donner   pour  eompagiu'    jns(|u  à   ce  (lu'on    la  pùl  |)laeer  de  (|uelqu(> 
faç(Ui.  Mademoiselle  Galley,  d'un  an  plus  jeune  (|u'elle,  était  encore  ])lus 
jolie;  ell(!  avait  je  ne  sais  f|uoi  de  plus  délieal,  de  })lus  lin  ;  elle  était  en 
même  temps  très-uiignomu'  et  très-fornu'e.  ce  (|ui  est    pour  une  lille   le 
plus  beau  nuunent.  Touti's  deux  s'aimaient  teudi(Mneiit,  et  leur  bon  ca- 
ractère  à  riim;   et    à   l'autre    ne   pouvait  ([u'eiilrelenir   longtemps  cette 
union,  si  ((iielque  amant  ne  venait  pas  la  déranger.  Elles  me  dirent  ipéel- 
les  allaient  à  Tonne,  vieux  cbàteau  appartenant  à  madame  (ïallcy;  elles 
imploi'èrent  mon  secours  pour  faire  passer  leurs  clievaux,  n'en  j)Ouvant 
venir  à  bout  elles  seules.  Je  v(uilus  fouetter  les  clievaux;  mais  elles  crai- 
gnaient pour  luoi  les  ruades  et  pour  elles  les  liaut-le-coi-ps.  J'eus  recours 
à  un  autre  expédient  ;  je  pris  par  la  bride  le  cheval  de  mademoiselle 
Galley,  puis,   le  tirant  après  moi,  je  traversai  le  ruisseau  ayant  de  l'eau 
jusqu'à  mi-janibes,  et  l'autre  cheval  suivit  sans  difficulté.  Cela  fait,  je  vou- 
lus saluer  ces  demoiselles  el  m'en  aller  comme  un  benêt  :  elles  se  dirent 
quebjues  mots  tout  bas;  et  mademoiselle  de  Graffenried  s'adressanl  à 
moi  :  Non  pas,  non  pas,   nuî  dit-elle,  on  ne  nous  échappe  pas  comme 
cela.  Vous  vous  êtes  mouillé  pour  notre  service,  et  nous  devons  en  con- 
science avoir  soin  de  vous  sécher  :  il  faut,  s'il  v(uis  plail,  venir  avec  nous, 
nous  vous  arrêtons  prismiuier.  I.e  ca'ur  me  battait;  je  r(>gardais  made- 
moiselle Galley.  Oui,  oui,  ajouta-l-elle  en  riant  de  ma  uiiue  effarée,  pri- 
sonnier de  guerre  ;  montez  en  croupe  derrière  elle,  nous  voulons  rendre 
compte  de  vous. Mais,  mademoiselle,  je  n'ai  point  riionnciu' d'être  connu 
de  madame  votre  mî're  ;  que  dira-t-elle  en  me  voyant  arriver?  Sa  mère, 
reprit  mademoiselle  de  (iraffenried,   n'est    ])as  à  Tonne,  nous  sommes 
seules  :  nous  revenons  ce  soir,  et  vous  reviendrez  avec  nous. 

'  A  Woolon,   on   Slaffonislilri'.  .Ic,in-.l.ir(|iips  y  n  ilrniriiii'  ilcpiils  li'  "l^l  niir^  \~l\Ci  jiisi[ii\iii 
50  .-mil  I7C.7. 


1t. 


< 


I-\I(  I  II    I    ll\  III   l\ 


li:> 


l.'clïfl  lie  rcli'cllifilt''  ii'c^l  \).i<  |>liis  |iiiiiii|)l  (|ii<'  tiliii  i|(ii-  «  t>  iiinls 
lil'l'llt  sur  llldi.  Kll  IM'clail(,Mlll  mM'  Ii'  (  Ih'V.iI  de  lliailritiuisrlli'  lie  lii'iiMi'li- 
rii'd,  je  trt'inlilais  de  joie;  et  i|ii.iiiil  il  l.illiil  I  i'iiilii.i>'<i'i  |iiiiii  un'  liiiii-, 
Iciiiiir  Mil'  lialtitil  si  fort.  (|u'fllf  s'en  a|HM'(;iil  :  fllf  nu-  «lit  ipu'  li-  sien 
lin  liallail  aussi.  |iar  la  JiaNfiir  (!<■  tniiiliiT  ;  c'était  |ircs<|iii> ,  dans  ma 
iiostiiif,  iiiir  iii\  itatiiiii  ilr  mi  ilii  r  la  iliosi-  :  je  n'osai  jamais  ;  ri  dînant 
liiiit  If  traji't  iiK  s  (liii\  liras  lui  Mixiiriil  de  (ciiiliin',  In-s-scrri'c  à  la 
\t'ril(*,  mais  sans  si>  df|da(°i'r  un  iiMimi'iit.  Iilli'  li'niiiu' i|iii  Ina  cni  iiir 
sonl'llfltciait  Milmiticrs,  ri  ii'ainail  pas  toit. 

La  uaii'li-  du  \(iva"t'  et  ii'  lialul  de  i-fs  tilles  aii^uisùreiil  l.lli un  ni  1. 
mien,  (|iie  jus([u'aii  soir,  ri  laiil  i|iu'  nous  IViines  ensemlde,  nmis  ne  de- 
|»ailàines  |ias  un  imimeiil.  Llles  m'avaient  mis  si  bien  à  imin  aise,  (jne 
mu  lanj;ne  parlait  autant  (|iie  mes  yeux.  (|uoi(iirelle  ne  dit  pas  les  inèines 
choses.  Oiielqiies  instants  seulement  ,  (iiiaiid  je  un'  Irouvais  tète  à  lètu 
avec  l'une  ou  l'autre,  reiilretien  s'embarrassait  un  peu;  niai<  l'alisente 
revenait  bii-ii  \ili'.  el  in'  nniis  laissait  pas  le  temps  d  eclaneir  ei't  em- 
barras. 

Arrixés  à  Toun.',  et  moi  bien  secin',  nmis  déjeunâmes.  Knsnile  il  fal- 
lut procéder  a  l'iiiipui  lante  alïaire  de  préparer  le  diiic!'.  Les  deii\  deiimi- 
selles,  tout  en  eni-inant.  baisaient  de  temps  en  leiiips  les  eiilanls  de  la 
};raiii;i're  ;  et  le  |>ainre  marmiton  rej;ardait  laire  en  ton^eaiit  son  Irein. 
On  avait  envo>é  des  provisions  de  la  ville,  et  ii  \  avait  de  i|n(ii  laiie  un 
très-bon  diiier.  surtout  en  friandises  :  mais  malbeureuseinenl  on  a^ait 
oublié  du  vin.  (!et  oubli  n'était  pas  étonnant  pour  di-s  lilles  ipii  n'en  iiii- 
vaieiit  j^ui'ii' ;  mais  j'en  fus  IVulie,  car  j'avais  un  peu  eoinpli'  >mi' ce  si;- 
cours  pour  ni'enliardir.  Klles  en  furent  fàelues  aussi,  par  la  imiue  rai- 
son |)eul-ètre  ;  mais  je  n'en  crois  rien.  Leur  j^aieté  vive  et  cbannante  était 
l'itmocenee  même;  et  d'ailleurs  (ju'eiissent-elles  fait  de  moi  entre  elles 
deux.  Klles  envovèrent  cliercber  du  vin  [lartout  aux  environs:  on  n'en 
trouva  point,  lant  les  paysans  de  ce  canton  sont  sobres  et  pauvres. 
(!omme  elles  m'en  niar(|uaient  leur  cbaj;rin.  je  leur  dis  de  n'en  pas  être 
si  fort  en  peine,  et  qu'elles  n'avaient  pas  besoin  de  vin  pour  m'cnivrer. 
(le  fut  la  seule  galanterie  que  j'osai  leur  dire  de  la  journée;  mais  je 
crois  que  les  frip(Hmes  voyaient  de  reste  que  celle  galanterie  clail  une 
vi'rile. 

^ous  dînâmes  dans  la  cuisine  de  la  j,'ran>ière,  les  deux  amies  assises  sur 
dos  bancs  aux  deux  côtés  de  la  lonf^ne  table,  et  leur  bote  entre  elles  deux 
sur  uni'  escabelle  à  trois  jiieds.  (JurI  dinei'!  (|uel  souvenir  plein  ilr  (li.ir- 
mes!  (iomment,  pouvant  a  si  peu  de  Irais  ^(Miler  des  plaisirs  si  purs  et  si 
vrais,  vouloir  en  recbercber  d'autres?  Jamais  souper  des  petites  maisons 
de  Paris  n'approcha  de  ce  repas,  je  ne  dis  pas  sculemenl  pour  la  gaieté, 
pour  la  douce  joie,  mais  je  dis  pour  la  sensualité. 

Après  le  diiier  nous  limes  nue  économie  :  au   lien  de  prendre  le  café 


110  I.ES   CONKESSlOiXS. 

(|iii  nous  rcsUiit  ilii  (Icjoiiiun-.  nous  le  jianlànios  ponr  le  poûlcr  avec  dn 
1,1  crrnic  et  des  gâteaux  (ju'cjlcs  avaient  a|i|)oi((''s  ;  el  pour  lenir  notre 
a|)pi'lil  en  lialelne,  luins  allâmes  dans  le  verger  achever  notre  dessert 
avec  des  cerises.  Je  montai  sur  l'arbre,  et  je  leur  on  jetais  des  bouquets 
dont  elles  me  rendaient  les  noyaux  à  travers  les  branches.  Une  l'ois  ma- 
demoiselle (ialley,  avanç^ant  son  tablier  et  reculant  la  tète,  se  présentait 
si  bien  el  je  visai  si  juste,  que  je  lui  lis  tomber  un  lMiii(|uet  dans  le  sein; 
et  de  rire.  Je  nu'  disais  on  moi-même  :  Oue  mes  lèvres  ne  sont-elles  des 
cerises!  comme  je  les  leur  jetterais  ainsi  de  bon  cœur! 

La  journée  se  passa  do  cette  sorte  à  folâtrer  avec  la  plus  grande  li- 
berté, et  toujours  avec  la  plus  grande  décence,  l'as  nu  seul  mot  équivo- 
<|ue,  pas  mu-  seule  plaisanterie  liasardée  :  el  cette  décence  nous  ne  nous 
limposions  point  du  tout,  elle  venait  toute  seule,  nous  prenions  le  ton 
que  nous  donnaient  nos  cœurs.  Enfin  ma  modestie  (d'autres  diront  ma 
sottise)  fut  telle,  que  la  plus  grande  privante  qui  m'échappa  fut  de  baiser 
une  seule!  l'ois  la  main  de  mademoiselle  Gallcy.  Il  est  vrai  que  la  circon- 
stance donnait  (In  prix  à  celte  légère  laveur.  Nous  étions  seuls,  je  respi- 
rais avec  embarras,  elle  avait  les  yeux  baissés  :  ma  bouche  au  lieu  de 
trouver  des  paroles,  s'avisa  de  se  coller  sur  sa  main,  qu'elle  retira  dou- 
cenienf  après  (jn'olle  fut  baisée,  en  mo  regardant  d'un  air  qui  n'était 
point  irrité.  Je  ne  sais  ce  que  j'aurais  pu  lui  dire  :  son  amie  entra,  et 
me  parut  laide  en  ce  moment. 

Enfin  elles  se  souvinrent  qu'il  ne  fallait  pas  attendre  la  nuit  pour  ren- 
trer en  ville,  il  ne  nous  restait  que  le  temps  qu'il  fallait  ponr  y  arriver  de 
jour,  et  nous  nous  hâtâmes  do  partir  on  nous  distribuant  comme  nous 
étions  venus.  Si  j'avais  osé,  j'aurais  transposé  cet  ordre  ;  car  le  regard  de 
mademoiselle  Cialley  m'avait  vivement  ému  le  cœur:  mais  je  n'osai  rien 
dire,  et  ce  n'était  pas  à  elle  do  le  proposer.  En  marchant  nous  disions 
que  la  journée  avait  tort  de  finir;  mais,  loin  de  nous  plaindre  qu'elle  eût 
été  courte,  nous  trouvâmes  que  nous  avions  en  le  secret  do  la  faire  lon- 
gue par  tous  les  amusinnents  dont  nous  avions  su  la  remplir. 

Je  les  (initiai  à  peu  près  au  méuie  endroit  où  elles  m'avaient  pris. 
Avec  (juel  regret  nous  nous  séparâmes  !  avec  quel  plaisir  nous  projetâ- 
mes de  nous  revoir!  Douze  heures  passées  ensemble  nous  valaient  des 
siècles  de  familiarité.  I.e  doux  souvenir  do  cette  journée  no  coûtait  rien  à 
ces  aimables  tilles  ;  la  tendre  union  qui  régnait  entre  nous  valait  des  plai- 
sirs plus  vifs,  et  n Cùt  pu  subsister  avec  eux  :  nous  nous  aimions  sans 
mystère  el  sans  honte,  et  nous  voulions  nous  aimer  toujours  ainsi.  L^in- 
noconce  des  mœurs  a  sa  volupté,  (pii  vaut  bien  l'autre,  parce  qu'elle  n'a 
point  d'intervalle  et  qu'elle  agit  coiitinuelhiment.  l'our  moi,  je  sais  que 
la  mémoire  d'un  si  beau  jour  me  toiiclie  plus,  me  charnie  plus,  me  re- 
vient plus  au  cœur,  ([uc.  colle  d'aucuns  plaisirs  que  j  aie  goûtés  eu  ma 
vie.  Je  ne  savais  pas  tr(q)  bien  ce  (juo  je  voulais  à  ces  deux  charmantes 


I 


« 


l'A  II  I  IK    I,    I  IVIU     l\  117 

|ifrs<mii('s,  mais  elles  iii'inleiessaienl  lieain  nii|»  Idiiles  ileiiv.  Je  ne  ilis  |iai> 
i|iie,  si  j'eusse  ele  le  maître  île  mes  ai  raiij;emeiils.  iiioii  euiir  se  sérail 
parlait*  ;  j'y  sciilais  tiii  |icii  ili'  prélëriMiee.  J'aurais  l'ail  iniui  lioiilieiir  d'a- 
voir |nnir  mailresse  inaileiimiselle  île  (iiari'eiuied  ;  mais  aelmix.je  crois 
que  je  l'aurais  mieux  aimée  pour  iiiiilideiile.  Oiioi  i|iril  en  soit,  il  me 
semlilait  (Il  les  i|iiitlant  (|ue  je  ne  ponvais  pins  vi>re  sans  Inné  e(  sans 
l'aulre.  Oui  ni  iiil  ilil  i|ne  je  ne  les  re\eirais  de  ma  >ie,  cl  <|iii'  l.i  lini- 
raienl  nos  epliemeres  amours".' 

Ceux  i|iii  liront  eeei  ne  mam|Ui'rinil  pas  de  rue  lic  mes  aventures  ^a- 
laiiles,  en  remar(|uant  (piapres  heaneoupde  préliminaires,  lesplnsavan- 
cées  Unissent  par  liaiser  la  main.  0  nus  lecteurs,  ne  \ous  \  hiiui|ii/. 
pas.  J'ai  peut-être  eu  pins  de  plaisir  dans  uns  amours  en  lini>sanl   jtar 

celle  main  baisée,  ipn-  \ons  n'en  aurez  jamais  dans  les  vôtres  in  e - 

mençant  tout  au  nuiins  par  là. 

Vcnlnre,  (|ni  s'était  conclu'  lort  lard  la  Mille,  rentra  peu  di;  temj»s 
jiprès  moi.  l'onr  cette  fois  je  ne  le  vis  pas  avec  le  même  plaisir  (|n'à  l'or- 
dinaire, et  je  me  j;ardai  de  lui  dire  comment  j'avais  passé  ma  journée. 
Ces  demoiselles  m'avaient  |>arlé  de  lui  avec  peu  d'estime,  et  m  avaient 
paiu  mécoiiteiiles  de  un'  savoir  en  si  mauvaises  mains  :  cela  lui  lit  torl 
d.ms  mon  esprit;  d  ailli'iirs  tout  i  e  i|ui  nu'  distrayait  d'elles  ne  pouvait 
(|uc  m'élre  desaj;réal)le.  (lependanl  il  me  rappela  bientôt  a  lui  et  à  umi 
Cil  me  parlant  de  ma  situation.  Elle  était  trop  critique  pour  |niuvoir  du- 
rer. Quoi(|ue  je  dépensasse  très-peu  de  cliose,  mon  petit  pécule  achevait 
de  s'épuiser;  j'étais  sans  ressource,  l'oint  de  nouvelles  de  maman  ;  je  ne 
savais  i|ne  devenir,  et  je  sentais  un  cruel  serrement  de  cour  de  voir  I  ami 
de  mademoiselle  (îalley  réduit  à  l'aumône. 

Yenlure  me  dit  qu'il  avait  |)arlé  de  moi  à  monsieur  le juj;e-ma;;e,  qu'il 
voulait  m'y  mener  dîner  le  lendemain  ;  que  c'était  un  liomine  en  étaldc 
me  rendre  service  parscs  amis  ;  d'ailleurs  nnelionne  connaissance  à  faire, 
un  homme  d'espril  cl  de  lettres,  d'un  commerce  fort  agréable,  (|ui  avait 
des  talents  et  qui  les  aimait  :  puis  nu'laut,  à  son  ordinaire,  anv  choses 
les  plus  sérieuses  la  plus  mince  frivolité,  il  me  lit  voir  un  joli  couplet, 
venu  de  Paris,  sur  un  air  d'un  opéra  de  Mourel  qu'on  jouait  alors.  Ce 
couplet  avait  plu  si  fort  à  M.  Simon  (c'était  le  nom  du  juge-mage),  qu'il 
voulait  en  faire  un  autre  en  réponse  sur  le  même  air;  il  avait  dit  à  Neii- 
ture  d'en  faire  aussi  un  ;  et  la  folie  prit  à  celui-ci  de  m'en  faire  faire  un 
troisième,  afin,  disail-il,  qu'on  vît  les  couplets  arriver  le  lendemain 
comme  les  brancards  du  Roman  coniicpie. 

La  nuit,  ne  pouvant  dormir,  je  lis  comme  je  pus  mon  cou]>lel.  Pour 
les  premiers  vers  que  j'eusse  laits  ils  étaient  passables,  meilleurs  nuMue, 
ou  du  moins  faits  avec  plus  de  goùl  qu'ils  n'auraient  clé  la  veille,  le  su- 
jet roidant  sur  une  situation  fort  tendre,  à  latpu'lle  mon  cœur  était  déjà 
tout  disposé.  Je  mollirai  le  matin  iiioii   couplet  à  Venliire.  qui,  le  trou- 


IIS  I.KS    C.O.M' KSSIONS. 

\aiit  Joli,  11'  nul  ilaiis  s;i  puclio  sans  iiio  dire  s'il  ;ivail  l'ail  lu  sien.  Nous 
allâmes  chez  M.  Simon,  qui  nous  recul  bien.  La  conversation  lui  agréa- 
ble :  elle;  110  |)oii\ait  manquer  Ao.  lèlre  ciilie  deux  hommes  d'esprit, 
à  (|ui  la  lecliire  avait  proliti'.  Pour  moi,  je  taisais  mon  rôle,  j'écoutais  cl 
je  me  taisais.  Ils  ne  |)arlereiil  do  couplet  ni  l'un  ni  lauli'o;  je  n'en  parlai 
pciiiil  non  plus,  et  jamais,  quejcsacbc,  il  n'a  été  question  du  mien. 

M.  Simon  parut  content  de  mon  maintien  :  c'est  à  peu  près  tout  ce 
(ju'il  \it  de  moi  dans  cette  entrevue.  Il  m'avait  déjà  \  u  |)liisieiirs  fois 
chez  madame  de  Waroiis,  sans  faire  une  jurande  attenlion  à  moi.  Ainsi 
c'est  de|)uis  ee  diiier  (jiie  je  |)iiis  dater  sa  connaissance,  (jui  ne  me  servit 
de  rien  pour  l'objet  qui  me  lavait  fait  l'ain;,  mais  dont  je  tirai  dans  la 
suite  d'autres  avantages  qui  nii!  font  rapp(dor  sa  mémoire  avec  plaisir. 

.l'aurais  tort  de  ne  jias  parler  de  sa  ligure,  ([ne,  sur  sa  qualité  de  ma- 
gistrat, et  sur  1(!  bel  esprit  dont  il  se  pi(|iiait,  on  n'imaginerait  pas  si  je 
n'en  disais  rien.  M.  le  juge-mage  Simon  n'avait  assurément  pas  doux 
pieds  de  liant.  Ses  jambes,  droites,  menues  et  mémo  assez  longues,  l'au- 
raient agrandi  si  elles  eussent  été  verticales;  mais  elles  posaient  de  biais 
comme  celles  dim  compas  trî'S-onvort.  Son  corps  était  non-seulement 
court,  mais  mince,  et  en  tout  sens  d'une  petitesse  inconcevable.  Il  devait 
paraître  une  sauterelle  quand  il  était  nu.  Sa  tète,  de  grandeur  naturelle, 
avec  nn  visage  bien  formé,  l'air  noble,  d'assez  beaux  yeux,  semblait 
iino  loto  posticlie  (iiidn  aurait  |)lanlée  sur  un  moignon.  Il  eût  pu 
s'exem|)ler  do  l'aire  ilo  la  dépense  eu  parure,  car  sa  grande  perruque 
seule  rhabillait  |)arl'aitem(!nt  de  pied  en  cap. 

Il  avait  deux  voix  toutes  différentes,  qui  s'entremêlaient  sans  cesse 
dans  sa  conversation  avec  un  contraste  d'abord  très-plaisant,  mais  bien- 
tôt très-désagréable.  L'une  était  grave  et  sonore  ;  c'était,  si  j'ose  ainsi 
parler,  la  voix  do  sa  loto.  L'autre,  claire,  aiguë  et  perçante,  était  la  voix 
de  son  corps.  Quand  il  s'écoulait  beaucoup,  qu'il  parlait  très-posément, 
([ii'il  ménageait  son  haleine,  il  pouvait  parler  toujours  de  sa  grosse 
voix;  mais  pour  pou  qu'il  s'animât  ot  qu'un  accent  plus  vif  vînt  se  pré- 
senter, cet  accent  devenait  comme  le  sifllenient  d'une  clef,  et  il  avait 
Idiilo  la  poiiio  (lu  inonde  il  reprendre  sa  basse. 

Avec  la  ligure  ([ue  jo  viens  de  poindre,  et  qui  n'est  point  chargée, 
M.  Simon  était  galant,  grand  conteur  de  llourettes,  et  poussait  jusqu'à 
la  coquetterie  le  soin  de  son  ajustement,  (lomme  il  cherchait  à  prondro 
ses  avantages,  il  doiiiiail  volontiers  ses  audiences  du  malin  dans  son  lil; 
car  (|iiand  on  \o\ait  sur  ronillor  une  hollo  lélo,  poisoiiiio  n'allait  sima- 
ginor  que  (■'('■lait  là  tout.  ( Ida  doiuiail  lieu  (jnehiuefois  à  des  scènes  dont 
je  suis  sûr  (jne  tout  Aiiiiocv  se  souvient  iMicoro. 

In  inaliii  (juil  attendait  dans  ce  lit,  ou  jilutôl  sur  ce  lit,  les  plaideurs, 
on  licilo  ((liiïo  i\f  unit  bien  fine  et  bien  blanche,  ornée  de  doux  grosses 
lioulleltes  de  ruban  couleur  de  rose,  un  pajsan  arrive,  heurte  à  la  porte. 


l-\lt  Ml     I  .    I  l\  Itl     l\  ll'i 

Ln  scrvaiilc  clail  sorlii'.  Moiisiriir  le  jii^i-ina^c,  ciilciiilaiil  ifiloiililrr. 
(lie,  Hiilrcz  :  l't  ccln,  (-oiiiiin'  dit  tiii  |>t-ii  Iriip  fort,  patill  di-  sa  Mti\ 
ai^iii'.  I.'Ihiiiiiiii'  ciilro,  il  rlicrtlic  d'oi'i  \ii'iil  «clli'  M>i\  <!*■  rciniiii- ;  *M 
vo\aiit  dans  ce  lil  une  nuiielle,  uni*  loiitaiij'e,  il  \eiil  ii'>siii  In  i-n  faisant 
à  madame  de  grandes  exenses.  M.  Simon  se  làelie  e(  n  en  crie  ipie  |diis 
clair.  Le  |)a\san,  eonlirme  dans  son  idciM-l  se  i'ri)>anl  insnile,  Iniclianle 
ponille.  lui  dit  (|n'a|>|>aremmenl  elle  n'est  (|n'nne  eonrense,  et  i|ne 
inonsienr  le  jiifje-mafje  ne  dunne  gnère  l)(>n  exemple  elie/  Ini.  I.r  jn^c- 
ma;:e  riiiienx,  et  n'aNanl  |i(iiir  tonle  arme  (|ue  smi  put  de  clianilire,  allait 
le  jeter  a  la  lèle  de  ce  panvre  lioinnie,   (|iianil  sa  ^nnNernaiile  arrixa. 

(le  |)etil  nain,  si  disgracié  dans  son  corps  par  la  nature,  en  avait  clé 
dédommagé  dn  côté  de  l'esprit  :  il  l'avait  natnreliemenl  agrealile.  il  il 
avait  pris  suin  de  l'orner.  Oniii(ni'il  IVil  à  ce  iprun  disait  assez  Imiii  jiiiis- 
consnlte,  il  n'ainiail  pas  son  métier.  Il  s'é-lail  jele  dans  la  lielle  lilleialnre, 
cl  il  y  avait  rénssi.  Il  i  ii  a\ail  pris  snrloiil  cette  lirillanle  sii|MMlicie,  cette 
llenrqni  jette  de  l'agrément  dans  le  commerce,  mémo  avec  les  femmes. 
Il  savait  par  coMir  tons  les  petits  traits  des  ona  el  antres  scmldaldes  :  il 
avait  l'art  de  les  faire  xaloir,  en  coulant  a\ee  inleièl.  a\ec  nnstere,  et 
comme  une  anecdote  de  la  veille.  ce(|ui  s'c'lail  liasse  il  \  axait  soixante 
ans.  il  saxait  la  musi(|ue,  et  chantait  agréablement  de  sa  voix  dliomme: 
enfin  il  avait  beaucoup  de  jolis  talents  pour  un  magistrat.  \  force  de  ca- 
joler les  daines  d'Annecv,  il  s'était  mis  à  la  mode  |)arini  elles  :  elles 
I  avaient  à  leur  suili-  toininc  un  pelil  sajiajnu.  Il  prétendait  même  à  de 
bonnes  fortunes,  et  cela  les  amnsail  beancou]).  Une  madame  d  Kpagiiv 
disait  (|ue  pour  lui  la  dernii're  laveur  était  de  baiser  une  femme  au 
genou. 

Comme  il  connaissait  les  bons  livres,  et  (|iril  eu  parlait  volontiers,  sa 
conversation  était  non-seulement  amusante,  mais  instructive.  Dans  la 
suite,  lorsque  j'eus  pris  du  goût  |)onr  l'étude,  jecultivai  sa  connaissance. 
el  je  m'en  trouvai  Irès-bien.  J'allais  (|uel<|nefois  le  voir  de  (Ibambéri,  où 
j'étais  alors.  11  louait,  animait  mou  émulation,  et  me  donnait  pour  mes 
li'dnres  de  bons  axis,  dont  j'ai  souvent  fait  mon  profil.  Malbenreiise- 
mcnt  dans  ce  corps  si  (luel  logeait  une  àme  tres-sensible.  Quebpus  an- 
nées après  il  enl  je  ne  sais  quelle  mauvaise  affaire  qui  le  chagrina,  el  il 
en  monnit.  Ce  fut  dommage  ;  c'était  assurément  un  bon  pelil  bouinie, 
dont  on  commençait  par  lire,  el  (pion  finissait  par  aimer.  Ouoi(|ue  sa 
vie  ait  été  peu  liée  à  la  mienne,  comme  j  ai  reçu  de  lui  des  le(;ons  utiles, 
j'ai  cru  pouvoir,  par  reconnaissance,  lui  consacrer  un  petit  souvenir. 

Sitôt  que  je  fus  libre,  je  courus  dans  la  rue  de  mademoiselle  (îalley. 
me  flattant  de  voir  entrer  on  sortir  (|uel(|u'nii,  ou  du  moins  ouvrir  (|nel- 
qne  lenélre.  Hien  ;  pas  nn  cliat  ne  j)ariil,  et  tout  le  temj)s  (jnt^  je  lus  li 
la  maison  demeura  aussi  close  que  si  elle  n'eût  j)oinl  été  habitée.  I.arne 
était  petite   et  déserte,  nn  homme  s'y  remarquait  :  de  temps  en  temps 


MU 


LES   COiNFESSIONS. 


(lii(-l(jirim  passait,  cntruil  on  sortait  au  voisinage.  .Votais  fort  eniharrassé 
(le  ma  ligiin'  :  il  me  soiultlail  qu'on  devinait  pourquoi  j'étais  là;  cl  celle 
idée  me  niellait  an  supplice,  car  j'ai  toujours  préféré  à  mes  plaisirs 
l'Iiiinniiir  l'I  le  repos  de  celles  (|ui  m'étaient  clières. 

Kntin,  las  (le  l'aire  l'anianl  espagnol,  et  n"a\ant  |)oint  de  guitare,  je 
pris  le  parti  d'aller  écrire  a  mademoiselle  de  (iralïenried.  J'aurais  préléré 
d'écrire  à  son  amie;  mais  je  n'osais,  et  il  convenait  de  commencer  par 
celle  à  qui  je  devais  la  e(uiiiaissanee  de  l'autre,  et  avec  qui  j'étais  plus 
familier.  Ma  lettre  faite,  j'allai  la  porter  à  madenn>iselle  (iiraud,  comme 
j  en  étais  convenu  avec  ces  demoiselles  en  nous  séparant.  Ce  furent  elles 


qui  UK^  donnèrent  cel  expédient.  Madenmiselle  (iiraud  était  contre-poin- 
lièrc,  et  travaillant  quelquefois  chez  madame  Galley,  elle  avait  l'entrée 
de  sa  maison.  La  messagère  ne  me  parut  pourtant  pas  trop  bien  choisie; 
mais  j'avais  peur,  si  je  faisais  des  diflicultés  sur  celle-là,  (ju'on  ne  m'en 
proposai  point  d'autre.  De  plus,  je  n'osai  dire  qu'elle  voulait  travailler 
pour  son  compte.  Je  me  sentais  humilié  qu'elle  osât  se  croire  pour  moi 
du  même  sexe  que  ces  demoiselles.  Knfin  j'aimais  mieux  cet  entrepôt-là 
([ui;  point,  et  je  m'y  tins  à  tout  ris(jne. 

Au  premier  mot  la  (iiraud  me  devina  :  cela  n'était  pas  diflicile.  Quand 
une  lettre  à  porter  à  déjeunes  filles  n'aurait  pas  parlé  d'elle-même,  mon 
air  sdt  il  iinharrassé  m'aurait  seul  décelé.  On  peut  croire  que  cette  com- 
mission nr  lui  donna  pasgrand  plaisir  à  faire  :  (Ole  s'en  chargea  toutefois. 


l'AK  m     I     I  l\  III     IV  1^1 

r(  ri>\c<-iita  liili'Icini-iil.  le  Itiuliiiiiiii  iiialiii  y  nuitiis  clir/  l'Ilc,  cl  j'v 
(ritiivai  ma  i'('|iuiisc.  (.uiiiinc  je  iiif  pressai  ilc  sorlir  |i<iiir  l'alli-r  lire  cl 
huisci'ii  mon  aisi>  !  t'cla  n'a  |>as  lit'soin  il  èlrc  ilil  ;  mais  n-  i|ui  ni  a  lie- 
soin  ila\anta^e,  c'est  le  paiii  (|nc  pril  mailiMnoiscllc  (iiiaud,  cl  un  j'ai 
tninM*  pins  de  delicalesse  cl  di-  mtidcr.ilKin  ipie  je  n'en  aurais  allendii 
ili-llc.  Axant  assez  île  lion  sens  pour  voir  iin'avec  ses  Irenlc-scpl  ans. 
SOS  \en\  »le  lièxre,  son  nez  liarltonille,  sa  voix  aigre  cl  sa  pean  noire,  elle 
n'avait  pas  jican  jen  eonlre  <len\  jeunes  personnes  pleines  de  {grâces  cl 
dans  toiil  Tt-clat  de  la  lieaiilt',  elle  ne  voiiliil  ni  les  Ir.iliir  ni  les  servir,  cl 
aima  mieux  me  perdre  (|ne  de  me  iiniia^'er  pont   elles. 

(1732.)  Il  y  avait  déjà  (|nel(|iie  ti'inps  ipie  la  Mereeiel,  n'avanl  am  uni' 
nouvelle  do  sa  maiiresse,  sonj;eait  ii  s'en  retourner  à  l'rilionrg  :  elle  j'v 
(iélermina  tout  à  Tail.  Klle  lit  pins,  elle  lui  lit  entendre  (pTil  serait  liieii 
(|ue  <|nel(|iriiii  la  l'onduisil  eli<-/  son  père,  et  me  proposa.  I.a  pelile  Mer- 
ceret,  à  ipii  je  ne  déplaisais  pas  non  plus,  trouva  cette  idée  loi  I  lionne  à 
exécuter.  Klles  m'en  parlèrent  dès  le  même  jourconinu' d'une  affaire  ar- 
rangée ;  et  comme  je  ne  trouvais  rien  i|ui  me  di'plùl  dans  celte  manière 
do  disposer  de  moi,  j'v  consentis,  regardant  ce  vovage  comme  nue  affaire 
de  liiiil  jours  tout  an  \<\u<.  La  (jiraiid.  qui  m-  pensait  pas  do  même,  ar- 
rangea tout.  Il  fallut  liicii  avouer  l'état  do  mes  linances.  On  v  pourvut  :  la 
Morceret  se  cliargea  de  iuo  défrayer  ;  et,  pour  regagner  d'un  coté  ce  (juelle 
dépensait  de  raiilre,  à  ma  prière  on  décida  (|n'elle  enverrait  devant  son 
petit  bagage,  et  (|ue  nous  irions  à  pied  a  petites  journées.  Ainsi  fui  fail. 

Je  suis  facile  de  faire  tant  de  lilles  amoureuses  de  moi  :  mais  comme 
il  n'y  a  pas  de  (pioi  être  bien  vain  du  jiarti  que  j'ai  tiré  de  tons  ces 
amours-là.  je  crois  pouvoir  dire  la  vérité  sans  scrupule.  La  Mercerel. 
pins  jeune  et  moins  tiéniaisée  (pie  la  (iiraiid.  ne  m'a  jamais  fait  des  aga- 
ceries aussi  vives;  mais  elle  imitait  mes  tons,  mes  accents,  redisait  mes 
mois,  avait  jioiir  moi  les  attentions  (|ue  j'aurais  dû  avoir  jiour  elle,  et 
prenait  toujours  grand  soin,  comme  elle  était  fort  peureuse,  (pie  nous 
couchassions  dans  la  morne  cliamlire;  identité  qui  se  borne  rarement  la 
dans  un  voyage  entre  un   garçon  de  vingt  ans  et  une  lille  de  vingl-ciii(|. 

Elle  s'y  borna  pourtant  cette  fois.  Ma  sini|ilicité  fut  telle,  (|iie,  qiioi(jue 
la  Mercerel  ne  fût  pas  désagréable,  il  ne  me  vint  pas  même  à  l'esprit  durant 
tout  le  voyage,  je  ne  dis  pas  la  moindre  tentation  galante,  mais  même  la 
moindre  idée  qui  s'y  rap|iorlàt  ;  etr|iiand  celle  idée  me  serait  venue,  j'étais 
Irop  sot  pour  en  savoir  prolilor.  .le  irimagiiiais  pas  comnieul  nue  lille  et 
un  garçon  parvenaient  à  coucher  ensemble;  je  croyais  qu'il  fallait  des 
siècles  pour  préparer  ce  terrible  arraiigemenl.  Si  la  pauvre  Mercerel,  en  me 
défrayant,  comptait  sur  (piel(|ue  éipiivalent,  elle  en  fut  la  dupe  ;  et  nous 
arrivâmes  a   l'ribourg  exactement  comme  nous  étions  parli>   d'Aimecv. 

Kn  passant  à  (jenève  je  n'allai  voir  personne,  mais  je  fus  |irél  à  me 
Iroiiv.-r  mal  sur  les  ponts.  Jamais  je   n  ai  vn   les  miiis  de  celle  heureuse 

lU 


\-ll  I.IvS    COM' KSSIONS 

\illi'.  jimiais  je  ii'\  suis  ciilic,  sans  scnlii-  uni;  ceiiaiiif  (Ittailhnnc  d.' 
lu'iir  ([iii  vciiail  tl  un  cxcôs  (rallcndrissomoiit.  Kn  niènic  U>rn[)s  (|iie  la 
noblo  ima^o  de  la  libelle  m'ilevail  l'àmc,  celles  de  l'é^alilé,  de  l'union, 
d('  la  doneenr  des  nniMirs,  nu'  Inneliaienl  jus(|irau\  larmes,  et  nrinspi- 
raienl  nn  vil'  regret  d'avoii-  iieidu  tons  ces  biens.  Dans  (|uelle  eneni' 
i'olais,  mais  qu'elle  était  natnirllc  !  Je  croyais  voir  tout  cela  dans  ma  pa- 
irie, parce  que  je  le  |)nrlais  dans  mon  cœur. 

Il  fallait  passer  à  .Nvon.  Passer  sans  voir  nnni  bon  ])ère  !  Si  j'avais  en 
ce  conrai;(\  j'en  serais  moi-l  de  rcfirel.  .le  laissai  la  Mereeret  à  l'auberge, 
et  je  l'allai  voir  à  toni  ris(|(H'.  I!b  !  rpii'  j'axais  loit  de  le  craindic  !  Son 
âme,  à  mon  abord,  s'ouvrit  aux  sentiments  pateiiiels  donl  eiieétait  pleine. 
Oue  de  pleurs  imus  versànu's  en  nous  embrassant  !  Il  crut  d'abord  ([ur. 
j(?  revenais  à  lui.  Je  lui  lis  num  bistoire,  et  je  lui  dis  ma  l'éscdution.  Il  la 
combattit  l'aibliMuent.  Il  me  lit  voir  les  dangers  au\(|nels  je  mCxposais, 
me  dit  que  les  plus  courtes  folies  étaient  les  meilleures.  Du  reste,  il  n'eut 
pas  même  la  tentation  de  me  r(>tenir  de  force;  et  en  cela  je  trouve  qu'il 
eut  raison  :  mais  il  est  icrlain  ([ii'il  ne  lit  pas.  pour  me  ramener,  tout  ce 
(ju'il  aurait  pu  faiie,  snil  ([u'après  li'  pas  (|ue  j'avais  fait  il  jugeât  lui- 
même  qin\je  n'en  devais  pas  revenir,  soit  (|n'il  fût  embarrassé  peut-être 
à  savoir  ce  f|u'à  mon  àf^e  il  pourrait  faire  de  moi.  J'ai  sn  depuis  qn  il  eut  de 
ma  compa<^ne  de  voya>;e  nue  o|)inion  bien  injuste  et  bien  éloignée  de  la 
vérilé,  mais  du  reste  assez  naturelle.  Ma  belle-mère,  bonne  femme,  nu  |>en 
mielleuse,  lit  semblant  de  vouloir  nn-  retenir  à  souper.  Je  ne  restai  |>oint, 
mais  je  leur  dis  (|ue  je  complais  m'arréter  avec  eux  ]>lus  longtemps  au 
retour,  et  je  leur  laissai  en  di'pot  inmi  petit  paquet,  que  j'avais  fait  venir 
par  le  bateau,  et  dont  j'étais  embarrassé.  Le  lendemain  je  partis  de  bon 
matin,  bien  content  d'avoir  vu  mon  père  et  d'avoir  osé  faire  mon  devoir. 

Nous  arrivâmes  benreusement  à  l'ribonrg.  Sur  la  fin  du  \oyage,  les 
empressements  de  mademoiselle  Merceret  diminuèrent  nn  peu.  Après 
noire  arrivée  elle  ne  uu>  marcjua  ])lus  que  de  la  froideur;  et  son  père, 
qui  ne  nageait  pas  dans  l'opulence,  ne  me  fil  pas  non  plus  un  bien  grand 
acciH'il  :  j'allai  login-  an  cabaret.  Je  les  fus  voir  le  leiuleinain  ;  ils  m'of- 
frirent à  dîner  ;  je  l'acceptai.  .Nous  nous  séparâmes  sans  pleurs  ;  j(!  re- 
tournai le  soir  à  ma  gargotle,  et  je  repartis  b^  surlendemain  de  mou  ar- 
rivée, sans  trop  savoir  où  j'avais  dessein  d'aller. 

Voilà  encore  une  circonstance  de  ma  Nieiiiila  l'i'o\  ideuce  m'offrait 
précisément  ce  ([u  il  me  fallait  |)our  ((uilerdes  jours  lieureuv.  I.a  Mer- 
ccrel  était  nue  tri'S-bonne  lille,  point  brillante,  |)iiinl  belle,  mais  point 
laide  non  plus  ;  |)cu  vive,  fmt  raisiuinalde,  à  quelcpies  |)elites  luimeurs 
près,  qui  se  passaient  à  |)leurer,  el  ipii  na\  aient  jamais  de  suite  orageuse. 
Klle  avait  nn  vrai  goùl  pour  nmi  ;  j'aurais  pu  l'épouser  sans  peine,  el 
suivre  le  UH'tier  de  son  |iere.  Mon  goût  pour  la  musique  me  l'aurait  fait 
aimer.  Je  me  serais  établi  a  l'iibourg,  petite  \ilb'  peu  jolie,  mais  peuplée 


f\K  M  I     I  .   M\  Itl     I  V  \t^ 

*!<■  lidiiMcs  ^ciis.  J'aiii.ii>  |ii'iilii  >.iii>  (Imilr  <lc  ^laiuls  pliiisirs,  iiiiiis  j'iti:- 
lais  >i't'ii  rii  |iai\  JiiM|ii  a  ma  tlrniiric  liciin'  ;  ri  ji-  ilnis  ■■aMiir  iiin-iiv  nui 
|MM'si)iiiii>  (|ii'il  ii'v  axait  pas  à  lialaïu'cr  mii'i-c  iimi'cIu'. 

.Il- ii'\iii>,  iiKii  |)as  à  Nyiii,  niais  à  l.aiisaiiiic.  Je  vonliis  nie  nis^nsin 
(le  la  Mit-  (II- )'<>  liraii  lai-  iin'oii  Miit  II  dans  sa  plus  ^laiiilc  ili-tiiliic.  I.ii 
|ilu|iai'(  lie  mes  sccrrls  innlirs  (Iclcniiiiianls  ii'niil  pas  vir  plus  snliilrs. 
IK'S  Mit's  l'Ioifiiii-rs  mil  lari  mcnl  a><i/  i\f  inné  pcuir  iiif  fain-  af^ii'.  I.  iii- 
ifilitiiili'  (If  I  a\t'iiir  m'a  lonjmirs  lail  ic^anlcr  li-s  projets  de  lnn};iie  i-xé- 
euliuii  Kimiiie  des  leurres  de  dupe.  Je  me  lixie  à  lespuir  enmriie  un 
autre,  ptiur\ii  ipi  il  ne  me  ein'ile  rien  a  nourrir;  mais,  s'il  lanl  piruilic 
luii>,'l('iiips  de  la  pi'iiie,  je  n'en  >iii<  plii>.  I.r  iiinindrc  |ielil  plaisir  ipii 
s'olïre  a  ma  [lorlee  me  tente  plus  (|ue  les  joies  du  paradis.  J'exeepte 
pourtant  le  plaisir  (|iie  la  peine  doit  siiiM'e  :  eelui-là  ne  me  lente  pas, 
parce  ipieje  n  aime  ipie  des joiiissanees  piiich,  cl  (|U('  jamais  nu  n'en  a 
lie  telles  (|iiaiid  ou  sail  ipi'on  s'apprèti'  un  ir|ii  nlir. 

J'a\ais  <.'rand  Ix-soin  d'arri\er  en  <|iieli|ue  lien  i|ui'  ci'  Itil,  et  le  plus 
proelie  était  le  mieux  ;  car.  nrelanl  e^are  dans  ma  roule,  je  me  Iroinai  le 
soir  à  .Mondoii,  oi'i  je  dépensai  le  peu  (|iii  me  restait,  liors  dix  erenl/i'r, 
i|ui  partirent  le  lendcinain  a  la  dinée  :  et,  arri\e  le  Miir  a  nii  petit  vil- 
lage auprès  de  Lausanne,  j°x  entrai  dans  un  ealiaret  sans  un  sou  poiir 
paver  ma  eoiieliée,  et  sans  saxoir  que  devenir.  J';i\ais  ^rand'laim  ; 
je  lis  lumne  eonlenaiiee.  et  je  demandai  à  souper,  comme  si  j'eusse  eu 
lie  ipini  liii'ii  pa\er.  .rallai  me  coiielier  sans  Miu^'er  à  rien,  je  dormis 
lraui|ndiemenl  ;  il.  après  a\oir  déjeuné  le  malin  cl  eomple  a\ee  l'Iiole, 
je  voulus  polir  si'pl  lialz,  a  ipioi  inonlail  ma  di''|)ense.  lui  laisser  ma  vestr 
en  }j;age.  Ce  brave  liomme  la  relnsa,  el  me  dil  ipie  ^ràee  an  ciel  il  n'axait 
jamais  dépouillé  personne;  (|ii  il  iir  Miiilait  pas  cnmmriicer  iioiir  sept 
liai/..  (|iie  je  gardasse  ma  veste,  el  (|iie  je  le  paverais  i|iiand  je  pourrais. 
Je  lus  louclié  de  sa  honlé,  mais  moins  ipie  je  devais  1  être,  cl  ijue  je  ne 
l'ai  éic  depuis  en  y  repensant.  Je  ne  lardai  jtnère  à  lui  renvoyer  son  ar- 
;;entuxcc  des  remercimenls  par  un  liomme  sur  ;  mais  quinze  ans  après, 
repassant  par  Lausanne,  à  mon  leloiir  d'Italie,  j'eus  nu  Mai  rej;ret  d'avoir 
oiiliiie  le  nom  du  ealiaret  el  de  1  liole.  Je  l'aurais  été  voir;  je  me  serais 
lait  un  xrai  |)laisirdelui  rappeler  sa  lionne  leiivre,  et  de  lui  prouver  qu'elle 
n'avait  pas  été  mal  placée.  Des  services  plus  importants  sans  doute, 
mais  rendus  avec  pins  d'osteiilalion,  ne  m'ont  pas  paru  si  divines  de  recon- 
naissance que  riiiimanili'  simple  el  sans  éclat  de  cet  lioniK'te  liomme. 

Kn  a|»proclianl  dt!  Lausanne  je  révais  à  la  détresse  ou  je  me  Innivais, 
au  moyen  île  m'en  tirer  sans  aller  montrer  ma  misère  à  ma  lielle-mère  ; 
et  je  me  comparais,  dans  ce  peleiinaire  jiedestre,  à  mon  ami  Wiilure  ar- 
rivant à  Annecy.  Je  m'eclianliai  si  liien  de  celle  idée,  (|Ue,  sans  sonj;er 
(|ue  je  n'avais  ni  sa  gentillesse  ni  ses  talents,  je  me  mis  en  léle  dr'  l'aire  à 
i.aiisnnne  le  petit  Nenliire.  d'enseijiner  la  mnsiipie.  que  je  ne  savais  pas. 


l-i't  l,i:s  COM'KSSIO.NS. 

t'I  (II'  Mil'  i\nv  (Ir  l'ai'is,  uii  J(,"  n'avais  jamais  olr.  Kn  0()iiS(''(|ii{'ii(f  de  ce 
liiaii  |ii(ij<'l,  ((iinmoil  n'y  avait  poiiil  làdo  inaîli-isfoii  je  |tiiss(' vioaricr,  cl 
(|iii'  (railii'iirs  ji'  Il  avais  jj;ar(i('  d  allrr  iiir  lomici'  [laiiiii  les  i^ciisdo  Farl. 
je  r(iiiiiiiciii;ai  par  iiriiiloi  iiii'i' d'iiiic  jM'tili'  aiilicr^c  oi'i  l'on  pnl  (Mri'  as- 
sez liioii  cl  à  lion  iiiaiclu'.  (hi  in'ciisoij^na  un  iKiniiiK'  l'cridict,  (|ni  lenail 
ilos  juMisionnaiics.  Ce  l'cnnlcl  se  lidiiva  ("'Iro  le  nicilli'iir  homme  du 
nidiide,  cl  nie  recul  lnii  jiien,  le  lui  cniilai  mes  j)clils  mensonges  comme 
je  les  axais  aiiaiij^cs.  il  me  |>inniil  de  |iailer  de  moi,  cl  de  làclicr  de  mo 
procurer  dcsécidicrs;  il  me  <lil  ([n'il  ne  me  demanderait  dc^  l'arj^csnt  que 
ijuand  j'en  aurais  gagné.  Sa  pension  était  d(!  cinq  é'ciis  Maiics;  ce  qui 
était  peu  pour  la  chos(!,  mais  heaucouj)  pour  moi.  Il  me  conseilla  de  ne 
me  mettre  d'abord  qu'a  la  demi-pension,  (jui  consistait  pour  le  dîner  en 
une  hoiine  soiijie,  et  rien  de  plus,  mais  bien  à  souper  le  soir.  J'y  con- 
sentis. Ce  pauvre;  l'errolel  me  lil  liiiites  ces  a\aiices  du  meilleur  C(eur  du 
immde,  et  n'épargnait  rien  jxuir  mètre  utile. 

Pourquoi  t'anl-il  qu'ayant  trouvé  tant  de  bonnes  gens  dans  ma  jeunesse, 
j'en  trouve  si  peu  dans  un  âge  avancé  ?  Leur  race  est-elle  épuisée?  Non  ; 
mais  l'ordre  oii  j'ai  besoin  de  les  chercher  aujourd'hui  n'est  plus  le  même 
où  je  les  trouvais  alors.  l*arnii  le  peiijile.  où  les  grandes  passions  ne  parlent 
que  |)ar  intervalles,  les  sentiments  de  la  nature  se  tout  plus  souvent  en- 
tendre. Dans  les  états  plus  élevés  ils  sont  étouffés  absolument,  et,  sous  le 
masque  du  seiiliiiieiil.  il  n'y  a  jamais  (juc  rintérèt  ou  la  \anilé(|iii  parle. 

J'écrivis  de  Lausanne  à  mon  père,  qui  m'euvoya  mou  ])aquel,  et  me 
marqua  d'excellentes  choses  dont  j'aurais  dû  mieux  j)roliter.  J'ai  déjà 
noté  des  moments  de  délire  inconcevables  où  je  n'étais  plus  moi-même. 
Kn  voici  encore  un  des  plus  marqués.  Pour  comprendre  à  quel  point  la 
lèle  me  tournait  aloi-s,  à  quel  point  je  m'étais  jiour  ainsi  dire  vcnturisé, 
il  ne  faut  ([lie  voir  comhit'ii  tout  à  la  fois  j'accumulai  d  extravagances. 
Me  voilà  maître  à  ciianler  sans  savoir  déchiffrer  un  air  ;  car  quand  les  six 
mois  que  j'avais  passés  avec  le  Maître  m'auraient  profilé,  jamais  ils  n'au- 
raient pu  suffire  :  mais  outre  cela  j'apprenais  d'un  maître;  c'en  était  assez 
|)our  aiqirendre  mal.  Parisien  dedenève,  et  catholi([ue  en  ])ays  protestant, 
je  crus  devoir  changer  mon  nom,  ainsi  (juc  ma  religion  et  ma  patrie.  Je 
m'approchais  toujours  de  mon  grand  modèle  autant  qu'il  m'était  possible. 
Il  s'était  appelé  Vcnture  de  Villeneuve  ;  moi  je  lis  ranagramme  du  nom  de 
Rousseau  dans  celui  de  Vaussorc,  et  je  m"api)elai  Vanssore  de  Villeneuve. 
Ventnre  savait  la  composition,  (ju(ii(|u'il  n'en  eût  rien  dit  ;  moi,  sans  la 
savoir,  je  mcii  vantai  à  tout  le  monde,  et,  sans  pouvoir  noter  le  moindre 
vauileville,  je  me  donnai  pour  compositeur.  Ce  n'est  pas  tout  :  ayant  été 
présenté  à  M.  de  Treytorens,  professeur  en  droit,  qui  aimait  la  musique 
et  l'aisail  des  e(uicerls  chez  lui,  je  voulus  lui  ddiiiier  un  échaiilillon  de 
mou  talent,  et  je  me  mis  à  conijuiser  une  pièce  |)our  sou  concert,  aussi 
ellrimtément  que  si  j'avais  su  comment  m'y  prendre.  J'eus  la  constance 


l'Ait  m.  I.  i.iMu:  IV  lir. 

tic  ti'.uailli'r  pciiilaiil  i|iiiii/('  jours  a  ce  licl  iiiiM-a^c,  df  le  iiirtln-  au  iicl, 
(l'en  (inr  lis  pai  lii-^,  it  ilc  l<'s  ili>lriliU(-r  a\c-r  autant  (ras>uianrf  i|uc  kI 
i''('ril  clc  un  clii'r-tru'UM'f  illiarniinin'.  liuliu,  ce  i|u'(iu  aura  |iriuc  a 
tiuirc  l't  (|ui  fsl  lirs-\rai,  piiur  iKurouutr  ili^nciiiiiit  icttc  suliliuic  |in»- 
ilu(-tii>n.  Jf  mis  à  la  lin  un  joli  nu-iiuit,  )|ui  cuuiait  les  iiu's,  cl  ijuc  tout 
If   luoiulc  sf  ra|)|i('lli'  jn'ul-rlri' fiu-urf,  sur  ces  panih-s  jadis  si  coiiiiui-s '. 

Venlmi;  m'axait  appris  nt  air  aMc  la  liassi;  sur  d'aulri-s  |)arulcs  in- 
rùinos,  à  l'aitli- dcs(iu(llts je  l'axais  retenu.  Je  mis  dune  a  la  lin  de  ma 
romposilion  ce  menuet  et  sa  liasse,  en  supprimant  les  paroles,  et  je  le 
donnai  pour  être  de  moi.  tout  aussi  résolument  (|ne  si  j'a\ais  parlé  a  des 
iialiitaiils  de  la  lune. 

On  sassemlde  pour  evéenter  ma  piiee.  J'explicjue  a  chacun  le  ^enre 
du  mouvement,  le  j;oùt  de  l'exécution,  les  renvois  des  jiarlies  ;  j'étais 
fort  allairé.  On  s'accorde  pendant  cinq  ou  six  minutes,  (|ui  lurent  pour 
moi  cin(|  ou  six  siècles.  Knlin  tout  étant  prêt,  je  l'rappe  avec  un  beau  rou- 
leau de  papier  sur  mon  pupitre  magistral  les  cimj  ou  six  (dU|)s  du  /'/"<•- 
iiezijarde  à  vous.  On  lait  silence,  je  me  mets  jjravement  à  liattre  la  me- 
sure, on  commence Non.  depuis  qu'il  existe  des  opéras  français,  de 

la  vie  on  n'ouït  un  semldahle  charivari.  Onni  qu'on  eût  |)U  penser  «le 
mon  préleiidu  talent,  l'ertet  lut  pire  (|ue  tout  ce  (jii'oi)  semldait  attendre. 
Les  musiciens  elouilaient  de  rire  ;  les  auditeurs  oux raient  de  jj;raiids  xeux 
et  auraient  bien  voulu  fermer  les  oreilles;  mais  il  n'y  avait  pas  moyen. 
Mes  bourreaux  de  symplionisles,  qui  voulaient  s'éj|;ayer,  raclaient  à  per- 
cer le  tvmpan  d'un  (iiiinze-vin^l.  J'eus  la  constance  d'aller  toujours  mon 
train,  suant  il  est  vrai  à  grosses  ^'outtes,  mais  retenu  par  la  honte, 
n'osant  m'enfuir  et  tout  piauler  la.  I'imh  ma  consolation,  j'entendais 
autour  de  moi  les  assistants  se  dire  à  leur  oreille,  ou  plutôt  à  la  mienne, 
l'un,  II  n'v  a  rien  là  de  supportable  ;  un  autre,  Ouelle  musique  enragée  ! 
un  autre,  Ouel  diable  de  sabbat!  l'auvre  Jean-Jacques,  dans  ce  cruel 
moment  tu  n'espérais  guère  (lu'nn  jour,  devant  le  roi  de  France  et  toute 
sa  cour,  les  sons  exciteraient  des  murnuircs  de  surprise  et  d'applaudis- 
sement, et  que,  dans  toules  les  loges  autour  de  toi,  les  jdus  aimables 
femmes  se  diraient  a  demi-voix,  Ouels  sons  cliarmanls  !  quelle  musique 
enchanteresse!  tous  ces  chants-là  vont  au  cour! 

Mais  ce  qui  mil  tout  le  monde  de  bonne  humeur  fut  le  nienuel.  A 
peine  en  eut-on  joué  queUpios  mesures,  que  j'entendis  partir  de  toutes 
parts  les  éclats  de  rire.  C.hacnn  me  félicitait  sur  mon  joli  goût  de  chant; 
on  m'assurait  que  ce  menu<'t  ferait  ]>arler  de  moi,  cl  (pie  je  nn'rilais 
d'èlre  chanté  partout.  Je  n'ai  pas  besoin  de  dépeindre  mon  angoisse, 
ni  d'avouer  (jne  je  la  méritais  bien. 


l^a«ll«  injiiflirc  ! 
Quoi  !  U  LlAriee 
Tr4luratl  les  fcm  !  de. 


lie.  I  r.s  c.oN'r-KssioNS 

l.i-  Iciulciiiaiii.  l'iiii  cil-  iiit'ss\iii|)li(iiiislcs,  ;i|i|n'lc  l.iilold.  \lnl  me  M)ir, 
l'I  lui  assoz  Iioii  lioinnii-  |ti)iii-  ne  pas  inc  IVlicilcr  sur  mkiii  smcci's.  l.c  pid- 
loiul  sciiliiui'iil  (Ir  iii.i  Sdltisc.  la  IkiiiIc,  li-  rc^rcl,  le  (I(''S('S|)()ir  de  l'élal 
«ii'i  j'i'lais  réduit,  linipossiliililr  de  leuir  ukhi  cdMir  IcruH' dans  ses  gran- 
des |>eines,  nie  lirenl  ouvrir  à  lui  :  je  làcliai  la  Ixuide  à  nu's  larmes  ;  et, 
au  lien  de  me  eonlenter  de  lui  avouer  mou  i^uorauee,  j(!  lui  dis  tout, 
eu  lui  demaiidaiil  le  seeret.  ([iid  nir  jiiomit.  et  qu'il  me  j;ai(la  eouime  ou 
peut  le  croire.  Dès  le  même  soir  tout  l.ausauue  sut  (jui  jetais  ;  et,  ce  qui 
est  remar(|uable,  personne  ne  m'en  lit  semblant,  pas  même  le  bon  l'erro- 
tel,  (|ui  |iour  tout  cela  ne  se  rebuta  pas  de  me  loger  et  de  me  nourrir. 

.le  vivais,  mais  bien  tristement.  I,es  suites  irim  pareil  début  ne  tirent 
pas  jiour  moi  de  Lausanne  un  séjour  fort  agréable.  Les  écoliers  ne  se  ])ré- 
senlaienl  pas  en  l'ouïe;  pas  une  seule  écolière,  et  personne  de  la  \ille. 
J'eus  en  tout  deiiv  ou  trois  gros  Teutcbes,  aussi  stupidcs  que  j'étais 
ignoi'anl,  ipii  m'ennuvaient  à  moiirii-,  et  (pii,  dans  mes  mains,   ne  de- 


Ninrent  pas  de  grands  cro(|ne-notes.  Je  lus  appelé  dans  une  seule  maison, 
oii  un  petit  serpcMit  de  lillc  se  donna  le  jtlaisir  de  me  montrer  beaucoup 
de  musique  dont  je  ne  pus  pas  lire  une  note,  et  qu'elle  eut  la  malice  de 
chanter  ensuite  devant  monsieur  le  maître,  |)our  lui  montrer  comment 
cela  s'exi'cutail.  J'étais  si  peu  en  état  de  lire  un  air  de  première  vue,  que, 
dans  le  brillant  concert  dont  j'ai  parlé,  il  ne  me  lut  pas  possible  de 
suivre  un  moment  l'exécution  pour  savoir  si  l'on  jouait  bien  ce  que 
j'avais  sous  les  yeux,  et  que  j'avais  composé  moi-même. 

Au  milieu  de  tant  d'bumiliations  j'avais  des  consolations  très-douces 
dauij  les  nouvelles  que  je  recevais  de  temps  eu  temps  de's  deux  cbainiantes 


ivviri  III.   I  i\  iti    i\  \i' 

iiinirs.  J'ai  lnujiuirs  troini'  (l.iii>  U-  scvi'  niu'  |;i'aiiilc  vciiii  coiisohilrin-  ;  cl 
ni' Il  n'ailiMU'il  plus  iiicsalllulntiisilaiis  iiii-s  dis^iàct's  i|iif(li-  snilii  iiniiiif 
|ifrsi)iiiic  aiiiialilf  \  iniiiil  iiili'irl.  i.rliv  ciii'ri-s|uiii(laiK'f  l'OKsn  |iiiiii'taiil 
liienltM  après,  o(  ne  lut  jamais  iciKiiiic  ;  inaisic  lui  ma  laiilc  Kii  iliaii^caiit 
(Iclifii  ji'  iK'jilii^iMi  ilf  leur  ilomu'i'  mnii  ailii'sst-  ;  «■(,  Imcr  par  la  lu'i-rssili' 
lit'  soii^t'rcoiitiiiiiclU'iiiciil  .1  mni-mr'mi',  je  li'SDiililiai  l>initi')l  (■iili<'rfiiii>iil. 

Il  \  a  lon^lcinps  <|Uf  je  n'ai  paili'  il<-  ma  |iaiiM'i'  iiiain.iii;  niais  >i  l'ini 
rriiil  i|in' je  l'oiililiais  aussi,  l'on  se  lniin|it'  loil.  Je  ne  cessais  de  penser 
à  elle,  el  (le  désirer  lie  la  retrouver,  min-seiilemenl  pniir  le  liesniii  de  ma 
siilisislaiice,  mais  liien  plus  pinir  le  liesoiii  de  iiiim  cieiir.  Mon  allaeliemeni 
poiil  elle,  (|lleli|ih'  xii.  i|llel(|ili'  lelldl'i'  i|ll  il  lui,  ne  nrelllpriliail  pas  iliii 
aimer  d  antres;  mais  ce  n'était  pas  de  la  iiKiiie  iaeon.  I  unies  de\aieiil 
e};alement  ma  tendresse  à  leiiis  eliarines;  mais  elle  tenait  iiniipiement  à 
ceux  des  autres,  el  ne  leur  eût  pas  snrM'CU;  au  lien  ijih'  iiiaiiiaii  {iinivail 
devenir  >ieille  et  laide  sans  ipie  je  I  aimasse  moins  leiidreiiiriil.  Mon 
cdMiravait  pleineiinnl  transmis  a  sa  personne  I  liomnia^i'  ipi'il  lil  d'aliord 
à  sa  lieante;  et,  (|iiel(|iie  elianjiemeiit  (in'ille  eproii\àt,  poiir\ii  (|iie  ce  lut 
loiijoiirs  elle,  mes  seiitimcnls  ne  |)ouvaieiit  elian^er.  .le  sais  liien  (|ik'  je 
lui  devais  do  la  reconnaissain  e;  ni.iis,  en  \eiile.je  n'ysonfjcais  pas.  Otiui 
qu'elle  eût  l'ail  on  n'eût  pas  i.iit  |)oiir  moi,  c  eut  ilé  toiijoiirs  l.i  même 
chose.  Je  ne  l'aimais  ni  par  devoir,  ni  par  intérêt,  ni  |)ar  convenance  ;  je 
rnimais  parce  (|ue  j'étais  ne  pour  l'aiiiiei.  Ouand  je  devenais  amoiironv 
de  (|iiel(|iie  autre,  cela  faisait  distr.u  lion,  je  l'avoue,  et  je  jiensais  moins 
souxent  à  elle  ;  mais  j'v  pens.iis  a\ec  le  même  plaisir,  et  jamais,  amou- 
reux ou  non,  je  iit>  me  suis  occupé  d'elle  sans  sentir  qu'il  ne  pouvait  \ 
avoir  pour  moi  devrai  hoiiluiir  clans  la  \ii'  laiil  ipie  j'en  serais  séparé. 

N'avanl  point  de  ses  nouvelles  depuis  si  loiij;lemps,  je  ne  crus  jamais 
que  je  l'eusse  tout  .i  l'ail  perdue,  ni  (|n'elle  eût  pu  m'onldier.  Je  me  di- 
sais: Klle  saura  tôt  ou  tard  ([iie  je  suis  erianl.  el  me  donnera  (juel(|ue 
signe  de  vie;  je  la  retrouverai,  j'en  suis  certain.  Kii  allendant,  c  élail 
une  douceur  pour  moi  d'Iiahiter  son  pays,  de  passer  dans  les  rues  oii 
l'Ile  avait  passé,  devant  les  maisons  où  elle  avait  demeuré;  el  le  lotit  par 
conjecture,  car  une  de  mes  ineptes  bizarreries  élail  de  n'oser  m'infor- 
iner  d'elle  ni  prononcer  son  nom  sans  la  plus  absolue  nécessité.  Il  nie 
semldail  qu'en  la  nommaiil  je  disais  loul  ce  qu'elle  m'iuspirait,  que  ma 
houclie  révélaitle  secret  démon  cœur,  que  je  lacom|)romeltais  en  qiielinie 
sorte.  Je  crois  même  (|iril  se  mêlait  à  cela  quelque  frayeur  qu'on  ne  un* 
dît  dn  mal  d'ille.  On  a\ait  iiailé  beaucoup  de  sa  démardie.  el  nii  peu  de 
sa  conduite.  De  peur  (|n'on  n'en  dit  |)as  ce  que  je  \oiilais  entendre,  j'ai- 
mais mieux  (|u'on  n'en  parlât  [loiiit  du  loul. 

Comme  mes  écoliers  ne  m'occupaienl  pas  beaucoup,  el  <|ne  sa  \ille 
nalale  n'élail  qu'à  cpialie  liiiies  de  Lausanne,  j'y  lis  une  |ironienade  de 
deux  on   Irois  jours,  diiranl  li^^qncls  la  pln<  douce  emoliioi   ne  nie  quitta 


t2S  LES  CONITSSIONS. 

litùnt.  L'aspect  du  lac  do  (îenôve  et  de  ses  adniirahles  côtes  eut  Iniijmirs 
à  mes  yeux  un  attrait  iiarlieulier  que  je  no  saurais  ex|di([uer,  et  (jui  uv 
lient  pas  sculeinml  a  la  lieautc'  du  spectach',  mais  ii  je  ne  sais  quoi  de 
])lus  intéressant  (jui  m'afrecte  et  m'attendrit.  Toutes  les  l'ois  que  j  ap- 
proche du  pays  de  Vaud,  j'éprouve  une  impression  composée  du  sou- 
venir de  madame  de  Warens,  qui  y  est  née,  de  mon  père,  qui  y  vivait,  de 
mademoiselle  de  Vulson',  qui  y  eut  les  prémices  de  mon  cieur,  de  plu- 
sieurs voyaficis  de  plaisir  que  j'y  lis  dans  mon  eiilance,  et,  ce  me  semble, 
de  qu(dque  autre  cause  encore  plus  secrète  et  plus  i'orte  que  tout  cela. 
Ouand  l'ardent  désir  de  cette  vie  lieurcuso  cl  douce  qui  me  fuit  et  pour 
laquelle  j'étais  né  vient  enllammcr  mon  imagination,  c'est  toujours  au 
|)avs  di;  Vaud,  près  du  lac,  dans  des  caini)agnes  charmantes,  qu'elle  se 
lixe.  11  me  laul  ahsolument  un  verger  au  bord  de  ce  lac,  et  non  pas  d'un 
autre  ;  il  me  laul  un  ami  sûr,  une  femme  aimable,  une  vache,  et  un  pe- 
tit bateau.  Je  ne  jouirai  d'un  bonheur  parfait  sur  la  terre  que  quand 
j'aurai  tout  cela.  Je  ris  de  la  simplicité  avec  laquelle  je  suis  allé  plusieurs 
fois  dansée  pays-là  uni(|nenient  pour  y  chercher  ce  bonheur  imaginaire. 
J'étais  toujours  surpris  d'y  trouver  les  habilanls,  surtout  les  femmes, 
d'un  tout  auti'e  caractère  que  celui  que  j'y  cherchais.  Combien  cela  me 
seiublait  disi)arate!  I>e  pays  et  le  peuple  dont  il  est  couvert  ne  m'ont  ja- 
mais paru  faits  1  un  pour  l'autre. 

Dans  ce  voyage  de  Vévay,  je  me  livrais,  en  suivant  ce  beau  rivage,  à 
la  plus  douce  mélancolie  :  mon  cœur  s'élançait  avec  ardeur  à  mille  féli- 
cités innocentes;  je  m'attendrissais,  je  soupirais  et  pleurais  comme  un 


•îrrpoi.*»/. 


enfant,  (-oniliien  de  fois,  m'arrèlanl  pour  pleurer  à  mon  aise,  assis  sui 


^  l-Mt  Ml     I      I  I  s  III     l\  1^1 

mu'  ^Tossi'  piiMTi-,  j<'  me  suis  a  musc  a  \()ii-  Ininlu'i'  iiio  laniu-s  iluiis  l'i-aii! 

J'ullai  a  \c\a>  lii';ei-  à  la  (lltl  ;  cl,  |ninl ml  tlcii\  joins  ijiu-  j'y  restai 
suiis  voir  persunne,  jo  pris  pour  i-rlU-  \ill<'  iiii  aiiioiir  i|ui  m'a  siii\i  dans 
lotis  mes  voyages,  et  (|iii  m'y  a  lait  élahlir  eiiliii  les  iiéros  de  mon  roman. 
Je  ilirais  xolonlicrs  à  renx  i|ni  uni  du  ^oiit  el  (|ni  sont  seiisiMis  .  Alliz  à 
Vé\av,  \isile/.  le  pa\s,  examine/  les  siles,  |iriinn'nez-Mpiis  sur  le  lae,  et 
ililes  si  lu  nature  n'a  pas  lait  ee  liean  |ia\s  |)(iin  niie  Julie,  pour  une 
Claire  el  pour  tin  Sainl-I'renv  ;  iii.ii^  m'  lc>  \  elierelie/  pas.  Je  reviens  à 
mon  histoire. 

Comme  j'étais  eallioliiiiie  et  (|iie  ji'  me  donnais  pour  tel.  je  suiviiis  sans 
mystère  el  sans  sernpule  le  tulle  (|ne  j'avais  embrassé.  Les  dimaiulies, 
(|uand  il  taisait  Iteaii,  j'allais  à  la  messe  à  Assens,  il  deux  lieues  de  Lau- 
sanne. Je  faisais  ordinaiicmenl  cette  course  avec  il'aulres  catli(di(|iics. 
surtout  avec  un  lirodeiir  parisien  dnnt  j'ai  oiililié  le  nom.  (!e  n'élail  pas 
un  Parisien  eomiiie  moi,  c'etail  un  \rai  Parisien  de  Paris,  un  arclii-Pari- 
sien  du  iion  Dieu,  iiouliumme  connue  un  Champenois.  Il  aimait  si  forl 
son  pays,  qu'il  ne  voulut  jamais  douter  tpie  j'en  lusse,  de  peur  de  perdre 
celle  occasion  d'en  parler.  M.  de  (irouzas,  lieulenanl  haillival,  avail  un 
jardinier  de  Paris  aussi,  mais  moins  complaisaul,  el  (|ui  trouvait  la  ^'loirc 
de  son  pays  compi'omise  à  ctMpi'oii  osât  se  di>nuer  pour  eu  èlre  lors(iu'(Mi 
n'avait  ()as  cel  honneur.  Il  me  (|iieslioniiait  de  l'air  d'un  luuniiie  sur  de 
me  prendre  en  faute,  el  puis  souriait  mali^'nemeiil.  Il  me  demanda  une 
fois  ce  qu'il  y  avail  de  remarquahle  au  Marché-Neiil.  Je  haltis  la  cam- 
pa^'ue  comme  on  peut  croire.  Après  avoir  passé  vin^l  ans  a  Paris,  je  dois 
a  présent  couiiailre  celle  \ille;  cependant,  si  Ion  me  faisait  aujourd'hui 
pareille  question,  je  ne  serais  pas  moins  embarrassé  d'y  répondre,  et  de 
cet  embarras  on  pourrait  aussi  bien  conclure  que  je  n'ai  jamais  été  à 
Paris  :  tant,  lors  même  qu'on  rencontre  la  vérité,  l'iui  esl  sujet  à  se  fon- 
der sur  des  principes  trompeurs! 

Je  ne  saurais  dire  exaclemenl  combien  de  temps  je  demeurai  à  Lau- 
sanne. Je  n'a|)portai  pas  de  celte  ville  des  souvenirs  bien  iapj)elauts.  Je 
sais  seulement  que,  n'y  Irouvant  pas  à  vivre,  j'allai  de  là  à  Neulcliàlel, 
el  que  j'y  passai  l'hiver.  Je  réussis  mieux  dans  celle  dernière  ville;  j'v 
eus  des  écoliers,  et  j'y  ga{:;nai  de  quoi  m'acquiltcr  avec  mon  bon  ami 
Perrolet.  qui  m'avait  lidelemeiil  envoyé  mon  petit  bagage,  quoique  je 
lui  redusse  assez  d  argent. 

J'apprenais  insensiblement  la  musique  en  l'enseignant.  .Ma  vie  était 
assez  douce;  un  boinmc  raisonnable  eût  pu  s'en  contenter  :  mais  mon 
canir  iurjuiet  me  demandait  autre  chose.  Les  dimaiielics  et  les  jours  où 
j'étais  libre,  j'allais  courir  les  campagnes  et  les  bois  des  environs,  ttni- 
jours  erranl,  rêvant,  soupirant;  et  quand  j'étais  nue  fois  sorti  de  la  ville, 
je  n'y  rentrais  plus  que  le  soir.  In  jour  élanl  à  Hoiidry  j'entrai  pour  diuer 
dans  un  cabaret  :  j'y  vis  un  homme  à  granile  barbe  avec  un  habit  vitdel 

i: 


I."n  LES  CONFESSIONS. 

à  la  fîrecqiio,  un  hnnnol  fourré,  récinipa^c  et  l'air  asso/  iiolik',  et  qui  snu- 
venl  avait  pciiio  à  se  lairo  piitcndrc,  ne  ])arlaiit  ([iriiri  jargon  |)rcs(|nc 
indéc-liifrrable.  mais  plus  rcssoniblaiil  a  l'ilalirii  ([ii'a  riiillo  anirc  langue. 
J'entendais  prescjne  tout  ce  qu'il  disait,  et  j'étais  le  seul;  il  n('  pouvait 
s'énoncer  que  par  signes  avec  l'iiôle  et  les  gens  du  pays.  Je  lui  dis  (|iielques 
mots  en  italien,  qu'il  entendit  parfaitement  :  il  se  leva,  et  \inl  m'em- 
brasser  avec  transport.  I.a  liaison  fui  hienlôt  faite,  et  dès  ce  moment  je 
lui  servis  de  truchement.  Son  diner  était  bon,  b;  mien  était  moins  que 
médiocre;  il  m'invita  de  prendre  part  an  sien,  je  lis  peu  de  façons.  En 
buvant  et  baragouinant  nous  acbcvàmes  de  nous  familiariser,  et  dès  la  lin 
du  repas  nous  devînmes  inséparables.  Il  nu;  conta  qu'il  était  prélat  grec 
et  arcbimandrile  de  Jérusalem;  (|u'il  était  cbargi';  de  faire  une  (|uèle  en 
Kurope  pour  le  rétablissenu;nt  du  saint  sépulcre,  il  me  montra  d(!  belles 
patentes  de  la  czarinc  et  de  l'empereur;  il  en  avait  de  beaucoup  d'autres 
souverains,  il  était  assez  content  de  ce  qu'il  avait  amassé  jusqu'alors; 
mais  il  avait  en  des  peines  incroyables  en  Allemagne,  n'entendant  pas  un 
mot  d'allcMuaiid,  île  latin,  ni  de  fian(,'ais,  et  réduit  à  sou  grtîc,  au  turc  et  à 
la  langue  franque  j)our  f(uite  ressource,  ce  (jui  ne  lui  eu  procurait  pas 
beaucoup  dans  le  pays  oîi  il  s'était  enfourné.  11  me  proposa  de  l'accom- 
pagner ])ourlui  servir  de  secrétaire  et  d'interprète.  Malgré  mon  petit  babit 
\iolel.  nouvellement  acbeté,  et  qui  ne  cadrait  pas  mal  avec  mon  nouveau 
poste ,  j'avais  l'air  si  peu  étoffé  qu'il  ne  me  ciiit  pas  difficile  à  gagner, 
et  il  ne  se  trouijia  point.  Notre  accord  fut  bientôt  fait;  je  ne  demandais 
rien,  et  il  promettait  beaucoup.  Sans  caution,  sans  sûreté,  sans  connais- 
sance, je  me  livre  à  sa  conduite,  cl  dès  le  lendemain  me  voilà  parti  pour 
.lérusaicm. 

Nous  commençâmes  notre  tournée  parlecautmi  de  Fribourg,  où  il  no 
fit  pas  grandcliose.  ba  dignité  épiscopale  ne  permettait  pas  de  faire  le 
mendiant,  et  de  quêter  aux  particuliers;  mais  nous  présentâmes  sa  com- 
mission au  sénat,  qui  lui  donna  une  petite  somme.  De  là  nous  fûmes  à 
Herne.  Nous  logeâmes  au  l'aucon,  bonne  auberge  alors,  oi'i  l'on  trouvait 
l)oiine  compagnie.  La  table  était  nombreuse  et  bien  servie.  Il  y  avait 
longtemps  que  je  faisais  mauvaise  cbère;  j'avais  grand  besoin  de  me  re- 
faire, j'en  avais  l'occasion,  et  j'en  profitai.  Monseigneur  l'arcbimandrite 
était  lui-même  un  bomme  de  bonne  compagnie,  aimant  assez  à  tenir 
table,  gai,  pailant  bien  i)our  ceux  (jni  reutcndaieiil,  ne  manijuant  pas  de 
certaines  connaissances,  et  plaçant  son  érudition  grecque  avec  assez  d'a- 
grément. In  jour,  cassant  au  dessert  des  noisettes,  il  se  coupa  le  doigt 
fort  avant;  et  comme  le  sang  sortait  avec  abondance,  il  montra  son 
(loi"l  à  la  compagnie,  et  dit  en  riant  :  Mirait,  siçjnori  :  queslo  è  sanguc 
pclasfjo. 

A  Berne  mes  fonctions  ne  lui  furent  pas  inutiles,  et  je  ne  m'en  lirai  pas 
aussi  mal  (|ue  j'avais  craint.  J'étais  bien  plus  hardi  et  mieux  |)ailanl  que 


l'AIlTIl     I,    IIS  lU.   I\  IM 

ir  n'aiiiais  l'-ti'  pour  nini-iiiiMiii'.  I.cs  cIhim's  iif  se  paMsiTciil  pas  aussi  miii- 
pli'iiKiit  tiu  ,1  I  rilMiiii';  :  il  lilliil  de  lnii^iio  rt  lifinuiilo  ((iiirtiriirc.» 
avi'c  lus  pu  iim  Ts  ilc  IKlal.  cl  rcx.iiinii  «it?  si'S  lilivs  ne  lui  pa.s  ralïaitv 
«l'un  jour.  Kiiliii,  loiil  tiaiil  rii  iff-lc,  il  lui  aduiisa  l'auiliLiuc  du  Miial 
J'cnliai  avec  lui  roiumc  suii  inliMpiilf,  fl  l'ou  lut-  dil  de  paili-r.  J<;  ne 
Mi'allciidais  a  ricti  luoius,  cl  il  ne  ni'clail  pas  \cuu  daii>  l'opi  il  ipiaprcs 
avoir  itiii^lcnips  coulcrc  avec  les  iiicnduo.  il  laliiil  >.iilris-ir  au  cnrps 
tomiiic  si  rien  u'cùl  cic  dil.  Oudii  juj;c  d<'  iiidii  cmliari.i>!  l'oiir  un 
liiiininc  aussi  lionlcuv,  parler  iiou-sculcnicnl  en  piililic,  mais  dcsanl  le 
scnal  de  Herne,  cl  parler  iuipromplii  sans  avur  une  seule  niinnle  piiiir  nie 

préparer,  il  y  avait  là  de  (|n(ti  in'aiiciiilir.  le  ne  lus  pas  inr iiiliiiiide. 

J'exposai  succinolenienl  et  nellenieiil  la  cniiiiiiission  de  rareliiiiiaiidrile. 
Je  louai  la  piélé  des  princes  (|ui  avaieiil  cnnlriiiui-  à  la  collecte  ipiil  était 
venu  l'aire,  l'iipiant  d'éuiulati<ui  celles  de  Leurs  K\((llenccs,  je  dis  qu'il 
n'y  avait  pas  iiiuius  à  espérer  de  ieiii  iiiiiniliceiiCL'  accoutuince  ;  et  puis, 
làcliant  (le  prtiiiM'itpie  cette  1  nui  ne  u' livre  en  était  éj;aleiiieiil  une  pour  Iniis 
les  i- Il  re  tiens  sans  il  isli  net  il  unie  sec  te,  je  liiiis  par  p  nu  net  Ire  les  lien  edic  lions 
du  ciel  à  ceux  qui  voudraient  y  prendre  pari,  .le  ne  dirai  pas  «pie  mon  dis- 
cours lit  eirol,  mais  U  est  sùr(|iril  lut  j;oùlé,  et  (in'au  sortii  île  rauilieiicc 
raicirmiandrile  reçut  un  pié>eiit  loi  1  lionnéte,  et  de  plus,  sur  l'esprit  de 
siui  secrétaire,  des  complimenls  dont  j'eus  la^icalile  emploi  d  être  le  trii- 
cliemenl,  mais  (|iie  jo  n'osai  lui  rendre  a  la  lettre.  Voilà  la  seule  lois  de  ma 
vie  que  j'aie  parlé  en  |>ul)lic  cl  ilevanl  un  souverain,  et  la  seule  l'ois  aussi 
peul-éire  ([lie  j'ai  parlé  liardiment  et  liien.  nnelle  dilïérence  dans  les  dis- 
positions du  même  lioiiime  I  II  y  a  trois  ans,  ([n'étant  allé  voir  a  \  venlnii 
mon  vieiiv  ami  M.  Ilomiin,  je  re(;iis  une  ilépulali(Mi  piuir  me  icmrnitr 
de  (pielipies  livresque  j'avais  donnés  à  la  hililiotlieipie  de  celte  ville.  Les 
Suisses  sont  j^rands  liaran^;ueurs;  ces  messieurs  me  liaraiii;uèrenl.  Je  me 
crus  (d)ligé  de  répiuidie;  mais  je  m'emharrassai  telleinenl  dans  ma  ré- 
ponse, et  ma  tôle  se  iironilla  si  hien,  ([ue  je  l'estai  coiiil.  et  me  lis  mo- 
quer de  moi.  Quoique  timide  nalurellemenl,  j'ai  été  liaidi  (incLpielois 
«lans  ma  jeunesse;  jamais  dans  mou  àj,'e  avanc(''.  IMiis  j'ai  vu  le  monde, 
moins  j'ai  pu  me  laire  à  sun  ton. 

Partis  de  Berne,  nous  allâmes  à  Soleure  ;  car  le  dessein  de  I  arcliiman- 
(Irili?  était  de  re|)reU(lro  la  route  d".\lleniaj;ne,  et  de  s'en  relourner  par  la 
lluiij^rieuu  parla  l'olu^ne,  ce  qui  faisait  une  nuite  immense  :  mais  comme 
cliemin  laisanl  sa  liourse  s'emplissait  plus  (in'elle  ne  se  vidait,  il  crai- 
gnait peu  les  détoui's.  l'uur  moi,  qui  uie  {>laisai>  presipie  autant  a  clieval 
qu'à  pied,  je  n'aurais  pas  mieux  demande  (pie  de  voyager  ainsi  loiilr  iii.i 
vie  :  mais  il  était  écrit  ({iie  je  n'irais  pas  si  loin. 

La  première  chose  que  nous  limes  arrivant  à  Soleure  lut  d'-dler  saluer 
monsieur  l'ambassadeur  de  France.  Mallieureuscment  pour  nnm  évèipiecet 
amljassadeurétaitleinar(iuisdeUuuac,  i|uiavailétéamliassadeiira  la  l'iutc, 


I"2 


l.i;S  CONFESSIONS. 


il  (|iii  {levait  rire  an  fait  de  tiuil  co  qui  roganlait  le  saint  st''|)nlnT.  1,'ar- 
c-liiinanilrilc  <'nt  nnc  andinioo  d'un  (|narl  (i'iiciirc,  où  je  ne  fus  pas  admis, 
parce  (|  Ml"  nuinsiciii  lanihassadt'iir  t-nlcndait  la  lanj^uc  franqui' et  i)arlait 
l'italien  dn  moins  anssi  Wirn  (|nc  moi.  A  la  sortie  de  mon  (iree  je  voulus 
le  suivre;  on  me  retint,  ee  lut  nmii  tour.  M'étanl  donné  ])onr  l'arisien, 
j'étais  comme  tel  sons  la  juridiction  de  Son  Kxeellence.  Klie  me  demanda 
qui  i'c'Iais,  in'e\liorta  de  lui  dire  la  vérité  :  je  le  lui  |>ron)is,  en  lui  de- 
mandant une  audience  jiarliculière  ipii  me  fui  accordée.  Monsieur  lam- 
liassadeur  m'emmena  dans  son  eahinel  dont  il  ferma  sur  nous  la  porte; 
et  là,  me  jetant  à  ses  pieds,  je  lui   lins  parole,  .le  n'aurais  pas  moins  dit 


I 


^■CV0  7 


quand  je  n'aurais  rien  promis,  car  un  continuel  besoin  d'cpanchement 
met  à  font  moment  mon  cœur  sur  mes  lèvres;  et,  après  m'ctre  ouvert 
sans  réserve  au  musicien  l.ulold.  je  n'avais  j^arde  de  faire  le  mystérieux 
avec  le  mariinis  de  Honac.  Il  fut  si  coulent  de  ma  petite  histoire  et  de 
l'effusion  de  cœur  avec  laipielle  il  vit  que  je  l'avais  contée,  qu'il  me  prit 
par  la  main,    entra  citez  tnadame    ramliassadriee.    et   me  iirésenta  à  elle 


l'Mii  M    I    I  i\  nr  IV  r.r. 

en  lui  laisaiit  un  aliir;;i'  tic  iiniii  irnl.  Mad.iiiii-  ilc  Itniiac  m'ai  rtinllil 
avec  lioiilc.  ri  dit  i|ii'il  m-  lallail  |ias  im-  laissii-  aller  aMi  tr  inoiiic  ^in  . 
Il  lui  n'sdln  i|iif  je  rcsU'rais  à  l'Iiôlil,  iii  allitnlaiil  i|ii'i>ti  \itro  <|ir<iii 
|toiirrnil  faiic  (le  mol.  .Ir  voulus  alii'i'  laiii!  iiirs  adirux  a  lunii  pauvre 
arcliimandrili',  pour  lri|ucl  j'avais  cdiiru  dr  rallaclu'UK'nl  :  nu  m-  me  U' 
iicrmit  pas.  (tii  l'uvova  lui  si^nilicr  uws  ai'i'èls,  cl  uu  ipiarl  d'Iiciirc  a|irrs 
je  vis  arriver  mun  pi'lil  sac.  M.  il<'  la  Marliuicrc.  sccri-taiic  d  auiliassadc, 
fui  vu  (|U(>i)|n(>  r.irou  (liar^'é  de  uini.  liu  me  couduisaul  daus  la  (liaiulirc 
cpii  tn'clail  dcsliuéc,  il  un'  dit  :  ('.clic  cliauihrc  a  cli'  occupcc  sous  le  couitc 
du  l.n(  par  nu  homun-  cclchrc  du  lucun-  nom  i|uc  vous  :  il  m-  licnl  qu'à 
vous  do  le  rcmidacei-  de  tonles  Miaun-rcs.  cl  de  l.iire  dire  nu  jour,  Unns- 
scaii  premier,  llousseau  second,  (aile  cindormile,  (pialors  je  u  espérais 
guère,  OUI  moins  Halle  un-s  désirs  si  j'avais  pu  prévoir  à  (|ucl  prix  jo 
l'aclièlorais  un  j<nir. 

Ce  que  m'avait  dit  M.  de  la  M.irlinierc  me  dorin.i  île  la  curiosité-,  .le 
lus  les  ouvrages  de  celui  dont  j'occupais  la  cliamlire  ;  cl.  sur  le  conipli- 
mont  qu'on  nt'avail  lail,  croyant  avoir  du  j-onl  pour  la  poésie,  je  fis  pcnir 
mon  cou|)  d'essai  nne  canlate  à  la  louante  de  madame  de  Uonac.  (logoùl 
ne  se  sonlinl  |)as.  .l'ai  lail  de  temps  en  temps  de  médiocres  vers  :  e'esl 
nu  exercice  assez  Iton  iioiir  se  rompri-  aux  inversions  élt'^anles,  cl  aji- 
preudre  à  mieux  écrire  en  prose;  mais  je  n  ai  jamais  trouvé  dans  la  poésie 
Française  assez  d'allrail  pour  m  \  livrer  loul  à  fail. 

M.  de  la  Marliiiière  vonliil  voir  de  mon  slyle,  el  me  demanda  par  éeril 
le  même  détail  que  j'avais  fail  à  monsieur  ramliassadeiir.  .le  lui  écrivis 
nne  lonj;nc  lettre,  que  j'ap|trends  avoir  été  conservée  jtar  .M.  de  .Ma- 
rianne, (|ui  élail  allaclié  depuis  lon{,'lemps  au  marquis  de  Bonac,  et  (|iii 
depuis  a  succédé  à  M.  de  la  Marliniérc  sous  l'ambassade  de  M.  de  (^our- 
teilles.  J'ai  prié  M.  de  .Malcslierlies  de  tâcher  do  me  procurer  nne  copie 
de  celle  lellre.  Si  je  puis  l'avoii-  par  lui  on  par  d'antres,  im  la  trouvera 
dans  le  recueil  (|iii  doit  accoiupa;j;ner  nn-s  Confessions. 

L'expérience  qm^  je  commençais  d'avoir  modérail  peu  à  peu  mes  ])rn- 
jels  romanesques;  el,  par  exemple,  non-senli-menl  ji-  ne  devins  point 
anmureux  de  madame  de  Monac.  mais  je  sentis  d'abord  (|ue  jo  ne  pou- 
vais faire  un  grand  chemin  dans  la  maison  de  son  mari.  M.  de  la  Marli- 
niérc en  |ilace.  el  M.  de  Marianne  pour  ainsi  dire  en  survivance,  ne  me 
laissaient  espérer  |)our  toute  fortune  (|u'nn  em])loi  de  sons-secrélaire,  qui 
ne  me  tentait  pasinlinimenl  Cela  (it(|ue(|nand  ou  me  consulta  sur  ce  que  je 
voulais  faire,  ji'  niarcpiai  beaucoup  deiivic  d'aller  a  Paris.  Monsieur  l'am- 
bassadeur ;.'orita  celle  idi'e,  (|iii  tendait  an  moins  à  le  débarrasser  de  moi. 
.M.  de  .Merveilleux,  secrétaire  interprète  de  l'ambassade,  dit  (pu-  son  ami 
M.  (iodard,  colonel  suisse  au  service  de  France,  cherchait  quelrpTun  pour 
mellre  auprès  de  son  neveu,  (|ni  entrait  fort  jeune  au  service,  cl  pensa 
i|ue  je  pourrais  lui  convenir.  Sur  celle  idée,  assez  lépèremenl  prise,  mon 


l'.i  Lr;S    C.OM'FSSIONS. 

(I('|),nl  lui  rrsdiu;  cl  moi,  (|iii  voyais  iiii  voyaf^o  à  faire  cl  Paris  au 
lioiil.  j  (Il  lus  dans  la  joie  de  mou  cauir.  On  me  (loiiiia  (jii(!lf|ues  lettres, 
cent  francs  pour  mon  voyage  acconi|)aj^ués  de  loil  lionnes  levons,  el  je 
|)arlis. 

Je  mis  à  ce  voyaye  une  (|uiuzaiue  de  jours,  (jne  je  peux  com|)ler  |)armi 
les  heureux  de  ma  vie.  J'étais  jeune,  je  me  ])orlais  bien,  j'avais  assez 
d'arj^ont,  l>eaueou|)  irespcManee,  je  voyageais  à  pied,  et  je  voyageais  seul. 
On  sérail  l'ionné  de  me  voir  eomptei-  un  |)areil  axanta^c,  si  déjà  Ton  n'a- 
\ait  dû  se  familiariser  avec  mon  liumeur.  Mes  douces  cliimères  me  te- 
naient compagnie,  et  jamais  la  chaleur  de  nmn  imagination  n'en  enfanta 
de  plus  magniliques.  Quand  on  m'cd'frait  (|uel(|ue  place  xide  dans  une 
voilure,  on  (pn-  (|uel(|ii'un  m'accostail  en  roule,  je  recliignais  de  voir 
renverser  la  forliine  dont  je  liàtissais  l'édiliceen  marchant.  (À'tle  fois  mes 
idées  élaient  martiales.  J'allais  m'atlacher  à  nn  militaiie  et  devenir  mili- 
taire nioi-mèmo;  c;ir  on  avait  arrangé  (jne  je  commencerais  par  être  cadet. 
Je  croyais  déjà  me  voir  en  hahil  d'olficier,  avec  nn  beau  plumet  hlanc. 
Mon  ctenr  s'enliait  a  celte  noble  iilée.  J'avais  (jiu'hjue  teinture  de  géo- 
métrie et  de  fortiiicalions  ;  j'avais  un  micle  ingénieur  ;  j'élais  en  (|uelque 
.sorte  eiifanl  de  la  balle.  Ma  vue  courte  offrait  un  peu  d'obstacle,  mais 
qui  ne  m'embarrassait  pas;  el  je  complais  bien,  à  force  de  sang  froid  cl 
d'intrépiditi',  snp])léerà  ce  défaut.  J'avais  lu  (|ue  le  maréchal  Schomberg 
avait  la  vue  Irès-courle;  |ionrquoi  le  maréchal  Rousseau  ne  l'anrait-il 
pas?  Je  m'échauffais  lellenuMil  sur  ces  folies,  que  je  ne  voyais  plus  que 
troupes,  remparts,  gabions,  batteries,  et  moi,  an  milieu  du  feu  et  de  la 
fumée,  donnant  trancjnillcment  mes  ordres  la  lorgnelle  à  la  main.  Ce- 
pendant, quand  je  passais  dans  des  campagnes  agréables,  ([ue  je  voyais 
des  bocages  et  des  ruisseaux,  ce  touchant  aspect  me  faisait  soupirer  de 
regret;  je  sentais  au  milieu  de  ma  gloire  que  mon  cœur  n'était  pas  fail 
pour  tant  de  fracas,  el  bientôt,  sans  savoir  comment,  je  me  relionvais  au 
milieu  de  mes  chères  bergeries,  renonçant  pour  jamais  aux  travaux 
de  Mars. 

(!oml)ien  l'abord  de  l'aiis  démenlil  l'idée  (pie  j'en  avais!  La  décoration 
•  exlerieiire  (pie  j'avais  vue  à  Turin,  la  beauté  des  rues,  la  symétrie  el  l'ali- 
gnement des  maisons,  me  faisaient  chercher,  à  l'aris,  antre  chose  en- 
core. Je  m'étais  figuré  une  ville  aussi  belle  que  grande,  de  l'aspect  le  plus 
imposant,  oii  l'on  ne  voyait  (|ue  de  superbes  rues,  des  palais  de  marbre 
el  d'or.  Kii  eiiliaiit  par  le  l'auboiirg  Saint-Marceau,  je.  ne  vis  (pie  de 
petil(,'s  rues  sales  et  puantes,  de  vilaiiu's  maisons  noires,  l'air  de  la  mal- 
propreté, de  la  pauvreté,  des  mendiants,  des  charretiers,  des  ravaudenses, 
des  crienses  de  tisane  el  de  vieux  chapeaux.  Tout  cela  me  frap])a  d'abord 
à  tel  |)oiiil,  (pie  tout  ce  (|iie  j'ai  \ii  depuis  à  l'aris  de  magnilieence  n'clle 
n'a  pu  délriiire  cette  premii're  im|)ression,  cl  cpiil  m'en  est  resté  toujours 
nn  secret  dégoût  pour  riiabilalion  de  celle  capitale.  Je  puis  dire  que  tout 


i>\u  I  II.  I.  i.n  m:  iv  n:. 

le  k'iiips  (|iif  j'y  ai  M'cii  <I.iii>  la  miiIc  ne  lui  riii|tli>y  i|ii'a  >  rlicicliiT  ilrs 
rfssDiit'i'i's  |i(iiii'  me  iiK'tlrt'  en  l'-lal  d'ni  \»\iv  i  loi^iic.  IVI  t>l  le  Iriiil  il  nue 
iina^iiialioii  liii|)  ai  li\r,  ipii  rxa^crc  |)ar-tlL-ssiis  ri-.\a^ria(i(iii  des  liniiiiiirs, 
cl  >()it  liiujiiiiis  |iliis  (|iii-  n'  i|iriiii  lui  <lil.  On  iii\i\ail  laiil  \.iiilc  l'aiis, 
(|iif  je  iiio  l'rlais  lij^iirc  (-(Hiiiiic  raiit-iriiiii'  ltal)\liiiic,  ilmil  jr  Iniiixi-rais 
|iciil-riii'  aulaiil  a  laliallir,  si  jr  ra\ai>  \in',  du  |nuiiail  (|urjc  in'cii  suis 
lail.  I.a  m«''inr  clmsc  m'aniva  à  r()|>ria.  imi  je  mh'  pressai  daller  le  len- 
dciuaiu  de  uion  an'i>ee;  la  uièuie  cliose  ni  an'i\a  dans  la  suite  a  \i-r- 
sailles;  dans  la  suile  eiieore  en  \ovtnl  la  niei';  el  la  niènn'  rlmse  in'arri- 
\ei°a  liinjiinrs  en  xovanl  des  S|ii;clac-|es  i|u  mi  m  aura  li'ii|)  antuineés  :  ear 
il  est  iin|i(issiMe  au\  liiunnies  el  dillieile  à  la  iialiiic  eili'-niénie  di'  passer 
en  rielii'sse  umn  iina^iualinn. 

A  la  manière  duni  je  lus  reeu  de  IdUS  eeu\  pour  i|iii  j  a\ais  des  lellres, 
je  erus  ma  rurtuiie  laite.  I!elui  à  (|iii  j'ùluis  le  plus  reeniiini.iiHle,  el  ipii 
me  caressa  le  moins,  était  M.  de  Surheck,  retiré  du  sei>ice  et  \ivanl 
pliil(isi)pIii(|ueMU'iil  à  Haineux,  oit  je  lus  le  voir  plusieurs  lois,  et  lu'i  ja- 
mais il  ne  nruirrit  un  \erre  d'eau.  J'eus  plus  d'aeeueil  de  madame  de 
McrvcilleuN  ,  luiie-soMii-  de  1  inlerprelc ,  el  de  Sun  nexen.  ollieier  ,iu\ 
j^ardes  :  non-sculeinenl  la  mère  et  le  lils  me  reyurenl  hien ,  mais  ils 
m'olïrirenl  leur  l.dde.dont  je  |)r(dilai  souvent  durant  nuui  séjour  à 
l'aris.  Madame  de  Merveilleux  me  j)arut  avoir  été  lielle;  ses  clicveux 
claienl  d'un  heau  imir,  et  l'aisairnl,  à  l,i  vieille  nuide.  le  eiocliet  sur  ses 
tempes.  Il  lui  reslail  ce  (|ui  ne  péril  point  avec  les  attraits,  un  esprit  très- 
aj;réaltle.  Kilo  me  parut  goûter  le  mien,  et  lit  toul  ce  (|u'elle  put  pour 
me  rendre  service;  mais  personne  ne  la  seconda,  ri  ji  lus  liieiilùl  dés- 
abusé de  tout  ce  j^rand  inléiél  (|u'(>u  avait  paru  |)rendre  à  nmi.  Il  jaul 
pourtant  icndre  justice  aux  rrani,-ais  :  ils  ne  s'épuisent  point  autant  i|u"on 
dit  en  protestations,  et  celles  qu'ils  font  sont  presque  toujours  sin- 
cères; mais  ils  ont  une  mauière  de  paraître  s'intéressera  vous  qui  tnunpe 
plus  que  des  paroles.  Les  gros  compliments  des  Suisses  n'en  iieu\enl 
imposer  (|u'à  des  sots.  Les  manières  des  Français  sont  plus  si'duisautes 
en  cela  mènie-qu'elles  sont  plus  simples  :  on  croirait  qu'ils  ne  vous  di- 
sent pas  tout  ce  qu'ils  veulent  faire,  pour  vous  surprendre  plus  agréalile- 
menl.  Je  dirai  plus;  ils  ne  sont  point  faux  dans  leurs  démonstrations; 
ils  sont  naturellemi  lit  oilieieux,  humains,  Menveillanls,  et  même.  (|uoi 
qu'un  en  dise,  plus  vrais  (|u'aueune  autre  nation  :  mais  ils  sont  légers 
el  volages.  Ils  oui  eu  elïel  le  sentiment  (|u'ils  vous  témoignent;  mais  ce 
seulimeul  s'en  va  comme  il  est  venu.  Kn  vous  parlant  ils  sont  pleins  de 
vous;  ne  vous  voient-ils  plus,  ils  vous  oublient,  llien  n'est  |ierniaiienl 
dans  leur  co'nr  :  tout  est  cliez  eux  l'a-uvre  du  monienl. 

Je  fus  donc  lieaucou|>  llalté  et  peu  servi,  (le  colonel  (îodard.  au  neveu 
duipiel  on  m'avait  donné,  se  Irmiva  être  un  vilain  vieux  avare,  ipii. 
(Iiuiicpu'  tout  cousu  d'iu',  vovani  ma  détresse,  un-  viuilul  avoir  pour  rien. 


ir.t;  LES  CONFESSIONS. 

Il  pivlciiilail  (iiii' jf  lusse  auprès  de  son  iioveii  une  espèce  de  valet  sans 
i;a^('s  pinlôt  (innn  vrai  gouverneur.  Allaciié  conlinnellenieut  à  lui,  el 
par  là  dispensé  du  service,  il  lallait  (|ue  je  vécusse  de  ma  paye  de  cadet, 
c'est-à-dire  de  soldat;  el  à  peine  consentait-il  à  me  donner  runiforme;  il 
aurait  voulu  ([ue  je  me  coulentasst!  de  celui  du  rèyiment.  Madame  de 
Merveilleux,  iudif^néc  de  ses  propositions,  me  détourna  elNî-mème  de  les 
accepter;  son  iils  lut  du  même  sentiment.  On  chereliait  autre  chose,  el 
l'on  ne  lron\ait  lien,  (lependant  je  eonunenç^'ais  d  être  [U'essé,  el  cent 
francs  sur  lescjuels  j'a\ais  lait  mou  \(iyaye  ne  pouvaient  me  mener  bien 
loin,  lleureuscinent  je  reyus  de  la  part  de  monsieur  l'ambassadeur  en- 
core une  petite  remise  qui  me  (il  grand  bi(!n  ;  et  je  crois  qu'il  ne  m'au- 
rait pas  abandonné  si  j'eusse  eu  plus  de  patience  :  mais  languir,  at- 
tendre, solliciter,  son!  jiour  moi  cboses  impossibles.  Je  me  rebutai,  je  ne 
parus  plus,  el  tout  l'ut  Uni.  ,1e  n'avais  pas  oublié  ma  pauvre  maman; 
mais  comment  la  trouver'.'  où  la  chercber?  Madame  de  Mcrxeillenx,  qui 
savait  mon  histoire,  m'avait  aidé  dans  cette  recherche,  et  longtemps  iim- 
lilemenl.  Kniin  elli-  m'apprit  que  madame  de  AVarens  était  repartie  il  y 
avait  plus  de  deux  mois,  mais  qu'on  ne  savait  si  elle  était  allée  en  Savoie 
dît  à  Turin,  et  (|ue  (|uel(jues  personnes  la  disaient  retournée  en  Suisse. 
Il  n(!  m'en  l'allut  pas  davantage  pour  nie  déterminer  à  la  suivi'e,  bien  sur 
qu'en  quelque  lieu  qu'elle  lût  je  la  trouverais  plus  aisément  en  province 
(jue  je  n'avais  pu  faire  à  l'aris. 

A\anlde  jiartir  j'exerçai  mon  nouveau  talent  poétique  dans  une  épître 
au  colonel  Godard ,  où  je  le  drapai  de  mon  mieux.  Je  montrai  ce  bar- 
bouillage à  madame  de  Merveilleux,  qui,  au  lieu  de  me  censurer  comme 
elle  aurait  dû  faire,  rit  beaucoup  de  mes  sarcasmes,  de  même  que  son 
Iils,  (jui.  je  crois,  n'aimait  pas  M.  Godard;  et  il  faut  avouer  qu'il  n'était 
pas  aimable.  J'étais  tenté  de  lui  envoyer  mes  vers;  ils  m'y  encouragè- 
rent :  j'en  fis  un  pa(iuet  à  son  adresse  ;  et  comme  il  n'y  avait  point  alors 
à  l'aris  de  petite  poste,  je  le  mis  dans  ma  poche,  el  le  lui  envoyai 
d'Auxerre  en  passant.  Je  ris  quelquefois  encore  en  songeant  aux  gri- 
maces qu'il  dut  faire  en  lisant  ce  panégyrique,  où  il  était  peint  Irait  pour 
Irait.  11  commençait  ainsi  : 

Tu  croyais,  vieux  pcnurd,  qu'uno  folle  manie 
D'élever  Ion  ueveu  m'inspirerait  l'envie. 

Celte  petite  pièce,  mal  faite  à  la  vérité,  mais  qui  ne  manquait  pas  de 
sel  et  qui  annonçait  du  talent  pour  la  satire,  est  ce])endant  le  seul  écrit 
satiri(iue  (jui  soit  sorti  de  ma  plume.  J'ai  le  C(eur  trop  peu  haineux  pour 
MIC  prcvaliiir  d'un  |)areil  talent  :  mais  je  crois  (ju'on  peut  juger,  par 
(juchjues  écrits  polémi(|ues  faits  de  temps  à  autre  pour  ma  défense,  que 
si  j'avais  été  d'humeur  batailleuse,  mes  agresseurs  auraient  eu  rarement 
les  rieurs  de  leur  coté. 


l'Ml  Ml    I.   I  l\  Ul    IN  ir.7 

l.a  (lioso  (|iio  je  rc^n'llf  le  |ilns  ilniis  les  ilclails  île  ma  vie  cloiil  j'ai 
ix'i'dii  la  iniMiii>iri*,  csl  ili<  n'avoir  |ias  iail  des  jonriiaiix  ili>  iin's  vo\a|ics. 
Jamais  jr  n'ai  laiit  |H'iisf,  laiil  cxislc,  tant  vrcii,  laiil  fit-  moi,  si  j'<isc  aiii^^i 
(lire,  i|tio  (laii>  i-t-iu  i|tio  j'ai  laits  seul  cl  a  |h<'(I.  la  iiiarclic  a  (|ii('li|uc 
chose  (|iii  anime  el  avive  mes  idées  :  je  ne  |Kiis  |iresi|iie  penser  <|nand  je 
reste  en  |ilaee  ;  il  Tant  que  mon  nir|>s  soit  en  liraiile  pour  v  inellre  mon 
esprit,  l.a  vue  de  la  camp.ij^iie  ,  la  suceession  des  aspi-cls  a^reaidrs,  le 
<;raiid  air,  le  ^rand  appétit,  la  lionne  saiilé  <|ue  je  ■{ajfne  m  niariiiaiil,  la 
lilii-rlé  du  ealtaret,  l'éloi^nenu-nt  de  tinit  ce  «pii  me  fait  sentir  ma  dépen- 
dance, de  tout  ce  (pii  me  rappelle  à  ma  situation,  tout  cela  de^'ai,'e  mon 
âme,  nie  donne  une  plus^rande  auiiacede  penser,  me  jetteeii  ipn-l(|ue  sorte 
dans  l'immensité  des  êtres  |Miur  les  cnnihiner,  les  clmisii ,  mr  1rs  appro- 
|>rier  à  mon  ^ré,  sans  gène  et  sans  craiule.  Je  dispose  en  maître  de  la 
nature  entière;  mon  cirur,  errant  d'olijet  eu  objet,  s'unit,  s'identifie  à 
ceux  qui  le  llatlent.  s'entoure  d'images  cliarmantes.  s'enivre  de  senti- 
ments délieieuv.  Si  pour  les  li\er  je  m'aninse  à  les  décrire  en  nioi-mcme, 
quelle  vigiu'ur  de  pinceau,  (pielle  iVaichenr  di' coloris,  quelle  éueri;ie 
d'expression  je  leur  donne!  On  a,  dit-on,  trouvé  de  tout  cela  dans  mes 
ouvrages,  quoique  écrits  vers  le  déclin  de  mes  ans.  Oh  !  si  l'on  eût  vu  ceux 
de  ma  première  jeunesse,  ceux  quej'ai  laits  dur;tnt  mes  voyages,  ceux  que 
j'aiconiposés  et  que  je  n'ai  jamais  écrits!...  l'ouninoi.  direz-voiis,  ne  les 
pas  écrire?  Kt  pourquoi  les  écrire".' vous  répondrai-je  :  pourquoi  m'ôler  le 
charme  actuel  de  la  jouissance,  pour  dire  à  d'autres  que  j'avais  joui  !  (Jue 
m'im|»ortaient  deslecteurs,  un  puldic,  et  toutela  terre,  tandis  qncje  planais 
dans  leciel".*  D'ailleurs,  porlais-je  avec  moi  du  pa|>ier,  des  jiiumes?  Si  j'avais 
pense  a  tout  cela,  rien  ne  nie  serait  venu.  Je  ne  j)ré\u\ais  pas  que  j'aurais 
des  idées;  elles  viennent  quand  il  leur  plaît,  non  quand  il  nie  plaît.  Klles 
ne  viennent  point,  ou  elles  viennent  en  lonli';  elles  m'accahlent  de  leur 
ufinihre  et  de  liiir  force.  Dix  volumes  par  jour  n'auraient  pas  sufli.  I)ii 
prendre  du  temps  pour  les  écrire?  En  arrivant  je  ne  songeais  «jua  liien 
dîner  ;  en  partant  je  ne  songeais  qu'à  bien  marcher.  Je  sentais  qu'un  nou- 
veau paradis  m'attendait  à  la  porte;  je  ne  songeais  qu'à  l'aller  chercher. 

Jamais  je  n'ai  si  bien  senti  tout  cela  (|ue  dans  le  retour  dont  jr  parle. 
En  viiiant  à  Paris,  je  m'étais  borné  aux  idées  relatives  à  ce  que j'v  allais 
faire.  Je  m'étais  élancé  dans  la  carrière  où  j'allais  entrer,  el  je  l'avais 
parcourue  avec  assez  de  gloire  :  mais  cette  carrière  n'était  pascelle  mi  mon 
cœur  m'appelait,  el  les  êtres  réels  nuisaient  aux  êtres  imaginaires.  I.e  co- 
lonel (iodard  et  son  neveu  figuraient  mal  avec  un  héros  tel  qui'  moi.  tiràc(>s 
au  ciel,  j'étais  maintenant  délivré  de  lous  ces  obstacles  :  je  pouvais  m'en- 
fiuicer  a  mon  gré  dans  le  pays  des  chimères,  car  il  ne  restait  que  cela  de- 
vant moi.  .Vussije  m  y  égarai  si  bien,  que  je  perdis  réellement  plusieurs 
fois  ma  roule  ;  el  j'eusse  été  fort  fâché  d'aller  plus  droit,  car  sentant  (jiià 
Lyon  j'allais  me  retrouver  sur  In  terre,  j'aurais  voulu  n'v  jamais  arriver. 

1R 


13«  LES  CONFESSIONS. 

l  n  jour  l'iilrc!  autres,  m' ('tant  à  dessein  détourné  pour  voii'  de  près  un 
lieu  (|ni  nie  parut  admirable,  je  m'y  plus  si  i'ort  et  j'y  lis  tant  de  tours. 
(|ne  je  me  perdis  eniin  tout  à  fait.  Apri-s  ])lusieurs  heures  de  course  inu- 
[\\c ,  his  et  ninnrant  de  soif  et  de  faim,  j'entrai  chez  un  paysan  dont  la 
maison  n'avait  pas  lielle  apparence;  mais  c'était  hi  seule  <pie  je  vissi!  aux 
environs.  Je  croyais  (jue  c'était  comme  à  (ienève  ou  en  Suisse,  où  tous 
les  Iialiilants  à  leur  aise  sont  en  état  d'exerciM"  l'hospitalité.  Je  priai 
celui-ci  (le  me  donner  à  dinci'  en  |)avant.  Il  m'ul'frit  du  lait  écréme  et  de 
f,Mds  pain  d'or^'e,  en  me  disant  (|ue  c'était  tout  ce  (pi'il  avait.  Je  huvais 
ce  lait  avec  délices  et  je  mauj^'eais  ce  pain,  paille  et  tout  ;  mais  cela  n'était 
pas  fort  restaurant  pour  nu  homme  épuisé  de  fatij^ue.  ('e  pavsan.  qui 
m'examinait,  juiica  de  la  xcrité  de  mon  histoire  par  celle  de  mon  appétit. 


ij-ï'^^ï? 


r,;,n::i'i;,"ï2ff,:i,;iriiï!iin;!ii,n 


'  >,**■' 


Iniil  de  suite,  apri's  avoir  dit  (|u'il  voxail  liien'  (|iie  j'étais  un  hon  jeun( 


'   Aiiparfiiiiiiciil  je  ii'avai?  pas  encore  alors  la  pliysioiioniif  ipidn  m'a  iIoiiiht  ilipiiis  dans  inos 
porlrails. 


I-Mt  I  II     I.   I  l\  Kl.  I\  IV.t 

lioiiiictf  liiiiniiif  i|ui  il  l'Iail  pas  l.i  |ii)ui  le  m-ikIic,  il  oiimiI  uni-  jiflilc 
lra|t|>i'  a  l'uk-  dv  sa  «•iiisiiu-,  (Ifscrmlil,  vl  roiiil  iiii  iiioiiu-iit  après  aM'c 
un  lioii  pain  l)is  di-  pur  Ironifiil,  nu  janilmn  in-s-appttissaiil,  (|nuii|uc 
cnlainé,  cl  un*'  Ixnilcilli'  (li>  \iu  dont  raspccl  me  rijouil  K-  cti'ur  pins  (|ul' 
IduI  le  ivslc;  on  jui^uit  a  ci'la  uni-  nnu'iclli;  assez,  épaisse,  el  je  lis  un 
(liner  (ci  qn  antre  (|u'uu  pieluu  n  en  eoniint  jamais.  (Jiiand  ee  \iiit  a  pa\ei', 
voilà  son  iu(|nietndt>  fl  ses  craintes  qui  le  icproniieiil  ;  il  ne  Miulait  point 
de  mon  ar<;ent,  il  le  repoussait  avec  un  trouble  extraordinaire;  et  ee  qu'il 
\  a\ail  de  |daisaiit  elait  que  je  ne  pnuNais  imaginer  de  (|uoi  il  a\ait  pi  iir. 
Kniin,  il  proiioiiea  en  lieuiissant  ees  nmls  lei  lildes  de  euinmis  et  de  rais 
de  ea\e.  Il  me  lit  enliiidre  qu'il  eaeliait  son  \iu  a  (anse  des  aides,  i|u  il 
cacliait  son  pain  à  cause  de  la  taille,  et  i|u'il  serait  un  lioinme  |ierdn  si 
l'on  pou\ail  se  douter  (pTil  ne  nnuirùt  pas  de  laini.  Tmit  ce  ipTil  médit 
à  ee  sujet,  et  dont  je  ii'aNais  |)as  la  moindre  idée,  me  lit  une  im|>ression 
qui  ne  s'effacera  jamais,  i'.f  lut  la  le  ^eiiiie  de  cette  liaiiie  ine.vtiniiuilde 
qui  se  dé\el(q>|ia  depuis  dans  mon  cœur  contre  les  \eNatioiis  (|u'épronYU 
le  mallienreux  peuple,  et  ciuitre  ses  (q)presseurs.  (!et  iiomine,  (pioi(|uu 
aisé,  n'osait  maiij^er  le  pain  qii  il  a>ait  <4a;.;né  à  la  sueur  de  sou  trunt.  et 
uu  pouvait  éviter  sa  ruine  qu'en  montrant  la  même  misère  qui  ré<,'nait 
autour  de  lui.  Je  sortis  de  sa  maison  aussi  indi<;né  (|u'attendri,  et  dé|do- 
ranl  le  sort  de  ces  belles  contrées,  à  (|ui  la  nature  n'a  pi'odiuné  ses  dons 
que  pour  en  faire  la  proie  des  barbares  piiblicains. 

Voilà  le  seul  souvenir  bien  disliiut  ipii  me  reste  de  ce  qui  m'est  arrivé 
durant  ce  voyafje.  Je  me  rappelle  seulement  encore  (]u'en  ap])ro(liaiit 
de  Lyon  je  fus  tenté  de  i)rolon^'er  ma  route  j)onr  aller  voir  les  bords  du 
U^non  ;  car,  parmi  les  romans  que  j'avais  lus  avec  mon  père.  VAstrée 
n'avait  pas  été  oubliée,  et  c'était  celui  (|ui  me  revenait  au  cœur  le  plus  lié- 
(|uemmenl.  Je  demandai  la  roule  du  Feue/  ;  et  tout  en  causant  avec  une  liô- 
lesse,  elle  m'apprit  (pie  c'était  uu  i)on  pays  de  ressource  pour  les  ouvriers, 
qu'il  y  avait  beaucoup  de  forges,  et  qu'on  y  travaillait  fort  bien  en  fer. 
(lel  éloge  calma  tout  à  coup  ma  curiosité  romanesque,  et  je  ne  jugeai  pas 
à  propos  il'aller  cbereber  des  Dianes  et  des  Svlvaudres  ebe/,  un  |>oupIede 
forgeriuis.  I.a  bonne  femme  (pii  m'encourageait  île  la  sorte  m'avait  sûre- 
ment |)ris  pour  un  garçon  serrurier. 

Je  n'allais  pas  tout  à  fait  à  Lyon  sans  vues.  Kn  arrivant,  j'allai  voir 
aux  (".basottes  mademoiselle  du  liliàtelet.  amie  de  madame  de  Warens,  et 
pour  la(|nelle  elle  m'avait  donné  une  lettre  (piand  je  vins  avec  M.  le 
.Maître  :  ainsi  c'était  une  ccmuaissance  déjà  faite.  Mademoiselle  du  C.bà- 
lelet  m'apprit  (pi'en  effet  sou  amie  avait  passé  à  Lvon,  mais  qu'elle  igno- 
rait si  elle  avait  poussé  sa  route  jusqu'en  Piémont,  et  qu'elle  était  incertaine 
elle-même  en  partant  si  elle  ne  s'ariéterait  pas  en  Savoie;  (pie  si  je  vou- 
lais elle  écrirait  pour  en  avoir  des  nouvelles,  et  que  le  meilleur  parti  (|ue 
j'eusse  à  prendre  était  de  les  attendre  à  Lvon.  J'acceptai  l'offre;  mais  je 


no  l,ES  CONFESSIONS. 

n'osai  (lire  à  inadoimiisellc  chi  (lliàlclet  que  j'étais  pressé  de  la  réponse, 
l'I  (|iu'  ma  pclite  lioiirse  é[)iiisée  ne  nie  laissait  i)as  eu  état  tie  l'attendre 
longtemps,  lie  ipii  nie  retint  nClail  pas  (|u Clic  nreùl  mal  reeu  ;  au 
contraire,  elle  m'avait  l'ait  beaucoup  de  caresses,  et  me  traitait  sur 
un  pied  d'égalité  (pii  m'otait  le  courage  de  lui  laisser  voir  mon  état,  et 
de  descendre  du  rôle  de  bonne  compagnie  ù  celui  d'un  malheureux 
mendiant. 

Il  mi;  semble  de  voir  assez  clairement  la  suite  de  tout  ce  ([ue  j'ai 
marqué  dans  ce  livre.  Cependant  je  crois  me  rappeler,  dans  le  même 
intervalle,  un  autre  voyage  de  Lyon,  dont  je  ne  puis  marquer  la  place, 
et  où  je  me  trouvai  déjà  toil  ii  l'étroit.  Une  petite  anecdote  assez  dillicile  à 
dire  ne  me  piM'mettra  jamais  de  l'oubTuM-.  J'étais  un  soir  assis  en  IJellecour 
ajiiès  un  trés-miiice  souper,  rèvaulaux  moyens  de  me  tirerd'alïaire,(juanil 
un  homme  cnbonnetvints'asseoiràcôtédemoi.  Cet  hommeavait  lair  d'un 
de  ces  ouvriers  en  soie  qu'on  appelle,  à  Lyon,  des  taffelatiers.  Il  m'adresse 
la  paroh;  ;  je  lui  réponds.  A  peine  avions-nous  causé  un  quart  d'heure, 
(jU(;,  toujours  avec  le  même  sang-lVoid  et  sans  changer  de  ton,  il  me 
propose  de  nous  amuser  de  compagnie.. l'attendais  qu'il  m'expliquât  quel 
était  cet  amusement;  mais  sans  rien  ajouter,  il  se  mit  en  devoir  de  m'en 
donner  l'exemple.  Nous  nous  louchions  presque,  et  la  nuit  n'était  pas 
assez  obscure  pour  m'empêcher  de  voir  à  quel  exercice  il  se  préparait.  11 
n'en  voulait  pointa  ma  personne;  du  moins  rien  ne  m'annonçait  cette 
intention,  et  le  lieu  ne  l'eût  pas  favorisée  :  il  ne  voulait  exactement, 
comme  il  me  l'avait  dit,  que  s'amuser  et  que  je  m'amusasse,  chacun 
pour  son  compte;  et  cela  lui  paraissait  si  simple,  qu'il  n'avait  pas  même 
supposé  qu'il  ne  me  le  parût  pas  comme  à  lui.  .le  fus  si  effrayé  de  cette 
impudence,  que,  sans  lui  répondre,  je  me  levai  précipitamment  et  me 
mis  à  fuir  à  toutes  jambes,  croyant  avoir  ce  misérable  à  mes  trousses. 
.l'étais  si  troublé,  qu'au  lieu  de  gagner  mon  logis  par  la  rue  Saint-Domi- 
nique, je  courus  du  côté  du  quai,  et  ne  m'arrêtai  qu'au  delà  du  pont  de 
bois,  aussi  tremblant  (|ne  si  je  venais  de  commettre  un  crime.  J'étais  sujet 
au  même  vice  :  ce  souvenir  m'en  guérit  pour  longtemps. 

A  ce  voyage-ci  j'eus  une  aventure  à  peu  près  du  même  genre,  mais 
qui  me  mit  en  j)lus  grand  danger.  Sentant  mes  espèces  tirer  à  leur  fin, 
j'en  ménageais  le  chétif  reste.  Je  prenais  moins  souvent  des  repas  à  mon 
auberge,  et  bientôt  je  n'en  pris  |)lus  du  tout,  pouvant  poui- cinq  ou  six 
sous,  cà  la  taverne,  me  rassasier  tout  aussi  bien  que  je  faisais  là  ])our  mes 
vingt-cin(|.  N'y  mangeant  plus,  je  ne  savais  comment  y  aller  coucher  , 
non  que  j'y  dusse  grand'chose,  mais  j'avais  honte  d'occuper  une  cham- 
bre sans  rien  faire  gagner  à  mon  hôtesse.  La  saison  était  belle.  In  soir 
qu'il  faisait  fort  chaud,  je  me  déterminai  à  jiasser  la  nuit  dans  la  place; 
et  déjà  je  m'étais  établi  sur  un  banc,  qnaïul  un  abbé  qui  passait,  me 
voyant  ainsi  couché,  s'approcha,  et  me  demanda  si  je  n'avais  |)oint  de 


l'vuTii;  I,  I  iviu.  IV  ui 

ullo.  Je  lui  aMiiiai  iikhi  t'a>,  <(  il  iii  p.ii  iil  Iniiclu'.  Il  s'assit  a  côté  de  iimi, 
r(  nous  (  .iii>.iiiii'S.  Il  |iarl.iil  a^rt'aliii'iiu'iit  :  loiit  ci'  ijuil  iiir  ilil  iiic 
(Jolllia  (le  lui  la  iiiclllriiii' <i|iiiiiiiii  du  iiiniicic.  (Jiiaiiil  il  me  \il  lilcll  dis- 
|uisi-,  il  nu-  (lit  ({n'il  n'était  |ias  lopc  tnil  an  lai^c;  ijnil  n'aNail  i|n'nne 
seule  cliamlne,  mais  (|n'assnr('inenl  il  ne  me  laisseiail  pas  cinielier  ainsi 
dans  la  |ila(-e  ;  ((Mil  elail  tard  |iiiiii  liotoer  nn  ^ile,  et  ipiil  nriiliiait, 
pour  cette  nuit,  la  imiilie  de  son  lit.  J  aeceple  I  ollre,  es|)ei'ant  déjà  me 
faire  nn  unii  (|ni  pourrait  m'ètre  utile.  .Nous  allons.  Il  liât  le  Insil.  Sa 
cliamlire  me  painl  propre  dans  sa  |ietilcsse  :  il  m'en  lit  les  lionneiirs  fort 
poliiiiiiit.  Il  tira  d  nn  pot  de  verre  des  cerises  à  l'eaii-de-vie  ;  nous  en 
liianj;eàmes  cliacnn  deux,  ri  nous  liiiues  nous  ccun  lier. 

Cet  homme  avait  les  mêmes  -jonts  (|ne  mon  Juif  de  l'Iiospiee,  mais  il 
ne  les  manileslait  pas  si  lirnlalenuMit.  Soit  que,  sachant  ipieje  pouvais 
être  entendu,  il  craignit  de  me  forcer  à  me  délendre,  soit  (|u"en  ell'et  il 
fùl  moins  conliriné  ilans  ses  |)rcjels,  il  ndsail  m'en  proposer  oiiverte- 
lement  l'eNécntion.  et  cherchait  à  m'emonvoir  sans  m"im|niiter.  IMiis 
instruit  que  la  première  l'ois,  je  compris  hienlôt  son  dessein,  et  j  en  Iré- 
luis.  .Ne  sachant  ni  dans  (|uelle  maison  ni  entre  les  mains  de  qui  j'é- 
lais,  je  craignis,  en  faisant  du  luiiit,  de  le  payer  de  ma  vie.  Je  lei— 
<;nis  d'ignorer  ce(|n'il  me  voulait;  mais,  paraissant  tres-importune  de  ses 
caresses  et  très-décidé  à  n'en  |)as  endurer  le  pro;;rès,  je  lis  si  hien  ([u  il 
fut  ohligé  de  se  contenir.  .Mors  je  lut  parlai  avec  toute  la  douceur  et 
toute  la  fermeté  dont  j'étais  capable  ;  et,  sans  paraître  rien  soupçonner, 
je  m'excusai  de  rinquiétude  que  je  lui  avais  montrée  sur  mon  ancienne 
aventure,  que  j'affectai  de  lui  conter  en  termes  si  pleins  de  dé^oùl  et 
d'horreur,  que  je  lui  lis,  je  crois,  mal  au  caiir  a  lui-même,  et  i|u  il  re- 
nonça tout  à  fait  à  son  sale  dessein.  Nous  passâmes  tranquillement  le 
reste  de  la  nuit  :  il  me  dit  même  heaucoup  di^  dioses  très-honnes,  Irès- 
sensécs;  el  ce  n'était  assiireuniit  pas  un  homme  sans  mérite,  (juoique 
ce  fùl  un  grand  vilain. 

Le  njatin,  monsieur  l'ahhé,  qui  ne  voulait  pas  avoir  l'air  mécontent, 
parla  de  déjeuner,  et  ])ria  une  des  lilles  de  son  hôtesse,  qui  était  jolie, 
d'en  faire  ajq>oiter.  Klle  lui  dit  qu'elle  n'avait  pas  le  teni|is.  Il  s'adressa 
à  sa  sœur,  qui  ne  daigna  pas  lui  répondre.  .Nous  attendions  toujours; 
point  de  déjeuner.  Enlin  nous  passâmes  dans  la  chanihre  de  ces  demoi- 
selles. Elles  reçurent  monsieur  l'ahhé  d'un  air  très-peu  caressant.  J'eus 
encore  moins  à  me  louer  de  leur  accueil.  L'aînée,  en  se  retournant, 
m'appuva  son  talon  pointu  sur  le  hoiit  du  pied,  où  un  coi-  ioii  doulou- 
reux m'avait  forcé  de  couper  mon  soulier;  l'autre  vint  ôter  hrusqne- 
nienl  de  derrière  moi  une  chaise  sur  laquelle  j'étais  prêt  à  m'asseoii'; 
leur  mire,  en  jetant  de  l'eau  par  la  fenêtre,  m'en  aspergea  le  visage; 
on  (|inMque  place  que  je  me  misse,  on  m'en  faisait  ôter  pour  y  chercher 
queh]ne  chose;  je   n'avais  été  de   ma  vie   a  pareille   fêle.  Je  voyais  dans 


I  ■ri  l.KS   COMMISSIONS. 

Ii'iirs  if^aiils  iiisiillunls  (.'l  iiio(|iieiirs  iiiic  liii'L'ur  caclicc  à  liKjiicllc  j'a- 
\aisla  sliij)iilité  de  m-  rien  loiiiproiidrc.  Khalii,  stiipt'lait,  prêt  à  Icscroict! 
loiilfs  j)()ssédc('S,  je  loiniiiciK^ais  loiil  de  limi  à  nrcnVaycr,  (|iiaii(l  ral)l)é, 
(|iii  ne  taisait  S('iiil)lanl  de  voir  ni  d'ciitciidrc,  jiij;('aiit  l)i('ii  ([ii'il  n'y 
avait  [xiiiit  de  déjeuner  a  espérer,  prit  le  parti  de  sortir,  et  je  me  hâtai 
lie  le  suivre,  fort  content  d'éehap|)(!r  à  ees  trois  furies.  En  niaieliant,  il 
me  piiipdsa  daller  déjeuner  au  eaié.  On(ii<|Me  j'eusse  j^randiaiin ,  je 
n'aeeeplai  point  eette  oi'l're,  sur  lacpu  lie  il  n'insista  pas  lieaueoup  non 
plus,  et  nous  nous  séparâmes  au  trois  ou  quatrième  eoin  de  rue;  moi, 
clianné  île  perdre  de  \U(!  Imit  ce  (|ui  appartenait  â  celte  maudite  mai- 
son ;  et,  lui  iorl  aise,  à  ce  que  je  crois,  de  m'en  avoir  assez  éloigné  pour 
([u'elle  ne  me  lût  ])as  aisée  à  reconnaître,  (lommc  à  Paris,  ni  dans  au- 
cune antre  ville,  jamais  rien  ne  m'est  arrivé  de  semhialde  â  ces  deux 
a\enliires,  il  m'en  est  reste  une  impression  peu  avantageuse  an  peuple 
lie  Lyon,  et  j  ai  toujours  regardé  cette  vill<'  comme  celle  d(>  l'Europe  oii 
règne  la  plus  alTreuse  corru|)tion. 

I.e  S(niviMiir  des  exlrémilés  où  j'y  fus  réduit  ne  conlriluK^  |)as  non  plus 
â  m'en  ra|qieler  agréablement  la  mémoire.  Si  j'avais  été  fait  comme  un 
autre,  (pie  j'eusse  eu  le  talent  d'emprunter  et  de  m'endetter  dans  mon 
caliaret,  je  me  serais  aisément  tiré  d'affaire  :  mais  c'est  â  quoi  mon  in- 
ai>titnde  égalait  ma  répugnance;  et,  pour  imaginer  à  quel  point  vont 
l'une  et  l'autre,  il  suftil  de  savoir  qu'après  avoir  passé  presque  toute 
ma  vie  dans  le  mal-èlre,  et  souvent  prêt  à  manquer  de  pain,  il  ne 
m'est  jamais  arrivé  une  seule  fois  de  me  faire  demander  de  l'argent 
par  un  créancier  sans  lui  en  donner  â  l'instant  même.  Je  n'ai  jamais 
su  faire  de  detti.'s  criardes,  et  j'ai  toujours  mieux  aimé  souffrir  que  de- 
voir. 

C'était  souffrir  assurément  (jue  d'être  réduit  â  passer  la  nuit  dans  la 
rue,  et  c'est  ce  qui  m'est  arrivé  plusieurs  fois  à  Lyon.  J'aimais  mieux 
employer  ([uehjues  sous  qui  me  restaient  â  payer  mon  pain  que  mon 
gîte,  parce  qu'après  tout  je  risipiais  moins  de  mourir  de  sonuneil  que 
de  faim,  (^e  (piil  y  a  d'i'tonuant,  c'est  que,  dans  ce  cruel  état,  je  n'étais 
ni  iu(|iiiet  ni  triste.  Je  n'avais  pas  le  moindre  souci  sur  l'avenir,  et  j'at- 
tendais les  iép(mses  ([ue  devait  recevoir  mademoiselle  du  Cliâtelet,  cou- 
chant â  la  helle  étoile,  et  dormant  étendu  par  terre  ou  sur  un  hanc,  aussi 
tran(iuillement  <pie  sur  un  lit  de  roses.  Je  me  souviens  même  d'avoir 
passé  uni',  nuit  ih  licieuse  hors  de  la  ville,  ilans  nu  chemin  qui  côtoyait  le 
ilhône  ou  la  Saône,  car  je  ne  me  rappelle  pas  le(|uel  des  deux.  Des  jar- 
dins éh^vés  eu  terrasse  bordaient  le  chemin  du  côté  oj)posé.  Il  avait  lait  très- 
chaud  ce  jiiur-la;  la  soirée  était  charmante;  la  rosée  humectait  l'herbe 
lietrie  ;  point  de  vent,  une  nuit  tranquille  ;  l'air  était  frais  sans  être  froid  ; 
le  soleil,  après  son  cnnehei',  a\ail  laissé  dans  le  ciel  des  vapeurs  rouges 
dont  la  réllexion  rendait  l'eau  couleur  de  rose;  les  arbres  des  terrasses 


l'Ai;  III    I     I  n  m    iv 


ii:> 


clainit  cliniycs  de  rtisM^iixils  ipii  ^<'  ri'|iiiiiilairiil  de  I  un  :i  l'unln-.  Ji-  mr 
iiroinciKiis  (Inns  une  miiIi- iliAlitsi',  li\raiil  mes  sens  i-l  umii  ciiMira  l.i 
j<iiii>saii«'i'  (le  iiiiiU'cla,  et  s<iii|iiraii(  sriilcinciil  un  |icii  <lii  ri-;;i'rl  «l'en  juiiu' 
si'iil.  Alisorlii-  tiaii-  ma  (loiicc  ri'-M-iii-,  je  |ii'ii|iin^i-ai  lurt  avaiil  ilans  la 
nuit  ma  itromcnadi-,  sans  m  a|>('i'(-('\iiir  i|in'  j  riais  las.  Je  m'en  a|ici\'ns 
tMilin.  Jf  me  lunu'liai  xoliiiihicnscmcnl  sur  la  lalilclli'  d  une  es|>rrc 
di>  niclii*  un  dt>  lanssr  |t()i'li'  ('iiiimci'i'  dans  un  mnr  de  (errasse  ;  le  riel 
de  nmn  lit  elail  Inrine  |iai°  les  lèles  des  arlnes  ;  un  rnss-i^nol  était  |ir4'eise- 
ineiit  an  ili-ssus  de  moi  :  je  m  eiidniinis  a  son  eliaiit;  ni<ni  smnuieil  lut 
«l(in\,  nnm    n  \eil   le  lui  da\anla|;e.    Il   était  i^raud    jour  :  mes   \eu\,   eu 


.o"  ■»  '  •:, — V. 


s'oiiManl,  \iicnt  l'eau,  la  \erdnre,  un  paysa<;c  admirnlilo.  .le  nie  levai, 
me  secouai  :  la  liiin  me  prit;  je  m'acheMiinai  fjaieincut  vers  la  ville,  ré- 
solu do  mettre  a  un  hmi  dejeiinci'  deu\  j>i('et's  de  six  idancs  i|ui  me  res- 
laicnl  eiRoro.  J'étais  do  si  lionne  liumeui-,i|ue  j'allais  eliaul.inl  toul  le  Ion;; 
du  cliemin;  ot  je  me  souviens  môme  (pie  je  eliaiilais  niio  oanlale  do  Ba- 
tislin,  inlilnléc/ps  UainsdeTliomenj,  <|uejo  savais  par  ciriir.  (Jnohéui  soit 
le  lion  Hatistin  et  sa  lionne  lantate.  tpii  m'a  valu  un  iiioillour  <léjeunoi 
(|ue  eeini  sur  lequel  je  complais,  et  un  diner  Ineii  meilli'iir  eiieore.  sur 
lo(|nel  je  n'avais  point  eonipte  du  tout  !  Dans  mon  incilleur  train  d'allei- 
el  de  olianter,   jenlends  (|uel(|M"iiii  diii  iere  moi  :  je  me  lelonrue;  je  vois 


Ht  l,i:s   CONFESSIONS. 

iiii  .iiitoniii'  (|iii  me  suivait,  et  (|iii  paraissail  m'rcoiilcr  avec  plaisir.  Il 
iiiacc'oslo,  nio  saino,  iiit'  (Icniaïulc  si  je  sais  la  niiisiqtio.  Je  réponds  Un 
ficii,  pour  fairo  piilcndre  hoaucoiip.  Il  (niiliiiiic  à  me  qiioslionncr  :  je  lui 
coule  une  pai  lie  de  mon  liistoii'e.  Il  me  demande  si  je  n'ai  jamais  co- 
pi<''  de  la  miisicine.  Snnxenl.  Ini  dis-je.  Kl  ecda  étail  vrai,  ma  meilleure 
manièfe  de  I  a|ipreiidre  élail  dCn  eo|)ier.  Kli  bien!  lue  dit-il,  venez  avec 
moi;  |e  jionrrai  vous  oe(ii|i('r  (|iiel(|iies  jours,  durant  lesquels  rien  ne 
vous  manquera,  pourvu  que  vous  consentit;/  à  ne  pas  sortir  de  la  cliam- 
hre.  .l'acquiesçai  très-volontiers,  et  je  le  suivis. 

(]el  anionin  s'appelait  M.  IloliclHUi  ;  il  aimait  la  mnsi(jue,  il  la  savait,  et 
clianlail  dans  de  petits  eoneerts  (|u'il  taisait  avec  ses  amis.  11  n'y  avait  rien 
là  (|ue  dinniieeut  et  d'iionnète;  mais  ce  goût  dégénérait  prohaMement 
en  fureur,  dont  il  était  obligé  de  cacher  une  partie.  Il  me  conduisit  dans 
une  jx'tite  diamhre  que  j'occupai,  et  oii  je  trouvai  beaucoup  de  musique 
(|u"il  avait  copiée.  Il  m'en  donna  d'autre  à  copier,  parliculièrement  la 
cantate  (jue  j'avais  cbantée,  et  ([u'il  devait  chanter  lui-nuuiie  dans  quel- 
ques jours.  Jeu  deuu'urai  là  liois  ou  quatre  à  copier  tout  le  tcm|)S  où  je 
ne  mangeais  pas,  car  de  ma  vie  j(;  ne  fus  si  affamé  ni  mieux  nourri.  Il 
apportait  mes  repas  lui-mènui  de  leur  cuisine;  et  il  fallait  qu'elle  fut 
bonne,  si  leur  ordinaire  valait  le  mien.  De  mes  jcuiis  je  n'eus  tant  de 
|)laisir  a  manger;  et  il  faut  avouer  aussi  que  ces  lippées  me  venaient 
fort  à  propos,  car  j'étais  sec  comme  du  bois.  Je  travaillais  presque  d'aussi 
bon  cœur  que  je  mangeais,  et  ce  n'est  pas  peu  dire.  Il  est  vrai  que  ji; 
n'étais  pas  aussi  correct  qiu^  diligent.  Quelques  jours  après,  M.  Holiehon, 
<|ue  je  renecmtrai  dans  la  rue,  m"ap[iLit  (pie  mes  parties  avaient  reiulu 
la  musique  iiu^xécutable,  tant  elles  s'étaient  trouvées  pleines  d'omissions, 
de  duplications  et  de  transpositions.  Il  faut  avouer  que  jai  choisi  là  dans 
la  suite  le  métier  du  monde  anqu(d  j'étais  le  moins  propre  :  non  que 
ma  note  lu'  fût  belle  et  que  je  ne  co|)iasse  fort  nettement;  mais  l'ennui 
d'un  long  tr.ivail  me  donne  des  distractions  si  grandes,  que  je  passe  plus 
de  temps  à  gratter  qu'à  noter,  et  que  si  je  n'apporte  la  plus  grande  at- 
tention à  collationner  mes  parties,  elles  font  toujours  manquer  l'exécu- 
tion. Je  (is  donc  très-mal  en  voulant  bien  faire,  et,  pour  aller  vile,  j'al- 
lais tout  de  travers.  Cela  n'empêcha  pas  M.  Uoliehon  de  iTie  bien  traiter 
jus(pi'à  la  lin,  t'I  de  me  donner  encoi'i^  en  sortant  un  écu  (|ue  ji;  ne  mé- 
ritais guère,  et  (|ui  me  remit  tout  à  fait  en  pied;  car  peu  de  jours  après 
je  reçus  des  nouvelles  de  maman,  (|ni  était  à  Cdiambéri,  el  de  l'argent 
pour  l'aller  joindre,  ce  que  je  lis  avec  ti'ansport.  I)e|)uis  lors,  mes  fi- 
nances ont  souvent  été  f(ut  courtes,  mais  jamais  assez  pour  ètn;  obligé 
déjeuner.  Je  marque  cette  époijue  avec  un  cœur  sensible  aux  soins  d(! 


*  ]a'S  antoïiins  rlaifiil   une    coiiiMiiiiiaiile  de  iiioiiifs   SfCnlanst's  cl    4{iii    |inilaii-iil    la  iroi\    di- 
Malle  pour  a\(Mr  aiilri'foi':  donni'  iiiir  parlir  de  li-iirs  liii-ns  à  <-el  oi'<lro. 


l'MU  II    I.  I  i\  lii    i\  iir. 

I.i    l'i'iiMili'iit't'.    (i  l'-l   la  ilcniii  rc  lois  dr   ma  \n-  i|iii- j'ai   <riili  la  inisri'c 
cl  la  iaiiii. 

Je  restai  a  i.xiii  sc|it  ou  liiiil  jours  i-ucorc  |ioni'  allfutln-  les  coiiiiiiis- 
sioiis  dont  iiiaiiiaii  a\ait  iliai^i-  inattcinoisclic  du  (iliàtcicl,  i|iie  je  visilu- 
raiil  ce  tciii|is-là  plus  assidùincrit  i|n'an|iai-a\anl,  avant  le  plaisir  dr  par- 
U'V  a\<c  cllo  di-  son  aniir,  l't  n"t  tant  plus  disliail  par  ces  cruels  retours 
sur  ma  situation  (|ui  nu>  lorvaicnt  de  la  caclicr.  Madenuiisellc  du  (iliàte- 
Ict  n'était  ni  jeune  ni  jolie,  mais  elle  ne  inan(|uait  pas  de  ^ràce;  elle 
était  liante  cl  ramilicrc,  et  sou  esprit  donnait  du  prix  à  cette  l'amiliarité. 
Klle  avait  ce  ^'oùt  de  morale  oliservalriee  (|ui  porte  a  étudier  les  hommes; 
et  c'est  d'elle,  en  j)reniière  origine,  que  ce  même  goût  m'est  venu.  Elle 
aimait  les  romans  de  le  Sage,  et  particnlièrcnienl  (îil  Itlas  :  elle  m'en 
parla,  me  le  prêta  ;  je  le  lus  avec  plaisir;  mais  je  n'étais  |)as  mùr  encore 
pour  Ci'S  sortes  de  lectures  :  il  nu;  lallait  îles  romans  à  grands  sentiments. 
Je  passais  ainsi  mon  temps  à  la  grille  de  mademoiselle  du  C.liàtelet  avec 
autant  de  plaisir  (|ue  de  profit;  et  il  est  certain  que  les  entretiens  inté- 
ressants et  s<Miscs  d'une  Icmnie  de  mérite  sont  plus  pro|)res  à  former  un 
jeune  homme  (|ue  toute  la  pcdantes(|ui'  |)hiiosophie  des  livres.  Je  (is 
connaissance  aux  (ihasoltes  avec  d'autres  pensionnaires  et  de  leurs  amies, 
entre  antres  avec  une  jeune  personne  de  quatorze  ans,  appelée  made- 
moiselle Serre,  à  laquelle  je  ne  lis  pas  alors  nue  grande  attention,  mais 
dont  je  me  passionnai  huit  ou  neul'  ans  après,  et  avec  rais()n,  car  c'était 
une  charmante  iille. 

Occupé  de  l'attente  de  revoir  liienlôt  ma  honne  maman,  je  fis  un  peu  de 
Irove  à  mes  chimères,  et  le  honheur  réel  qui  m'attendait  me  dispensa 
d'en  chercher  dans  mes  visions.  Non-seulement  je  la  retrouvais,  mais  je 
retrouvais  près  d'elle  et  par  elle  un  état  agréahie;  car  elle  marquait  m'a- 
voir  trouvé  une  occupation  qu'elle  espérait  qui  me  conviendrait,  et  qui 
ne  m'eloignerail  pas  d'elle.  Je  m'épuisais  en  conjectures  pour  deviner 
quelle  pouvait  être  celle  occupation  ,  et  il  aurait  iallu  deviner  eu  effet 
|)our  rencontrer  juste.  J'avais  suffisaniment  d'argent  pour  faire  com- 
modément la  route.  Mademoiselle  du  riiàtelel  voulait  (jue  jo  prisse  un 
cheval  :  je  n'y  pus  consentir,  et  j'eus  raison;  j'aurais  perdu  le  jjlai- 
sir  du  dernier  voyage  pédestre  que  j'ai  fait  en  ma  vie;  car  je  ne  peux 
donner  ce  nom  aux  excursions  que  je  faisais  souvent  à  mon  voisinage 
tandis  que  je  demeurais  à  Motiers. 

Lest  nue  chose  hien  singulière  (|ue  mon  imagination  ne  se  monte  ja- 
mais plus  agréahlenient  que  quand  iimui  état  est  le  moins  agréahie,  cl 
(|n'au  contraire  elle  est  moins  riante  h)rsque  tout  rit  anliuir  de  moi.  Ma 
mauvaise  tète  ne  peut  s'assujettiraux  choses.  Klle  ne  saurait  emhellir,  elle 
veut  tréer.  Les  (dqets  réels  s'y  peignent  tout  an  plus  tels  qu'ils  sont  ;  elle 
ne  sait  parer  que  les  ohjets  imaginaires.  Si  je  veux  peindre  le  printemps, 
il  faut  que  je  suis  en  hiver;  si  je  veux  décrire    un   Immu  pavsage,  il  fanl 

l'J 


14fi  LES   CONFESSIONS. 

(jiie  jf  sois  (lajis  ck-s  iiuirs;  cl  j'ai  dit  cent  l'ois  que  si  jamais  j'étais  mis  ;'i 
la  liaslillc,  j'y  i'(M'ais  le  tahicaii  de  la  liberté.  Je  ne  voyais  en  parlant  de 
l.\on  (|u"nn  avenir  ayiéal>le  :  j  étais  aussi  eonlent.  cl  ja\ais  tout  lien 
de  l'èlie,  »|ue  je  l'étais  peu  (juand  je  partis  de  i'aris.  Cependant  je  n'eus 
point,  durant  ee  voyage,  ces  rêveries  délicieuses  qui  m'avaient  suivi  dans 
l'autre.  J'avais  le  cœur  serein,  mais  c'était  tout.  Je  me  rapprocliais  avec 
allendrisstinent  de  l'excellente  amie  que  j'allais  revoir.  Je  goûtais  d'a- 
vance, mais  sans  ivresse,  le  plaisir  de  vivre  auprès  d'elle  :  je  m'y  étais 
toujours  attendu  ;  c'était  comme  s'il  ne  m'était  rien  arrivé  de  nouveau. 
Je  m'in([uiélais  de  ce  que  j'allais  faire,  comme  si  cela  eût  été  fort  in- 
(|uiétant.  Mes  idées  étaient  paisibles  et  douces,  non  célestes  et  ravis- 
santes. Les  objets  fra]ipaient  ma  vue;  je  donnais  de  l'attention  aux  paysa- 
ges; je  remarquais  les  arbres,  les  maisons,  les  ruisseaux;  je  délibérais 
aux  croisées  des  chemins;  j'avais  peur  de  nie  perdre,  et  je  ne  me  perdais 
point.  En  un  mol,  je  n'étais  plus  dans  l'empyrée,  j'étais  tantôt  oii  j'é- 
tais, tantôt  où  j'allais,  jamais  plus  loin. 

Je  suis  en  raccuitant  mes  voyages  comme  j'étais  en  les  faisant  :  je  ne 
saurais  arriver.  I.e  cœur  me  battait  de  joie  en  approchant  de  ma  chère 
maman,  et  je  n'en  allais  pas  plus  vite.  J'aime  h  marcher  à  mon  aise,  et 
m'arrèter  quand  il  me  |)laît.  La  vie  ambulante  est  celle  qu'il  me  faut. 
Faire  route  à  pied  par  un  beau  temps,  dans  un  beau  pays,  sans  être  pressé, 
et  avoir  pour  terme  de  ma  course  un  objet  agréable,  voilà  de  toutes  les 
manières  de  vivre  celle  qui  est  le  plus  de  mon  goût.  Au  reste,  on  sait 
déjà  ce  que  j'entends  par  un  beau  pays.  Jamais  pays  de  plaine,  quel- 
que beau  qu'il  fût,  ne  parut  tel  à  mes  yeux.  Il  me  faut  des  torrents,  des 
rochers,  des  sapins,  des  bois  noirs,  des  montagnes,  des  chemins  rabo- 
teux à  monter  et  à  descendre,  des  précipices  à  mes  côtés,  qui  me  fassent 
bien  peur.  J'eus  ce  plaisir,  et  je  le  goûtai  dans  tout  son  charme,  en  ap- 
prochant de  Cbambéri.  Non  loin  d'une  montagne  coupée  qu'on  appelle 
le  Pas  de  l'Echelle,  au-dessous  du  grand  chemin  taillé  dans  le  roc,  à 
l'endroit  ai>pelé  (".bailles,  court  et  bouillonne  dans  des  gouffres  affreux 
une  petile  rivière  qui  paraît  avoir  mis  à  les  creuser  des  milliers  de  siè- 
cles. On  a  bordé  le  cliemin  d'un  parapet,  j)onr  prévenir  les  malheurs  : 
ceha  faisait  que  je  pouvais  contempler  au  fond,  et  gagner  des  vertiges 
tout  à  mon  aise;  car  ce  qu'il  y  a  de  plaisant  dans  mon  goût  pour  les 
lieux  escarpés,  est  (piils  nu^  font  tourner  la  tèlc;  et  j'aime  beaucoup  ce 
tournoiement,  pourvu  que  je  sois  en  sûreté.  IJien  appuyé  sur  le  parapet, 
j'avançais  le  nez,  et  je  restais  là  des  heures  entières,  entrevoyant  de 
temps  en  temps  cette  écume  et  cette  eau  bleue  dont  j'entendais  le  nuigis- 
sement  à  travers  les  cris  des  corbeaux  et  des  oiseaux  de  proie  qui  volaient 
de  roche  en  roche,  et  de  broussailles  en  broussailles,  à  cent  toises  au- 
dessous  de  moi.  Dans  les  endroits  où  la  pente  était  assez  unie  et  la  brous- 
saille  assez  claire  pour  laisser  passer  des  cailloux,  j'en  allais  chercher 


l'Ait  I  II     I      I  l\  Itl     l\  M7 

ail  lt>m  il'aiis>i  ^ros  (|iir  jr  les  |i()ii\iiis  itiiiicr,  jr  les  iM^scinlilais  mit  I<' 
|iara|i(>l  en  pilf  ;  puis  ,  les  laniaiil  I  nii  a|iiis  l'aiilir,  je  nu-  ililti  iais  a 
li'S  Miir  riiiilcr,  liniidir  cl  Mticr  m  iiiillr  celais,  avaiil  i|iic  (l'allciiiilrc 
II-  l'iiiul  lin   |iicci|iiii'. 

l'ilis  |>|-cs  (le  C.liailllicri,  j'eus  un  speelaile  sciiililalile  en  >.ru^  cnii- 
liaire.  I.e  cliemin  passe  au  |ticil  «le  la  plus  lielle  caM-ade  i|iie  je  \is  île 
mes  juins.  La  iiiiiiila^nc  est  lelleincnl  csearpcr,  i|iie  l'caii  se  ilclailii- 
lU'l,  el  toiiilie  en  artaile  assez  loin  pour  i|ii°oii  |uiisse  passir  enlre  la  cas- 
cailo  el  la  loilie,  (|iiel(|ncr(iis  sans  èlie  inonille  ;  mais  si  l'on  ne  preml 
Itien  ses  mesures,  nu   v  esl  ai^cnu'iil   Inniipc,  iinniiic  je   le  lus;  car,  a 


cause  de  l'exlrèiiie  liautiiir,  l'eaii  se  divise  cl  lomhc  eu  poussit-re  ;  el 
lorsiju'on  s'approche  un  peu  liop  de  ce  iinaj^i',  sans  s  apercevoir  d  abord 
qu'on  se  inonille.  a  1  inslanl  on  esl  loiil  trcui|)é. 

J'arrive  enlin  ;  je  la  revois.  Klle  n'elail  pas  seule.  Monsieur  liulendaul 
jîéncral  élail  chez  elle  au  moineul  (jue  j'enlrai.  Sans  me  parler  elle  me 
prend  la  niaiu  et  ine  présenle  à  lui  avec  celle  grâce  qui  lui  ouvrait  loiis 
les  creurs  :  Le  voilà,  monsieur,  ce  pauvre  jeune  liomini';  dai|;uez  le  pro- 
léger  aussi  longlemps  (ju'il  le  mérilera,  je  ne  suis  plus  eu  peine  de  lui 
pour  le  resle  de  sa  vie.  Puis  m'alressanl  la  parole  :  Mou  eufani,  me  dit- 
elle,  vous  apparlenez  au  roi;  remerciez  monsieur  rinlendaul,  ipii  vnns 
donne  du  pain,  .rouvrais  de  grands  veux  sans  rien  dire,  sans  savoir  trop 
qu'imaginer  :  il  s'en  l'allul  peu  que  rauiliilion   naissaulc  ne  me   loiirnàl 


lis  LES  <;oM  r.ssioNs. 

I.i  t("t(\  l'I  (|iic  je  lie  fisse  déjà  1(>  pelit  inlendanl.  Ma  loiliino  se  trouva 
moins  idillaiili'  i[iu)  sur  <e  (ici)iil  je  ne  l'avais  iniaf^inée  ;  mais  qnant  h 
présent  c'était  assez  pour  vivic,  (M  |i(iiii-  moi  c'était  i)eanconp.  Voici  de 
quoi  il  s'agissait. 

I.o  roi  Victoi-Amédée,  jui;('aiit,  par  le  sort  des  guerres  précédentes  et 
par  la  position  de  l'ancien  patrimoine  de  ses  pi-res,  qu'il  lui  échapperait 
([nel(|Ui'  jour,  ne  cherchait  qu'à  l'épuiser.  Il  y  avait  peu  d'années  qu'ayant 
résolu  d'en  mettre  la  noblesse  à  la  taille,  il  avait  ordonné  un  cadastre 
général  de  tout  le  pays,  afin  que,  rendant  l'imposition  réelle,  on  pût  la 
répartir  avec  plus  d'équité.  Ce  travail,  commencé  sous  le  père,  fut 
achevé  sous  le  fils'.  Deux  ou  trois  cents  hommes,  tant  arpenteurs  qu'on 
appelait  gé'omètres,  ((u'écrivains  qu'on  appelait  secrétaires,  furent  em- 
l)loyés  à  cet  ouvrage,  et  c'était  parmi  ces  derniers  que  maman  m'avait 
l'ait  inscrire.  Le  poste,  sans  être  fort  lucratif,  donnait  de  quoi  vivre  au 
large  dans  ce  pays-là.  I,e  mal  é'Iail  (|ue  cet  emploi  n'était  qu'à  temps, 
mais  il  mettait  en  état  de  clierelier  et  d'attendre,  et  c'était  \)av  |)ré\ovance 
([u'elle  lâchait  de  m'ohtenir  de  l'intendant  une  ])roteetion  jKuticulière, 
pour  |iouvoir  passer  à  quelque  emploi  plus  solide  tpiand  le  temps  de 
celui-là  serait  fini. 

J'enti'ai  en  fonction  peu  de  jours  après  mon  arrivée.  11  n'y  avait  à  ce 
travail  rien  de  diflicile,  et  je  fus  hientôt  au  fait.  C'est  ainsi  qu'après 
quatre  ou  cw^i  ans  de  courses,  de  folies  et  de  souffrances  depuis  ma  sor- 
tie de  Genève,  je  commençai  pour  la  première  fois  de  gagner  nuin  pain 
avec  honneur. 

Ces  longs  détails  de  ma  première  jeunesse  auront  [)arn  liien  [inérils, 
et  j'en  suis  fâché  :  quoique  né  homme  à  certains  égards,  j'ai  été  long- 
temps (Mifant,  et  je  le  suis  encore  à  beaucoup  d'autres.  Je  n'ai  pas  pro- 
mis d'offrir  du  public  un  grand  personnage  :  j'ai  promis  de  me  peindre 
tel  que  je  suis  ;  et  pour  me  connaître  dans  mon  âge  avancé,  il  faut 
m'avoir  bien  connu  dans  ma  jeunesse.  Comme  en  général  les  objets  font 
moins  (rim[)ression  sur  moi  que  leurs  souvenirs,  et  que  toutes  mes 
idées  sont  en  images,  les  premiers  traits  qui  se  sont  gravés  dans  ma 
tète  y  sont  demeurés,  et  ceux  qui  s'y  sont  empreints  dans  la  suite  se 
sont  plutôt  combinés  avec  eux  qu'ils  ne  les  ont  effacés.  Il  y  a  une  certaine 
succession  d'affections  et  d'idées  qui  modifient  celles  qui  les  suivent,  et 
(|u'il  faut  connaître  pour  en  bien  juger.  Je  m'a{)pli(pie  à  bien  dévelop- 
|ii  1  parlnut  les  premières  causes,  pour  faire  sentir  l'enchaînement  des 
effets.  Je  voudrais  pouvoir  en  quelque  façon  rendre  mon  âme  transpa- 
rente aux  yeux  du  lecteur;  et  pour  cela  je  cherche  à  la  lui  montrer  sous 
tons  les  points  de  vue,  à  r(''clairer  par  tous  les  jours,  à  faire  en  sorte  qu'il 

'  C'cslsoiis  le  fils,  (;iiarlcs-I'liiimamiel  lll,i|iic  lUmsscaii  fui  monuMilaïU'inenl  cniiiloyë.  Vicfor- 
.Viniklc'ell  a\nil  al)ill(|iir  la  l'oiiroimc  le  50  si'|ilcinl)rc  1750;  il  niniinil  le  51  mldhrc  1755, 


i-MU  II    I    I  i\  m    \.  IV) 

iw  s'>  h.'iss*'  |i;is  un  iiiiiini'iniiil  <|ii  il  n  ;i|iri  cium',  .iliii  i|ii'il  |>iiissc  jii^cr 
|i:ir  liii-iiit'inc  tlii  |ii'iii('i|i('  i|iii  les  iirnilinl. 

Si  je  mi'  cliar^iais  du  iisiillal  it  (|iic  jf  lui  disse.  Tel  r-i  tnim  «aiaf- 
li-l'i' ,  il  pourrait  ri'ciii'i',  miioii  i|iii'  je  le  lniiii|ii',  au  luniiis  i|uc  je  inr 
li'(iMi|i('  :  mais  eu  lui  ililailiaiit  avir  siin|ili('i(i-  lout  ic  (|ui  in'ol  airi\<'. 
Iiuit  ce  que  jai  lail,  tout  ii'  (|Ui'  j'ai  pcusc,  tiiul  ti-  i|ur  j'ai  siiili.  je  ne 
puis  r iiiiliiiri'  ni  ri'i'i'iir,  a  iiinins  i|iir  je  ne  li'  m'iiiIK'  ;  rucdii',  nii'iur  m 
le  viuiiaiil,  u'v  parviciidrais-jc  pas  aiséinrn(  de  ccKc  ra(,'uu.  ("rsl  à  lui 
d'assi'iiiidiT  CCS  iléniciils  ,  cl  di-  délriiniiu'i'  rt'lrc  ipi'ils  ciuiiposcnl  : 
If  rrsiillal  diiit  èlri'  sou  ciuvim^c;  ri  s'il  si;  trompe  alors,  liuile  l'i^i-reui- 
sera  de  son  l.iil.  Or  il  m'  siillil  p;i^  pinir  ccllr  lin  ijin'  mes  reeits  soient 
(idiles,  il  faut  aussi  (piils  soient  exaets.  (!e  n fsl  pas  à  moi  de  juf;<'r 
de  l'importanee  des  laits;  ji>  les  dois  tous  dire,  et  lui  laisseï'  le  soin  de 
rlioisir.  C'est  à  (pioi  je  me  suis  ap|di(pié  jus(|u"iei  dr  Imil  iiiini  t(uira^e, 
et  je  ne  me  relàclieiai  pas  ilaiis  la  suite.  Mais  les  souvenirs  de  i'àjiçemovin 
sont  toujours  moins  vils  <pie  ceux  de  la  première  jeunesse.  J'ai  etunnieneé 
par  tirer  de  ceux-ci  le  meilleur  parti  (|n'il  m'était  possilde.  Si  les  autres 
me  reviennent  avec  la  même  force,  des  lecteurs  impalienis  s'ennuieront 
peiil-èirc.  mais  iniu  |i'  iic  serai  pas  mécoiiliiil  île  iiinii  lra\ail.  .Ii'  ii  ai 
(pi  une  chose  a  ciaiiidie  dans  celle  cnircprise  :  ce  nCsl  pas  de  trop  dire 
ou  de  ilire  des  mensonj^es,  mais  c'est  de  ne  pas  tout  diie  cl  de  laiic  des 
vit!  lés. 


\A\  \\\:  ciNoriKMi; 

(  HM  —  IT.Ki. 

(a-  fut,  co  nie  semble,  en  1732  (|ue  j'arrivai  à  (diamlieri,  comme  je 
viens  de  le  dire,  et  que  je  commentai  d'être  employé  au  cadastie  pour  le 
service  du  roi.  J'avais  vinj^tans  passés,  près  de  vin^t  et  nn.  J'étais  assez 
formé  pour  mon  âge  du  côté  de  l'esprit;  mais  le  jugement  ne  l'était 
^'ui-re,  et  j  avais  ^'rand  besoin  des  mains  dans  Icscpudlcs  je  tombai  pour 
apprendre  à  me  conduire.  Car  (lucbjncs  années  d'expérience  n'avaient 
pu  me  guérir  encore  radicalement  de  mes  visions  romanesques;  et, 
malgré  tous  les  maux  que  j'avais  soufferts,  je  connaissais  aussi  peu  le 
monde  et  les  liommes  que  si  je  n'avais  pas  acheté  ces  instructions. 

Je  logeai  chez  moi,  c'est-à-dire  chez  maman;  mais  je  ne  rclroM\ai 
pas  ma  chambre  d'Annecy.  Plus  de  jardin,  plus  de  ruisseau,  plus  de 
paysage.  La  maison  qu'elle  occupait  était  sombre  cl  triste,  cl  in.i  (  liainlue 
était  la  plus  sombre  et  la  j)liis  Iriste  de  la  maison,  lu  mur  pnur  mic  un 


ir;(>  Li:s  c.om  t.ssions. 

cnl-dc-sac  pour  nn\  peu  d'air,  peu  do  jour,  peu  dCsimcc.  des  j^rillons, 
des  rats,  des  plaufhos  poiirii(>s;  tout  cela  ne  t'aisail  pas  une  plaisante 
lialiitalion.  Mais  jClais  eliez  elle,  auprès  d'elle  ;  sans  cesse  à  mon  bureau 
on  dans  sa  ciianilirc,  je  m  a])ereevais  peu  de  la  laideur  de  la  mienne  ;  je 
n'avais  ]>as  le  temps  d'y  rêver.  Il  |)araîtra  bizarre  (lu'elle  se  l'ùl  lixco  il 
(!liaml>éri  ((Uil  expri-s  pour  liai)iter  cette  vilaine;  maison  :  cela  même  fut 
nu  trait  d'Iialiileti'  de  sa  part  (|ue  je  ne  dois  pas  taire.  Idie  allait  à  Tuiin 
avec  répugnance»,  sentant  l>ien  (lu'après  des  révolutions  toutes  récentes 
et  dans  l'ai^italion  où  l'on  ('tait  encore  à  la  cour,  ce  n'était  j)as  le  mo- 
ment do  s'y  présenter.  Cependant  ses  affaires  demandaient  qu'elle  s'y 
nmntràl  :  elle  (  lais^uait  d'être  oubliée  ou  desservie;  elle  savait  surtout 
(|ue  le  comte  de  Saint-I.aurent.  intendant  j;(''neral  des  tinaiices,  ne  la  fa- 
vorisait pas.  Il  avait  à  (.liamberi  une  mais(Ui  vieille,  mal  bâtie,  et  dans 
une  si  vilaine  position  iiu'elle  restait  toujours  vide  :  elle  la  loua  et  s'y 
établit.  Cela  lui  réussit  mieux  qu'un  voyage  ;  sa  pension  ne  fut  point  sup- 
|)rimée,  et  depuis  lors  le  comte;  de  Saint-Laurent  fut  toujours  de  ses  amis. 
J'y  trouvai  son  nuMiage  à  peu  près  nionti'  comme  auparavant,  et  le 
fidèle  Clande  Anet  toujours  avec  elle.  C'e'tait,  comme  je  crois  l'avoir  dit, 
un  paysan  de  Monlru,  (|ui,  dans  son  enfance,  liorborisait  dans  le  Jura 
jtour  faire  du  tlié  de  Suisse,  et  qu'elle»  avait  piis  à  son  service  à  cause 
ele  ses  elreigues,  trouvant  comnmele  d'avoir  un  lu'rboriste  dans  son  la- 
epiais.  Il  se  passionna  si  bien  pour  léhuli'  eles  plantes,  e'I  edle  favorisa 
si  bien  son  gont,  qu  il  devint  un  vrai  botaniste,  et  que,  s'il  ne  fût  mort 
jeune,  il  se  serait  fait  un  nom  élans  cette  science,  comme  il  en  méritait 
un  parmi  les  honnêtes  gens.  Comnui  il  était  sérieux,  même  grave,  et 
([ue  j'étais  |)Ins  jeuine'  epie  lui,  il  elcvint  pe)ur  moi  une  espèce  de  gou- 
verneur, qui  me  sauva  beaucoup  eb'  folies;  car  il  m'en  imposait,  et  je- 
n'osais  m'oublicr  devant  lui.  11  en  imposait  même  à  sa  maîtresse,  qui 
connaissait  son  grand  sens,  sa  droiture,  son  inviolable  attachement  pour 
edle,  e't  ejiii  le  lui  rendait  i)ien.  Claude  Anet  était  sans  contredit  un 
homme  rare,  et  le  seul  menu;  de;  son  espèce  que  j'aie  jamais  vu.  Lent, 
posé,  réfléchi,  circonspect  dans  sa  conduite,  freiiel  dans  ses  manii'res, 
laconique  et  sentencieux  dans  ses  propos,  il  était,  dans  se's  passions, 
el'nne  impétuosité  epi'il  ue  laissait  jamais  paraître,  mais  epii  le  elévorait 
en  eleelans.  et  qui  ne'  lui  a  fait  faire  en  sa  vie  e|n'une  sottise',  mais  terrible, 
c  est  de  s'êti'e' e'mpe)isonne''.  Ce'lte  scène  tragiepu'  se  passa  ])eu  après  nmn 
arrivée  :  et  il  la  fallait  poni-  ni'a|iprendre  l'intimité  de  ce'  garçon  avec 
sa  maîtresse;  car  si  elle  ne  me  l'ejùt  dit  elle-même,  jamais  je  ne  m'en 
serais  douté.  Assurément  si  l'attachement,  le  zèle  et  la  fidélité  peuvent 
me'rite'r  nue'  pare'ille'  récom|)e'nse,  e'Ile'  lui  e'taitbie'u  elu(>;  et  ce  qui  prouve 
([u'il  en  e'tait  digne',  il  n'en  abusa  jamais.  Ils  avaient  rarenu'iit  eles  que- 
relles, et  elles  linissaie'ut  tejujeinrs  bie'u.  Il  en  vint  pourtant  une'  qui  linit 
mal  :  sa  maîti'e'sse  lui  dit  élans  la  cob'i'e'  un  meit  e)utrageant  epi'il  ne-  put 


^ 


l'Mt  III    I   I  i\  m    \  I  M 

ili^crci'.  Il  lie  l'onsiilta  i|ii<'  son  tltS('S|iiiii'.  cl  lii>ii\aiil  mmis  sa  main  uni- 
linlf  (le  laiiilaniiiii,  il  I  avala,  |iitis  lui  st'  i-oik  In  r  Irainpiilh  incnl,  (  iini|i- 
lanl  m-  si-  icvrilU-r  jamais.  ilitiriMiscmciil  madann-  ili*  \\ai<'ns,  in<|nii'lc, 
;ij;ili'«'  l'Ili'-nu'-nn',  i-rianl  diiis  ^a  maison,  lionxa  li  linlc  \i»lc,  cl  de- 
vina le  reste.  Kn  Milanl  a  son  si'conis.  elle  poiissa  <les  cris  «pii  m'allirc- 
lent.  lille  m'avon.i  lont,  implora  mon  assistaïue,  el  parviiil  avec  lieaii- 
conp  de  [leiiie  a  lui  l'aire  vomir  ru|iiuni.  ieinoin  de  celle  sct-iie,  j'ud- 
iiiirai  ma  hèlise  de  n'avoir  jamais  en  le  moindre  soupçon  des  liaisons 
i|n'elle  m'apprenait.  Mais  ('.lande  .\nel  était  si  diseri't.  i|ne  de  pins  elair- 
vovants  i|ne  moi  anraicnt  pu  s'\  méprendre,  l.e  l'aecomnotilcment  lut  tel 
que  j'en  ins  \i\enniit  tonelie  nmi-mème;  et  depnis  ce  temps,  ajonlunl 
pour  lui  le  respecl  à  l'estime,  je  devins  en  (juc  hpie  l'aeon  son  élève, 
et   m'   m'en  Ironvai  pas  pins  mal. 

Je  n'appris  |ionrtant  |ias  sans  prim-  ipie  i|nrli|ii  un  ponvait  vivre  avec 
elle  dans  une  plus  grande  intimité  (jne  moi.  Je  n'avais  pas  songé  inèmi! 
à  désirer  pour  im>i  cette  place  ;  mais  il  m'était  ilnr  de  la  voir  remplii-  par 
un  antre,  cela  était  fort  naturel.  ('.e|)eudaiit,  an  lieu  de  prendre  en  aversion 
celui  (|ui  me  l'avait  souillée,  je  sentis  réellement  s't''teiidre  à  lui  l'attailie- 
men  II]  lie  j'avais  |(oiir  elle.  Je  désirais  s  m-  tonte  cliose  <|u'ellcrùl  lieiireusc; 
et.  pnis(|u'elle  avait  liesoin  de  lui  pour  l'être,  j'étais  content  (]n'il  Inl  heu- 
reux aussi.  De  son  cc'ité,  il  entrait  parraitemeiit  dans  les  vues  de  sa  maî- 
tresse, et  prit  en  sincère  amitié  l'ami  qu'elle  s'était  choisi.  Sans  aiïecter 
avec  moi  l'autorité  que  son  poste  le  mettait  en  droit  de  prendre,  il  prit 
nalnrellement  celle  (jne  son  juj;ement  lui  donnait  sur  le  mien.  Je  n'osais 
rien  taire  ipi'il  parut  désapprouver,  et  il  ne  désap|)rouvait  ([lie  ce  (jni 
était  mal.  Nous  vivions  ainsi  dans  une  union  qui  nous  rendait  tons  heu- 
reux, et  que  la  mort  seule  a  pu  détruire,  l  ne  des  preuves  de  l'excellence 
du  caractère  de  cette  aimaltle  lémme  est  (|ne  tous  ceux  (|ui  l'aimaienl 
s'aimaient  entre  eux.  I.a  jalousie,  la  rivalité  même  cédait  au  sentiment 
dominant  qu'elle  inspirait,  et  je  n'ai  vn  jamais  aucun  de  ceux  qui  l'en- 
touraient se  vouloir  du  mal  l'un  à  l'antre.  Que  ceux  qui  me  lisent  sus- 
pendent un  moment  leur  h'cture  à  cet  éloi,'e  ;  et  s'ils  trouvent  en  y  j)en- 
sant  quelrjuc  autre  lemme  dont  ils  puissent  dire  la  même  chose,  qu  ils 
s'attachent  à  elle  pour  le  repos  de  leur  vie  (fût-elle  au  reste  la  dernière 
des  catins'). 

Ici  commence  ,  depnis  mon  arrivée  à  Chamhéri  jusqu'à  mon  départ 
pour  l'aris,  en  17  il ,  un  intervalle  de  huit  on  neiil  ans,  durant  lecinel  j  an- 
rai  peu  d'événements  à  dire,  parce  que  ma  vie  a  été  aussi  simple  ijue 
douce;  et  cette  uniformité  élait  précisément  ce  dont  j'avais  le  plus  grand 

'  ('c  JpniitT  nipinlirp  de  plir.isc  (fiil-pllc  nii  rcslc  la  ilcrnicre  des  cnlins)  n'ejl  pns  dniis  TimII- 
lion  lie  Genève,  soil  que  ltou>«c«ii ,  d.iiis  son  jeeoiid  maiiusrril ,  «il  iiu  devoir  le  «iippriiiur 
lui-inciae,  soit  que  Ii'<  cdileur?  se  «nieiil  periiii»  celle  ?upprif>ioii. 


I.Vi  l.i;s   C.ONI'KSSIO.NS. 

Ijcsoiii  pour  iiclii'vcr  ilc  former  mon  caractère,  que  des  (l'oulilcs  conli- 
miols  i'in|i('(liaii'iil  de  se  lixcr.  ("est  iliiranl  ce  précieux  inlcrvalle  que 
mon  éducalidii  iiièléo  et  sans  suite,  ayant  pris  de  la  consistance,  m'a  l'ait 
ce  que  je  n'ai  plus  cessé  d'être  à  travers  les  orages  qui  m'attendaient.  Ce 
i)roj,'rès  tilt  insensible  et  lent,  cliarn;é  de  peu  d'événements  inémoraMes; 
mais  il  mérite  ci'itcmlaiit  d'être  suivi  et  développé. 

Au  commeiucmeiil  je  n'étais  guère  occupé  que  de  mon  travail  ;  la  gêne 
du  bureau  ne  me  laissait  pas  songer  à  antre  cliose.  Le  peu  de  temps  que 
j'avais  de  libre  se  passait  auprès  de  la  bonne  maman;  et  n'ayant  pas 
même  celui  de  lire,  la  lanlaisie  ne  m'en  prenait  pas.  Mais  quand  ma  be- 
sogne, devenue  une  espèce  de  routine,  occupa  moins  mon  esprit,  il  re- 
prit ses  inquiétudes,  la  lecture  me  redevint  nécessaire;  et,  comme  si  ce 
goût  se  fût  toujours  irrité  parla  diflicullé  de  m'y  livrer,  il  serait  redevenu 
passion  comme  cliez  mon  maître,  si  d'autres  goûts  venus  à  la  traverse 
n'eussent  l'ail  diversion  à  celui-là. 

Oiioicuril  ne  ialiùt  pas  a  nos  opérations  une  arillimélique  bien  trans- 
cendante, il  en  fallait  assez  pour  m'cmbarrasser  quelquefois.  Pour  vain- 
cre cette  difficulté,  j'acbetai  des  livres  d'aritbmétique;  et  je  l'appris  bien, 
car  je  l'appris  seul.  L'aritbmétique  pratique  s'étend  plus  loin  qu'on  ne 
pense  (jiiaiid  on  veut  y  mettre  l'exacte  précision.  11  y  a  des  opérations 
d'une  longueur  extrême,  au  milieu  desquelles  j"ai  vu  quelquefois  de  bons 
géomètres  s'égarer.  La  réflexion  jointe  à  l'usage  donne  des  idées  nettes; 
et  alors  on  trouve  des  métbodes  abrégées,  dont  l'invention  flatte  l'amour- 
propre,  dont  la  justesse  satisfait  l'esprit,  et  qui  font  faire  avec  plaisir  un 
travail  ingrat  par  lui-même.  Je  m'y  enfonçai  si  bien  qu'il  n'y  avait  point 
de  question  solnble  par  les  seuls  chiffres  qui  m'embarrassât  :  et  mainte- 
nant que  tout  ce  que  j'ai  su  s'efface  journellement  de  ma  mémoire,  cet 
acquis  y  demeure  encore  en  partie,  au  bout  de  trente  ans  d'interruption. 
Il  y  a  quelques  jours  que  dans  un  voyage  que  j'ai  fait  à  Davenport,  chez 
mon  hôte,  assistant  à  la  leçon  d'arithmétique  de  ses  enfants,  j'ai  fait  sans 
faute,  avec  un  plaisir  incroyable,  une  opération  des  plus  composées.  Il 
me  semblait,  en  posant  mes  chiffres,  que  j'étais  encore  à  Chambéri  dans 
'mes  heureux  jours.  C'était  revenir  de  loin  sur  mes  pas. 

Le  Icvis  des  mappes  de  nos  géomètres  m'avait  aussi  rendu  le  goût  du 
dessin.  J'achetai  des  couleurs,  et  je  me  misa  faire  diîs  fleurs  et  des  pay- 
sages. C'est  dommage  que  je  me  sois  trouvé  peu  de  talent  pour  cet  art, 
l'inclination  y  était  tout  entière.  Au  milieu  de  mes  crayons  et  de  mes 
i)inceaux  j'aurais  passé  des  mois  entiers  sans  sortir.  Cette  occupation  de- 
venant |iour  moi  trop  attachante,  on  était  obligé  de  m'en  arracher.  Il  en 
est  ainsi  de  tous  les  goûts  au\(|uels  je  commence  à  me  livrer;  ils  aug- 
mentent, deviennent  passion,  et  bientôt  je  ne  vois  plus  rien  au  monde 
(|ue  l'amusement  dont  je  suis  occupé,  b'àge  ne  m'a  pas  guéri  de  ce  dé- 
fini,  il   ne   l'a  pas  diniimié   même;   cl  m.iinleiiaiil  (|ue  j'écris  ceci,  me 


l'Ail  I  II      I      I  l\  III     \  I» 

Vdila  (iiininc  un  \\v\i\  lailulnir  iii^inic  triiiu- aiiln'  rliulr  iinilili- où  je 
ii'i'iili'iiils  rii'ii  ,  ri  (|IU!  irii\  im'iiu'  ipii  s'y  sont  livres  dans  li-ui- jiiiiii—«r 
Minl  ItiiTos  tlaliandoniifr  à  l'àj-e  où  \v  la  vi-nv  nininiiiitcr. 

C.'i'lail  alors  i|ii'illc  cùl  cli'  a  sa  |tlair.  I,' occasion  ilail  licllf,  et  j  iiis 
(ini'ltinc  liMilalion  il  iii  prolili  r.  I.f  loiidnlinniil  (|ui-  je  \o\ais  dans  les 
\i;ii\  d'Ain-l ,  n-M-nanl  iliarj;i'  di;  plantes  iioiimIIis,  inc  mit  deux  on 
Iniis  fois  snr  le  [loinl  d'aller  lieilioriser  a\ee   lui.   Je    Miis    presi|ne  as- 


siiii'  r|iR'  si  j'y  avais  été  une  seule  fois,  ci-la  m'aiiiait  ^aj^né;  et  je  serais 
|ient-ètie  anjourd'imi  nn  jjiand  botaniste;  car  je  ne  connais  |)oint  d'é- 
liiile  an  monde  qui  s'associe  micuv  avec  mes  goûts  nitnnls  (|iii  iiliedus 
plantes;  et  la  vie  (pie  je  mène  depuis  dix  ans  à  la  coinpa};ne  n'est  {^nèrc 
(pi'niie  lieihorisation  coiitiniielle,  à  la  véiiti-  sans  olijel  et  sans  propres; 
mais  n'ayant  alors  aucune  idée  de  la  liolaniipie,  je  l'avais  prise  en  une 
sorte  de  mépris  et  même  dedéj;oùt;je  ne  la  rej^aidais  que  coiiune  une 
élude  d'apolliicaire.  Maman,  (pii  l'aimait,  n'en  faisait  pas  elle-même  un 
antre  nsaj^e;  elle  ne  reclicrcliait  (|ne  les  plantes  usuelles,  pour  les  apjjli- 
qiier  à  ses  drofîues.  Ainsi  la  l)ritani(|ne.  la  cliimie  et  l'analoinie.  confcni- 
dues  dans  mou  e>ipiit  sons  le  nom  de  nK'decine.   i\r   servaient  iju'a  me 

in 


I.ll  ll'.S   C.OM  1:SS]0NS. 

loiirnir  tics  sarcasinos  plaisants  lonlc  la  joiiiiK'c,  cl  à  m'allircr  des  soiil- 
llcls  (1(>  Iciups  on  liinps.  D'ailleurs  un  j^oùl  (lilTiTcnl  cl  lio|)  coiilraire  à 
celui-là  croissait  par  degrés,  cl  lii<'nlô|  al)S(ulia  Ions  les  aulrcs.  Je  |)arledc 
la  ninsi(|iic.  Il  faut  assuréinciil  (jnc;  je  sois  né  |)oiir  ccl  art,  |)uis(|ne  j'ai 
conuiicMcé  (le  l'aimer  dès  mon  enraiico,  et  qu'il  est  le  seul  que  j'aie  aimé 
ciiiislamment  dans  Ions  les  temps,  ('e  qu'il  y  a  d'étonnanl  est  qu'un  art 
jwiur  le(|ucl  j  clais  ne  mail  ucaiimoins  lanl  enùlc  de  peine  à  apprendre, 
cl  avec  des  succès  si  lents,  (pTaprès  une  prali(pie  de  loiile  ma  vie,  jamais 
je  n'ai  pu  parvenir  à  clianler  sûrement  Idiil  à  livr(>  ouvert,  (le  qui  me 
r(Mulail  surtout  alors  eclU;  ('Inde  agréaldc  élail  que  je  la  p(uivais  l'aire 
avec  maman.  Ayant  des  i;(iùls  d'ailleurs  l'orl  diUcreiils,  la  musique  clail 
pour  nous  un  point  de  i-('uiiion  dont  j'aimais  à  l'aire  nsai^c;.  Klle  ne  s'y  re- 
l'usail  pas  :  j'étais  alors  à  peu  près  aussi  a\anc(''  (pi'clle,  en  deux  ou  trois 
fois  nous  dédiiffrions  nu  air.  Ouciquclois,  la  voyant  empressée  autour 
d'un  roiiiiieaii,  je  lui  disais  :  Maman,  voici  un  duo  charmant  qui  m'a 
liien  l'air  de  faire  sentir  rem|)yrcume  à  vos  drop,iies.  Ah!  par  ma  foi, 
nu'  disait-elle,  si  tu  me  les  fais  hiùler.  je  le  les  ferai  mander.  Tout  en 
dispnt  lut,  je  reiitraiiiais  à  son  clavecin  :  ou  s'y  ouhliait;  l'extrait  de 
genièvre  ou  d'ahsinthe  était  calciné  :  elle  m'en  harhouillait  le  visage,  et 
tout  cela  était  délicieux. 

On  voit  (pi'aviîc  peu  di'  temps  de  icste  j'avais  heaucoiij»  de  choses  à 
quoi  l'emplover.  Il  me  vint  poiiilaiit  encore  un  amusement  ih^  plus  (|ui 
lit  hieu  valoir  tous  les  autres. 

Nous  occnjjions  un  cachot  si  étoulï(!,  ([u'iui  avait  hesoiii  (juelqucfois 
d'aller  prendre  l'air  sur  la  terre.  Anet  engagea  maman  à  louer,  dans  un 
faubourg,  un  jardin  pour  y  mettre  des  plantes.  A  ce  jardin  était  jointe 
une  guinguette  assez,  jolie,  (|u'(Ui  menhia  suivant  l'ordonnance  :  on  y 
mit  un  lit.  Nous  allions  souvent  y  dîner,  et  j'y  couchais  cjnclquefois.  In- 
sensiblement je  m'engouai  de  cette  petite  retraite,  j'y  misquclqucs  livres, 
lieaiicoiip  d'estampes  ;  je  |)assais  une  partie  de  mon  temps  à  l'orner,  et  à 
\  préparer  a  luamaii  (juchiue  surprise  agréable  lorsqu'elle  s'y  venait 
promener,  .le  la  (juittais  pour  venir  m'occuper  d'elle,  pour  y  penser  avec 
plus  de  ])laisir  :  antre  caprice  (|ue  je  u'cxciise  ni  n'explique,  mais  <|ue 
j'avone  parce  ipie  la  chosi!  élail  ainsi,  .le  me  souviens  qu'une  fois  ma- 
dame de  Luxembourg  me  i)arlail  en  raillant  d'un  homme  qui  (|uitlait  sa 
mailresse  pmir  lui  écriri'.  .le  lui  dis  (|ue  j'aurais  bien  été  cet  homme-Kà, 
et  j'aiir.iis  pu  ajouter  (juc  je  l'avais  été  ([uelqnel'ois.  .le  n'ai  pourtant 
jamais  senti  près  de  maman  ce  besoin  (h>  m'éloiguer  delli^  pour  l'aimer 
davantage;  car  tète  à  tète  avec  elhî  j'étais  aussi  parfaitement  à  mon  aise 
(lue  si  j'(;nssc  été  seul;  et  cela  ne  m'cîst  jamais  arrivé  près  de  personne 
autre,  ni  li(unme  ni  femuu\  ([iielque  allacliement  (|ue  j'aie  eu  pour  eux. 
Mais  elle  l'Iait  si  souvent  enl<uir(''e,  et  de  gens  (|ni  me  convenaient  si  peu, 
(|ue  le  di'pit  et  l'ennui  me  chassaient  dans  mon  asile,  où  je  l'avais  comme 


"-"-   "  p.stf>rp 


«s. 


r  \  K  1 1 1    I    I  I  \  u  I    \  i,M 

je   la  Miiilais,   sans  l'i'.iiiili'   <|iii'  \<~  iiii|m>i  Imis  \iii>si'iit  miii^  s    Muvir. 

T.iiulis  i|ii'aiiisi  parla^c  iiilii'  li>  tia\ail,  !<■  jilaisir  r(  l'iiislniclion,  je 
%i\ais  dans  le  jilns  ilonv  ri-|ius,  rKnr(i|ii-  n  t-lail  |ias  si  ti'ani|nilli-  (|ni-  nmi. 
I.a  Franii-  i-l  i"iin|ii'ii'nr  vinaicnl  ilf  s'fnlri'-ili'ilan-r  lai;niiic  :  le  idi  dr 
Sardai^nc  clait  ciiliv  dans  la  i|iici'ill(-,  cl  I  ai iiii'c  li°an(,'aisi!  lilail  ni  j'n-- 
inont  |itiiiriMili°i'i'daiis  !(■  Mil. mais,  lien  passa  une  r<diiiinc|iai°('.liaiiilii'i'i, 
cl  oiili'c  aiilrcs  le  ré^inicnl  di'  (iliaiii|ia^iit',  donl  utail  cidniirl  M.  le  duc 
de  la  Triiiioiiillf,  aiii|iu'l  je  lus  |ii-l-si-iiIc,  i|iii  iiif  |ii'iiiiiil  licaii('iiu|i  de 
cliuses,  et  (luisùreineiil  n'a  jamais  repensé  à  imii.  Noire  pelil  jardin  clail 
préeisémeiit  au  liant  du  ranliciiirt;  par  leipiel  cnlraieiit  les  trniipes,  de 
sorte  (|ne  je  me  rassasiais  du  plaiMr  d  aller  les  voir  passer,  el  je  iiii'  pas- 
sionnais pour  le  succès  de  celle  j^iierre  eomiiie  s'il  m'eût  lieauenup  iiili'- 
ressé.  Jus(|ue-là  je  ne  m'étais  pas  encore  avisé  de  sonj^er  aux  alïaires 
piil)li*|ues  ;  et  je  me  mis  a  lire  les  ^a/eltes  pour  la  première  lois,  mais  a\ee 
une  lelle  paiiialile  pour  la  Iraiice,  <jiie  le  co-ur  me  liatlail  dt;  joie  à  ses 
moindres  avantages,  el  (|iie  ses  revers  m'arili^eaieiil  comme  s'ils  lussent 
tombés  sur  moi.  Si  celte  lolie  n'eût  été  ((ue  passaj^ère,  je  ne  daifj;nerais  pas 
en  parler;  iiiai>  elle  s  est  tellement  enracinée  dans  mon  cour  sans  aiuiine 
raison,  ijue  lorS(|ne  j  ai  lait  dans  la  suite,  à  l'aris.  l'anlidespole  el  le  lier 
républicain,  je  sentais  eu  il(  pil  de  moi-même  une  prédilection  secrète 
pour  celte  même  nation  que  je  trouvais  servile ,  et  pour  ce  gouverne- 
ment (|ue  j'aH'eclais  de  Ironder.  Ce  (juil  y  avait  de  plaisant  était  qn  avant 
bonté  d'un  pi-nclianl  si  eoiilraire  à  mes  maximes,  je  n  Osais  l'.iNoner  à 
personne,  et  je  raillais  les  Français  de  leurs  déluites,  tandis  (|iie  le  ctini 
m'en  saignait  plus  qu'à  eux.  Je  suis  sûrement  le  seul  (|ni,  vivant  cluv 
une  nation  (|iii  le  traitait  bien  et  qu'il  adorait,  se  soit  lait  cliez  elle  un 
taux  air  de  la  dédaigner.  Kiilin  ce  peiicliaiit  s'est  trouvé  si  tlésiiiléressé 
de  ma  |)art,  si  lort,  siconslanl,  si  invincible,  (|iie  même  depuis  ma  sortie 
du  royaume,  depuis  (jue  le  gouvernement,  les  magistrals,  les  auteurs, 
s  y  soûl  àl'envi  decliaines  contre  moi,  depuis  t(u'il  est  devenu  tin  bon  air 
de  m'accabler  d  injustices  el  d  outrages,  je  n'ai  pu  me  guérir  de  ma  l'olie. 
Je  les  aime  eu  dépit  de  moi  i|uoi(|u'ils  me  maltraitent. 

J'ai  clierelié  longlemps  la  cause  de  celle  [larlialilé,  et  je  n'ai  pu  la 
trouver  que  dans  1  occasion  i|ui  la  vit  naître,  lu  goût  croissant  pour  la 
littérature  in'attacbait  aux  livres  Iraneais,  aux  auteurs  de  ces  livrer,  el 
au  pays  de  ces  auteurs.  Au  moment  même  <|ue  délilail  sons  mes  yeux 
rarniée  rraneaise,  je  lisais  les  grands  eupilaines  de  Ibaiiloiiie.  J'avais  la 
lète  pleine  des  Idisson,  des  Bajard,  des  baiitrec,  des  Coligiij,  des  Monl- 
inorency,  des  la  Trimouille,  et  je  m'aHectionnais  à  leurs  desceiuiaiils 
comme  aux  béritiers  de  leur  mérite  el  de  It  ur  courage.  A  cliaque  régimeiil 
(|ui  passait,  je  croyais  revoir  ces  rameuses  bandes  noires  (|ui  jadis  avaient 
lait  tant  d  exploits  en  l'iémonl.  Knlin  j  appliquais  à  ce  qiw  je  vovais  les 
idées  que  je  puisais  dans  les  livres  :  mes  lectures  continuées  et  toujours 


I.'iiî  LES  CONFESSIONS. 

tirées  de  la  iikmiic  nalion  iKiiiiiissaiciit  innii  alTcclidii  [Kiiir  clic,  cl  nrcn 
lirciil  une  |)assi(iii  aveugle  (jiic  ricii  n'a  |)ii  siiriiioiitcr.  .l'ai  en  dans  la  snilc 
occasion  (lo  remarquer  dans  mes  voyages  que  celle  impression  no  m'clail 
pas  particulière,  cl  qu'agissant  plus  ou  moins  dans  tous  les  pays  sur  la 
partie  do  la  nation  qui  aimait  la  lecture  et  qui  cultivait  les  lettres,  elle 
balançait  la  liaine  générale  qu'inspire  Tair  avanlagciix  des  Français,  i.es 
ninians  plus  (jue  les  liommes  leur  adaclicnl  les  rcmnies  de  tons  les  pays  ; 
leurs  cliels-dienvre  dramatiques  ariectionnenl  la  jenncssc  à  leurs  théâ- 
tres. La  célébrité  de  celui  de  l'aris  y  attire  des  foules  d'étrangers  qui  en 
reviennont  enlliousiasies.  Kniin  rexccllent  goût  de  leur  littérature!  leur 
soumet  ((MIS  les  esprits  qui  en  ont;  et,  dans  la  guerre  si  mallienreuse 
dont  ils  sortent,  j'ai  vu  leuis  auteurs  et  leurs  philosophes  soutenir  la 
gloire  (In  lutm  français  ternie  parleurs  guerriers. 

.l'étais  donc  Français  ardent,  et  cela  me  rendit  nouvelliste.  J'allais  avec 
la  foule  des  gohe-mouchcs  attendre  sur  la  place  l'arrivée  des  courriers  ; 
et.  pins  hcte(iue  l'âne  de  la  fable,  je  m'inquiétais  beaucoup  pour  savoir 
de  quel  maître  j'aurais  riionncur  de  ]>orter  le  bat  :  car  on  pri'tendait  alors 
(jue  nous  appartiendrions  à  la  France,  et  l'on  faisait  di;  la  Savoie  un 
échange  pour  le  Milanais.  Il  faut  pourtant  convenir  que  j'avais  quelques 
sujets  de  craintes  ;  car  si  cette  guerre  eût  mal  tourné  pour  les  alliés,  la 
pension  de  maman  courait  un  grand  risque.  Mais  j'étais  plein  de  con- 
fiance dans  mes  bons  amis;  et  pour  le  coup,  malgré  la  surprise  de  M.  de 
Broglie,  cette  confiance  ne  fut  pas  trompée,  grâces  au  roi  de  Sardaigne, 
à  qui  je  n'avais  pas  pensé. 

Taudis  qu'où  se  battait  en  Italie,  on  chantait  en  France.  Les  opéras 
de  Hauu'au  commençaient  à  faire  du  binit,  et  relevèrent  ses  ouvrages 
théoriques,  que  leur  obscurité  laissait  à  la  portée  de  peu  de  gens.  Par  ha- 
sard j'entendis  parler  de  son  Traité  de  l'harmonie,  et  je  n'eus  point  de 
repos  que  je  n'eusse  acquis  ce  livre,  l'ar  un  autre  hasard  je  tombai  nia- 
la<le.  Fa  maladie  était  inllainmaloire;  elle  fut  vive  et  courte,  mais  ma  con- 
valescence fut  longue,  et  je  ne  fus  d'un  mois  en  état  de  sorlii'.  Duranice 
temps  jébauchai,  je  dévorai  mou  Traité  de  l'harnu)nie;  mais  il  était  si 
long,  si  diffus,  si  mal  arrangé,  qne  je  sentis  qu'il  me  fallait  un  temps 
considérable  pour  l'étudier  et  le  débrouiller.  J(;  suspendais  mon  appli- 
cation et  je  récréais  mes  yeux  avec  de  la  musique.  Les  cantates  de  Dernier, 
snr  les(|nelles  je  m'exerçais,  ne  me  sortaient  pas  de  l'esprit,  .l'en  appris 
par  cœur  quatre  ou  cinq,  entre  autres  celle  des  Amours  dormanU,  que 
je  n'ai  pas  revue  depuis  ce  temps-là,  et  que  je  sais  encore  presque  tout 
entière,  de  même  que  Y  Amour  piqué  par  une  abeille,  très— jolie  cantate  de 
(Ih'Tambaull.  ([ue  j'appris  à  peu  près  dans  le  méuu>  temps. 

Four  urachever,  il  arriva  de  la  Val-d'Aost  un  jeune  organiste  appelé 
l'abbé  Palais,  bon  mucisien,  bon  homme,  et  qui  accompagnait  très-bien 
ilii  clavecin,  .le   fais  connaissance  avec  Ini  ;    nons  voilà  inséparables.  Il 


I 


r\li  I  II     I      I  l\  liK   s.  IS7 

était  l'cléx'  (I  iiii  iiiuiiic  italii-ji,  ^raiitl  ll^^allistl>.  Il  lui'  |i.irl,ul  ilc  ros 
|irinri|>es  :  ji- li>s  coiiiparais  aver  ci-ii\  ilt- iiioii  IS.iiiiiaii:  ji'  ri'tii|ilissais  ma 
Irtc  iraccdiiipa^iiciiicnls,  iracrords,  (riiai'iiMUiif.  Il  fallait  se  toriiiiM'  !'(>• 
ifillc  à  tiiiil  rcla.  Ji'  |>i'i)|i(isai  à  iiiainaii  un  |i('til  <  ihk  ti  t  tous  les  mois  :  clic 
y  ciiiiseiitit.  Me  M>ilà  si  plein  de  ce  l'imceii,  (|tie  ni  jour  ni  nuit  je  ne  m'oc- 
cupais d'au  lie  l'Iiiise  ;et  l'éclleuient  cela  m'occupai I,  et  liraueiiu|).  poiirras- 
scmlilcr  la  niusM|ne,  lesctuict-rtants,  les  instruments,  tirer  les  parties,  etc. 
Maman  cliantait.  le  i*.  (iaton,  dont  j  ai  |iarlé  et  dont  j'ai  à  parler  encore, 
ciiantait  aussi;  un  maitre  à  dans(>r,  appelé  lloclie,  et  son  (ils,  jouaient 
«lu  \ioloii  ;  C.anavas.  musicien  |>icniontais,  (|ui  travaillait  au  cada^-lie,  d 
(|ui  depuis  s'est  marié  à  l'aiàs,  jouait  du  >iidon<'elle  ;  l'aidié  l'alais  acioni- 

pa^uait  du  clavecin;  j'avais  II neiir  de  conduire  la    musit|ue.  sans 

oublier  le  bàtundn  liùcherou.  Ou  peut  juger  comliien  tout  cela  était  beau! 
pas  tout  à  l'ait  loiiinu'  clie/  M.  do  Treytorcns,  mais  il  ne  s'en  fallait  guère. 

I,e  petit  concert  de  ni.idaine  de  Warens,  nouvelle  convertie,  et  vivant, 
disait-on,  des  cliarilis  du  roi,  taisait  murmurer  la  se(|uelle  dévote  ;  mais 
c'était  un  amusement  agréable  pour  plusieurs  iionnètosgens.  On  ne  dcvi- 
nerait  pas(|ui  je  mets  à  leur  tète  en  cette  occasion  :  un  moine,  mais  un 
imiine  homme  de  mérite,  et  même  aimable,  dont  les  infortunes  m'ont 
daus  la  suile  bien  vivement  alli'cte,  et  dont  la  memoiie,  liée  à  celle  de 
mes  beaux  jours,  m'est  encore  chère.  Il  s'agit  du  1'.  Caton,  cordclicr, 
qui,  conjointement  avec  le  comte  Dorlan,  avait  fait  saisir  à  Lyon  la  mii- 
sicjne  du  pauvre  pelit-clial  :  ce  (|ui  n'est  pas  le  |)liis  beau  Irait  de  sa  vie. 
Il  était  bachelier  deSorbonne;  il  avait  vécu  longtemps  a  Paris  dans  le 
plus  grand  monde,  et  Irès-faulilé  surtout  die/,  le  marquis  d",\ntremonl. 
alors  ambassadeur  de  Sardaigne.  ("était  un  grand  homme,  bien  lait,  le 
visage  plein,  les  yeux  à  lleur  de  tète,  des  cheveux  noirs  (|ui  faisaient  sans 
affectation  le  crocheta  côlé'  du  Iront,  I  aii-  à  la  fois  noble,  ouvert,  modeste, 
se  présentant  simplement  et  bien,  n'ayani  ni  le  maintien  cafard  «m  ef- 
fronté des  moines,  ni  l'abord  cavalier  d'un  homme  à  la  mode,  quoiqu  il 
le  lut  ;  mais  l'assurance  d'un  honnête  liomine  (|ui,  sans  rougir  de  sa  robe, 
s'honore  lui-même  et  se  sent  toujours  à  sa  place  parmi  les  honnêtes 
gens.  Quoique  Ici',  (ialon  n  ri'it  pas  beau((iu|)  d'étude  pour  un  clueleur,  il 
en  avait  beaucoup  |>our  un  liomuu'  du  monde  ;  et  n'étant  point  pressé  de 
montrer  son  aci|uis.  il  le  plaçait  si  à  propos  qu  il  en  |)araissait  davantage. 
Ayant  beaucoup  vécu  dans  la  société,  il  s'était  plus  attaché  aux  talents 
agréables  <|n'à  un  solide  savoir.  Il  avait  de  l'espiil.  faisait  des  vers,  par- 
lait bien,  chantait  mieux,  avait  la  voix  belle,  touchait  lUrgue  et  h>  clave- 
cin. Il  n'en  fallait  pas  tant  pour  être  recherché  :  aussi  létail-il  ;  mais 
cela  lui  lit  si  peu  négliger  les  soins  de  son  état,  qu'il  parvint,  malgré  des 
concurrents  Irès-jaloux,  à  être  élu  tiéliniieur  de  sa  province,  ou  comme 
on  dit.  un  des  grands  colliers  de  l'ordie. 

(.e    1*.  (.aton   lit  connaissanc4>  avec  maman  cln/.  le  niaïquis  d  .\ulr('- 


Kis  i.i;s  coiNri'-.ssio.Ns. 

muni.  Il  ciitriiilit  parler  de  nos  ciirHcrls,  il  mhiIiiI  cii  cire;  il  en  lui,  cl 
les  rciuiil  hrillaiils.  Nous  l'ùnics  hicniùl  liés  par  iioiri!  ^oùl  ((iiimmii  pour 
la  iiuisi(iiii'.  (|iii,  chez  l'iiii  cl  cIk-z  l'autre,  clail  une  passion  Irès-vivc; 
avec  celle  diriV'rence  ipi'il  clail  \raiu)out  nnisicien  ,  cl  (|uc  je  n'clais 
(1111111  liailMiullIdn.  Nous  allions  avec  Canavas  cU'abbé  Palais  faire  de  la 
iiiusiqut;  dans  sa  cliainhre,  cl  quelquefois  à  son  orgue  les  jours  de  fête. 
Nous  dînions  souvent  à  son  petit  couvert;  car  ce  qu'il  y  avait  encore  d'é- 
tonnant pour  nu  moine  est  (|u'il  était  généreux,  inagiiili([ne,  et  S(,'nsuel 
sans  grossièrel(''.  Les  jouis  de  nos  concerts,  il  soupait  clicz  niamaii.  Ces 
soupers  étaient  très-gais,  très-agréahlcs;  on  y  disait  le  mol  et  la  chose; 
on  y  cliaiitait  des  duos  ;  j'étais  à  mon  aise  ;  j'avais  de  l'esprit,  des  saillies; 
le  !'.  C.alim  était  cliarmani ,  maman  était  adora])le  ;  l'alibé  l'alais,  avec 
sa  V(ii\  de  IkimiI,  clail  le  plastron.  Moments  si  tloux  d(!  la  folâtre  jeunesse, 
([u'il  V  a  de  temps  (|ue  vous  êtes  |iartis! 

(lommc  je  n'aurai  plus  à  parler  de  ce  pauvie  I'.  (jalon,  (juc  j'achève  ici 
en  deux  mots  sa  triste  histoire.  Les  autres  moines,  jaloux  ou  plutôt  fu- 
rieux de  lui  voir  1111  iiii'rile.  uni!  élégance  de  nnenis  (|ui  n'avait  rien  do 
la  crapule  moiiasliinie.  le  |>rirent  en  haine,  parct!  (|u  il  n'était  pas  aussi 
haïssable  (|u'i,'ux.  Les  chefs  se  liguèrent  coiilre  lui,  et  ameutèrent  les 
moinillons  envieux  de  sa  place,  et  qui  n'osaient  auparavant  le  regarder.  On 
lui  lit  mille  arfiouls,  (ui  ledestitua,  on  lui  ôta  sa  chambre,  qu'ilavail  meu- 
bli'i!  avec  goùl  (|ii(ii(pie  avec  simidicité;  on  le  relégua  je  ne  sais  où  ;  cnlin, 
ces  misiM'ahles  rac<-aiilèrciit  de  tant  d'outrages,  que  son  âme  honnête, 
et  lièrc  avec  justice,  u')  put  résister;  et,  après  avoir  fait  les  délices  des 
sociétés  les  plus  aimables,  il  mourut  de  douleur  sur  un  vil  grabat,  dans 
quelque  fond  do  cellule  ou  de  cachot,  regretté,  pleuré  de  tous  les  hon- 
nêtes gens  dont  il  fut  connu,  et  qui  ne  lui  ont  trouvé  d'autre  défaut  que 
d'être  moine. 

Avec  ce  petit  train  de  vie,  je  fis  si  bien  en  très-peu  de  tem|is,  qu'absorbé 
tout  entier  par  la  musique,  je  me  trouvai  hors  d'étal  de  penser  à  autre 
chose.  Je  n'allais  plus  à  mon  bureau  ([u'a  contre-cœur;  la  gêne  cl  l'assi- 
diiili'  au  travail  m'en  lireiil  un  supplice  iiisii|)p(irtable,  et  j'en  vins  enfin 
à  vonldir  (|uiller  mon  emploi,  |)our  me  livrer  totah-ment  à  la  musi([ue. 
On  peut  croire  qu(;  cette  folie  ne  passa  pas  sans  o|)posilion.  (J"'lh'r  un 
poste  honnête  et  d'un  revenu  (ixe  pour  courir  après  des  écoliers  incer- 
tains, était  nu  parti  trop  peu  sensé  pour  plaircî  à  maman.  IMême  en  sup- 
posant mes  progrès  futurs  aussi  grands  (|U(!  je  iiu!  les  figurais,  c'était 
borner  bien  modestement  mou  ambiliim  (pie  de  me  réduire  pour  la  vie  à 
l'état  de  musicien.  Elle,  qtii  ne  formai!  (|ue  des  projets  magnifiques,  et 
(|iii  ne  me  prenait  plus  tout  à  fait  au  nid!  de  M.  d'Aubonne,  me  voyait 
avec  peine  occiip(''  sérieusement  d'un  lalcnl  qu'elle  trouvait  si  frivole,  et 
me  répétait  souvent  ce  proverbe  de  province,  nu  jieu  moins  juste  à  Paris, 
ipie  (/II/  liicn  chante  cl  bien  >lcmsc.  fall  mt  inflicr  (jui  peu  drancc.  Mlle  me 


|-\ll  I  II.    I.    I  l\  III     >  I.Vi 

\(i\.iit  (I  lin  iiiilrr  iùlc  ciilraiiit-  |iar  iiii  ^<>i'il  ii'ii'>islililr  ,  ma  iiassuni  ili- 
iiiiisi(|iii- ili>\etiait  iiiio  rinctir,  vl  il  clail  à  rraiiiili(>  ipic  iiiini  lra\ail,  si- 
si-iilaiil  ili-  nies  tlislraclioiis.  ne  iirulliràl  un  con^t  (ju'il  \;iLii(  liraii)tiii|i 
iiin'U\  urciiilrr  «li'  inni-iin'ini'.  ir  lui  ii'|iri'sriilais  ciiciur  (|ii<'  itI  ciiiiiliii 
ira>ail  |)as  |(iii^tfiii|is  a  iliinr,  (|u  il  iiu'  laliait  iiii  (airiit  |)iiiii'  \iMr,  cl 
ijnil  l'iail  plus  sûr  irailicvrr  (ran|Ui'i-ir  |iar  la  |u-ali<|iic  i-i-liii  aiii|ucl  imui 
•{ont  nu>  portail,  l'I  iiutllt'  iii'axail  clinisi,  (|iii'  ilr  un-  nnllir  i  la  nicrri 
lies  |ii'iit)H'lions.  on  île  laii'i*  ili-  uiiii\i-aii\  i-ssais  ipii  |iiMi>aii'nl  mal  ii'-ns- 
sir,  l'I  nu'  laisser.  a|iii's  axiir  |>a>sf  I  àj.'c  ira|)|)i'i'mlrr  ,  sans  iTssiiurri' 
pour  ^n^uor  mon  jiaiii.  liiilin  j°f\li>n|iiai  son  iomsimiIimiumiI  plus  à  forer 
irimpoiiiiniU-s  <■(  île  caresses,  que  de  raisons  don!  elle  se  eonleiitàt. 
Vnssitùl  je  eonrus  remereiiT  liérenieiil  M.  C.oeeelli,  ilirerlenr  ^(''iii'i-al  iln 
lailaslie.  eoninie  si  j"a\ais  lail  i  aele  le  plus  liei-oi(|ue;  el  je  i|iiillai  Milim- 
(airement  mon  emploi  sans  snjel.  sans  raison,  sans  prélevie,  avec  anlanl 
el  pins  lie  joie  ipie  je  n'en  avais  eu  à  le  premlre  il  n'y  avail  pas  deux  ans. 

Celle  déniarelie.  lonle  l'olle  (jn'elle  élail.  matlira,  dans  le  pays,  une 
sorle  de  eonsideialion  i|ni  me  hil  iilile.  Les  uns  me  supposèrenl  des  res- 
sources "liiij''  n'a\aispas;  d'anlres,  nn'  \o\anl  liMcloiil  à  fait  à  la  mu- 
sique, jugèrent  de  mou  talent  |>ar  mon  saerilice,  el  crurent  qu'avec  tant 
de  passion  pour  cet  art  je  devjiis  le  posséder  supérienremeul.  Dans  le 
royaume  des  aN enfles  les  liorj;ues  sont  idis  :  je  |)assai  là  pour  un  lion 
niaitre.  parée  i|nii  n°\  en  a\ait  que  de  mau\ais.  Ne  iuan(|uant  pas.  au 
reste,  d'un  certain  ^oùt  de  citant,  favorisé  d'ailleurs  par  mou  âge  et  par 
ma  liiiure,  j'eus  bientôt  plus  (recidières  qu'il  ne  m'en  iallail  pour  rem- 
placer ma  paye  de  secrétaire. 

Il  est  certain  que  pour  l'agrément  de  la  vie  on  ne  pouvait  passer  plus 
raiiideinent  d'une  extrémité  à  l'antre.  Au  cadastre,  occupé  huit  lieiires 
par  jour  du  |)liis  maussade  travail,  avec  îles  gens  encore  plus  maussades  ; 
enfermé  dans  un  triste  hnrean  empuanti  de  l'haleine  et  de  la  sueur  de 
tous  CCS  manants,  la  plupart  fort  mal  peignés  et  fort  malpropres,  je  me 
sentais  quelquefois  accablé  jus(|u'au  verlige  par  l'atlenlimi,  l'odeur,  la 
gène  et  l'ennui.  Au  lieu  de  cela,  me  voilà  tout  à  coup  jeté  parmi  le  beau 
monde,  admis,  recherché  dans  les  meilleures  maisons;  partout  nu  ac- 
cueil gracieux,  caressant,  un  air  de  fête  :  d'aimables  denmiselles  bien 
parées  nrattendeut,  me  re(oi\eiit  avec  empressement,  je  ne  vois  que  des 
objets  charmants,  je  ne  sens  que  la  rose  et  la  Heur  d'orange;  on  chante, 
on  cause,  on  rit,  on  s'amuse;  je  ne  sors  de  là  que  pour  aller  ailleurs  en 
faire  autant.  On  conviendra  qu'à  égalité  dans  les  avantages,  il  n'v  avait 
pas  à  balancer  dans  le  choix.  Aussi  me  trouvai-je  si  bien  du  mien,  (|u'il 
ne  m'est  arrivé  jamais  de  m'en  repentir;  et  je  ne  m'en  repeiis  pas  même 
en  ce  moment,  où  je  pèse,  au  |)oids  de  la  raison,  les  actions  de  ma  vie, 
el  où  je  suis  délivré  des  motifs  peu  sensés  i|ui  m'ont  entraîné. 

Voilà  presque  l'unique  fois  qii'i  ii  ir('<ontanl  (pie  riM<  peu»  hauts  je  n'ai 


Ifilt  I.KS   COMKSSIO.NS. 

|>(ts  vil  lidinpi'i'  iiimi  iillciitr.  L'acciioil  aise,  Tcspiil  liaiil,  I  liiiiiiciir  l'acili' 
(les  lialiilaiils  du  |)a\s,  iiu'  rriidil  le  commerce  du  inonde  aimablo  ;  et  le 
j^oiit  quu  j'y  pris  alors  m'a  bien  prouvé  ([ue  si  je  n'aiine  pas  à  vivre;  parmi 
les  hommes,  c'est  moins  ma  l'aiile  ipiela  leur. 

C'esl  dommage  que  les  Savoyards  ne  soient  pas  riches,  ou  peut-être 
serait-ce  doiumage  qu'ils  \o,  fussent  ;  car  tels  ([u'ils  sont,  c'est  le  meilleur 
<■[  le  plus  sociable  |)eii|)1("  ([lie  je  connaisse.  S'il  est  une  petite  ville  au 
momie  où  l'on  goûte  la  douceur  de  la  vie  dans  un  commerce  agréable  et 
sûr,  c'est  Chambéri.  La  noblesse  de  la  province,  qui  s'y  rassemble,  n'a 
(|ue  ce  ([iiil  laul  de  bien  piiiirvivii',  elle  n'en  a  pas  assez  pour  par- 
venir; cl,  ne  pouvant  se  livrer  à  rambitioii,  elle  suit,  par  nécessité, 
le  conseil  de  Ciuéas.  l'Jle  dévoue  sa  jeunesse  à  l'état  niililaire,  puis  re- 
vient vieillir  paisiblement  chez  soi.  b'boniieiir  et  la  raison  présideiilà  ce 
partage.  Les  femmes  sont  belles,  et  i)ourraieul  se  passer  de  l'être  ;  elles 
(uit  tout  ce  f|ui  ])eut  faire  valoir  la  beauté,  et  même  y  suppléer.  Il  est 
>iiigulier  qu'appelé  par  mon  état  à  voir  beaucoup  déjeunes  tilles,  je  ne 
me  rappelle  pas  d'en  avoir  vu,  à  (.Ihaiiibéri,  une  seule  (pii  ne  fût  pas 
charmante.  On  dira  que  j'étais  disposé  à  les  trouver  telles,  et  l'on  peut 
avoir  raison;  mais  je  n'avais  pas  besoin  d'y  mettre  du  mien  ])Our  cela, 
.le  ne  i)uis,  en  vérité,  me  rappeler  sans  plaisir  le  souvenir  de  mes  jeunes 
écolières.  Oue  ne  piiis-je,  en  nommant  ici  les  plus  aimables,  les  rap- 
peler de  même,  et  moi  avec  elles,  à  l'âge  heureux  où  nous  étions  lors 
des  moments  aussi  doux  (|u'innocen(s  que  j'ai  passés  auj)rès  d'elles!  La 


prcinii-rc  fut  mademoiselle  de  Mellaiède,  ma  voisine,  sœur  île  l'élève  de 
M.  (îaime.  C'était  une  brune  très-vive,  mais  d'une  vivacité  caressante, 


l'MM  I  1      I.     I  l\  lu     \  t,;| 

[ilfiiie  lit'  grâces,  l'I  sans  ctnurdcric.  Kllc  fl.nl  un  jn-ii  iiiui^ri'.  cuinitn- 
sont  lu  |>lii|iart  des  tilli-s  a  soiià^c;  mais  sis  yux  biillaiils,  <a  tailli'  lint-. 
son  air  atliraiil,  n'avaient  pas  licsoiii  (l*fiiiliiiii|iiiiiil  |iiiiir  |ilairi-.  J'\  allais 
If  iiialiii.  l't  (lit-  riait  riiciin-  (irilinaircinciil  en  licslialiillc,  sans  nul|-i> 
roilliMf  t|nc  SCS  cIh-voux  iH-j-lifîrininfnl  rcloxfs,  orin-s  tli- inn'|(|ni's  llciir» 
(lu'un  MM-I(ait  a  mon  arrivée,  et  i|n'nn  olaila  mon  iléparl  |i(inr  se  coilTi-r. 
Je  ne  crains  rien  tan(  dans  le  monde  iiu'une  jolie  personne  en  dislia- 
hillù;  je  la  redouterais  eenl  fois  moins  parée.  Mademoiselle  de  Mentlmn, 
eliez  qui  j'allais  l'apris-midi,  l'était  toujours,  et  me  faisait  une  impres- 
sion tout  aussi  douée,  mais  dillerente.  Ses  clievenx  étaient  d  un  Idoml 
tendre  :  elle  était  très-mi^'iionne,  tres-timiile  et  tri's-l)lanclie  .  une  \oi\ 
nelle,  juste  et  llùtée.  mais  (|ui  n'osait  se  développer.  Klle  avait  au  sein 
la  cicatrice  d'une  lutiluic  d'eau  lniuillante,  (|u'mu  licliu  de  cluiiille  lileue 
ne  cachait  pas  extréuieuieul.  t'.ellc  man|Ue  allii  ait  i|uel(|ueruis  de  ce  côte 
mon  .ilteutitiM.  (|iii  Iticulùl  u'clail  plus  pour  la  cicatrice.  Madenioiselle  de 
(llialles,  une  autre  de  mes  voisines,  était  une  lillc  faite;  (iraudi  .  h.llc 
carrure,  de  remlion|>oint  :  elle  avait  été  tris-hieu.  Co  n'était  plus  um; 
beauté,  mais  c'était  une  personne  a  citer  poui-  la  hoiiue  },'râce,  pour  Tliu- 
incur  éfiale.  imiir  le  lion  naturel.  Sa  so-iir,  iiiailame  de  t.liarlv,  la  plus 
hclle  femme  de  (lliamluri,  n'apprenait  plus  la  musi(|ue,  mais  elle  la  fai- 
sait apprendre  à  sa  tille,  toute  jeune  encore,  mais  dont  la  liiaiit''  nais- 
sante eût  |iromis  d'é>;alcr  celle  de  sa  nit-re,  si  niallieiireusement  elle 
n'eût  été  i\n  peu  rousse.  J'avais  à  la  Visitation  une  petite  demoiselle  fran- 
Vaise  dont  j'ai  oublié  le  nom,  mais  qui  mérite  une  place  dans  la  liste 
de  mes  prél'éreuces.  Kilt;  avait  pris  le  ton  lent  et  traînant  des  relij,'ienses, 
et  sur  ce  ton  traînant  elle  disait  des  choses  très-saillantes,  qui  ne  sem- 
blaient point  aller  avec  son  maintien.  Au  reste  clic  était  paresseuse,  n'ai- 
mant pas  à  prentire  la  peine  de  montrer  son  esprit,  et  c'était  une  faveur 
qu'elle  n'accordait  pas  à  tout  le  monde.  Ce  ne  fut  qu'après  un  mois  ou 
deux  de  leçons  et  de  négli<îence  qu'elle  s'avisa  de  cet  expédient  pour  me 
rendre  plus  assidu  ;  car  je  n'ai  jamais  pu  prendre  sur  nmi  île  l'être.  Je 
me  plaisais  a  mes  leçons  quand  j'y  étais,  mais  je  n'aimais  pas  être  oblim- 
tle  m  y  rendre,  ni  (jue  1  heure  me  commandât  :  en  toute  chose  la  pêne  et 
l'assujettissement  me  sont  insupportables;  ils  me  feraient  prendre  en 
liaine  le  plaisir  même.  On  dit  (|uc  chezles  mahométans  un  Inmiine  passe 
au  point  tlu  jour  lians  les  rues  pour  onloiiner  aux  maris  de  reiulre  le  de- 
voir a  leurs  femmes.  Je  serais  un  mauvais  Turc  à  ces  heures-la. 

J'avais  quelques  écolières  aussi  dans  la  bourgeoisie,  et  une  entre  autres 
qui  fut  la  cause  indirecte  d'un  changement  de  relation,  dont  j'ai  à  parler, 
puisque  enlin  je  dois  toutdire.  Klleélait  (ille  tl'un  épicier,  et  se  nommail 
madcmiiiselle  l.artl.vrai  modèle  d'une  statue  grcctjue,  et  que  je  citerais 
poui  la  |>liis  belle  (ille  que  j'aie  jamais  vue.  s'il  y  avait  quelque  véritable 
beauté  sans  vie  cl  sans  àme.   Son  indolence,  sa  froideur,  son  insensibi- 

21 


K'.'i  I.KS    COM'KSSIONS 

li 


h-,  allaii'iit  M  un  pdiiil  itiiToyablo.  Il  éliiil  rnalemenl  impossible  de  lui 
plaire  el  de  la  IVulier  :  et  je  suis  persuadé  que  si  l'on  eût  l'ail  sur  elle 
(|uel(|ue  entreprise,  elle  aurait  laissé  faire,  non  par  f^oùt,  mais  ])ar  stupi- 
dité. Sa  lucre,  (|ui  n"eu  \nulail  pas  eourir  le  risque,  ne  la  ([iiillait  pas 
d'un  jias.  Kn  lui  taisant  apprendre  à  chanter,  en  lui  donnant  un  jeune 
maître,  elle  laisail  tout  de  sou  mieux  pour  l'émoustiller;  mais  cela  m; 
réussit  point.  Taudis  (|ue  le  maiire  a<ia(,'ail  la  (ille,  la  mère  agaçait  le  maî- 
tre, et  cela  ne  réussissait  pas  l)eaneonp  mieux.  Madauu'  F.ard  ajoutait  à 
sa  vivacité  naturelle  toute  e(dle  (jne  sa  lille  aurait  dû  avoir.  (Tétait  un 
petit  minois  éveillé,  cliilTouiu',  marqué  de  petite  vérole.  Elle  avait  de 
petits  yeux  Irès-ardeuts,  et  nu  i)eu  rouges,  parce  qu'elle  y  avait  presque 
toujours  mal.  Tous  les  matins,  (|uand  j'arrivais,  je  trouvais  prêt  mon 
café  à  la  crème;  et  la  mère  ne  manquait  jamais  de  m'accueillir  par  un 
baiser  bien  appliqué  sur  la  bouelie,  et  (|ue  par  curiosité  j'aurais  bien 
Muilu  rendie  à  la  lilie,  pour  voir  comment  elle  l'aurait  [iris.  An  reste, 
tout  cela  se  faisait  si  simplenu'ut  et  si  fort  sans  conséquence,  que  quand 
M.  Lard  était  là,  les  agaceries  et  les  baisers  n'en  allaient  i)as  moins  leur 
train.  C'était  une  bonne  pâte  d'homme,  le  vrai  père  de  sa  lille,  et  que  sa 
femme  ne  trompait  pas  parce  qu'il  n'en  était  pas  besoin. 

.II!  un'  prètîiis  à  toutes  ces  caresses  avec  ma  balourdise  ordinaire,  les 
prenant  tout  bonnement  pour  des  marques  de  pure  amitié.  J'en  étais 
pourtant  importuné  quelquefois,  car  la  vive  madame  Lard  ne  laissait  pas 
d'être  exigeante;  et  si  dans  la  journée  j'avais  passé  devant  la  boutique 
sans  m'arrèler,  il  y  aurait  eu  du  bruit.  11  fallait,  quand  j'étais  pressé, 
que  je  prisse  nu  détour  pour  passer  dans  une  autre  rue,  sachant  bien 
qu'il  n'était  pas  aussi  aisé  de  sortir  de  chez  elle  que  d'y  entrer. 

Madame  Lard  s'occupait  trop  de  moi  pour  que  je  ne  m'occupasse  point 
tl'elle.  Ses  attentions  me  touchaient  beaucoup.  J'en  parlais  à  maman 
eoinme  d'une  chose  sans  mystère  :  et  quand  il  y  eu  aurait  eu,  je  ne  lui 
en  aurais  pas  moins  parlé;  car  lui  taire  un  secret  de  quoi  que  ce  fût  ne 
m'eût  pas  été  possible  ;  mon  cœur  était  ouvert  devant  elle  comme  devant 
Dieu.  Klle  ne  prit  pas  tout  à  fait  la  chose  avec  la  même  simj)licité  que 
luoi.  Klle  vit  des  avances  où  je  n'avais  vu  que  des  amitiés;  elle  jugea  que 
iiiadanu!  I.ard,  se  faisant  un  jioint  d'honneur  de  me  laisser  moins  sol 
(|u'ellt;  ne  m'avait  trouve,  jiarviendrait  de  manière  ou  d'autre  h  se  faire 
entendre;  et,  outre  qu'il  n'était  pas  juste  ([u'une  autre  femme  se  char- 
geât de  l'instruction  de  son  élève,  elle  avait  des  motifs  plus  dignes  d'elle 
pour  me  garantir  des  pièges  auxquels  mon  âge  et  mon  état  m'exposaient. 
Dans  le  nH''nie  temps  ou  m'en  tendit  nu  d'une  espèc(>  plus  dangereuse, 
auquel  j'écbajqjai,  mais  (jui  lui  lit  sentir  (|ue  les  dangers  ([ui  me  mena- 
çaient sans  cesse  rendaient  nécessairi;s  tous  les  préservatifs  qu'cdie  y 
pouvait  apporter. 

Madame  la  eonilessi'  de  'Nlenlliou.  mère  d'une  de  mes  éccdii'res,  était 


I'\l(  I  II.    I.    I  l\  Kl     \ 


103 


iiiio  rciliiiU'  (If  ItiMiK  <iii|)  ir('s|iril,  cl  |i;issai(  |iiiiii'  n  unoii'  |ias  iiiiiiii>  ilc 
iiicrliaiici'ti-.  Kllc  axait  eh-  caii»',  a  ci'  iiu'iiii  ilisail,  ili-  liicii  des  hriinil - 
liM'ies,  et  (111111'  entre  adties  (|iii  ,i\ail  l'ii  des  siiilos  lalulcs  a  la  iitiiison 
irAiilri'iiioiil.  Maman  avait  olù  assez  lice  avec  elle  |ioiir|cuiiiiailrc  son  ca- 
laclci'c  :  a\aiit  tics-iiiiKiceiiiinciil  iiispiré  ilii  ^nntii  i|iiel(|iriiM  siirqiii  iiia- 
(lailic  (le  Mi'iillmii  a\ail  des  |ii'etcllliiiii.»,  clic  rota  (  liai  ^c4'  aii|ilc>  d  file 
du  crime  de  cette  pré  le  renée,  <|iii)ii|irelie  ii  i  iil  ele  m  ii'i  lieirlice  m  ac- 
ee|)lee  ;  et  madame  de  .Meiitluiii  chercha  de|itiis  luis  a  jouer  a  sa  rivale 
|iliisieiirs  (ours,  dont  aucun  ne  réussit.  J'en  ra|i|>(M'(ei'ai  un  des  plus  cu- 
mi(|ues,  par  manière  d'echantilloii.  Klles  liaient  eiisemlde  a  la  campa- 
gne avec  plusieurs  j,'eiilil>liiii (  s  du  vtiisinaj^e,  et  entre  autres  l'aspirant 

en  (|neslion.  Madame  de  Mentli<iu  dit  un  jour  à  un  de  ces  messieurs  i|ne 
madame  de  Waieii'^  n  était  (|M"uiie  précieuse,  (|u'elle  n'avait  point  de 
goût,  <|u'clie  SI' niitt.iit  mal,  iiiTelle  couvrait  sa  gorj;e  comme  une  bour- 
geoise. Ounnt  a  ce  dernier  article,  lui  dit  rinmime,  i|ui  était  un  plaisant. 
elle  a  ses  raisons,  cl  je  sais  (in'clle  a  un  j;ros  vilain  rat  empreinl  sur  le 
sein,  mais  si  ressemhiani,  (|u"on  dirait  (|u'il  court.  La  haine  ainsi  (|ue 
l'amour  rend  crédule.  Madame  de  Meiilhon  résolut  de  tirer  parti  de  cette 
découverte;  et  nn  jmir  i|iie  maman  était  au  jeu  avec  l'injjrat  favori  de 
la  dame,  celle-ci  piit  scui  leiii|)s  pour  passer  derrii're  sa  rivale,  puis  ren- 


versant .1  demi  sa  chaise  elle  décoiiviil  adroilemeiil  mmi  mouchoir  :  mais, 
au  lieu  du  j^ros   rat,  le  mnnsieiii-  ne  vil   i|ii'mii  idijet   foil  difli'H'iit.  ([ii'il 


IIH  IIS   COM  i:ssi()NS. 

ii'cl.iil  |>n.s  plus  aise  ddiiblKT  (jnc  ilc  \(iii-;  et  ci'la  uc  lil  pas  le  coiiipic  ilr 
la  (laino. 

Je  II  étais  pas  un  persoiniafic  a  occuper  iiiailaiiu'  di'  MciiIIkhi,  qui  iii> 
Miiilait  que  dos  liciis  lirillaiils  aiitotir  d'elle  :  rependant  elle  lit  (jiiel(|iie 
atleiitidii  à  moi,  non  pour  ma  ligiuc,  dont  assurément  elle  ne  se  souciait 
point  du  tout,  mais  pour  l'esprit  qu'on  me  supposait,  et  qui  m'eût  pu  ren- 
dre utile  à  ses  goûts.  Klle  en  avait  un  assez  vil' pour  la  satire.  Klle  aimait 
a  faire  des  eliansons  et  des  vers  sur  les  j,'ens  qui  lui  déplaisaient.  Si  elle 
m  eut  lrouv(''  assez  de  talent  pour  lui  aider  à  tourner  ses  vers,  et  assez  de 
eomplaisance  pour  les  éerire,  entre  elle  et  moi  nous  aurions  hicnlôl 
mis  Chambéri  sens  dessus  dessous.  On  serait  remonté  à  la  source  de  ces 
libelles;  madame  de  Mentlion  se  serait  tirée  d'affaireeii  me  sacrifiant,  et 
j'aurais  été  enlermé  pour  le  reste  de  mes  jours  peut-être,  pour  in'appren- 
(\vo  h  faire  le  l'iié'liiis  avec  les  dames. 

Heureusement  rien  de  tout  cela  n'arriva.  Jladame  de  Menlhon  me  re- 
tint à  dîner  deux  ou  trois  fois  pour  me  faire  causer,  et  trouva  que  je 
n'étais  qu'un  sot.  Je  le  sentais  moi-même,  et  j'en  gémissais,  enviant  les 
talents  de  mou  ami  Venture,  tandis  que  j'aurais  du  remercier  ma  bêtise 
des  périls  dont  elle  me  sauvait.  ,Ie  demeurai  pour  madame  de  Menlhon  le 
maître  a  chanter  de  sa  fille,  et  rien  de  plus;  mais  je  vécus  tranquille  et 
toujours  bien  voulu  dans  Chambéri.  Cela  valait  mieux  que  d'être  un  bel 
esprit  poui-  elle  et  un  serpent  pour  le  reste  du  pays. 

Ouoi  fjii  il  en  soil,  maman  vit  (|ue  ptuir  marracher  au  péril  de  ma 
jeunesse  il  était  temps  de  me  traiter  eu  homme;  et  c'est  ce  (|u'elle  fit. 
mais  de  la  façon  la  jilus  singulière  dont  jamais  femme  se  soit  avisée  eu 
pareille  occasion.  Je  lui  trouvai  Tair  plus  grave  et  le  propos  plus  moral 
qu'à  son  ordinaire.  A  la  gaii'té  folâtre  dont  elle  entremêlait  ordinaire- 
ment ses  instructions,  succéda  tout  ii  coup  un  ton  toujours  soutenu,  qui 
n'elait  ni  fainilier  ni  sévère,  mais  qui  semblait  préparer  une  explication. 
Après  avoir  cherché  vainement  en  iiioi-mênie  la  raison  de  ce  change- 
ment, je  la  lui  demandai  ;  c'était  ce  ([u'elle  attendait.  Klle  me  proposa 
une  |)romenade  au  petit  jardin  pour  le  lendemain  :  nous  y  fûmes  dès  le 
-malin.  Klle  axait  pris  ses  mesures  pour  qu'on  nous  laissât  seuls  toute  la 
journée  :  elle  leniplova  à  me  ju'é'parer  aux  boules  qu'elle  voulait  avoir 
pour  moi,  non,  comme  une  autre  femme,  par  du  manège  et  des  agaceries, 
mais  par  des  entretiens  pleins  de  sentiment  et  de  raison  ,  plus  faits  pour 
m'instruire  i|ue  pour  me  s(''duire,  cl  qui  parlaient  plus  à  mon  cœur  qu'à 
mes  sens.  Cependant,  (|uel(|ue  excellents  et  utiles  (|ue  fussent  les  discours 
qu'elle  me  tint,  et  quoiiju'ils  ne  fussent  rien  moins  que  froids  et  tristes, 
je  n'y  fis  pas  toute  l'attention  qu'ils  méritaient,  et  je  ne  les  gravai  pas 
dans  ma  mémoire  comme  j'aurais  fait  dans  tout  autre  temps.  Son  début, 
cet  air  de  préparalif  m'avait  donné  de  l'inquiétude  :  tandis  qu'elle  par- 
lait, rêveur  et  distrait  maigre  moi,  j'étais  moins  occupé  de  ce  ([ii  elle  di- 


fVIl  I  II     I.    I   IV  Kl      N.  <«l» 

.•>ail  (|iii'  tli-  ilii'iiliii   a  i|ii(>i  illf  «Il  \(>iil:iil  \t'iiir;  ci  siliM  i|(i('  je   l'eus 
r(iiM|iris.  l'c  i|iii  ne  nii' lui  pas  r.'icilc,  la  iKiiivi'aiitc  dr  (l'Ilr  iiln',  (|iii  )li> 
|>iiis  (|iic  jr  \ivais  aii|>i'rs  d'clli-  iic  iii'i-lail  pas  \riiiic  iiiu'  sciilr  fois  dans 
I  os|iril,   nriicnipaiil  alnis  Imil  ciilii'i-,  ne  nie  laissa   |dns  le  niaiire  de 
penser  a  ce  (|n  elle  nie   disait,  .le  ne  pens;iis  (pi'a  elle,  et  je  ne  l'iM-nnlnis 

Nonloir  rendie  les  jennes  ^;ens  allenlifs  à  ee  c|n'i>ri  lenr  miiI  due,  en 
lenr  nninlranl  an  ItonI  nn  ohjel  Ires-inleicssanl  ponrenx,  esl  nn  enntre- 
sons  liès-nrdinaire  anv  inslilnlenrs,  el  i|neje  n'ai  pas  exile  m(ii-nn''iiie 
(lan.s  mon  lùnile.  Le  jeune  Imniine,  liappe  de  r(dtjel  ([n'oii  lui  présenle, 
.s'en  oeenpe  nnii|nenienl.  el  saute  a  pit  il>  jnmls  p;ii-dessns  \os  disconrs 
pi'('liininaires  |innr  aller  d'aiiurd  nn  mhis  le  niein-/.  Iidp  lentement  a  son 
gre.  Onand  on  mmiI  le  rendre  allenlii',  il  ne  i'ani  jias  se  laisser  penélier 
d'avance;  cl  c'est  en  (jnoi  maman  lut  maladroite,  l'ar  nno  singularité  (jni 
tenait  à  son  esprit  svstemali(|ne,  (die  prit  la  précaution  trcs-vaiiic  de 
l'aire  ses  conditions;  mais  silot  (|ne  j Cn  \is  le  prix,  je  ne  les  ('■contai  p;is 
même,  et  je  me  depècli.ii  de  consentir  à  tout.  Je  doute  même  (|u'en 
pareil  cas  il  y  ail  sur  la  terre  cnliire  nn  lionune  assez  franc  ou  assez  con- 
rapenx  pour  oser  marchander,  el  une  seule  femme  qui  put  pardonner 
de  l'avoir  lait,  l'ar  suite  de  la  même  lii/arrei-ie.  elle  mit  à  cet  accmd  les 
formalités  les  [dus  jjraves,  et  me  donn.i  pour  x  [lenser  huit  jf>nrs.  dont 
je  l'assurai  faussement  ((ne  je  n  avais  p.is  besoin  :  car,  pour  comble  de 
sinfiularilé,  je  fus  très-aise  de  les  avoir,  tant  la  nouveauté  de  ces  idées 
m'avait  frappé,  et  tant  je  sentais  nn  bonleverstMnenI  dans  les  miennes 
qui  me  demandait  du  temps  pour  les  arranger  I 

On  croira  (|ue  ces  Iniil  joins  me  diiiireiil  Imil  siècles  :  tout  au  cfui- 
traire,  j'aurais  voulu  (pi'ils  les  eussent  duré  en  effet.  Je  ne  sais  com- 
menl  décrire  l'état  où  je  me  trouvais,  plein  d'un  certain  effroi  nu'lé 
d  im|)alience,  redoutant  ce  que  je  désirais,  jiisqu  à  cbcrcbcr  (piel(|uefois 
tout  de  lidii  dans  ma  tète  (|nel(|iie  lionuète  moveu  d'éviter  d  être  hen- 
reiiv.  Ou'on  se  représente  imni  tempérament  ardent  el  lascif,  mon  sanj; 
enllaminé,  mon  creur  enivré  d'amour,  ma  vigueur,  ma  santé,  mon  âge. 
Ou  (ui  pense  (jue  dans  cet  étal,  altéré  de  la  soif  des  femmes  ,  je  n'avais 
encore  approche  d'aiicuiK»;  (|iie  l'imagination,  le  besoin,  la  vanité,  la 
cni'iosité.  se  i'(''unissaient  pour  me  dévorer  de  l'ardent  désir  d  être  hrnnnie 
et  de  le  paraître.  Ou'on  ajoute  surtout  (car  c'est  ce  (pTil  ne  faut  pas  qu'on 
oublie)  que  mon  vif  el  tendre  attachement  pour  elle,  loin  de  s'attiédir, 
n'avait  fait  i|ii'augmeiiii'i  île  {nui  en  jum  ;  (|iir  p  n  i  l.ii'-  iiirii  qu'aupri-s 
d'elle;  (pic  je  m;  m  Cn  éloignais  (|iie  pour  \  penser;  (pie  j  avais  le 
cœur  plein,  non-senlemenl  de  ses  Ixnités,  de  son  carai  1ère  aimable,  mais 
de  son  sexe,  de  sa  (ignre,  de  sa  personne,  d'elle,  en  un  mot,  |)ar  Ions  les 
rap|>orls  sous  lesquels  elle  pouvait  m'èlre  chère.  Kl  qu'on  n'imagine  pas 
ipie  .  pour  dix  ou  doii/e  ans  (pi     j',i\,ii<  de  mniiis  (luellc.  elle  fui  vieillie 


iiii;  i,i;s  coM'Kssio.Ns. 

(Ml  iiii'  |KU  iil  Iflic.  Depuis  ciiHi  (Kl  sixaiis  (|iii'  j'avais  ('prouvé  des  Iraiis- 
ports  si  (Idiix  à  sa  première  \iie,  elle  elail  reelieiiieiit  tres-pen  cluingée, 
cl  ne  me  le  paraissait  point  iln  lont.  Klie  a  toujours  ('te  cliarn)ant(;  pour 
moi,  et  IV'tait  encore  |)oiir  tout  le  monde.  Sa  taille  seule  avait  pris  nn 
peu  plus  de  rondeur.  Du  reste,  cV-tait  le  unnne  reil,  le  m(5me  leinl,  ]i' 
in('me  sein,  les  in(~'nu's  Irails,  les  nKMiics  licauv  ciu'\eu\  Mouds,  lu  même 
;,Miet(',  tout  jus(|u'a  la  iniune  voix,  cette  voix  arj^cutee  delà  jeunesse,  qui 
lit  toujours  sur  moi  tant  (Timpression,  (|u'(!ncore  aujourd'hui  je  ne  puis 
entendre  sans  c'molion  le  son  d'une  jolie  voix  de  fille. 

Naturellement  ce  (|ue  j'a\ais  à  crainiire  dans  l'altenh;  de  la  ])ossession 
d'une  personne  si  du'rie  elait  de  l'anticiper,  et  (i(;  ne  pouvoir  assez  fçou- 
\eniernies  d(''sirs  et  mon  ima^iiiati(Ui  pour  rester  maitre  d(!  moi-même. 
On  verra  (|ue,  dans  un  à^e  avancé',  la  seule  idée  de  ([uehjncs  légères  fa- 
veurs qui  niattendaienl  près  de  la  personne  aimée  allumait  mon  sang  à 
tel  point  (|n  il  m'était  impossil)l(Mle  l'aire  impunément  le  court  trajet  qui 
me  séparait  (r(dle.  (iommenl,  par  (|uel  prodige,  dans  la  fleur  de  nia  jeu- 
nesse, eus-je  si  [)eu  d  empressement  pour  la  première  jonissance?Com- 
inent  |)us-je  en  voir  approcher  l'heure  avei;  plus  de  peine  cjne  de  ])laisir? 
(iomment,  au  lien  des  délices  qui  devaient  m'enivrer,  sentais-je  presque 
do  la  ré|)ugnance  et  des  craintes?  11  n'y  a  point  à  douter  que  si  j'avais 
pu  me  déroher  à  mon  bonheur  avec  bienséance,  je  ne  l'eusse  fait  de  tout 
mon  cœur.  J'ai  promis  des  hizarrerics  dans  l'histoire  de  mon  atlache- 
ment  pour  elle;  en  voilà  sûrement  une  à  laquelle  on  ne  s'attendait  pas. 

Le  lecteur,  déjà  révolté,  juge  qu'étant  possédée  par  un  antre  homme, 
clic  se  dégradait  à  mes  yeux  en  se  partageant,  et  (piun  senlimenl  de  mé- 
soslimo  attiédissait  ceu\(iu'('lle  m'avait  inspirés  :  il  se  trompe,  (ie  partage, 
il  est  vrai,  me  faisait  nue  cruelle  |)cine,  lanl  par  inn;  délicatesse  l'ort  na- 
liirelle,  que  parce  qu'en  effet  je  le  trouvais  peu  digne  d'elle  et  de  moi; 
mais  quant  à  mes  sentiments  pour  elle  il  ne  les  altérait  point,  et  je  peux 
jurer  (|ih;  jamais  je  iio  l'aimai  plus  tendrciuent  (|ne  quand  je  désirais  si 
|)eu  de  la  posséder.  Je  connaissais  Irop  son  co'iir  chaste  et  son  tempéra- 
ment de  glace  pour  croire  un  nionuiil  ([iie  le  plaisir  des  sens  eût  aucune 
part  à  cet  abandon  d'elle-même  :  j'étais  parfaitement  sur  que  le  seul  soin 
de  m'arraclier  à  des  dangers  autrement  presque  inévitables,  et  de  me 
conserver  tout  entier  à  moi  et  à  mes  devoirs,  lui  en  faisait  enfreindre  un 
(|u"elle  ne  regardait  |)as  du  même  ceil  (iiie  les  autres  leuimes,  comnio  il 
sera  dit  ci-apii's.  Je  la  plaignais  et  je  me  [)laignais.  Jamais  voulu  lui 
dire,  Non,  maman,  il  n'est  pas  nécessaire;  je  vous  réj)onds  de  moi  sans 
cela.  Mais  je  n'osais,  premieiement  parce  ([ue  ce  n'était  pas  nue  chose  à 
dire,  cl  puis  |)aic('  (pi" au  fond  je  seulais  (|iie  eeli  n'élait  pas  vrai,  et  qu'en 
effet  il  n'y  avait  (prune  femme  (jui  put  me  gaiantir  des  autres  femmes 
et  me  mettre  à  r(''pi'env('  des  lenlalloiis.  Sans  (h'sirer  de  la  posséder. 
j'('lais  bien  aise  (pi'elle    ni  ôlàl   le   desii   il'eii   jiossi'der  d'.iulres;    lanl  je 


l'viu  II    I.  I  n  iti.  \.  107 

l'c^ai'ilais  loiil  ce   i|iii  |u)ii\;ut    me  ilistr.tiii'  il'i-llr  ('oiiiiiic    un    iiialliriii. 

I.a  loll^lli'  luiliillltli'  (II'  \i\|-('  clisi'iiililr  et  i\'\  \t\vv  iiilliK  fliiliinil,  liiiii 
d'uHaililir  mes  sfiiliiiK-iil>  |i(iur  clli'.  Irs  avait  rcnlorcrs,  mais  leur  avail 
iii  môme  tciii|)s  donné  une  aiilic  lnunuiiL'  <|iii  les  icmlail  |iliis  arfcchicia, 
plus  tenilies  |ieul-èln'.  mais  moins  st-nsinls.  \  lincc  tl<'  l'a|i|i(li  r  ma- 
Miaii.  a  loii-c  d'user  a\ee  elle  de  la  ramiliaiile  d'un  lils.  je  m'i'lai<  aeeiui- 
lume  (1  nu'  re^ardei'  eiunme  l<'i.  Je  eiius  que  Mula  la  \erilalde  eausedu 
peu  d'empressement  (|ue  j  fus  de  la  posséder.  (|u<ii(|u'ellc'  \\\r  lut  s|  clicre. 
Je  me  souviens  liés-ltion  ijue  mes  premiers  senlimeuls,  sans  être  |dns 
vifs,  étaient  plus  voluptueux.  A  Anneey,  j'étais  dans  l'ivresse;  à(!liaiu- 
liéri,  je  n'v  étais  plus.  Je  l'aimais  (oiijoui's  aussi  passinum'uieul  (|u'il  lïil 
possible  ;  mais  je  l'aimais  plus  |i(Mir  ellr  et  mnins  pdiir  iiini.  un  iln  umins 
je  cliercliais  plus  nuui  lionlieur  (|ue  ukui  plaisir  auprès  d'elle  :  elle  était 
|i(Uir  moi  plus  qu'une  steur,  plus  (|u'uue  mère,  plus  (|u'une  amie,  plus 
nu'Mue  qu'une  maîtresse;  et  c'était  pour  eela  (lu'elle  n'était  jias  nue  maî- 
tresse. Knlin,  je  l'aimais  trop  pour  la  eouMiilcr  :  voila  ci'  (|u'il  \  a  de  plus 
clair  dans  mes  idées. 

(le  jour.  |)lutr)t  redoute  (|u  atleudu,  vint  eiilin.  Je  |)roinis  tout,  et  je  ne 
mentis  pas.  Mou  ctcur  conlirinait  mes  en^ajiemenls  sans  en  désirer  le 
prix.  Je  l'obtins  pouitant.  Je  me  vis  p<iur  la  première  lois  dans  les  bras 
ilune  l'emme.  et  d'une  l'emuie  (|ue  j'ailorais.  l"us-je  beureux?  non.  je 
goûtai  le  plaisir.  Je  ne  sais  quelle  invincible  tristesse  en  empoisonnait 
le  charme  :  j'étais  comme  si  j'avais  commis  un  inccsic!.  Deux  ou  trois 
fois,  en  la  pressant  imc  transport  dans  mes  bras,  j'iiuindai  siui  xin  de 
nu's  larmes.  Pour  elle,  elle  n'était  ni  triste  ni  vive;  elle  était  earessanlt! 
et  trancjudle.  (inmine  elle  ét;iit  peu  sensuelle  et  n'avait  point  recbercbé 
la  volnjdé,  elle  n'en  eut  |)as  les  délices  et  n'en  a  jamais  eu  les  remords. 

Je  le  répète,  toutes  ses  fautes  lui  vinrent  de  ses  erreurs,  jamais  de  ses 
passions.  Elle  était  bien  née.  son  coMir  était  pur,  elle  aimait  les  choses 
Imnnétes,  ses  peiicliants  étaient  droits  et  vei'lueiiv,  son  goût  était  délicat; 
elle  était  faite  pour  une  elépance  tie  uiieiirs  ([u'ille  a  toujours  aimée  et 
(|u'elle  n'a  jamais  suivie,  parce  qu'au  lieu  d'écouter  son  cœur  qui  la  me- 
nait bien,  elle  écouta  sa  raison  qui  la  menait  mal.  Quand  des  principes 
faux  1  ont  effarée,  ses  vrais  sentiments  les  ont  toujours  denienlis  :  mais 
malheureusement  elle  se  pi(iuait  de  |ihilosophie  .  et  la  morale  iju'elle 
s'était  faite  fiàta  celle  (jue  son  cu'ur  lui  ilictait. 

M.  de  Tavel,  son  premier  amant,  lui  son  niailre  de  pliiloso|diie,  elles 
principes  (ju'il  lui  donna  furent  ceux  dont  il  avait  besoin  pour  la  sé- 
duire. I.a  trouvant  attachée  à  son  mari,  .i  -c>  (Icxolrs,  Imijours  froide, 
raisiuinanle.  et  inatla(|uable  |iar  les  sens,  il  ratla(|ua  par  des  sopbismes. 
el  parvint  a  lui  montrer  ses  devoirs  auxquels  elle  était  si  attachée  comme 
un  bavarda<;e  de  catéchisme  fait  uniquement  pour  amuser  les  enfants; 
l'union  des  sexes,  comme  l'acte  le  plus  indiili  rent  en  soi  ;  la  lidelllc  eoii- 


KiS  l.l'.S  CONFESSIONS 

jii^jilc.  comme  mic  iijiparcucf  ohlij^aloire  duiil  toiile  la  iiioralilc  rcj;;arclait 
rdpiiiiiui  ;  le  i('[i(is  des  maris  ,  coiiuiie  la  seule  rè^le  du  devuii'  des 
lemiues;  en  sorle  que  des  iiilidéiiltis  ignorées,  nidies  jxiur  eelui  ([u'elles 
(illensaient,  l'otaient  aussi  pour  la  conscience  :  enfin  il  lui  persuada  (jue 
la  chose  en  olle-niènie  nélail  rien,  quelle  ne  priMiait  d'tixistence  que  |)ar 
le  scandale,  ol  que  toute  femme  qui  paraissait  sa^e,  par  cela  seul  Télail 
en  ellet.  ('."est  ainsi  (|ue  le  mallieureux  paiNinl  à  son  liut  en  corrompanl 
la  raison  dun  eniani  (huit  il  n'avait  pu  cori'om|)re  le  cieur.  Il  en  lut  puni 
par  la  plus  dévoranle  jalousie,  persuadé  (ju'elle  le  traitait  lui-même 
comme  il  lui  avait  appris  à  traiter  son  mari.  Je  ne  sais  s'il  se  trompait 
sui'  ce  iioinl.  l.e  niiinslre  l'crret  passa  pour  son  successeur.  Ce  (|ue  ji; 
sais,  c'est  ([ue  le  tempérament  iioid  de  celle  jeum^  iemme.  qui  l'aurait 
dû  garantir  di!  ec  svstènn\  lut  ce  qui  rempéclia  dans  la  suite  d  y  renon- 
cer. Elle  ne  pouvait  conceMiir  (|u'on  donnât  tant  d'importance  à  ce  qui 
n'en  avait  point  j)Our  elle.  Elle  n'honora  jamais  du  nom  de  \erlii  nue 
ahstinencc  qui  lui  contait  si  peu. 

Elle  n'eût  donc  i;iièr(' ahusé  de  ce  l'anx  principi' pour  elle-même;  mais 
elle  en  ahusa  pour  autrui,  et  cela  par  nue  aulrc!  maxime  pres(jue  aussi 
fausse,  mais  plus  d'accord  a\cc  la  houle  de  son  cœur.  Elle  a  toujours 
cru  que  rien  n'attachait  tant  un  homme  à  un(!  femme  (|ue  la  possession  ; 
et  quoi(|u'elle  n'alinàt  ses  amis  que  d'amitié,  c'était  d'une  amitié  si  ten- 
dre, (lu'elle  employait  tous  les  moyens  (|ui  dépendaient  d'elle  ])our  se  les 
attacher  plus  fortemenl.  (^e  qu'il  y  a  d'extraordinaire  est  (]ii'elle  a  presque 
toujours  réussi.  Elle  était  si  réellement  aimahie,  (jue  plus  l'intimité 
dans  laquelh;  on  vivait  avec  elle  était  grande,  pinson  y  trouvait  de  nou- 
veaux sujets  de  l'aimer,  l  ne  autre  chose  digne  de  remarque  est  qu'après 
sa  première  faihlesse  elle  n'a  guère  favorisé  que  des  malheureux  ;  les 
gens  hrillanls  ont  tous  perdu  leur  peine  auprès  d'elle  :  mais  il  fallait 
qu'un  homme  qu'elle  commençait  par  plaindre  fût  hien  peu  aimahie  si 
elle  ne  finissait  par  l'ainuT.  Ouand  elle  se  fit  des  choix  pen  dignes  d'elle, 
hien  loin  (jne  ce  lût  par  des  inclinations  hasses,  qui  n'approchèrent  ja- 
mais de  son  n(dde  cœur,  ce  fut  uni(juement  j)arson  caractère  troj)  géné- 
reux, trop  humain,  trop  compatissant,  trop  sensihle,  qu'elle  ne  gouverna 
pas  toujours  avec  assez  de  discernemenl. 

Si  quelques  principes  fanx  l'ont  égarée,  comhien  n'en  avait-elh;  pas 
d'admirahles  don!  <'lle  ne  se  départait  janniis!  l'ar  comhien  de  vertus  ne 
rachetait-elle  pas  ses  faihlcsses,  si  l'on  peut  appeler  de  ce  nom  des  er- 
reurs où  les  sens  avaient  si  peu  de  part  !  Ce  même  homme  qui  la  trompa 
sur  un  point  l'instruisit  excellemment  sur  mille  autres;  et  ses  passions, 
qui  n'étaient  pas  fongueuses,  lui  permettant  de  suivre  toujours  ses  lu- 
mières, elle  allait  hien(jiiaiul  ses  sophisnu^s  ne  l'égaraient  j)as.  Ses  motifs 
étaient  louahles  jus(|uc  dans  ses  fautes  :  en  s'ahusant  elle  pouvait  mal 
faire,  mais  elle  ne  pouvait  vouloir  rien  qui  fût  mal.  Elle  ahhorrait  la  du- 


l-MM  1 1    I .  I  I  \  i;i    \  ir.u 

|ilii'ilr.  Il'  iiiiMisuii<><>  :  )>lli>  ctiùi  jiisli',  i''i|iiilalilc,  liitiiMiiic.  (li'-siiil('M'L>s<ii-c, 
liili'lo  à  sa  |>ai()|c',  à  ses  amis,  à  ses  devoirs  (in'clli'  ii'inmiaissail  pour 
tels,  iiu-apalili'  île  \enj'eaiiee  <'l  de  haine,  el  ne  eoiu-evaiil  pas  iiièrne  i|iril 
V  eùl  je  iiiiiindre  niérilo  à  |iai(li>iiiiei-.  Kiiliii,  poiii-  revenir  à  ce  (|u'elle 
avait  «le  moins  e\ensal>le,  sans  esliiner  ses  lavenrs  ee  i|irelles  valaienl. 
elle  n'en  lit  jamais  nn  vil  enmmeree;  elle  les  prodijinait.  mais  elle  ne 
les  vendait  pas,  (|n(ii(|n'elle  Int  sans  eesse  aux  expeilients  pour  vivre  ;  el 
j'ose  dire  <|iie  si  Soerale  put  estimer  .\s|»asie.  il  eût  res|)eelé  madame  de 
NVarens. 

Je  sais  d'avance  (pi'en  Ini  donnant  un  earacti  re  seiisilde  et  nn  teni|)<''- 
rament  iroid.  je  serai  accusé  de  contradiction  comme  à  l'ordinaire,  et 
avec  autant  de  raison.  Il  se  peut  que  la  nature  ait  eu  tort,  el  que  celte 
combinaison  n'ail  pas  dû  être;  je  sais  seidemcnl  qu'elle  a  été.  Tous  ceux 
<|ui  ont  connu  madame  de  WartMis,  et  dont  un  si  ^'raml  lunnlu»' existe 
encore,  ont  |iu  savoir  (|u'elle  était  ainsi.  J'ose  même  ajcjuter  (|n'(llr'  n'a 
connu  qu'un  seul  vrai  plaisir  an  innndi  .  r'.  I.iil  d'en  faire  à  ceux  qu'elle 
aimait.  Ttmtelois,  permis  à  cliacnn  d'ar^umeuler  là-dessus  toiità  son  aise, 
et  de  prouver  doctement  (pie  cela  uesl  |ias  vrai.  .Ma  l'onction  est  de  dire 
la  \eritt'\  mais  non  pas  de  la  taire  croire. 

J'appris  peu  à  peu  joui  ce  i|iii'  je  viens  de  diiedans  les  entretiens  qui 
suivirent  notie  union,  el  qui  seuls  la  rendirent  délicieuse.  Klle  avait  eu 
raison  d'espérer  que  sa  complaisance  me  serait  utile;  j'en  lirai  pour  mon 
instruction  de  grands  avantages.  Elle  m"a\ait  jusqu'alors  parle  de  moi 
seul  comme  à  un  euiaut.  Klle  commença  de  me  traiter  en  homme,  et  me 
parla  d'elle.  Tout  ce  ([n'elle  me  disait  mêlait  si  intéressant,  je  m'en 
sentais  si  louciié,  (|uc.  me  repliant  sur  moi-même,  j'appliipiais  à  mon 
prolit  ses  conlidences  plus  cpie  je  n'avais  lait  ses  le(,ons.  (Juaiid  on  sent 
vraiment  (pie  lecteur  parle,  le  notre  s'ouvre  pour  recevoir  ses  épanchc- 
ments  ;  et  jamais  toute  la  morale  d  un  pédagogue  ne  vaudra  le  l)avarda"e 
affectueux  et  tendre  d  une  femme  sensée,  pour  qui  l'on  a  de  l'attache- 
ment. 

L'intimité  dans  laquelle  je  vivais  avec  elle  l'ayant  mise  à  portée  de 
m'apprécier  |tlus  avanlageusemeni  (|u'elle  n'avait  fait,  elle  jugea  que, 
malgré  mon  air  gauche,  je  valais  la  peine  d'élre  cultivé  pour  le  monde. 
et  que  si  je  m'y  montrais  un  jour  sur  un  certain  pied,  je  serais  en  état 
d'y  faire  mon  chemin.  Sur  cette  idée,  elle  s'allachait  non -seulement  à 
former  mon  jugenuMit.  mais  mon  extérieur,  mes  manières,  à  me  rendre 
aimable  autant  qu'estimable;  et  s'il  est  \rai  qu'on  puisse  allier  les  suc- 
cès dans  le  monde  avec  la  vertu  (ce  que  pour  moi  je  ne  crois  pas\  je 
suis  sûr  au  moins  qu'il  n'y  a  pour  cela  d'autre  route  (|ue  celle  qu'elle 
avait  prise,  et  (|u'elle  voulait  m'enseigner.  (iar  madame  de  Warens  con- 
naissait les  hommes,  et  sa\ait  supérieurement  l'art  de  traiter  avec  eux 
sans  mensonge  et  sans  imprudence,  sans  les  troujper  et  sans  les  fâcher. 


17« 


IIS   CONKKSSIONS. 


.Mais  ici  art  l'Iail  dans  son  «■aiacli'ic  liu'ii  jtliis  (|iii'  dans  ses  Ict^'ons;  elle 
savait  inii'ux  les  iiii'llrc  (mi  |)iali(ino  (jiic  IV'nseip;ner,  cl  j'clais  l'iiiimnic 
ilii  monde  le  nidins  |)i(i|)i('  à  rapprendre.  Anssi  loni  ee  (juVIle  lit  a  cri 
éf^ard  tnl-il,  peu  s'en  lanl,  peine  perdue,  de  même  (|ue  le  som  (|u"elie 
prit  de  me  donner  des  mailics  poui'  la  danse  et  pour  les  armes.  Ouoifpie 
leste  ol  bien  |)ris  dans  ma  taille,  je  ne  pus  aj)prendie  à  danser  nn  nie- 
nnet.  J'avais  lellonicnl  pris,  à  cause  de  mes  cors,  l'habitude  de  marciier 
lin  talon,  que  Uoclie  ne  put  me  la  faire  perdre;  cl  jamais,  avec  l'air  assez 
MiLjambe,  je  n'ai  pu  sanler  un  médiocre  fossé,  (le  fut  encore  pis  à  la  salle 
d  armes.  .\|)rès  Irois  mois  de  le(;on,  je  tirais  encore  à  la  niiiiaille,  liors 
d'étal  de  faire  assaut,  et  jamais  je  n'eus  le  j)oignci  assez  souple  ou  le 
bras  assez  ferme  pour  relcnii-  mon  llenret  quand  il  plaisait  au  maître  de 
inc  le  faire  sauter.   .Ajoutez  (|ue  j'avais  nu  dt'j^onl  moitel  pour  cet  exer- 


cice, et  pour  le  maître  qui  liuliait  de  me  renseigner,  .le  nauiais  jamais 
cru  qu'on  put  être  si  lier  de  I  art  de  tuer  nu  homme.  Pour  mettre  son 
\ast(!  génie  a  ma  ])Oilée,  il  ne  s'exprimait  que  par  des  comj)araisons  ti- 
rées de  la  mubi(|uu,  qu'il  ne  savait  point.  Il  trouvait  (h's  analoj^ies  iia|)- 
panles  enlre  les  holliîs  de  tierce  et  de  quarte  et  les  intervalles  musicaux 
du  niémt'  nom.  niiand  il  voulait  faire  une  feinte,  il  me  disait  de  prendiv 
f;arde  a  ce  dièse,  j)arce  ([u'anciennemenl  les  dièses  s'ap|telaieut  des 
feintes:  quand  il  m'avait  fait  s.iuter  de  la  main  mon  llenret.  il  disait  eu 
ricanant  (|ne  c'était  une  pause.  Kuliu  je  ne  vis  de  ma  vie  nu  pédant  ])liis 
insnpporlalili'  (pie  ce  pauvi'c  homme  avec  son  plumet  et  son  |)laslron. 
.le  lis  doue  peu  de  profjres  dans  mes  exercices,  que   je  quillai  bientôt 


l'M.  I  II.  I     I  i\  m    \  iTi 

par  |>(ir  ilc^iiiit  ;  mais  j  en  li>  (la\aiila^f  ilaiis  nii  ail  plus  iilili-,  oliii 
(l'i'Irc  ciiiili'iil  (le  iiHtii  suri,  fl  de  nfii  pas  ilcsircr  un  plus  lirillaiil,  puni 
lci|url  je  t-uiiiiiiciii  ais  a  siiilir  (|Ui-  je  ii'i-tais  pas  ne.  l.iMi-  Imil  iiilifi  an 
désir  (le  rendre  il  iiiaiiiaii  la  \ii-  liriireusi-,  jr  nn'  plai>.ii>  lnnjniirs  plus 
auprès  d'elle;  et  i|nand  il  tallail  m  rn  cldi^ner  pour  enurir  en  ville,  mai- 
gre ma  passimi  pour  la  niusii|ne,  je  nniiinencais  a  senlir  la  ^éne  de  mes 
levons. 

J'ignore  si  (ilande  Anel  s'apervnl  <lc  I  inliinili'  ilr  nuire  roiiinieti'c.  J'ai 
lieu  (II-  eriiire  (|u'il  ne  lui  iiil  pas  caelie.  li'elail  nn  ^arenii  Ires-elair- 
\o\anl,  mais  Ires-diserel,  ijui  ne  |iarlail  jamais  eonlre  sa  pensée,  in.ii- 
i|iii  ne  la  disait  |>as  toujmirs.  Sans  me  rair(!  le  moindre  semidaiil  (|ii  il 
lût  instrnil,  par  sa  condiiile,  il  paraissait  l'être;  et  eette  eonduite  ne  >e- 
nait  sùi'ement  |>as  de  liassesse  d'âme,  mais  de  ee  (|n'elaiit  entré  dans  les 
prineipes  de  sa  maîtresse,  il  ne  pouvait  désa|)prou\er  (|n  elle  agit  const'- 
(|uemment  Ouui<|ue  aussi  jeune  (|u'elle,  il  était  si  mur  et  si  i^rave,  qu'il 
iluiis  rejjardail  presque  eoninif  lirux  (  iilanis  di;.'nes  d  indulgence,  et  nous 
le  regartliiins  l'un  et  l'autre  comme  nn  liomme  roprclalde,  dont  nnu^ 
avions  l'estime  a  ménager.  (!e  ne  lut  (|n  ajtres  (|ii'cll('  lui  lut  inlidéle  (|ne 
jeeonnns  bien  tout  rattaelninenl  qu  elleavail  pour  lui  t.iunme  elle  savait 
que  je  ne  pensais,  iic  sentais,  ne  respirais  que  par  eJle,  i  Ile  me  iikhi- 
Irait  eomliien  elle  l'aimait,  aliii  (pie  je  l'aimasse  de  méiiK;;  et  elle  ap- 
puyait eneore  moins  sur  son  ainilie  punr  lui  (|iie  siii'  mui  estime,  paicr 
que  c'était  le  seiiliment  (pie  je  pouvais  partager  le  |tliis  piciurmcnl. 
Combien  de  lois  elle  attendrit  nos  co-nrs  et  nous  lit  embrasser  avec  lar- 
mes, en  nous  disant  ipie  nous  ('lions  nécessaires  tons  deux  au  bonlieui 
de  sa  vie!  VA  (|ue  les  remiiies  ipii  liront  ceci  ne  sourient  pas  maligne- 
ment. Avec  le  lcni|K'iam('iil  (|ii"(lli-  avait,  ce  besoin  n'était  pas  éqni- 
V(K|iie:  c'était  iini(|nemeiit  celui  de  son  ca-iir. 

Ainsi  s'élablit  entre  nous  trois  nue  société  sans  antre  e.vempie  peut-être 
sur  la  terre.  I  otis  nos  V(eu\,  nos  soins,  nos  cd'iirs  étaient  en  commun  ;  l'ieii 
n'en  jiassait  au  delà  de  ce  petit  cercle.  I.'liabitude  de  vivre  ensemble  cl 
d'y  vivre  eMiusivemenl  devint  si  grande,  (|ue  si,  dans  nos  repas,  un  des 
Il  (lis  iiiaiit|uait  ou  ipiil  vint  un  (|ualrieme,  t(Mit  élait  dérangé,  et,  maigre 
nos  liaisons  particulières,  les  tète-à-téte  nous  étaient  moins  doux  que  la 
réunion.  (>e  (|iii  pnveii  ail  entre  nous  la  gène  était  une  extrême  eoiiliance 
iécipro(pie.  et  ce  (|ui  prévenait  reniini  était  que  nous  étions  Ions  Imt 
occU|)és.  Maman,  toujours  projetante  et  toujours  agissante,  ne  nous 
laissait  gni-re  oisils  ni  l'un  ni  l'antre,  et  nous  avions  encore  cbaeuii 
pour  noire  cninpli' di'  (|iiiii  bien  l'ciiiplir  noire  temps.  Selon  moi.  le  dés- 
(l'uv  renient  u'c>l  pas  moins  le  llean  de  la  société  que  celui  de  la  s(ditnde. 
Ilieii  ne  rétrécit  plus  l'esprit,  rien  n Cngeiidre  plus  de  riens,  de  rap|>(uls. 
de  pa(|iiels,  de  tracasseries,  de  mensonges,  que  d'être  éternellemeiil 
renlerines  vis-à-vis   les  uns  des  autres  dans  nue  cbambre.  réduits  |ioui 


172  LES  CONFESSIONS. 

tout  oiivra^o  à  la  nécessité  de  babiller  (■nntiniiclk'iiu'iil.  Oiiantl  loiil  le 
iiKUulc  csl  (icciipé,  l'on  iio  |iarl('  (|ii("  (|iian(l  ini  a  (|ii(l([nc  ciiosi;  à  dire  ; 
mais  (|iiaii(l  du  ne  fail  licii,  il  l'aiil  absolmiioiit  ])ail('r  tonjours;  et  voilà 
(le  toutes  les  gènes  la  ])his  inconinuult!  et  la  jtliis  dangereuse.  J'ose 
uiénie  aller  pins  loin,  et  je  soutiens  (|ue  pour  icndre  un  e(;rclc  vraiment 
agréable,  il  faut  non-soulenu'iit  (jue  eliaeun  y  lasse  (|uel(jiic  eliosc,  mais 
(|nrl(|iie  ehose  qui  demande  \\\)  peu  d'attention.  Faiie  des  nœuds,  c'est 
lU'  rien  l'aire  ;  et  il  l'aut  t(Hit  autant  de  soin  pour  amuser  une  feuinu;  (|ui 
l'ait  des  nœuds  que  celle  (jui  tient  les  bras  croisés.  Mais  cpiand  elle  brode, 
c'est  ;iutrc  chose  :  elle  s'occu]>e  assez  pour  remplir  les  intervalles  du  si- 
h'ncc.  (!e  (|u'il  v  a  de  clio(|uant.  de  ridicule,  (!st  (b;  voir  pendant  ce 
temps  une  (buizaine  de  llandiins  se  lever;  s'asseoir,  allcîr,  venir,  piicuu'l- 
ter  sur  leurs  talons,  retourner  deu\  cents  l'ois  les  magots  de  la  cheminée, 
et  fatiguer  leur  minerve  à  maintenir  un  intarissable  llux  de  paroles  :  la 
belle  occupation!  Ces  gens-là,  cpioi  qu'ils  fassent,  seront  toujours  à 
charge  aux  autres  et  à  eux-mèuu>s.  Ouand  j'étais  à  Métiers,  j'allais  faii'(î 
des  lacets  chez  mes  voisines  ;  si  je  retournais  dans  le  uionde,  j'auniis 
toujours  dans  ma  poche  un  bilboquet,  et  j'en  jouerais  toute  la  journée 
|)our  me  dispenser  de  parler  quand  je  n'aurais  rien  à  dire.  Si  chacun  en 
faisait  autant,  l(>s  hommes  deviendraient  moins  méchants,  leur  com- 
merce dovi<ndrait  plus  sûr,  et,  je  pense,  plus  agréable.  Kniin,  que  les 
plaisants  rient  s'ils  veulent,  luais  je  soutiens  que  la  seule  morale  à  la 
portée  du  présent  siècle  est  la  morale  du  bilboquet. 

Au  reste,  on  ne  nous  laissait  guère  le  soin  d'éviter  l'ennui  par  nous- 
mêmes  ,  et  les  importuns  nous  en  donnaient  trop  par  leur  afiluence 
poiii-  nous  en  laisser  (|uand  nous  restions  seuls,  l-'impatience  qu'ils  m'a- 
vaient donnée  autrefois  n'était  pas  diminuée,  et  toute  la  différence  était 
(|ue  j'avais  moins  de  temps  pour  m'y  livrer,  l.a  pau\re  maman  n'avait 
point  perdu  son  ancienne  fantaisie  d'entreprises  et  de  systèmes  :  au 
contraire,  plus  ses  besoins  d(imesli(|ues  devenaient  pressants,  plus  pour 
y  pourvoir  elle  se  livrait  à  ses  visions  ;  moins  elle  avait  de  ressources 
présentes,  plus  elle  s'en  forgeait  dans  l'avenir.  Le  |)rogrès  des  ans  n(! 
faisait  c[u'augni(!ntcr  en  elle  cette  manie  ;  cl  à  mesure;  qu'elle  perdait  ]o 
goût  des  plaisirs  du  nH)ri(l(' cl  (i(>  la  jcuiu'sse,  elle  IcM'emplaçait  par  celui 
des  secrets  et  des  projets.  i,a  maison  lu;  désemplissait  pas  de  charlatans, 
de  fabricants,  de  soullleurs,  d'entrepreneurs  de  toute  espèce,  ([ui,  dis- 
tribuant par  millions  la  fortune,  finissaient  par  avoir  besoin  d'un  écu. 
Aucun  ne  sortait  de  chez  elle  à  vide,  et  l'un  d(>  nu's  étcuimuuents  est 
<(u"ell(;  ait  pu  sulïire  aussi  longtem|)s  à  tant  de  pnd'usions  sans  en  épui- 
ser la  soui'ce  et  sans  lasser  ses  créanciers. 

Le  projet  dont  elle  était  le  j)lus  occupée  au  temps  dont  je  paile,  et  (|ui 
n'était  ])as  le  |tlus  déraisonnable  qu'elle  eût  forme'',  était  de  laiic  établir 
il  f!hamb(''ii    nu    jardin    roval    de   piaules,  a\cc   un    <li'iuivnslialiMir  ap- 


l'AUl  II.    I     l  IN  Kl     \  \iy 

poiiilé  ;  cl  l'on  coni|>rt'iiil  »ra>an(i'  a  i|iii  iillc  place  t'iail  ilesliiice.  I.a 
piisilioM  lii-  telle  \ille,  an  milieu  des  .\l|ies,  ilail  Irès-iaMnalile  a  la  Im- 
laiiii|iie  ;  el  niamaii,  (|iii  laeililail  tuiijoiirs  un  pnij.l  par  un  aulii',  \ 
joignit  i-eliii  iriin  collège  de  pliaiinaeie,  (jui  Miilaldenieul  paiaissail 
très-nlile  dans  un  pays  aussi  pauvre,  où  les  apolliieaires  sont  presque  les 
seuls  médecins  I.a  retraite  du  i)r(it()-médeein  (îrossi  à  (llianiliéri,  après 
la  nuul  du  roi  Vietor,  lui  jiarul  iavoriser  Iteaueonp  celte  idée,  et  la  lui 
suggéra  peul-élre.  (Juoi  «lu'il  in  soil,  (Ile  se  mil  a  cajoler  (îrossi,  (|in 
pourtant  n'était  pas  tr(i|i  cajtdalde  ;  car  c'était  liien  le  plus  causti(|ne  cl 
le  plus  lirutal  monsieur  (|ue  .j'aie  jamais  connu.  On  en  jn^-era  par  deux 
on  trois  traits  (|ue  je  xais  citer  pour  éclianlillon. 

l  n  )iiiir  il  était  en  consultation  avec  d'autres  médecins,  un  entre  au- 
tres t|u'on  avait  l'ail  venir  d'Annecy,  el  ipii  était  le  nn-decin  ordinaire 
du  malade.  Ce  jeune  liomme,  encore  mal-ajipris  ptmr  un  médecin,  osa 
n'être  |)as  de  l'avis  de  monsieur  le  prolo.  Celui-ci,  pour  tonle  réponse, 
lui  demanda  (piaïul  il  s'en  retournait,  par  où  il  passait,  et  (|nelle  voi- 
lure il  prenait.  1,'aulre,  ajjrés  l'avoir  salislail,  lui  demande  a  son  tour 
s'il  v  a  quel(|ue  eliose  pour  son  service.  Uien,  rien,  dit  (jrossi,  sinon 
que  je  veux  m'aller  mettre  à  une  fenêtre  sur  voire  passage,  pour  avoir 
le  plaisir  de  voir  passer  un  âne  à  cheval.  Il  était  aussi  avare  (|ue  ricin-  et 
dur.  In  de  ses  amis  lui  voulut  un  jour  emprunter  d<'  l'argent  avec  de 
bonnes  sûretés  :  Mon  ami,  lui  dit-il  en  lui  serrant  le  bras  el  grinçant  les 
dents,  quand  saint  IMerre  descendrait  du  ciel  pour  nrein|)runter  dix  pis- 
loles,  et  (|u'il  me  donnerait  la  Trinité  pour  caution,  je  ni'  les  lui  prête- 
rais pas.  In  jour,  invité  à  dîner  chez  M.  le  comte  Picon,  gouverneur  de 
Savoie,  et  très-dévot,  il  arrive  avant  llieure  ;  et  S.  Exe.  alors  occupée 
à  dire  le  rosaire,  lui  en  propose  l'amusement.  Ne  sacbant  lro|i  i|ue  ré- 
pondre, il  fail  une  grimace  affreuse  et  se  met  à  genoux  ;  mais  à  peine 
avait-il  récité  deux  Are,  (|ue.  n'y  pouvant  plus  Unir,  il  se  lève  brus(|ne- 
menl.  prend  sa  canne,  el  s'en  va  sans  mot  dire.  Le  comte  l'icon  court 
après  lui,  et  lui  crie  :  Monsieur  Grossi!  monsieur  Grossi!  reste/.  dtnK  ; 
vous  avez  là-bas  à  la  broclie  une  excellente  bartavelle.  Monsieur  le 
comte,  lui  répond  l'anlre  en  se  retournant,  vous  me  donneriez  un  ange 
rôti  (jue  je  ne  resterais  pas.  Vuil  i  (|iu'l  était  .M.  le  proto-médecin  Grossi, 
que  maman  entreprit  el  vint  à  bout  d'apprivoiser.  Quoique  extrènicnienl 
t)ccupé,  il  s'accoutuma  à  venir  très-souvent  chez  clic,  prit  Anet  en 
amitié,  marqua  faire  cas  de  ses  connaissances,  en  parlait  avec  estime, 
et,  ce  qu'on  n'aurait  pas  alleiidu  d'un  pareil  ours,  alTeclail  de  le  traiter 
avec  considérati(Mi  pour  effacer-  les  impressions  du  passé.  Car,  quoique 
Anet  ne  fût  |»lus  sur  le  pied  d'un  domeslicjue,  on  savait  qu'il  l'avait  été, 
el  il  ne  fallait  pas  moins  que  l'exemple  et  l'autorité  de  monsieur  le  |)roto- 
nu'*deciu  pi>ur  donner  à  son  é-garcNe  Ion  qn"(Wi  n'aurait  pas  pris  de  toni 
autre.  Claude  Auel.  avec  un  babil  noir,    une   perruque   bien  peignée, 


17  t 


I.F.S  CONFESSIONS. 


iiii  maintioii  grave  et  ili'ceiil ,  une  condiiilo  safic  et  circonsix-ctc ,  des 
eoimaissances  assez  étendues  en  matière  niédieale  et  en  l)olaui(|ue.  el 
la  l'aNfui-  (l'un  elicl'de  la  l'aciillé,  pouvait  laisonnahlenuMit  esi)ércr  de 
reini)lir  avec  apijlaudissenienl  la  place  de  démonstrateur  royal  des 
plantes,  si  rélal)lissenienl  projcti'  avait  lieu;  et  réellement  (îrossi  en 
avait  goùlé  le  plan,  lavait  adopté,  et  n'attendait  pour  le  pi'oposer  à  la 
cour  que  le  moment  où  la  paix  peiiiietlrait  de  songer  aux  choses  utiles, 
l't  laisserait  dis|)oser  de  (|uel(|U(!  argent  pour  y  jiourvoir. 

Mais  ce  projet,  dont  l'exécution  m'eût  probablement  jeté  dans  la  bo- 
tani(|ue,  pour  laquelle  il  me  semble  que  j.'étais  né,  manqua  par  un  de 
ces  coups  inattendus  (|ui  renversent  les  dessoins  les  mieux  concertés, 
.l'étais  destiné  à  devenir  jiar  degrés  un  ex(!mple  des  misi'ics  luunaines. 
On  dirait  que  la  l^-ovidence,  qui  m"ap[)elait  à  ces  grandes  épreu\es  , 
écartait  de  sa  main  tout  ce  qui  m'ciil  empêché  d'y  arriver.  Dans  une 
course  (|ii  Vnct  avait  laite  au  haut  des  montagnes  pour  aller  chercher  du 
génipi ,  plante  rare  (|ui  ne  croît  (jue  sur  les  Alpes,  et  dont  .M.  (îrossi 
avait  besoin,  ce  pauvre  garçon  scchaulïa  tcllenu^nl,  (|u'il  gagna  une 
pleurésie  dont  le  génipi  ne  put  le  sauver,  quoiqu'il  y  soit,  dit-on,  spé- 
cilicpie;  et,  malgré  tout  l'art  de  Grossi,  qui  certainement  était  un  Irès- 
liabile  homme,  malgré  les  soins  infinis  que  nous  prîmes  de  lui,  sa  bonne 
Miailiesse  et  moi,  il  mourut  le  cin(|ui('Mie  joui' entre  nos  mains,  après 
hi  plus  cruelle  agonie,  durant  Luiurllc  il  n'eut  d'autres  exhortations  ([uc 


les  miennes;  et  je  les  lui  prodiguai  avec  des  élans  de  douleur  el  de  /.ele 
>|in,  s'il  ('t. lit  ru    l'Ial  de  nrcnlciidii'.  de\;iienl  être  de  i|ii('l(|u<' ediistda- 


I'\IU  11    I     I  l\  m.    \  175 

lion  |iiiiii   lui.  Nitila  CDiiiiiD'iil  ji-   |ii'rilis   h-  plus  snliilc  ami  i|iic  j'eus  in 
liMilc  ma  \ii-  :  linmiiu-  «■slimalili-  rt  rare  en  i|iii  la  iialuii'  tint  lieu  «l'i  ilii- 
l'aliiHi,  i|ui  iiiiiirril  ilaii>  la  sciMliiilr  Iniih's  les  MM'tiis  ilrs  i^raiuls  lidmmcs 
«■l  à  i|iii  |uMi(-èlr)>  il  ne  iiian(|ii:i ,  |iiiiir  sn  innnirer  tel  a  lonl  le  mitmle, 
i|iie  (II'  \i\ie  et  d'ôlre  |ilaii'. 

l.e  leiiilemaiii.  j'en  |iarlais  .i\ee  iiiaiiian  tiaiis  I  alllu  liim  la  iiliis  M\e 
el  la  plus  suit  (le.  el,  lotit  il  un  «otip,  an  milieu  île  I  eiilielieii,  j'eus  la 
>ile  il  iiiili^-iie  pensée  (|iu>  j'hùrilais  lie  ses  nippes,  et  snrloiil  d'un  lui 
habit  noir  ipii  m'axait  tlonné  dans  la  vue.  Je  le  pensai,  par  eonséiinenl 
je  le  dis;  lar  près  d'elle  e'elail  pour  moi  la  même  chose.  Itieii  ne  lui  fil 
mieux  sentir  la  |)erte  i|n  elle  avait  laite  (|iie  ee  l.ielie  et  odieux  mol,  |i 
ilésinléressemenl  et  la  uoiilesse  d'âme  étant  des  (|iralili'-s  iiiie  le  tii''riinl 
avait  éminemment  possédées.  I.a  painre  l'emme,  sans  rien  répondre,  se 
tonriia  de  l'antre  eoté  et  se  mit  a  pleurer,  (ihères  el  précieuses  larmes! 
elles  lurent  eiilendnes  et  conléreni  lotîtes  dans  mou  cdiir;  elles  v  la- 
vèrent jusqu'aux  dernières  traces  d'un  seiiliiiicnl  lias  il  iiiallionnélc.  Il 
n'y  en  est  jamais  entré  depuis  ce  temps-là. 

Celle  perle  causa  a  maman  aulanl  de  préjudice  (|iie  de  douleur.  De- 
puis ce  moment,  ses  allaires  ne  ci-ssèrent  d'aller  en  décadence,  .\iiel 
i-lail  nn  parçon  exact  el  ran^é,  qui  niainleiiail  Toidre  dans  la  maison  de 
sa  mailresse.  On  craij;nait  sa  vi|,'ilance,  el  le  j;aspillaf,'e  était  moindre. 
Klle-méme  craignait  sa  censure,  et  se  contenait  davanlajie  dans  ses  dissi- 
pations. Ce  n'était  |»as  assez  pour  elle  de  son  atlacliemenl ,  elle  voiilail 
conserver  son  estime,  el  elle  redoutait  le  juste  reproche  (|u'il  osai!  «iin  I- 
(piefois  lui  l'aire,  (iii'elle  piodi;,Miait  le  bien  d'aiitriii  aulanl  (|iie  le  sien. 
Je  pensais  comme  lui,  je  le  disais  même;  mais  je  n  avais  pas  le  même 
ascendant  sur  elle,  el  mes  discours  n'en  imposaient  pas  comme  les  siens. 
Ouand  il  ne  fut  plus,  je  fus  bien  forcé  de  prendre  sa  place,  i>inir  la- 
quelle j'avais  aussi  |)eu  d'apliliide  ipie  de  rjonl  ;  je  la  remplis  mal.  J'élais 
|>eu  soii;neux,  j'étais  fort  timide;  tout  en  grondant  a  jiarl  moi.  je  laissais 
tout  aller  comme  il  allait,  iraillenrs.  j'avais  bien  obtenu  la  même  con- 
liance.  mais  non  pas  la  même  aniorile.  Je  vovais  le  désordre,  j'en  "é- 
missais,  je  m'en  plaignais,  et  je  n'étais  pas  écoulé.  J'élais  trop  jeune  el 
trop  vif  |i(uir  a\(iir  le  droit  d'éltc  raisiuinable  ;  el  ([nand  je  voulais  me 
mêler  de  faire  le  censeur,  maman  me  donnait  de  petits  sonfllets  de  ca- 
resses, m'a|q)elail  son  |iilll  Menlor,  el  nn'  Imeail  à  reprendre  le  rôle  qui 
me  convenait. 

l.e  sentiment  profond  de  la  détresse  oii  ses  dépenses  peu  mesurées  de- 
vaient nécessairement  la  jeter  lijt  ou  lard  me  lit  une  im|>ression  d'autant 
plus  forte,  qu'étant  devenu  rinspecleiir  de  sa  maison,  je  jugeais  par 
moi  même  de  l'inégalité  de  la  balance  entre  le  itoit  et  Vmoir.  Je  date  de 
celle  époque  le  penchant  a  l'avarice  que  je  nie  suis  loujotirs  senti  depuis 
ce  lemps-la.  Je  ii  ai  jamais  été-  follemenl  prodigue  que  par  hourras(|nes; 


\H\  LKS  CONFESSIONS. 

mais  jiis(nralors  je  ne  m'étais  jamais  hoaiicoiip  imiuii'-té  si  j'avais  jioii 
(Ml  luMiuoiip  (l'ar^ont.  .le  i'omiiR'ii(,'ai  à  l'aire  eetle  alleiilion,  et  à  prendre 
(lu  sonei  do  ma  bourse,  .le  devenais  vilain  par  un  molil'  tri's-nohle  ;  car, 
en  vérité,  je  ne  songeais  qu'à  ménager  à  maman  quelque  ressource  dans 
la  catastrophe  que  je  prévoyais.  Je  craignais  que  ses  créanciers  ne  fissent 
saisir  sa  pension,  qu'elle  ne  lut  tout  à  l'ail  su|)primée,  et  je  mimaginais, 
selmi  mes  vues  étroites,  (pu;  mou  petit  magnl  lui  serait  alors  d'un  grand 
secours.  Mais  pour  le  l'aire,  et  surtout  pour  le  conserver,  il  fallait  me 
cacher  d'elle;  car  il  n'eût  pas  convenu,  tandis  qu'elle  était  aux  expé- 
dients, ([u'elle  eût  su  que  j'avais  de  l'argent  mignon.  J'allais  donc  cher- 
ciiant  par-ci  par-là  de  petites  caches  oii  j(!  fourrais  <pu'lqucs  louis  en 
ilep(M,  comptant  augmenter  ce  dép(')t  sans  cesse  juscpian  moment  de  le 
nu'ttre  à  ses  pieds.  Mais  j'étais  si  maladroit  dans  le  choix  de  mes  ca- 
chettes, qu'elle  les  éventait  toujours;  puis,  pour  m'apprendre  qu'elle 
hïs  avait  trouv('es,  elle  (ttait  l'or  (|ue  j'y  avais  mis,  et  en  nu^ttait  davan- 
tage en  antres  espèces.  Je  venais  tout  honteux  rajiporter  à  la  hourse 
commune  mon  petit  trésor,  et  jamais  elle  ne  manquait  de  l'employer  en 
nippes  ou  meubles  à  mon  profil,  comme  épée  d'argent,  montre  on  autre 
chose  pareille. 

Hien  convaincu  qu'accumuler  ne  me  réussirait  jamais  et  serait  pour 
elle  une  mince  ressource,  je  sentis  euliii  (|uc  je  n'en  avais  point  d'aulic 
eonlre  le  malheur  ipu' je  craignais,  (|ue  de  me  mettre  imi  elal  de  pour- 
voir par  moi-mènui  à  sa  subsistance,  (juaud  ,  cessant  d(;  j)ourvoir  à  la 
mienne,  elle  verrait  le  pain  prêt  à  lui  manquer.  Malheureusement, 
jetant  mes  projets  du  côté  de  mes  goùls,  je  m'obstinais  à  chercher  folle- 
ment ma  fortune  dans  la  inusi(iue;  el,  sentant  naître  des  idées  et  des 
chants  dans  nui  tète,  je  crus  ([u'aussitôt  (iu(!  je  serais  en  état  d'en  tirer 
parti,  j  allais  devenir  un  homme  célèbre,  un  Orphée  moderne,  dont  les 
sons  devaient  attirer  tout  l'argent  du  Pérou.  Ce  dont  il  s'agissait  pour 
moi ,  commençant  à  lire  passablement  la  musique,  était  d'apprendre  la 
composition.  l>a  difficulté  était  de  trouver  quelqu'un  pour  me  l'ensei- 
gner; car,  avec  mon  Hameau  seul,  je  n'espérais  pas  y  parvenir  par  moi- 
même;  et  depuis  le  départ  de  M.  le  Maître,  il  n'y  avait  personne  en  Savoie 
(|ui  entendît  rien  à  l'harnionie. 

Ici  l'on  va  voir  encore  nue  de  ces  iucousé(iuencesdont  ma  vie  est  rem- 
|)lie,  et  qui  m'ont  fait  si  souvent  aller  contre  mon  but,  lors  même  que 
j'y  pensais  tendre  directement.  Venture  m'avait  beaucouj)  ])arlé  de  l'abbé 
Ulanchard,  son  maître  de  composition,  homme  de  mérite  et  d'un  grand 
talent.  r|ni  pour  lors  était  maître  de  musique  de  la  cathédrale  de  Besan- 
con,  et  (|iii  Test  maintenant  de  la  chapelle  de  Versailles.  Je  nu' mis  eu 
télé  daller  a  Hesançon  pi'euclre  leeou  de  I  abbé  Blanchard  ;  el  eetle  idée 
me  parut  si  raisonnable,  que  je  parvins  à  la  faire  trouver  telle  a  maman. 
l.a  voilà  travaillant  à  mon  petit  équipage,  el  cela  avec  la  profusion  qu'elle 


s 


i'\ii  1 11   1    I  i\  m:  \  177 

ineUail  à  toulc  chose.  Ainsi,  Imijoius  nwc  le  |iiiij(|  di-  |iri-\<>iiir  iiiir 
liaïuiiuToiitc  t'I  (If  ii-pariT  ihiiis  l'axciiir  l'oiivraj;!'  di-  sa  ilissipalioii ,  ji- 
('(iiiiiiicrirai  dans  If  iiiniiiciit  nit'iiic  par  lui  caiisi-r  mit;  (l('-|icn»'  dr  huit 
ct'iils  francs  :  j'accùh-rais  sa  riiiiu'  |iiiui  iin'  iiullic  iii  clnl  d'y  rcinrdicr. 
Oiicl(|iic  Inllc  iliic  fùl  celle  euiidiiile,  rillusioii  elail  eiilicre  de  ma  |ia!'l, 
cl  iiièiiie  de  la  sienne,  ^(lus  elimis  persuades  l'un  el  l'aiilre ,  iiini 
ipie  je  Iravaillais  ulilenieiil  pour  elle,  elle  cpie  je  lra\aillais  iilileiiieni 
pour  moi. 

J'avais  eoniple  lioiiver  Veiiliire  encore  à  Annecy,  el  lui  (lemaiider  une 
lollre  pour  l'aldie  Itlaiuliard.  Il  n'y  élail  plus.  Il  ialliil,  pour  loiit  reii- 
sei^nemeiil,  me  conlenter  (l'une  messe  à  (jiialre  parlies,  do  sa  composi- 
tion cl  de  sa  main  ,  (|ii"ii  m'a\ail  iaissie.  A\ec  celle  recommandalion  , 
je  vais  à  HesaïU'oii ,  passaiil  par(ieiiè\e,  où  je  lus  \oiriiies  parents,  et 
par  Nyon,  on  je  lus  \oir  mon  père-,  (jui  me  ret-iil  comme  à  son  ordi- 
naire, et  se  charfjca  de  me  l'ain;  parvenir  ma  malle,  (|iii  ne  venait 
(|n'après  moi.  parce  (|ue  j'étais  à  cheval.  J'ai  ii\e  à  Besan(;oii.  l/ahhé' 
Ulanchai'd  me  re(,'oil  hien ,  me  promet  ses  iiislruclions  el  m'olïre  ses 
services.  Nous  i-tions  pnHs  ;'i  cimimencer,  <|uand  j  a|>|>reuds  par  une 
Ictirc  de  mon  père  ([iie  ma  malle  a  éié  saisie  el  conlisqiu''e  aux  llmisses, 
bureau  de  France  sur  les  fronlièrcs  de  Suisse.  Effray(^' de  celle  nouvelle, 
j'emploie  les  connaissances  (pie  je  m'c'lais  faites  à  Hesancon  pour  savoir 
le  motif  de  celle  conliscalioii  ;  car,  hien  sûr  de  n'avoir  point  de  cnnlii'- 
hande,  je  ne  pouvais  concevoir  sur  (|uel  priîlexlc  on  l'avait  pu  fonder. 
Je  l'apprends  enfin  :  il  faulle  dire,  car  c'est  un  fait  curieux. 

Je  vovais  à  Clianiiiéri  un  vieux  Lyonnais,  fort  hon  homme,  appel(> 
M.  l>uvivier,  (|ui  avait  travaille  an  ri'srt  sous  la  légence,  el  (|ui.  faute 
d'emploi,  (ilait  venu  travailler  au  cadastre.  Il  avait  vécu  dans  le  monde; 
il  avait  des  talents,  (juehjue  savoir,  de  la  douceur,  de  la  politesse  ;  il  sa- 
vait la  musi(jue  :  et  comme  j'étais  de  chamhréc  avec  lui,  nrms  nous 
(•lions  liés  de  |)référcnce  au  milieu  des  ours  mal  léchés  (pii  nous  en- 
touraient. Il  avait  à  Paris  des  correspondances  ipii  lui  fnurnissaienl  ces 
petits  riens,  ces  nouveautés  éphémères  (|iii  courent  on  ne  sait  |)oiii(|iioi. 
qui  meurent  on  ne  sait  commenl,  sans  (jue  jamais  personne  y  repense 
«|uand  on  a  cessé  d'en  parler.  Comme  je  le  menais  qnel([uefois  dincr 
chez  maman,  il  me  faisait  sa  cour  en  quelque  sorte,  et,  pour  se  rendre 
apréahie,  il  tâchait  de  nu^  faire  ainu'r  ces  fadaises,  pour  lesfjuelles  j'eus 
toujours  un  lel  déj^oùt.  cjuil  ne  m'est  arrivé  de  la  vie  d'en  lire  une  à 
moi  seul.  Malhenrensenient ,  un  de  ces  maudits  papiers  resta  dans  la 
poche  de  vesle  d'un  hahil  neuf  que  j'avais  porté  deux  ou  trois  fois  pour 
être  en  rJ'iile  avec  les  commis.  Ce  ]>a|>ier  ('lait  une  parodie  jansiMiisIe 
assez  plate  de  la  belle  scène  du  Milhridale  de  Uaciue.  Je  n'en  avais  pas  lu 
dix  vers,  cl  l'avais  laissée  par  oubli  dans  ma  poche.  Voilà  ce  qui  lit  con- 
lisqiiiM   mon  "'quipa;;!'.   Les  conimis    lireiil   à    la   lèle  dr  I  iiivi'iilaii<>  d' 


l'X  l.KS    Cd.Nh  KSSIONS. 

((■Ile  iiialli'  MM  MKi^iiili(|ML'  iMcui's-vcibal ,  où,  SMjijxjsaMl  que  ccl  cciil 
\(iiail  (le  (iciH'vc  pour  èlie  iMi|)i'iiiio  et  disliihué  en  Fiance,  ils  s'éten- 
daient eM  saintes  iii\eeti\es  i(intr(ï  les  ennemis  de  Dieu  et  de  l'Église,  et 
en  él()t;('s  de  lenr  jiieMse  \i|^ilaMee,  ([ni  a\ail  aiièti'  l'exécMlidn  de  ce  pro- 
jet iiileiMal.  lis  troMNereiit  sans  donte  i[ne  mes  eliemises  sentaient  aussi 
l'iieic  sle.  car,  en  veitii  de  ce  terrible  papier,  tonl  l'ut  confisqué  sans  que 
jamais  J  aie  en  ni  raison  ni  Mon\elle  de  ma  pauvre  pacotille.  Les  gens 
des  l'ermes  à  (|Mi  l'on  s'adressa  demandaient  tant  d'inslrnctions,  de  ren- 
seignements,  de  ceitilicats ,  de  nuMnoires ,  (pie.  me  peidant  mille  l'ois 
dans  ce  labyrinthe,  je  lus  contraint  de  tont  abandoMnei'.  .l'ai  nn  vi'ai 
regret  de  n'avoir  pas  conservé  le  procès-verbal  du  bureau  des  Rousses  : 
c'était  une  pièce  à  figurer  avec  distinction  ])armi  celles  dont  le  recueil 
doit  accompagner  cet  écrit. 

Cette  perte  nie  lit  revenir  à  Chambéri  tout  de  suite,  sans  avoir  rien 
l'ait  avec  l'abbé  lUancbard;  et,  tout  bien  pesé,  voyant  le  malbeur  me 
suivre  dans  tontes  mes  entreprises,  je  résolus  de  m'attacbcr  uniquement 
à  maman,  de  courir  sa  fortune,  et  de  ne  plus  m'inquiétcr  inutilement 
d'un  avenir  au(|n(d  je  !ie  pou\ais  rien.  Elle  me  reçut  comme  si  j'avais 
rapporté  des  trésors,  remonta  peu  à  peu  ma  petite  garde-robe;  et  mon 
malheur,  assez  grand  pourlun  et  pour  l'autre,  fut  presque  aussitôt  ou- 
blié ([n'arrivé. 

(Juoiqne  ce  malheur  m'eiît  refroidi  sur  mes  projets  de  musique,  je  ne 
laissais  |)as  d'étudier  toujours  mon  Rameau;  et,  à  force  d'efforts,  je  par- 
vins enlin  à  l'entendre  et  à  faire  quelques  petits  essais  de  composition, 
dont  le  succès  m'encouragea.  Le  comte  de  Bellegarde,  fils  du  marquis 
d'Antremont,  était  revenu  de  Dresde  après  la  mort  du  roi  Auguste.  Il 
avait  vécu  longtemps  à  Paris  :  il  aimait  extrêmement  la  musique,  et  avait 
pris  en  passion  celle  de  Rameau.  Sou  frère,  le  comte  de  Nangis,  jouait 
du  violon,  madauH'  la  comtesse  de  la  Tour,  leur  sœur,  chantait  nn  peu. 
Tout  cela  mit  à  Chambéri  la  musique  à  la  mode,  et  l'on  établit  une  ma- 
nière de  concert  public,  dont  on  voulut  d'abord  me  donner  la  direction  : 
mais  on  s'aperçut  bientôt  qu'elle  passait  mes  forces,  et  l'on  s'arrangea 
autrement.  .le  ne  laissais  pas  d'y  donner  quelques  jxdils  morceaux  de 
ma  façon,  et  entre  antres  une  cantate  (pii  plut  beaucoup,  (le  n'était  pas 
une  pièce  bien  faite,  mais  (die  était  pleine  de  chants  nouveaux  et  de 
choses  d'el'l'et  que  l'on  n'attendait  pas  de  moi.  Ces  messieurs  ne  purent 
croire  (iiu',  lisant  si  mal  la  niusi(|ue,  je  fusse  en  état  d'en  composer  de 
passable,  et  ils  ne  doutèrent  pas  (jue  je  ne  me  fusse  fait  honneur  du 
travail  dautrui.  l'our  vérifier  la  chose,  nn  matin  M.  de  Nangis  vint  me 
trouver  avec  une  cantate  de  Clérambault,  (pi'il  a\ail  transposée,  disait-il, 
pour  la  coninioditi'  de  la  voix,  et  à  la(juelle  il  fallait  faire  nue  autre  basse, 
1,1  transposition  rendant  celle  de  Clérambault  impraticable  sur  l'instru- 
inenl.  le  ripoudis  c[ue  c'était  un  iravail  considérable,  it  i|mi  ne  pouxait 


l'MM  I  I     I  .    I  I  S  m.    \.  WJ 

ùUv  lait  snr-k'-fliam|'.  Il  inil  i|iic  je  ilu-irliais  iiiu'  (l<  Liilr.  il  me  |iri'*sji 
ili-  lui  l.iii'i'  an  iiidiiis  la  liasse  iriiii  ircilalil.  Je  la  lis  iliitic  ,  mal  sans 
liniilr,  |)ai'(-i-  iiu'fii  loiili' cliiisf  il  nu-  i'aul,  puni-  liii-ii  faiit'.  nies  aises  el 
ma  iilieilc;  mais  je  la  lis  du  moins  ilans  les  relies  :  el  foinme  il  elail 
in'i'senl,  il  ne  |>mI  liunli'i'  i|ni'  |e  in"  snsse  les  l'Iemenls  de  la  eiim|iii- 
silioii.  Ainsi  je  ne  perdis  pas  mes  eeidieres,  mais  je  nu-  relVoidis  nn 
pen  snr  la  mnsi(|ne,  Mivaiil  i|ne  l'un  Taisait  nn  enneeil  el  i|iie  rmi  s'y 
passait  de  moi. 

Ce  Int  à  pen  pri'S  duns  ei'  lemps-l.i  i|iii'.  la  |mi\  iManl  laile,  I  armée 
Iraiieaise  repassa  les  monts.  l'Insienis  (illieiers  vinrent  Miir  maman, 
entre  autres  M.  le  cnnite  de  l.aniree,  ndonel  dn  réjjiment  dOrlians,  de- 
puis plénipotentiaire  à  (îenè\e.  et  enlin  maréilial  de  Fianee.  an(|Melelle 
me  présenta.  Siiree  (|ii'ill('  lui  dit.  il  jiarnt  s'intéresser  lieanconp  a  moi, 
el  me  promit  lieaneoup  de  elioses  dont  il  ne  s'est  souM'nn  ipiela  dernière 
année  de  sa  \ie,  lorsipieje  n'avais  pins  liesoin  de  lui.  Le  jeune  marquis 
de  Sennoeterre,  dont  le  père  était  alors  ambassadeur  à  Turin,  passa  dans 
le  menu-  temps  à  (!liand)eri.  Il  diiia  eliez  madame  de  Mentlnin  :  j'\  dînais 
aussi  re  jour-là.  Apn'-s  le  dînei-  il  lut  i|neslioii  de  musi(|ue  :  il  la  sa>ail 
tres-liien.  I.opéra  de  .lepliti"  était  alors  dans  sa  nonveauli'  ;  il  en  parla, 
on  le  fit  appoi'ter.  Il  nie  lit  Irémir  en  nie  prci|)osant  d  eviciiler  a  nous 
«lenx  cet  opéra;  el,  lonl  en  inneant  le  livre,  il  toinlia  sur  ee  nnireean  eé'- 
lèluT  à  deux  «lueurs  : 

1,(1  li'i're,  l'eiifiT,  lo  ciri  iiiiiiic, 
TiMil  lrrii)lili>  ilr'viiiit  \v  Sri'^iii-iir, 

Il  nie  dit  :  (ioml)ien  vonle/.-vons  faire  de  parties"?  je  ferai  pimr  ma  pail 
ees  six-là.  Je  n'étais  pas  encore  accontnmc  à  cette  pétulance  Iraneaise.  et 
ijunique  j'eusse  (pn'l(|nei'ois  àn(uiné  des  partitions,  je  ne  eomprenais  p.is 
comment  le  même  homme  |>on\ait  faire  en  uu'miu^  temps  si\  parties,  ni 
même  deux.  Hieii  ne  ma  i)lus  conté  dans  l'exercice  de  la  ninsi(|ue  (|iie 
de  saulcr  ainsi  légèrement  d'une  partie  à  l'autre,  cl  d'avoir  l'œil  .i  la  fois 
snr  toute  une  partition.  A  la  nianière  dmit  je  me  lirai  de  cette  entreprise, 
M.  de  Senneclerre  tint  élie  li'nle  de  croii'e  ipie  je  ne  savais  |ias  la  mnsi- 
i|ne.  Ce  fui  peut-être  pour  vérilicr  ce  doute  (|u'il  me  proposa  de  miter 
une  chanson  qu'il  voulait  donner  à  mademoiselle  de  Meutlion.  Je  ne 
pouvais  m'en  défendre.  Il  chanta  la  chanson  ;  je  l'écrivis,  même  sans  le 
faire  lieanconp  lépetei'.  Il  la  lui  ensuite,  cl  trouva,  comme  il  é-tail  vr.ii, 
qu'clleélait  très-correctenienlnotée.  Ilavait  vu  mon  embarras,  il  prit  plaisii 
à  faire  valoir  ce  petit  succès.  C'était  pourtant  une  chose  Irès-simple.  An 
fond,  je  savais  lorl  bien  la  musique;  je  ne  manquais  (|ue  de  celte  viva- 
cité- du  |)remier  coup  d'iril  que  je  m  eus  jamais  sur  rien,  et  (pii  ne  s'ac- 
quiert en  nin>iqne  (|iie  j>ar  une  pratique  consomnn'e.  Onoi  ipiil  en  soit. 


ISO  LES  CONFESSIONS. 

je  lus  sensible  à  riioimèle  soin  ([iril  pril  (rulï.iccr  dans  l'cspriUles  au- 
tres et  iliiiis  II!  mien  la  piîlile  honte  ([ue  j'avais  eue;  et  douze  ou  quinze 
ans  après  ,  nie  rencontrant  avec  lui  dans  diverses  maisons  de  Paris, 
je  lus  lente  |)liisieurs  l'ois  de  lui  rappider  celte  anecdote,  et  de  lui  mon- 
trer ([ue  j'en  gardais  le  souvenir.  Mais  il  avait  perdu  les  yeux  de|)uis  ce 
Ifinps-là  :  je  craignis  de  renouveler  ses  regrets  en  lui  rappelant  l'usage 
i|u  il  en  avait  su  faire,  et  je  me  tns. 

Je  louche  au  nionieiit  (|ui  comniciRU!  à  lier  mon  existence  passée  avec 
la  présenle.  Ouehiues  auiiliés  de  eo  lem|ts-là  prolongi'ies  jusqu'à  celui-ci 
me  sont  devenues  bien  précieuses.  Klles  m'init  souviMit  l'ait  regrelter 
cette  heureuse  (d)scurité  oi'i  ceux  qui  se  (lisaient  mes  amis  l'étaienl  et 
m'aimaient  ponr  moi,  par  pure  bienveillance,  non  par  la  vanité  d'avoir 
des  liaisons  avec  un  homme  connu,  ou  par  le  désir  secret  de  trouver 
ainsi  pins  d'occasions  de  lui  nnire.  C'est  d'ici  que  je  date  ma  première 
eonuaissance  avec  mon  vieux  ami  (îauffecourt,  qui  m'est  toujours  resté, 
malgré  les  elTorts  (|n'on  a  faits  poui'  me  l'ôter.  Toujours  resté  !  non.  Hé- 
las !  je  viens  de  le  perdre.  Mais  il  n'a  cessé  de  m'aimer  qu'en  cessant  de 
vivre,  et  notre  amitié  n'a  fini  qu'avec  lui.  M.  de  (îauffecourt  était  un  des 
lionmics  les  plus  aimables  qui  aient  existé.  11  était  impossible  de  le  voir 
sans  l'aimer,  et  de  vivn;  avec  lui  sans  s'y  attacher  tout  à  fait.  Je  n'ai  vu 
de  ma  vie  une  physionomie  plus  ouverte,  plus  caressante,  qui  eût  plus 
de  sérénité,  qui  marquât  plus  de  sentiment  et  d'esprit,  qui  inspirât  plus 
de  conliance.  Quelque;  réservé  qu'on  pût  être,  on  ne  pouvait,  dès  la  prc- 
mièj'^^  vue,  se  défendre  d'être  aussi  familier  avec  lui  que  si  on  l'eût 
connu  depuis  vingt  ans  :  et  moi,  qui  avais  tant  de  peine  d'être  à  mon  aise 
avec  les  nouveaux  visages,  j'y  fus  avec  lui  du  premier  moment.  Son  ton, 
son  accent,  son  propos,  accompagnaient  parfaitement  sa  physionomie. 
Le  son  de  sa  voix  était  net,  plein,  bien  timbré,  une  belle  voix  de  basse 
étoffée  et  mordante,  qui  remplissait  l'oreille  et  sonnait  an  cœur.  Il  est 
impossible  d'avoir  une  gaieté  plus  égale  et  plus  douce,  des  grâces  plus 
vraies  et  plus  simples,  des  talents  plus  naturels  et  cultivés  avec  plus  de 
goût.  Joignez  à  cela  un  cœTir  aimant,  mais  aimant  un  peu  trop  tout  le 
monde,  un  caractère  officieux  avec  un  peu  de  choix,  servant  sesamis  avec 
zèle,  ou  plutôt  se  faisant  l'ami  des  gens  qu'il  pouvait  servir,  et  sachant 
l'aire  très-adroitement  ses  projn-es  affaires  en  faisant  très-chaudement 
celles  d'autrui.  (îauffecourt  était  (ils  d'un  simple  horloger,  et  avait  été 
horloger  lui-même.  Mais  sa  figure  et  son  mérite  l'appelaient  dans  une 
autre  sphère  oi'i  il  ne  (arda  pas  d'entrer.  11  fit  connaissance  avec  M.  de  la 
Closure.  résident  de  i'rance  à  (ienève,  qui  le  prit  en  amitié.  11  lui  pro- 
cura à  i'aris  d'autres  connaissances  qui  lui  furent  utiles,  et  par  lesquel- 
les il  parvint  à  avoir  la  fourniture  des  sels  du  Valais,  qui  lui  valait  vingt 
mille  livres  de  rente.  Sa  fortune,  assez  belle,  se  borna  là  du  côté  des 
hommes  ;  mais  du  côté  di>s  femmes,  la  presse  y  é(ai(  :  il  eut  à  choisir,  et 


l'Ml  I  I  I     I,    I  l\  Kl     V  IKI 

lit  cv  qu'il  MMiliil.  i.v  tin  il  \  lUl  (l<;  plus  rare  i-l  ilc  plus  1 (iialdc  p(tur 

lui  lui  (lu'avaiil  ilfs  iiaiscuis  dans  tous  li's  riais,  il  fui  pailnul  rluii,  n- 
ilienlu'  ili'  liiul  le  iiinudc,  sans  jamais  ('Il  r  cinif  ni  liai  ili-  pcrsiinin-;  il 
il»  iTdis  (lu'il  t'sl  iiiorl  sans  avoir  ou  di-  sa  \if  un  seul  rmiinii.  Ilmn  ii\ 
lioniini'  !  Il  venait  tous  les  ans  aux  bains  d'Aix,  où  s»-  lassiuildf  la  linnur 
loiniia'nii' des  pavs  voisins.  I.ic' avec  toute  la  niddcssr  df  Savoie,  il  ve- 
nait d'Aix  à  (MiamiMi  i  voir  le  eonile  de  Uelle^arde  et  son  père  le  niari|ui> 
d'AnIrenioiil,  i  In  /  (|iii  iiMiiiaii  lit  «l  me  lil  laire  eunnaissanie  avee  lui. 
Celle  connaissanie,  i|ui  seinidait  devoir  uahoiitir  a  rien,  et  l'ut  noiulin' 
d'années  inlerroui|)ne,  se  renouvela  dans  Ideeasion  ipu'  je  diiai,  el  de- 
vint un  véritalde  altaehenienl.  (l'est  assez  |>our  nranliuiser  a  parler 
d'un  ami  avee  qui  j'ai  été  si  élroitemeiil  In  .  mais  quaiulje  ne  |ii-endrais 
aneun  intérêt  personnel  à  sa  mémoire,  eetait  un  liomme  si  aiuialde  el 
si  heureusement  né,  (|ue,  pour  l'honneur  de  res|ièci'  humaine,  je  la 
croirais  toujours  honne  àeonservei'.  Cet  homme  si  eharmant  avait  ponr- 
lanl  SCS  défauts  ainsi  (|ue  les  antres,  comme  on  pourra  voir  ei-aprés  : 
mais  s'il  ne  les  eût  pas  eus,  peul-élre  eùt-il  ité  moins  ainialde.  l'oiir  le 
rendre  intéressant  aillant  ([u'il  pomail  l'èlre,  il  fallait  (|u  on  eût  (|uel- 
qiie  chose  à  lui  pardonner. 

lue  autre  liaison  du  même  ti'uips  n'est  pas  éteinte,  et  me  itiirre  en- 
core de  cet  es|)(iirdu  lumiieur  tem|)oi('l.  (|ui  iiKMirt  si  dillicileineiil  dans 
le  ccriir  de  riiomme.  M.  de  Conzié.  ^entilhoiiime  savoyard,  alors  jeune 
el  aimable,  eut  la  fantaisie  d'apprendre  la  musique,  ou  pinlôt  de  faire 
connaissance  avec  celui  (|iii  l'enseijînait.  Avec  de  l'esprit  et  du  ^'ont 
pour  les  belles  eonnaissaiiies,  M.  de  (".(Mizii'- avait  une  doueeiir  de  carae- 
lère  (|ui  le  rendait  très-liant,  et  je  l'étais  beauconj)  moi-même  pour  les 
gens  en  qui  je  la  trouvais.  La  liaison  fui  bientôl  faite.  Le  germe  de  lil- 
Icraturc  et  de  philosophie  (|ui  commençait  à  fermenter  dans  ma  lèlc.  el 
qui  n'attendait  ([111111  peu  de  culture  et  d"(''miilalion  pour  se  d(''veIopj)er 
loiil  à  fait,  les  trouvait  en  lui.  M.  de  Coiizie  avait  peu  de  disposilimi 
pour  la  musi(|ue  :  ce  fui  nii  liieii  pour  moi  ;  les  heures  des  leçons  se 
passaient  à  tout  autre  chose  qu'à  sollier.  Nous  déjeunions,  nous  cau- 
sions, nous  lisions  quel(|ues  noiiveaiilés.  et  pas  un  mot  de  musique.  La 
correspondance  de  Voltaire  avec  le  prince  royal  de  l'riisse  faisait  du 
bruit  alors  :  nous  nous  entretenions  souvent  de  ces  deux  hommes  célè- 
bres, dont  l'un,  depuis  peu  sur  le  trône,  s'annonçait  dt-jà  tel  qu'il  de- 
vait dans  peu  se  montrer;  et  dont  l'autre,  aussi  décrié  qu'il  est  admiré 
maintenant,  nous  faisait  plaindre  sincèremeni  le  malheur  (|iii  semblait 
le  |)oursuivre,  el  (pi'ou  voit  si  souvent  être  l'apanage  des  grands  talents. 
Le  prince  de  l'russc  avait  été  peu  heureux  dans  sa  jeunesse;  el  Voltaire 
semblait  fait  pour  ne  l'être  jamais.  L'intérêt  que  nous  prenions  à  l'un 
el  à  l'antre  s'étendait  à  loiit  ce  (|ui  s'v  rapportait.  Rien  de  tout  ce  «pi'e- 
erivail   Noilaire   ne   imiis  t'cliappait.   Le  L-uiit    (|iie  je  pris  à  ces  lectures 


iSi  I.KS   C.OMKSSIONS. 

m'iiis[iiia  le  (h'sir  (rapinciulic  à  (■crirc  avec  l'irgance,  et  do  lâclicr  il'i- 
iiiitor  le  beau  coloris  ilc  ccl  aiik-tir,  iloiit  j'élais  eiiclianic.  Oiiclquc  temps 
après  parurent  ses  Lettres  philosophiques,  Ouoiqu'elles  ne  soient  pas 
assurément  son  meilleur  ouvrage,  ce  lut  celui  qui  m'attira  le  pins  vers 
l'étude,  et  ce  j^oùt  naissant  ne  s'éteijj;nit  plus  depuis  ce  lenips-là. 

Mais  le  moment  n'était  pas  venu  de  m'y  livrer  tout  de  bon.  Il  me  res- 
tait encore  une  liimn'iir  un  [leii  volaj^c,  un  désir  d'aller  et  venir  (jui  s'é- 
tait plutôt  borné  qu'éteint,  et  que  nourrissait  le  train  de  la  maison  de 
madanu'  de  \Narens,  trop  bruyant  pour  mon  humeur  solitaire,  (le  tas 
d'inconnus  qui  lui  allluaient  journellement  de  toutes  parts,  et  la  per- 
suasion oi'i  j'elais  ipie  ces  gens-là  ne  cherchaient  (|u'a  la  duper  chacun 
à  sa  manière,  me  taisaient  nu  vrai  tourment  de  mon  baltitalion.  Depuis 
qu'ayant  succédé  à  Claude  Anet  dans  la  conlidencc  de  sa  nuiîtrcsse,  je 
suivais  de  plus  près  l'état  de  ses  affaires,  j'y  voyais  un  progrès  en  mal 
dont  j'étais  effrayé.  J'avais  cent  fois  remontré,  prie,  pressé,  conjuré,  et 
toujours  inulilemenl.  .le  m'iUais  jeté  à  si^s  |)ie(ls  ;  je  lui  avais  fortement 


représenté  la  calaslropbe  (|iii  la  menaçait;  je  l'avais  vivement  exhortée 
à  réformer  sa  dépense,  à  ecunniericer  par  moi  ;  à  souffiir  |)lutôt  un  peu 
tandis  (|u"elle  était  encore  jeune.  (|ue,  nuillipliani  toujours  ses  dettes  el 
ses  créanciers,  de  s'e.vposer  sur  ses  vieux  jours  à  leurs  vexations  et  à  la 
misère.  Sensible  à  la  sincérité  de  mon  zèle,  elle  s'attendrissait  avec  moi 
et  me  pronutlait  les  |ilus  belles  choses  du  momie.  Un  croquant 
arrivail-il  .  a  l'iuslant  tout  était  (uiblié.  ,\près  mille  épreuves  de  l'in- 
utilité de    mes  remontrances  ,  (pie   me   restait-il   à  faire,    <pie    de    dé- 


f\ii  I  II   I    M\  m    \  IN5 

lutiriiiM'  li's  yi'iix  lin  m. il  i|ii('  j<  ne  |iiiii\.iis  |iir\i'iiii  ?  Jr  m  rli>i^iuiir<  iji-  la 
niaisiin  iloiil  jf  lu'  poiixais  j;aiiU'r  la  |ii>i  ti-  ;  jt-  faisais  ili-  pilils  M)\a(jn's  à 
Nvoii,  à  (h'IÙ'VP,  Il  l.\oii,  (|iii ,  nri-liimdissaiil  sur  ma  |ii'ine  si-crfU- ,  eu 
aii^iiiriitaieiit  ru  iiHirn'  lrm|is  !(•  suji  l  |p,ir  tii.i  il)'|)i-iiS(-.  Je  puis  jurer 
i|Ui>  j'en  aurais  stiiiilerl  hius  les  lelrauclii'tiiiMils  a\ef  j<»ie,  si  maman 
eùl  >rainu'nt  |)rolilé  de  cette  i'|iarj;ne  ;  mais  certain  (|ue  ee  i|ue  je  me 
refusais  passait  à  des  fripons,  j'aliusais  de  sa  facilité  pnur  |»arla};er  a\ec 
eux,  et,  comme  le  cliieii  (|ui  re\enait  de  la  Ikhu  lierie,  j'emportais  mou 
lopin  du  moiciau  i|ueje  n'avais  pu  sauver. 

Les  piclc\les  ne  me  maui|uaient  pas  jMiur  Ions  ces  \n\a^es,  et  maman 
seule  m  (Il  eut  luuini  de  reste,  tant  elle  avait  parlmil  de  liaisons,  de  nt^- 
{{ociations  ,  d'alïaires,  do  cumniissions  à  donner  a  i|ueli|u'un  de  sfir. 
Elle  ne  ilemaridait  (|n'à  m'eiivoyer,  je  ne  demandais  qu'a  aller:  cela  ne 
pouvait  mampier  de  l'aire  une  vie  assez  amlmlante.  Ces  M)\a;;es  me  nii- 
reiil  a  portée  de  faire  (|ueli|iies  iioniics  connaissances,  ijui  m'ont  été- 
dans  la  suite  agréables  ou  utiles;  entre  autres  à  Lyon  celle  de  M.  l'erri 
clion,  (jue  je  me  reproche  de  n'avoir  pas  assez  cultivée,  vu  les  lionti's 
qu'il  a  eues  pour  moi  ;  celle  du  lion  l'arisot,  dont  je  parlerai  dans  son 
lemj)s;  à  Grenolde,  celles  de  madame  Deyiiens  et  de  madame  la  pn'si- 
dente  de  Hardoiianclie,  femme  de  lieaiicoup  d'esprit,  et  (|ui  meut  pris 
en  amitié  si  j'avais  été  à  portée  de  la  voir  plus  souvent  ;  à  lienéve,  celle 
de  M.  de  la  Closure,  résident  de  France,  qui  me  parlait  souvent  de  ma 
Hière,  dont  malgré  la  mort  il  le  Icmps  son  cœur  n'avait  pu  se  dépreii- 
dre;  celle  des  deux  Harillot,  dont  le  père,  (|iii  m'appelait  son  petit-fils, 
était  d'une  société  très-aimable,  et  l'un  des  jiliis  dignes  iiommes  (|ue 
j'aie  jamais  connus.  Durant  les  troubles  de  la  répnbli(|ue.  ces  deux  ci- 
toyens se  jctèronl  dans  les  deux  [larlis  contraires  :  le  (ils,  dans  celui  de 
la  bourgeoisie;  le  j)èie,  dans  ctdiii  des  magistrats  :  et  lorsqu'on  prit  les 
armes  en  1737,  je  vis,  étant  à  (ienève,  le  pire  et  le  (ils  soitir  armes  de 
la  même  maison.  1  mm  jiomt  monter  à  l'bôlel  de  ville,  l'autre  pour  se 
rendre  à  son  quartier,  sûrs  de  se  trouver  deux  heures  après  l'un  vis-à- 
vis  de  l'autre  exposés  à  s'entr'égorgcr.  Ce  spectacle  affreux  me  (it  nue 
impression  si  vive,  que  je  jurai  de  ne  tremper  jamais  dans  aucune 
guerre  civile,  et  de  ne  soutenir  jamais  au  dedans  la  liberté  |>ar  les  armes, 
ni  de  ma  |iersounc  ni  de  mon  aveu,  si  jamais  je  rentrais  dans  mes  droits 
de  citoyen.  Je  me  rends  le  témoignage  d'avoir  tenu  ce  serment  dans  une 
occasion  délicate  ;  et  l'on  trouvera,  du  moins  je  le  pense,  que  celte  mo- 
dération l'ut  de  (|Mrli|Mi'  prix 

Mais  je  n'en  étais  pas  encore  à  cette  première  fermentation  de  patrio- 
tisme que  (îenève  en  armes  excita  dans  mon  cœur.  On  jugera  combien 
j'en  étais  loin  |iar  nu  fait  très-grave  à  ma  charge.  (|Me  j'ai  oublie  di' 
nicllrc  à  sa  place,  el  qui  ne  doit  jias  è(re  omis. 

Mon  oMi  b'  liernard  elail,  di  jimI-  ijuclques  amu'-es.  passe  dans  la  (iaio- 


p 


I8i  LES  CONFESSIONS. 

loliiu'  jjimr  y  Wùvo  l)àlii-  hi  ville  de  (lliarlestowii  ,  doiil  il  avait  doiiiié  le 
|>laii  :  il  V  iiioiinil  peu  après.  Mon  pauvic^  consiii  ("lait  aussi  iiiorl  an  ser- 
vlic  (lu  1(11  (le  l'rnssc,  cl  ma  lanlc  perdit  ainsi  son  lils  et  son  mari  pres- 
(|iic  (Il  même  temps.  Iles  pertes  léelianri'èrenl  un  peu  son  amitié-  pour 
le  plus  proelie  parent  qni  Ini  restât,  et  qui  était  moi.  Quand  j'allais  à 
(ieiiève  je  logeais  chez  elle,  et  je  m'amusais  à  liireter  et  i'enilleter  les 
livres  et  papiers  que  iikhi  onele  avait  laissés.  J'y  trouvai  beauconp  de 
pièees  curieuses,  et  des  kitics  dont  assurément  on  ne  se  douterait  pas. 
Ma  tante.  <[ni  Taisait  |)eii  de  cas  de  ces  paperasses,  m'eût  laissé  tout  em- 
porter si  j'avais  voulu.  Je  mécontentai  de  deux  ou  trois  livres  commen- 
It'S  de  la  main  de  mon  grand-piTe  IJernard  le  ministri!,  et  entre  autres 
les  ()Eu\res  postluimes  de  lU)lianlt,  in-i",  dont  les  marges  étaient  plei- 
nes d'excellentes  scolies  qui  me  liront  aimer  les  malliéinati(jues.  Ce 
livre  est  resté  parmi  ceux  de  madame  de  NVarens  ;  j'ai  toujours  été  fâché 
de  ne  l'avoir  pas  gardé.  A  ces  livres  je  joignis  cinq  ou  six  mémoires  ma- 
nuscrits, et  un  seul  imprimé,  qui  était  du  fameux  Miclieli  Ducret , 
homme  d'un  grand  talent,  savant,  éclairé,  mais  trop  remuant,  traité 
hien  cruellement  par  les  magistrats  de  (jenî'vc,  et  mort  derni(;rement 
dans  la  forteresse  d'Arberg,  où  il  était  enfermé  depuis  longues  années, 
pour  avoir,  disait-on,  trempé  dans  la  conspiration  de  Berne. 

Ce  mémoire  était  une  critique  assez  judicieuse  de  ce  grand  et  ridicule 
plan  de  forlitication  qu'on  a  exécuté  en  partie  à  Genève,  à  la  grande  risée 
des  gens  du  métier,  qui  ne  savent  pas  le  but  secret  qu'avait  le  conseil 
dans  l'exéciilion  de  celte  magnifique  entreprise.  M.  Micheli,  ayant  été 
exclu  de  la  chambre  des  fortifications  pour  avoir  blâmé  ce  plan  ,  avait 
cru,  comme  membre  des  deux-cents  et  même  comme  citoyen,  pouvoir 
en  dire  son  ayis  plus  au  long;  cl  c'était  ce  qu'il  avait  fait  par  ce  mé- 
moire, qu'il  eut  l'imprudence  de  faire  imprimer,  mais  non  pas  publier, 
car  il  n'en  fit  tirer  que  le  nombre  d'exemplaires  qu'il  envoyait  aux 
deux-cents,  et  qui  furent  tous  interceptés  à  la  poste  par  ordre  du  petit 
conseil.  Je  trouvai  ce  mémoire  parmi  les  papiers  de  mon  oncle,  avec  la 
réponse  ([u'il  avait  été  chargé  d'y  faire,  et  j'emportai  l'un  et  l'autre. 
J'avais  fait  ce  voyage  peu  après  ma  sortie  du  cadastre,  et  j'étais  demeuré 
en  quelque  liaison  avec  l'avocat  Coccelli,  qui  en  était  le  chef.  Ouelque 
temps  a|ir('s,  h;  directeur  de  la  douane  s'avisa  de  me  prier  de  lui  tenir 
un  ciiiant,  et  me  donna  madame  C-occelli  pour  commères  Les  honneurs 
me  tournaient  la  tète  ;  et,  fier  d'appartenir  de  si  pri's  à  monsieur  l'avo- 
cat, je  làchai-i  di^  faire  rim|inrtaul.  pour  me  montrer  digne  de  celte 
gloire. 

Dans  celle  idée,  je  crus  ne  poinoii-  rien  faire  de  mieux  (|ue  de  lui 
faire  voit  mon  mémoire  imprimé  de  M.  Miclieli,  (|iii  r('elleiiu'iil  elail 
une    jiiece  rare     pour  lui  pi(iu\er  (|ue   j'app,iileiiai>  a  des   notables   de 


IM(  I  II     I      I  l\  lU     \  Ih5 

(iciii'Vi'  <|iii  sa>;iii'iil  U--<  spcivis  «Ir  riClal.  ('.l'pi'iulanl.  |i.ir  iiiir  ilcini- 
ivs(M-\<-  dont  j'itiirais  |ioiiie  à  iviidiv  raisnii ,  je  no  lui  mollirai  point  la 
»«'|>oiisc  ilo  mon  onrlc  à  ce  mi-moiro,  juMil-t-tic  |iar(i-  (|ii'il|,'  était  ma- 
luiscritt'  et  qu'il  ne  l'allail  à  munsiciir  laMnal  i|iii'  iln  nioiili'.  Il  sentit 
iioiii'tant  si  liieii  le  |ii'i\  de  l'eei  it  i|ne  i  en-  la  lièlisc  de  lui  i'onlier,  i|ne 
je  ne  pus  jamais  le  raNoirni  \c  rcMiir,  et  <|iie,  liieii  eonxaineii  de  l'inn- 
tilité  do  iiios  elïorts,  je  nif  lis  nn  mérite  de  la  chose,  et  Iransritiinai  ci' 
V(d  en  |ii'eseiit.  Je  ne  doute  pas  un  moment  qu'il  n'ait  liicii  fait  valoir  a 
la  cour  de  Turin  cette  pii-ce  pins  ciiricnse  cependant  (inutile,  et  (|u'il 
n'ait  en  j;raiid  soin  de  se  l'aire  remlnuirsi-r  de  manière  mi  d'anire  de 
rangent  qu'il  lui  en  avait  dû  conter  pour  I  acquérir.  Ilenreiisemeiit,  di- 
tous  les  futurs  continj.'enls,  un  des  moins  prolialdes  est  (|irnii  jour  le 
roi  de  Sardaigne  assiégera  (.îonève.  Mais  coiniue  il  ii'\  a  p.i-  d  impussi- 
l)ilité  à  la  chose,  j'aurai  toujours  a  reprocher  à  ma  sotte  \aiiile  d'a- 
voir montré  l(>s  pins  j^rands  delants  de  celle  place  à  son  plus  ancien 
ennemi. 

.le  passai  denx  on  trois  ans  de  celle  façon  entre  la  musique,  les  magis- 
tères, les  projets,  les  voyages,  flollant  incessammeirt  d'une  clioseà  l'anlre. 
cherchant  à  me  lixcr  sans  savoir  a  (|noi.  mais  eiiliaîiu' pourtant  par  degrés 
vcrs^l'élnde,  voyant  des  gens  de  lettres,  enlemlanl  parler  de  littéral  me, 
me  mèlantqiielqnefoisd'en  parler  moi-méine,  cl  pren  anl  plutôt  le  jargon 
des  livres  (jne  la  connaissance  de  leur  conlenu.  Dans  mes  voyages  de 
(ienève,  j'allais  do  tem|)S  en  temps  voir  en  passant  mon  ancii'ii  lion  ami 
M.  Simon,  qui  fomentait  beaucoup  mon  émulation  naissante  par  des 
nouvelles  lonles  fraîches  de  la  république  des  lettres,  liiées  de  Haillet  ou 
de  C.olnmiés.  Je  voyais  lieaiicou|i  aussi  à  Chandiéri  nn  jacfdtin,  proies- 
seiir  de  physi(|ue,  bonlioiniiie  de  moine  dont  j  ai  oublie  le  nom,  et  i|iii 
faisait  souvent  de  petites  expériences  i|iii  m'amusaient  exlfèmemenl.  .le 
voulus,  à  son  exemple  et  aidé  des  Uécréations  malhémali(|nes  d'Oza- 
iiam,  faire  de  l'eiure  de  svmpathie^  l'oiir  cet  effet,  après  avoir  rem|di 
une  bouteille  plus  (|u'à  demi  île  chaux  vive,  d'orpiment  et  d'eau,  ji'  la 
bouchai  bien.  L'effervescence  commença  pres(|ue  à  l'instanl  très-vin- 
lemment.  .le  courus  à  la  bouteille  \nn\v  la  déboucher,  mais  je  n'y  lus  |)as 
à  temps;  elle  me  sauta  an  visagi'  comme  une  bombe,  .l'avalai  de  l'orpi- 
ment, de  la  chaux;  j'en  faillis  mourir.  Je  restai  aveugle  ))lus  de  six  .se- 
maines; et  j'appris  ainsi  a  ne  jtas  me  méiei  de  pli\si(|ue  expérimenlale 
sans  en  savoir  les  éléments. 

Cette  aventure  m'arriva  mal  a  |>ropos  pour  ma  saute.  (|ui  <lepuis  (|iiel- 
(|uc  temps  s'allérait  sensiblement.  Je  ne  sais  d'où  yenait  «pi  étant  bien 
conformé  par  le  coffre,  et  ne  faisant  d'excès  d'aucune  espèce,  je  déclinais 
a  vue  d'iril.  J'ai  une  assez  bonne  carrui'i'.  la  poitrine  large,  mes  pou- 
mons doivent  y  jouer  à  l'aise;  cependant  j'avais  la  courte  haleine,  je  me 
sentais  oppressé,  je  soupirais  inv(doiilairemenl,  j'avais  des  palpitations, 

•il 


I8(i  I  r.S    CO.MI'.SSIONS. 

ji-  ciaclKiis  (In  saii;;-,  la  lii'\ir  Iciilc  munIhI.  cl  je  n'cii  ai  iani.ii>  cli'  liii'u 
(initie,  ("(inimcnl  |i(Mit-(iM  lonilici'  dans  ccl  l'Ial  a  la  (Icnr  de  l'àuc, 
sans  a\()ii-  anciin  Nisccrc  \ii'it'',  sans  avoir  rien  l'ail  [xinr  (lc'lrnir(!  sa 
santé? 

l/(3péc  nsc  lo  fonncan,  dit-on  (inflcjncfois.  Voilà  mon  liistoirc.  Mes 
j)assions  m'ont  fait  viviv,  cl  mes  passions  m'ont  tnc.  Oiicllcs  passions  ? 
iliia-t-on.  l)(^s  riens,  les  choses  dn  monde  les  pins  pn(''riles,  mais  (|ni 
m  alïeclaieni  comme  s  il  se  Ihl  a^i  de  la  possession  d'll('lene  on  dn  II  ône 
(le  l'onivers.  It'alxird  les  lemmcs.  Unand  j'en  (mis  une,  nies  sens  l'iirenl 
lianqnilles,  mais  mon  cœnr  ne  le  lut  jamais,  i.es  licsoins  de  ranionr  me 
(h'voraient  an  sein  île  la  jonissaiico.  J'avais  nue  lendro  mère,  une  amie 
clierie  ;  mais  il  me  lallail  nue  maîircssc.  Je  me  la  tigurais  à  sa  place;  je 
me  la  crc'ais  de  mille  ra(,(nis,  pour  me  donner  le  clian^c  à  nioi-mi'Mnc.  Si 
j'avais  cru  tenir  maman  dans  mes  liras  (|iiand  je  l'y  Ic'iiais,  mes lilreintes 
n'auraient  pas  ùié.  moins  vives,  mais  Ions  mes  désirs  se  seraient  éteints  ; 
i  aurais  sanj;;lote  de  leiulresse,  mais  j(^  n'aurais  [)as  joui.  Jonii!  ce  sort 
osl-il  lait  ponrlliomme?  Ali!  si  jamais  une  seule  lois  en  ma  vie  j'a- 
vais goûte  dans  leur  |)leniln(le  tontes  les  délices  de  l'amour,  je  n'i- 
magine pas  que  ma  fri'^le  existence  eut  |)n  y  snllire;  je  serais  mort  sur  le 
lait. 

J'étais  donc  brûlant  d'anionr  sans  olijel  ;  et  c'est  pent-èlie  ainsi  ipi'il 
épuise  le  plus.  J'étais  in(piicl,  tourmenté  dn  mauvais  étal  des  alïaires 
de  ma  pauvre  maman  et  (i(^  son  imprudente  conduite,  qui  ne  pouvait 
maii(|uer  d'opérer  sa  ruine  totale  en  peu  de  temps.  Ma  cruelle  iina- 
"ination,  (jni  va  toujours  au-devanl  des  malheurs,  me  montrait  celui-là 
sans  cesse  dans  tout  son  excès  et  dans  toutes  ses  suites.  Je  me  voyais 
d  avance  l'orcémenl  séparé  par  la  misère  de  celle  à  qui  j'avais  con- 
sacré ma  vie,  et  sans  (|ui  je  n'en  pouvais  jouir.  Voilà  comment  j'avais 
toujours  l'àme  agitée.  Les  désirs  et  les  craintes  me  dévoraient  allerna- 
livcjnenl. 

La  innsi(|ne  elail  pour  moi  une  antre  passion  moins  longuense,  mais 
non  moins  consumante  par  l'ardeur  avec  laquelle  je  m'y  livrais,  par 
iCluih!  opiniâtre  des  ohscnrs  livres  de  Hameau,  par  mon  invincible  ob- 
-tinaliou  à  vouloir  en  charger  ma  mémoire  (pii  s'y  relnsail  toujours,  pal- 
mes C(nirses  contiiniellis.  par  les  compilations  immenses  (jne  j'entassais, 
passant  très-souvcnl  a  copier  les  nuits  entières,  l'^t  pourquoi  m'arrètei 
in\  choses  permanentes,  tandis  (|ue  toutes  les  folies  qui  |)assaieiit  dans 
mon  inconstante  lèle.  les  goûts  l'iigitifs  d'un  seul  jour,  \in  voyage,  un 
conceil.  un  somium.  une  promenade  à  l'aire,  un  roman  a  lire,  une  coiiK'- 
dieà  voir,  loul  ce  (pii  elail  le  imniis  du  monde  piemcdile  dans  mes  |)lai- 
sirs  on  dans  mes  alïaires,  devenait  pour  moi  I(hiI  aniani  de  passions  vio- 
lentes ,  qui  dans  leur  impétuosité  ridicule  me  doiinaieiil  le  plus  vrai 
loninieiil?  1,1  lecliire  des  malheurs  imaginaires  de  l!lévelaiid,  l'aile  ave( 


l'MM  II     I     I  n  III-     \  IK7 

llIl'iMIl'    cl    Siill\Cll(   IMl('ri')>lll|iMi',    III  .1  l.lll  l.inr.   |f  l'Iiil-,    |ill|v    (le   liiailVillS 

^all^  (|ni'  les  mii'iis. 

Il  \  a\ai(  iiii  (■■■iii'M)i>  iioiiiiiii'  M.  ita;^iii'n'l.  Ii'i|iii'l  a>ail  itr  i'iii|iliiM' 
sous  l'ierre  h-  (iiaïKi  a  la  cour  de  Itussir  ;  un  des  plu-  xiiaiiis  Iiouiuii-m-I 
tics  itlus  ^rauils  Idiis  i|iic  j'aie  jaiiiai<  mis.  Iiiiijiiiii>  |ili-iii  de  [irojcls  aussi 
l'iius  i|ue  lui,  (|ui  iai>ai(  Iniiilicr  les  iiiillii>ii>  eiiuiiiii' la  |iliiic,  cl  .1  <|ui  le- 
zéros  neeoùlaieul  rien,  (.et  lioiiiuie,  claiit  \eiiu  à  (iliaiuluri  |ioui  i|iiel)|iii 
procès  au  scnal,  s'cuipaia  de  iiiauiaii  loiiii ii'  raison,  el,  punr  ses  tré- 
sors de  zéros  cpi'il  lui  pindi^uail  nénereusenienl,  lirait  ses  paiiMcs  étiis 
pièce  à  pièce.  Je  iii'  1  aimais  point  :  il  le  vovait;  avi-c  iimi  cela  n'est  pas 
dillicile  :  il  u'v  avait  sorte  de  bassesse  (|u'il  n'employai  |i(iui  me  cainler. 
Il  s'avisa  lie  me  |iroposer  d'a|ipii'ii(lre  les  écliecs,  i|u'il  jiuiail  nii  |irii. 
J'i'ssavai  presipie  maij;n'  moi;  et,  après  avoir  tant  hieii  (|ne  mal  appris  l,i 
marche,  mon  propres  lui  si  rapide,  (in'avant  la  lin  de  la  première  séance, 
je  lui  donnai  la  toiii  i|ii  il  m  avait  (loniice  en  comineiiyaiit.  Il  ne  m'en 
lallul  pas  davanta}.'e  :  me  voilà  l'orcené  des  écliecs.  .l'acliète  un  iclti- 
(|iiier.  j'achète  le  Calahrois  :  je  m'enrerine  dans  ma  eh.'imlire,  j  n  passe 
les  jours  et  les  nuits  à  vouloir  appreiidie  par  cteur  toutes  les  parties  .  .1 
les  fmirrer  dans  ma  lèlo  bon  gré  mal  gré,  à  jouer  seul  sans  relâche  il 
sans  lin.  Après  denx  ou  trois  mois  de  ce  beau  tiavail  et  d'eflorls  iuima- 
t.'inahles.  ji;  vais  au  eari'-.  maigre,  jaune,  el  presque  liélu'té.  .le  m'essaye, 
je  rejoue  avec  M.  ISagneret  :  il  me  bat  une  lois,  denx  lois,  vin^t  lois  ; 
tant  de  combinaisons  s'étaient  brouillées  dans  ma  lète.  el  mon  imagina- 
lion  s'était  si  bien  amortie,  que  je  ne  voyais  plus  qu'un  nuage  devant 
moi.  Toutes  les  lois  (|u"avec  le  livre  de  l'Iiilidor  ou  celui  de  Slainma  j'ai 
voulu  m'exercer  à  étudier  des  parties,  la  même  chose  m  isl  arrivée;  cl 
après  m'èlrc  épuisé  de  l'atigue,  je  me  suis  trouvé  plus  faible  qii  aupara- 
vant. Du  reste,  (|ue  j'aie  abandonné  les  échecs,  ou  qu  en  jouant  je  me 
sois  remis  en  haleine,  je  n'ai  jamais  avancé  d'un  cian  depuis  cette  pre- 
mière séance,  et  je  me  suis  toujours  retrouvé  au  même  point  où  j'étais 
en  1,1  liiiiss  iiit.  .le  m'exercerais  des  milliers  de  siècles  que  je  linirais  p.u 
poiivoii- donner  la  tour  à  IJagm-ret,  et  rien  de  plus.  Voilà  tlu  temps  bien 
employé  !  direz-vous.  Kt  je  u'v  en  ai  pas  emplové  peu.  Je  ne  linis  ce  pre- 
mier essai  que  (|uand  je  n'eus  plus  la  torce  de  continuer.  (Jnand  j  allai 
me  montrer  sortant  de  ma  chambic.  j'avais  I  air  d'un  di  Ici n'',  et,  sui- 
vant le  même  tiain,  je  n'aurais  pas  resté  déterré  longtemps.  On  convien- 
dra qu'il  l'st  dillicile,  et  surtout  dans  l'ardeur  de  l.i  piim-sse  ,  qu'iiin 
pareilli-  léti,'  laisse  toujours  le  corps  en  santé. 

L'altération  de  la  mienne  agit  sur  mon  liniin-iii  cl  lem|M'ra  ranliiii 
(II-  mes  lantaisies.  .Me  siutaiit  allaiblir,  je  devins  |)lns  tran(|uille,  et  pei - 
dis  un  peu  la  lureiir  des  voyages.  l'Ius  sédentaire,  je  lus  pris,  non  dr 
l'ennui,  mais  de  la  niidancolie  ;  les  vapeurs  succédèrent  aux  passions; 
ma  langueur  ileviiil  tristesse:  je  pleurais  el  soupirais  a  priqios  de  ricii  ; 


ISS  LKS   CONFESSIONS. 

je  sfiilais  la  vie  iiVéchapitcr  sans  l'avoir  ^'oùléi!  ;  je  gémissais  sur  l'élat 
où  je  laissais  ma  pauvre  maman,  sur  celui  où  je  la  voyais  prête  à  lom- 
lier  ;  je  puis  dire  (iiie  la  (juitter  el  la  laisser  à  plaindre  était  mon  uniijue 
ref;rel.  Kniin  je  tombai  tout  à  l'ait  malade.  Klle  me  soigna  comme  jamais 
mère  n'a  soigné  son  enfant;  et  cela  lui  lit  du  bien  à  elle-même,  en  fai- 
sant diversion  aux  projets  et  tenant  écartés  les  projeteurs.  Ouelle  douce 
mort,  si  alors  elle  fût  venue!  Si  j'avais  peu  goûté  les  l)i(!ns  de  la  vie, 
j'en  avais  peu  senti  les  malheurs.  Mon  ànu'  paisible  pouvait  partir  sans 
le  sentiment  cruel  de  l'injustice  des  hommes,  qui  empoisonne  la  vie  el 
la  mort.  J'avais  ha  consolation  de  me  survivre  dans  la  meilleure  moitié 
(le  moi-même  ;  c'était  à  p{>in(!  mourir.  Sans  les  inquiétudes  que  j'avais 
sur  son  sort,  j(!  serais  mort  coiniiie  j'aurais  pu  m'endormir,  et  ces  in- 
quiétudes mêmes  avaient  nn  objet  afl'ectuenx  et  tendre  qui  en  tempérait 
l'amertume,  .le  lui  disais  :  Vous  voilà  dépositaire  de  tout  mon  être  ;  fai- 
tes en  sorte  qu'il  soit  heureux.  Deux  ou  trois  fois,  quand  j'étais  le  plus 
mal,  il  m'arriva  de  me  lever  dans  la  nnit  et  de  me  traîner  à  sa  chambre, 
pour  lui  donner,  sur  sa  conduite,  des  conseils,  j'ose  dire  pleins  de  jus- 
tesse et  de  sens,  mais  où  l'intérêt  que  je  prenais  à  son  sort  se  marquait 
mieux  que  toute  autre  chose.  Comme  si  les  pleurs  étaient  ma  nourriture 
et  mon  remède,  je  me  fortifiais  de  ceux  que  je  versais  auprès  d'elle, 
avec  elle,  assis  sur  son  lit ,  et  tenant  ses  mains  dans  les  miennes.  Les 
lu'ures  coulaient  dans  ces  entretiens  nocturnes,  et  je  m'en  retournais  en 
meilleur  état  que  je  n'étais  venu  :  content  et  calme  dans  les  promesses 
(|u"elle  m'avait  faites,  dans  les  espérances  qu'elle  m'avait  données,  je 
m'endormais  là-dessus  avec  la  paix  du  cœui'  et  la  résignation  à  la  Provi- 
dence. l'Iaise  à  Dieu  (ju'après  tant  de  sujets  de  lia'ir  la  vie,  après  tant 
d'orages  qui  ont  agité  la  mienne  et  qui  ne  m'en  font  plus  qu'un  fardeau, 
la  mort  qui  doit  la  terminer  me  soit  aussi  peu  cruelle  qu'elle  me  l'eût 
été  dans  ce  moment-là  ! 

A  force  de  soins,  de  vigilance  et  d'incroyables  peines,  elle  me  sauva  ; 
et  il  est  certain  qu'elle  seule  pouvait  me  sauver.  J'ai  peu  de  foi  à  la  mé- 
decine des  médecins,  mais  j'en  ai  beaucoup  à  celle  des  vrais  amis;  les 
choses  dont  notre  bonheur  dépend  se  font  toujours  beaucoup  mieux  que 
toutes  les  autres.  S'il  y  a  dans  la  vi(;  un  sentiment  délicieux,  c'est  celui 
(jue  nous  éprouvâmes  d'êln^  rendus  l'un  à  l'autre.  Notre  attachement 
mutuel  n'en  augmenta  pas,  cela  n'était  pas  possible;  mais  il  l)rit  je  ne 
sais  quoi  de  plus  intime,  de  plus  touchant  dans  sa  grande  simjdicité.  Je 
devenais  tout  à  fait  sou  œuvre,  tout  à  fait  son  enfant,  et  plus  que  si  elle 
eût  été  ma  vrait;  mère.  Nous  commençâmes  ,  sans  y  songer,  à  ne  plus 
nous  séparer  l'un  de  l'autre,  à  iiiellre  en  (juelqui;  sorte  toute  notre  exi- 
stence en  commun  ;  et,  sentant  (jue  léciproquenu'ut  nous  nous  étions 
non-seulement  nécessaires,  mais  suffisants,  nous  uous  accoutumâmes  à 
ne  pins  p<'iiser  à  rien  d'étiiniger  à  nous,  à  borner  absolument  notre;  bon- 


l'Mll  II      I       ll\  Itl      \.  IK-.I 

liciu  cl  liiti>  mis  ili'sirs  à  ct'llc  |)ossi<ssi<iii  iiiiiliii-ll)'  cl  |iciil-ctrc  iiiii)|iic 
parmi  \r<  liiimaiiis,  (|iii  n'clait  |i<iiiil,  cumim-  je  l'ai  dit,  celle  ilc  ramniir. 
mais  une  posscssimi  |>liis  essentielle,  ijni,  sans  tenir  aux  sens,  au  sexe, 
à  l't'i^i',  à  la  ligure,  tenait  à  tout  ce  par  <|ii<ii  l'on  est  soi,  et  (|u'un  ne  peut 
|iei(lrc  ipicn  cessant  d'elre. 

V  (|uiii  linl-il  (|ne  celle  précieuse  crise  n'aïuenàt  le  Imnlieur  du  reste 
tl<'  ses  jours  et  lies  miens?  (!e  ne  lut  pas  a  moi,  je  mi'ii  rends  le  conso- 
lant t(Mnui<;iia<;c.  Ce  ne  lut  pas  non  |ilus  a  elle,  du  moins  usa  vuluiité. 
Il  était  (crit  i|ue  hienlot  l'invinciltle  naturel  reprendrait  sun  empire. 
.Mais  ce  fatal  ictour  ne  se  lit  pas  tout  d'un  coup.  Il  v  eut,  grâces  au  ciel, 
un  intervalle,  court  et  précieux  inter\aHe,  i\\\\  n'a  pas  lini  par  ma  laute, 
cl  dontjenenie  re|uoclierai  pasd'a\oii  mai  prolité. 

^)uoi(|ue  j^uéri  de  ma  j:;rande  maladie,  je  n'avais  pas  repris  ma  vi|,'ueur. 
Ma  poitrine  n'était  pas  réialdie  ;  un  reste  de  lièvre  durait  tonjmirs,  et 
nie  tenait  eu  lan^'ueur.  Je  n'avais  plus  de  ^(Uit  à  rien  (|u  a  linir  mes  jouis 
près  de  celle  qui  m  «tait  clière,  à  la  maintenir  dans  ses  lionnes  résoln- 
lions,  à  lui  faire  sentir  eu  quoi  consistait  le  vrai  clianne  d'une  vii'  lu'u- 
rousc,  à  rendre  la  sienne  telle,  autant  (ju'il  dépendait  de  nmi.  Mais  je 
voyais,  je  sentais  même  (|ue,  dans  une  maison  somhre  cl  trisle,  la  con- 
tinuelle solitude  du  lèlc-à-lèlc  deviendrait  à  la  Un  triste  aussi.  Le  remède 
a  cela  se  présenta  comme  de  lui-mèine.  Maman  m'avait  ordonné  le  lait, 
et  voulait  que  j'allasse  le  prendre  à  la  campagne.  J'y  consentis,  pour\ii 
qu'elle  y  vint  avec  moi.  Il  n'en  fallut  pas  da\anlaj;e  pour  la  déterminer: 
il  ne  s'agit  plus  que  du  cliuix  du  lieu.  Le  jardin  du  faubourg  n'était  pas 
proprement  à  la  campagne  :  entouré  de  maisons  et  d'antres  jardins  ,  il 
n'avait  point  les  attraits  d'une  retraite  champêtre.  D'ailleurs,  après  la 
mort  d'Anet,  nousavious  quitté  ce  jardin  pour  raison  d'économie,  n'avant 
plus  à  cii'ur  d'y  tenir  des  plantes,  et  d'autres  vues  nous  faisant  peu  re- 
gretter ce  réduit 

l'rolilanl  maintenant  du  degoiit  que  je  lui  trouvai  pour  la  ville,  ji;  lui 
proposai  de  l'abandonner  toul  à  fait,  et  de  nous  établir  dans  une  solitude 
agréable,  dans  quelque  petite  maison  assez  éloignée  pour  dérouter  les  im- 
portuns. Elle  l'eût  fait,  et  ce  parti  (|ue  son  bon  ange  et  le  mien  me  sug- 
géraient nous  eût  vraisemblablement  assuré  des  jours  bcureux  et  tran- 
quilles jusqu'au  moment  où  la  mort  devait  nous  séparer.  Mais  cet  état 
n'était  pas  celui  où  nous  étions  appelés.  Maman  devait  éprouver  toutes 
les  peines  de  l'indigenco  et  du  mal-èlre,  après  avoir  passé  sa  vie  dans 
l'abondance,  pour  la  lui  faire  quitter  avec  moins  de  regret;  et  moi,  par 
un  assemblage  de  maux  de  toute  espèce,  je  devais  être  un  jour  un  exem- 
ple à  quiconque,  inspiré  du  seul  amour  du  bit  ii  public  et  de  la  justice, 
ose,  fort  de  sa  seule  innocence,  tlire  ouverlenient  la  vérili'  aux  liom- 
mes  ,  sans  sétayei  par  des  cabales  ,  sans  s  être  lait  des  partis  pour  le 
prolégei . 


190  LES  CONFKSSIONS. 

I  Ht"  mallii'iiiiHisc  crainte  la  icliiil.  Klle  n'osa  (|iiiUor  sa  \ilainc  niai- 
siin.  (le  |iciii'  (le  ràclicr  le  |iiopriclaii'i'.  Ton  projet  de  retraite  est  cliar- 
niant.  me  ilit-elle,  et  tort  de   mon  ^oùt  ;  mais  ilaiis  celte  retraite  il  laiil 
vivre.  En  qnitlanl  ma  prison  je  risqne  de  |)erdre  mon  pain;  et  quand 
rions  n'en  anrons  pins  dans  les  l)ois,  il  en  l'andra  bien  retourner  cher- 
cher à   la  ville,  l'onr  avoir  moins  hcsoin  d"y  venir,  ne  la  ([uitlons  pas 
tout  à  lait.  Payons  cette  petite  pension  an  comte  de  Saint-I.aurent,  pour 
qu'il  me  laisse  la  mienne.  Cherchons  quelque   réduit  assez  loin  de  la 
vilhï  pour  vivre  eu  ])aix,  et  assez  près  pour  y  revenir  lout(;s  les  l'ois  qu'il 
sera  nécessaire.  Ainsi    l'ut  l'ait.  Après  avoir  un  peu  cherché,  nous  nous 
lixàmes  aux  Charmeltes,  nue  terre  de  M.  deConzié,  à  la  jiorte  de  Cliaiu- 
iiéri,  mais  retirée  cl  solitaire  comme  si  l'on  était  à  cent  lieues.  Kntre 
deux  coteaux  assez  élevés  est  un  petit  vallon  nord  et  sud,  au  lond  duquel 
conlc  une  rigole  entre  des  cailloux  et  des  arbres.  Le  long  de  ce  vallon, 
à  mi-côte,  sont  quelques  maisons  éparses,  fort  agréables  pour  quiconque 
aime  nn  asile  un  peu  sauvage  et  retiré.  Après  avoir  essayé  deux  ou  trois 
fois  de  ces  maisons,  nous  choisîmes   eulin  la  plus  jolie,  appartenant 
à  nn  gentilhomme  qui  était  au  service,  appelé  M.  Noiret.  La  maison 
était  très-logeable.  Au-devant  était  nn  jardin  en  terrasse,  une  vigne  an- 
dessus,  nn  verger  au-dessous;  vis-à-vis  un  petit  bois  de  châtaigniers,  une 
l'ontaine  à  portée;  plus  haut,  dans  la  montagne,  des  prés  pour  l'entre- 
tien du  bétail,  enlln  tout  ce  qu'il  fallait   pour  le  petit  ménage  cbam|)é- 
ti(^  ([lie  nous  v  voulions   étal)lir.   Autant  (jiie  je  puis    me    rappeler    les 
temps  et  les  dates,  nous  eu  prîmes  possession  vers  la  lin  del'éléde  1730. 
J  étais  transporté  le  jiremier  jour  que  nous  y  couchâmes.  0  maman  ! 
dis-je  à  cette  chère  amie  en  l'embrassant  et  l'inondant  de  larmes  d'at- 
Icndrissenieiit  et  de  joie,   ce  séjour  est  celui  du  bonheur  et  (h;  l'iuiio- 
cence.  Si  nous  ne  les  trouvons   pas  ici    l'iiii   avec  l'aiilie  ,  il  ne  les  faut 
chercher  nulle  part'. 

'  l.ii  nmi<(iri  (ju'liiiliita  Rousseau  nvcc  mailniiic  de  Wai'ciis  au\  diiLiMiirlIis  poi-lc  riiis(i-i|iliiiii 
Minanlo,  i|ne  Hcranlt  de  Séclicllcs  \  lil  placrr  on  I7!12,  IiMSi|ii'il  clail  iiiiriiiM-;^,inv  rio  la  ((iiivcn- 
linii  ilaiis  le  ilépariciiicnt  du  Monl-lilauc  : 

HimIiiiI  [iir  Ji'nti-JiicqilG  li;i)iiK- 
Tu  iiio  rLipiiclIc»  son  ^cnjc, 
S.i  M.lilndt,  sa  licTlo, 
l-!t  $cï  tiiallltiurs  et  sj  folit:. 

A   Ij  gloire,  -i  la  tiTili' 

Il  osii  coïKafPtr  sa  vif. 

Kt  lui  toujours  {ivrsêriitr 

■  )ii  |>ar  liii-iu^iiic,  ou  pai  I'cuml-. 


-  ii 


n  m'    'fnk 


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LIN  \\\:  MX  II: mi: 


IT.U).  , 


lluiiiiil  l'i  vulis     rmii/ii.v  n,'/i'i  >i(»i  iln  miifiimt, 
lliirlii.1  ul>i,  fl  teci»  viriiiiis  jur/is  (((/iiir  fous: 
ftV  jMlillum  .ijilvir  siifirr  liis  furfl ... 

,lr  rn'  |iiii>  ji;i>  .ijntllcr  : 

.luc(iu.t  iWi/iii' 
/(i  vif  tius  feifir  . 

mais  iriin|uirl(',  il  ne  m Cii  lallait  pas  ihiNaiila^c  ;  il  m-  m  rii  lallail  |ia« 
iiuMiu'  la  |>ro|irifl('  :  c'i'lail  assez  pour  moi  <li'  la  jniiissam-t';  ri  il  \  .1 
li>ii^l(>m|)s  ([lie  j'ai  ilil  et  si'iiii  (|ni'  Ir  iiiupriclaitr  cl  le  possi'ssi'iir  smil 
sniivoiil  tlfiix  porsoiiiii'S  Ircs-dilTcrfiilfS  ,  iiiriiic  rii  laissaiil  a  pari  \<-- 
inaris  ol  les  ainanls. 

Ici  commoiiciî  le  coiirl  liiuiliciii-  àv  ma  xie;  ii'i  Nii'iiiicnt  les  paisibles 
mais  rapides  moments  cpii  iiiimiI  (liMiiié  le  droii  de  dur  (|iii'  j'ai  vécu. 
Mumeiils  précieux  el  si  le^relles!  ait  !  recommence/  pour  moi  voire  ai- 
malile  cours;  coule/,  plus  leiilement  dans  mon  souvenir,  s'il  est  possilde. 
(|ne  vous  ne  files  réellement  dans  voln-  fuj^ilive  succession.  CommenI 
lerai-jc  pour  prolonger  à  mon  gré  ce  récit  si  loncliant  et  si  simple,  pour 
redire  toujours  les  mêmes  choses,  et  n'ennuyer  |)as  plus  mes  lecteuis 
1  11  les  répétant,  (jne  je  ne  m  ennuyais  moi-même  en  les  recommençant 
^ans  cesse?  Kncorc  si  tout  cela  consistait  en  laits,  en  actions,  en  paroles, 
je  pourrais  le  décrire  et  le  rendre  en  (|uelf|uc  façon;  mais  comment  din 
«equi  n'était  ni  dit  ni  l'ail,  ni  pense  inènie.  mais  j;oùlé,  mais  senti,  san> 
ipie  je  puisse  énoncer  d'autre  objet  île  mon  bonlieur  que  ce  senlimenl 
même?  Je  me  levais  avec  le  soleil,  el  j'étais  heureux  ;  je  me  promenais, 
et  j'étais  lieureiiv  ;  je  voyais  niamaii.  el  j  étais  Ihiiiciix  ,  je  la  i|uittais,el 
j'étais  heureux;  je  parcourais  les  liois.  les  coteaux,  j Crrais  dans  les  val- 
lons, je  lisais,  j'étais  oisit.  je  travaillais  au  jardin,  je  cueillais  les  h  iiil>, 
l'aidais  au  ménage,  el  le  honlieurme  suivait  partout  :  il  n  rliil  dans  au- 
cune chose  assignalde,  il  é-lait  tout  eu  nini-Miémc.  il  ne  pniivail  nie  <|iiil- 
ler  un  seul  instant. 

liicn  de  tout  ce  <|Ui  m  est  arrive  diiiaiil  celte  époque  clierie,  rien  de  ce 
que  j'ai  fait,  liil  et  pensé  tout   le   l.inps  (|u'elle  a  dure  n  est  échappé  de 


\'M 


I.F.8  C.ONFI'.SSIONS. 


ma  iiK'iiKiiro.  i.cs  l(>iii|is  (|iii  prt'cc'iUMit  l't  (|iii  suivent  me  i<'viennenl  |inr 
mleivallcs  ;  je  me  les  ia|)|)elle  iiiéj^alemeiit  et  ('(inluséinenl  ;  mais  je  me 
raiipelle  eeiiii-la  loiil  entier  comme  s'il  (hirait  encore.  Mon  imagination, 
(jni  dans  ma  jcnncssc  allait  loiijonrs  en  avant,  cl  maintenant  rétrograde, 
eomi)ens(>  |iar  ces  doux  souvenirs  l'espoir  que  j'ai  pour  jamais  i)eriin.  Je 
ne  vois  plus  rien  dans  l'avenir  (jui  nu'  lente;  les  seuls  retours  du  passé 
peuvent  me  liatter.  et  ces  retours  si  vifs  et  si  vivais  dans  l'époqne  ihuil 
je  parle  me  l'onl  souvent  vivre  heureux  malgré  mes  malheurs. 

.le  donnerai  de  ces  souvenirs  un  seul  exemple  qui  pourra  l'aire  juger 
de  leur  force  et  de  leur  véi'ité.  I>e  premier  jour  que  nous  allànu^s  coucher 
aux  Chariiietlcs ,  maman  était  en  chaise  à  porteurs,  et  je  la  suivais  a 
pied.  Le  chemin  monlt;  :  elle  était  assez  pesante,  et  craignant  de  trop 
fatiguer  ses  porteurs,  elle  voulut  descendre  à  peu  près  à  moitié  chemin, 
pour  faire  le  reste  à  pied.  En  marchant,  elle  vit  qiielque  chose  de  bleu 
dans  la  haie,  et  me  dit  :  Voilà  de  la  pervenche  encore  en  fleur,  .le  n'avais 


^;J 


"  FlU-T-p*-.* 


jamais  \u  de  la  pervenche,  je  ne  me  liaissai  |)as  pour  l'examiner,  et  j'ai 
la  vue  trop  courte  pour  distinguer  à  terre  les  plantes  de  ma  hauteur.  Je 
jetai  seulement  en  passant  un  coup  d'œil  sur  celle-là,  et  près  de  trente 
ans  se  sont  passés  sans  que  j'aie  revu  de  la  pervenche  ou  que  j'y  aie  fait 
attention,  lin  176i.  étant  a  Cressier  avec  mon  ami  M.  du  l'eyrou,  nous 
montions  une  petite  montagne  au  sommet  de  laquelle  il  a  un  joli  salon 
(|ii'il  appelh'  avec  raison  Belle-Vue.  Je  coniiMeiiiMis  .ilnrs  d'Iierhoriser  un 


l'AHTIK    I.    I  l\  m.    \  I  l'jj 

|i<ii.  I!ii  inoiihiiit  <'t  regardant  |>ariiii  les  iiiiissons  ,  je  |l<ltl^st■  iiii  ni  iIl* 
joie  :  Ah!  voilii  de  la  pm-enrhe !  cl  c'i'ii  élail  l'ii  i-ff»-!.  Du  l'cyroii  s'a|irrvii( 
tin  traiispoii,  mais  il  en  ignorai!  la  t'aiisc  ;  il  ra|i|ir<'tiili'a,  j<>  ri'S|)i  ri-, 
li)r>i|(i'iiii  jour  il  lira  ceci.  Le  Icrti'iir  |ii-iit  ju;^cr.  par  I  iiii|irr>>iuM  d'iiii 
si  |)flil  olijct,  (le  n-lii'  i|iii'  iii'iiiit  l.iili'  lotis  l'ctiv  t|iii  si'  ra|i|iiiiii'iil  a  la 
iiu'iiief|i<ii|ti<'. 

(!t>|ii'iul.iii(  I  air  tic  la  t-aiii|ia;;ii(-  ni'  nif  roiulil  |iiiiii(  ma  |irfmii-rL- 
snnio.  Jetais  lan^nissanl;  je  le  deNins  ila\aiila^e.  Je  ne  |iiis  sii|i|i<ir(t'i-  |i; 
lait;  il  fallut  le  (|iiitlei'.  (!'élait  alors  la  inmle  de  l'ean  |innr  IimiI  nnieile  ; 
je  me  misa  l'ean,  et  si  |ien  tlisentement,  t|ii't'lle  faillit  me  guérir,  nmi 
lie  mes  manx,  mais  de  la  vie.  Tiins  les  matins  en  me  levant,  j'allais  à  la 
fontaine  avec  nn  fjrantl  Roitelet,  et  j'en  linvais  snceessivement,  en  nie 
promenant,  la  valeur  tic  deiiv  limitoilles.  .le  i|uittai  tout  a  fait  le  vin  a 
mes  repas.  L'eau  t|iie  je  liiivais  t'Iait  un  peu  crue  et  ilillieile  a  passer, 
comme  sont  la  plupait  îles  eaux  ties  montagnes.  Ilrcf,  je  lis  si  liien, 
qu'en  moins  de  deux  mois  je  me  détruisis  totalement  l'estomac,  (|ue  j'a- 
vais en  lrès-l»on  justju'alors.  Ne  tligti-rant  plus,  je  com|)ris  i|u'il  ne  fal- 
lait plus  es|)i''rertle  guérir.  Dansée  nu-me  temps  il  m'arriva  un  aeiident 
aussi  singulier  par  liii-iiième  que  par  ses  suites,  tpii  ne  liiiiniiit  iiu'avcc 
moi. 

In  malin  que  je  n'étais  pas  plus  mal  qu'à  l'ordinaire,  en  dressant  une 
petite  taille  sur  son  pietl.  je  sentis  dans  tout  mon  cor])s  une  révolution 
subite  et  prest[ue  iiicoiicevaltle.  Je  ne  saurais  mieux  la  comparer  t|u'a  une 
espèce  de  lempète  qui  s'éleva  dans  mon  sang  el  gagna  dans  l'instant  tous 
mes  membres.  Mes  artères  se  mirent  à  battre  dune  si  grande  force,  que 
non-seulement  je  sentais  leur  battement,  mais  que  je  l'entendais  même, 
el  surtout  celui  des  carotiiles.  Lu  grand  bruit  tliireilles  se  joignit  àcelu, 
el  ce  bruil  élait  triple  ou  |)lutôt  quadruple,  savoir  :  un  bourdonnemenl 
grave  el  sourd,  un  murmure  plus  clair  comme  d'une  eau  courante,  un 
sifllemenl  tris-aigu,  et  le  battement  ijue  je  viens  de  dire,  el  dont  je  pou- 
vais aisément  compter  les  cou|»s  sans  me  tàler  le  pouls  ni  toucber  mon 
corps  de  mes  mains.  (!e  bruit  interne  élail  si  grand,  qu'il  m'ôta  la  finesse 
d'ouïe  que  j'avais  auparavant,  et  me  rendit  non  tout  à  fait  sourtl.  mais 
dur  d'oreille,  comme  je  le  suis  depuis  ce  temps-là. 

On  peut  juger  de  ma  surprise  el  de  mon  effroi.  Je  me  crus  mort  ;  je 
me  mis  au  lit  :  le  médecin  lut  appelé;  je  lui  contai  mon  cas  en  frémis- 
sant, el  le  jugeant  sans  remède.  Je  crois  (|u'il  en  pensa  de  même  ;  mais 
il  lit  son  métier.  Il  m'eiilila  de  longs  raisonnements  où  je  ne  con)pris 
rien  ilu  tout  ;  puis,  en  conséquence  de  sa  sublime  Ibéorie,  il  commeni;a 
in  anima  fili  la  cure  expérimentale  qu'il  lui  |>lut  de  tenter.  Klle  était  si 
pénible,  si  degoritaiile  et  opi'iait  si  peu.  (|ue  ji;  m'en  lassai  bienti'it;  et 
au  liont  tie  ipielt|ucs  semaines,  voyant  tpie  je  n'étais  ni  mieux  ni  pis,  je 
<]uillai  le  lit  et  repris  ma  vie  ordinaire  avec  mon  balleuienl  d'artères  el 

2» 


p 


194  I.IIS   CONFESSIONS. 

nies  hoiiriioniiemtMils,  (|iii  ilcpiiis  i(î  temps-là,  c'esl-à-dire  depuis  trente 
ans,  ne  m'ont  pas  quillf  une  minute. 

J'avais  été  )usi|u'alors  grand  dormeur.  I.a  tdlale  pri\ali(in  du  sommeil 
({ui  sejoi^'nil  à  tous  ces  symptômes,  et  qui  les  a  constamment  accompa- 
}j;nés  jus(ju"ici,  aelie\a  de  me  persuader  (ju'il  me  restait  peu  de  temj)s  à 
vivre.  Cette  persuasion  me  tran(iiiillisa  pour  un  (em|)s  sur  le  soin  de 
uérir.  Ne  pouvant  prolonger  ma  vie,  je  résolus  de  tirer  du  peu  qu'il 
m'en  restait  loiil  le  parti  (|u"il  m'était  possible;  et  cela  se  pouvait  par 
une  singulii're  la\eur  de  la  uatiirc.  (pii,  dans  un  étal  si  funeste,  m'exemp- 
tait des  douleurs  quil  semblait  deviiir  mattirer.  Jetais  importuné  de  ce 
bruit,  mais  je  n'en  sonflVais  pas  :  il  n'était  accompagné  d'aucune  autre 
incommodité  liabituelle  que  de  l'insomnie  durant  les  nuits,  et  en  tout 
temps  d'une  courte  baleine  qui  n'allait  pas  jusqu'à  l'asthme,  et  ne  se 
taisait  sentir  que  quand  je  voulais  courir  ou  agir  nu  peu  lorlement. 

Cet  accident,  qui  devait  tuer  mon  corps,  ne  tua  que  mes  passions;  et 
j'en  bénis  le  ciel  chaque  jour,  par  l'heureux  effet  qu"il  produisit  sur 
mon  âme.  Je  puis  bien  dire  que  je  ne  commençai  de  vivre  que  quand  je 
nie  regardai  comme  un  homme  mort.  Donnant  leur  véritable  prix  aux 
choses  que  j'allais  quitter,  je  commençai  de  m'occuper  de  soins  plus  no- 
bles, comme  par  anticipation  sur  ceux  que  j'aurais  bientôt  à  remplir  et 
que  j'avais  fort  négligés  jusqu'alors.  J'avais  souvent  travesti  la  religion 
à  ma  mode,  mais  je  n'avais  jamais  été  tout  à  fait  sans  religion.  Il  m'en 
coûta  moins  de  revenir  à  ce  sujet,  si  triste  pour  tant  de  gens,  mais  si 
doux  pour  qui  s'en  fait  un  objet  de  consolation  et  d'espoir.  Maman  me 
fut,  en  celte  occasion,  beaucoup  plus  utile  que  tous  les  théologiens  ne 
me  l'auraient  été. 

Elle,  qui  mettait  toute  chose  en  système,  n'avait  pas  manqué  d'y  met- 
tre aussi  la  religion;  et  ce  système  était  composé  d'idées  très  disparates, 
les  unes  tres-saines,  les  autres  très-folles,  de  sentiments  relatifs  à  son 
caractère  et  de  préjugés  venus  de  son  éducation.  En  général,  les  croyants 
font  Dieu  comme  ils  sont  eux-mêmes;  les  bons  le  font  bon,  les  méchants 
le  font  méchant;  les  dévots,  haineux  et  bilieux,  ne  voient  que  l'enfer, 
parce  qu'ils  voudraient  damner  tout  le  monde;  les  âmes  aimantes  et 
douces  n'v  croient  guère;  et  l'un  des  étonnements  dont  je  ne  reviens 
point  est  de  voir  le  bon  l'énelon  en  parler  dans  son  Téléniaque,  comme 
s'il  y  crovait  tout  de  bon  :  mais  j'espère  qu'il  mentait  alors;  car  enfin, 
quelque  véridi(iue  qu'on  soit,  il  faut  bien  mentir  quel(|nefois  quand  on 
estévèque.  Maman  ne  mentait  pas  avec  moi  ;  et  celle  âme  sans  tiel ,  qui 
ne  pouvait  imaginer  un  Dieu  vindicatif  et  toujours  courroucé,  ne  voyait 
que  clémence  et  miséricorde  où  les  dévols  ne  voient  que  justice  el  puni- 
lion.  Elle  disait  souvent  qu'il  n'y  aurait  point  de  justice  en  Dieu  d'être 
juste  envers  nous,  parce  que,  ne  nous  ayant  pas  donné  ce  qu'il  laut  |)our 
l'être,  ce  serait  reden)audi  i  plus  (|u  il  n'a  donin''.  (!(■  {|u  il  \  a\ail  de  bi- 


CMM  II    I    I  I  \  m    NI  ttiri 

/itrrt'  cinil  <|iii'  siiiis  «'i°oir«>  ix  rnili'i',  clic  ne  liiissail  pas  de  ci'iiiii'  au  itiii- 
{{aloiic.  ('.•■la  vcnail  de  ce  ([ii'cllc  ne  «.a>ail  (|ne  faire  des  âmes  îles  nie- 
(liaiits,  ne  |)<)ii\aiit  ni  les  daniiier  ni  les  niclire  a>c(-  les  Imiis  jnsipia  rc 
i|n'ils  le  fnssenl  devenns  :  cl  il  tant  a\oner  i|u'cn  eilel ,  cl  dans  ce 
monde  et  dans  l'anliv,  les  niéelianls  sont  tonjunrs  liien  eniliarnissanis. 

AmIii-  lii/arrciie.  On  \oil  (|ue  lonlc  la  doctrine  du  pcclic  o|•i^iuel  et  de 
la  rcdcin|iti(Ui  est  det|-uite  par  ce  s\stcnic,  (|uc  la  liase  du  cliristiaiiisuu- 

vulgaire    t>n    csl    éhrnniée,    et   que    le   callidliiisnie  au  moins  ih>  | t 

subsister.  Maman,  ccpendaul.  était  Ikhiim'  catholique,  nu  |irclcudait 
r«Mre,  et  il  est  sur  qu'elle  le  pn-lciidail  de  Ircs-lxuiric  l'cii.  Il  lui  --cuililait 
qu'(Ui  c\p!i(|uait  Inq»  lilliialcuieiil  cl  ti(q>  durciuent  I  Kciilure.  ioul  ce 
(|u"iiri  \  il!  des  tourments  éterm'ls  lui  paraissait  couimiiialoire  (ui  li^uré. 
I.a  nnut  de  Jésus-(llirisl  lui  paraissait  un  evemple  de  cliaiitc  \r.'iiuienl 
divine,  pour  ap|u'endrc  aux  liouimes  à  .liincr  Dieu  cl  à  s'.iiuier  eutit-  eux 
de  même.  Ku  un  mol.  lidclc  a  la  rcli<^ion  (pi  elle  axait  cmlirassec,  elle  ad- 
mettait sincéremeul  loulc  la  pidiession  de  loi  ;  mais  quand  on  xen.iil  a 
la  discussion  de  clia(|ue  article,  il  se  Iroiixail  iiu'i  Ile  crovail  tout  autre- 
ment cpie  rfifilise,  toujours  en  s'y  soumcil.iiil.  Lllc  axait  la-dessus  une 
simplicité  île  ctenr,  nue  Iraucliise  plus  elo(|uetite  que  des  eij;oteiies.  et 
qui  souvent  embarrassait  jusqu'à  son  oonlesscnr  ;  car  elle  ne  lui  dé};uisait 
rien.  Je  suis  bonne  catholique,  lui  ilisait-elle,  je  veux  toujours  l'être; 
j'ado|)te  de  tontes  les  puissances  de  mon  âme  les  décisions  de  la  sainte 
mcre  l'glise.  Je  ne  suis  pas  maîtresse  de  ma  loi ,  mais  je  le  suis  de  ma 
volonté.  Je  la  soumets  sans  réserve,  et  je  xeux  Ioul  croire.  (Iik  me  de- 
mandez-vous de  plus".' 

Oiiand  il  n'y  aurait  point  eu  de  morale  clirélienne,  je  crois  (piClle 
l'aurait  suivie,  tant  elle  s'adaptait  bien  à  son  caractère.  Klle  faisait  toul 
c>;  qui  était  onlonné  ;  mais  elle  l'eût  fait  de  même  quand  il  n'aurait  pas 
été  ordonné.  Dans  les  choses  indiffcTentes.  elle  aimait  à  obi'ir;  et  s'il  ne 
lui  eût  pas  été  permis,  |)rescril  même  de  faire  gras,  elle  aurait  fait  mai- 
gre entre  Dieu  et  elle,  sans  que  la  prudence  eùl  eu  besoin  d'y  enirer 
pour  rien.  Mais  tonte  cette  morale  était  subordonnée  .iiix  jirincipes  de 
.M.  de  Taxel,  ou  plutôt  elle  prétendait  nv  lien  xoir  de  contraire.  Klle  eùl 
couché  tous  les  jours  avec  xiiigl  hommes  en  repos  de  conscience,  et  sans 
même  en  avoir  plus  de  scrupule  que  de  désir.  Je  sais  que  force  dévotes 
ne  sont  pas,  sur  ce  point,  ])lus  scrupuleuses  ;  mais  la  différence  est  riu'el- 
les  sont  séduites  par  leurs  passions,  et  qu'elle  ne  l'é'lail  (pie  par  ses  so- 
phismes.  Dans  les  conversations  les  plus  louciiaules,  et  j  ose  dire  les 
plus  édifiantes,  elle  fût  tombée  sur  ce  |)oint  sans  changer  ni  d'air  ni  de 
ton,  sans  se  croire  en  contradiction  avec  cile-mème.  Klle  l'eût  même 
interrompue  au  besoin  pour  le  lait,  cl  |)iiis  reùt  reprise  avec  la  même 
sérénité  (piauparaxant  :  tant  elle  et.iit  iiilimemeiit  persuadée  que  Ioul 
cela  n'était  ipinne  maxime  de  police  sociale  dont  toute  personne  sensée 


I!)6  LES  CONFESSIONS. 

pouvait  faire  riiil('r|)i-(''la(ion,  rapiilicalidii,  l'cxccplinn,  selon  respiil  de 
la  chose,  sans  le  iiioiiulre  risijue  d  olïcnser  Uicu.  Qiioicjuc  sur  ce  point 
je  ne  fusse  assurément  pas  de  son  avis,  j'avoue  que  je  n'osais  le  com- 
battre, hontenx  du  rôle  peu  galant  (pril  m'eût  fallu  faire  pour  cela.  J'au- 
rais Itien  clierclié  d'élahlir  la  règle  pour  les  autres,  ('u  tâchant  do  m'en 
excepter  ;  mais,  outre  (|ue  son  tempérament  |>révenait  assez  l'abus  de 
ses  principes,  je  sais  (|u'elle  n'était  pas  femme  à  prendre  le  change,  et 
(juc  réclamer  l'exception  pour  moi  c'était  la  lui  laisser  pour  tous  ceux 
qu'il  lui  plairait.  An  reste,  je  compte  ici  |)ar  occasion  cette  inconsé- 
quence avec  les  avitres,  (pioi(iu'ell(î  ait  en  toujours  |>eii  d'elïetdans  sa 
conduite,  et  (ju'alors  elle  n'eu  eût  point  du  tout  :  mais  j'ai  promis  d'ex- 
poser fidèlement  ses  principes,  et  je  veux  tenir  cet  engagement.  Je  reviens 
à  moi. 

Trouvant  en  elle  toutes  les  maximes  dont  j'avais  besoin  pour  garantir 
mon  âme  des  terreurs  de  la  mort  et  de  ses  suites,  je  puisais  avec  sécu- 
rité dans  celte  source  de  conliance.  Je  m'attachais  à  elle  plus  que  je  n'a- 
vais jamais  fait;  j'aurais  voulu  transporter  tout  en  elle  ma  vie,  que  je 
sentais  prête  à  m'abandonner.  De  ce  redoublement  d'attachement  pour 
elle,  de  la  persuasion  qu'il  me  restait  peu  de  temps  à  vivre,  de  ma  pro- 
fonde sécurité  sur  mon  sort  à  venir,  résultait  un  état  habituel  très-calme, 
et  sensuel  même,  en  ce  (juamortissant  toutes  les  passions  qui  portent 
au  loin  nos  craintes  et  nos  espérances,  il  me  laissait  jouir  sans  inquié- 
tude et  sans  trouble  du  peu  de  jours  qui  m'étaient  laissés.  Une  chose 
contribuait  à  les  rendre  plus  agréables  :  c'était  le  soin  de  nourrir  son 
goût  pour  la  campagne  j)ar  tous  les  amusements  que  j'y  pouvais  rassem- 
bler. Ku  lui  faisant  aimer  son  jardin,  sa  basse-cour,  ses  pigeons,  ses  va- 
ches, je  m'affectionnais  moi-même  à  tout  cela;  et  ces  petites  occupations, 
qui  remplissaient  ma  journée  sans  troubler  ma  tranquillité,  me  valurent 
mieux  cpu'  bî  luit  et  tous  les  remèdes  pour  conserver  ma  pauvre  ma- 
chine et  la  rétablir  même  autant  (jue  cela  se  pouvait. 

Les  vendanges,  la  récolte  des  fruits,  nous  amusèrent  le  reste  de  cette 
année,  et  nous  attachèrent  de  plus  en  plus  à  la  vie  rustique,  au  milieu 
des  bonnes  gens  dont  nous  étions  entourés.  Nous  vîmes  arriver  l'hiver 
avec  grand  regret,  et  nous  retournâmes  à  la  ville  comme  nous  serions 
allés  en  exil  ;  moi  surtout,  qui,  doutant  de  revoir  le  printemps,  croyais 
dire  adieu  pour  toujours  aux  Charmettes.  Je  ne  les  quittai  pas  sans  bai- 
ser la  terre  et  les  arbres,  et  sans  me  retourner  plusieurs  fois  en  m'en 
éloignant.  Ayant  ([uilli'  (le|Hiis  longtemps  mes  écolières,  ayant  perdu  le 
goût  des  amusements  et  des  sociétés  de  la  ville,  je  ne  sortais  plus,  je  ne 
voyais  plus  personne,  excepté  maman  et  M.  Salomon,  devenu  depuis  peu 
son  médecin  et  le  mien,  honnête  homme,  homme  d'esprit,  grand  carté- 
sien, qui  parlait  assez  bien  du  système  du  monde,  et  diuil  les  entretiens 
agréables  et  instructifs  me  valurent  mieux  (jne  toutes  ses  ordonnances. 


|-\ll  I  IK    I.    I  l\  lu.    \  I 


11)7 


Je  n'ai  jamais  |>ii  snpporler  ce  sol  et  niais  n>ni|>lissa^i*  tles  ninvcrsalions 
ordinaires;  mais  des  i'i)n\crsalions  ulili's  rt  solidi-s  m'ont  loiijonr>  fait 
^r.ind  |)l.iisir,  t'I  ji'  m-  ni'>  snis  jamais  ri'lnsr.  Iv  |iris  lM'aui'iiii|i  dr  j;onl 
à  ci'lles  de  M.  Salomon  :  il  nu-  scniblail  (|ni' j'anli('i|iais  avi-c  lui  sur  ces 
liantes  ciinnaissam-f>  (|iir   mon   ;inii'   allait  aciimrir   (|naiiil   illi'    aurait 


jK-rdii  ses  enlravcs.  Ce  goût  une  j'avais  ponr  lui  s'élendil  aux  sujets  (juil 
traitait,  et  je  commençai  de  rechercher  lis  livres  qui  |iouvaient  m'aider 
à  le  mieux  entendre.  Ceux  qui  mêlaient  la  dévotion  aux  sciences  m'étaient 
les  plus  convenables  :  tels  étaient  |)articulièrenient  ceux  de  l'Oratoire  et 
de  l'ort-Hoyal.  Je  me  mis  à  les  lire,  on  plutôt  à  les  dévorer.  Il  m'en  tomba 
dans  les  mains  un  du  I'.  I.aniy.  intitule  Itutretieiis  niir  les  sciences.  Célail 
une  espèce  d'intro(huti()n  à  la  connaissance  des  livres  (jni  en  traitent.  Je  le 
lus  et  relus  cent  fois  ;  je  résolus  d'en  faire  mon  fluide.  Enlin  je  me  sentis 
entraîné  peu  à  peu,  malgré  mon  état,  ou  plutôt  par  mon  état,  vers  létude, 
avec  une  force  irrésistible  ;  et  tout  en  regardant  chaque  jour  comme  le 
dernier  de  mes  jours,  j'étudiais  avec  autant  d'ardeur  que  si  j  avais  dû 
toujours  vivre.  On  rlisait  que  cela  me  faisait  du  n:al  :  je  crois,  moi,  que 
cela  me  fit  du  bien,  et  non-seulement  à  mon  âme,  mais  à  mon  corps; 
car  cette  application,  pour  la<|uelle  je  me  passionnais,  nie  devint  si  dé- 
licieuse, <|ue,  ne  pensant  plus  à  mes  maux,  j'en  étais  beaucoup  mumus 
affecté.  Il  est  |)ourtant  vrai  ([ue  rien  ne  me  procurait  un  soulagement  réel  ; 
mais,  n'ayant  pas  de  douleurs  vives,  je  m'accoutumais  à  languir,  à  ne  pas 


I9«  l.i;s  C.OM'ESSIONS. 

(Iitrmir,  à  penser  au  lien  da^ir,  cl  enlin  à  regarder  le  (lé|iérissenient 
successir  el  leiil  de  ma  inacliine  cnmnie  nu  |)roj;rès  incvilahlc  (|ue  la 
inorl  seule  |i<iiivail  arièler. 

Non-seulement  celte  opinion  me  délacha  de  tous  les  vains  soins  de  la 
vie,  mais  elle  me  délivra  de  l'imporlnnilé  des  lemèdes,  aM\(|neIs  on  ni'a- 
\ail  jns(|n'aliirs  soumis  maigre  moi.  Salnmon,  eonvairu'u  (|ue  ses  (li(ij;nes 
ne  pou\aieiil  me  sauvei-,  m'en  épargna  le  déhoire,  el  se  contenta  d'amu- 
ser la  douleur  de  ma  |)aii\re  maman  avec  quelques-unes  do  ces  ordon- 
nances indilïereutes  (|ii!  leurrent  l'espoir  du  nuilade  el  maiuliennent  le 
«■redit  du  médecin,  .le  quittai  l'étroit  ré|^imo  :  je  re|)ris  l'usage  ilu  vin  el 
l(Hit  le  li-ain  de  \  ie  dun  homme  en  santé,  selon  la  mesure  de  mes  Forces, 
sobre  sur  toute  eliose,  mais  ne  in'ahslenanl  de  rien.  Je  sortis  nu'inie,  el 
recommençai  d';dler  voir  mes  coniuiissanccs,  surtout  M.  de  Conzié,  dont 
le  commerce  me  |)laisait  foi't.  Enlin,  soit  qu'il  me  parût  beau  d'appren- 
dre jns(|u'a  ma  di'iiiii're  lienre.  soit  qu'un  reste  d'espoir  de  vivre  se  ca— 
cliàl  au  fond  de  m<m  coMir,  l'alleiile  de  la  nmrl,  loin  de  ralentir  mon 
goût  pour  l'étude,  semblait  l'animer;  et  je  nie  pressais  d'amasser  un  peu 
d'acquis  pour  l'autre  monde,  comme  si  j'avais  cru  n'y  avoir  que  celui 
que  j'aurais  emporte.  Je  pris  en  affection  la  bduticjue  «l'un  libiairc  ap- 
pelé Honcbard,  oii  se  rendaient  quelques  gens  de  lettres;  et  le  printemps 
que  j'avais  cru  ne  pas  revoir  étant  procbe,  je  m'assortis  de  quelques 
livres  pour  les  Charmettes,  en  cas  que  j'eusse  le  bonheur  d'y  retourner. 

J'eus  ce  bonheur,  et  j'en  profilai  de  mon  mieux,  La  joie  avec  laquelle 
je  vis  les  premiers  bourgeons  est  inexprimable.  Revoir  le  printemps 
était  pour  moi  ressusciter  en  |iaradis.  A  peine  les  neiges  commençaient  à 
fondre,  que  nous  (jnillàmes  nolie  cachot  ;  et  nous  fûmes  assez  tôt  aux 
Charmettes  pour  y  avoir  les  prémices  du  rossignol.  Dès  lors  je  ne  crus 
plus  mourir;  et  réellement  il  est  singulier  que  je  n'aie  jamais  fait  de 
grandes  maladies  à  la  cam|)agne.  J'y  ai  beaucoup  souffert,  mais  je  n'y  ai 
jamais  été  alité.  Souvent  j'ai  tlit,  me  sentant  plus  uu\l  qu'à  l'ordinaire  : 
Onand  vous  me  verrez  prêt  à  mourir,  portez-moi  à  l'ombre  d'un  chêne, 
je  vous  promets  que  j'en  reviendrai. 

Ouoique  faible,  je  repris  mes  fonctions  champêtres,  mais  d'une  ma- 
nière proportionnée  à  mes  forces.  J'eus  un  vrai  chagrin  de  ne  pouvoir 
faire  le  jardin  tout  seul;  mais  quand  j'avais  donné  six  coups  de  bêche, 
j'étais  hors  d'haleine,  la  sueur  nu'  ruisselait,  je  n'en  pouvais  plus.  Quand 
j'étais  baissé,  mes  battements  re(i(uiblaient ,  et  le  sang  me  montait  à  la 
tète  avec  tant  d<'  force  (|u'il  fallait  bien  vite  me  redresser.  Contraint  de 
me  bornera  des  soins  nu)ius  fatigants,  je  pris  entr(^  autres  eeliii  du  co- 
lombier, et  je  m'y  affectionnai  si  fort  (|ue  j'y  passais  souvent  plusieurs 
heures  de  suite  sans  m'y  ennuyer  un  monuiit.  I.e  pigeon  est  fort  timide, 
et  diflicile  à  apprivoiser  ;  cependant  je  vins  à  luuit  «l'inspirer  aux  miens 
lant  de  eiiriliauee.  (ju'ils    nu'    suivaient  partout  el    se    laissaient    jin'ndre 


l'Ml  I  I  I      I       I   I  S  Kl      \  I  I!l>j 

i|iiaiiil  jf  NiMiKiis.  J<-  lie  |Miii\;iis  |iui'aili'e  au  jardin  m  ilaiis  la  cuiir  saiii« 
m  a\oit'  à  l'iiislaiil  diiix  nu  Irois  »ui-  les  lira.s,  sur  la  lèU-;  et  eiiliii,  iiial- 
^vv  liiiil  If  plaisir  i|Uf  j°\  |ir4-nais,  rc  corif'^i'  me  ilcxiiit  si  iiii-oiunioilc  , 
i|iif  je  lus  tiltiiui'  (le  Irur  oli'r  celle  fauiiliarile.  J'ai  toujours  pris  un  sin- 
gulier jtlaisir  a  a|i|>ri\uis('r  les  aiiiiuaux.  surloul  eeu\  (|ui  sont  crainlifs 
et  sanxa^es.  Il  nie  paraissait  eliarniaiit  de  leur  inspirer  une  coiiliance 
(|ue  je  n'ai  jamais  trompée  :  je  \uulais  <|u'ils  m'aimassenl  eu  lilierté. 

J  ai  dit  (|ne  j'avais  apporte  des  li\res  :  jeu  lis  usaj'e,  mais  d'une  ma- 
nière moins  propre  a  m'iustruire  i|u' a  m'aeealder.  La  lanssu  idée  que 
j'axais  di's  elioses  me  persuadait  <|ue,  pour  lire  un  lixreaxec  fruit,  il  Fal- 
lait axoir  tontes  les  couuaissauees  iju'il  supposait,  Lien  eloiyué  de  penser 
(|ue  souvent  I  auteur  no  ]es  avait  pas  lui-même,  et  qu'il  les  puisait  dans 
d'autres  livres  à  mesure  c|u'ii  en  avait  besoin.  Avec  celle  lollo  idée,  j'é- 
tais arrêté  a  clia(|ue  instant,  foi'cé  de  courir  iucessaunuent  d'un  livi'e  à 
I  autre;  et  quelijnelnis  ,  avant  d'être  a  la  dixième  paj^e  de  celui  (jue  je 
voulais  étudier,  il  m'eût  lallu  épuiser  des  bibliothèques.  Cependant  je 
m'obstinai  si  bien  à  celle  exlruvaj^aute  niélhudc,  que  j'y  perdis  un  temps 
inliui.  et  taillis  à  un*  [)rouiller  la  tète  au  point  de  ne  pouvoir  plus  ni  rien 
Voir  ni  rien  savoii-.  Ileureu><'uu-nt  je  m'aperçus  que  j  eiililais  nue  fausse 
roule  qui  luV^arail  dans  un  labyrinthe  immense,  cl  j'en  sortis  avanl  d'v 
èlre  lonl  à  lail  perdu. 

Pour  peu  qu'on  ail  un  vrai  i;niil  |»our  les  sciences,  la  première 
chose  (]u'ou  seul  en  s'y  livrant  c'est  leur  li.iison  ,  (jui  fait  (ju'idles  s  at- 
lirenl,  s'aidenl,  s'éclairent  muluellenienl ,  et  que  l'une  ne  peut  se 
passer  de  l'antre.  Ouoiqne  l'esprit  humain  ne  puisse  suflire  à  toutes,  el 
(ju'il  en  faille  toujours  préférer  une  comme  la  principale,  si  l'on  n'a  (|uel- 
qui  notion  des  autres,  dans  la  sienne  même  ou  se  trouve  souvent  dans 
l'obscurilé.  Je  sentis  que  ce  que  j'avais  entrepris  était  bon  el  utile  en  Ini- 
nn'-me,  qu'il  n'y  avait  (|ue  la  méihude  à  chanj^er.  Prenant  d'ahord  l'Ku- 
cvclopedie,  j'allais  la  divisant  dans  ses  branches.  Je  vis  qu'il  lallail  faire 
tout  le  contraire,  les  prendre  chacune  séparément,  et  les  poursuivre 
chacune  à  part  jusqu'au  point  où  elles  se  réunissent.  Ainsi,  je  revins  à 
la  synthèse  ordinaire;  mais  j'y  revins  en  homme  qui  sait  ce  qu'il  fait. 
La  méditation  me  tenait  en  cela  lieu  de  connaissances,  et  une  réihvxion 
très-naturelle  aidait  à  me  bien  guider.  Soit  <|ue  je  vécusse  ou  (|ue  je 
mourusse,  je  n'avais  point  de  Icnips  a  perdre.  Ne  rien  savoir  a  près  de 
vin^t-ciu(|  ans,  et  vouloir  tout  apprendre,  c'est  s'engager  à  bien  mettre 
le  temjis  a  profit.  Ne  sachant  a  ((uel  point  le  sort  on  la  mort  ])ouvaient 
arrêter  mon  zèle,  je  voulais,  à  tout  événement,  acquérir  des  idées  de 
tontes  cho>es,  tant  pour  sonder  mes  disjtositions  naturelles  que  pour 
juger  pal'  moi-même  <le  ce  (|ni  mêrit.iil  le  mieux  d'être  cultivé. 

Je  trouvai  dans  1  exécution  de  ce  plan  un  autre  avantage  au(|uel  je 
n'avais  pas  pensé,  celui  de  mellri'  lieaueoup  de  temps  à  prolit.    Il   faut 


■im  I.KS  C.ONFESvSlONS. 

(|iic  je  ne  sois  pas  no  pour  rélutle,  car  une  longue  application  me  fatigue 
à  tel  |)()int  (]u'il  m'est  impossihh;  de  in'occnper  une  demi-heure  de  suite 
avec  i'iiree  du  même  sujet,  surtout  en  suivant  les  idées  d'aulrui  ;  car  il 
m'est  arrivé  (juel(|uel'ois  de  me  livrer  plus  longtem|ts  aux  miennes,  et 
même  avec  assez  de  succès.  Quaiul  j'ai  suivi  durant  (jueiques  pages  un 
auteur  '(ju'il  faut  lire  avec  application,  mon  esprit  rahaudonue  et  se 
[)erd  dans  les  nuages.  Si  je  m'obstine,  je  m'épuise  inutilement,  leséblouis- 
semenlsme  prennent,  je  ne  vois  plus  rien  ;  mais  que  des  sujets  différents 
se  succèdent,  nu'-me  sans  interrnpiiou  ,  luu  me  délasse  de  l'autre,  et, 
sans  avoir  besoin  de  relâche,  je  les  suis  plus  aisément.  Je  mis  à  profit 
celte  observation  dans  mon  plan  d'études,  et  je  les  entremêlai  tellement 
que  je  m'occupais  tout  le  jour,  et  ne  me  fatiguais  jamais.  11  est  vrai  que 
les  soins  champêtres  et  domestiques  faisaient  des  diversions  utiles;  mais, 
dans  ma  ferveur  croissante,  je  trouvai  bientôt  le  moyen  d'eu  ménager 
encore  le  temps  pour  l'étude,  et  de  m'occuper  à  la  fois  de  deux  choses, 
sans  songer  que  chacune  en  allait  moins  bien. 

Dans  tant  de  menus  détails  qui  me  charment  et  dont  j'excède  souvent 
mon  lecteur,  je  mets  pourtant  une  discrétion  dont  il  ne  se  douterait 
guère,  si  je  n'avais  soin  de  l'en  avertir.  Ici,  par  exemple,  je  me  rappelle 
avec  délices  tous  les  différents  essais  que  je  lis  pour  distribuer  mon 
temps  de  façon  que  j'y  trouvasse  à  la  fois  autant  d'agrément  et  d'utilité 
(juil  était  possible  ;  et  je  puis  dire  que  ce  temps,  où  je  vivais  dans  la  re- 
traite et  toujours  malade,  fut  celui  de  ma  vie  où  je  lus  le  moins  oisif  et 
le  moins  ennuyé.  Deux  ou  trois  mois  se  passèrent  ainsi  à  tàter  la  pente 
de  mon  esprit,  et  à  jouir,  dans  la  plus  belle  saison  de  l'année  et  dans  un 
lieu  qu'elle  rendait  enchanté,  du  charme  de  la  vie  dont  je  sentais  si  bien 
le  prix,  de  celui  d'une  société  aussi  libre  que  douce,  si  l'on  peut  donner 
le  nom  de  société  à  une  aussi  parfaite  union,  et  de  celui  des  belles  con- 
naissances que  je  me  proposais  d'aciiuéiir  ;  car  c'était  pour  moi  comme 
si  je  les  avais  déjà  possédées,  ou  plutôt  c'était  mieux  encore,  puisque 
le  plaisir  d'apprendre  entrait  pour  beaucoup  dans  mon  bonheur. 

11  faut  passer  sur  ces  essais,  qui  tous  étaient  pour  moi  des  jouissances, 
mais  trop  simples  pour  pouvoir  être  expliquées.  Kncore  un  coup,  le  vrai 
bouheurnese  décrit  pas,  il  se  sent,  etse  sent  daulaiil  mieux  qu'il  peut  le 
nmins  se  décrire,  parce  qu'il  ne  résulte  pas  d'un  recueil  de  faits,  mais 
(|u'il  est  un  état  permanent.  Je  me  répète  souvent  ;  mais  je  me  répéterais 
bien  davantage,  si  je  disais  la  même  chose  autant  de  l'ois  qu'elle  me 
vient  dans  l'esprit.  Quand  enlin  mon  train  de  \ie  souvent  changé  eut 
pris  un  cours  uniforme,  voici  à  peu  près  quelle  en  fut  la  distribution. 

Je  me  levais  tous  les  matins  avant  le  soleil;  je  montais  par  un  verger 
voisin  dans  un  très-j(di  chemin  qui  était  au-dessus  de  la  vi^ne  et  suivait 
la  côte  jusqu'à  (Ihambéri.  l.à.  toni  iii  me  puMiicuaiil  ,  je  faisais  ma 
prière,  (lui    ne    consistai!  pas   i  ii    un  \.ini  ballMilienienl  île  b'vres,  mais 


:èt'i^ 


S3. 


i'\  n  I  II    I .  Il  \  m    \i.  )oi 

(laii«  iiiif  »iiiL't-i'c  L'It-valioii  ili-  l'iLMir  a  I  aiiliiii'  ilc  crllu  aiitialilr  iialiin- 
(luiit  li-s  bi'Uiilo^  L-taiciit  smis  nus  y-iix.  Je  n'ai  jamais  aimé  ù  iirii-r  (luii> 
la  l'haiiiliif  ;  il  me  siiiihlt-  qiit-  lis  murs  cl  (mis  cfs  |iclils  oiimm'is  do 
liomiiU'S  s'iiil«'i'|>(>si'iit  cmIi'c  IIicu  cl  mni.  J'aimr  à  le  coiilcmiili'i'  ilaii>  sr» 
u'iivri'S,  tandis  i|m-  iiioii  ciriir  s'élève  a  lui.  Me--  itiiéres  éluirnt  imics,  je 
|tnis  II!  dire,  et  dignes  par  l.i  d'étro  l'xancécs.  Jr  ne  dcmaii<lais  iionr  mm, 
el  |i(iur  celle  diml  mes  Meu\  ne  me  se|iai'aienl  jamais,  i|n'iiiie  \ieinn(i- 
eenle  el  trani|nille,  e\em|ile  du  nui,  de  la  dunlenr,  des  penildes  j)esi)ins  ; 
la  iiiDil  des  justes,  et  leur  sdit  dans  l'avenir.  Du  reste,  let  aile  si;  pas- 
sait pins  en  admiration  et  en  euntemplatiim  i|n'eii  demandes  ;  el  je  sa- 
vais (|(ranpi-i'S  du  dispensalenr  des  Mais  liiens,  le  meilleur  moyen  d'oli- 
tenir  ceux  i|ni  nous  sont  nécessaires  est  moins  de  les  demander  (|ue  de 
les  mériter.  Je  revenais  en  me  |)rouienanl  par  un  assez  ^rand  tour,  uecnoi- 
à  considérer  avec  intérêt  et  vtdiipté  les  olijets  diampèlies  dont  j'étais 
environné,  les  seuls  ilont  l'ieil  el  le  coMir  ne  se  lassent  jamais.  Je  rejjar- 
dnis  de  loin  s'il  était  jour  chez  maman  :  i|uniul  je  voyais  son  contrevent 
nuverl,  je  tressaillais  de  joie  el  j'accourais  ;  s'il  était  ieiini',  j'entrais  un 
jardin  en  allendant  qu'elle  IVit  réveillée,  m'amnsanl  a  icpasseï-  ce  (ino 
j'avais  appris  la  veille  ou  à  jardiner.  Lv  conlrevent  s'ouvrait,  j'allais  l'em- 
brasser dans  son  lit,  souvent  encore  à  moitié  endormie  ;  et  cet  emltias- 
senient,  aussi  pur  que  tendre,  lirait  de  sou  iunoceiice  nième  un  eli.iirMi- 
(|ni  n'est  jamais  jniul  à  la  voliiple  des  sens. 

Nous  déjeunions  ordinairemeiil  avec  du  café  au  lait,  (i'elail  le  leiiijis 
de  la  journée  on  nous  étions  le  plus  tran(|nilles,  oii  nous  causions  le 
plus  n  nuire  aise.  Ces  séances ,  pour  l'ordinaire  assez  longues,  m'ont 
laisse  un  jioùl  vif  pour  les  déjeuners;  el  je  j)réfère  iiifinimenl  l'usa"!! 
d  .Vngleterre  el  de  Suisse,  où  le  déjeuner  est  un  vrai  repas  (|ui  rassemble 
tout  le  monde,  à  celui  de  France,  oi»  chacun  déjeune  seul  dans  sa  cham- 
bre, ou  le  pins  souvent  ne  déjeune  |Miinl  du  tout.  Après  une  heure  ou 
deux  de  causerie,  j'allais  à  mes  livres  jus(|n'au  diner.  Je  commençais 
par  (juehjue  livi-e  de  philosophie  .  comme  la  l.ogi(|ue  di;  l'oi'l-Uoval  , 
l'Essai  de  Locke,  Malehranche,  l.eilniit/.  Descartes,  etc.  Je  m'aperçus 
bicnlùt  que  tous  ces  auteurs  étaient  entre  eux  en  contradiction  presque 
porpéluelle,  cl  je  formai  le  chimérique  projet  de  les  accorder.  (|ui  me 
fatigua  beancou|i  el  me  lil  perdre  bien  du  lt>mps.  Je  me  brouillais  la  téli> 
el  je  n'avançais  point.  Kniiii,  renonçant  encore  à  cette  méthode,  j'en 
pris  une  inlinimenl  meilleure,  et  à  buiuelle  j'atlribue  tout  le  progrès  que 
je  puis  avoir  fait,  malgré  mon  défaut  de  capacité;  car  il  est  certain  (iiie 
j'en  eus  lonjoiirs  fort  peu  pour  l'c'tude.  lui  lisant  cha(|ue  anleiir,  je  me 
lis  une  loi  d'adopter  et  suivre  toutes  ses  idées  sans  y  mêler  les  miennes 
ni  celles  d'un  autre,  et  sans  jamais  disputer  avec  lui.  Je  me  dis  :  (!om- 
mençons  par  me  faire  un  magasin  d'idées,  vraies  ou  fausses,  mais  rietirs, 
en  allendant  que  ma  tète  en  soil  assez  fournie  |)onr  pouvoir  les  rompa- 

3fi 


2(1-2  I.  i:s    CO.NKKSStONS. 

iL-r  l'I  c'Imisii'.  (lillr  inrtliodc  ii'i'sl  pas  sans  iiucuivoiiit'iil.  je  lésais; 
mais  clli'  m'a  roussi  dans  i'ohjcl  de  nrinslrnire.  Au  liout  de  quelques 
aniM'cs  passées  à  ne  pciisci-  cxatlciin'iit  (|in'  d'après  auliiii,  saus  réfléchir 
|iiuii-  ainsi  dire  cl  prcs(|nc  s.ms  raisonner,  je  me  suis  trouvé  un  assez 
^rand  l'onds  d'acipiis  pour  me  sul'lire  à  moi-même,  el  penser  sans  le 
secours  daulrni.  Alois,  ijuaud  les  voyaj^cis  et  les  aiïaires  m'ont  ôté  les 
moyens  de  consullcr  les  li\rcs.  je  me  suis  amusé  a  repasser  et  comparer 
ce  que  j'avais  lu,  à  peser  clia(|ue  cliosc  à  lii  balance  delà  raison,  et  à 
juger  quelijncl'ois  mes  mailics.  l'onr  avoir  commencé  tard  à  mettre  en 
exercice  ma  l'acuité  judiciaire,  je  n'ai  pas  trouvé  qu'elle  eût  perdu  sa 
Nigucnr;  cl  (juand  j  ai  piiMic  mes  propres  idées,  on  ne  ma  pas  accusé 
d'être  un  disciple  servilc,  el  de  juicr  //(  vcrha  nuHjislii. 

Je  passais  de  là  à  la  gét)mélric  élémentaire;  car  je  n  ai  jamais  été 
plus  loin,  nrohstiiiaiil  à  vouloir  vaincre  mon  peu  de  mémoire  à  force  de 
revenir  ccnl  cl  icnl  lois  sur  mes  pas  el  de  recommencer  incessamment 
la  même  marclie.  Je  ne  [;onlai  pas  celle  d'Enclide,  qui  cherche  plutôt  la 
cliaiiM"  des  démonstialiiins  que  la  liaist)n  des  idées;  je  prélérai  la  géo- 
métrie du  1'.  I.ainv.  (|ui  dès  lors  devint  un  de  mes  auteurs  favoris,  et 
dont  je  relis  encore  avec  plaisir  les  ouvrages.  L'algèbre  suivait,  et  ce  fut 
toujours  le  P.  l.amy  (|ne  je  pris  pour  guide.  Ouand  je  fus  plus  avancé, 
je  pris  la  Scienci;  du  calcul  du  V.  Heyuaud,  puis  son  Analyse  démontrée, 
(juc  je  n'ai  l'ail  qu'clllenrer.  Je  n'ai  jamais  été  assez  loin  pour  bien  sen- 
tir l'application  de  l'algèbre  à  la  géométrie.  Je  n'aimais  point  cette  ma- 
nii're  d'opérer  sans  voir  ce  qu'on  fait  ;  et  il  me  semblait  que  résoudre  un 
problème  de  géométrie  par  les  éijuations,  c'était  jouer  un  air  en  tour- 
nant une  manivelle.  La  première  fois  (jue  je  trouvai  par  le  calcul  que  le 
carré  d'un  binôme  était  composé  du  carré  d(!  chacune  de  ses  parties  et 
du  double  prt)duit  de  l'une  par  l'autre,  malgré  la  justesse  de  ma  multi- 
plication, je  n'en  voulus  rien  croire  jusqu'à  ce  que  j'eusse  fait  la  ligure. 
(>e  n'était  pas  que  je  n'eusse  un  grand  goût  pour  l'algèbre  en  n'y  consi- 
di'ranl  (|ue  la  (luaiitité  abstraite;  mais,  appli(|uée  à  l'élendue,  je  voulais 
voir  l'opératioji  sur  les  lignes,  autrement  je  n  y  comprenais  plus  rien. 

.\près  cela  venait  le  latin.  C'était  mon  étude  la  plus  pénible,  et  dans 
hupudle  je  n'ai  j;inuiis  fait  de  grands  progrès.  Je  me  mis  d'abord  à  la 
nu'lhod<'  latine  de  l'ort-Roval,  mais  saus  fruit,  (les  vers  ostrogoths  me 
i'aisaient  mal  an  cu'ur,  cl  ne  pouvaient  entrer  dans  mon  oieille.  Je  me 
|)erdais  dans  ces  lonics  de  ri'gles,  el  en  a|)prenanl  la  dernière  j'oubliais 
hinl  (  !■  (|ni  avait  précède.  Ine  élude  de  nmts  n'est  pas  ce  qu'il  faut  à  un 
lininme  sans  nu;nmire;  el  c  était  précisément  pour  forcer  ma  nu'moinîa 
prendre  de  la  capacité  que  je  m'obsliuais  a  celle  élude.  Il  fallut  laban- 
ilonncr  a  la  lin.  J  cnliiiilais  assez  la  construclioii  pour  pouvoir  lire  un 
auU.'ur  facile,  a  laide  d'un  dictionnaire.  Je  suivis  cette  route,  et  je  m'en 
trouvai  bien.  Je  m  appliipiai  à  la   Iradnclion.  non   par  écrit,  mais   meu- 


I-\IM  II     I.    I  l\  Itl     M  2(15 

•aie,  cl  ji'  m'en  liii!<  la.  A  lnicf  «If  li'iii|>>  cl  d  i-\i'ici»T.  jr  suis  pncvciiii  a 
lire  assez  eoiiiainineiil  les  ailleurs  laliiis,  mais  jamais  a  |MiiiMiii  ni  |iailiT 
ni  écrire  ilaiis  ertli-  langue  :  ee  i|iii  m'a  suiMeiil  mis  dans  j'ciuhaiias 
i|iiaii(i  je  me  suis  litiine,  je  ne  sais  eiiiiiiiit-iil,  iiinile  |iai'iiii  les  ^ciis  (Il- 
lettrés. In  antre  ineoiiNenient,  e<>nsi'(|niiil  a  ertlr  manieie  ira|i|n'i-nili'c, 
est  i|iie  jamais  je  n'ai  sn  la  |triis(tilie.  eiieore  moiiis  li's  rej^lrs  de  la  \er- 
siiiealion.  DésirunI  pourtant  de  sentir  I  liarnumii-  dr  la  langue  en  \ers 
et  en  prose,  j'ai  fait  liieii  th-s  eliorts  pimr  \  par\rnir;  mais  je  suis 
convainen  qn*.-  sans  inaiire  eela  est  pi-es(|iii>  imptissilde.  A\ant  ajipris  la 
coMi|»)silion  du  plus  facile  de  tous  les  vers,  (|iii  est  riiexametrc.  j  eus  |,i 
patience  de  scander  presi|ne  loiil  Nii^iii',  cl  t\'\  tnari|nci  les  pieds  cl  la 
quantité;  puis  i|iiaiid  j'étais  en  dmile  si  une  s\llalic  était  longue  ou  Ihcnc, 
c'était  mon  Virgili!  que  j  allais  consnller.  On  sent  (pie  cela  me  faisait 
faire  liieii  des  fautes,  à  cause  des  altérations  permises  par  les  li-gles  de 
la  vcrsilication.  Mais  s'il  \  a  de  I  a\antage  a  cliidier  seul,  il  v  a  aussi  di' 
grands  incoin  énients,  cl  su  il  uni  une  |teiiie  ineiovaliie.  .le  sais  cela  miciiv 
i|iie  (|ui  (|uc  ce  soit. 

.Vvant  midi  je  quittais  mes  lixres.  et  si  le  diner  nelait  pas  prêt,  j'allais 
faire  visite  à  mes  amis  les  pigeons,  ou  lra\aillcr  au  jardin  en  alleiidaiil 
riieurc.  Oiiaiid  je  m'entendais  appeler,  jaccomais  fort  coulent  cl  muni 
d  un  grand  appétit;  car  c'est  encore  nue  chose  à  noter  (|ue,  (pieiiiiic 
malade  que  je  puisse  être,  l'appétit  ne  nie  man(|nc  jamais.  Nous  dînions 
Irès-agréablemeiil,  en  causant  de  nos  affaires,  en  atteiidaiil  (|iie  maman 
put  manger.  Deux  lui  trois  fois  la  semaine,  (|iiaiiil  il  faisait  lieaii,  uniis 
allions  derrière  la  maison  prendre  le  cale  dans  un  caliinet  irais  et  linilfii. 
que  j'avais  garni  de  honlilon.  et  (|ui  nmis  faisait  grand  plaisir  durant  la 
chaleur.  Nous  passions  là  une  |)elite  heure  à  visiter  nos  K'-giimes ,  nos 
llenrs,  à  des  entretiens  relatifs  à  notre  manière  de  vivre,  et  qui  nous  eu 
faisaient  mieux  goûter  la  douceur,  .l'avais  nue  aiilie  |ielilc  famille  au 
hoiit  (lu  jardin  :  c'étaient  des  abeilles.  Je  ne  manquais  guère,  et  soinenl 
maman  avec  moi,  d'aller  leur  rendre  visite;  je  m'intéressais  heancoiip 
à  leur  ouvrage;  je  m'amusais  inliniment  à  les  voir  icvenir  de  la  pico- 
rée,  leurs  petites  cuisses  (jncKjuefois  si  chargées  qu'elles  avaient  peine  a 
marcher.  Les  premiers  jours,  la  curiosité  me  rendit  indiscret,  et  elles 
me  piquèrent  deux  on  trois  fois;  mais  ensuite  nous  finies  si  bien  con- 
naissance, que,  quelque  près  que  je  vinsse,  elles  me  laissaient  faire  ;  et 
quehiue  pleines  que  lussent  les  ruches,  piéles  à  jeter  leur  essaim,  jeu 
étais  quelquefois  entouré,  j'en  avais  sur  les  mains,  sur  le  visage,  sans 
qu'aucune  me  piquât  jamais.  Tons  les  animaux  se  délient  de  l'homme, 
et  n'ont  pas  tort;  mais  sont-ils  sûrs  une  fois  qu  il  ne  leur  veut  pas  nuire, 
leur  confiance  devient  si  grande  qu'il  faut  être  |>Ius  cpie  barbare  pour 
en  abuser. 

le  retournais  a  me»  livres  ;   mais  mes  occupations  de  l'après-midi  de- 


■2n»  |,i:s   COM' KSSIO.NS, 

N.iicnl    iiniins   |)(irli'i-  le  ikiiu  <lr  lia\ail  el  (liHiKle    (jiHi  de  récréation   cl 
iramusiMiK-iit.  .Il'  n'ai  jamais  pu  siipporlor  l'aiiplitalioii  du  caliiiicl  après 
iiHiM  (liiiiT.  il  (Ml  ^cncial  toiilc  point'  ini'  ronlc  ilmant  la  clialonr  du  jour, 
.le  in'(imi|)ais  pomlanl,  mais  sans  '^ruv  cl  presque  sans  rcj;lc,  à  lire  sans 
dudicr.  La  diosc  que  je  suivais  le  |)lus  exaclemenl  étail  l'hisloire  et  la 
pénora|)liic;  et  comme  cela  ne  demandait  point  de  cmilention  d'esprit, 
j'y  fis  anlanl  de  progrès  que  lo  permettait  mon  peu  de  mémoire,  .le  vou- 
lus étudier  le  1',  l'élan,  et  je  m'enfom-ai  dans  les  lénchres  de  la  clirono- 
logie  :  mais  je  me  déooùlai  de  la  partie  criti(nu%  qui  n'a  ni  fond  ni  rive, 
et  je  nrai'feclionnai  par  ]iréférence  à  l'exacte  mesure  des  temps  et  à  la 
marche  des  corps  célestes.  J'aurais  même  pris  du  goût  pour  l'astronomie, 
si  j'avais  eu  des  insirnmenis  ;  mais   il  fallut  me  conlenler  de-  (pielques 
él('menls  pris  dans  les  livres,  et  de  quelques  observations  grossières  fai- 
tes avec  une  Iihk  Ih^  d'a|iprocl)e,  seulement  pour  connaître  la  situation 
générale  du  ciel  :  car  nia\ne  conrte  ne  me  permet  pas  de  distinguer,  à 
yeux  nus,  assez  nettement  les  astres.  Je  me  rappelle  à  ce  sujet  une  aven- 
ture dont  le  souvi'uir  m'a  souvent  fait  rire.  J'avais  acheté  un  planisphère 
céleste  pour  éindier  les  constellations.  J'avais  attaché  ce  planisphère  snr 
un  châssis  ;  et  les  nuits  où  le  ciel  était  serein,  j'allais  dans  le  jardin  poser 
mon   châssis  sur  quatre  piqnets  de  ma  hauteur,  le  planisphère  tourné 
en  dessons;  et  pour  l'éclairer  sans  que  le  vent  soufflât  ma  chandelle,  je 
la  mis  dans  un  seau  à  terre  entre  les  quatre  piquets  :  puis,  regardant 
alternativ(!ment  le  ])lanisphère  avec  mes  yenx  et  les  astres  avec  ma  lunette, 
je  m  exerçais  à  connaître  les  étoiles  et  à  discerner  les  constellations.  Je 
crois  avoir  dit  ([ue  le  jardin  de  M.  Noirci  était  en  terrasse;  on  voyait  du 
chemin  tout  ce  qui  s'y  faisait,  l  ii  soir,  des  paysans  passant  assez  lard  me 
virent,  dans  un  grolescpie  ('(inijjage,  occupé  à  mon  opération.  La  luenr 
qui  doniiail  sur  mon   planisphère,  et  dont  ils  ne  voyaient  pas  la  cause 
parce  que  la  lumière  était  cachée  à  leurs  yeux  par  les  bords  du  seau,  ces 
f|iialre  |>iquets,  ce  grand  papier  barbouillé  de  figures,  ce  cadre,  et  le  jeu 
(le  ma  lunelte,  qu'ils  voyaient  aller  et  venir,  donnaient  à  cet  objet  un 
air  de  grimoire  qui  les  effraya.  Ma  parure  n'était  pas  propre  à  les  rassu- 
rer: un  chapeau  clabaud  par-dessus  mon  bonnet,  et  un  pet-en-l'air  ouaté 
de  maman  qu'elle  m'avait  obligé  de  mettre,  offraient  à  leurs  yeux  l'image 
d'un  vrai    stu'cier;    et  comme  il  était  près  de  minuit,  ils  ne   doutèrent 
pninl  (|ue  ce  ne  fût  le  commencement  du  sabijat.  Peu  curieux  d'en  voir 
davanlage,  ils  se  sauvèrent  très-alarmés  ,  éveillèrent  leurs  voisins  pour 
leur  conter  leur  vision;   et  l'histoire  courut  si  bien,    que  dès  le  len- 
demain chacun  sut  dans  le  voisinage  que  le  sabbat  se  tenait  chez  M.  Noi- 
rci. Je  ne  sais  ce  qu'eût  produit  enlin  celle  rumeur,  si  l'un  des  ])aysans, 
témoin  de  mes  conjurations,  n'en  eûl  le  même  jour  porté  sa  j)lainte  à 
deux  jésuites  ([ui  venaient  nous  voir,  et  qui,  sans  savoir  de  qrioi  il  s'a- 
gissait, les  désabusèrent  jiar  provision.  Ils  nous  contèrent  l'histoire,  je 


l'MITII     I      I  l\  Itl     \  I  tO% 

lc>iir  CM  (lis  la  caiisf,  cl  nous  riiiio  licaiii  oiip.  (Icpciulnnl  il  fui  résolu, 
crainte  tic  nciilixc.  <|iic  j'oli>cr\crais  ilcsorinais  sans  Inniirrc,  cl  qnc 
j'irais  ooiisnllcr  le  |ilanis|ilicrc  dans  la  maison.  (lcn\(|ni  ont  In  lians  les 


l.cltres  (If  la  Mouttujne  ma  ma^ic  de  Venise,  Irouveronl,  je  massnre,  qm- 
j'avais  de  longue  main  nnci,'randc  vocation  pour  être  sorcier. 

Tel  était  nimi  train  de  \ie  aii\  Cliarmclles  quand  je  n'étais  occupé 
d'aucuns  soins  cliampétrcs  ;  car  ils  avaient  toujours  la  préférence,  et  dans 
ce  qui  n  excédait  pas  mes  forces  je  travaillais  comme  un  paysan  :  mais 
il  csl  vrai  que  mon  rxtrcmo  faiblesse  ne  me  laissait  guère  alors"  sur  cet 
article  (|ue  le  mérite  de  l.i  Imhiih'  volunlc.  D'ailleurs  je  voulais  faire  à  la 
fois  deux  onvraj.'cs.  cl  par  celle  raison  je  n'en  faisais  bien  aucun.  Je 
m'étais  mis  dans  la  tète  de  un-  donner  par  force  de  la  mémoire;  je  m'olt- 
slinais  à  vouloir  beaucoup  apprendre  par  cœur.  Pour  cela  je  portais  tou- 
jours avec  moi  ([iiebine  livre,  (|u'avec  une  peine  incroyable  j'étudiais 
et  repassais  tout  en  travaillant,  .le  ne  sais  ]»as  commcnl  ropiniàtrelé  de 
CCS  vains  et  continuels  eiïorts  ne  m'a  pas  cnlin  rendu  stupide.  11  laiil  que 
j'aie  appris  et  rappris  bien  vingt  fois  les  Kglogucs  de  Virgile,  dont  je  ne 
sais  pas  un  seul  innt.  .lai  perdu  on  dépareillé  des  mulliludes  de  livres, 
par  riiabilude  que  j'avais  d'en  |)orler  |)arlout  avec  moi,  au  colombier, 
au  jardin,  au  verger,  à  la  vigne.  Occupe  d'autre  chose,  je  posais  mon 
livre  au  pied  d'un  arbre  ou  sur  la  haie  ;  partout  j'oubliais  de  le  reprendre 
cl  souvent  au  boni  de  quinze  jours  je  le  retrouvais  pourri,  ou  rongé  des 


20fi  I.KS   C.OM' KSSIONS. 

Idiiiiiiis  cl  tk's  limayons.  C.elto  ardeur  irapprciulrc  dovinl  une  manie 
(|iii  me  rendait  comme  hébété,  tout  occupé  que  j'étais  sans  cesse  à  mar- 
moiler  quelque  cliose  entre  mes  dents. 

Les  écrits  de  l'orl-Hoyal  et  de  rOraloire  étant  ceux  (pie  je  lisais  le 
plus  rré(|neiument,  m'axaient  rendu  demi-janséniste;  cl,  malgré  toute 
ma  confiance,  leur  dure  théologie  m'é|ioii\anlail  quelquefois.  La  terreur 
de  rcnfer,  que  jusque-là  j'avais  très-peu  craint,  troublait  peu  à  peu  ma 
sécurité;  et  si  maman  ne  m'eût  tranquillisé  l'àme,  cette  efriavante  doc- 
trine m'eut  enfin  tout  à  fait  bouleversé.  Mou  cont'esseur,  qui  était  aussi 
le  sien,  contribuait  pour  sa  parla  me  mainlenir  dans  une  boune  assiette. 
C'était  le  P.  Ilemet,  jésuite,  bon  et  sage  vieillard  dont  la  mémoire  me 
sera  toujours  en  vénération.  Quoique  jésuite,  il  avait  la  sim|)licité  d'un 
enfant  ;  et  sa  morale,  moins  rebàchée  que  douce,  était  précisément  ce 
(|u"il  nie  fallait  pour  iialaiieer  les  tristes  impressions  du  jansénisme.  (]e 
bonliomme  cl  son  compagnon,  le  1'.  ('.o|)pier.  venaient  souvent  nous  voir 
aux  (^barmt'llcs,  (|uoique  le  chemin  lut  fort  rude  et  assez  long  pour  des 
gens  de  leur  âge.  Leurs  visites  nie  faisaient  grand  bien  :  que  Dieu  veuille 
le  rendre  à  leurs  âmes!  car  ils  étaient  trop  vieux  alors  pour  que  je  les  pré- 
sume en  vie  encore  aujourd'hui.  J'allais  aussi  les  voir  à  (lliambéri  :  je  me 
familiarisais  peu  à  peu  avec  leur  maison;  leur  bibliotliéque  était  à  mon 
service.  Le  souvenir  de  cet  heureux  temps  se  lie  avec  celui  des  jésuites  au 
point  (le  me  faire  aimer  l'un  par  l'autre;  et,  quoique  leur  doctrine  m'ait 
toujours  paru  dangereuse,  je  n'ai  jamais  pu  trouver  en  moi  le  pouvoir 
de  les  haïr  sincèrement. 

Je  voudrais  savoir  s'il  passe  quelquefois  dans  les  canirs  des  autres 
hommes  des  puérilités  pareilles  à  celles  qui  passent  quelquefois  dans  le 
mien.  An  milieu  de  mes  études  et  d'une  vie  inuocenie  aniani  qu'on  la 
puisse  mener,  et  malgré  tout  ce  qu'on  m'avait  pu  dire,  la  peur  de  reiifer 
m'agitait  encore  souvent.  Je  me  demandais  :  En  quel  état  suis-jc?  si  je 
mourais  à  l'instant,  serais-je  damné?  Selon  mes  jansénistes  la  chose  était 
indubitable  ;  mais  selon  ma  conscience  il  me  ])araissait  que  non.  Tou- 
jours craintif  (!l  (lollaiil  dans  cotte  cruelle  incertitude,  j'avais  recours, 
■  pour  en  sortir,  aux  expédients  les  plus  risibles,  et  pour  lesipielsje  ferais 
volontiers  enfermer  un  homme  si  je  lui  en  voyais  faire  aiilanl.  In  jour, 
rêvant  à  ce  triste  sujet,  je  m'exerçais  machinalement  à  lancer  des  pierres 
contre  les  troncs  des  arbres,  et  cela  avec  mon  adresse  ordinaire,  c'est-à- 
dire  sans  presque  en  loucher  aiieiin.  Tout  au  milieu  de  ce  bel  exercice. 
je  m'avisai  de  m'en  faire  une  espèce  de  pronostic  pour  calmer  mou 
inquiétude.  Je  me  dis  :  Je  m'en  vais  jeter  celte  pierre  contre  l'arbre 
(jiii  est  vis-à-vis  de  nmi  ;  si  je  le  louche,  signe  de  salut  ;  si  je  le  manque, 
signe  de  damnation.  Tout  en  disant  ainsi,  je  jette  ma  |(iene  d'une  main 
tremblante  et  avec  un  horrible  lialtenient  de  c(eiir,  mais  si  lieiireuse- 
ment  (lu'elle  \a  l"iap]>er  au  beau  milieu  de  l'arbre  ;  ce  qui  véritablement 


l'A  un  K  I.   I  IN  III     \  I  ftr, 

n'ctail  |i;ts  diriirili-,  i'iirj'a\ais  i-ti  -niii  de  le  t  Ikumi  lui!  ^lll^l•l  ftnl  iiic!>. 
|)f|>iiis  lors  je  n'ai  plus  ilmili-  de  iiuhi  saliil.  Je  no  sais,  rn  mil-  raiiiiclaiil 
le  fait,  si  je  dois  liiv  on  i,'i''niir  sur  nioi-inènu'.  Vous  nnirr»  ^lantls 
lu)nnn(*s,  (|ni  rie/  sin-cincnl,  ri>lioilc/-vons  ;  mais  n'insullt'/.  pas  à  ma 
misiTi-,  car  je  mmis  jnrr  (|uc  ji-  la  sens  liicn. 

An  rt'sif,  tt's  trmildcs,  tes  alarmes,  iiisi'paral)Ks  ptut-rlrr  de  la  dc- 
votidii ,  n'élaient  pas  nn  clat  pcrniam  ii(.  (ionininiirmcnt  j'i'-lais  assez 
lran(iuilli'.  ri  l'impression  que  l'idée  d'une  mort  prochaine  faisait  sur 
mon  âme  elail  moins  de  la  Irislesse  qu'une  lanj;ueur  paisilde  e(  qui 
même  avait  ses  doui-eurs.  Je  \iens  de  relriui\er  parmi  de  >ieu\  pa|)iers 
une  espèce  d'i\liiM  l.itiiui  que  je  me  Taisais  à  moi-même,  et  «u'i  je  me  IV'- 
licilais  de  mourir  à  l'âge  où  l'on  trouve  assez  de  courage  en  soi  |>our 
envisager  la  mort,  et  sans  avoir  ('prouvé  de  grands  maux  ni  de  coips  ni 
d'es|)rit  durant  ma  vie.  Une  j'a\ais  bien  raison  !  un  pressenlinonl  me 
Taisait  craindre  de  >i\re  pcnir  sunllrii'.  Il  semblait  (|iir  je  |U"évoyais  le 
sort  qui  m'attendait  sur  mes  vieux  jours.  Je  n'ai  jamais  été  si  près  de  la 
sagesse  (|ue  durant  cette  lieurense  époque.  Sans  graiuls  remords  sur  le 
passé,  délivré  des  situcis  de  l'avenir,  le  sentiment  qui  dominait  conslam- 
nu'ut  dans  mon  âme  était  de  jouir  du  présent.  Les  dévots  ont  pour  l'or- 
dinaire une  petite  sensualité  très-vive  qui  leur  Tait  savourer  avec  délices 
les  plaisirs  innocents  qui  leur  sont  permis.  Les  mondains  leur  en  font 
nn  crime,  je  ne  sais  pourquoi;  ou  plutôt  je  le  sais  bien  :  c'est  qu'ils  en- 
vient aux  autres  la  jouissance  des  plaisirs  simples  dont  eux-mêmes  ont 
perdu  le  goût.  Je  l'avais,  ce  goût,  et  je  trouvais  charmant  de  le  salis- 
Taire  eu  sûreté  de  conscience.  Mon  cieur,  ncuT  encore,  se  livrait  à  tout 
avec  un  plaisir  d'ciiTant.  ou  plutôt ,  si  j'ose  le  dire,  avec  une  volupté 
d'ange  ;  car  en  vérité  ces  tranquilles  jouissances  ont  la  sérénité  de  celles 
du  jtaradis.  Oes  dîners  faits  sur  l'herbe  à  Monlagnide.  des  soupers  sons 
le  berceau,  la  réccdie  des  Truils,  les  vendanges,  les  veillées  a  leiller  avec 
nos  gens,  tout  cela  faisait  pour  nous  autant  de  Tètes  auxquelles  maman 
prenait  le  même  plaisir  que  moi.  Des  promenades  pins  solitaires  avaient 
un  charme  plus  granil  encore,  pane  (|iu^  le  coMir  s'épanchait  plus  en 
liberté.  Nmis  en  iniies  une  entre  autres  qui  fait  époque  dans  ma  mé- 
moire, un  jour  de  Saint-Louis,  dont  maman  portait  le  nom.  Nous  par- 
tîmes ensemble  et  seuls  de  bon  matin,  après  la  messe  qu'un  carme  était 
venu  nous  dire,  au  point  du  jour,  dans  une  chapelle  attenante  à  la  mai- 
son. J'avais  proposé  d  aller  parcourir  la  côte  opposée  à  celle  où  nous 
étions,  et  que  nous  n'avions  point  visitée  encore.  Nous  avions  envoyé 
nos  provisions  d'avance,  car  la  course  devait  durer  tout  le  jour.  Maman, 
quoi(ju'un  peu  ronde  et  grasse,  ne  marchait  pas  mal  :  nous  allions  de 
iidline  eu  colline  et  de  bois  en  bois,  (juelquefois  au  soleil  et  souvenl  a 
l'oudire,  nous  reposant  de  temps  en  temps  et  nous  oubliant  des  heures 
entii-res;  ransant  de  nous,  de  iiolie  union,  de  la  douceur  île  notre  S(Mt, 


■iOS  l.l'.S    CO.MF.SSIONS. 

(>l  laisaiil  [Kiiii'  sa  durfo  tics  vu'ux  qui  ne  lïirciil  |)as  exauces,  lout  seui- 
lilail  conspirer  au  honlieur  de  celte  journée.  H  avait  plu  cle|)uis  peu; 
point  de  poussière,  et  des  ruisseaux  i)i('n  couranls;  un  iieiil  vent  Irais 
afjitait  les  l'euillcs,  l'air  était  jHir,  l'Iiorizoïi  sans  niia^c;  la  sérénité  ré- 
gnait au  ciel  cnuiuie  tlans  nos  ciruis.  Notre  diner  l'ut  l'ait  clicz  un  paysan 
et  partaf^é  avec  sa  lainille,  (|ui  nous  bénissait  de  lion  co'ur.  (les  pauvres 
Savoyards  sont  si  bonnes  gens  !  Après  le  dîner  nous  gagnâmes  l'ombre 
sous  de  grands  arbres,  où,  tandis  que  j'amassais  des  brins  de  bois  sec 
pour  l'aire  notre  cale,  maman  s'amusait  à  beiboriscr  parmi  les  brous- 
sailles; et  avec  les  Heurs  du  li(iU(|iict  (|ue  clicniin  l'aisanlje  lui  avais  ra- 
massé, elle  me  lit  remarcpier  dans  leur  structure  mille  choses  curieuses 
qui  m'amusi'rent  beaucoup  et  qui  devaient  me  donner  du  goût  pour  la 
botani(|ue  :  mais  le  momenl  n'était  pas  venu,  j'étais  distrait  par  trop 
d'aulics  études,  l  ne  i(l(''e  (jui  \inl  me  frapper  lit  diNcision  aux  Heurs  et 
aux  plantes.  l,a  situation  d'àmc  où  je  me  trouvais,  tout  ce  que  nous 
avions  dit  (>t  fait  ce  jour-là,  tous  les  objets  qui  m'avaient  fraj)pé,  me 
rappeléient  l'espiïce  de  rêve  que  tout  éveillé  j'avais  fait  à  Annecy  sept  ou 
huit  ans  auparavant,  et  dont  j'ai  rendu  coinple  en  son  lieu.  Les  rapports 
en  étaient  si  frappants,  (|u'en  y  pensant  j'en  fus  ému  jusqu'aux  larmes. 
Dans  un  transport  (rallendrissemcnt  j'embrassai  cette  cbère  amie  :  .Ma- 
man, maman,  lui  dis-je  avec  |)assion,  ce  jour  m"a  été  promis  depuis 
longtemps,  et  je  ne  vois  rien  au  delà.  Mon  bonheur,  grâce,  à  vous,  est  à 
son  combl(!  :  puisse-t-i!  ne  pas  décliner  désormais!  puisse-t-il  durcu' 
aussi  longtemps  que  j'en  conserverai  le  goût  !  il  ne  linira  qu'avec 
nuii. 

Ainsi  coulèrent  mes  jours  heureux,  et  d'autant  plus  heureux  que, 
n'apercevant  rien  qui  les  dût  troubler,  je  n'envisageais  en  effet  leur  lin 
qu'avec  la  mienne.  Ce  n'était  pas  que  la  source  de  mes  soucis  lût  abso- 
lument tarie;  mais  je  lui  voyais  prendre  un  autre  cours  que  je  dirigeais 
de  mon  mieux  sur  des  objets  utiles,  alin  (ju'elle  poilàl  son  remède  avec 
elle.  .Maman  aimait  naturellement  la  campagne,  et  ce  goût  ne  s'attiédis- 
sait pas  avec  moi.  Feu  à  peu  elle  prit  celui  des  soins  champêtres;  elle 
-  aimait  à  faire  valoir  les  terres,  et  elle  avait  sur  cela  des  connaissances 
dont  elle  faisait  usage  avec  |)laisir.  Non  contente  de  ce  (|ui  d(''|)en(lait  de 
la  maison  (ju'elle  avait  prise,  elle  louait  tantôt  un  champ,  tantôt  un  pré. 
Knfin,  portantson  humeur  entreprenante  sur  des  objets  d'agriculture,  au 
lieu  de  rester  oisive  dans  sa  maison,  elle  prenait  le  liMin  de  devcnirbi(!U- 
lùt  une  grosse  fermière,  ,1e  n'aimais  pas  trop  à  la  voir  ainsi  s'éleiidn;,  ctj(î 
m'y  opposais  tant  qiu' je  pouvais,  bien  sûr  (ju'elli'  serait  toujours  trom- 
pée,et  que  son  humeur  libérale  et  prodigue  porterait  toujours  la  dépense 
au  delà  du  produit. Toutefois,  je  me  consolais  en  pensant  que  ce  produit 
du  moins  ne  serait  i)as  nul.  et  lui  aiderait  à  vivre.  De  toutes  les  entre- 
|)rises  qu'elle  pousait  former,  celle-là  nu;  paraissait  la  moins  ruiiu'use, 


I-AK  III.    I.   I  l\  m     M  ilf.t 

i-l,  >ans  V  i"ii\isaj;fi'  loimm- «'lli-  un  oliji-l  de  |ii(ilil,  j  >  (•ii\i>aj;cais  iiiu* 
u(-cii|iali(iM  (uiiliiiiifllt'  (|iii  la  ^aranlirail  ili  -  iiiaii\aiscs  arraircx  iM  tics 
(>!«ri°(K's.  Dans  rrllc  iilcc,  ji*  dt'sirais  urdciiiiiinit  de  n-cniiMrr  .lulanl  dr 
roiTC  (>(  df  saille  i|ii'ii  m'en  rallait  |ii)iii'  \filli-rà  ses  alTaircs.  |miiii'  rln- 
|ii(|ii(-iir  d«'  si'S  oiiMitTs  ou  smi  |iiriiiirr  <iii\ricr  ;  cl  natiiirliriiiriit  l'cvi  r- 
l'ii'c  (|(ic  cela  iiio  faisait  lairc  iiraiiatliaiil  souvent  a  nies  Ijm-cs  i-I  iiicdis- 
liavaiit  sur  iiiiui  clat,  devait  le  rendre  iiieilleur. 

l7.°t7-ITil.     L'Iiiver  suivant.    Itaiillol    reMiiaiit  d'Italie  in'a|i|Mii'ta 
(|iiel(|ues  livres,  eiilie  autres  le  Itmilviupi  et  la  (iiriellii  firr  iiiusiid  du  iiére 

Uaneliit'i'i,  i|ui  me  diniiieii'iit  du  j:c'iil  | i-   I  ln^liiire  i\r  l,i  iuusi(|ue  et 

1)0111°  les  reelierelies  llieori(|ues  de  ce  liel  art.  Itarillol  resta  (|uel(|ue  teniiis 
aveciKuis;  et  eoniiiie  j'étais  majeur  depuis  |diisieuis  mois,  il  lut  ((uivenii 
que  j'irais  le  |uiuteui|is  suivant  a  (ieiieve  redemander  le  hien  de  ma 
iiiere,  ou  (lu  nmiu^  Il  |iai'l  i|ui  m  eu  revenait,  en  allend.int  iinon  sut  ce 
(|iie  iiioii  Irère  était  devenu.  (!ela  s'exécuta  coniine  il  avait  été  résolu. 
J'allai  il  (ienéve;  mon  père  y  vint  île  son  côté.  Depuis  longtemps  il  v  re- 
venait sans  tiu'on  lui  cherchât  (]uerelle.  (|iioi<|u°il  n'eût  jamais  |)iir};é 
son  décret  :  mais  cointne  on  avait  de  l'eslime  pour  son  courage  et  du 
respect  pour  sa  prtdiite  ,  on  reij,'iiail  d  avoir  oublié  son  alTaire  ;  et  les 
magistrats,  occupes  il n  grand  projet  qui  éclata  jien  ajirés.  no  voulaient 
pas  eriaroiiclier  avant  le  temps  la  hoiirgooisic,  en  lui  rappelant  mal  à 
propos  leur  ancienne  partialité. 

Je  craignais  <iu"on  ne  me  lit  des  dil'licullés  sur  mon  changement  de  reli- 
};ion  ;  I  on  n'eu  lit  aucune.  Les  lois  de  Genève  sont  à  cet  égard  moins 
dures  que  celles  de  Herne,  oii  quiconque  change  de  religion  perd  non- 
senleinent  son  état,  mais  son  liien.  Le  mien  ne  me  fut  donc  pas  disputé, 
mais  se  trouva,  je  ne  sais  comiiieiil.  réduit  à  fort  peu  de  chose.  Oijoi- 
qu'on  lût  a  peu  près  sur  que  mon  Irere  était  mort,  on  n'en  avait  point 
de  preuve  juridique.  Je  iiiiiKiuais  d.  titres  sul'lisants  pour  réclamer  sa 
part,  et  je  la  laissai  sans  regret  pour  aider  à  vivre  à  mon  père,  qui  en  a 
joui  tant  (|iril  a  vécu.  Sitôt  que  les  formalités  de  justice  furent  failes  et 
que  j'eus  reçu  mon  argent,  j'en  mis  quehiue  partie  en  livres,  et  je  volai 
porter  le  reste  aux  pieds  de  maman.  Le  ctvur  me  battait  de  joie  durant 
la  route,  et  le  moment  où  je  déposai  cet  argent  dans  ses  mains  me  fut 
mille  fois  plus  doux  que  celui  où  il  entra  dans  les  miennes.  Elle  le  reçut 
avec  cette  simplicité  des  belles  ànies.  qui.  faisant  ces  choses-là  sans  ef- 
fort, les  voient  sans  .idmiration.  Cet  argent  lut  emplové  presque  tout  en- 
tier à  mon  usage,  et  cela  avec  une  égale  simplicité.  L'einploi  en  eût  exac- 
tement été  le  même  s  il  lui  fût  venu  d'autre  part. 

Cependant  ma  santé  ne  se  rétablissait  point;  je  dépérissais  an  con- 
traire à  vue  d'iiil  ;  j'étais  pâle  ccuiime  un  mort  et  maigre  comme  un 
squelette  ;  mes  battements  d'artères  étaient  terribles,  mes  palpitations 
plus  fré(|uentes  ;  j'étais  continuellement  oppressé,  et  ma  faibli  sse  eiilin 


-2hi  I.KS    COM' l'.SSKINS 

(lc\  ml  Irllc  (|iii'  i  aMiis  |iciii('  ,1  me  iiiniivoii'  ;  je  ne  |ion\;iis  presser  le  pas 
sans  cloiiHer,  je;  ne  jiniivais  me  liaisser  sans  avoir  des  v(M-ti;;cs,  je  ne 
pouvais  soulever  le  pins  léi^er  laitlean  ;  j'étais  réilnil  à  l'inaetion  la  plus 
lonrnientanle  poni'  nn  lununn'  anssi  renuiani  (pic  moi.  Il  est  certain  (ju'il 
se  mêlait  à  tout  cela  Iteanconi)  de  vapenis.  l,es  vapeurs  sont  les  mala- 
dies des  j;ens  lienreux,  c'était  la  mienne  :  les  pleurs  que  je  versais  sou- 
vent sans  laison  de  plenicr,  les  l'rajiMirs  vives  an  hrnit  d'une  feuille  on 
d'un  oiseau,  l'iiiéj^alite  d'Iinmeur  dans  le  calme  île  la  plus  douce  vie, 
tout  cela  inar(|uait  cet  ennui  du  liien-étre  qui  l'ait  pour  ainsi  dire  e\lra- 
va^uer  la  sensibilité.  NonssoLumes  si  peu  laits  ponrèlie  lieui'cux  ici-l>as, 
(iii'il  faut  nécessairement  (pu;  l'âme  ou  le  coips  sonlIVe  (|iiand  ils  ni- 
soutirent  pas  tous  les  deux,  et  (|ne  le  l)ou  état  de  l'un  l'ait  piesqne  tou- 
jours tort  à  l'autre.  Quand  j'aurais  jiu  jouir  délicieusement  de  la  vie,  ma 
luacliineen  décadence  m'en  enipècluiil,  saus(|u'on  put  dire;  où  la  cause 
du  mal  avait  son  vrai  siéij;c.  Dans  la  suite,  malgré  h;  déclin  des  ans,  et 
des  maux  très-réels  et  très-graves,  mon  corps  semble  avoir  repris  des 
forces  pour  mieux  sentir  mes  malheurs;  et  nuiiutenant  que  j'écris  ceci, 
infirme  et  presque  sexagénaire,  accablé  de  douleurs  de  toute  espèce,  je 
me  sens,  pour  souffrir,  plus  de  vigueur  et  de  vie  que  je  n'en  eus  pour 
jouir  à  la  fleur  de  mon  âge  et  dans  le  sein  du  plus  vrai  bonheur. 

Pour  m'acliever,  ayant  fait  entrer  un  peu  de  physiologie  dans  mes 
lectures,  je  m'étais  mis  à  étudier  l'anatomie;  et,  passant  en  revue  la 
multitude  et  le  jeu  des  pièces  (|ni  composaient  ma  machine,  je  m'atten- 
dais à  sentir  détraquer  tout  cela  vingt  fois  le  jour  :  loin  d'être  étonné  de 
nu:  trouver  mourant,  je  l'étais  (jue  je  pusse  encore  vivre,  et  je  ne  lisais 
pas  la  description  d'une  maladie  (jne  je  ne  crusse  être  la  mienne.  Je  suis 
sûr  ([ue  si  je  n'avais  pas  été  malade  je  le  serais  devenn  par  cette  fatale 
élude.  Trouvant  dans  chaque  maladie  des  symptômes  de  la  mienne,  je 
croyais  les  avoir  toutes;  et  j'en  gagnai  par-dessus  une  plus  cruelle  en- 
ciue  dont  je  m'étais  cru  délivré  ,  la  fantaisie  de  guérir  :  c'en  est  une 
diiticile  à  éviter  quand  on  se  met  à  lire  des  livres  de  médecine.  A  force 
de  chercher,  de;  réfléchir,  de  comparer,  j'allai  m'imaginer  que  la  hase  de 
mon  mal  était  nn  polype  an  cœur;  et  Salomon  lui-même  parut  frappé 
de  cette  idée.  Uaisonnahlement  je  devais  partir  de  celte  oj)inion  pour  me 
contirmer  dans  ma  résolution  |)récé(lente.  Je  ne  lis  point  ainsi.  Je  tendis 
tous  les  ressoits  de  mou  esprit  poni- cherelier  comment  on  pouvait  gué- 
rir d'un  polype  an  cieur,  résolu  d'entreprendre  cette  nHMveillense  cure. 
Dans  un  voyage  qu'Auet  avait  fait  à  Montpellier  pour  aller  voir  le  jardin 
des  plantes  et  le  démonstrateur,  M.  Sauvages,  on  lui  avait  dit  que  M.  Fizcs 
avait  gU'Mi  un  pareil  polype.  Maman  s'en  souvint  et  m'en  parla.  Il  n'en 
fallut  pas  davantage  pour  m'inspirer  le  désir  d'aller  consulter  M.  I''izes. 
L'espoir  de  guérir  me  lait  relr(ui\erdn  courage!  et  i\c^  forc(>s  pour  entre- 
prendre ce  voyage.  I.'ai'genl  M  nu  lie  (îeiH"'ve  en  ImMuil  le  rno\ en.  Maman, 


l'Mt  I  II     I      I  I  \  lll M 


iii 


Inlii   lie    III  l'Il  lit  liilirilt'l,  m  \  r\lli>rlc'  ,     ri  iiji'  Miil.i  |i,'tl'll  |iiilll    Mii|il|ii'll|ri  . 

Ji>  n'i'iis  |ias  Itcsiiiii  il'alliT  si  loin  |)iiiii  Iimiimt  Ii-  nicili'i  in  (ju'il  iiii- 
lallail.  I.r  i-|i<-\il  nif  lali^iiaiil  lrii|i,  i'a>ais  |iiis  uni  rliaii<(>  a  (în-iiolilc. 
A  Miiiiaiis,  i'iiii|  ou  six  aiili  rs  cliaisrs  ari'i\i-n'iit  a  la  lili'  après  la  iiiii-iiiii-, 
l'oiir  le  i'(iii|i  r  l'Iail  Maiiin'iil  ravi'iiliii'f  îles  liraiirards.  La  |ilii|iai'l  «Ir  ers 
chaises  élaiciil  If  tnili'^i'  iriiiir  iihiini'IIc  iiiarii'c  a|)|ii'li'i'  inailaiiii-  ilii 
(ioloinltiiT.  A\)'i'  l'Ile  clail  iiiir  aiilii'  Iriiniii'  a|i|M'li'i'  iiiailaiiii' tir  l.ariia^c, 
iiitiins  jriiiii-  cl  iiiiiins  lirllr  (|iic  iiiailaiiic  tiii  (itiloiiiliici',  mais  iinii  iiiiiiiis 
aiiiialilc,  l'I  <|iii  ili'  Kdiiiaiis,  on  s'arrèlail  crllc-ci.  <lr\ail  |ii)iii>iii\  rc  sa 
iciiili'  jiisi|n  an  liiinr;;  SainI- \ iidiuj ,  |ii,'^  le  l'ipiil-SaiMl-l>|ii  il.  Amt  la 
timidité  iin'iin  me  eniinail,  <hi  s'alleiid  (|tie  la  (-iiiinaissaiiee  ne  lut  |ius 
sitôt  l'aile  UNee  des  leiiimes  liiillaiiles  et  la  suite  (|iii  les  eiiloiirait  :  mais 
eiiliii  ,  siii\aiit  la  même  roule.  lo;,'eaiit  dans  les  mêmes  anlier;,'es,  el  , 
Sdiis  peine  de  [lassi'r  |>iiiir  un  li>u|>-|;,iniii.  Inicc  ijc  un'  |iri'^('ii  li  r  a  la 
même  taide.  il  lallait  Inen  (|ue  cette  connaissance  se  lit.  Klle  se  lit  donc, 
et  même  [dus  tôt  <|ne  je  n  aurais  xoiilii;  car  tout  ce  fracas  ne  convenait 
^nère  à  un  malade,  et  surtout  à  nu  malade  de  mon  linmenr.  Mais  la  cu- 
riosité rend  ces  coijuiiies  do  l'eminos  si  iiisiiiiiaules,  i|Ue  |ii>iii  |>.u  venir  a 
(-oniiaitre  nii  liomine,  idles  commencent  par  lui  laire  tourner  la  lêle. 
Ainsi  arrixa  de  moi.  Madame  iln  Colmnliier,  trop  eiitonrêe  de  ses  jeunes 
loquets,  naxail  j^nèrc  le  temps  de  inagaccr.  el  d  ailleurs  ce  n'en  était 
pas  la  |)eiiie,  puis(|ue  iiims  allions  lions  (|nitter;  mais  luadame  de  l.ai- 
iKij^e  ,  moins  olisedee.  avait  des  provisions  à  l'aire  pour  sa  roule  :  voila 
madame  de  l.arnage  ipii  m'entreprend  ;  et  adieu  le  pauvre  .lean-.laecpies. 


on  pliitùt  adieu  la  lii'vre,  les  vapeurs,  le  |ir)lv|)e;  toiil  pari  auprès  d'elle. 


i\i  I.KS  CONFESSIONS. 

hors  coitaiiR'S  iialpitalions  qui  me  restèrent  el  don  telle  ne  voulait  pas  nie 
gnérir.  Le  mauvais  étal  de  ma  santé  l'ut  le  premier  texte  de  notre  con- 
naissanec.  On  vovait  ipie  j'étais  malade,  on  sa\ait  (pie  j'allais  à  Mont- 
pellier; et  il  faut  (|ue  mon  air  et  mes  manières  n'annoneassent  pas  un 
déhanehé,  ear  il  l'ut  elair  dans  la  suite  qu'on  ne  m'avait  pas  soupçonné 
d'aller  y  l'aire  un  tour  de  casserole.  Quoique  l'étal  de  maladie  ne  soit 
|)as  pour  un  homme  une  grande  reeommandalion  près  des  dames,  il  me 
rendit  toulefois  intéressant  pour  celles-ei.  Le  malin  elles  envoyaient  sa- 
voir de  mes  nouvelles,  et  minviter  à  prendre  le  elioe(dat  avee  elles;  elles 

s'informaient  <( eut  j'avais  passé  la  nuit,  lue  l'ois,  selon  ma  louable 

coutume  de  parler  sans  penser,  je  répondis  que  je  ne  savais  pas.  Cette 
réponse  leur  fit  croire  que  j'étais  fou  :  elles  m'examinèrent  davantage, 
et  cel  examen  ne  me  nuisit  pas.  .l'entendis  une  fois  madame  du  (lidom- 
l)ier  dire  à  son  amie-  :  Il  manque  de  inonde,  mais  il  est  aimable.  Ce  mol 
me  rassura  beaucoup  et  fit  que  je  le  devins  en  effet. 

Kii  se  familiarisant  il  fallait  parler  de  soi,  dire  d'oi'i  l'on  venait,  (pii 
l'on  était.  Cela  m'embarrassait;  car  je  sentais  très-bien  que  parmi  la 
Ikuiuc  compagnie,  et  avec  des  femmes  galantes,  ce  mot  de  nouveau  con- 
verti m'allait  tuer.  Je  ne  sais  par  quelle  bizarrerie  je  m'avisai  de  passer 
pour  Anglais;  je  me  donnai  pour  jacobite,  on  me  prit  pour  tel;  je  m'ap- 
|K'lai  Dudding,  et  l'on  m'appela  M.  Dudding.  Un  maudit  marquis  de  To- 
rit;nau  (]iii  était  là,  malade  ainsi  que  moi,  vieux  au  par-dessus  et  d'assez 
mauvaise  humeur,  s'avisa  de  lier  conversation  avec  M.  Dudding.  Il  me 
parla  du  roi  Jacques,  du  prétendant,  de  l'ancienne  cour  de  Saint-(îer- 
main.  J'étais  sur  les  épines  :  je  ne  savais  de  tout  cela  que  le  peu  que 
j'en  avais  lu  dans  le  comte  llamilton  et  dans  les  gazettes;  cependant  je 
lis  de  ce  peu  si  bon  usage,  (|ue  je  me  tirai  d'affaire  :  heureux  qu'on  ne 
se  lût  pas  avisé  de  me  questionner  sur  la  langue  anglaise,  dont  je  ne 
savais  pas  un  seul  mol. 

Toute  la  compagnie  se  convenait,  et  voyait  à  regret  le  moment  de  se 
quitter.  Nous  faisions  des  journées  de  limaçon.  Nous  nous  trouvâmes  un 
dimaucheàSaint-.Marcellin.  Madame  de  Larnage  voulut  aller  à  la  messe, 
j'v  fus  avec  elle  :  cela  faillit  à  gâter  mes  affaires.  Je  me  comportai  conune 
j'ai  toujours  fait.  Sur  ma  contenance  modeste  et  recueillie  elle  me  crut 
dévot,  et  prit  de  moi  la  plus  mauvaise  opinion  du  monde,  comme  elle  me 
l'avoua  deux  jours  après.  Il  me  fallut  ensuite  beaucoup  de  galanterie 
pour  effacer  cette  mauvaise  iiu])ression  ;  ou  plutôt  madame  de  Larnage, 
en  femnu'  d'expérience  et  (|ui  ne  se  rebutait  pas  aisémeni,  voulut  bien 
courir  les  risques  de  ses  avances  |)our  voir  comiiu'nt  je  m'en  tirerais. 
Llle  m'en  lit  beaucoup,  et  de  telles  ijuc  bien  iloigiic  de  jiresumer  de 
ma  ligure,  je  crus  qu'elle  se  moquait  de  moi.  Sur  cette  folie  il  n'y  eut 
sorte  de  bêtise  (pu;  je  ne  fisse;  c'était  pis  (pie  le  mar(juis  du  Legs.  Ma- 
dame de  Lainage  tint  bon,  me  lit  tant  d'agaceries  et  me  dit  des  choses  si 


l'Mt ni    I   I  i\  m    \  I  il' 

Ifiiilri's.  i|  Il 'il  II  liiiimiii-  liiMiit'iiii|i  iiiiiiii>  Mili'i'il  l'ii  I  uni  (le  la  |>riiir,i  |>ri'ii- 
(lic  Unil  (fia  sii  Iciisiiiiiiil.  l'Iii-  rllf  fii  laisail.  |iliiscllr  lin-  nmliiiiiaildaiis 

mon  idir;  t-l  n-  «ini   loin  iiniil  lil  (la\aiilaj;c  rlail  ([u'a  lion  •  ..iii|ilc  jf 

iiif  piTiiais  iraiiitiiir  liuil  de  liiiii.  Ji-  iiif  disais,  cl  je   lui  di>ais  m  •.mi|.i- 

raiil  :  Ali  !  iiin-  Uml  cela  ii'fsl-il  >iai  !  je  si-iais  le  plus  liciircnv  d<>  I i- 

iiU'S.  Je  nuis  i|iu'  ma  siiii|>li(ilf   ili'   ii<i\in-  iH'  lit  (|iriiiilt'r  sa  laiitaisic  ; 
cllo  n'en  muiIiiI  pas  uMiii  le  dniinili. 

Nniis  a>iiins  laissi'  à  Uoiiiaiis  inadaiin-  du  (".idoiiiliin-  ri  sa  siiilr.  Nmi'; 
(•Diiliniiiiins  iiolif  iiniti-  le  |>!iis  Inilniiunl  ri  Ir  |diis  .i^n'aliliiiiiiil  du 
iniindf.  iiiadanii'  de  lainage,  h  iii.iri|iiisdi'T(iiij;naii,  cl  un  m.  I.t  iM:ii(|iiis, 
i|iiiii(|ii(>  malade  el  j;i(indeiir,  clail  un  .i-m/  Imhi  iiKiiime,  mais  i|iii  ii  ai- 
mait pas  trop  à  mander  son  pain  a  la  rmini'  dn  loli.  Madaiin'  di'  l.ariiane 
radiait  si  peu  iefioùt  (|ii"i'lle  aNait  pour  inni.  iinil  s'en  a|in(  ni  |)liis  lot 
(|iie  iiHii-mème;  el  ses  sarcasmes  marins  aniaiinl  dn  nie  donner  au 
moins  la  conliance  que  je  n'osais  prendre  aux  lionlés  de  la  dame,  si,  par 
un  travers  d'es|>rit  dniil  moi  seul  étais  capable,  je  ne  m'étais  imagine 
i|u'ils  s'entendaient  pour  me  persiller.  Celle  sotte  idée  aelie\a  de  me 
reuM'iser  la  léle,  el  me  lit  laiie  le  plus  plat  personnaf;e  dans  une  situa- 
lion  où  mon  cœur,  élanl  réellement  pris,  m'en  pouvait  dicter  un  assez 
lirillaiil.  Je  ne  conçois  |)as  comment  madame  de  Larnaj^e  ne  se  reliula 
pas  de  ma  maiissaderie.  el  ne  me  eoii'rjédia  pas  a\ec  le  dernier  mépris. 
Mais  c'était  une  rniime  d'esprit  ipii  savait  discerner  son  monde,  et 
qui  voyait  liien  qu'il  v  ,i\ail  plus  de  hètise  que  de  liédrnr  dans  mes  jiro- 


cedes. 


Klle  |iarviiil  niiiii  a  se  lair<'  entnidie.  et  ce  ne  lut  pas  sans  jieine.  \ 
Nalnue,  nous  étions  arrives  pour  diiier,  et,  selon  iiotn;  loiialile  cou- 
tume, nous  y  passâmes  le  reste  du  jour.  Nous  étions  lo^es  liors  de  la 
ville  à  Sainl-.lac(|ues;  je  me  souviendrai  toujours  de  cette  aiilier^e,  ainsi 
(|ue  de  la  cliamliie  que  madame  de  l.arna;;e  y  occupait.  .\près  le  dîner 
elle  voulut  se  promener  :  elle  savait  que  le  marquis  n'était  pas  allant  ; 
c'était  le  moyen  de  se  ménajier  un  tète  à  tète  dont  elle  avait  Ineii  résidu 
de  tirer  parti,  car  il  n'y  avait  plus  de  temps  à  perdre  pour  en  avoir  a 
mettre  à  prolil.  Nous  nous  promenions  autour  de  la  ville  le  long  des  fos- 
ses, l.à  je  repris  la  longue  liistoire  de  mes  complaintes,  auxquelles  elle 
répondait  d'un  ton  si  tendre,  me  pressant  (|iiflqiiefois  contre  son  neiir 
le  liras  qu'elle  tenait,  qu'il  lallait  une  slujiiilité  pareille  a  la  mienne 
pour  m'empéclier  de  \erilier  si  elle  parlait  sérieusement.  Ce  (|uil  y  avait 
il'impavalde  était  que  j'étais  moi-même  excessivemenlému.  J'ai  dit  (lu'elle 
était  aimalile  :  l'amour  la  rnidail  cliamiante;  il  lui  rendait  tout  l'éclat 
de  la  première  jeimessi',  et  elle  méiiaj;eait  ses  agaceries  avec  tant  d  art. 
qu'elle  aurait  séduit  un  liommeù  l'épreuve.  J'étais  donc  fort  m  il  a  mon 
aise,  el  toujours  sur  le  point  de  m'émancipcr;  mais  la  crainte  d  ollenser 
Mil  de  déplaire,  la  Iraveiir  |diis   ■:rande  encore  d'être  liné,  sifllé.   Iierné, 


2H  I.i:s   r,(»NI' KSSKtNS. 

(le  liHiriiir  une  liislolic  ;i  lalilr  cl  liVUrc  (■(iiii|iliiii(iil('  sur  mes  cnlrcprisps 
par  l'ini|>iloyalil('  marquis,  me  rcliiircnt  au  |Miinl  (Trlrc  indijiné  nioi- 
nii'inc  Ai'  ma  sdllc  lionlc.  cl  de  uc  la  |iou\(iir  vaincre  en  me  la  repro- 
cliaiit.  .l'étais  an  sii|>|)lice  :  j'avais  (léjà  (initié  mes  propos  de  (léladon, 
dont  je  sentais  tout  le  ridicule  en  si  beau  clieinin  :  ne  sachant  plns(|nclle 
conleiianee  tenir  ni  (|ne  dire,  je  nu'  taisais;  j'avais  l'air  houdenr,  enfin 
je  faisais  lont  ce  qu'il  l'allait  pour  m'allirer  le  traitemeul  (|ue  j'avais  re- 
douté. Ileurensemenl  madame  de  Larna^(;  piil  un  parti  plus  humain. 
Mlle  inlerr(unpil  hrus(|uement  ce  silence  en  passant  un  hras  autom-  de 
mon  cou,  el  dans  l'instant  sa  honche  parla  Irop  elaiicnuMit  sur  la  mienne 
pour  me  laisser  mon  cireur.  La  crise  ne  pouvait  se  l'aire  plus  à  propos. 
Je  devins  aimable.  Il  en  était  tem|)s.  Kilo  m'avait  donné  celle  conlianc(' 
dont  le  (lél'aul  m'a  prcs([ue  toujours  empêché  d'être  moi.  Je  le  fus 
alors.  Jamais  mes  yeux,  mes  sens,  mon  ca'iir  el  ma  hoiiclie  n'ont  si 
bien  parlé  ;  jamais  je  n'ai  si  plciiUMiienl  réparé  mes  torts;  et  si  cette 
petite  conquête  avait  coûté  des  soins  à  madame  de  Larnagc,  j'eus  lieu  de 
croire  qu'elle  n'y  avait  pas  regret. 

Quand  je  vivrais  cent  ans,  je  ne  me  rappclhnais  jamais  sans  plaisir  le 
souvenir  de  cette  charmante  femme.  Je  dis  cliarmaiit(\  (|uoiqu'ellc  ne 
fût  ni  belle  ni  jeune  ;  mais,  n'étant  non  plus  ni  laide  ni  vieille,  elh;  n'a- 
vait rien  dans  sa  fifrure  (]iii  empêchât  son  esprit  et  ses  grâces  de  l'aire 
tout  leur  effet.  Tout  au  contraire  des  autres  femmes,  ce  qu'elle  avait  de 
moins  frais  était  le  visage,  et  je  crois  que  le  rouge  le  lui  avait  gâté.  Rlle 
avait  ses  raisiuis  pour  être  facile,  c'était  le  nioyeii  de  valoir  tout  son  prix. 
On  pouvait  la  voir  sans  l'aimer,  mais  non  pas  la  |iosséder  sans  l'adorer. 
El  cela  j)roiive,  ce  me  semble,  qu'elle  n'était  pas  toujours  aussi  prodigne 
de  ses  bontés  qu'elle  le  fut  avec  moi.  Elle  s'était  prise  d'un  goût  troj) 
jirompl  et  trop  vif  pour  être  excusable,  mais  où  le  cœur  entrait  du 
moins  autant  (|ue  les  sens;  et  durant  le  temps  coiiil  et  délicieux  que  je 
passai  anpr('S  d'elle,  j'eus  lieu  de  croire,  aux  ménagements  forcés  (jn'clle 
m'imposait,  (|ne,  quoique  sensuelle  et  voluptn(Mise,  elle  aimait  encore 
mieux  ma  santé  ((ue  ses  plaisirs. 

Notre  intelligence  n'(''(happa  pas  an  inai(|iiis.  Il  n'en  lirait  pas  moins 
sur  moi:  an  contraire,  il  me  traitait  plus  (|ue  jamais  en  paii\r(î  amou- 
reux transi,  martyr  des  rigueurs  de  sa  dame.  Il  ne  lui  échappa  jamais  un 
mot,  un  regard,  un  sourire  qui  pût  me  faire  soupçonner  ([u'il  nous  eût 
devinés;  et  je  l'aurais  cru  notre  (lu|)c,  si  inadanu  de  l.arnage,  qui  voyait 
mieux  (|U(!  moi.  ne  m'eût  dit  (|n'il  ne  l'était  pas,  mais  (|u'il  était  galant 
homme;  et  en  effet,  on  ne  saurait  avoir  des  allentioiis  plus  honnêtes,  ni 
se  comporter  plus  poliment  (|u'il  lit  toujours,  même  envers  moi,  sani 
ses  plaisanteries,  surtout  depuis  mon  succès.  11  m'en  attribuait  l'hon- 
neur peut-être,  et  me  supposait  moins  sot  que  je  ne  l'avais  paru.  11  se 
trompait,  c(uiinn'  on  a  vu  :  mais  n'importe,  je  profitais  de  son  erreur; 


l'Mt  I  II    I    M\  ni:  VI.  i\n 

i'{  il  fSl  \rai  (|tral(il'S  les  liriil>  i-Linl  |miim'  lllni,  je  |)|-r'lais  \r  ll.inr  ili'  Imhi 
cci'iir  cl  il'a>si'/,  lntmif  j;ràcc  a  ses  i-|ii^raMiiiii's,  cl  ( \  i'i|iiis(;ii'<  (|iirli|H<-- 
liiis,  iiièiiu'  assez  liriirciisi'inciil,  Imil  liir'  di-  un'  l.iin-  liniiiiriii'  aii|ii'i-it 
tic  iiiadaiiic  de  Lainage  de  re>|iiil  iiuClli'  m  .i\  iit  dmiiii'.  Je  n'élais  |iliis 
le  liièlile  tldlMliie. 

Niiiis  elioiis  daii-  un  |ia\s  el  dans  nue  >aisiin  di'  linnrie  elieii'  ;  niin-<  I  i 
faisions  naitiml  excelienle,  ^ràee  aii\  lions  soins  dti  niai'(|nis.  .le  me  SLM'ais 
|ioniiant  passe  i|n  il  les  elendil  jns(|n'a  nos  clianilires  ;  mais  il  en\ovail 
devant  son  la(|nais  ponr  les  relenir;  el  le  eo(|nin,  soit  de  son  eliel,  soil 
par  l'ordre  de  son  mailie,  le  logeait  Imijoiiis  à  eolé  de  madame  de  j.ar- 
iingc,  el  ine  loiinail  a  I  aiilre  Imul  de  la  maison.  Mais  cela  ne  m'emliar- 
rassait  unere,  el  nos  i'ende/,-\ons  n'en  elaieiil  i|iie  [dus  |)i(|iiants.  (ielle  vie 
delieiense  dura  quatre  ou  eiiu)  jours,  |ieudaiil  les(|nei>  je  m'enivrai  des 
pins  douées  voluptés.  Je  les  contai  pures,  vives,  sans  anctin  nielan^'e  de 
peines  :  ce  sont  les  pi'emieres  el  les  seuli's  (|ne  j'aie  ainsi  «jjoùlées  ;  et  je 
puis  dire  que  je  dois  à  niadaiiie  de  l.arna;;e  de  ne  p.is  niniitir  sans  avnir 
euniui  le  plaisir. 

Si  ce  que  je  sentais  pion  ille  n'était  pas  précisénicnt  tic  l'anionr,  c'é- 
tait du  nmiiis  un  retour  si  tendre  pour  celui  (|u'elle  me  témoignait,  c'é- 
tait iin(>  sensualité  si  lirùlanle  dans  le  plaisir,  et  une  inlimiti-  si  douce 
dans  les  entreli<'ns,  (|u'cile  avait  tout  le  charme  de  la  passion  sans  en 
avoir  II' délire,  i|iii  liiiH  III'  la  léle  el  lait  qu'on  ne  sait  pas  jiniir.  Je  n'ai 
jamais  i^eiili  rainour  vrai  qu'une  seule  lois  en  ma  vie,  el  ce  ne  lut 
pas  auprès  d'elle.  Je  ne  l'aimais  pas  non  plus  comme  j'avais  aime  el 
eniiinie  j'aimais  madame  de  Warens;  mais  celait  pour  cela  même  ipie 
je  la  |iossédais  cent  luis  miriiv.  I'ii'>  dr  niainan  mon  plaisir  l'Iail  liiii|iiiirs 
Ironhié  par  nn  sentiment  de  tristesse,  par  un  secret  serrement  de  eieiir 
que  je  ne  surmontais  pas  sans  peine;  an  lieu  de  me  l'elicilerde  la  pos- 
séder, je  me  re|>riicliais  de  l'avilir.  Près  de  madame  de  l.arnage.  au  con- 
traire, lier  d  être  liiniime  el  d'être  lienreux,  je  me  livrais  à  mes  sens  avec 
joie,  .avec  conliance  ;  je  partageais  rimpression  (jne  je  Taisais  sur  les 
siens;  j'étais  assez  à  moi  pour  contempler  avec  autant  de  vanité  (|ne  de 
volupté  mon  triomplie,  el  |iour  tirer  de  là  de  quoi  le  redoulder. 

Je  ne  me  souviens  pas  de  reiidroit  mi  nmis  i|iiilla  le  inar(|uis.  (|ni 
était  du  pavs;  mais  nous  nous  tronvàtnes  seuls  avant  darrivi  i  .1  Mon- 
télimar,  el  di's  lors  madame  de  l.,arnage  établit  sa  reiiimc  de  cliaiiihre 
dans  ma  chaise,  et  je  passai  dans  la  sienne  avec  elle.  Je  puis  assurer  (|iii' 
la  roule  ne  nous  eniiiiyait  pas  de  celle  manière,  el  j'aurais  en  Inen  de  la 
peine  a  dire  comment  le  pavs  ijiie  imus  parcourions  était  fait.  A  Miuili'li- 
mar,  elle  eut  des  allaires  (|iii  l'v  retinrent  trois  jours,  durant  lesquels 
elle  ne  me  (|iiilla  pourtant  (|u'iin  i|uai-t  d  heure  pour  une  visite  (|ni  lui 
attira  des  impmtunités  désolantes  et  des  invitalions  qu'elle  n'eut  garde 
d'accepter.    l-!lli'    pii''le\l,i   di"-   iiiei>miiiiidili''>.  qui  ne  niois  empécherenl 


■2l(i  I.ES  r.ONPKSSlONS. 

puuiiant  pas  J'allor  ikuiî;  pnmiciur  l(»iis  1rs  jours  UMc  à  lèle  dans  le 
plus  beau  pays  et  sous  le  plus  beau  licl  ilii  iikmhIc  Oli  !  ces  trois  jours! 
j'ai  tiù  les  rejjreller  quel(|iiefois;  il  n'eu  est  pins  revenu  de  semblables. 

Des  amours  de  voya^'e  ne  sont  pas  laits  pour  durer.  Il  fallut  nous  sé- 
parer, el  j'avoue  qu'il  en  était  temps,  non  que  je  lusse  rassasié  ni  prêt  à 
l'être,  je  m'attachais  chaque  jour  tlavant.i^c  ;  mais,  maliiré  l(uili'  la  dis- 
ciélion  de  la  dame,  il  ne  me  restait  <incre  (|ue  la  bonne  volonté.  Nous 
donnâmes  le  change  à  nos  regrets  par  des  projets  pour  notre  réunion.  Il 
l'ut  décidé  que,  puisque  ce  régime  me  faisait  du  bien,  j'en  userais,  et  que 
j'irais  passer  l'hiver  au  bourg  Saint-Andiol,  sous  la  direction  de  madanu; 
de  Laruage.  Je  ilevais  seulement  rester  à  Montpellier  ein([  ou  six  semai- 
nes, pour  lui  laisser  le  lemps  de  |)réparer  les  choses  de  manière  à  pré- 
venir les  caquets.  Elle  me  donna  d'amples  instructions  sur  ce  que  je 
devais  savoir,  sur  ce  que  je  devais  dire,  sur  la  manière  dmit  je  devais 
me  comporter.  En  attendant,  nous  devions  nous  écrire.  Elle  me  parla 
beaucoup  el  sérienscmeul  du  soin  de  ma  santé;  m'exhorta  de  consulter 
d'habiles  gens,  d'être  très-attentif  à  tout  ce  qu'ils  me  prescriraient,  et  se 
chargea,  quelque  sévère  que  pût  être  leur  ordonnance,  de  me  la  faire 
exécuter  tandis  que  je  serais  auprès  d'elle.  Je  crois  qu'elle  parlait  sincè- 
mcnt,  car  elle  m'aimait  :  elle  m'en  donna  mille  preuves  plus  sûres  que 
des  faveurs.  Elle  jugea  par  mon  équipage  que  je  ne  nageais  pas  dans  l'o- 
pulence ;  (jnoiqu'elle  ne  fût  pas  riche  elle-même,  elle  voulut  à  notre  sé- 
paration me  forcer  de  partager  sa  bourse,  qu'elle  apportait  de  Grenoble 
assez  bien  garnie  ,  et  j  eus  beaucoup  de  peine  à  m'en  défendre.  Enfin,  je 
la  quittai  le  cœur  tout  plein  d'elle,  en  lui  laissant,  ce  me  semble,  un  vé- 
lilable  attachement  pour  moi. 

J'achevais  ma  route  en  la  recommençant  dans  mes  souvenirs,  et  pour 
le  coup  très-content  d'être  dans  une  bonne  chaise  pour  y  rêver  j)lus  à 
mon  aise  aux  plaisirs  que  j'avais  goûtés  et  à  ceux  qui  m'étaient  promis, 
.le  ne  pensais  qu'au  bourg  Saint-Andiol  et  à  la  charmante  vie  qui  m'y 
attendait;  je  ne  voyais  (|ne  madame  de  Larnage  et  ses  enlours  :  tout  le 
reste  de  l'univers  n'était  rien  jiour  moi,  maman  même  était  oubliée. 
Je  m'occupais  à  combiner  dans  ma  tête  tous  les  détails  dans  lesquels 
madame  de  Larnage  était  entrée,  pour  me  faire  d'avance  une  idée  de  sa 
ilemeure,  de  son  voisinage,  de  ses  sociétés,  de  toute  sa  manière  de  vivre. 
Elle  avait  une  fille  dont  elle  m'avait  parlé  très-souvent  en  mère  idolâtre, 
(lelle  fille  avait  (juinze  ans  passés;  elle  élait  vive,  charmante  et  d'un 
caracti're  aimable.  On  m'avait  promis  que  j'en  serais  caressé  :  je  n'a- 
vais j)as  oublié  cette  promesse,  et  j'étais  fort  curieux  d'imaginer  com- 
ment mademoiselle  de  Larnage  traiterait  le  bon  ami  de  sa  maman.  Tels 
furent  les  sujets  de  nu'S  rêverii's  depuis  le  l'ont-Saint-Espril  jusqu'à  Re- 
uioulin.  Ou  m'avait  dit  d'aller  voir  le  pont  du  tiard  ;  je  n'y  manquai 
pas.  Après  un  déjeuner  d'excellentes  figues,  je  pris  un  guide,  et  j'allai 


l-AUni.   I  .    I  IN  Kl     M 


ÎI7 


Miir  II'  |Ki|il  ilu  (iai'd.  (/fiait  le  lucinii'i  iiii\i';i^('  ilo  it(iiii:iiii>  nin-  j'i-iissi- 
\u.  Jt'  iii'altciulais  à  voir  un  iiiitiiiiMitiil  ili^iii>  des  tnaiiis  i|ui  l'.ixaiiiit 
roiistriiiL  l'oiir  Ir  <'i>ii|i  rolijrl  y.{^>,[  iikhi  aUi'iitc.  et  <<'  lui  la  sriilc  Tnis 
en  ma  xic.  Il  ii  a|i|iarli'iiail  (|ii'aii\  llinnaiiis  lir  lu'oiliiiic  cet  rtïri.  I.'as- 
|i(H-t  (le  c<-  siiii|ilc  cl  iiolili'  (iii\ia^)-  iii<-  lra|i|ia  d'aiilaiil  |iliis  (|iril 
fsl  au  uiilicu  iliin  désert  uti  le  sileiiio  <-t  la  s<diludc  rcndcnl  l'oliji'l 
plus  ri-a|i|tunt  fl  l'adiiiiraliiHi  pins  vivt>,  car  ce  prélciulu  pont  n'était 
qu'un    a(|iioduc.  On  se  deinandi'  (|uilli'    lorcc   a   IraïKpmli'   ces    piiiics 


'■vii.  's/^'irFr: 


rsMîR 


ônormos  si  loin  de  loulo  cairii-ir,  cl  a  irtini  los  bras  de  tant  de  milliers 
d  hommes  dans  un  lieu  où  il  n'en  lialiile  aucun.  Je  |)aic(iuius  l<>s  Irnis 
étages  de  ce  superbe  édifice,  ijui'  le  respect  m'cmpècliail  presque  d'oser 
fonicrsous  mes  pieds.  Le  relenlissemeni  de  mes  jias  sons  ces  immenses 
Aontes  me  faisait  croire  entendre  la  forte  \oix  de  ceux  cpii  les  avaient  bâ- 
ties. Je  me  |)erdais  comme  un  insecte  dans  cette  ininiensilt'.  Je  sentais, 
tout  en  me  iaisant  jK'lit,  je  ne  sais  quoi  qui  m'elexait  l'àine  ;  et  je  nie  (li- 
sais en  soupirant  :  One  ne  suis-je  né  Itomain  !  Je  restai  là  plusieurs 
heures  dans  une  contemplation  ravissante.  Je  m'en  revins  distrait  et  rê- 
veur, et  cette  rêverie  ne  fut  pas  favorable  à  madame  de  Larnaj;e.  Klle 
avait  bien  songé  à  me  |)rémnnir  contre  les  filles  de  Monipellier,  mais 
non  pas  contre  le  pont  du  (iaid.  On  ne  s'avise  jamais  de  tout. 

A  Mmes.  j'allai  voir  les  Arènes  :  c'est  un  ouvrage  beaucoup  pins  ma- 
pni(î(|ne  que  le  pont  du(îard,et  qui  me  lit  beaucoup  moins  d'impression, 
soit  que  mon  admiration  se  fut  épuisée  sur  le  premier  objet,  soit  que  la 
situation  de  l'antre    an  milieu   d'une  ville   lïil  moins  pmpre  à  l'iAcitir. 


•ils  l.i;s   (.OMISSIONS 

(!o  vaslo  l'I  sM|)('il)c  iii'(iii(;  csl  ciiloiiri!  ilc  viluiiios  pdllcs  maisons,  ot 
ilaiilros  maisons  plus  politos  cl  plus  vilaines  encore  en  remplissent  l'a- 
rène :  lie  sorte  que  le  lonl  ne  |iiiMliiil  (in'im  etl'el  disparate  et  eonriis,  oîi 
le  regret  et  rin(li;;nati(in  etniilïi'iit  le  plaisii-  et  la  snrpiise.  .l'ai  vu  depuis 
le  eii'i|ue  de  NiM'ene,  iniininieiit  |diis  petit  et  nuiins  hean  (|ue  celui  de 
Ninies,  mais  enticlriiii  i)[  conservé  avec  lonte  la  d(''eenee  et  la  priipr<'lé 
possililes,  et  (|ui  par  cela  nu'Mne  me  lit  une  impression  plus  iorte  et  plus 
aj;réalde.  Les  Français  nonl  soin  d<'  rien  et  ne  respectiMil  aucun  monu- 
nu'ul.  Ils  sont  lonl  l'eu  pour  cuIrepiiMidre,  el  ne  savent  rien  Unir  ni  rien 
iiiIreleMir. 

J'clais  clian<;é  à  tel  point,  et  ma  sensualité  mise  en  exercice  s'était  si 
bien  éveillée,  ([ui!  je  m'arrêtai  un  jour  au  pont  de  Luuel  pour  y  l'aire 
bonne  clière  avec  de  la  (  iim|)aguie  (pii  s'y  trouva.  Ce  cabaret,  le  plus  cs- 
linie  (le  ri'.iirnpe,  nu'iitait  abus  de  l'être.  Ceux  (|ui  le  tenaient  avaient  su 
tirer  i)arti  de  son  beurense  situation  pour  le  tenir  abondamment  appro- 
visionné et  avec  cboix.  C'était  réellement  une  cliose  curieuse  de  trouver, 
dans  une  maison  seule  et  isolée  au  milieu  de  la  campagne,  une  table 
l'ournie  en  iioissou  de  nu'r  el  d'eau  douce,  en  gibier  cxcclleni,  en  vins 
lins,  servie  avec  ces  attentions  cl  ces  soins  qu'on  ne  trouve  que  cliez  les 
glands  et  les  ricbes.  et  lonl  cela  |)our  vos  trente-cin(i  sous.  Mais  le  pont 
de  l.unel  ne  resta  pas  longl(>nips  sur  ce  pied,  et  à  force  d'user  sa  réputa- 
tion, il  la  perdit  enlin  lonl  à  l'ait. 

.l'avais  oublié,  durant  ma  roule,  ([ue  j'étais  malade  ;  je  m'en  souvins 
en  arrivant  à  Montpellier.  Mes  va[)enrs  étaient  bien  guéries^  mais  tous 
mes  antres  maux  me  restaient;  el,  qnoi({ne  l'iiabitude  m'y  rendît  moins 
sensible,  c'en  était  assez  p(uir  se  croire  mort  à  qui  s'en  trouverait  atta- 
qué tout  d'un  coup.  En  (îl'tet,  ils  étaient  moins  douloureux  ([uel'l'rayants, 
et  faisaient  plus  souffrir  l'esprit  que  le  corps,  dont  ils  semblaient  annon- 
cer la  destrucliou.  Cela  faisait  (|ue,  distrait  par  des  passions  vives,  je  ne 
songeais  |)lus  à  mon  état;  mais  comme  il  n'était  pas  imaginaire,  je  le 
sentais  sitôt  que  j'étais  de  sang-froid.  Je  songeai  donc  sérieusement  aux 
conseils  de  madame  de  Larnage  et  au  but  de  mon  voyage.  J'allai  consul- 
ter les  praticiens  les  plus  illustres,  surtout  M.  Fizes  ;  et  pour  surabondance 
de  précaution,  je  me  mis  en  pension  cbez  nu  médecin.  C'était  un  Irlandais 
appelé  Filz-Moris,  qui  tenait  une  tabieassez  uombrensed'étudiantseu  mé- 
decine; et  il  v  avait  cela  il<;  commode  pour  un  malade  à  s'\  mettre,  (jue 
M.  Fitz-Morissecontenlait  d'une  pension  lionuéte  pour  la  nourriture,  et  ne 
])rcnait  rien  de  ses  pensionnaires  pour  ses  soins  comme  médecin.  11  se 
cliargea  de  rcxéculion  des  ordonnances  de  M.  Fizes  el  de  veiller  sur  ma 
sanlé.  Il  s'acquitta  fort  bien  de  cet  emploi  quant  au  régime;  on  ne  gagnait 
pas  d'indigestions  à  celle  pension-là;  el,  (juoique  je  ue  sois  pas  fort  sen- 
sible aux  privations  de  celle  espèce,  les  objets  de  comj>araison  étaient  si 
procbes,  que  je  ne  pouvais  m'empècberdc  trouver  quelquefois  en  moi- 


CMi  I  II.  I .  I  i\  m    \  I  >ji<i 

iiKiiu-  c|ni  M.  tU'  iiin^iiiii  <  l.iit  un  lurilli m  |miiiimisi'iii  ijih'  M.  |  ii/. 
Moris.  ('.f|iiMuhMil,  loiniiic  un  nr  inoiiiail  pas  de  l.iini  non  |ilii-^,  ri  iinr 
loiili- i-('|(t>  jriiiicssc  r-tuil  l'iirl  <;aii',  ii'lli'  ni.iniririlr  mm.'  mi'  lit  du  liicn 
l'ci-lli'inciil,  cl  iii'('iM|i(°-i'li.i  (le  l'i'liiinlii'i  il. lus  ini'N  l.iM;;nriii'N.  Je  passais 
l.i  inalint'i-  a  prendre  des  drogues,  suilonl  je  ne  sais  (jnelles  ean\,  je 
iiois  les  eanv  de  Vais,  el  à  écrire  à  madame  de  l.arna^i;  ;  car  la  cnrres- 
pondaïue  allait  snn  train,  et  Itoiisseaii  se  eliur^eail  de  retirer  les  iettri's 

de  son  ami  Hnddin;,'.  A    midi    j'allais   taire  nn  tiinr  à  la  (!ai i^ne  a\ec 

i|neli|n  lin  de  nus  jeunes  eiiiiimeiisaii\.  i|iii  tons  étaient  de  tres-lions 
enranis  :  on  se  rasseinidait.  on  allait  diinr.  \pi'i's  diiirr  une  importante 
affaire  (iienpait  la  plupart  d'entre  nous  jnsi|n'an  suir,  c'était  d'aller  liors 
de  1,1  >ille  jouer  le  coûter  en  deii\  on  trois  parties  de  mail.  Je  ne  jouais 
pas.  je  n'en  a\ais  ni  la  force  ni  I  adresse,  mais  je  pariais  :  et  suivant, 
avec  l'interél  du  |i.iii,  nos  joueurs  el  leurs  liiinles  à  travers  îles  i  liciiiins 
raboteux  et  pleins  de  |»ii'rres,  je  faisais  un  exercice  afjréalde  el  salutaire 
(|ui  me  convenait  tout  à  fait,  (tu  ■;oùtail  dans  un  cabaret  liois  de  la  ville. 
Je  n  ai  pas  besoin  de  dire  (|ue  ces  j^oùlers  étaient  j.;ais;  mais  j'ajouter.ii 
i|ii'il>  elaieiil  assez  décents,  i|noi(|iie  les  lilles  du  cabaret  fussent  jolies. 
M.  l'itz-Moris,  ^'rand  joueur  de  mail,  était  notre  président;  et  je  puis 
dire,  malf^ré  la  mauvaise  réputation  des  étudiants,  (|iie  je  tioiivai  plus 
de  UKiMirset  d'honnêteté  |iarmi  toute  celle  jeunesse  (|u'il  ne  serait  aisi- 
d'en  trouver  dans  le  même  nombre  d'bommes  faits.  Ils  liaient  plus 
briivanls  (|ue  crapuleux,  |>lus  ^ais  (|iie  iibertiiis;  et  je  me  monte  si  aisé- 
nuMit  à  un  train  de  vie  (|iiaud  il  est  vidontaire,  <jueje  n'aurais  pas  mieux 
demandé  (|ue  de  voir  durer  celui-là  toujours.  Il  y  avait  parmi  ces  étu- 
diants plusieurs  irlandais,  ,'ivec  les(|uels  je  tàcbais  d  ap|>i('iiilir  <|ii<  lijiies 
mots  d'anjilais  jiar  pri'eantion  ]>oui-  le  boiirji  Saint- Andiol  ;  car  le  temps 
approcbait  de  m'y  rendre.  .Madaim- de  l.ariia|;e  m'en  pi'essait  ciiaipie  or- 
dinaire, elje  mo  préparais  à  lui  obéir.  Il  était  clair  <|ue  mes  luédecins, 
i|ui  n'avaient  rien  compris  a  mon  mal,  nu-  regardaient  l'iiiniin'  un  ma- 
lade imau'iiiaire,  et  me  Irailaieiit  sur  ce  pied  avec  leur  S(|iiiiie.  leurs  eaux 
cl  leur  petit-lait.  Tout  au  conliaire  des  tliéo|oj;iens,  les  médecins  et  les 
philosopbes  iradmeltent  pour  vrai  (|ue  ce  (juils  peuvent  expli(|ucr,  cl 
font  de  leur  iulelli;;ence  la  mesure  des  possibles.  i]c>  messieurs  ne  coii- 
naissaienl  rien  à  mon  mal;  donc  je  n'étais  pas  malade  :  car  commenl 
supposer  (jue  des  docteurs  ne  sussent  pas  tout?  Je  vis  (|u'ils  ne  elier- 
ebaii'iil  (|u' i  mamiiser  el  me  faire  mander  mou  argent  ;  et  jiii.'(;uit  ipie 
leur  substitut  du  bourg  Sainl-Audiol  ferait  cela  tout  aussi  bien  (ju'eiix, 
mais  plus  agréablement,  je  réstdiis  de  lui  donner  la  pri'férenee.  et  je 
(|iiillai  MiMilpellier  dans  celle  saj^e  inli'uli<m. 

Je  partis  vers  la  lin  de  novembre,  après  six  semnincs  ou  deux  mois  de 
séjour  dans  celle  ville,  où  je  laissai  une  douzaine  de  louis  sans  aucun 
prolil  pour  ma  santi'  ni  pour  mon  iii<truction,  si  ce  n'esl  un  cours  d'à- 


'J-ili  l.i:S   CO.NKKSSIUN  S. 

iiatninii'  ((iiiiiiii'iiLL'  sutis  M.  Filz-Moris,  et  que  je  lus  ol)li[,'é  d'abandon- 
iii'i-  par  riidiiible  puanlcur  des  cadavres  qu'on  disséquait,  et  qu'il  me 
lut  impossible  de  supporter. 

Mal  à  mon  aise  au  dedans  de  moi  sur  la  résolution  que  j'avais  prise, 
j  \  rétléebissais  en  m'avancant  tdujoni's  vers  le  INnil-Saiiil-llspril,  qui  était 
également  la  rouir  du  Ikumi;  Saint-Andiol  et  de  (dianiberi.  Les  souve- 
nirs de  maman,  et  ses  lettres,  quoique  moins  fré(|uentcs  que  celles  d(; 
madame  de  l.arna|j;e,  réveillaient  dans  mon  eœurdes  remords  que  j'avais 
élonlTés  durant  ma  pi'emière  roule.  Ils  devinrent  si  vils  au  retour,  (]uc, 
balaueanl  lainiinr  du  plaisir,  ils  nu'  mirent  en  élat  d'écouter  la  raison 
seule.  D'aluu'd.  dans  \e  rôle  d  aventuiier  (|U(!  j'allais  recommencer,  je 
pouvais  être  moins  heureux  que  la  première  lois;  il  ne  l'allait,  dans  tout 
le  bourg  Saint-Andiol,  qu'une  seule  personne  qui  eût  été  en  Angleterre, 
qui  connût  les  Anglais,  ou  (jui  sût  leur  langue,  pour  me  démasquer.  La 
l'auiille  de  madanu'  de  Laruage  pouvait  se  prendre  de  mauvaise  humeur 
contre  moi,  et  im\  traiter  peu  liouuètenu:nl.  Sa  lille,  à  laquelle  malgré 
moi  je  pensais  plus  (pi  il  n'eût  fallu,  m  iucpiiétait  encore  :  je  tremblais 
d'en  devenir  amoureux,  et  celte  peur  faisait  déjà  la  moitié  de  l'ouvrage. 
Allais-je  donc,  pour  prix  des  bontés  de  la  mère,  chercluîr  à  corrompre 
sa  lille,  à  lier  le  plus  détestable  commerce,  à  mettre  la  dissension,  le  dés- 
lu)nnenr,  le  scandale  et  l'enfer  dans  sa  maison?  Cette  idée  me  lit  hor- 
reur :  je  pris  l)ien  la  fernu;  résolution  de  me  combattre  et  de  me  vaincre, 
si  ce  maliieurenx  penchant  venait  ;i  se  déclarer.  Mais  pourquoi  m"expo- 
ser  à  ce  combat?  Quel  misérable  état  de  vivre  avec  la  mère  dont  je  serais 
rassasié,  et  de  luùlci-  pour  la  lille  sans  oser  lui  montrer  mon  cteur  ! 
Oiu'lle  nécessité  daller  chercher  cet  élat,  et  m'exposer  aux  malheurs, 
aux  affronts,  aux  remords,  pour  des  plaisirs  dont  j'avais  d'aNance  épuisé 
le  plus  grand  charme?  car  il  est  certain  que  ma  fantaisie  avait  perdu  sa 
première  vivacité.  Le  goût  du  plaisir  y  était  encore,  mais  la  passion  n'y 
était  j)lus.  A  cela  se  mêlaient  des  réflexions  relatives  à  ma  situation,  à 
mes  devoirs,  à  cette  maman  si  bonne,  si  généreuse,  qui  déjà  chargée 
(le  dettes  Tétait  encore  de  nu's  folles  dépenses,  qui  s'épuisait  pour 
moi,  et  que  je  trompais  si  indignement.  Ce  reproche  devint  si  vif  (|u"il 
l'emporta  à  la  fin.  En  approchant  du  Saint-Esprit,  je  pris  la  résolution 
d(!  brûler  l'étape  du  bourg  Saint-Andiol,  et  de  passer  tout  droit.  Je 
Fexéculai  courageusement,  avec  (jnehjues  son})irs,  je  l'avoue,  nuiis 
aussi  avec  cette  satisfaction  intérieure,  <liu.' je  goûtais  pour  la  première 
l'ois  de  ma  vie,  de  me  dire  :  Je  mérite  ma  propr(!  estime,  je  sais  |u-élerei' 
mon  devoir  à  nmn  plaisir.  Voilà  la  première  obligation  véritable  que 
j'aie  à  l'étude  :  c'était  elle  (|ui  m'axait  a|(|)iis  à  rélléchii-,  à  cimiparer. 
Aj)rès  les  principes  si  purs  que  j'avais  adojiles  il  y  avait  peu  de  tem|)s, 
après  les  règles  de  sagesse  et  de  vertu  que  je  m'('lais  faites  cl  que  je  m'é- 
tais senli  si  lier  de  suivre,  la  boule  d'être  si  peu  conséquent  à  moi-même, 


I'  Ml  Ml   I.  I  i\  m.  \  I 


tu 


ilr  iK'iiit'iilir  sili'it  l'I  M  II. ml  iiirs  |ir(i|iri's  iiiaxiiiies,  I  i'iii|)iitl;i  hiic  l.i  \ii- 
lii|itL-.  L'oi->;iu'il  ont  |iiMi(-t'-(n-  aiiliiiit  de  |tartà  mu  ri-soliitinn  <|iic  la  mtIii  ; 
mais  si  col  orgin'il  n'csl  pas  la  vorlii  iiiiiiii'.  il  a  des  olïots  si  8irml)lal)lfs 
(|iril  fsl  |iai'iliiiiiial)l<-  (Ir  s'\  (i'(iiii|ii'i'. 

i.'iiii  lies  a\aMtaj;i's  tics  huniics  ai-lioiis  est  (rilc\cr  l'àiiu',  l't  di'  la  dis- 
poser  à  en  faire  de  nieillenres  :  car  trilc  isl  la  laibiessc  liiiuiaiiii'.  qu Un 
doit  mettre  an  nomhre  des  Ixinnes  ueliuns  l'alistinenee  du  mal  (|n'iin  est 
lenlé  de  ennimetlre.  Sitôt  (|ne  j'eus  pris  ma  résnintion  je  de\iiis  un 
autre  litunuie,  nu  |)luli<tje  redcNins  eelui  <|iie  j'étais  anpara\ant,  et  (|ue 
ee  nitiinent  d'i\ress(>  avait  lait  disparaître.  l'Iein  di;  hons  sentiments  et  de 
lionnes  dispositions,  je  continuai  ma  route  dans  la  Ixinne  intention 
d'expier  ma  faute,  ne  pensant  qu'à  régler  désormais  ma  conduite  sur  les 
lois  de  la  M'rlu,  à  me  consacicr  sans  r/'serve  au  service  de  la  meilleure 
des  mères,  a  lui  mmut  autant  de  liilelite  que  j'avais  d'atlacln'uii'ul  pnnr 
elle,  et  à  n'écouter  plus  d'autre  amour  i|ue  celui  de  nn-s  devoii's.  Ilelas  ! 
la  sincérité  de  mon  retour  an  bien  semidait  nu>  pronuttre  une  autre  des- 
tinée :  mais  la  mienne  était  écrite  et  déjà  commeiKi'-e  ;  et  (|uanil  mnii 
cieur,  plein  d'auniur  pour  les  elioscs  bonnes  et  Imiinéles,  ne  \(i\ait 
plus  qu  innocence  et  lionlienr  dans  la  vie,  je  touchais  an  moment  funeste 
qui  devait  traîner  à  sa  suite  la  hnigne  chaîne  de  mes  malheurs. 

L'empressement  d'arriver  me  lit  faire  plus  de  dilij;ence  que  je  n'avais 
eoui|ité.  Je  lui  avais  annonce  de  Nalence  le  jiuir  il  riiriiic  i\r  inoii  aiii- 
vee.  Avant  j,'ai;né  nue  demi-jonruee  sur  mou  calcul,  je  restai  aniant  de 
temps  à  (diapai'illan,  alin  d  arriver  juste  au  nu>inent  i|ue  j'avais  mar- 
(|né.  Je  voulais  goûter  dans  tout  son  charme  h;  plaisir  de  la  revnii . 
J'aimais  mieux  le  différer  un  peu,  |)our  v  joindie  ei  lui  d'iln'  alliiidu. 
dette  jii'écaution  m'avait  lonjoins  rt'ussi.  J"a\ais  vu  Imijours  iuar<|uer 
nuiii  arrivée  par  nue  es|it'ce  de  petite  fêle  :  je  n'en  alleiulais  pas  moins 
cette  fois  ;  et  ces  em|uesseniiiils,  (pii  m'étaient  si  sensibles,  valaient 
bien  la  peine  d'être  ménagés. 

J'arrivai  donc  exactement  à  l'heure.  De  tout  loin  je  regardais  si  je  ne 
la  verrais  pas  sur  le  chemin  ;  le  C(eur  me  battait  de  plus  en  |)lus  à  me- 
sure (|ue  j'approchais.  J'arrive  essoufllé,  car  j'avais  quitté  ma  Miilnre  en 
ville  :  je  ne  vois  personne  dans  la  cour,  sur  la  porte,  à  la  fenêtre;  je 
commence  à  me  troubler,  je  redoute  (|ueh|ue  accident.  J'entre;  tout  est 
tranquille;  des  ouvriers  goûtaient  dans  la  cuisine  :  du  reste,  aucun  ap- 
prêt. La  servand"  parut  surprise  di'  uic  \nic;  elle  ignorait  que  je  dusse 
arriver.  Je  moule,  je  la  vois  enlin  cette  chère  maman,  si  tendrement,  si 
vivement,  si  purement  aimée;  j'accours,  je  m'élance  à  ses  pieds.  Ah  !  te 
voilà!  petit,  me  dit-elle  en  m'embrassant  ;  as-tu  fait  bon  vovage?  com- 
ment te  porles-lu?  Cet  accueil  m'interdit  un  peu.  Je  lui  demandai  si  elle 
n'avait  pas  reçu  ma  lettre.  Klle  me  dit  (|ue  oui.  J'aurais  cru  (|ue  non, 
lui  dis-je;  cl  l'éclaircissement  linil  la.  In  jeune  luunme  était  avec  elle.  Je 


S22 


LK.S    CO.M  KSSIO.NS. 


Il'  connaissais  pour  l'avtiir  \u  ili'jii  dans  la  maison  a\anl  mon  (Icpail  ;  mais 
ci'lte  lois  il  y  paraissait  élal)li  ,  il  l'clail.  Kicl',  je  Inuixai  ma  place  prise. 


Ce  jeune  liommc  était  (lu  pays  de^an(l;  son  père,  appelé  Vintzcn— 
ried,  était  concierge  ou  soi-disant  capitaine  du  château  de  Chillon.  Le 
fils  de  M.  le  (■ai)itaine  était  <;arçon  perruquier,  et  courait  le  monde  en 
cette  ([ualilé  (luand  il  vint  se  présenter  à  madame  de  Warens,  qui  le  re- 
çut bien,  comme  elle  faisait  tous  les  passants,  et  surtout  ceux  de  son 
|)avs.  C'était  un  grand  fade  Mniulin,  assez  liieii  l'ail,  le  \isage  ])lal.  l'es- 
prit de  même,  parlant  comme  le  hcau  Liandie  ;  mêlant  tons  les  tons, 
tons  les  goûts  d(!  son  état  avec  la  longue  liisloirc  de  ses  bonnes  fortunes; 
ne  nommant  que  la  moitié  des  marquises  avec  lesquelles  il  avait  couché, 
et  |)rétendant  n'avoir  pninl  cdilTé  de  jolies  femmes  dont  il  n'eût  aussi 
coiffé  les  maris;  vain,  sol.  ignoranl,  insolent;  au  domenranl  le  meilleur 
lils  du  monde.  Tel  fut  le  suhsiilnl  qui  me  fol  donné  durant  mon  absence, 
cl  l'associé  qui  me  fut  offert  après  mon  retour. 

Oh!  si  les  âmes  dégagées  de  leurs  terrestres  entraves  voient  encore  du 
sein  de  l'éternelle  lumière  ce  qui  se  passe  chez  les  mortels,  pardonnez, 
ombre  clièrc  et  respectable,  si  je  ne  fais  pas  plus  de  grâce  à  vos  fautes 
(|u'an\  miennes,  si  je  dévoile  également  les  unes  et  les  antres  aux  yeux 
des  lecteurs.  Je  dois,  je  veux  être  vrai  pour  vous  comme  pour  nioi- 
nième  :  vous  y  perdrez  toujours  beaucoup  moins  que  moi.  Lb  !  com- 
bien votre  aimable  et  doux  caractère,  votre  inépuisable  bonté  de  cœur. 


l'Mi  I  II    I,  M\  itr  VI.  2iri 

\(ilr<'  franclii>«'  l'I  It'iilcs  mi- cm  tIIcmIc--  mtIiis  ne  racln-lcul-cllrs  |):l^  ilr 
iaililfssi's,  si  l'on  pi'iil  .'i|>|M-lrr  ainsi  les  linls  dr  Milrr  srnli*  raison  I  \ons 
«ùU's  (lis  ti'irnrsi'l  non  pas  «les  vices;  \oln  iniidiiilr  lui  ii-|iir-liciisilili>, 
■nais  \olri>  (iiMir  Inl  lonjonrs  |iur. 

I.t'  nonvcan  m-iiu  s'dail  nionliv  zrli-,  dilij^rnl,  cxait  |Mini'  hmlrs  si's 
iM'iitfs  coniniissions,  (|iii  l'-laifiit  lonjonrs  en  ^rand  nonilirr  ;  il  s'rlail 
lait  II'  itii|nrnr  di-  ses  onM'iciN.  \ii>si  Iii'ii\.miI  i|ni' jr  li-lais  |irn,  il  sr 
Taisait  \oir  cl  snrioni  cnlcmln  a  la  lois  a  la  i  liarrnc,  aii\  l'oins.  an\ 
hois,  à  l'ccnric.  à  la  liassc-coui-.  Il  n'>  axait  «|nc  le  jardin  i|ii'il  in'-nli- 
•jcait,  i)arfc  (|iic  celait  un  travail  trop  paisible,  et  (|iii  ne  laisail  point  de 
Itriiil.  Son  i;iaiid  |daisir  elail  t\f  i  liar^ci'  cl  cliarrier,  de  scier  ou  rendre 
du  IikIs  ;  on  le  \o\ait  toujours  la  liaelie  on  la  pioelie  a  la  main  ;  on  l'eii- 
teiidail  courir,  cojjner,  crier  à  |di'ine  lèle.  Je  ne  sais  de  coinliieii  d  liniii- 
nics  il  faisait  le  travail,  mais  il  l'aisail  Imijoiiis  le  linnl  ili'  i|i\  a  doii/e. 
Tout  ce  liiitamarre  en  imposa  a  ma  pauvre  maman;  elle  cnil  ce  ji'iine 
liomine  un  trésor  pour  ses  ailaires.  Noiilaiit  se  I  altaclier,  elle  eiiiplova 
pour  C(  la  tous  les  moyens  iin'elle  y  crut  |)ropres.  et  n'oiildia  pas  ce  lui 
sur  lequel  elle  coin|)tait  le  plus. 

On  a  dû  connailro  mon  cicnr,  ses  scnliniciits  les  pins  eonslanis,  les 
|)lns  vrais,  ceux  surtout  ipii  me  ramenaient  en  ce  moment  auprès  d'elle. 
(Juel  prompt  et  plein  Itouleversemenl  dans  tout  mou  être!  i|iroii  se 
incite  à  ma  place  pour  en  jie^er.  Kn  nu  moiiienl  ji'  v  is  evaiioiiii'  pour  ja- 
inais  tout  l'avenir  do  li  licite  <|n('  je  m'étais  peint.  Tontes  les  douces  idées 
<]ue  je  caressais  si  alTectiiensi-ment  disparurent;  et  moi,  (|ui  depuis  mon 
eiilance  ne  savais  voir  mon  exislenee  (|u'a\ec  la  sienne,  je  me  vis  seul 
polir  la  première  lois.  Ce  moiiienl  lut  alireiix  :  eeiiv  i|iii  le  suivirent  lii- 
rcnt  toujours  somlires.  .1  étais  jeune  encore,  mais  ce  doux  senliment  de 
jouissance  et  d'espérance  (|iii  vivilii»  la  jeunesse  me  quitia  pour  jamais. 
Dès  lors  lètre  sensilde  lut  mort  a  demi.  Je  ne  vis  plus  devant  moi  (|ne 
les  tristes  restes  d'une  vie  iiisi|iide  ;  cl  m  (|iicli|iiel'ois  encore  une  image 
de  lionlienr  erileiira  mes  désirs,  ce  lionlienr  n  t  tait  plus  cidiii  (|iii  m'était 
priqtre  ;  je  sentais  (in'en  roliteiianl  je  ne  serais  pas  vraiment  heureux. 

J'étais  si  liète  et  ma  coiiliance  était  si  pleine,  (pie.  mal^'ié  le  Ion  la- 
milier  du  iioineaii  \ciiii,  ipie  je  rcjiaidais  comme  nu  elïetde  celte  faci- 
lité de  I  linmenrdi'  maman,  ipii  rapproeliait  loiit  le  monde  d'elle,  je  ne 
me  serais  jias  avisi-  d'eu  soupçonner  la  verilalile  cause  si  idie  ne  me 
l'eût  dite  elle-même  :  mais  elle  se  pressa  de  me  faire  cet  aveu  avec  une 
francliise  capaldi'  d'ajouter  il  ma  l'iv^v,  si  mon  ccnr  eut  pu  se  loiirner 
de  ce  coté-la  ;  trouvant  ipiaiit  à  elle  la  chose  toute  simple,  me  rejiro- 
cliant  ma  néi^li-^ence  dans  la  maison,  et  m'alle;;iiaiil  mes  Ireipieiiles  ah- 
sences,  comme  si  elle  eût  été  d'un  tempérament  fort  pressé  d'eu  remplir 
les  vides.  .Mi  !  maman,  lui  dis-je  le  ea'ur  serré  de  dnnlenr.  (|n'osez- 
vous  m'appreiidre!  ipn  I  |>iix  rl'iin  athicliement  pareil  au  mii'H  !  Ne  m'a- 


22i  LES   C.OM  I.SSIONS. 

V('z-V(iiis  tant  (le  lois  conservô  la  vicMiuc  poiu-  m  ùlt'i-  Uuil  ce  (|iii  me  la 
i-iMidait  l'iii'ii'!  •l'en  mmiiTai,  mais  vous  me  icgicltci-cz.  Illli'  un'  n|ion- 
(lit  diiii  ton  tianqiiille  à  me  reiulre  l'on,  que  j'étais  un  cillant,  qu'on  ne 
moulait  ]ioint  di'  ces  ilioses  là;  (juc  je  ne  perdrais  rien;  r|ue  nous  n'en 
serions  itas  nuiins  bons  amis,  jias  moins  intimes  dans  tous  les  sens;  (ju(^ 
son  tendre  atlacliement  [xuii'  moi  ne  |)oii\ait  ni  dimiiniei-  ni  linir  (ju'avcc 
elle.  Elle  me  lit  entendre,  en  un  mot,  (jue  tous  nu;s  droits  demeuraient 
les  mêmes,  et  qu'en  les  partageant  avec  un  autre  je  n'en  étais  |)as  privé 
pour  cela. 

Jamais  la  purett',  la  \érité,  la  l'orée  de  mes  sentiments  |)oiir  elle,  ja- 
mais la  sincérité,  rhonnètcté  de  mon  âme  ne  se  tirent  mieux  sentir  à 
moi  que  dans  ce  moment.  Je  me  précipitai  à  ses  pieds,  j'embrassai  ses 
genoux  en  versant  des  torrents  de  larmes.  Non,  maman,  lui  dis-je  avec 
transport;  je  \<mis  ainu-  trop  poui- vous  avilir;  volie  possession  m'est 
trop  clicre  pour  la  partager;  les  re|;rets  qui  raecom|)a^nèrent  (piand  je 
l'acquis  se  sont  accrus  avec  mon  amour;  non,  je  ne  la  puis  conserver 
au  mémo  prix.  Vous  aurez  toujours  mes  adorations,  soyez-en  toujours 
digne  ;  il  m'est  plus  nécessaire  encore  de  vous  honorer  que  de  vous  pos- 
séder. C'est  à  vous,  ô  maman,  que  je  vous  cède  ;  c'est  à  l'union  de  nos 
cœurs  que  je  sacrilie  tous  mes  plaisirs,  l'uissé-je  périr  mille  l'ois  avant 
d'en  goûter  qui  dégradent  ce  que  j'aim(;  ! 

Je  tins  cette  résolution  avec  une  constance  digne,  j'ose  le  dire,  du 
sentiment  qui  me  l'avait  fait  former.  Dès  ce  moment  je  ne  vis  plus  celte 
maman  si  cliérii;  que  des  yeux  d'un  véritable  fils  ;  et  il  est  à  noter  que, 
bien  que  ma  résolution  n'eût  [joint  son  approbation  secrète,  comme  je 
m'en  suis  trop  aperçu,  elle  n'employa  jamais  pour  m'y  faire  renoncer 
ni  propos  insinuants,  ni  caresses,  ni  aucune  de  ces  adroites  agaceries 
dont  les  femmes  savent  user  sans  se  commettre,  et  qui  mancjuent  rare- 
ment de  leur  réussir.  Réduit  à  me  cbercber  un  sort  indépendant  d'elle, 
et  n'en  |»ouvant  même  imaginer,  je  ])assai  bientôt  à  l'autre  extrémité, 
et  le  cherchai  tout  en  elle.  Je  l'y  cherchai  si  pailaitemenl  que  je  par- 
vins presque  à  m'oublier  moi-même.  L'ardent  désir  de  la  voir  heu- 
reuse, à  quelqueprixquecefùt,  absorbait  toutes  mes  affections  :  elle  avait 
beau  séparer  son  bonheur  du  mien,  je  le  voyais  mien,   en  (b'pil  d'elle. 

Ainsi  commeiucrent  a  germer  avec  mes  m.ilheurs  les  vertus  dont  la 
semence  était  au  jond  de  mon  âme,  (|iie  réliide  a\ail  cultivées,  et  qui 
n'attendaient  pour  éclore  que  le  ferment  de  l'adversité.  Le  premier  fruit 
d('  cette  disposition  si  désintéiessée  fut  d'écarter  de  mon  cœur  tout  sen- 
limeiil  (le  liaine  et  d'envie  contre  celui  (|iii  m'avait  siqiplaiité;  :  je  vou- 
lus, au  coiiliaire.  et  je  voulus  sincèrenieiil  in'allai  lier  à  ce  jeune  homme, 
le  l'mnier,  travailler  à  son  éducation,  lui  faire  sentir  son  bonheur,  l'en 
rendre  digne  s'il  était  possible,  et  faire  en  un  mot  ])()iir  lui  ttuit  ce 
qu'Anel  avait  fait  pour  moi   dans  une  occasion    pareille.  Mais  la  parili- 


l'MM  II     I     I  IS  Kl     \  I  2in 

111.111(111.111  l'iill'i"  Ifs  |i('iMimii's.  \m'i  |iIii^  (II'  ilmniMir  l'I  ili'  liiiiiiri'i'>i,  je 
n'avais  pas  le  saii^-lroiil  fl  la  Ici  iiiiMi'  d  \iiil,  m  crlli'  Icirci'  dr  caracliTc 
i|iii  rii  iiii|Misail,  cl  <liiiit  jamais  i-ii  lit'soiii  |i(iiir  niisNir.  Je  Irninai  cii- 
i-iirc  iiKiiiis  dans  le  jcnnc  Imninn'  lr<  i|nalili''s  i|n'Anrl  aMiil  Ironvrcs 
en  niiii  :  l.i  diicilili',  rallaclii'incnl,  l.i  i'i-i'iinii.'iissani'i>,  sniioiit  le  si-nli— 
incnl  du  besoin  i|ii('  j'avais  de  ses  soin>,  ri  l'ardiiil  doir  dr  lo  iriidii' 
ulili-s.  Tdul  iida  nian(|nait  iii.  ('.clni  t\uv  jr  Mtniais  tminir  ne  xi^ail 
(Ml  moi  ipinn  |ii(ianl  im|ioi'lnii  i|ni  n'a\.iil  (|iir  dn  lialiil.  An  idiilrain-, 
il  s'admii'ail  lui-nirmc  coinmi'  nn  homnn'  ini|iiirtant  dans  la  maison;  ri, 
mcsiiranl  les  sciNiccs  ipiil  v  i-rovail  n-iidir  snr  le  lirnil  ijn'il  y  i'aisail,  il 
regardait  ses  liaclies  et  ses  pioelies  eomnn'  iiilininn-nl  |dns  ntiles  (|ne 
Ions  mes  lion(|nins.  A  (|nel(|ne  é^^ard  il  n'avail  |ias  tort,  niais  il  parlait 
de  là  pour  se  donner  des  airs  à  taire  mourir  de  lin-.  Il  Iraneliail  avee, 
les  p.'issaiis  du  uiiilillininine  campagnard  ;  liiciilol  il  en  lil  aiil.inl  avec 
moi.  e(  enlin  avec  maiiian  elle-même.  .'>oii  ikiiii  de  \inl/ciineil  ne  lui 
paraissant  pas  assez  luilile.  il  le  (|uill.'t  pour  celui  de  M.  de  linurlillcs  ;  cl 
c'est  sons  ce  dernier  nom  (|u  il  a  v\r  connu  depuis  à  (iliainliii  i,  cl  en 
Manrienne,  où  il  s'est  marié. 

Kntiii  laiit  fit  rilluslre  pcisounaj^i'  ipiil  l'ut  loiil  li.iiis  la  m.iisoii.  et 
moi  rien,  ('.cumne,  l()rs(|ue  i"a\;iis  le  iii.'illieur  de  lui  (li''pi;iiie.  c'ct.iil 
maman  cl  non  pas  lUdi  (|ii  il  j^i  umlail,  la  crainlc  ilc  ICxpusiT  ,i  m's  Iu'ii- 
lalitcs  me  rendait  docile  à  tout  ce  (pi'il  desirail;  et  clia(|iie  luis  (jn'il 
fendait  dn  bois,  emploi  (|iril  remplissait  avec  nm!  lierlé  sans  éj^ale.  il 
l'allailiine  je  fusse  là  spectateur  oisif,  et  IraiHjuille  admiialenr  de  sa 
prouesse.  Ce  garçon  n'étail  pouilaiit  |ias  alisolnnicnt  il  un  luaux.iis  n.i- 
tiircl  :  il  aimait  maman,  parce  qu'il  était  iiii|)ossil)le  de  ne  la  pas  aimer; 
il  n'avait  même  p,is  jxnir  moi  de  l'aversion;  et  i|nand  les  intervalles  de 
ses  fouj^ues  permettaient  de  lui  parlei',  il  nous  écoulait  (|nel(jnefois  assez 
docilement,  convenant  franciioment  (|u  il  ni  lait  (|u  nn  sot  :  après  (juoi 
il  n'en  faisait  pas  moins  de  nouvelles  sottises.  11  avait  d.iilleurs  une  in- 
lelli-Jicnce  si  l)ornée  et  des  j^onts  si  bas,  qu'il  était  dillicile  de  lui  parler 
raison,  et  presque  impossible  de  se  |daire  avec  lui.  A  la  possession  d'une 
femme  j)leine  de  cliarmes,  il  ajouta  le  ra^oi'il  d'une  l'enimc  de  c  li mibre 
vieille,  ronsse,  edenlie.  dont  inam.in  .i\ail  la  patience  d'endnier  le  dé- 
goûtant service,  quoiqu'elle  lui  fit  mal  au  cieiir.  ,1e  m  aperçus  di:  ce 
nouveau  manège,  et  j'en  fus  outré  d'indignation  :  mais  je  inaperçus 
d'une  antre  cbose  qui  m'affecl.i  blin  plus  \i\eniciil  encore,  et  (|ui  me 
jeta  dans  nn  pins  profond  d(''coiiiii^ciiieiil  (jne  Imit  ce  ([iii  s'était  p.assé 
jusijn  alors  ;  ce  fut  le  retroidissement  di'  iii.im.'in  einers  moi. 

La  privation  qn<'  je  m'étais  imposée  et  (|M'cl|e  a\ail  liil  ^l'iiiM.iiil 
d'approuver  est  une  de  ces  clioses  que  les  femmes  ne  pardonnent  point, 
quelque  mine  qu'elles  fissent,  moins  par  la  privation  qui  en  n'-snlle 
polir  elles-mêmes,  que  par  1  iiulilTerence  qu'elles  v  voient  pcnir  leur  pos- 

■i'J 


226  IIS  COM  r.SSIO.NS. 

session,  l'ifiicz  l;i  loiniiie  la  plus  sensée,  la  plus  philosopiit-,  la  moins 
attticliéc  à  SCS  sens;  le  crime  le  plus  irrémissible  que  l'honuiic,  dont  au 
roslc  elle  se  soucie  le  moins,  puisse  couunottre  envers  elle,  esl  d'en  pou- 
voir jouir  et  de  non  rien  faire,  11  faut  bien  (}ue  ceci  soit  sans  cxceplion, 
puis(iu'nne  sympathie  si  naturelle  et  si  forte  fut  altérée  en  elle  par  une 
abstinence  (|ui  n'avait  (|Ui'  des  motifs  de  vcrlu,  d'attaclicmcnt  et  d'es- 
time. I)('S  lors  je  cessai  de  IroUNcr  en  elle;  cette  intimité  des  cceurs  qui 
fut  toujours  la  plus  douce  jouissance  du  mien.  Klle  ne  s'épanchait  plus 
avec  moi  que  quand  elle  avait  à  se  plaindre  du  nouveau  venu  :  quand 
ils  étaient  bien  ensemble,  j'entrais  peu  dans  ses  confidences.  Enliu  elle 
pienail  peu  à  peu  nue  manière  d'être  dont  je  ne  faisais  |)liis  partie.  Ma 
présence  lui  laisait  plaisir  encore,  mais  elle  ne  lui  faisait  plus  besoin; 
et  j'aurais  passé  des  jours  entiers  sans  la  voir,  qu'elle  ne  s'en  serait  pas 
aperçue. 

Insensiblement  je  me  sentis  isolé  et  seul  dans  cette  même  maison 
dont  auparavant  j'élais  l'âme,  et  où  je  vivais  pour  ainsi  dire  à  double. 
Je  m'accoutumai  peu  à  peu  à  me  séparer  de  tout  ce  qui  s'y  faisait,  de 
ceux  même  qui  l'habitaient  ;  et,  pour  m'épargner  de  continuels  déchi- 
rements, je  m'enfermais  avec  mes  livres,  ou  bien  j'allais  soupirer  et 
pleurer  à  mon  aise  au  milieu  des  bois.  Cette  vie  me  devint  bientôt  tout  à 
fait  insupportable.  Je  sentis  que  la  présence  personnelle  et  l'éloigne- 
ment  de  cœur  d'une  femme  qui  m'était  si  chère  irritaient  ma  douleur, 
et  qu'en  cessant  de  la  voir  je  m'en  sentirais  moins  cruellement  séparé. 
Je  formai  le  projet  de  quitter  sa  maison,  je  le  lui  dis;  et,  loin  de  s'y  op- 
poser, elle  le  favorisa.  Elle  avait  à  Grenoble  une  amie  appelée  madame 
Dcybcns,  dont  le  mari  était  ami  de  M  de  Mably,  grand  prévôt  à  Lyon. 
M.  Deybeus  me  proposa  l'éducation  des  enfants  de  M.  de  Mably  :  j'ac- 
ceptai, et  je  partis  pour  Lyon  sans  laisser  ni  presque  sentir  le  moindre 
regret  d'une  séparation  dont  auparavant  la  seule  idée  nous  eût  donné 
les  angoisses  de  la  mort. 

J'avais  à  peu  près  les  connaissances  nécessaires  pour  un  précepteur, 
et  j'en  croyais  avoir  le  talent.  Durant  un  an  que  je  passai  chez  M.  de 
Mablv.  j'eus  le  temps  de  me  désabuser.  La  douceur  de  mon  naturel  m'eût 
rendu  très-propre  à  ce  métier,  si  l'emportement  n'y  eût  mêlé  ses  orages. 
Tant  que  tout  allait  bien  et  que  je  voyais  réussir  mes  soins  et  mes  peines, 
qu'alors  je  n'épargnais  point,  j'étais  un  ange;  j'étais  un  diable  quand 
les  choses  allaient  de  travers.  Ouand  mes  élèves  ne  m'entendaient  pas, 
j'exlravaguais  ;  et  (|uand  ils  marquaient  de  la  méchanceté,  je  les  aurais 
tués  :  ce  n'était  pas  le  moyen  de  les  rendre  savants  et  sages.  J'en  avais 
deux;  ils  étaient  d'humeurs  très-différentes.  L'un  de  huit  à  neuf  ans, 
appelé  Sainte-Marie,  était  d'une  jolie  ligure,  l'esprit  assez  ouvert,  assez 
vif,  étourdi,  badin,  malin,  mais  d^ine  malignité  gaie.  Le  cadet,  appelé 
Condillac,  paraissait   presque  stnpide,  musard,   lètii  Kininie  une  mule, 


l'MI  I  II     I      I  IMII     N  I  ^7 

fl  lit'  |Miu\;iil  rii'ii  a|>|iriMulic.  On  |ifiil  )ii;;it  i|ii'i'iilii' fcs  ilciix  sujets  jr 
irii>ais  j)as  Itrsii^iu'  iaili-.  Avec  dr  la  |ialii'iicc  il  ilii  saiij^-liiiid,  |iriil-<'||f 
iiiirais-ji'  |)(i  réussir;  mais  l'aiiti'  tic  riiiu-  rt  <lr  l'aulrL*  je  nu  lis  ririi  (|ui 
vailli',  1-1  im-si-lèves  liuirnaii-iil  (rcs-iiial.  Je  lit'  iiiaiii|iiais  pus  «rassidiiité, 
mais  je  maiii|iiais  il'i'^aliU-,  siirloiil  ilc  |ii'ii(li'ii('i'.  Je  ne  savais  ('m|)|iivor 
aiiiiii's  il'(Mi\  (jtif  Irtils  iiisiniiiii'iils,  Imijimis  iimliies  et  soiiNriil  |iiTiii- 
ciiMix  auprès  des  enranls  :  le  scnlimriit,  li'  laiMiniiriiifiit,  la  cidric. 
Taiilôl  ji"  in'atltMidrissuis  avec  Sainle-Maiie  jusi^i'a  pliiirir  ;  je  voulais 
ralliiulrir  liii-mèiiu',  coiniiie  si  ritil'aiit  était  siisii-ptildc  d'une  véritaliic 
éniMliiiii  de  cieur  :  tantôt  je  in't -puisais  à  lui  parler  raison,  eomiiie  s'il 
avait  pu  !ii°<'iitendro  ;  et  eniiitiie  il  me  taisait  (|uel(|iiefois  des  ar}{iiiiieiils 
Irès-siiltlils,  je  le  prenais  tout  de;  lion  |ionr  raisoniialile,  |iar('e  ({n'il  était 
raisonneur.  I.e  petit  (".oinlillac  était  eiieore  pins  emliarrassant,  parce  (jik; 
ireiiteiidanl  rien,  ne  répundaiit  rien,  ne  sémonvjint  de  rien,  et  d'une 
opiniâtreté  a  tnnle  é|ireiive.  il  m-  tiinmpliait  jamais  mieux  de  moi  ipie 
i|iiaiid  il  in'aNait  mis  en  iiircnr;  alors  c  était  lui  (|iii  était  le  sa};i.',  et  c'é- 
tait moi  i|ui  étais  reniant.  Je  voyais  tontes  mes  laules,  je  les  sentais  ;  j'é- 
tudiais l'esprit  de  mes  élèves,  je  les  jiénétrais  Irès-bien,  cl  je  ne  crois 
pas  que  jamais  une  seule  l'ois  j'aie  ete  la  dupe  de  leurs  ruses.  Mais  «|ue 
me  servait  de  voir  le  mal  sans  savoir  applit|iier  le  remède?  I!ii  péiiéliant 
tout  je  n'emiiéchais  rien,  je  ne  réussissais  a  rien,  et  tout  ee  «jue  je  tai- 
sais était  précisément  ce  qu'il  ne  fallail  pas  faire. 

Je  ne  réussissais  guère  mieux  pour  moi  que  pour  mes  élèves.  J'avais 
été  recommandé  par  madame  Deyiieiis  à  madame  de  Maiily.  Klle  l'avait 
priée  de  lormer  mes  maiiiei-es  et  de  me  donner  le  Ion  du  monde.  |-.||e  j 
prit  quelque  soin,  et  voulut  (pie  j'apiuisse  à  laire  hs  Iniiinciiis  de  sa 
maison  ;  mais  je  m'v  pris  si  gaucliement,  j'étais  si  honteux,  si  sol,  ([u'elle 
se  rebuta  et  me  planta  là.  Cela  ne  m'empêcha  pas  de  devenir,  selon  ma 
coutume,  amoureux  d'elle.  J'en  lis  assez  jiour  (pielle  s'en  apeieril,  mais 
je  n'osai  jamais  me  déclarer.  Klle  ne  se  trouva  pas  d'humeur  à  faire  les 
avances,  et  j'en  fus  pour  mes  lorgneries  et  mes  soupirs,  dont  même 
je  m'ennuyai  hientôt,  vovant  qu'ils  n'ahoiitissaienl  à  rien. 

J'avais  tout  à  fait  perdu  chez  maman  le  goût  des  petites  friponneries, 
parce  que  lonl  étant  à  moi,  je  n'avais  rien  à  voler.  D'ailleurs  les  prin- 
cipes élevés  que  je  m'étais  faits  devaient  me  rendre  désormais  hien  su- 
périeur à  de  telles  bassesses,  et  il  est  certain  (jue  depuis  lors  je  lai  d'or- 
dinaire été  :  mais  c'est  moins  pour  avoir  appris  à  vaincre  mes  tentations 
que  pour  en  avoir  coupé  la  racine  ;  et  j'aurais  grand'peur  de  vider  comme 
dans  mon  eiif  ince,  si  j'i'-lais  sujet  aux  mêmes  désirs.  J'eus  la  preuve  de 
cela  chez  M.  lie  Mably.  Knviroiiné  de  petites  choses  vidables  ipie  je  ne 
regardais  même  pas,  je  m'avisai  de  convoiter  un  ccrlain  pelit  vin  blanc 
d'Arbois  très-joli,  dont  quelques  verres  que  par-ci,  par-là  je  buvais  à 
table  m'avaient  fortaffriandé.  il  était  un  peu  iniiehe;  je  croyais  savinr  bien 


i»'2S  I.i:S   (.(IM  l'.SSlONS. 

coller  le  \in,  je  m'en  \aiilai  :  on  me  conlia  eeliii-Ia  :  je  le  loilai  t;l  le 
j^àlai,  mais  aux  yeux  seiilemeiil  ;  il  resta  toujours  agiéahie  à  boire,  el 
l'occasiiin  II!  (|iic  je  ni  en  aci  nninioilai  de  temps  en  temps  île  (juelqucs 
Iioiiteilles  pour  iioire  ,i  mou  aise  en  mon  |)etit  ])aitienlier.  .Mallieiireuse- 
ineiil  je  n'ai  jamais  pu  lioire  sans  manger.  (Comment  laiie  pour  avoir  du 
pain?  Il  m'était  impossible  d'en  meltre  en  réserve.  Kn  l'aire  ai:liel(!r  par 
les  lai|iiais.  c'i'tail  me  déceler,  et  presque  insulter  le  maître  de  la  maison. 
I']n  achelef  moi-iiK'me,  je  n'osai  jamais.  In  beau  monsieur  lépée 
au  côté  allci-  (lie/,  un  boulangiM'  acheter  nu  morceau  de  j>ain,  cela  se 
pouvait-il?  l'.nliii  je  me  rappelai  le  pis-aller  d'une  grande  |Mincesse  à 
qui  l'on  disait  que  les  paysans  n'avaient  pas  de  pain,  el  (|ui  répondit  : 
Qu'ils  mangent  de  la  brioche.  Kiicore  que  de  l'açoiis  pour  en  venir  là  ! 
Sorti  seul  à  ce  dessein,  je  parcourais  (pielquet'ois  tonte  la  ville,  et 
passais  devant  trente  pâtissiers  a\ant  d  entrer  citez  aucnii.  Il  fallait  (|u'il 
n'y  eut  (|u'une  seule  personne  dans  la  boutique,  el  i|ne  sa  physionomie 
m'attirât  beaucoup,  ])oiir  (jiie  j'osasse  t'rancbir  le  pas.  Mais  aussi  (juand 
j'avais  une  t'ois  ma  chère  |)elite  brioche,  el  que,  bien  enlernu';  dans  ma 
cbambre,  j'allais  trouver  ma  bouteille  au  l'ond  d'une  armoire,  quelles 
bonnes  jiftiles  binettes  je  taisais  là  tout  seul,  en   lisant  quelques  pages 


de  roman!  (,ar  lire  en  mangciiil  lui  (oiijoiirs  ma  laiilaisie.  au  délaut 
d'iiu  léle-a-lète  ;  c  est  le  sup|)lémenl  de  la  société  qui  me  maii(|ne.  Je 
de\oie  alternativemeiil  une  page  el  un  inoreeaii  :  c'e;;!  lomme  si  mon 
lixre  dînait  avec  moi. 


l'MîTIl     I      I  IVIll     VI  «M 

Je  n'ai  j.iiiiais  clf  (Ii>mi|ii  m  ('i'.i|)iili'ii\,  et  in'  nu-  mii>  i-iiimi'  dr  ma 
\ir.  Ainsi  iiii's  |ii-lils  \ii|s  n'olait-nl  i>a>  lni'l  iiiilisnrls  :  rt'|it-nilaiil  ils  si- 
ili'iniiM  iicnl  ;  II'-  iMiiilcilK's  nie  tli'ci'li'-rriil.  On  iir  in'i  ii  lil  |ia^  miii- 
l'Iiiil,  mais  je  n'eus  |tliis  la  (liirilion  de  la  casi'.  I!n  l<iii(  ii-la  M.  dr  Ma- 
lt|\  M-  rondiiisil  liiiniii'-tcmiMit  rt  |irndrmminl.  (i'clail  un  trcs-^alanl 
liiimnic,  <|iii,  sous  un  aii'  aussi  dur  (|uc  son  i'ui|iliii,  a\ai(  nm>  \i'-i'ilalilr 
diilit  riir  dr  caiacli-rf  l't  uni'  raie  Imiili'  ilf  ririir.  Il  l'iail  judicieux,  e(|ui- 
lalile,  et,  ce  (luOn  u'alleudrail  |ias  d'un  ollieier  de  luareeliaussee,  mèiin 
trèsdinmain.  Kii  senlant  s(ui  indiil^'euee,  je  lui  eu  ilexins  plus  allaelu', 
cl  cela  un*  lit  prolonger  inim  séjour  dans  sa  maison  plus  ipie  je  n'aurais 
lait  sans  cela.  Mais  eiilin  défjoùlé  d  un  nielier  aui|uel  je  n'itais  pas 
propre  et  d'une  situati<ui  très-^^èiiante,  (|ni  n  avait  rien  d'a^realde  pour 
nuii,  après  un  an  d'essai,  durant  lei|uel  je  n'épargnai  point  mes  soins, 
je  nu*  detormiiiai  à  (juitler  mes  diseiples.  Iiieii  eonvaincii  <|uej(!  no  pnr- 
\iiMidrais  jamais  à  les  liiun  i'Icm'I'.  M.  ilc  M.ild\  lui-nièiiie  \n\ait  cela 
tout  aussi  liii'ti  i|ue  moi.  Cependant  je  crois  (|iiil  n  eùl  jamais  pris  sur 
lui  de  me  reu\o\er  si  je  ne  lui  en  eusse  eparj^ne  la  peine,  et  cet  excès  di; 
condesiendaïue  eti  pareil  cas  n'est  assurément  pas  ce  que  j'ap|)rouve. 

(.!'  i|iii  me  rendait  mon  état  plus  iusu|>porlalde  était  la  comparaison 
c<uiliniielle  (|ue  j'en  Taisais  a\ec  celui  (|ne  j'avais  (|iiilté  ;  c't'tail  le  souve- 
nir de  mes  chères  Cliarmeltes,  de  mon  jardin,  de  mes  ariires,  de  ma 
lonlaine.  de  iiioii  verger,  et  siiitiuit  de  celle  pdiir  (|iii  jClais  né.  (|ui 
donnait  de  l'àme  a  tout  cela.  Kn  repensant  à  elle,  à  nos  plaisirs,  à  notre 
innocente  vie,  il  me  prenait  des  serrements  de  ctvur,  des  éloui'femenls 
(|iii  m'ôlaient  le  couia^e  de  rien  faire.  Cent  fois  j'ai  été  viidemment 
tenté  de  |>ai'lii' à  l'inslanl  et  à  pied  pour  reliiiiriK'r  auprès  d'elle  ;  poiirMi 
«|ne  je  la  revisse  encore  une  lois,  j'aurais  été  content  de  mourir  à  I  in- 
stant même.  Kniin  je  ne  pus  résister  à  ces  souvenirs  si  tendres,  qui  me 
r.ippelaient  auprès  d'elle  à  quelque  prix  que  ce  fût.  Je  me  disais  (|ne  je 
n'avais  pas  élc  assez  patient,  assez  complaisant,  assez  caressant  ;  ipie  je 
pouvais  enciu'e  vivre  heureux  dans  une  amitié  livs-doiice,  en  v  mettant 
du  mien  plus  que  je  n'avais  l'ail.  Je  lorme  les  plus  heaux  projets  du 
inonde,  je  hrùle  de  les  exécuter.  Je  quitte  loul,  je  renonce  à  tout,  je 
|)ars,  je  vide,  j  arrive  dans  tniis  les  mêmes  transports  de  ma  première 
jeunesse,  et  je  me  retrouve  à  ses  pieds.  Ali!  j'y  serais  mort  de  joie  si 
j'avais  retrouvé  dans  sou  accueil,  dan^  ses  yeux,  dans  ses  caresses,  dans 
son  coMir  enfin,  le  quart  de  ce  que  j'y  retrouvais  autrefois,  et  que  j'y 
reportais  encore. 

Affreuse  illiisiuii  des  choses  humaines  !  Klle  me  ri'çiit  toujours  avec 
son  excellenl  cieur,  qui  ne  pouvait  mourir  qu'avec  elle;  mais  je  venais 
rechercher  le  passé  (|ui  n'était  plus,  et  qui  ne  pouvait  renaître.  A  peine 
ens-je  resté  demi-heure  avec  elle,  (|ue  je  sentis  mon  ancien  honheiir 
mort  pour  toujours.  Je    me  relrouvai    dans  la   même  situation  di'Sidanle 


iTUt  l.KS   C.ONrKSSlONS. 

<|tio  j'avais  été  l'orcé  de  l'uir,  el  cela  sans  (|iie  je  pusse  dire  qu'il  y  eût 
(le  la  laute  de  personne  ;  car  au  fond  Courlilles  n'était  pas  mauvais,  et 
parntnie  revoir  avec  plus  de  plaisir  (|U(!  de  elia^riii.  Mais  comment  me 
siuiHVir  surnuméraire  prés  de  eelli^  |iiiur  (|ui  j'avais  été  tout,  el  qui  ne 
pouvait  cesser  d'ètn;  tout  pour  moi?  (ioumu'ut  \i\re  étranger  dans  la 
maison  dont  j'étais  reui'anl?  L'aspect  des  objets  témoins  de  mon  bon- 
heur passé  me  rendait  la  comparaison  plus  cruelle.  J'aurais  moins  souf- 
l'ert  dans  une  autre  lialiitation.  Mais  me  voir  rappeler  incessamment 
tant  de  doux  souvenirs,  c'était  irriter  l(!  sentiment  tie  mes  perles,  (lon- 
sunu:  de  vains  regrets,  livré  à  la  plus  noire  mélancolie,  je  repris  le 
train  de  rester  seul  luus  les  heures  des  repas.  Knlérmé  avec  mes  livres, 
j'y  cherchais  des  distractions  utiles;  et,  sentant  le  péril  imminent  que 
j'avais  tant  craint  autrefois,  je  me  tourmentais  derechef  à  chercher  en 
moi-même  les  moyens  d'y  pourvoir  ([uand  maman  n'aurait  plus  de  res- 
si)urces.  J'avais  mis  les  choses  dans  sa  maison  sur  le  pied  d'aller  sans 
emjiirer  ;  mais  diîpuis  moi  tout  était  changé.  Son  économe  était  un  dis- 
sipateur. Il  voulait  briller;  bon  cheval,  bon  équipage;  il  aimait  à  s'éta- 
ler noblement  aux  yeux  des  voisins  ;  il  faisait  des  entreprises  continuelles 
en  choses  où  il  n'entcMidait  rien.  La  pension  se  mangeait  d'avance,  les 
quartiers  en  étaient  engagés,  les  loyers  étaient  arriérés,  et  les  dettes  al- 
laient leui'  train.  Je  prévoyais  (jue  cette  pension  ne  tarderait  pas  d'être 
saisie,  et  i)ent-être  suppriméi;.  Enfin  je  n'envisageais  que  ruine  et  désas- 
tres; et  le  moment  m'en  si'mblait  si  proche,  que  j'en  sentais  d'avance 
tontes  les  hoireurs. 

Mon  cher  cabinet  était  ma  seule  distraction.  A  force  d'y  chercher  des 
remèdes  contre  le  trouble  de  mon  âme,  je  m'avisai  d'y  en  chercher 
contre  les  maux  (|ue  je  prévoyais  ;  et  revenant  à  mes  anciennes  idées, 
me  voilà  bâtissant  de  nouveaux  châteaux  en  Espagne  jionr  tirer  cette 
pauvre  maman  des  extrémités  cruelles  oii  je  la  voyais  prête  à  tombei-. 
Je  ne  me  sentais  pas  assc^z  savant  et  ne  me  crovais  pas  assez  d'es|)rit  pour 
briller  dans  la  républicjue  des  lettres,  et  faire  une  fortune  par  cette  voie. 
Une  nouvelle  idée  qui  se  présenta  m'inspira  la  confiance  que  la  médio- 
.  erilé  de  mes  talents  ne  pouvait  me  donner.  Je  n'avais  pas  abandonné 
la  musique  en  cessant  de  l'eiisiiguer  ;  au  conliaire,  j'en  avais  assez  étu- 
dié la  théorie  pour  pouvoir  me  regardei'  an  moins  comme  savant  dans 
cette  partie.  En  réiléchissant  à  la  peine  (jiu!  j'avais  eue  d'apprendre  à 
déchiffrer  les  notes,  et  à  celle  (pie  j'avais  encore;  déchanter  à  livre  ou- 
vert, je  vins  à  penser  qu(!  cetti;  diflicullé  ])ouvait  bien  venir  de  la  chose 
autant  (juede  nn)i,  sachant  surtout  (ju'tui  général  a|)prendre  la  musique 
n'était  pour  personne  une  chose  aisée.  En  examinant  la  constiliition  des 
signes,  je  les  trouvais  souvent  fort  mal  inventés.  Il  y  avait  longtemps 
(jue  j'avais  pensé  à  noter  l'échelle  par  chilIVes  pour  éviter  d'avoir  tou- 
jours à  tracer  des  ligues  et  portées  lorscjuil  fallait  noter  le  moindre  pe- 


l'VIll  II.    I.   I.l\  Kl     \  I.  i"1 

lil  air.  J'avais  cli- aiii'li-  |iar  IfS  ilifliciillfs  des  oclax-s  il  |iai- i  cllis  dr  li 
iiii'sinf  l'I  (li'S  valtMirs.  Oi-llc  aiu'icmu'  idi-i'  mr  irNinI  dans  l'i-s|iril,  il  ji- 
vis,  rn  V  ri-|Mii>aiil,  i|iif  ct-s  diUiciilli-s  n'claifiil  |ias  iiisiirmoiilatilcs.  J'y 
lovai  a\oi-  siiiics.  et  jr  |>ai\iiis  a  imlri  i|iirli|iic  miisii|iir  (|iit'  tr  fût  par 
iiu's  oliilTrt's  a\i'r  la  plus  ^laiidr  rv.iclilinli',  ri  je  jniis  dire  avec  la  plus 
};raiul(»  siiiiplicili'.  |)i'S  cr  iiiumii'iiI  jr  crus  ma  lurliinr  lailr  ;  ri,  dans  l'ar- 
diMirdc  la  partaj;iM-  avrc  rrlli"  à  i|iii  jr  dr\ais  Imit.  je  iir  soufrai  c^i'a 
partir  |>i)iir  l'aris,  nr  dmitaiil  pas  (|ii"rii  pirsriilaiil  iiiuii  |iinjrl  a  lAradi'-- 
iiiir  jr  nr  lissr  une  rrvidniion.  J  axais  ia|(piirli'  de  l,\i)ii  i|iirl(jiir  aif^rnl  ; 
jo  vendis  mes  livres.  Kn  ipiin/r  jouis  ma  rrsdliiliiui  lui  prise  cl  cxéciilre. 
Kiilin,  piriii  drs  idrrs  maj^uiliqurs  ipii  me  lavairnl  inspirée,  et  tnnjinirs 
le  inrinr  dans  tous  1rs  temps,  jr  partis  dr  Savoir  avre  muii  sysliinr  dr 
iiuisique,  (oiiimr  autrrluis  j'étais  parti  de  Turin  avec  ma  funlaine  de 
héron. 

Telles  ont  été  les  erreurs  et  les  Tantes  de  ma  jeunesse.  J'en  ai  narré 
l'histoire  avec  une  fidélité  dont  iniui  ciiuir  est  content.  Si  dans  la  suite 
j'honorai  mon  âye  mùr  dr  (|U(l<|uts  vertus,  je  les  aurais  dites  avec  la 
même  franchise,  cl  c'était  iiinii  dessein;  mais  il  faut  m'arrètrr  ici.  I.r  tnnps 
peut  lever  hicn  des  voiles.  Si  ma  mémnirr  parvirnt  à  la  postérité,  prut- 
ètre  un  jour  elle  apprriulra  ce  (|iir  j'avais  à  dii(\  Alors  on  saura  pour- 
quoi je  me  tais. 


■.  V,v\ 


s 


NDE    rVKTlE 


LIVRE    SEPÏIKMi: 


(  1741, 


Après  deux  ans  ilc  silence  cl  de  patience,  malgré  mes  résolutions,  je 
reprends  la  plume.  Lecteur,  suspendez  votre  jugement  sur  les  raisons 
qui  m'y  forcent  :  vous  n'en  pouvez  juger  qu'après  m'avoirlu. 

On  a  vu  s'écouler  lua  paisible  jeunesse  dans  une  vie  égale,  assez  douce, 
sans  de  grandes  traverses  ni  de  grandes  prospérités.  Celte  médiocrité 
fut  en  grande  partie  l'ouvrage  de  mon  nalur('l  ardent,  mais  faible,  moins 
prompt  encore  à  entreprendre  que  facib;  à  décourager,  sortant  du  repos 
par  secousses,  mais  y  rentrant  |)ar  lassitiule  et  par  goût,  el  qui,  me  ra- 
menant toujours,  juin  cb'S  jurandes  vérins  el  pins  loin  des  grands  vices, 
à  la  vie  oiseuse  et  Iraminillc  pour  laipiellc  j(^  me  sentais  né,  ne  m'a  ja- 
mais permis  d'aller  à  rien  de  grand,  soit  en  bien,  soil  en  mal. 

Quel  tableau  différent  j'aurai  bientôt  à  développer!  Le  sort  ipji  dii- 
ranl   (rente  ans    l'a\<irisa  nu's  pentlianls,  les  contraria    iicndaiit    licnle 


u. 


l'MM  II    1 1    I  n  m    VII  «35 

utiln-ï;  i-l,  du  Cftli- <i|)|iuMliiiii  l'iiiidiini'lle  ciilri-  iii;i  sldiatlnn  <•(  iiirs  iii- 
l'Iiiialions,  un  xi-rra  iiailn-  (1rs  laiilcs  l'iiurnirs,  ilrs  inalliriirs  iiDiiiis,  cl 
loiili's  li's  vt'ihis,  CM  i|il('  la  lorcc,  i|iii  pruviril  licincircr  l'aïUfrsilf. 

Ml  |iriiiiiiir  [lailii'  a  l'-lt'  loiilc  ti  rilc  de  iiiciiioire  ;  j'y  ai  dû  faiie 
lii-aïu'iiiii)  diMii'iiis.  l'dri'f  d'cciirt-  la  sccmidi'  de  iiii'miiirf' aussi,  j'\  i-ii 
Icrai  |irii|)alil('iiii'nl  litMii('<iii|>  davaiita^'c.  I.cs  doux  soiivciiirs  de  mes 
bfaii\  ans,  nasses  ;\\rc  ant.uil  ili'  liMinpidliti'  i|ni'  d  Minuri'nii- ,  ni  ont 
laissé  niillu  iin|iit'ssiniis  iharmanlcs  «pii!  j'ainn-  sans  it-ssi;  a  nie  ia|)|»e- 
ler.  On  \fna  liicnliM  rninhicn  sont  dilïcnnls  cimix  du  n-slc  de  ma  vie. 
Les  ra|)|ii'U'r,  r'i'sl  in  rcnonvcli'i-  l'ann  rtiinic  Loin  d'aifiiir  ccllf  di;  ma 
situation  par  ces  Iristi's  rcinnrs,  je  les  écarte  anlanl  i|n  il  in'esl  |i(]ssilde  ; 
et  souvent  j'y  réussis  an  |)ninl  de  ne  les  pouNoir  |ilns  reliou\erau  be- 
soin. Celte  facilité  d'ouldier  les  maux  est  une  consolalion  <|ue  li-  ciel  m'a 
niéna};ée  dans  ceux  «pie  le  soil  devait  un  jour  accumuler  sur  moi.  Ma 
mémoire,  qui  me  retrace  nni(|nenniil  les  objets  aj^réables,  csl  j'Iicurcux 
contre-|)oids  de  mon  iina;^inali<>n  rir.ironcbi'e,  (|ni  ne  me  l'ait  |in''\oir 
i|ue  de  cruels  avenirs. 

Tous  les  papiers  que  j'avais  rasseniblés  pour  suppléer  à  ma  mémoire 
el  me  guider  dans  celte  entreprise,  passés  en  d'antres  mains,  ne  renlic- 
lont  plus  dans  les  miennes. 

Je  n  ai  qu'un  j^nidi-  lidele  sur  le(|nel  je  puisse  coinplei-.  c'est  la  cliaine 
lies  sentiments  qui  uni  marqué  la  succession  de  mon  être,  el  par  eux 
celle  des  événements  qui  en  ont  été  la  cause;  ou  l'eUel.  J'oublie  aisé- 
ment mes  mallieurs  ;  mais  je  ne  puis  oublier  mes  l'aiites,  et  j'oublie  en- 
core moins  mes  bons  sentiments.  Leur  souvenir  m'est  trop  ciier  pour 
s'elTacer  jamais  de  mon  cienr.  Je  puis  faire  des  omissions  dans  les  faits, 
des  transpositions,  des  erreurs  de  tiates  ;  mais  je  ne  puis  me  tromper  sur 
ce  que  j'ai  senti,  ni  sur  ce  que  mes  sentiments  m'ont  l'ait  faire  :  el  voilà 
deipioi  principalement  il  s'ajjit.  l.'ol)jet  piiqire  de  mes  (ionfessions  est  de 
faire  connaître  exactement  mon  inleiiiiir  dans  toutes  les  situations  de 
ma  vie.  C'est  l'bisloire  de  mon  àme  (|ne  j'ai  promise  :  el  pour  l'écrire 
fidt'lemenl  je  n'ai  |ias  i)csoiu  d'autres  mémoires;  il  me  snflil.  comini'  j'ai 
fait  jusqu'ici,  de  rentrer  au  dedans  de  moi. 

Il  y  a  cependant,  el  Irès-heureusenniit,  un  inler\alle  de  six  à  sept 
ans  dont  j'ai  des  renseignements  surs  dans  un  recueil  transcrit  de  lel- 
.  1res  dont  les  urij^inaiix  sont  dans  les  mains  de  M.  du  l'evron.Çe  recueil, 
qui  finit  en  17(10.  com|ii<'nd  Imil  ii'  lenips  de  mon  séjour  à  l'Krmitage, 
et  de  ma  grande  brouillerie  avec  mes  soi-disant  amis  :  époque  mémorable 
dans  ma  vie,  et  qui  l'ut  la  source  de  tous  mes  autres  mallieurs.  A  l'égard 
des  lettres  originales  pins  ri'cenles  (|ui  peuvent  me  rester,  et  qui  sont  en 
très-pelit  nombic,  an  lien  de  les  transcrire  à  la  suite  du  lecneii,  trop 
volumineux  jiourqneje  puisse  espérer  de  les  souslraiie  a  la  vigilance  «le 
mes  Argus,  je  les  transirirai  dans  cet  éciil  même,  loisqn'elles  me  parai- 


'r.<  i.r.s  CONFESSIONS. 

Inml  touniir  (jiR'liiue  éclaircis^t'iiR'iil,  soit  à  mon  avaiilago,  soit  à  ma 
iliarge  :  car  je  n'ai  i>as  |)(Mir  (|iii!  le  liHiciir  oublie  jamais  (jik;  je  lais  mes 
conlossions  poiii'  croiie  i|ii('  je  lais  iikhi  apologie;  mais  il  ne  doit  pas 
s'ailciulrc  non  pins  tpn' je  taise  la  vérité  loisijn'clle  parle  en  ma  laveur. 

An  reste,  cette  seconde  partit;  n'a  (|ne  celle  même  vérité  de  commune 
avecla  première,  ni  davantage  sur  elle  ([ne  par  rimportance  des  choses. 
A  cela  près,  elle  ne  peut  ijue  lui  ètie  inlérieure  en  tout.  J'écrivais  la  pre- 
mière avec  plaisir,  avec  coni|)laisani(',  a  mon  aise,  a  \\()oton  on  dans  le 
cliàleau  de  Trye';  tons  les  s(uiveuiis  (jne  javais  a  me  lapjieler  étaient 
autant  de  nouvelles  jouissances.  J'y  revenais  sans  cesse  avec  un  nouveau 
plaisir,  el  je  pouvais  tourner  mes  descriptions  sans  gène  jusqu'à  ce  que 
j'en  fusse  content.  Anjonrd'lini  ma  mémoire  et  ma  tète  alïaiblies  me 
rendent  ])res([ue  incapable  de  tout  travail;  je  ne  m'occupe  de  celui-ci 
(|ue  par  l'orie.  et  le  cœur  serré  d(!  déti'csse.  il  ne  m'olTre  que  malheurs, 
trahisons,  perlidies,  que  souvenirs  attristants  et  ih'chirants.  Je  voudrais 
pour  tout  an  monde  pouvoir  ensevelir  dans  la  nuit  des  temps  ce  que  j'ai 
à  dire;  et,  forcé  de  parler  malgré  moi,  je  suis  réduit  encore  à  me  ca- 
cher, à  ruser,  à  tâcher  de  donner  le  change,  à  m'a\ilii  aux  choses  pour 
les(iuelles  j'étais  le  moins  né.  Les  planchers  sons  lesquels  je  suis  ont  des 
veux,  les  murs  (jui  m'entourent  ont  des  oreilles  :  environné  d'espions  el 
de  surveillants  malveillants  et  vigilants,  inquiet  el  distrait,  je  jette  à  la 
hâte  sur  le  papier  quelques  mots  interrompus  qu'à  peine  j'ai  le  temps  de 
relire,  encore  moins  de  corriger.  Je  sais  (jue,  malgré  les  barrières  im- 
menses qu'on  entasse  sans  cesse  autour  de  moi,  l'on  ci'aint  toujours  que 
la  vérité  ne  s'échappe  par  quelque  fissure.  (Comment  m'y  prendre  pour 
la  faire  percer?  Je  le  tente  avec  pe\i  d'espoir  de  succès.  Qu'on  juge  si 
c'est  là  de  quoi  faire  des  tableaux  agréables  et  leur  donner  un  coloris 
bien  attravant.  J'avertis  donc  ceux  qui  voudront  commencer  cette  lec- 
ture, (lue  rien,  en  la  poursuivant,  ne  peut  les  garantir  de  l'ennui,  si  ce 
n'est  le  désir  d'achever  de  connaître  un  homme,  et  l'amour  sincère  de 
la  justice  et  de  la  vérité. 

Je  me  suis  laissé,  dans  ma  première  partie,  partant  à  regret  pour  Pa- 
-ris,  déposant  mon  cœur  aux  (Iharmettes,  y  fondant  mon  dernier  château 
en  Kspagne,  projetant  d'y  rapporter  un  jour  aux  pieds  de  maman,  ren- 
due à  elle-même,  les  trésors  (|ne  j'aurais  acquis,  et  comptant  sur  mon 
système  de  musique  comme  sur  une  lortnne  assurée. 

Je  m'arrêtai  qnel(|ue  temps  à  Lyon  pour  y  voir  mes  connaissances, 
pour  m'y  procurer  queh|nes  recommamiations  pour  l'aris,  et  pour  ven- 
dre mes  livres  de  géonu'trie,  cpie  j'avais  apportés  avec  moi.  Tout  le 
monde  u\'\    lil   accueil.   Monsieur  et  madame  de  Mably  niar(pn''reiil   du 

'  (Itiàloaii  qui  .ipiiMilriinil  à  M.  le  prii.cr  de  Coiili  :  il  tt'cn  rrslr  f|n'iTnr  Iniir  pl  tics  ruines. 
I.c  village  csl  à  i|iiiii/c  lieues  de  l'aiis,  près  Gisnrs. 


i\ii  I  II    II.  I  i\  m    \  M  •■i-'^^' 

iilaisir  a  me  HM>ir,  il  nu-  ilimiicn-nl  ;i  diiiri  |ilu>ii-iirs  lois.  Ji-  li^  clic/ 
iMix  iMiiiiiaissaiHf  iiM-f  l'alihi'  «li-  Malily.  t  luiiiii.-  jt;  l'avais  ilrja  failr  axn 
l'ai)!)!' ilr  ('.(iiiilillar.  (|iii  luiis  ili-iix  t-lali-iil  venus  voir  li-iir  firi»'.  I.  alilir 

tif  MaliK   Mil'  (I la  ilis  li'lliis  |ii>iir  l'aiis.  «•iiliv  aiihi-s  iiiic  |i()iii'  M.  de 

roiitiiirllf  il  mil'  aiiln-  |>iim  !«•  rniiili-  de  ('.avilis.  I.'im  cl  r.iiilir  inr  lii- 
rciil  ilis  iKiiiiaissanci's  lirs-aj-n'aliics,  siuimil  Ir  |>niiiiii ,  i|iii.  jiiMiu'a  si 
mmi.  n'a  poinl  ci'ssr  de  inr  iiiari|iii  r  df  raiiiilif,  ri  di-  iiir  dniinri  dan- 
nos  lèli'-à-li'li'  des  otiiisi'ils  donlj  aurais  dii  iniriiv  |iriilili-r. 

Ji'  revis  M.  IJiirdi'S,  avec  li'i|iitl  j'avais  dc|iiiis  |iiiij;li'iii|is  lail  «oiiiiais- 
saïur,  tl  i|ui  in'av.iil  sonvciil  oldi^('■  (li>  j;i;iii(l  »  nui  tl  imc  !<•  |)lus  vrai 
plaisir.  Iji  ifllf  oi-rasion  je  li'  n-lroiivai  toiiioins  If  iih-iih'.  (j-  lui  lui 
(|ni  iiii'  lil  vciidic  nifs  livics,  ri  il  iiir  donna  par  liii-niinii'  on  iin'  pio- 
ciiia  di'  luiniii's  rrconmiaiidalions  pour  l'aris.  .Ir  nvis  M.  I  inli-ndaiil, 
iliiiil  je  (li'\ai>  Il  (■iiiiiiaissancf  à  M.  llmdi's,  i-l  a  (|iii  ji-  dus  i  rllr  ili  M.  \r 
duc  lie  luclicliiii.  i|tii  passa  à  l.yoïi  dans  ce  Iciiips-la.  M.  l'aliii  iiif  prc- 
scnla  a  lui.  .M.  di'  Uicliclit'ii  nie  recul  hieii,  el  me  dil  de  I  aller  voir  ,i 
l'aris;  ce  que  je  lis  |»lnsicurs  l'ois,  sans  poiirlaiil  (|iie  celle  liaiile  cou- 
naissance,  dont  j'aiiiai  souveiil  a  p.iilcr  dans  la  siiile.  m  ail  ele  |.'iuiai> 
utile  à  rien. 

Je  revis  le  niiisicieii  llavid,  ipii  ni  avait  leinlii  seivice  dans  ma  de- 
Iressp  à  nu  de  mes  |>iécédcnls  voyages.  Il  inavail  prèli-  on  doiiiu'  un 
honnolotdes  bas  i|iie  je  ne  lui  ai  jamais  rendus,  el  qu'il  ne  ma  jamais 
redemandes,  (|uoi(|iie  nous  nous  soyons  revus  souvenl  depuis  ce  leiiips- 
la.  .le  lui  ai  ponilanl  lail  dans  la  suile  nu  préseiil  à  peu  près  eqnivaleul. 
Je  dirais  mieux  que  tcla.  s'il  s"aj;i>sail  ici  de  ce  ([iie  j'ai  di'i  ;  mais  il  >  aj;il 
de  ce  (jne  j'ai  lail,  i-l  malheureusemenl  ce  u  esl  |»as  la  même  chose. 

Je  revis  le  nolile  et  j;i;iiéreux  l'erriclioii,  el  ce  ne  lui  pas  sans  me 
ressenlir  de  sa  ina};uilicence  ordinaire;  car  il  me  lil  le  même  cadeau 
(|u'il  avait  fail  anpai'avaiil  au  ^'cnlil  Keriiard,  en  me  dél'rayanl  de  ma 
place  à  la  dili^'ence.  Je  revis  le  cliirurj,'ien  l'arisot.  le  meilleur  el  le  mieux 
faisant  des  liommes  ;  je  revis  sa  chère  (iodelroi,  qu'il  enlreleuail  dej)iiis 
dix  ans,  el  dont  la  douceur  de  caractère  el  la  hnnlé  de  cœur  faisaient  a 
peu  près  tout  le  mérite,  mais  (|n'on  ne  pouvait  aborder  sans  intérêt  ni 
quitter  sans  allendrissenieiit  ;  car  elle  était  au  dernier  terme  d'une  •'•tisie 
dont  elle  mourut  peu  après.  Uien  ne  montre  mieux  les  vrais  penchanis 
d'un  homme  (jue  l'espèce  de  ses  attachements.  Oiiand  on  avait  vu  la 
douce  (iodefroi,  on  connaissait  le  bon  Parisot. 

J'avais  obligation  ii  tons  ces  honnêtes  '^ou>.  Dans  la  suile  je  les  ne^li- 
f'cai  tous,  non  cerlainement  par  in^ralihide.  mais  par  celle  iiiviiicilile 
paresse  qui  m  eu  a  souvenl  liouiie  1  air.  Jamais  le  seiiliminl  de  leurs 
services  n'est  sorti  de  mon  cœur  :  mais  il  m'en  eùl  moins  coulé  de  leur 
prouver  ma  reconnaissance  que  de  la  leur  témoi^'iier  assidûment. 
I.  exactitude   à  écrire  a  toujours  été  au-dessus  île    mes  forces  :  sitôt  fpie 


23fi  LIS   (.O.M  KSSIONS 


jo  ciiiniiii'iici'  .1  iiir  rrl.'irliiT.  lu  Inintc  et  l'ciiiliMiias  dr  ic|iar('r  ma  ImiiIc 
iiif  la  loiil  aui;ia\i'r.  cl  ji'  ii^'cris  plus  du  loul.  J'ai  (jonc  n.-ndr-  le  silcncr 
ri  j'ai  |>ani  les  oublier,  l'ai'isol  el  l'ciiiilioii  ii'v  oui  pas  iiicmo  fait  at- 
Icntion,  et  jo  les  ai  trouvés  toujours  les  mèuies  :  uiais  on  verra  vinij;t  ans 
après,  dans  .M.  Hordes,  jusqu'où  l'amour-propre  d'un  bel  esprit  peut 
ixirlir  la   M'Uucancc  Inrsnuil  se  croit  nculiuc. 

Avant  de  (|uitler  Lyon,  je  ne  dois  pas  oublier  nue  aimable  pei'sonne 
que  j'y  revis  avec  jdiis  de  plaisir  (|U(;  jamais,  el  qui  laissa  dans  mon 
rœur  des  sonvciiiis  bien  lendres;  c'est  mademoiselle  Serre,  tlont  j'ai 
parli'  dans  ma  première  partie,  el  avec  la(|uelle  j'avais  renouvelé  con- 
naissance tandis  (|ne  j'étais  cbez  M.  de  Mably.  A  ce  voyage,  avant  plus 
de  loisir,  je  la  vis  da\antage;  mon  cœur  se  |)rit,  et  très-vivement.  J'eus 
quelque  lieu  île  penser  que  le  sien  ne  in'elail  pas  contraii-e;  mais  elle 
m'accorda  une  confiance  (|ui  m'ôta  la  tentation  d'en  abuser.  Elle  n'avait 
rien,  ni  moi  non  |)lns;  nos  situations  étaient  trop  semblables  pour  que 
nous  pussions  nous  unir;  et,  dans  les  vues  qui  m  occn|)aienl,  j'étais 
bien  éloigne  de  s(uigiM"  au  mariage.  Klle  mappril  qn  un  jeune  négo- 
ciant, appelé  M.  (ienève,  paraissait  vouloir  s'attacher  à  elle.  Je  le  vis 
chez  elle  une  fois  ou  deux;  il  me  parut  bonnéte  homme,  il  passait  pour 
l'être.  Persuadé  qu'elle  serait  heureuse  avec  lui,  je  désirai  qu'il  l'épou- 
sât, comme  il  a  fait  dans  la  suite;  et.  pour  ne  pas  troubler  leurs  inno- 
centes amours,  je  me  bâtai  de  partir,  faisant  pour  le  bonheur  de  cctti' 
charmante  personni!  des  vœux  (|ui  nOnt  été  exaucés  ici-bas  que  pour 
un  temps,  hélas!  bien  court;  car  j'appris  dans  la  suite  qu'elle  était 
morte  an  boni  de  deux  ou  trois  ans  de  mariage.  Occnpé  de  mes  tendres 
regrets  dnranl  tonte  ma  roule,  je  sentis  et  j'ai  souvent  senti  depuis  lors, 
en  v  repensant,  ([ne  si  les  sacrifices  qu'on  fait  an  devoir  et  à  la  vertu 
coûtent  à  faire,  on  en  est  bien  payé  par  les  doux  souvenirs  qu'ils  laissent 
an  fond  du  cœur. 

Autant  à  mon  j)récédent  vovage  j'avais  vu  Paris  par  son  côté  défavo- 
rable, autant  à  celui-ci  je  le  vis  ])ar  son  côté  brillant;  non  pas  toutefois 
quant  a  mon  logemi'nl  ;  car.  sur  nue  adresse  que  m'avait  donnée 
M.  iiordes,  j'allai  loger  à  l'hôtel  Saint-Ouentin,  rue  des  Cordiers,  proche 
la  Sorboniie,  vilaine  rue,  vilain  hôtel,  vilaine  chambre,  mais  où  cepen- 
dant avaient  logé  des  hommes  de  mérite,  tels  que  (îresset,  Bordes,  les 
abbi's  de  MabU  .  de  Coudillac,  el  plusieurs  autres  dont  maibeiirensemenl 
je  n'v  trouvai  plus  aucun  ;  mais  j'\  trouvai  un  M.  de  Itonuel'ond,  hobe- 
reau boiteux,  plaideur,  faisant  le  puriste,  auquel  je  dus  la  connaissance 
de  M.  Koguin,  maintenant  le  doyen  de  mes  amis,  et  par  lui  celle  du 
philosophe  Diderot,  dont  j'aurai  beaucoup  à  parler  dans  la  suite. 

J'arrivai  à  Paris  dans  l'aulomue  de  17tl.  avec  quinze  louis  d'argent 
comptant,  ma  comédie  de  \nrrissc  et  mon  |)rojet  de  musi(|iie  pour  tonte 
ressource,   et  avant  ])ar  eouse(|uetil  peu  di'  Imips  a   |ierdre  jioMr  tâcher 


|>\U  III     II.   I  l\  UIMI 


iM 


tl'i'ii  lirrr  parti,  h-  nn'  |irf-^.ii  ilf  lii"''  \.iltiii-  ini>  in  c.iiiiii.imlalii.ii-.  l  ii 

iriiiir  I m-  (|iii   ani\.-   a   l'iris  axer    iiiic  li^iin-  |iassal>l.\  cl  rpii  >'aii- 

imiici'  |iar  ilr-  lalriil>,  iv|    Imijuiir-    Mir  ilrlir    acrilrilli.     Ir  le  lus;  cela 


tiif  pidriiia  (lis  a^rcmi'iits  sans  nio  iiioiicr  à  firantiriuisi'.  De  (finies  les 
personnes  à  (jni  je  lus  recdinniaiidé,  trois  seules  me  lurent  utiles  : 
M.  Il  iincsin,  genlilliomnie  savoyard,  alors  étiiyer,  et,  je  crois,  favori  de 
nindaino  la  princesse  de  Cari^nan;  M.  de  Hoze,  secrétaire  de  l'Académie 
des  inscriptions,  et  ^arde  des  médailles  du  (lahinel  du  roi  ;  et  le  1'.  (Pas- 
tel, jésnite,  aiitenr  du  clavecin  ocnlaiie.  Tontes  ces  recommandations, 
excepté  celle  de  M.   Itamisin.   me  venaieiil  de  lablie  de  MaMy. 

M.  Damesin  puiirvui  an  plus  pressé  par  deux  connaissances  qu'il  me 
procura  :  l'une,  de  M.  ilc  liasc,  |»résideiit  à  mortier  au  |iaileinent  de 
Itordeanx,  et  <jiii  jouait  Irès-hien  du  violon;  lanlre,  de  M.  l'ablti' di-  l.éon, 
qui  lofjeait  alors  en  Sorhoniii',  jeune  seigneur  trés-aimahie,  (jui  moiirul 
à  la  (leur  de  son  àj;e,  ajnés  aMnr  linlli'  que|(|iies  instants  dans  le  monde 
sons  le  nom  de  chevalier  de  Ittiliaii.  I.  un  el  raiilre  eurent  la  iaiitaisie 
d'apprendre  la  composition.  Je  leur  en  donnai  (|nel(|nes  mois  de  leçons, 
qui  sonliiiii'iil  un  peu  ma  honrsc  (arissaiile.  I.'alilic  de  l.eon  me  pri(  en 
ami(ié.  el  Miiilail  m  a>oir  pour  son  secrelaire  ;  mais  il  n'elail  pas  riche, 
et  ne  put  m'oiïiiren  lunt  que  huit  cents  lianes,  (lueji-  refusai  hieii  i\  re- 
gret, lu.'iis  (|iii  ne  |>onvaienl  siiflire  pour  mon  logement,  ma  miurrituie 
<'t  mon  entretien. 

M.  de  Hoze  me  recul  fort  hieii.  Il  aimait  le  savoir,  il  en  avait  ;  mais  il 
élail  nu  peu    pédant.   Madame  de  l(o/e  aurait  été  sa  (ille  ;   elle  était  hril- 


5r.S  I.KS    (.ONh  I.SSI()\  s. 

I.iiili'  ('(  |)('lili'-iiiaiti('ss('.  J'y  diiKiis  (|U('l(|U('r(>is.  (hi  ne.  s;iiirail  a\()ii-  I  air 
|)iiis  ^aiitlu!  cl  plus  snl  <|n('  je  Tavais  vis-à-vis  d'clli'.  Son  iiiainlicii  di'- 
'^iV^c  iii"iiiliini(lail,  cl  iciidait  li;  niicii  plus  plaisant.  Oiiand  clic  me  piv- 
scnlail  iiiu"  assiette,  i'avan(,-ais  ma  fonrcliette  pour  piquer  modestement 
un  petit  morceau  de  ce  qu'elle  m'olïrait;  de  sorte  (juidle  icndait  à  son 
la(|Mais  1  assielle  (pi  elle  minait  destinée,  en  se  tournaiil  pour  (|iie  je  ne 
la  visse  pas  rir<'.  I'!lle  ne  se  doutait  j;iiere  que,  dans  la  lète  tic  ce  campa- 
gnard, il  ne  laissait  pas  d'y  avoir  (|iiel(|ue  esprit.  M.  de  Uoze  me  présenta 
à  M.  de  lléanmur,  son  ami,  (|ui  venait  dîner  chez  lui  tous  les  vendre- 
dis, jours  d'Académie  des  sciences.  11  lui  parla  de  mon  projet,  et  du  dé- 
sir que  j'avais  de  le  soumettre  à  l'eNamen  di>  l'Académie.  .M.  de  ISéan- 
miir  se  chargea  de  la  proposition,  qui  lut  a^réi-e.  l.e  jour  donné,  je  lus 
introduit  et  présenté  par  M.  de  Héanmnr  ;  et  le  miMue  jour,  22  août  1712, 
j'eus  riiouneur  de  lire  à  l'Académii;  le  .Ménioiit!  que  j'avais  préparé  pour 
cela.  Onoi(|ue  cette  illustre  assemblée  fût  assurément  Irès-imposanle, 
j'y  fus  liien  moins  inlimidé  que  devant  madame  de  l\o/.c,  et  je  me  tirai 
passablement  de  mes  lectures  et  de  mes  réponses.  Le  Mémoire  réussit, 
cl  m'attira  des  compliments,  (lui  me  surprirent  autant  qu'ils  me  flalli'- 
rent,  imaginant  à  peine  que  devant  une  Académie  quiconque  n'en  était 
pas  put  avoir  le  sens  commun.  Les  commissaires  qu'on  me  donna  furent 
.MM.  de  Mairan.  Ilrllot  cl  de  l'oiichv.  tons  trois  neiis  di^  UK'rite  assuré- 
ment, mais  dont  pas  un  ne  savait  la  iiiusii|ue,  assez  du  moins  pour  être 
en  étal  déjuger  de  mon  projet. 

(1742.)  Durant  mes  conférences  avec  ces  messieurs  je  me  convainquis, 
avec  autant  de  cerliludi!  que  de  surprise,  (jue  si  (juelquefois  les  savants 
ont  moins  de  préjugés  f[ue  les  autres  hommes,  ils  tiennent,  en  revanche, 
encoi-e  plus  fortement  à  ceux  qu'ils  ont.  Oiudipie  faibles.  ((u<dque  fausses 
que  fussent  la  piii|iart  de  leurs  objections,  et  (|uoi(|iie  j'y  répondisse  ti- 
midement, je  l'avoue,  et  eu  mauvais  termes,  mais  par  des  raisons  pé- 
remptoires,  je  ne  vins  pas  une  seule  fois  à  bout  de  me  faire  entendre  et 
de  les  contenter,  .l'étais  toujours  ébahi  de  la  facilité  avec  laquelle,  à 
l'aitle  de  (pichpu  s  phrases  sonores,  ils  me  réfutaient  sans  m'avoir  com- 
|)ris.  Ils  déterièrent,  j(!  ne  sais  oii,  (|u'iiii  moine,  a|)|>elé  le  1*.  Sonhaitti, 
.ivail  jadis  imaginé  la  gamme  par  cbillres.  (] Cn  fut  assez  pour  prétcntire 
ipie  mon  système  n'était  pas  neuf.  Kt  passe  pour  cela  ;  car  l)icn  que  je 
n'eusse  jamais  oui  parler  du  1*.  Souliaitli,  et  biin  que  sa  manièri!  d'é- 
crire les  se|)t  notes  du  plain-chant  sans  même  songer  aux  octaves  ne 
merit.it  eu  aiieiine  sorte  d'entrer  en  parallèle  avec  ma  sim|)le  et  com- 
mode invention  pour  iiulri  aisément  |)ar  chiiires  toute  musi(|ue  imagi- 
nable, clefs,  silences,  octaves,  mesures,  tem|)s  et  valeurs  des  notes, 
choses  auxquelles  Sonhaitti  n'avait  |)as  même  songé,  il  était  néanmoins 
Iri'S-vrai  de  dire  que,  f[uant  à  l'élémentaire  ex|)ression  des  sept  notes,  il 
en  était    le  premiiM'  iinrnlenr.    Mais  outre  (jnils   donneieni   a  cette  m- 


l'Ml  I  II.    Il       I  l\  lilMI  ±-,1 

\i-iilioii  |ii'iiiiili>t'  |>lii>  iriiii|ii>i  laiHi'  i|ii  l'Ilr  II  l'ii  a\ail.  lU  iir  a'cii 
liiiri'iil  lias  la  :  cl  silol  i|ii'il>  niiiiIiui'iiI  |iarlrr  <lii  ruiul  ilii  >>slciiic  ils 
iR-  lii'i-iil  |)liis  i|iii'  iléraisniiiiii .  I.r  |i|ii>  ;;iaiiii  aN.iiila^r  ilii  iiiiiii  clail 
ilalirontT  K's  Iraiisposilions  el  les  rk-ls,  eu  surir  i|iii-  !<•  iiit'iiu'  iiiuiTriiii 
$(>  troinait  iinli'  cl  li'aiis|i(ist'-  à  xoliiiili'',  dans  i|iicl(|iii-  tmi  iiu'uii  Miiilùt, 
an  iiKiM'ii  (lu  cliauj^fiuciil  su|>|hisi-  d'uiir  x-iili-  Irlln-  imlialc  a  la  li-lr  ilr 
l'air,  ('es  iiiessiiMirs  a>aii-iil  oui  iliii'  aii\  ('i'iii|iir  m>I  ilr  l'aiis  i|uc  la 
iiiclluxlc  ircvfciili-r  par  lraus|u)silitiu  lU'  \alail  liiii  :  ils  |tarliri-ul  ilf  la 
|i(iur  tiiuriicr  ru  iii\iiK'ilil<- oliji'i'lioii,  nuilrr  uinii  s\slriur,  son  a>aiila^r 
le  iiliis  uiai'(|iir  ;  ri  ils  ilrridi'i'cul  (|iir  ma  imlr  l'Iail  Ixiiiiir  |iiiui' la  \(i- 
calr,  ri  iiiau\ai>r  |ioiii'  riii>li  iiiiiiiilalr.  Sut'  Iriir  !'.i|i|iiirl,  l'Aradriiiir 
in'arrorda  un  rriliiirat  plriii  dr  lifs-liraii\  ('(iiii|iliiiii'iits,  a  Iravris  Irs- 
(|urls  ou  driiirlait.  |i(iur  le  liiiid,  (lu'rllr  ur  jugeait  iiioii  sysU-iiir  ni  iirul 
ni  utile.  Jr  lie  crus  pas  devoir  oiiirrduiie  pairille  pirce  ioiiviagr  iuliliilé 
Dissertation  sur  lu  i/iksii/mc  iinKlfriif,  par  li'(|url  ji'ii  appelais  au  piililir. 

Jf  us  lirii  dr  rrinarciurr  m  rrllr  orrasidii  coiiiliirii.  iiiriiie  a\rr  un 
esprit  lioriir,  la  ciuiiiaissaiire  uiii(|ur,  mais  pndiuidr,  dr  la  eliose  rsl 
préleraltle,  pour  vi\  l)irn  jii}?er,  à  toulrs  1rs  liiinirres  (|ur  donne  la  lul- 
liire  des  sciences,  lors(|n'oii  n'y  a  pas  joint  l'étude  particulière  de  celle 
dont  il  s'aiîit.  La  seule  olijection  scilide  (jnil  \  eût  à  l'aire  a  mon  système 
>  lut  laite  par  Kameau.  \  [wiiie  le  lui  riis-je  explicjiié,  (juil  eu  \it  le  coté 
l'aiblr.  Vos  signrs,  me  dil-il,  sont  très-bons  en  ce  <|u'ils  déterminent 
simplrmeiit  el  clairement  les  valeurs,  ru  ce  (juils  représentent  iielte- 
inenl  les  intervalles  et  montrent  loiijouis  le  simple  dans  le  redoiildé. 
toutes  choses  que  ne  lait  pas  la  iioti-  orilinaire;  mais  ils  sont  mauvais  en 
ce  tprils  exijienl  une  opération  de  l'esprit  (iiii  ne  peut  hm jours  sui\re  la 
rapidité  de  lexécution.  I.a  ptisilion  de  nos  notes,  coiitinua-1-il,  se  iieiiit 
à  l'u'il  sans  le  concours  de  cette  opération.  Si  deux  notes,  l'une  très- 
haute,  l'autre  très-basse,  sont  jointes  par  une  tirade  de  notes  intermé- 
diaires, je  vois  du  premier  coup  d'œil  le  progrès  de  l'une  à  l'autre  par 
degrés  conjtiiiits  ;  mais,  pour  m'asstirer  chez  vous  de  cette  tirade,  il  l'aut 
nécessaireiiieiil  (|ue  j fprlle  tous  vos  chilïrrs  1  un  après  l'autre;  le  tmip 
d'iril  ne  peut  siijipléer  à  rien.  L'objection  iiir  |iarul  sans  répli(|iir.  rt 
j'en  convins  à  liiistant  .  (|uoi<|u'elle  soil  simple  el  frappante,  il  iiv  a 
(|u'une  grande  prati(|ne  de  l'art  ([ui  piiissi-  la  suggérer,  cl  il  n'est  pas 
étonnant  (ju'elle  ne  soit  vrnur  à  aucun  académicien  ;  mais  il  l'est 
(|ur  luus  ces  grands  savaiiN,  i|iii  saM'iit  tant  de  choses,  sachent  si  peu 
t|ue  chacun  ne  devrait  juger  que  de  son  métier. 

.Mes  Iréijucntes  visiles  à  mes  commissaires  et  à  d  antres  académiciens 
me  mirent  à  portée  de  l'aire  connaissance  avec  tout  ce  qu'il  v  a\ail  à 
Paris  de  plus  distingué  dans  la  littérature  ;  et  jiar  la  cette  connaissance 
se  trouva  tonte  faite  lorsqnr  je  me  vis  dans  la  suitr  inscrit  tout  d'un  coup 
parmi  eux.  (Jiiant  a  présent,  concentré  dans  mon  svslrme  de  musi(|ur, 


210  I.KS   (.OMISSIONS. 

\f  iii'(il)sliiKii  à  voiiliiir  |);ir  la  l'aire  ma' révoliilidii  dans  cel  ail.  el  |iarve- 
iiir  lie  la  Sdili'  à  iinc  ccirlirilt'  (|iii.  dans  les  hcaiix-ails,  se  joint  Umjonrs 
à  l'aris  aMM'  la  Iniliinc.  .Ir  in'cniri mai  dans  ma  cliamhrc  et  Iravaillai 
lieux  ou  Irois  uiois  avec  une  anlem-  inexprimable  à  relondre,  dans  un 
ouvrage  (leslin(''  j)our  le  public,  le  .Mémoire  que  j"a\ais  lu  à  lAca- 
démie.  La  dillicnllé  lui  de  Irouver  uu  libraire  qui  voulût  se  charger 
de  nuin  mannscril,  \u  (piil  v  a\ail  (|n('l(|ue  déjiense  à  laii'e  pour  les 
nouveaux  caraclères,  (|m'  les  libraiics  ne  jettent  pas  bnirs  écus  à  la 
lèto  des  débutants,  et  qu'il  u\c.  semblait  cependant  l)ien  juste  quo 
mon    ouvrage    me   rendit    le    pain    que  j'avais    mangé    en    l'écrivant, 

Uonncfond  nie  pnuiiia  OiiillaM  le  père,  (|ni  lit  avec  moi  un  traité  à 
moitié  prolil,  sans  eumpter  le  pri\  ilege  ([ne  je  pasai  seul.  Tant  fut  opère- 
par  ledit  Ouillau,  (jne  jeu  lus  j)t)ur  mon  privilège,  et  n'ai  jamais  tiré 
un  liard  de  cette  édition,  (|ui  vraisemblabb-ment  eut  un  débit  médiocre, 
quoique!  l'abbé  DcsI'ontaines  m'eût  promis  de  la  faire  aller,  et  que  les  au- 
tres journalistes  en  eussent  dit  assez  de  bien. 

I,e  plus  grand  obstacle  à  l'essai  de  mou  système  était  la  crainte  que, 
s'il  n'était  pas  admis,  on  ne  perdît  le  temps  qu'on  meltrait  à  l'apprendre. 
Je  disais  à  cela  que  la  praticpie  de  ma  note  rendait  les  idées  si  claires, 
(lue  pour  apprendre  la  musique  par  les  caractères  ordinaires  on  gagne- 
rait encore  du  tem])s  à  commencer  par  les  miens.  Pour  en  donner  la 
pi('U\e  par  l'exinMience  ,  j'enseignai  gratuitement  la  musique  à  une 
jeune  Américaine,  appelée  mademoiselle  des  R(Uilins,  dont  M.  Roguiu 
m'avait  procuré  la  connaissance.  En  trois  mois  elle  l'ut  en  état  de  dé- 
chiffrer sur  ma  note  quelque  musique  que  ce  fût,  et  même  de  chanter  à 
livre  ouvert  mieux  que  moi-même  toute  celle  qui  n'était  pas  chargée  do 
diflieultés.  Ce  succès  fut  frap[)ant,  mais  ignoré,  l  n  autre  en  aurait  rem- 
pli les  journaux;  mais  avec  quelque  talent  pour  trouver  des  choses  uti- 
les je  n'en  eus  jamais  pour  les  faire  valoir. 

Yoilà  comment  ma  fontaine  de  héron  fut  encore  cassée  :  mais  celte 
seconde  fois  j'avais  trente  ans,  et  je  me  trouvais  sur  le  pavé  de  Paris,  où 
l'on  ne  vit  jias  pour  rien.  I.e  parti  que  je  pris  dans  cette  extrémité  n'é- 
tonnera que  ceux  qui  n'auront  pas  bien  lu  la  preniièie  partie  de  ces 
Mémoires.  Je  venais  de  me  donner  des  mouvements  aussi  grands  qu'i- 
nutiles ;  j'avais  besoin  de  reprendre  haleine.  Au  lieu  de  me  livrer  au 
désespoir,  je  me  livrai  tran(|uillement  à  ma  paresse  et  aux  soins  de  la 
Providence  ;  et,  pour  lui  doiuiei'  le  li'uips  de  faire  son  auivre,  je  me  mis 
a  manger,  sans  nu-  presser,  quelques  louis  (jui  me  restaient  encore,  ré- 
"lant  la  dépense  de  mes  nonehalanls  j)laisirs  sans  la  retrancher,  n'allant 
plus  au  café  que  de  deux  jours  l'un,  et  au  spectacle  que  deux  fois  la  se- 
maine. A  l'égard  de  la  dépense  des  lilles,  je  n'eus  aucune  réforme  à  y 
l'aire,  n'avant  de  ma  vie  mis  un  s<iu  à  cet  usage,  si  ce  n'est  imc  seule 
lois,  dont  j'aurai  bienlôt  à  parlei-. 


I-Vll  I  II     II.    I  IN  lu     \  Il  Ï4I 

l.a  Sfcurilc,  la  Milii|ilr,  l.i  cniiliaiuc  a\ri'  l.ii|iii  Ile  y  un-  lixiais  à  n-lti- 
\tf  iii<l)ilciili'  cl  siililaii'i-,  (|iii'  Je  n'aMiis  pus  di-  i|iii)i  faire  (liiicr  Irois 
iiinis,  (>sl  iiiic  dos  siii<;iilarilcs  de  ma  \ii-(l  niir  di-s  Iti/arriM'ios  dr  innii 
Idiiiiciir.  l.'('\trr'Mic  Iti'siiiit  i|ii('  j'axais  )|ii'(in  |)i-ii>à(  a  iiini  ilait  |iii-)'isc!- 
nii'iil  ce  i|iii  iMiilail  If  loiira^i-  di-  nie  iiiinilrcr  ;  cl  la  nécessite  de  laire 
des  \isites  me  les  rendit  insii|i|ioi'taldes,  au  point  ipie  Je  cessai  inèiiiu  de 
\oir  les  acadéinicieiis  et  autres  ^ens  de  lettres  avec  les(|uels  j'i'-tais  déjà 
laiifilc.  Marivaux,  l'aldie  deMiidv,  l'ontenelle,  liiriiit  presi|ne  les  seuls 
l'Ile/.  i|ui  ji;  ciintiiiiiai  d  aller  (|ueli|U('lciis.  Je  nuuilrai  uièuie  au  preuiier 
ma  C(Unédie  de  Marrisse.  Klle  lui  plut,  el  il  iiil  la  i'iMU|ilaisanee  de  la  re- 
toucher. |ti(irr(i(,  |ilii>  jiMiiii'  (|ii  ctu,  clail  a  |i<  ii  |iii>  A,-  uinii  a'^c.  || 
aimait  i.i  iiiuvi(|iie.  il  eu  savait  la  llieorie;  nous  eu  parliniis  l'iisemldi-  : 
il  me  |iarlait  aussi  de  ses  pinjels  iroiiv  la^es.  (!ela  luiuia  l)ieuti'it  eiilie 
nous  des  liaisons  plus  iiiliiiies.  (|iii  (uit  dure  (|uiii/.e  au>,  et  (|iii  pndia- 
lileincnt  dureraient  encore,  si  niailieureuscmeiit,  et  luiii  jtars.i  lniti',  je 
n'eusse  été  jeti'  dans  !^i\n  nièiiie  métier. 

On  n  imaginerait  pas  .1  t|iiui  j  emploxais  ce  ci  mit  et  prciinu  iiitrixalle 
i|ui  me  restait  encore  a\.iiil  d  clic  lorcé  <le  mendier  mon  p.iin  :  ,1  ctn- 
ilier  par  cieiir  des  passaj;es  de  poêles,  (|tie  j'avais  appris  cent  lois  et  ,111- 
lant  de  fois  oiildies.  'l'cms  les  matins,  vers  les  dix  lienres.  j'allais  me 
promener  au  Luxemlioiir;:.  un  Niij^ile  on  un  Ilousseau  dans  ma  poclie  ; 
el  là,  jusqu'à  1  Iniiie  du  diiicr,  je  remémorais  tantôt  une  ode  sacrée  el 
lanlôt  uiu;  liucoli(|ue,  sans  me  rcluiter  de  ce  (|u*cn  repassant  celle  du  jour, 
je  ne  maïuiuais  pas  d'ouldier  celle  de  la  veille,  ,1e  me  rap|>eiais  qu'après 
la  dél'aite  de  Nici.is  a  Syracuse  les  .Vlliéniens  captifs  ya^naiiiil  Iciii'  vie  à 
réciter  les  poèmes  d'Iloniire.  I.e  paili  que  je  lirai  de  ce  trait  d  érudition, 
pour  me  prcmunir  contre  la  misère,  fut  d'exercer  nnui  lieiiieuse  nn-- 
moire  à  retenir  tous  les  poètes  par  cieur, 

J  avais  nu  autre  expédient  non  moins  solide  dans  les  écliocs,  aux(|uels 
je  consacrais  rémilièrcmenl.  chez  Mauj^is,  les  après-midi  des  jours  (|ui' 
je  n'allais  pas  au  spectacle,  .le  lis  là  connaissance  avec  M.  de  l-éj^al,  avec 
un  M.  Ilusson.  avec  l'Iiilidor.  avec  Ions  les  f;rands  joueurs  d'échecs  de 
ce  temps-là.  et  n'en  d<'vins  pas  plus  lialiile.  Je  ne  doutai  pas  cependant 
(jue  je  ne  devinsse  à  la  Un  |)lus  fort  qu'eux  Ions;  et  c'en  élail  assez,  selon 
moi,  pour  me  servir  de  ressource.  De  ([iiehiue  l(die  (|uc  je  in'enj;ouasse, 
j'y  portais  toujours  la  même  manière  de  raisonner.  Je  me  disais  :  IJui- 
coiique  prime  en  ([uei([ue  chose  est  toujours  sûr  d'être  recherché.  Pri- 
mons donc,  n  importe  eu  (pioi  ;  je  serai  rccherclié,  les  occasions  se  pré- 
senteront, el  mon  mérite  leri  le  reste.  Cet  enfanlilla;_'e  n'était  pas  le  so- 
phisme de  ma  raison,  c'était  celui  de  mon  indolence.  Kllravé  des  <;rands 
et  rapides  eflorls  (ju'il  aurait  killu  faire  pour  nréverlner.  je  tâchais  de 
llaller  ma  paresse,  il  je  m'en  viilais  la  lioiili'  |)ai  des  ar^'umenls  dijjm-.s 
d'ell.-. 

"l 


i',-2  l.r.S   CONI' KSSIONS. 

.rallciulais  ainsi  li;mi|iiillt'iiii'iil  la  lin  de  iiuiii  ar;;L'iit  ;  cl  je  croit;  ([lu.' 
jo  serais ariùvé  an  dcriiici- son  sans  in\Mi  i''in(in\(iir  davanla^c,  si  li'  P.Cas- 
Icl.  (pn'  j'allais  voir  (iiiolcinelois  en  allant  an  calé,  no  m'enl  arraché  de 
ma  l('lliari;ie.  Le  P.  Caslel  était  l'on,  mais  bon  homme  an  demeurant  :  il 
était  lâche  (le  nn;  voir  consnmer  ainsi  sans  lien  laiic.  l'nis(|ne  les  mnsi- 
cicns,  MIC  dil-il.  |Miisi[Me  les  savants  ne  tlianleni  |)as  a  voli'c  nnisson, 
chaiif^e/  de  corde  cl  voyez  les  l'emnies,  vons  rénssirez  pent-ètre  mienx  (h; 
ce  côté-là.  J'ai  parlé  de  vons  à  madame  de  Henzenval;  allez  la  voir  de  ma 
part.  C'est  nne  bonne  l'einme.  qui  verra  avec  j)laisir  nn  pays  de  son  fils 
et  de  son  inan.  Noms  verrez  chez  elle  madame  de  Ihdglie  sa  (ille,  ([ni  est 
nne  l'enune  d'espiit.  .Mailame  Diipin  en  est  nne  autre  à  qui  j'ai  aussi 
parlé  de  vous  :  portez-lni  votre  onvraj^e;  elle  a  envie  de  vons  voir,  et 
vons  recevra  bien.  On  ne  fait  rien  dans  l'aris  (jne  par  les  femmes  :  ce 
sont  comnu!  des  courbes  dont  les  sages  sont  les  asymptotes;  ils  s'en 
a|)|troehent  sans  cesse,  mais  ils  n'y  touchent  jamais. 

Après  avoir  remis  d'un  jour  à  l'autre  ces  terribles  corvées,  je  pris 
i^nlin  courage,  et  j'allai  voii-  madame  de  l(enzen\al.  Elle  me  requit  avec 
honte.  .Nhidame  de  Broglie  étant  entrée  dans  sa  chambre,  elle  lui  dit  :  Ma 
lille,  voilà  M.  llouss(>aM,  dont  le  l*.  (lastel  nous  a  parlé.  Madame  de  lîro- 
nlie  me  lit  t'omplinu'nl  sur  mon  ouvrage,  et,  me  menant  à  son  clavecin, 
me  lit  voir  (|u'elle  s'en  était  occupée. Voyant  à  sa  pendule  qu'il  était  près 
d'une  heure,  je  voulus  m'en  aller.  Madame  de  Beuzenval  nie  dit  :  Vous 
êtes  bien  loin  de  votre  quartier,  restez;  vous  dînerez  ici.  Je  ne  me  lis 
pas  prier,  l  n  (piart  d'heure  après  je  compris  par  (juehjues  mots  que  le 
diner  aM(jMel  elle  m'invitait  était  celui  île  son  ofliee.  Madame  de  Beuzen- 
val était  une  très-bonne  femme,  mais  bornée,  et  trop  pleine  de  son  il- 
lustre noblesse  polonaise  ;  elle  avait  peu  d'idées  des  égards  qu'on  doit 
aux  talents,  l'ille  me  jugeait  même  en  cette  occasion  sur  mon  maintien 
pins  (jue  sur  mon  équipage,  (jni,  (jnoi(|ne  très-simple  était  fort  propre, 
et  n'annonçait  ])oint  du  tout  nn  homme  fait  pour  diner  à  l'oflice.  J'en 
avais  oublié  le  chemin  depuis  trop  longtemps  |)our  vouloir  lerap[)rendre. 
Sans  laisser  voir  tout  nmn  dépit,  je  dis  à  madame  de  Beuzenval  qu'une 
petite  aiïaii'c  (jui  me  reven;iit  en  mémoire  me  lajtpelait  dans  mon  quar- 
tier, et  je  voulus  partir.  Madame  de  Broglie  s'approcha  de  sa  mère,  et 
lui  dit  à  l'oreille  (]uelques  mots  qui  lii-ent  effet.  Madame  de  Beuzenval  se 
leva  p(nir  me  retenir,  et  me  dit  :  Je  compte  que  c'est  avec  nous  que  vous 
nous  ferez  l'honneur  de  dîner.  Je  crus  que  /aire  le  lier  serait  faire  le 
sot,  et  je  restai.  D'ailleurs  la  bonté  de  mada.ne  de  Broglie  m'avait  tou- 
ciié,  et  ini!  la  rendait  intéressante.  Je  fus  fert  aise  de  dîner  avec  elle,  et 
j'espérai  qu'en  me  ((Hinaissant  davantage  elle  n'aurait  pas  regret  à  m'a- 
voir  procuré  cet  honneur.  M.  le  président  de  l.amoignon,  grand  ami  de 
la  maison,  y  dîna  aussi.  Il  avait,  ainsi  mu;  madame  de  Broglie,  ce  petit 
jargon  de  l'aris.   tout  en  petits  mt)ls,  tout  en  petites  allusions  fines.  Il 


l-\li  I  II    II    I  i\  m    \  II.  U7> 

n'v  ilVilil  |i.'l>i  \.\  ili'  i|ntM  lillllrl'  |i(ilii'  Ir  |i.iiiM'i-  Ji';iII-J;ii  i|lir>.  J'cllS  le 
lion  sens  ilt-  ne  Noiiluir  |iiis  lairc  le  ^ciilil  iiial^n-  Miikim-,  <I  je  iiii>  Ins. 
Ilcnrcn\  si  j '«Misse  ('>l«<  Innjuiirs  nnssi  sii|;i>  !  ji>  ni>  serais  pas  diins  l'aliiinr 
iiii  ji-  snis  anjonririini. 

J't'lais  ilfSiili'  (le  ma  loiirdisr,  cl  ilr  ne  iiimixiiii  ju^IiIki  .mx  vmv  ili' 
niailann-  île  llro^lie  ce  i|n  elle  avait  lait  en  ma  laM'iir.  A|ii'c»  le  ilincr. 
je  nra>isai  di'  ma  ressonire  onlinaii'c.  J'axais  dans  ma  jincln'  iiiir  r|iilic 
en  xers,  écrite  a  l'arisnt  |i(ndanl  mon  sejoni-  à  l.xon.  (ie  nnucean  ne 
inani|nait  |ias  de  elialeni' ;  j  fn  mis  dans  la  laecm  de  le  réciler,  et  je  les 
lis  |denrei-  Ions  liois.  Soit  vanité,  soil  M'iité  dans  mes  inteiiiiflalions,  je 
cins  xoir  i|ni'  lis  ii^ard>  de  madame  de  liroi'lie  «lisaient  à  sa  miir  :  Ile 
liiiii,  maman,  avais-je  toil  de  \ons  dire  i|ne  cet  lionum-  était  pins  lait 
ponr  ilimi- avec  \ons  i|n"axec  mis  femmes".'  Jnsijn'à  ce  moment  j'axais 
en  II-  cienr  nn  pen  ^ros  ;  mais  après  m  être  ainsi  venjjé  je  Ins  content. 
.Madame  de  IJioj;lie,  ponssani  nn  pen  Imp  loin  le  jugement  axanlaj;en\ 
i|n'elle  axait  porté  de  nmi,  crnt  i|ne  j'allais  faire  sensation  dans  Paris, 
et  dexenir  nn  homme  à  lionnes  fortunes.  Pour  j;niiler  mon  inexpi'rieiice, 
elle  me  donna  les  Cimff^isioii'i  itii  ci)iii(e  de'",  (ie  lixie.  me  dit-elle,  est 
nn  Mentor  dont  xons  aurez  besoin  il.iiis  le  monde  :  xons  feiez  luen  de 
le  consulter  i|neli|nefois.  .l'ai  gardé  pins  de  vingt  ans  cet  exeni|)laire 
avec  reconnaissance  ponr  la  main  dont  il  me  xenait,  mais  en  riant  son- 
vent  de  l'opinion  que  paraissait  avoir  cette  dame  de  mon  mérite  galant. 
l)n  moment  ipie  j'eus  In  cet  onvrage,  je  désirai  d'olitenir  l'amilie  de 
lantenr.  Mon  pencliant  m'insiiirail  très-bien  :  c'est  le  seul  .uni  vrai  i|iie 
j'aie  eu  parmi  les  gens  de  lettres  '. 

Dès  lors  j'osai  compter  (|ne  madame  l,i  li.ironne  de  Beuzenval  et  ma- 
dame |.i  manjuise  deBroglie,  prenant  intérêt  à  moi,  ne  me  laisseraient 
pas  longtemps  sans  ressource,  et  je  ne  nie  trompai  |ias.  Parlons  main- 
tenant de  mon  cntne  chez  madame  Dupin,  qui  a  en  de  plus  longues 
suites. 

Madame  Dupin  était,  comme  on  sait,  fille  de  Samuel  Bernard  et  de 
ujadame  Fontaine.  Klles  étaient  trois  sœur?  qu'on  pouvait  appeler  les 
trois  (iràces.  Maihune  de  la  Touche,  (|ni  lit  une  esc.ipade  en  .\nglelerre 
avec  le  duc  (le  Kingston;  madame  d'Arly.  la  maîtresse,  et.  bien  pins,  l'a- 
mie, l'unique  et  sincère  amie  de  M.  le  prince  de  Conti  ;  femme  adorable 
autant  par  la  douceur,  par  la  bonté  de  son  charmant  caractère,  que  par 
ragremenl  de  son  esprit  et  par  l'inaltérable  gaieté  de  sou  humeur;  en- 
lin  madame  Dupin,  la  plus  belle  des  troi.-;,  et  la  seule  a  qui  l'on  n'ait 
point  reproché  d'écart  dans  .«a  conduite.  Tlle  lut  le  prix  de  l'hospitalité 

'  Je  r.ii  i-ru  si  lonj:len>ps  cl  .«i  p-irruilemcnl,  que  c'csl  À  lui  que,  ilepuis  mon  retour  à  Pnri»,  je 
ronlini  le  ni.nnusfril  de  mes  Conff.isim.'t.  Le  dt'n<inl  Jctn-J-irques  n'a  j.im.iis  pu  rrnire  .i  In  pei- 
fiilie  et  A  In  fausseli-  qu'nprés  en  avoirrlc  In  yicliine.  Au  lieu  île  relie  noie  on  lit  relle-n  ilnns  le 
premier  ninnuseril  :  n  Voilà  ce  que  j'niirni»  pense  loujoiirs  si  je  n'élui'  jamais  re»enu  à  Paris.  » 


■2il  I  r.S   CONFI.SSIONS. 

(le  M.  hn|nii.  :i  (|iii  sa  mcrc  la  ddima  a\('(;  une  place  de  Irniiicr  ^('iicial 
cl  iiiic  Inrliinc  iiimuMisc,  cii  rccdiiiiaissaiicc  du  ixiii  accueil  (|n'il  lui 
a\ail  lail  dans  sa  ]hii\imcc.  l'.iic  l'Iail  ciicoi(\  ijuaiid  je  la  \is  ]i(iMr  la 
prcmicrc  l'ois,  uiu'  des  plus  liclles  l'euinics  de  l'aiis.  Klle  n\c.  ie(,'ut  à  sa 
loiietlc.  Kilo  avait  les  bras  nus,  les  cheveux  épars,  son  pei^tioii'  mal  ar- 
raii<;(''.  (loi  aliord  m'elail  Ires-nouveau;  ma  pauvre  li'le  u  \  linl  pas  ;  je 
me  liiiiilde.    je  n^e^a|■e  ;    cl  lue!  me  \oilà  epris  de  madame   |)ii|)MI. 


Mim  Irouhle  ne  parut  [tas  me  nuire  au jtrès  d'elle  ;  elle  ue  s'en  a|)eicnl 
point.  Kllc  accueillit  le  livre  et  l'anteur,  me  j)arla  de  mon  projet  en 
personne  instruite,  clianta,  s'accompagna  du  clavecin,  me  riitint  à  dî- 
ner, me  fil  UH'ttre  à  table  à  côté  d'elle;.  Il  n'en  fallait  pas  tant  pcuir  me 
rendre  l'on  ;  je  le  devins.  I'>lle  me  permit  de  la  \<'nii-  \oir  :  j'usai,  j'aliu- 
sai  de  la  permission.  J'y  allais  prescpu;  Ions  l(!s  jours,  j'y  dînais  deux  ou 
trois  l'ois  la  semaine.  Je  mourais  d'envie  de  parler;  je  n'osai  jamais, 
l'insieurs  raisons  renrorcaicut  nui  timidité  naturelle.  L'entrée  d'une  mai- 
son opulente  était  une  j)oite  (uiverti'  a  la  fortune  ;  j(!  ne  voulais  pas,  dans 
ma  situation,  risejner  de;  nu;  la  fermer.  Madame  Dupin.  tout  aimable 
qu'elle  était,  était  sérieuse  et  froide  ;  je  ne  trouvais  rien  dans  ses  manières 
d'assez  agaçant  pour  m'enliardir.  Sa  maison,  aussi  brillante  alors  qu'au- 
cune autre  dans  l'aiis,  rassemblai!  des  sociétés  auxquelles  il  ne  man((uait 
que  d'être  nu  peu  moins  nombreuses  jionr  èli-e  d'élite;  dansions  les  gen- 
res. Klle  aimait  à  voir  tous  les  gens  qui  jetaient  de  l'éclat  :  les  grands, 


I   I 


i-\iu  II    II.  I  i\  m   \  Il  un 

les  '■•■IIS  ili'  li'ilii's.  II'-  Iti'llrs  ri'imni'^.  On  lU'  min.iiI  i  Ik/  illr  ijiii'  ducs. 
ailll)ass;iili-iirs,  riirdiiiis  lilciis.  MmiI.iiiic  I.i  |ii  iiii'r>><i'  de  Itulinii.  iiiiilaiiir 
la  (imiiIcssimIc  |-'(ii'rali|iiii'i-,  iiiadainc  de  Miii-|i(ii\.  iiiadaiiii' d<-  Itii^indi-, 
inilad\  llci'NfV,  |>nii\aii'iil  jiasscr  |ii)iir  ses  aiiiii's.  M.  dr  l'niilriirllf, 
l'aldic  df  Sailil-riciic,  laldx'  SiIIki.  M.  de  l'nlirimuil,  M.  dr  Ui-lhis, 
M.  ili'  HiiHiin,  M.  (Il'  Nidiaiii',  rlaniil  dr  >uii  ci'i  ilc  cl  dr  m"-  ililUTS.  Si 
siiii  inaiiilicii  rrsfixc  n'alliiail  pas  lii'aiirim|i  1rs  jiMiiics  fjfiis,  sa  sitcii'li-, 
daiilaiil  iniciu  ((iinpiist'r,  n'en  l'-lail  (|iir  |iliis  iiii|i(isaiilc  ;  rt  le  |iaiiM'i> 
.li'aii-.la('i|iii-s  n'avait  pas  dr  (|iiiii  se  ll.illi-i'  dr  lirillrr  liraiirinip  an  iiidini 
dr  liiiil  cria.  Ii'  n Usai  dniic  parler;  mais,  ih'  pciii\aiil  |dil>-  liir  lairc, 
j'osai  ccriic.  lilic  jjaida  deux  juins  ma  Icllrc  sans  m  en  parler,  l.c  lioi- 
sii'iiiojnnr,  elle  nie  la  rcndil,  m'adressaiil  \erl>alemcnl  <|iiel(|nes  mois 
d'exiiorlalion  d'un  Ion  Irnid  (|iii  me  ^laça.  .le  xoiiliis  parler,  la  parole 
expiiM  sur  mes  le\rrs  :  ma  siiliite  passion  s'eleij;iiil  a\cc  I  espérance;  el, 
après  une  déclaration  dans  les  lurmes,  je  continuai  de  viM'c  avec  elle 
comme  auparavant,   sans  pins  lui  parler  de  rien,  même  des  vcii\. 

Je  crus  ma  sottise  oiildii-e  :  je  me  trompai.  M.  de  rrancneil.  lils  de 
M.  Iliipin  et  liran-lil<  Ai-  inadaiiir.  rtait  a  peu  près  de  son  <à}{e  et  du 
mien.  Il  avait  de  l'esprit,  dr  la  li^iiir  ;  il  poii\ail  avoir  des  pr(''teiilions  ; 
ou  disait  (|u'il  en  avait  auprès  d  elle.  uin(|iieiiient  |ient-èlre  parce  (|ii  elle 
lui  avait  doniir  nue  l'emnii'  liieii  laide.  Iiieii  douce,  et  (|n'elle  vivait 
paiTaiteinrnl  i)ien  avec  tous  les  di'iix.  M.  de  l'iaiiciieil  .liuiait  el  cultivait 
les  talents.  I.a  musii|iie,  (jii'il  savait  lorl  Iiumi,  lut  entre  nous  un  moven 
(le  liaison,  .le  le  vis  lieaiicoiip  ;  je  m'altacliais  à  lui  :  tout  d'un  coup  il 
me  lit  l'iiteiidir  (|uo  madame  Diipiii  tioiixait  mes  visites  trop  fréquentes, 
et  me  priait  de  1rs  discontinuer.  Ce  compliiiirnt  aurait  pu  rire  à  sa  place 
<|iiaud  elle  me  rendit  ma  lettre;  mais  liiiit  on  dix  jours  après,  el  sans  au- 
cune autre  cause,  il  venait,  ce  me  sruilile,  Inu-s  dr  propos.  Cela  laisait 
nur  |)ositiou  d  autant  plus  lu/arrr.  (|nr  je  n'en  riais  |)as  moins  liirii 
venu  (|u'auparavanl  chez  monsieur  el  ma<lame  de  Francueil.  J'y  :illai 
cepeiidaul  plus  rarement;  et  j'aurais  cessé  d'v  aller  tout  à  fait,  si.  jiar 
un  autre  caprice  imprev  II,  madame  llnpin  ne  m'avait  l'ait  prirr  dr  vriller 
priidiiil  liiiit  ou  dix  jours  à  son  lils.  i|iii.  cliafi;:raut  dr  j;on\rrui'ur. 
restait  seul  durant  cel  intervalle.  Je  passai  ces  iiuil  jours  dans  un  sii|»- 
plice  i|ue  le  plaisir  d  oliéir  à  madame  Dnpin  pouvait  seul  me  rendre 
soullral)le;  car  le  pauvre  Clieiionceaiix  avait  dis  lors  celte  mauvaise  tète 
(|ui  a  failli  désiionorer  sa  famille,  et  i|iii  l'a  lait  mourir  dans  l'ilr  dr 
Hourlion.  l'endaiil  ([iie  je  fus  aiijtri'S  de  lui,  je  lempècliai  de  faire  du 
mal  a  lui-nirme  ou  a  d'autres,  el  voilà  tout  :  encore  ne  fut-ce  pas  une 
médiocre  peine,  ri  je  ne  m'en  serais  pas  cliarj;é  huit  autres  jours  de 
plus,  quaud    madame  Diipiu  se  serait  douué(>  à  moi    pour  récompense. 

M.  de  l'rancueil  me  pri'iiait  en  amitié,  je  travaillais  ;i\rr  lui  :  uoiis 
commençâmes   ensemlde   un    coins  de   diimie  die/   llouelle.  l'oiir   me 


■2i(;  I.KS   CONFESSION  s. 

iM|)|>r(Hlii'i'  (Ir  lui,  |i'  (|nill;ii  iikui  Imlcl  Siiiil-ijiiciilin,  cl  vins  me  logtM' 
,111  ji'ii  (le  |i;mm('  ilr  l.i  rue  Ncidchl.  (|iii  dimiic  dans  la  iiic  l'Iàlrière, 
(III  Idjicail  M.  I>u|)in.  I.à,   par  la  sinic    d  un    rlininc    ncj^lijj;!',  je    ^ai;nai 

nnc  lluxion  de  puilrini'  doni  je   laillis  i nir.  J'ai  en  sdiivciil  dans  ma 

jonnossn  i]c  cos  maladies  inllaminaloiros,  des  |deiiresies.  id  snii(inl  des 
('S(|iiiiiaii(ies  an\(|ii(dles  j  (dais  Irès-siijid.  dnnl  |e  ne  liens  pas  iei  le  re- 
jiislre,  el  (|ni  loiiles  indiil  lail  vdir  la  nnut  d'asse/  |)ies  pnnr  nie  laini- 
liariser  aver  son  iinanc  itnranl  ma  convaiescence  j'eus  le  lemps  de  lé- 
llecliir  sur  niini  elal,  el  de  déplorer  ma  timidité,  ma  laihlesse.  el  mon  in- 
d(dence.  i|iii,  mal};ré  le  (en  diml  je  me  sentais  embrasé,  me  laissait  lan- 
iiiiir  dans  l'oisivoté  d'esprit  tmijoiirs  à  la  poite  de  la  misère.  I,a  veille 
du  jour  ni'i  j'étais  tcuiihe  malade,  j'(''lais  allé  à  un  opéra  de  liover.  (pion 
donnait  alors,  el  dont  j  ai  oiihlii' le  titre.  Ma|i;ré  ma  |)ré\eiilion  pour  les 
talents  (les  antres,  (|ni  m'a  ttmjours  l'ait  délier  des  miens,  je  no  pouvais 
m  empècliei' de  Ironver  celle  musique  laihlc,  sans  chaleur,  sans  inven- 
tion. J'osais  quelquefois  me  dire  :  11  me  semble'  que  ji;  ferais  mieux  que 
cela.  Mais  la  terrible  idée  que  j'avais  de  la  composition  d'un  opéra,  el 
rimpoi-taiice  (|iie  j'enteudais  donner  par  les  ^cns  de  l'art  à  celt('  entre- 
prise;, m'en  rebutaient  à  l'inslant  même,  et  me  faisaient  rougir  d'oser  y 
j)enscr.  D'ailleurs  on  Ironver  quelqu'un  qui  voulût  me  fournir  les  pa- 
roles et  |)reiidre  la  peine  de  les  loiirner  à  ukui  gré?  Ces  idées  de  musique 
et  d'opéra  me  revinrent  durant  ma  maladie,  cl  dans  le  transport  de  ma 
fièvre  je;  composais  des  clianis,  des  duos,  des  chœurs.  Je  suis  certain 
d'avoir  lail  deux  ou  trois  morceaux  di  priiiia  iittciizionc  dignes  peul-ètre 
de  radmiration  des  maîtres  s'ils  avaient  pu  les  entendre  exécuter.  Oh! 
si  l'on  pouvait  tenir  registre  des  rêves  d'un  fiévreux,  quelles  grandes  el 
sublimes  choses  on  verrait  sortir  qiiehiuelbis  de  son  délire  ! 

Ces  sujets  de  inusi(|iie  el  d'opéra  ni'occiipi'renl  encore  pendant  ma 
convalescence,  mais  plus  lran(|uilleineiit.  A  force  d'y  penser,  et  même 
malgré  moi,  je  voulus  en  avoir  le  cœur  net,  et  tenter  de  faire  à  moi 
seul  un  opéra,  parohis  et  musique.  Ce  n'était  pas  tout  à  fait  mon  coup 
d'essai.  J'avais  fait  à  Cbambi'ii  nu  o|)éra-tragédie,  iiilitiilé  Iphis  el  Ana- 
.raièle,  (jue  j'avais  eu  le  bon  sens  de  jeter  au  l'eu.  J'en  avais  fait  à  l.yoïi 
un  autre,  intitulé  la  Découverte  du  iiourcau  woiiile,  dont,  après  l'avoir  lu 
à  M.  Hordes,  à  l'abbé  de  Mably,  à  l'abbé  Trublet  et  à  d'autres,  j'avais 
Uni  par  faire  le  même  usage,  (|iioi(|iie  j'eusse  déjà  fait  la  musique  du 
prcdogue  el  du  premier  acte,  el  (pie  l)a\id  m'eût  dit,  en  voyant  ccth; 
musi(]uc,  qu'il  v  avait  des  morceaux  dignes  de  Jluunotin'iii. 

Celle  fois,  avant  de  mettre  la  main  a  lœiivre,  je  me  (humai  le  lemps 
de  méditer  mon  plan.  Je  projetai  dans  un  ballet  héroïque  trois  sujets 
différents  en  trois  actes  détachés,  chacun  dans  un  différent  caractère  de 
inusi(jiie  ;  el,  prenant  pour  clia(|ii('  sujet  les  amours  d'un  poêle,  j'intitu- 
lai cet  opéra  les  Muttes  gahnUes.  iMon  |)remier  acte,  en  genre  de  musique 


i'\u  1 1 1    II .  i.i\  m    \  1 1  -JI7 

lorlc.  rl;iit  Ir  Tasse  ;  le  si-ciiiiil,  i>ii  j^riiii'  ilr  iiiiisii|iii'  li'inlrc,  riait  Oxnlr; 
il  II-  liiiisii'iiif,  iiitiliili-  Aitiicrron,  iIcMiil  n^spirt-r  la  ^tlil■ll•  tlii  ililliv- 
lamhf.  Jf  m'cssa\ai  il  almid  sur  li-  pi'cinici'  aile,  tl  ji'  in'x  li\i'ai  avec 
une  ai'ilcnr  (|iii,  |Hiur  la  |iii'iiiiei'L'  luis,  nie  lil  ^in'itcr  les  ijflicifs  de  la 
\frvt>  dans  la  ('()iii|)(isiti<iii.  I  ii  soir,  près  ircnliiT  à  l'Opéra,  me  seiilaiil 
loiiriiieiitc,  inailrisé  par  mes  iilées,  Je  remets  mon  argent  dans  ma  po- 
che, je  rmirs  m'enl'ermer  elle/  moi;  je  mi'  mets  an  lit.  après  aMiir  liieii 
fermé  mus  rideaiix  pour  eiiipéelier  le  jinir  i\  \  |ienetier;  et  la.  me  IImiiiI 
il  tout  l'iestre  poéti(|Me  et  mnsieal,  je  nimposai  rapidement  en  m'|iI  mi 
liiiit  lieiires  la  meillenie  |>  (i  In  de  iiinn  ai  le.  Je  puis  dire  (|ne  mes  amours 
pour  la  priiieesse  de  l'Crrare  ear  jetais  le  lasse  pour  liusi,  et  mes  im- 
lili's  et  liei's  sentiments  \is-a->is  de  son  injuste  Ircie.  me  donnèrent  une 
nuit  (iiil  lois  plus  délieieuse  »nie  je  ne  l'aurais  trouvée  dans  les  bras  de 
la  priiu-esse  elle-même.  Il  ne  resta  le  matin  dans  ma  lèle  ([n'uiie  l)ien 
petite  partie  de  ee  (|ue  j'avais  lait;  mais  ce  peu,  |>res(|ne  elïaeé  |iar  la 
lassitude  et  le  sommeil,  ne  laissait  pas  de  manjner  encoie  l'eiierj^ie  îles 
iiiurceanx  dont  il  olïrail  les  deliris. 

Pour  celte  lois  je  ne  poussai  pas  fort  loin  ce  travail,  en  avant  été  dé- 
louriu-  par  d'autres  affaires.  Taudis  (|ue  je  m'attacliais  à  la  maison  l)u- 
pin.  madame  de  Hen/eiival  et  madame  de  Hro^lie,  (|ue  je  eouliunai  de 
\oir  (|neli|ueiois.  ne  iiiaxaieiil  pas  oiildie.  M.  le  comte  de  .Moulai};u,  ca- 
pitaine au\  jjardes,  venait  d  être  nommé  amliassadeur  à  Venise.  C'était 
un  aniltassadenr  de  la  façon  de  Harjac,  aui|uel  il  faisait  assidinnent  sa 
cour.  Son  frère,  le  chevalier  de  Mmilai-iU.  neutilhomme  de  la  iiianclie  de 
iiionsei^nenr  le  Dauphin^  était  de  la  connaissance  de  ces  deux  dames,  et 
de  celle  de  l'alihé  Alarv  de  l'Académie  l'raïuaise,  que  je  vovais  aussi 
»|uel(juelois.  Madame  de  Hidglie,  sachant  t|ne  lanihassadeur  cheichail 
un  secrétaire,  me  proposa.  Nous  entrâmes  en  ponrparler.  Je  demandais 
cin(|uaute  louis  d'appointeinent,  ce  qui  était  bien  peu  dans  une  place  oii 
Ton  est  oblige  de  ligurer.  11  ne  voulait  me  douner  (jue  cent  pistojes,  et 
([ue  je  lisse  le  voyage  à  mes  frais.  La  proposition  était  ridicule.  .Nous  ne 
[lûmes  nous  accorder.  M.  de  Francueil,  qui  faisait  ses  efforts  pour  me 
retenir,  l'emporta.  Je  restai,  et  M.  de  Moiitaign  partit,  eunneuant  un 
autre  secrétaire  appelé  M.  lollan,  qu'on  lui  avait  diuiiie  au  bureau  des 
affaires  étrangères.  A  |)eiue  fnreiit-ils  ariivés  à  Venise,  qu'ils  se  biouil- 
lèrenl.  Follau,  voyani  i|u'il  avait  affaire  à  un  fou,  le  planta  là;  et  M.  de 
Montaigu,  n'ayant  qu'un  jeune  abbé  appelé  M.  de  ISi'nis,  i|ui  écrivait 
sous  le  secrétaire  et  n'était  |)as  eu  état  d'eu  remplir  la  place,  eut  re- 
cours à  nu»i.  Le  chevalier  son  frère,  homme  d'esprit,  me  louriia  si 
bien,  me  laisaut  eiiteudie  qii  il  \  avait  des  droits  attacliT-s  à  la  place  de 
secrétaire,  qu'il  me  lit  accepter  les  mille  francs-  J  (Mis  vingt  louis  pour 
mon  vovage.  et  je  partis. 

I7i:j — 17  Vi.     A  l.voii  j'aurais  bien  voulu  prendre  la  roule  du  mont 


•ils  l.i'.s  t;()M' KssioNs. 

(.cuis,  iKiiir  Miifcii  |Kiss;nil  ma  |i.iii\li'  mallian  ;  mais  je  (Icscciidis  !i' 
lUiùiic  cl  lus  iircml)ar([iicr  à  Ttnilou.  tant  à  cause  de  la  i^in'iic  cl  par 
rais(ui  d  ccoiiomic,  (jiic  |i()ur  |ircndi('  un  |)assc-|>oil  de  .M.  de  Mircpoix. 
qui  l'omniandait  alors  eu  l'rcNcucc.  cl  à  (|ui  j'étais  adressé.  M.  de  Mon- 
laigii,  ne  |Miii\aiit  se;  passer  de  umi.  mfcrixail  lettres  sui-  lettres  poui' 
presser  num  Ndvajie.  l  n  incident  le  retarda. 

C'était  le  temps  de  la  peste  do  Messine,  i.a  llolU'  an;;laise  y  avait 
iniiuille,  cl  \isila  la  reliiii(|uc  sur  lai|uellc  j'<'lais.  Cida  iiinis  assji jcllil  en 
arrivant  ii  tiénes.  après  nue  lnii^uc  cl  pénible  Iraversoc,  à  une  (|iiaraii- 
lainc^  de  \in}j,t-nn  jours.  Ou  (huma  le  rlioix  aux  passaj^ors  de  la  l'aire  à 
liiird  ou  au  lazaret,  dans  iciincl  ou  nous  (irévint  cpic  nous  ne  trouverions 
(iiic  les  (iiialrc  iiiurs,  |)arce  (pi'oii  n  a\ail  pas  encore  eu  le  temps  de;  le 
inenbler.  Tous  choisirent  la  leloii(|Me.  1,'insiipportalde  clialeur,  Tespacc 
étroit,  l'impossibilité  d'y  niarcliiu-,  la  vermim;,  nie  lircnt  préicrer  le  la- 
zaret, il  tout  riscine.  io.  fus  conduit  dans  un  «irand  bâtiment  à  deux  étages 
absoluinciit  nu,  on  je  ne  trouvai  ni  Icnèlrc.  ni  table,  ni  lit.  ni  cliaisc,  pas 
même  un  escabeau  pour  m  assemr,  m  une  botte  de  paille  |)our  me  (hiu- 
cber.  Ou  m  appcula  mon  manteau,  mon  sac  de  nuit,  mes  deux  malles; 
on  l'erma  sur  moi  de  grosses  portes  à  grosscîs  serrures,  et  je  restai  là, 
maître  de  me  priimcncr  à  mon  aise  de  chambre  eu  chambre  et  délage 
en  étage,  trouvant  partout  la  même  solitude  et  la  même  iindilé. 

Tout  c(da  iif  nii'  lit  pas  repentir  d'avoir  choisi  le  lazaret  |)lutôl  ipie  la 
relon(|ue  ;  et,  comme  un  nouveau  iJobinson,  j(;  me  mis  à  m'arrangcr 
pour  mes  vingt-uii  jours  comme  j'aurais  fait  poui-  l(uite  ma  vie.  J'eus 
d'abiud  ramusemeut  d'aller  à  la  chasse  aux  poux  ([ue  j'avais  gagnés  dans 
la  Icbuupie.  Onand,  à  Wnvv.  de  changer  de;  linge  et  de  bardes,  je  me  liis 
enliii  iM'udii  iiet,  jt^  pi'océdai  à  I  ameublement  de  la  chambre  (|ne  je  m'é- 
tais choisie,  ,1e  me  lis  un  bon  matelas  tle  mes  vestes  et  de  mes  chemises, 
des  draps,  de  pliisi(!urs  serviettes  que  je  cousis,  une  couverture  de  ma 
robe  de  chambre,  un  oreilbu- de  mon  manteau  roulé.  Je  me  fis  un  siège 
d'une  malle  posée;  à  plat,  et  une  table  de  Fautrc  posée  de  chani|).  ic  ti- 
rai du  papier,  une  écriloire  ;  j  arrangeai  en  manière  de  l)ibliolbèqne  une 
douzaine  de  livres  (jne  j'avais.  Hrel',  je  maccomniodai  si  bien,  i\Hii  l'ex- 
ception des  rideaux  cl  des  l'enètres  j'étais  presque  aussi  coninmdémenl 
à  ce  lazaret  absolumeut  nu  iiu'à  mon  jeu  de  paume  di'  la  rue  Verdelet. 
Mes  repas  étaient  servis  avec  beaucoup  de  pom|)e  ;  deux  grenadiers,  la 
baïonnette  an  bout  du  fusil,  les  escortaient  ;  l'escalier  était  ma  salle  à 
manger,  le  palier  me  servait  de  table,  la  marche  inférieure  me  servait 
de  siège;  et  quand  mon  dîner  était  servi,  l'on  sonnait  en  se  retirant  une 
elociictte,  ]tour  m'avertir  de  me  mettre  à  table.  Kntre  mes  re|)as,  quand 
je  ne  lisais  ni  n'écrivais,  ou  ([ue  je  ne  travaillais  pas  à  mon  ameiiblemenl, 
j  allais  me  primuner  dans  le  cimelierc  des  protestants.  (|iii  me  servait  de 
cour,  ou  je  moulais  dans  une  laiilcriii'  (|iii  donnail  sur  le  porl.  cl  d'oii 


l'VK  I  II     II      I  l\  Kl     \  Il 


il'.» 


je  |ii)ii\ais  \<iir  l'iilri'i' rt  surlir  li's  iiavin-s.  Je  |i.i>>;ii  de  hi  mhIi-  i|ii.ilni'/i- 
jours;  el  j'\  aurais  |iass<'-  la  viii^lainc  ciiliiTc  sans  iii°ciiiiii\<-i'  un  nin- 
inciit,  si  M.  (le  Joii\illi\  fiiMiy  de  Tranrf,  a  i|tii  je  fis  parMiiir  iiiir 
Ifltro  \iiiai<;r(''c,  |iarliiiiicr  ri  (liMiii-lin'ilcr,  irn'il  iail  aliri';;ri'  iiion  lciii|i> 


lit'  huit  jours  :  ji-  Ifs  allai  passer  clu'z  lui,  cl  jr  me  limiNai  inicuv.  je  l'a- 
voue, du  gîle  do  sa  maison  (|ut'  de  icliii  du  lazaret.  Il  nie  lit  l'oree  ea- 
resses.  Dupoiil.  son  secrélaire,  elail  un  Imn  f^arçon.  qui  nie  mena,  laiit 
à  (iènes  ([uà  la  eampa^'iie,  dans  plusieurs  maisons  oii  l'on  s'aniusail 
assez;  et  je  liai  a\iT  lui  connaissnnec  et  correspondance,  (|ue  nous  en- 
Iretinines  fort  loi)j;lemps.  Je  poursuivis  agréablement  ma  roule  à  travers 
la  l.omiiardie.  Je  vis  Milan,  Nénine,  Bresse,  l'adone,  el  j'arrivai  eiilin  à 
Venise.  im|)aliemment  attendu  par  M.  l'amltassadeur. 

Je  trouvai  des  tas  de  dépêches,  laul  de  la  cuui-  (|ue  des  autres  amlias- 
sadeurs,  dont  il  ii  avait  pu  lire  ce  ipii  clait  cliitln-,  (]ui)ii|u'il  ei'il  tons  les 
chiffres  nécessaires  |)our  cela.  N  ayant  jamais  travaille  dans  aucun  hu- 
reaii  ni  vu  de  ma  vie  nu  chiffre  de  ministre,  je  craignis  d'aliord  d'être 
embarrassé;  mais  je  trouxai  <|ue  rien  ii'ilail  plus  simple,  et  en  moins  de 
huit  jours  j'eus  déchiffré  le  tout.  i|ui  assurénuMil  m  en  \alait  pas  l.i  peine  ; 
car,  outre  (|iu'  l'ambassade  de  Nenise  est  toujours  assez  oisive,  ce  n'i'rlail 
pas  à  un  pareil  homme  qu'on  eût  voulu  conlier  la  moindre  négociation. 
Il  s'était  trouvé  dans  un  grand  embarras  jusqu'à  mon  arrivée,  ne  sachant 
ni  dicter,  ni  écrire  lisiblement.  Je  lui  étais  très-utile;  il  le  sentait,  el 
nie   traita  bien,   l  n    autri<  motif  \'\   |)orlail  encore,    lli-pnis  M.  di*  Krou- 


■2.">(i  II.  S  coM  i:ssi(»Ns. 

I;iy.  son  |iirilcc('ssi'iii'.  diinl  la  ((''le  sotail  dcianj^cc .  li!  coiisiil  de 
France,  a|)])('l(''  M.  lo  Hloiid.  t'Iail  roslé  (.•liargc  des  alïaires  de  l'ambas- 
sade; et  depuis  l'arrivée  de  M.  de  Moiilaipii,  il  ennliiuiait  de  les  l'aire 
jusqu'à  ee  ([n'il  i'eùl  mis  an  fait.  M.  d(!  Monlaigii.  jaldiix  ([u'iiii  aulre  lit 
son  niéliei',  (|iiiiii|ii('  liii-iiiènic  en  IVil  iii(a|)al)le.  piil  en  finii;'non  le  eoii- 
snl  ;  et  sitôt  ([ne  je  lus  arrive,  il  lui  ùla  les  lonetions  de  seerétaire 
d'ambassade  ponr  me  les  donner.  Elles  étaient  inséparables  du  titre;  il 
me  dit  de  le  prendre.  Tant  que  je  resl;ii  près  dt;  lui,  jamais  il  n'enxoNa 
(|iM'  moi  sons  ee  titre  an  sénat  et  à  son  ciuircrcnt  ;  et  dans  le  j'oiid  il 
était  fort  naturel  (|u'il  aimât  mieux  avoir  |)our  seeielaire  d'auibassailr 
un  bomme  à  lui,  qu'un  eonsul  ou  un  eommis  des  bnieaux  nommé  |)ar 
la  cour. 

Cela  rendit  ma  situation  assez  agréable,  et  cmpècba  ses  gcnlilsbom- 
mcs,  qui  étaient  Italiens  ainsi  que  ses  pages  et  la  |)lnpart  de  ses  gens, 
de  me  disputer  la  j)rimaulé  dans  sa  maison.  Je  me  servis  avee  succès  de 
l'antoi'ité  qui  y  était  attaebée,  pour  maintenir  son  droit  de  liste,  c'est-à- 
dire  la  l'rauebise  de  son  quartier  contre  les  tentatives  (ju'ou  lit  plusieurs 
fois  pour  l'enfreindre,  et  auxquelles  ses  olliciers  vénitiens  n'avaienlgarde 
de  résister.  Mais  aussi  je  ne  souffris  jamais  (ju'il  s'y  réfugiât  des  bandits, 
([uoiqu'il  m'en  eût  pu  revenir  des  avantages  dont  S.  Exe.  n'aurait  pas 
dédaigné  sa  part. 

Klle  osa  nu'-nK!  réclamer  sur  les  droits  du  secrétariat  qu'on  appelait  la 
ebancellerie.  Ou  était  en  guerre;  il  ne  laissait  pas  d'y  avoir  bien  des  ex- 
péditions de  passe-ports.  Chacun  de  e<'s  passe-ports  payait  un  sequiu  an 
secrétaire  qui  l'expédiait  et  le  contre-signait.  Tous  mes  j)rédécesseurs  s'é- 
taient fait  payer  indistinctement  ce  sequin  tant  des  Français  que  des 
étrangers.  Je  trouvai  cet  usage  injuste;  et,  sans  être  Français,  je  l'abro- 
geai  pour  les  Français  ;  mais  j'exigeai  si  rigoureusement  mon  droit  de 
tout  autre,  ipie  le  marquis  Seotti,  frère  du  favori  de  la  reine  d'Espagne, 
m'ayant  fait  demander  un  passe-port  sans  m'envoyerle  sequin,  je  le  lui 
fis  demander;  liardiesse  que  le  vindiealif  llaliiii  u'cuiblia  pas.  Dès  qu'on 
sut  la  réforme  que  j'avais  faite  dans  la  taxe  des  passe-ports,  il  ne  se  pré- 
senta plus,  pour  en  avoir,  que  des  foules  de  pi-étendus  Français,  qui, 
dans  des  baragouins  abominables,  se  disaient  l'un  Provençal,  l'autre  l*i- 
card,  lautre  Bourguignon.  Comme  j'ai  roreilic  assez  Une,  je  n'en  fus 
guère  la  dui)e,  et  je  doute  qu'un  seul  Italien  m'ait  souillé  mon  se(|uin 
et  qu'un  seul  Français  l'ait  payé.  J'eus  la  bêtise  de  dire  à  M.  de  .Mou- 
taigu,  qui  ne  savait  rien  de  rien,  ce  que  j'avais  fait.  Ce  mot  de  sequin 
lui  fit  ouvrir  les  oreilles  ;  et,  sans  me  dire  son  avis  sur  la  suppression  de 
ceux  des  Français,  il  prétendit  (jue  j'entrasse  eu  eom|)te  avee  lui  sur  les 
autres,  me  promettant  des  avantages  é(|nivalents.  l'ius  indigné  de  cette 
bassesse  qu'affecté  pour  mon  propre  intérêt,  je  ro^jetai  bautement  sa 
proposition.  Il   insista,  je  m'écbanfl'ai  :  Non,   monsieur,  lui  dis-je  très- 


■■Ml  I  II    II    I  i\  Il I    \  Il  «ni 

\  i>ciiU'iil,  (|ii('  Niilii'  l!\icll('iii  r  partit'  ic  i|ni  ol  ii  rllc.  il  iiir  laisse  ce 
ijiii  rsl  a  iiini  ;  je  ne  lui  ni  ci-ilciai  jaiiiai>  nu  sou.  \ii\aul  iju'il  m-  ^u- 
^nail  lieu  par  cclli'  \oii-,  il  eu  |ii'il  une  aulit-,  il  n  riil  pas  lioiili-  de  iiir 
«lire  i|iK',  |>iiisi|iir  j'a\ais  dis  |ittilits  a  sa  rliaiiiilli ne,  il  i-lail  jusic  (|uc 
jeu  (issr  les  liais.  J((  ne  \oiilus  pas  iliiraiiiT  sur  «cl  ailiili-;  cl  depuis 
lors  j'ai  riiiinii  de  inou  ai'^eiil  eiiire,  papier,  eire,  lioii^ie,  iKuipaieille. 
jiis(|u'a(i  sceau  (|ue  je  lis  refaire,  sans  ipi  il  m'en  ail  niiilMuusé  jamais 
un  liard.  (lela  ne  iii'eiiipèelia  pas  de  laire  une  petite  pari  du  pindiiildes 
passe-ports  i\  I  alihc  de  llinis,  Itou  i^arvon,  et  liieii  eloij;ne  de  preleiidie  a 
ri«'ii  tie  seinItlaMe.  S'il  élail  eoiii|>laisaiil  envers  moi,  je  n'étais  pas  moins 
liollllèle  ellNcrs  lin,  et  llniis  avons  t(ili|(iMis  Ineii  \éeil  eli>eiiilde. 

Sur  l'essai   de  ma  lieso^'iie,  je  la  trouvai  moins  emlianassante  i|ue  je 
n'avais  eraiiil  pour  nii   homme  sans  e\|i)''rieiu'e.  auprès  d'un  amliassa— 
deiir  qui  n'en  avait  pas  davanlaj;e,  et  dont,  pour  surcroît,  ^i^n(lI•ala■L•  el 
l'enlèlement  contrariaient   comme  à   plaisir  tout  ce  ipie  le  lion  sens  et 
i|iieli|nes  lumières  m'inspiraient  de  liieii  pour  son  service  et  ei'lni  du  roi. 
Ce  (|u"il  lit    de  plus  raisonnalde   lut  de    se  lier  avec  le   maripiis  de  Mari, 
amliassadeur  d'Kspa^ne.  Iioninic  adroit  et  lin.  ipii   li'iil  mené'  parle  nex 
s'il  l'eût  voulu;  mais  <|iii,  vn  riinioii    «1  intérêt  des  deux  couronnes,  le 
conseillait  d'ordinaire  assez  bien,    si   l'autre  n'eùl  fjàté  ses  conseils  en 
l'oiirrant  toujours  du  sien  dans  leur  exécution.  La  seule  cliose  ijn'ils  eus- 
sent à  l'aire  de  concert  était  d'en^afjer  les  Vénitiens  à  maintenii-  la  neu- 
tralité. C.eiix-ci  no  niam|naient  pas  de  protester  de  leur  lidélilé  à  l'obser- 
ver, tandis  (|u'ils  rournissaicnt  piilili(|uemenl  des  munitions  aux  troiii)es 
antricliiennes,  el    même  des  recrues   sous  prétexte  de  désertion.    M.  de 
Monlai^n,  (|ni.  je  crois,  viodait  plaire  à  la  répnl)li(|ne.  ne  iiiaiii|iMil  iias 
aussi,  mal^'ré  mes  représentations,  de  me  faire  assurer  dans  tiniles  ses 
ilépèclies  (ju'elle  n'enfreindrait  jamais   la  iieiitralité.  i.'entélemenl  el  la 
stupidité  de  ce  pauvre  homme  me  faisaient  écrire  el  faire  à  toul  inomenl 
des  extravagances  dont  j'étais  hien  forcé  d'clrc  l'agenl  puisqu'il  le  vou- 
lait, mais  qui  me  rendaient    (inelqnel'ois  mon  métier   insnpporlahle.   et 
même  presipie  impraticahle.   Il  voulait  ahsoluuienl,    par  exemple,    (ine 
la  plus  grande  partie  de  sa  dépèche  au  roi  et  de  celle  an  ministre  lut  <ii 
chiffres,  (|iioi(|iie  l'une  et  l'autre  ne  contint  ahsolument  rien  (|ui  deman- 
dai celte   |)r('(anlion.    Je   lui    reprc'sentai   ([n'entre  le    vendredi   (in'arri- 
vaienl  les  dépêches  de  la  conr,  et  le  samedi  que  |iarlaienl  les  nôtres    il 
n'y  avait  pas  assez  de  temps  pour  l'employer  à  tant   de  chiffres,  et  à  la 
forte   correspondance   donl   j'étais  chargé   pour  le   même  connier.    Il 
trouva  à  cela  nu  expédient  admiralde  :  ce  fut  de  faire  des  le  jeudi  la  ré- 
ponse aux  dipèehes  (|ni    devaicnl  arriver  le  lendemain.  Celle   idée   lin 
puni  même  si  heureusement   trouvée,   quoi   ipie   je  pusse  lui  dire  sur 
I  inipossihilité.  sur  l'ahsiiidilé  tie  son  exécution.  i|ii°il  en  lalltil  passer 
p. Il  l.i;  et  tout  le  leni|is  (|ne  j'ai  demeure  eln/  lui.    ipn-  .ivoii   tenu   m>|i 


2.VJ  I.KS  CO.M  KSSIONS. 

(le  (|iii'l(|ii(s  iiiiils  i|ii  il  me  disiiil  dans  la  si'iiiaiiii'  a  la  \(pIcc,  i'(  de  (|(i(  I- 
(|I1('S  iKiiiNcllcs  liixiali's  i|iir  j'allais  l'ciiinaiil  par-ci  |>ar-l,i.  muni  de  ces 
uiii(|iics  iiialtMianx.  j(!  ne  iiiaïujiiais  jamais  lu  jeudi  malin  de  lui  iioilcr 
11-  luciiiillon  des  d(''|ièclies  qui  devaiiMil  pai-lir  le  samedi,  sauf  (|U(d(|ues 
additions  ou  coiiccliiins  ipie  je  faisais  à  la  liàle  sur  colles  (|ui  devaieni 
\ruir  le  \eudredi,  cl  au\(|uellcs  les  nôtres  scr\aient  de  réponses.  Il  a\ait 
un  aulit!  lie  lort  plaisant,  et  (|ui  donnait  à  sa  correspondance  nn  ridi- 
cule dilticile  à  ima^im-i-  :  c'était  de  renvoyer  chaque!  nouvelle  à  sa 
source,  an  lieu  d<'  lui  faire  suivre  son  cours.  11  marquait  à  M.  Amelol 
les  nouvelles  de  la  conr.  à  .M.  de  Maurcpas  celles  de  l'aris,  à  M.  d'ila- 
xrinconit  celles  de  Suède,  à  M.  de  la  (llietaidie  cidles  de  i'étershour;^.  et 
(|uel(|nelois  à  chacun  celles  (jni  venaient  île  lui-même,  et  (|ue  jhahillais 
en  termes  nn  jx'u  dilli'rents.  (lomme  île  tout  ce  (|ue  je  lui  portais  à  si- 
gner il  ne  parcourait  (pie  les  dépèches  de  la  cour,  il  signait  celles  des 
antres  amhassadeiirs  sans  les  lire,  cela  me  rendait  un  peu  plus  le  maîln; 
de  tourner  ces  dernières  à  ma  mode,  et  j'y  lis  au  moins  croiser  les  nou- 
velles. Mais  il  me  fut  impossihle  de  donner  un  tour  raisonnahie  aux  dé- 
pèches essentielles  :  heureux  encore  quand  il  ne  s'avisait  pas  d'y  larder 
impromptu  quelques  lignes  de  son  estoc,  qui  me  forçaient  de  retourner 
transcrire  en  hâte  toute  la  dépêche  ornée  de  celte  nouvelle  impertinence, 
à  laquelle  il  fallait  donner  riionneurdii  chiffre,  sans  quoi  il  ne  l'aurail 
pas  signée.  Je  fus  tenté  vingt  l'ois,  pour  l'amour  de  sa  gloire,  de  chiffrer 
autre  chose  que  ce  qu'il  avait  dit;  mais  sentant  que  rien  ne  pouvait  au- 
toriser une  pareille  inlidélilé,  je  le  laissai  délirer  à  ses  risques,  content  de 
lui  parler  avec  franchise,  et  de  remplir  au  moins  mon  devoir  auprès  de 
lui. 

C'est  ce  que  je  lis  toujours  avec  une  droiture,  un  zèle  et  un  courage 
qui  méritaient  de  sa  part  une  autre  récompense  que  celle  que  j'en  re- 
(,'us  à  la  lin.  Il  clait  temps  que  je  fusse  une  fois  ce  que  le  ciel,  qui  m'a- 
\ait  doue  d'un  heureux  naturel,  ce  que  l'éducation  que  j'avais  reçue  de 
l.i  meilleure  des  femmes,  ce  (|nc  celle  que  je  m'étais  donnée  à  moi- 
même,  m'a\ait  fait  être;  et  je  le  fus.  Livré  à  moi  seul,  sans  aiuis,  sans 
conseil,  sans  expérience,  en  jjays  étranger,  servant  une  nation  étran- 
gère, au  milieu  d'une  foule  de  fripons  qui,  pour  leur  intérêt  et  pour 
écarter  le  scandale  du  hon  exemple,  m'excitaient  à  les  imiter;  loin  d'en 
rien  faire,  je  servis  hieu  la  France,  à  qui  je  ne  devais  rien,  et  mieux 
l'amhassadenr,  comme  il  était  juste,  en  tout  ce  qui  dépeiulil  ih;  moi.  Ir- 
réprochahle  dans  un  poste  assez  en  vue,  je  méritai,  j'obtins  1  estime  de 
la  répnhii(iue,   celle  de  tons  les  ambassadeurs  avec  qui  nous  étions  en 

lorre^i lance,  et  l'affection  de  tous  les  Français  établis  à  Venise,  sans 

en  excepter  le  consul  même,  que  je  supplantais  à  regret  dans  les  l'onc- 
lions  que  je  sa\ais  lui  être  dues,  et  qui  un-  donnaient  |)lns  d'emharias 
qui'  de  plaisir. 


l'Mi  I  II    II.  1 1\  m:  \\\  9sa 

M.  il<'  MiHilaifiii,  liM'i'  >.iii>  ri'M'i'vi'  an  iiiar(|iii>  M.iii,  (|iii  n'ciiliMil  pus 
dans  le  drlail  de  ses  di-Noii's,  los  nù^li^cail  a  tel  |iiiiiil  (jm;  sans  nmi  les 
Kranvais  i|iii  rlalfiit  a  \cnisi'  ni-  se  serairnl  pas  apcrriis  i|ii'il  \  int  nn 
ainliassadcnr  d<>  leur  nation.  Tonjoiirs  r-(-(Hidnils  .sans  (|n  il  Nnnli'il  les 
tiilt-iulii-  l)irs(|n'ils  axaicnl  lit-soin  de  sa  prolccliuii,  ils  se  rcliuliMcnl,  et 
l'on  n'en  \(i\ail  pliisaiiiiin  ni  à  sa  suite  ni  à  sa  (aide,  on  il  ne  les  invila 
jamais.  Ji'  lis  miummiI  iIc  mium  clid  i-c  ijit'il  aurait  dû  laiic  :  je  rendis 
aux  Franeais  (|iii  axaient  recours  a  lui  cl  .1  moi  loiis  les  serxiees  (|ui 
étaient  en  inon  poii\oir.  Kii  tout  autre  |>a\s,  i'jinrais  lait  daxantage; 
mais  ne  pouvanl  \oir  pei'soniie  eu  place  à  cause  de  la  niieniie,  j'étais 
lorci'  de  recourir  soineul  au  coikOTl  :  et  le  cousu!,  l'Ialili  dans  le  pa\s  (u'i 
il  axait  sa  l'aïuille,  axait  des  uieua^eiiieiils  a  i^arder  (|iii  l'eiupécliaieiit  de 
faire  ce  qu'il  aurait  xoulii.  Ouelt|iierois  cependant,  le  xoxaiit  iindlii  tl 
n'oser  parler,  je  nravenlnrais  à  ilos  clémarclies  liasardeiises.  dont  plu- 
sieurs lu'diil  iru^si.  .le  iireii  rappelle  une  d(jnl  le  souxeuir  nie  lait  en- 
core rire  :  ou  lie  se  douterait  ;;uère  (|ue  c'est  à  moi  (|ue  les  amaleiirs  du 
spectacle  à  l'aris  ont  du  t.oralliiie  et  sa  so'ur  (Jainille  :  rien  cependant 
n'est  |)liis  vrai.  Véronèse,  leur  père,  s'était  engagé  avec  ses  enfants  pour 
la  troupe  italienne  ;  et  après  axoir  re(,ti  deux  mille  francs  pour  son 
vovaj,'!',  au  lieu  de  partir,  il  s'était  traii(|uilleiiient  mis  à  Venise  au  lliéàlre 
de  Saiiit-I.uc,  où  (!<Malli!ie,  tout  eiiiaiit  (in'elle  était  encore,  attirail 
beaucoup  de  iiiiiiidi'.  M.  le  duc  de  (iesvres,  comiiie  premier  j^i'iilillninimc 
de  la  cliainlire.  écrixil  à  l'aniliassadeur  pour  réclamer  le  père  et  la  lille. 
M.  de  Montai^ii.  me  donuaiil  la  lettre,  me  dit  pour  toute  iuslriicliou  : 
ioyez  cela.  J'allai  chez  M.  le  lUoiid  le  prier  de  parler  au  patricien  a  (|iii 
appartenait  le  lliéàlre  de  Saiiil-Luc,  et  qui  était,  je  crois,  iiu  /.iisliniaiii. 
aliii  (ju'il  renvoyât  Véronèse,  ipii  était  engagé  au  service  du  roi.  I.e 
llloiid.  (|ui  ne  se  souciait  |ias  tro|)  de  la  commission,  la  lit  mal.  Ziistiiiiaui 
liattit  la  campagne,  et  Véronèse  ne  l'ut  point  renvové.  .l'étais  picjué.  L'on 
était  en  carnaval  :  ayant  pris  la  baluite  cl  le  masque,  je  me  lis  mener  au 
|)alais  Ziistiui.iiii.  Tous  ceux  qui  virent  entrer  ma  gondole  axec  la  livrée 
de  1  aiiihassadeiir  lurent  frappés;  \  cuise  n'avait  jamais  vu  pareille  chose. 
J'entre,  je  me  fais  annoncer  sous  le  nom  iViiiia  siora  maschera.  Silôl  que 
je  fus  inlrodiiil,  j  ôte  mou  mas(|ue  et  je  me  nomme.  Le  sénateur  |(àlil 
et  reste  stupi'iail.  Monsieur,  lui  dis-je  eu  véiiilien,  c'est  à  regret  (|ue 
j'iuiportuiie  Notre  Kxcclieiice  de  ma  visite;  mais  vous  avez  à  votre  théâtre 
de  Saint-Luc  un  homme,  nommé  Véronèse,  qui  est  engagé  au  service 
du  roi,  et  qu'on  vous  a  fait  demander  iiiulilemenl  :  je  viens  le  récla- 
mer au  nom  de  Sa  Majesté.  Ma  courte  harangue  lit  effet.  A  peine  élais- 
je  parti,  (|iie  iinui  homme  courut  rendre  compte  de  son  axeiitiire  aux 
iii(|uisileurs  d'Klat,  qui  lui  lavèrent  la  lèle.  Véronèse  fut  congédié  le  joui 
même.  Je  lui  lis  dire  que  s'il  ne  parlait  dans  l.i  linllaincje  le  ferais  arrê- 
ter ;  il  il  p.irtil. 


231  I.I.S   COM  I.SSIONS. 

haiis  iiiir  Miilii'  occasuiii  je  lirai  de  peint'  un  (a|nlain('  de  xaisscaii 
inarcliand.  |>ar  moi  seul  ri  |ii('S(|iir  sans  le  nincoiiis  de  pcisniinc.  Il 
s'appelait  1(^  capilaiiie  Olivel  de  .Marseille;  j'ai  onhiié  le  nom  du  vais- 
seau. Sou  é(|iiipago  avail  pris  (jnerelle  avec  des  Kselavons  au  service  de 
la  république  :  il  y  avail  eu  des  voies  de  l'ait,  et  le  vaisseau  avail  été  mis 
aux  arrêts  avec  une  telle  sévérité,  (|iie  personne,  excepté  le  seul  ca|)i- 
laiue,  u'v  pouvait  ahorder  ni  en  sortir  sans  peruiission.  Il  eut  recours  à 
rambassadeur,  (|ui  l'envoya  promener  ;  il  l'ut  au  consul,  qui  lui  dit  que 
ce  n'était  pas  une  alïaiie  de  commerce,  et  qu'il  ne  pouvait  s'en  mêler. 
No  sachant  plus  que  l'aire,  il  revint  à  nini.  .le  représentai  à  M.  de  Mon- 
tai^ii  (|ii'il  devait  me  permettre  de  donner  sur  cette  alTaire  un  mémoire! 
au  sénat.  Je  ne  nu;  rappelle  pas  s'il  y  consentit  et  si  je  présentai  le  mé- 
moire; mais  je  me  rappelle  bien  que,  mes  démarches  n'aboutissant  à 
rien,  el  l'embargo  durant  toujours,  je  pris  un  parti  ([ui  me  réussit. 
J'insérai  la  rtilalion  de  cette  al'l'aire  dans  une  dépêche  à  M.  de  Maurcpas, 
et  j'eus  même  assez  de  peint;  à  laire  consentir  M.  de  Montaigu  à  passer 
cet  article.  Je  savais  (|ue  nos  dépèches,  sans  valoir  trop  la  peine  d'être 
ouvertes,  l'étaient  à  Venise  ;  j'en  avais  la  preuve  dans  les  articles  que 
j'en  trouvais  mot  pour  mot  dans  la  gazette  :  inlidélité  dont  j'avais  inuti- 
lement voulu  j)orter  l'ambassadeur  à  se  plaindre.  Mon  objet,  en  parlant 
do  celte  vexation  dans  la  dépêche,  était  de  tirer  parti  de  leur  curiosité, 
pour  leur  l'aire  peur  et  les  engager  à  délivrer  le  vaisseau  ;  car  s'il  eût 
l'allu  attendre  pour  cela  la  réponse  de  la  cour,  le  capitaine  était  ruiné 
avant  ([u'elle  ne  fût  venue.  Je  lis  plus,  je  me  rendis  au  vaisseau  pour  in- 
terroger l'équipage.  Je  pris  avec  moi  l'abbé  Patizel,  chancelier  du  consu- 
lat, qui  ne  vint  (|u'à  contre-cœur;  tant  tons  ces  pauvres  gens  craignaient 
lie  déplaire  au  sénat.  Ne  pouvant  monter  à  boni  à  cause  delà  défense, 
je  restai  dans  ma  gondole,  et  j'y  dressai  mou  verbal,  interrogeant  à 
liante  voix  et  successivement  tous  les  gens  de  l'équipage,  et  dirigeant 
mes  (|uestious  de  manière  à  tirer  des  réponses  qui  h'ur  lussent  avanta- 
geuses. Je  voulus  engager  l'atizel  à  l'aire  les  interrogations  et  le  veibal 
lui-même,  ce  qui  en  el'l'et  était  plus  de  son  métier  que  du  mien.  H  n'y 
.voulut  jamais  consentir,  ne  dit  pas  un  seul  mot,  et  voulut  à  peine  signer 
le  verbal  après  moi.  Cette  démarche  un  peu  hardie  eut  cependant  un 
heureux  succès,  et  le  vaisseau  lut  délivré  longtemps  avant  la  réjionse  du 
minisire.  Le  capitaine  voulut  me  l'aire  un  présent.  Sans  me  fâcher,  je  lui 
dis,  en  lui  frappant  sur  ré])aule  ;  Capitaine  Olivel.  crois-tu  que  celui  (|ui 
ne  reçoit  pas  des  Français  un  droit  de  passe-poit  qu'il  trouve;  établi,  soit 
homme  à  leur  vendre  la  protection  du  roi?  Il  voulut  au  moins  me  donner 
sur  son  bord  un  dîner,  que  j'acceptai,  et  où  je  nuMiai  le  secrétaire  d'am- 
bassade d'Kspa^iie,  nommé  Carrio  .  homme  d'esprit  el  très-aimable, 
qu'on  a  vu  depuis  secrétaire  ilambassaih!  à  l'aris  et  chargé  des  affaires, 
avec  lequel  je  m'étais  inlimemenl  lié,  à  l'exemple  de  nos  ambassadeurs. 


I-Mi  I  II     II  .    I  IV  m     s  II  <iH!l 

llt'iii-i-ii\  M,  liii>i|tii-  jr  liiisais  nxi-c  le  plus  |);iihiil  (lc!<iiiti'-i°i'ssciiii'iil 
liiiit  II-  liii'ii  i|iir  ji'  |iiiii\ais  rairi*.  j'nxais  su  iiii'ltrc  assr/.  il'niili'c  ri  il'.ii- 
Ifiiliiin  dans  Ions  l'cs  incnns  dclails  |i(ini-  n'i-n  pas  t'^lrc  la  (ln|H*  i-l  scrvii' 
les  anlros  à  mes  (lc|i<-ns  !  Mais  dans  les  plai'cs  l'iimnif  ccllf  i|in-  J'ncin- 
pais,  (Ml  l<'s  imiindi'i's  fautes  m*  siml  pas  sans  riinsi-i|nfiu-i',  J'rpnisais 
Inuli'  iniin  atlcnliiiii  pniir  n'en  pninl  laiic  ntiilii'  ni<>n  service.  Ji-  ln'> 
jus(|n  a  la  lin  du  pins  ^rand  nrdi'e  <'l  de  la  pins  ^lainlr  cvaclilndi-  en  Innl 
<-(■  <|ni  n>;:ai'dail  mon  «Icvoir  csscnlicl.  linrs  (|in-l(|ucs  crrruis  (|n'nni- 
pi'i'i-ipilalidii  lorccc  nn-  lil  faire  en  eliilTianl,  et  dniil  les  coniinis  di- 
M.  Vinelol  se  plai^iiirenl  niir  ln\<,  m  I  ainltassadenr  ni  peiMintie  n  enl 
jamais  à  me  reprocher  une  senle  ne^lij^ence  dans  ancnne  de  mes  icnn'- 
tions  :  ce  (|ni  est  à  noter  ponr  nn  limnine  aussi  néj^li^ent  et  aussi  elonrdi 
i|ne  moi  :  mais  je  man(|nais  iiarl'ois  de  mémoire  el  de  soin  dans  les  al- 
laires  parlicnliéres  dont  je  me  chargeais  ;  et  raMnnii'  de  la  justice  m  en 
a  tonjoni's  l'ait  snppoi'ler  le  |iri'jii<lice  de  mon  propre  monxement.  axant 
(|ne  personne  S(m^eàl  a  se  plaindre,  .le  n'en  citerai  (|u'nn  seni  trait.  <|ni 
se  rapporte  à  mon  départ  de  Venise,  et  dont  j'ai  senli  le  eonire-coiip 
dans  la  snilc  à  l'aris. 

Notre  cnisinier,  a|i|>ele  Itonssidol,  axail  a|tporle  de  Irance  nn  am-ien 
hillet  de  denx  cents  Irancs  ipi  nn  perrn(|nier  de  ses  amis  .axait  d  nn  m>hle 
vénitien  appelé  Zanelto  Nani,  pour  ionrniinre  de  peri'n(|nes.  Itousselol 
m'apporta  ce  liillet,  en  me  pri.int  de  lâcher  d'en  liier  (|nelqne  chose  par 
accommi^demenl.  .le  saxais.  il  saxait  aussi  qne  Insape  conslani  des  no- 
hles  xémiiens  est  de  ne  jamais  |)aver,  de  retour  dans  leur  patrie,  les  dél- 
ies qu'ils  ont  coniraclées  en  pays  élranjçer  :  (|iianii  nn  les  y  vent  ( nri- 
traindre,  ils  consument  en  tant  de  lonf;neurs  el  de  frais  le  inalhenreux 
créancier,  qu'il  se  relnile.  et  linit  par  tout  abandonner,  ou  s'accnmmo— 
der  |)res(]ne  pour  rien.  Je  priai  M.  le  hloiid  de  parler  a  Zanett<i.  (adni-ci 
convint  du  billet,  non  du  payement.  A  force  de  batailler  il  promit  enfin 
trois  seqnins.  Onand  le  Hlond  lui  porta  le  billet,  les  trois  sequins  ne  se 
trouvèrent  pas  prêts;  il  fallut  atleudre.  Ihiranl  cette  altenle  survint  ma 
querelle  avec  l'ambassadeur,  el  ma  sortie  de  chez  lui.  Je  laissai  les  pa- 
piers de  l'ambassatlc  dans  le  plus  ^rand  ordre,  mais  le  billet  de  Housse- 
lot  ne  se  Iroiiva  point.  M.  le  Hlond  m'assura  me  lavoir  rendu.  Je  le 
connaissais  trop  honnête  homini^  pr)ur  en  douter;  mais  il  me  fut  im- 
possible de  me  rappeler  ce  qu'était  devenu  ce  iiillet.  Oomme  Zanelto 
axait  avoué  la  dette,  je  priai  M.  le  Blond  de  tâcher  de  tin'r  les  trois  se- 
qnins sur  nn  reçu,  on  de  l'eniia^'cr  à  renonxeler  le  bili(>l  par  duplicata. 
Zanelto,  sachant  le  billet  perdu,  ne  voulut  faire  ni  l'un  ni  l'antre  J'id- 
fris  à  Ronsselot  les  trois  secpiins  de  ma  bourse  pour  l'acquit  du  billet.  Il 
les  refusa,  el  me  dit  que  je  m'accommoderais  à  Paris  avec  le  créancier, 
dont  il  me  donna  l'adresse.  Le  perrncjnier.  sachant  ce  qui  s'é'tail  passé, 
voulut  son  billet  ou  son  argent  en  entier.  ^Jne  n  anrais-je  point  donui- 


236  IIS    (,()M  F.SSIONS. 

dans  iiKHi  iiidij^iialidii  |)Oiir  rciroiivci-  ce  iiiaiidit  liillct  ?  .le  pavai  les  dciiv 
ii'iils  IVaiics,  cl  ci'la  dans  ma  plus  jurande  délresse.  Voilà  conimcnl  la 
piMlf  (In  l)ilii'l  valnl  an  créancier  le  payement  de  la  somme  entière,  tan- 
dis (|ne  si.  malhenrenscment  i)onr  Ini,  ce  billet  se  fnt  retronvé,  il  en 
anrait  dil'licilemenl  lii'c  les  ilix  ('cns  promis  par  Son  i'Aceileiue  Zanelto 
Naiii. 

Le  laleiil  (pie  je  me  crns  sentir  pour  mon  emi)Kii  me  le  lit  icmjjlir 
avec  gont  ;  et  liors  la  société  de  mon  ami  Carrio,  celle  dn  vertnenx  Al- 
luna,  dont  janrai  bientôt  à  parler,  hors  les  récréations  bien  innocentes 
de  la  place  Sainl-Maïc,  du  speclacie  et  de  qneliiues  visites  (pie  nous  fai- 
sions pres(ine  Ion jonis  eiisemlile.  je  lis  mes  seuls  plaisirs  de  mes  devoirs. 
Quoi(jue  mon  travail  ne  lui  pas  fort  pénible,  surtout  avec  l'aide  d(? 
l'abbé  de  Binis,  comme  la  correspondance  était  très-étendue  et  qu'on 
était  en  temps  de  guerre,  je  ne  laissais  pas  d'être  occupé  raisonnalile- 
ment.  .le  travaillais  tous  les  jours  une  bonne  partie  de  la  matinée,  et  les 
jours  de  coiiri  it  r  (juelqnefois  jusqu'à  minuit.  Je  consacrais  le  reste  du 
temps  à  lélude  du  métier  (jne  je  commençais,  et  dans  lequel  je  comp- 
tais bien,  par  le  succès  de  mon  début,  être  employé  j)lns  avantageuse- 
ment dans  la  suite.  En  effet,  il  n'y  avait  qu'une  voix  sur  mon  compte,  à 
commencer  par  celle  de  l'ambassadeur,  (jui  se  louait  hautement  de  mon 
service,  qui  ne  s'en  est  jamais  plaint,  et  dont  tonte  la  fureur  ne  vint 
dans  la  suite  que  de  ce  que,  m  étant  plaint  inutilement  moi-même,  je 
voulus  enfin  avoir  mon  congé.  Les  ambassadeurs  et  ministres  du  roi. 
avec  (jui  nous  étions  en  correspondance,  lui  ftiisaient,  sur  le  mérite  de 
son  secrétaire,  des  complimenls  (|ui  devaient  le  flatter,  et  qui,  dans  sa 
mauvaise  tête,  produisaient  un  effet  tout  contraire.  Il  en  reçut  un  surtout 
dans  une  circonstance  essentielle,  qu'il  ne  m'a  jamais  pardonné.  Ceci 
vaut  la  peine  d'être  expliqué. 

II  pouvait  si  peu  se  gêner,  que  le  samedi  même,  jour  de  presque  tous 
les  courriers,  il  ne  pouvait  attemlre  pour  sortir  que  le  travail  fût  achevé  ; 
et  me  talonnant  sans  cesse  pour  expédier  les  dépèches  du  roi  et  des  mi- 
nistres, il  les  signait  en  hâte,  et  puis  courait  je  ne  sais  oii,  laissant  la 
plupart  des  autres  lettres  sans  signature  :  ce  qui  me  forçait,  quand  ce 
n'était  (|ue  des  nouvelles,  de  les  tourner  en  bulletin  ;  mais  lorsqu'il  s'a- 
gissait d'affaires  qui  regardaient  le  service  du  roi,  il  fallait  bien  qu(> 
quelqu'un  signât,  et  je  signais.  J'en  usai  ainsi  pour  un  avis  important 
que  nous  venions  de  recevoir  de  M.  Vincent,  chargé  des  affaires  du  roi  à 
Vienne.  C'était  dans  le  temps  que  le  j)rince  de  Lobkowitz  marchait  à 
Naplcs,  et  que  le  comte  de  Gages  lit  crllf  mémorable  retraite,  la  plus 
belle  manœuvre  de  guerre  de  tout  le  siècle,  et  dont  l'Kurope  a  trop  peu 
|»arlé.  L'avis  |)orlait  qu'un  honnne,  dont  M.  Vincent  nous  envoyait  le 
signalement,  partait  de  Vienne  et  devait  passer  à  V(!nise,  allant  furtive- 
iiiriil    dan-  i'  Miruz/e,  cliar;:!''   d'v   l'aire  soulever    Ir  priiplr  ;i  1  a|uiroi-|i(' 


l'MU  II    II .  I  I  \  Kl.  \  Il  i:il 

(li-s  Aiilncliifiis.  Kii  r.iliM'iirr  ili'  M.  le  rdiiili'  ili-  Mniit.ii^ii,  iiiii  iii-  s  iii- 
It'ressail  à  ri(*ii,  je  lis  passi-r  à  M.  le  iiiai'i|iiis  ili*  rilo|Mlal  ccl  a\is  si  a 
|ii'o|>(i$,  i|ii<>  i-'t*sl  pciil-rlrc  à  ic  |iaiiM'i>  Jcaii-Jai'(|iifs  si  liarotic  i|iir  l.i 
maison  de  ltuurli<iii  ilnit  la  (-onsi'rxaliDn  du  loxaiinif  dr  Nazies. 

i.i-  inai'(|iiis  di-  I  lln|Ml.il,  en  l'fiiuTi'iaiit  smi  cnllcp^iic  l'uiniiii'  il  ct^ui 
juste,  lui  parla  de  siui  sccrélairc,  et  du  sitmcc  i|u'iI  \ruail  dr  irudru  à 
la  laiisc  roiiinuiiio.  I.c  (lunlr  de  Miuilai^u,  (|ui  a\ail  à  se  ri-|ii'ii(  hri- sa 
ui-^lii:i>ii('f  dans  ('elle  allairi',  crul  ciiIrcMiii'  dans  i-c  (-oiii|dinii'ii(  un  re- 
|Miiilic,  cl  in'fii  |iarla  avec-  liuiiuiir.  J  a\ais  cli-  dans  Ir  cas  dru  usi-r 
ascc  le  l'onili'  df  Oastcllanc,  auiliass.ulrur  .i  ('.unslanliii(i|d(',  rnniuir  a\rr 
\i'  niar(|uis  de  rili'>|)ilal.  (|ii(ii(|u'('n  iliose  nioiiis  iin|iiM'lanl(.>.  (ioiuuu-  il 
n'>  a\ail  poiiil  d'autre  |iiiste  |i()ui'  (!(instaiilin<i|de  ipie  les  coiirriers  (lur 
le  séiial  envuyail  de  teiii|is  en  lein|is  à  son  lia\le,(iu  doiiMail  a\is  du  de- 
|iarl  do  CL'S  courriers  à  l'anihassadeur  de  liaïue.  |Kiur  (|u'il  luil  l'eiire 
|iar  eelte  voie  à  son  enllèj^ue,  s  il  le  juj;eait  a  |>r()|)i>s.  (!el  a\is  venait  d'iir- 
dinaire  un  Jour  on  deux  à  l'avaiue  :  mais  un  Taisait  si  |>eu  de  cas  de  M.  de 
Montai|iu.  <|u'on  se  eonlenlait  d'envoyer  lIkz  lui.  |iour  la  Im me,  une 
heure  un  deu\  avant  le  départ  du  eourrier;  ce  (|ui  nie  mit  plusieurs 
lois  ilans  le  l'as  de  laiie  la  depéilie  eu  ^mi  ahsenee.  M.  de  liastellane,  en 
y  répondant,  faisait  meiition  de  moi  eu  ternies  lionnètes;  autant  en  Tai- 
sait à  (îèiies  M.  de  .loiiville  :  aiilaul  de  muivcaux  •{ricTs. 

J'avoue  (pie  je  ne  Tuvais  pas  l'oceasioii  de  me  Taire  comiaitre,  mais  je 
ne  la  cliereliais  |)as  non  jdus  liors  de  piopos;  et  il  me  paraissait  Tort 
juste,  on  servant  l)ien,  d  aspirer  au  prix  naturel  des  bons  services,  uni 
»'sl  l'cslinic  de  ceux  qui  sont  en  état  di  ii  juLiir  1 1  de  les  récompenser. 
Je  ne  dirai  pas  si  mon  exactitude  à  remplir  mes  Tondions  était  de  la 
part  de  lamliassadenr  un  léiiitime  sujet  di-  plainte;  mais  ji'  dir.ij  liiin 
(jue  c'est  le  seul  (piil  ait  ailieule  jus(|u'au  jour  de  notre  séparation. 

Sa  maison.  i|u'il  n  avait  jamais  mise  sur  iiii  hou  pied,  se  remplissait 
de  canaille  :  les  Français  y  étaient  maltraités,  les  Italiens  y  prenaient 
rascendant  ;  et  mèmi"  parmi  eux  les  hons  serviteurs  attachés  depuis 
loiijitemps  a  l'amhassade  hirent  tcms  malhonnêtement  chassés,  entre 
antres  son  premier  |;eiililliommc.  (|ui  l'avait  été  du  comte  de  Froulav, 
elqu'on  appelait,  je  crois,  le  comte  l'eati,  ou  d'un  nom  trés-approchant. 
I.e  second  gentilhomme,  du  choix  de  M.  de  Moiitai-^n.  était  un  handit  de 
Mantime,  appelé  l)nmiui(|ue  \itali,  à  qui  l'amhassadeur  conlia  le  soin 
de  sa  maison,  et  ipii,  a  Toree  de  patclina^e  et  do  basse  lésine.  <>l>liiit  sa 
conlianco  et  devint  son  Tavori,  an  fiiaiid  préjudice  du  |)(mi  d'honnêtes 
•{ons  (|ui  y  étaient  encore,  et  du  secrétaire  (|iii  était  ii  leur  tète.  L'u-il  jn- 
ïi"j^re  (l'un  homiète  iionime  est  toujours  in(|uiétant  pour  les  Tripoiis.  || 
n'en  mirait  pas  laliii  davantage  |)0ur  que  celui-ci  me  prit  en  haine;  mais 
cette  haine  avait  une  autri>  cause  enctire  qui  la  leiulit  liiiii  |)lus  ci  mile. 
Il  tant  dire  celle  cause,  aliii  qii  on  me  condamne  si  j'av.iis  tort. 


!*îf«  i.i;s  coM  i:ssi()Ns. 

I-Miiiliassiiilciir  ,i\,iil,  srloii  I  iis,i<;c,  une  Id^c  ;i  tli;u'im  dus  ciiKi  s|)oi'- 
laclcs.  Tiiiis  les  juins  ,i  diiu  r  il  iiiiiiiiiiail  Ir  lln'àliN;  oi'i  il  voulait  alliT  ce 
jour-là  ;  jo  clutisissais  a|Ufs  lui,  et  les  ^culilslionniifs  disjiosaicut  des 
autres  loges.  Je  |)renais  eu  sortant  la  ciel  de  la  lo^e  (|ue  j'avais  choisie. 
Un  jour,  Vilali,  nClanl  pas  I  i,  je  (■Iiaij;eai  le  \alel  de  pied  (|ui  me  ser- 
\ait  de  ura|i|)oi'ler  la  niieiiiie  dans  une  uiaisoii  (|Me  j(^  lui  iudi(|uai. 
Nitali,  au  lieu  de  ureu\o\ei'  uia  ciel,  dit  (|u'il  en  avait  disposé. 
J'étais  d'antaut  plus  outré.  (|ue  1<;  \alel  de  pied  m'avait  rcudii  com|»te 
de  uia  cominission  devaiil  tout  le  monde.  I.e  soir,  \itali  vonint  me 
dire  f|uel(|ue3  mois  dexcuse  ([uc  je  no  re^us  point  :  Demain,  nmn- 
sieur,  lui  dis  je.  vous  viemire/  me  les  i'aii(!  à  telle  licLire  dans  la  maison 
où  j'ai  reçu  ralTidul.  il  de\anl  les  gens  cpii  en  ont  été  les  témoins;  ou 
après-demain.  (|uoi  (|u'il  arrive,  je  vous  déchue  que  \(uis  ou  nud  soiti- 
rons  d'ici,  (-e  Ion  décidi^  lui  en  im|)osa.  il  vint  au  lieu  et  a  l'heure  me 
l'aire  des  excuses  pul)li(|ues  avec  une  l)assesse  digne  de  lui  ;  mais  il  prit 
à  loisir  ses  mesures,  el.  tout  en  me  iaisant  de  grandes  courhelteS;  il 
travailla  l(dleuuMit  a  l'italienne,  (|ue,  ne  pouvant  porter  l'ambassadeur 
a  me  doniu'r  mon  congé,  il  m<'  mil  dans  la   nécessité  de  le  prendre. 

In  ijareil  niisérahle  nélail  assnrémenl  pas  lait  [)oui'  me  connaître  ; 
mais  il  connaissait  de  moi  ce  ([ui  servait  à  si'S  viu'S  ;  il  nu;  connaissait 
hou  et  don\  a  l'exci's  pour  supporter  des  loris  involontaires,  fier  et  peu 
iMuluranl  pour  des  oll'enses  prénu''dilées,  aimant  la  décence  el  la  dignité 
dans  les  choses  convenahles,  et  non  moins  exigeant  poni'  1  honneur  (|ui 
m'était  du  (ju'alteutil' à  icndre  cidui  (jnc;  je  devais  aux  autres,  (l'esl  par 
là  (|u'ii  eiilrepril  et  vint  à  houl  de  nu'  rihuter.  Il  mil  la  maison  sens 
dessus  dessous  ;  il  eu  ôta  ce  (|iu;  j'avais  tâché  d'y  maintenir  de  règle,  de 
suhordinatimi,  de  |)ropr(,'té,  d'ordre.  Une  maison  sans  femme  a  besoin 
d'une  discipline  iin  |)eu  sévère,  pour  y  l'aire  régner  la  nu)destie  insépa- 
ahle  de  la  dignité.  Il  lit  bientôt  dv  la  lu'ilre  un  lieu  de  crapule  et  de  li- 
tcnce,  un  re|)aire  de  rri|)ons  et  de  débauchés.  Il  donna  pour  second 
••enlilhonime  à  S.  K.,  a  la  place  de  celui  qu'il  avait  l'ail  chasser,  un  autre 
uKUinereau  c(uuine  lui.  (|ni  tenait  hord(d  public  à  la  (Iroix-de-.Malle  ;  el 
CCS  deux  co([uins  bien  (l'aicord  étaient  d'une  indécence  égale  à  leur  in- 
solence. Hors  la  seule  ebandire  de  ramhassadeur,  (|ui  même  n'était  pas 
trop  en  règle,  il  n'v  avait  pas  un  siud  coin  dans  la  maison  sonlTrahle 
piinr  un   linniU'te  Innnuu'. 

(lomuH'  S.  !].  ne  Sdiipait  pas,  nous  avions  le  soir,  les  gentilshommes 
el  mol,  une  table  particulière,  oii  mangeaient  aussi  l'abbé  de  liinis  et 
les  pages.  Dans  la  jilus  vilaine  gaignie  ou  est  servi  plus  priqueineiit.  plus 
dicemiiienl.  en  liiiue  iniiins  saie,  et  l'on  a  mieux  a  manger.  On  nous 
diiiinait  une  seule  petite  chaiidelli;  bien  noire,  des  assiettes  d'élain,  des 
lourchetles  île  l'er.  l'asse  encore  pour  ce  (|ni  se  Taisait  eu  secret  :  mais 
on  m'ùla  ma  gondnlc  ;  seul  de  Iniis  les  secrétaires  d'aïubassadeiir.  j'étais 


l'Ml  I  I  I     II  .   I  I  \  lu     \  Il  -JM 

Ini'i'i-  d'cii  liiiirr  une  un  il'iillci'  .1  |ilr<l  ;  ri  |i-  n'.iN.ii^  |)|ii«  l;i  Inicc  <l<- 
S.  I!.  i|iii'  (|n,'iiiil  j'allais  au  sctial.  irailliiii  >,  liiii  <li-  ci'  ijui  |iassail  an 
(irdaiis  II  i-hiil  i^iioif  dans  la  xillc.  Tniis  les  oHiiitis  d<-  raiiilias>ai!i'iir 
jrlainil  1rs  liants  cris.  l)itiniiii<|n<-,  la  seule  cause  de  {uni.  criail  le  |dns 
liant,  sachant  liieii  i|ne  l'indei-eiice  avec  lai|nelle  ihmis  etiniis  tiaili'S 
m'était  plus  seiisilde  i|u'a  Ions  les  antres.  Seul  de  la  mai-nu,  ji'  ne  di- 
sais rien  au  delmrs  ;  mais  je  me  plaignais  \i\emeiil  a  ramliassadeiir  cl 
lin  rcslc  cl  de  lui  même,  i|ui.  seci-ilemenl  c\cilé  |iai'  stui  àme  daiiiuie. 
me  Taisait  cliai|ne  jour  i|Ueli|ue  uiiu\el  alIVoiit.  l-'itrci-  de  de|ieusei-  iieaii- 
coiiii  iiiiiir  me  tenir  an  jiair  a»ec  mes  l•llll||l•l■e^  cl  coiiveiialileiiiiiil  ,1 
lunii  |i()Ste,  je  ne  |ii)n\ais  aiiaclier  nu  snii  de  mes  a|i|Miiiiteiiicuts  ;  cl 
(|nand  je  lui  demandais  de  l'ar^enl,  il  me  pailait  de  smi  estime  cl  de  sa 
ciiiiliaiice,  cnmme  si  elle  enl  du  reui|dir  ma  liiinrse  et  |iiinrMiir  à  tniil. 
lies  deiiN  lianilit<  liniient  |i:ir  faire  Imirnci  (nul  .1  lait  la  li'li'  ,1  leur 
maître.  (|ui  ne  l'axail  déjà  |>as  lrii|i  drnile,  et  li'  rniiiaieut  dans  un  Inn- 
canlajic  cniitiuiicl  par  des  marclies  de  dnpe,  (|n'ils  lui  peisnadaient  être 
des  niarclics  d'cscnn'.  Ils  lui  lireiit  Imier,  sni-  la  Hrcnta,  un  palaz/n  le 
dtiulde  de  sa  valeur,  ilunt  ils  parla;;i'reiit  le  snrpins  avec  le  propriétaire. 
I.i's  appartements  en  ctiient  incrusles  en  uiusaïi|ues.  cl  ;;ariiis  de  cn- 
Ittniies  cl  de  pilastres  de  tres-lieaii\  marlires  a  la  ukuIc  du  |>a\s.  .M.  de 
Mnulai<;u  lit  superliemeiil  masquer  lout  cela  d  une  liuiscMic  de  sa|)iii, 
|>ar  1  nniipie  laismi  i|ii'  1  Paris  les  apparicments  sont  ainsi  Imisés.  {'a' 
lut  par  une  raismi  seinldalile  (|IIP,  seul  de  tous  les  ainliass.ideurs  i|iii 
étaient  à  \cnise,  il  éta  l'i^pee  à  ses  pai;es  et  la  c.iiinc  a  ses  \alels  de  pied. 
Voilà  (|nel  était  riKiiiiiiie  (|iii,  Idiijdiirs  parle  iiiènie  inolil  |><'iil-éli'e,  nir 
prit  en  j;ri|)po,  nniiiuemeiil  sur  oc  (|iic  je  le  servais  lidcleniiMil. 

.l'endniai  patiemment  ses  dédains,  sa  brutalité,  ses  mauvais  traite- 
ments, tant  iiueii  v  \ovaut  de  riiiimenr,  je  crus  n'y  |)as  voir  de  la 
haine  ;  mais  des  (pio  je  vis  le  dessein  roriiic'  de  mi-  |iri\er  de  1  liniiiii'iir 
<|ne  je  méritais  par  mon  lion  service,  je  résolus  d'y  renoncer.  La  première 
man|ue  que  je  reçus  de  sa  mauvaise  volonté  fui  à  roecasion  d'un  diiier 
({u'il  dcvail  donnera  M.  le  due  de  Modéiie  et  à  sa  famille,  (|ni  étaient  a 
Venise,  et  dai)sle(|nel  il  nie  sii:nilia  i|iieji>  n'aurais  pas  place  à  sa  laide. 
•le  lui  npondis,  jii(|ué,  mais  sans  ini'  lâcher,  quavanl  l'honneur  d'\ 
dîner  jouriieilement,  si  M.  le  duc  de  Modene  e\ij,'eail  (|nc  je  m  l'ii  ali- 
linsse  r|naiid  il  y  vieiulrail,  il  ilait  de  la  dijjnilé  de  Son  lÀcellenee  et  de 
mou  dcMiir  lie  n  \  pas  consentir,  (lommeut!  dit-il  avec  emportemeiil . 
mon  secri'taire,  (jiii  même  n'est  pas  ^'entillHiinme,  prétend  diner  avec 
nu  souverain,  quand  mes  ^enlilshoinines  n  v  dînent  pas!  Uni,  inonsieiir, 
lui  répliquai-je,  le  poste  dont  m'a  honore  Votre  Excellence  in'ennohiil 
>i  liien  tant  que  je  le  remplis,  que  j'ai  même  le  pas  sur  vos  ^entilsliom- 
mes  on  soi-disant  tels,  et  suis  admis  où  ils  ne  peuvent  l'être.  Vous  n  i- 
yiiorez  pas  que,  le  jour  que  vous  ferez  \ulre  entrée  publique,  je  snisa|i- 


ii\n  IIS  coM  i.ssioNs. 

|ii'li'  |iar   I  clnpicllr.  cl  pin'  lin    iis,ij;i'    iiiiiiii'm()ri;il.    ;i    \iiiis  \    siiimc  cm 
IiiiIhI  (II'  (•l'iciiiiiiiic.  cl  ;i  I  liiiiiiicnr  (i'\  li i ti cf  ;i\ ce  vous  ,i il  |i.il;iis  de  S.ilnl- 
M.irc  ;  cl  je  lie  M)is  |i;is  |)niii(|iioi  un  liominc  (|iii  peut  cl  doit  iiian^cr  en 
piililic  ;i\cc  le  doue  cl  le  s('ii;il  de  Ncnisc,  ne  ])(inri;iil  pas  mander  en  par- 
liciiliei-  avec  M.  le  due  de  Modcne.  Oii(ii(|iic  rar^iiniciil  lût  sans  i-épli(|nc, 
I  aiiiliissadeiir  ni'  s  \   reiidil   pniiil  :   mais  iiinis  ii  cnnies  pas  occasinn  de 
|-enoii\(dci-|adis|tii4e.  M.  le  due  de.Miiileiien  (laiil  poiiilvenii  dîneieiic/liii. 
Dès  lois  il  ne  cessa  de  me  ddiincr  des  (li''sai;ii''meiils,  de  me  lairc  des 
passe-dfdils  ,  s'cHoreanl   de   m  ùlcr  les   petites  pn'Tonatives  atlacliccs   à 
nmii  posic.  pour-  les  linnsmctlic  à  son  clicr  \  ilali  ;  cl  jo  suis  snr  (|ue  s"il 
en!  ose  l'envovi-r  an  sénat  à  ma  place,  il  1  aurait  lait.  Il  em|)loYiiil  ordi- 
nairement 1  alilu'  de  iJinis  pour  (''crire  dans  son  cahiiict  ses  lettres  -parti- 
culitTCS  :  il  si>  ser\it  de  lui  pour  cerire  a  M.  de  Maiircpas  nue  relation  de 
l'affaii'c  dii  capitaine  Olivel,  dans  la(|iicl|e.  loin  de  lui  tiiire  aucune  nion- 
lion  de  moi   (pii  seul   nrcii   clais  mêle,    il  niôlait    même    l'iionnenr  du 
\eilial.  dont   il    lui   en\o\ait   un   doiihle,  |)oiir   l'atlriliner  à  l'ati/cl,  qui 
n  avait   pas  dit    un  seul  mot.  Il  \onlait   me  morlilicr  et  eMin|ilaire  il  son 
lavori,  mais  non  pas  se  dclaire  de  moi.  Il  sentait  (|n'il   ne  lui  serait  jilns 
aussi  aisi' (le  me  trouver  un  successeur  (jnà  M.   icdiau,  (|ui   lavait  déjà 
lait  connaître.  Il  lui  fallait  al)S(dninent  un  secrétaire  qui  sût  l'italien,  à 
cause  des  rc|)onsos  du  sénat  ;  ipii  lit  toutes  ses  di''|)èclics,  loiiles  ses  alTai- 
res  sans  (|u"il  se  mclàl  de  rien  ;  <|iii  joijiiiît  au  unM'ile  de  hieu  ser\ii-  la 
bassesse,  d'être  le  complaisant  de  messieurs  ses  l'a(|uins  de  <;enlilslioiii- 
mes.  Il  \oiilail  donc  me  garder  cl  me  mater  en  me  lenant  loin  de  mon 
pays  cl  du  sien,  sans  arfrenl  pour  y  retourner;  et  il  aurait  réussi   peut- 
êlrc,  s'il  s'y  fût  pris  modérément.  Mais  Yilali,  qui  avait  d'autres  vues  ol 
(|ui  voulait  me  lorcer  de  prendre  mon  parti,  eu  vint  à  hoiit.  Dès  que  je 
\is  ipie    je  perdais  tontes  mes  peines,  rpie  l'amliassadeiii   me  faisait  des 
crimes  de  mes  services  au  lieu  de  nren  savoir  <iré,  (|iie  je  n'avais  plus  à 
espérer   chez  lui  que  (lésaj;réments  au  dedans,  injustice  au  dehors,  cl 
que,  dans  II'  décri  {général  on  il  s'élail  mis,  ses  mauvais  olïices  |)ouvaicnl 
me  nuire  sans  ipie   les  lions  pussent  me  sei\ir.  je  pris  mon  parti  cl  lui 
demandai    mou  coii^c,  lui  laissant  le  lemps  de  se  ])onrvoir  d'un  secré- 
taire. Sans  médire  ni  oui  ni  imn,  il  alla  toujours  son  train,  \oyanl  que 
rien  n'allait  mieux  l't  ipiil  ne  se  nu'ttail  eu  devoir  de  clierchor  personne, 
j'écrivis  à  son  frère,  et,  lui  détaillant  mes  motifs,  je  le  priai  d'ohienii- 
mon  congé  de  Son  Mxcidlence.  ajoutant  ipie  de  manière  ou  d'antie  il  m'é- 
tail  impossililc  de  icster.  .l'attendis  lonj^tcmps,  et  n'eus  point  de  réponse. 
Je  commençais  d'être  fort  embarrasse;  mais  l'ambassadeur  recul  enfin 
une  lettre  de  son  frère.  Il  fallait  qu'elle  fut  vive,  car,  quoiqu'il  fût  sujet 
à  des  emportements  trè'S-féroccs.  je  ne  lui  en  vis  jamais  un  ]iareil.  Après 
des  torrents  d'injures  nbominables,  ne  sacliant  plus  que  dire,  il  m'ac- 
cusa d'avoir  vendu   ses  i  bifl'rcs.  Je  me  mis  ii  [ire.  cl  lui  demandai  d'un 


f\  It  I  I  I      II       I   l\  lil      Vil 


iiw 


Inii    lll<ic|lli'lll     -il    iri>\;i||    i|||'||    s    eut    il.ill>    lolll    Niiil-i'    lui   IkiMiuii-  :i>si'/ 

-ol  |Miiii  III  ilciiitirr  lin  i-ni.  (Icllc  ic|»oiisi'  Ir  lil  i  rmiiri  df  i.ii^i'.  Il  lil 
iiiiiic  (r,'i|)|)i-l(>r  SCS  m'iis  |i(iiii- iiic  l'aiii',  ilil-il.  jilii  |).ii  l.i  Iriiclic.  .Iiis- 
i|iir-l:i  j';i\ais  rie  lorl  lraiii|iMlli'  ;  mais  a  n  Ile  iiiiiian-,  la  imIiit  ri  l'iii- 
<li;;iiatii)n  iiU'  li'aiis|i>ii'li'i  riil  a  iiinii  luiii'.  .li-  iii'i'laiirai  vers  la  iiiiiic,  ri 
a|>ivs  a\iiii'  lii'i'  II'  liiiiiliiii  i|iii  l.i  liiiiiail  l'ii  ili-daiis  :  Non  pas,  tiKiiisii'iir 
le  roiiilr,  lui  dis-ji"  i-ii  ii-M'iiaiil  a  lui  il  un  |ias  (;ravi',  vns  };<'iis  ne  sr  nn"'lf- 
iiinl  pas  (If  (l'Ile  aHaii'i-;  liinni'/  Imii  iinilli'  sr  passi-  nilii'  ihmis.  Mon 
actiiin,  inoii  air  li'  laliiiiTciil  a  I  inslani   nii'ini'  ;  la  snrpiisi'  «l  l'iirnti  '^r 


iiiarqucnnl  dans  son  niainlii'ii.  Uiiaiid  jo  lo  vis  revenu  de  sa  l'nrie.  je  lui 
lis  mes  adieux  en  peu  de  mois  ;  puis,  sans  alleiidre  sa  réponse,  j'allai 
roiiMii-  la  pmie.  je  sortis,  el  passai  poséinenl  dans  ranlii'iiami)i'e  au  mi- 
lieu de  ses  ^cns,  (|ui  se  icvèreni  à  l'ordinaire,  el  qui,  jo  crois,  in  auraient 
plutôt  prèle  inain-fnrle  contre  lui,  ([u'h  lui  contre  moi.  Sans  remonter 
chez  moi,  je  deseendis  l'escalier  tout  de  suite,  et  sortis  sur-le-champ  du 
palais  pour  n  \  plus  rentrer. 

J'allai  droit  chez  M.  le  Blond  lui  conter  ravcnlurc.  Il  en  fut  peu  sur- 
pris ;  il  connaissait  riiomme.  Il  un;  reliiit  à  dîner.  Ce  dîner,  (|uoi(|iie 
impromptu,  fut  lirillanl;  tous  les  l'rauçais  de  considr-ralion  qui  élaienl 
à  Venise  s'v  liiiM\rt'in(  ;  I  ainii.issadeiir  n  eiil  pas  nii  ili.il.  I.e  consul 
conta  mon  casa  la  compaj^nie.  Ace  récit  il  n'\  eut  (in'nniri,  (pii  m'  fut 
pas  en  laveur  de  Son  Kxccllence.  V.Wc  n'a\ail  point  ri'i;li'  mou  comple.  ne 


'Jii'2  I.KS   COM'KSSIONS. 

iii"a\;iil  |>:is  iliiiiiii'  un  son;  cl,  irdiiil  |Miiir  Idiid-  rossonrco  ;i  (|ii('l(|ii('s 
Idiiis  (|iir  I  II  MU  s  sur  miii,  jCliiis  dans  1  ciiiliarras  |Miiir  nu  in  rclonr.  Idiilos 
les  Imiirscs  nir  lurent  «Mncilcs.  Je  pris  nnc  vingtaine  de  se(|niiis  dans 
cidle  de  M.  le  Ifinnd.  auUuil  dans  cellede  M.deSainl  ('.\i',  avec  le(|n('l, après 
Ini,  I  a\ais  le  pins  de  liaison,  .le  remerciai  Ions  les  anires  ,  el  en  alien— 
dani  nmn  deparl  ,  jallai  hi^ei'  cIm'/.  le  cliancidier  du  consnlal  .  punr 
luen  priMiM'i-  an  puldic  (|ne  la  nali(Ui  n  elail  pas  cduipl  ice  des  injusiices 
de  I  anihassadenr.  (,elni-ci.  rnri(Mi\  (!(>  me  voir  IV'le  dans  mini  inlorlnne 
el  Ini  délaissé,  Imil  aniliassadenr  (inil  elail,  perdil  leiila  lail  la  liMe,  el 
se  comporta  cdinine  un  Inrcené.  Il  s  oublia  jiisqu  à  pi'éscnter  un  nu'- 
imiire  au  sénat  pimr  me  faire  arrêter.  Sur  l'avis  (jiic  m'en  donna  l'abbé 
de  Uinis,  je  res(dus  de  l'ester  encoi'e  quinze  jours,  au  lien  de  partir  le 
surlendemain  coinine  j'axais  c(un|)te.  On  avait  vu  e|  approuve'  ma  cnn- 
(liiile  ;  j'étais  nni\ersellenient  estimé.  La  sei;;neurie  ne  daigna  pas  nu'-me 
réjxindi'e  à  l'extrava^anl  mémoire  de  l'ambassadeur,  el  nu-  (It  dire  par 
le  consul  que  je  pouvais  rester  à  Venise  aussi  longtemps  qu'il  me  plai- 
rait, sans  m  iru|ui(''ler  des  (li'inarcbes  d'un  l'on,  .le  continuai  de  voir  nu's 
amis  :  j'allai  prendre  couijé  de  M.  l'ambassadeur  d'Kspa^iie,  qui  mi'  recul 
(rès-bii'ii ,  el  du  comle  de  rinocbietli,  ministre  de  Na|)les  ,  (jne  je  ne 
lriiu\ai  pas,  mais  à  (|ni  j'éci'ivis,  el  (|ui  me  réi)ondit  la  lettre  du  nioiule 
la  plus  obligeante.  .!(>  |)artis  enliu,  ne  laissant,  malgré  mes  en:Iiarias, 
d  autres  dettes  ([ue  les  ein|)ruuts  dont  je  \  iens  de  pailer,  et  une  eiii([uan- 
laine  d'c'cus  chez  nu  marchand  iKunmé  Morandi,  (|ue  (iarrio  se  chargea 
de  payer  el  (|n(>  je  ne  lui  ai  jamais  rendus  ,  (|uoi([ue  nous  nous  soyons 
souvent  revus  depuis  ce  temps-là  :  mais  quant  aux  deux  emprunts  dont 
j'ai  parh',  je  les  remboursai  Irès-exactemeul  sitôt  que  la  chose  me  fut 
possible. 

Ne  (|nillons  pas  Nenisi"  sans  dire  un  mol  des  célèbres  amusements  de 
celle  ville,  on  du  moins  de  la  Irès-jH'lite  part  qiu^  j'y  pris  durant  mon 
séjour.  On  a  vu  dans  le  cours  de  mn  jeunesse  combien  peu  j'ai  couru  les 
|)laisirs  de  cet  âge.  ou  du  nmins  ceux  qu'on  nomme  ainsi,  .le  ne  chan- 
geai pas  de  giMil  a  \  euise  ;  mais  mes  occupations,  (jui  d'ailleurs  m  eu 
anr.iient  em|iéche,  r<'udireut  plus  piipiantes  les  récr(''ations  simples  que 
je  me  permell.iis.  I,;i  jiremiere  et  la  plus  douce  était  la  société  des  gens 
(le  mérite.  MM.  le  lllond.  de  Saint-Cvr,  Carrio,  Alluna,  et  un  gtmlil- 
hiiuime  lorlan  dont  j'ai  grand  regret  d'avoir  oublié  le  nom,  el  dont  je  ne; 
me  i',i|)pell(ï  point  sans  émotion  l'aimable  souv(Miir  :  c'était,  de  Ions  les 
hommes  (|ue  j'ai  connus  dans  ma  vi(!,  celui  dont  le  coMir  ressemblait  le 
plus  an  mien.  Nous  étions  lies  Jinssi  avec  deux  ou  trois  Anglais  pleins 
d Csprit  el  de  connaissances,  |)assionnés  de  l.i  niusi(|iu'  ainsi  que  nous. 
Tous  ces  ujcssienrs  avaient  leurs  lemmes,  on  leurs  amies,  (ui  leurs  mai- 
Ircsscs,  ces  dernières  |)res(|ne  toutes  (illes  à  lalents,  chez  les(|nelles  ou 
Taisait  de  la  musique  on    ties  bals.  On  \  jouait  .iiissi,    mais  Ires-peu;  les 


i'\u  1 1 1.  Il    ii\  m   \  Il  ii;r, 

t^inils  \ils,  lf!>  liiltiils,  les  s|H'ila«li'>i  iiiiiis  niulairnl  «cl  aiiiiisi'iiiriil  m- 
sipitlf.  Il'  jt'ii  n'osl  (|iii'  1,1  rcssdiiiTc  des  ^i-iis  l'iiniivt'-s.  J'a\ais  a|i|ii>ili' 
(le  Paris  le  inV-jn^é  i|ii'iiii  a  iIiiin  h-  |ia\.s-là  riinlrc  la  iiiiisiqiir  ilaliciiiic  : 
mais  j'aNais  aussi  iim;ii  (!«•  la  iialim-  irlli-  sriisiliilili'  de  latl  ronlir  la- 
i|iiilli'  lis  |injiij;t's  ne  lifiiiH'iil  |ias.  ,1'ciis  liiciilol  |)iiiir  icllc  iiiii>ii|iii-  la 
[lassioii  i|u Vile  ins|>in'a  (ciiv  <|iii  muiI  lails  pdiir  ni  jii},'iT.  Iji  laiiiilaiil 
ji's  Itaivanillcs,  ji-  lrmi\nis  <|iif  jf  n'avais  pas  ouïcliuiilcr  jiiS{|iialiM>  ;  il 
liitiilôl  ji-  infii^'iiiiai  tcllriiifiil  i\v  r()|ii  ra,  i|uV'iiriuvi"  ili-  [)aliillir,  inaii- 
'^l'f  l'I  joiiiT  ilaiis  li's  liiurs,  (|iiaiiil  je  n'amais  mmiIii  i|iri''i-iiiiliT,  jr  iiir 
tléroliais  sinixciil  a  la  ri>iii|ia^'iiii-  |iiiiii'  aller  iriiii  aiiln-  riMi-,  La,  Iniil  si-iil. 
riiirrmi'  clans  ma  Io^t,  jf  me  livrais,  nialj;rf  la  linij^iniir  iln  s|m  riailr, 
an  iilaisird  rn  jniiirà  nnni  aise  jiisi|ira  la  lin.  Iii  junr.  an  llnàlrriliSainl- 
Clirysoslonii',  ji'  nirnilorinis.  il  Itirn  pins  pnirniiilt'nn-nl  (|iic  je  n'aii 
rais  l'ail  dans  nion  Ml.  I.rs  airs  lirn\anl>  cl  linlianl>  nr  me  i  cv.illn  cni 
pi)inl;  mais  i|ni  punriail  i-\pi  iini-r  la  si'iisalion  di'lit  iiiisr  i|n('  me  lirriil 
la  diiiu'i'  liarimmiL'  et  li's  rlianis  an^i-lii|ni's  de  ri  lui  ijni  me  ri'\rilla  I 
Oiiel  réveil,  quels  ravissemenis,  i|nelle  extase,  (|nand  j'mnris  an  même 
instant  les  oi'eilles  et  les  \en\!  Ma  première  idée  lut  de  me  einire  en  pa- 
radis, (ie  imn'ceaii  ravissant,  ipie  je  me  rappelle  eneure  et  ipie  je  n  on- 
blierai  de  ma  vie,  eummeneait  ainsi  : 

Cuiiscrtaiiii  lu  liclhi 
Clio  si  iirai'i'cnilr  il  lor. 

Je  vilidns  avoir  ce  miMTean  :  je  l'eus,  et  je  l'ai  gardé  loiiuleiii|i>  ,  mais 
il  n'était  pas  sur  mon  j)apier  comme  dans  ma  mémoire,  (iélail  inen  la 
même  note,  mais  ee  n'était  pas  la  même  chose.  Jamais  cet  air  di\iii  ne 
|)ent  être  exécuté  que  dans  ma  tète,  comme  il  le  fut  en  cllet  le  jour  ijuil 
uie  réveilla. 

l  ne  innsi(|in,'  à  mon  j;ri'  liien  supéi'ieni'e  a  celle  des  opéras,  et  qui  n'a 
pas  sa  semldahle  en  Italie,  ni  d;ins  le  reste  du  monde,  est  celle  des  scuule. 
Les  5(i(o/esont  des  maisons  de  cliarité  établies  pour  donner  l'éducation  a 
des  jeunes  lilles  sans  Lien,  et  que  la  république  dote  ensuite  soit  pour  le 
mariajiCjSoit  |u>urlecloitit'.  l'armi  les  talents  qu'on  cultive  ilans  ces  jeunes 
lilles,  la  musique  est  au  premier  rang.  Tons  les  dimanches,  a  réj;lise  de 
chacune  de  ces  (piatre  snio/c.  on  a  durant  les  vêpres  des  motels  à  ■;ranil 
(  liiiiii  et  en  j^rand  «m  lustre,  composés  et  dirigés  par  les  pins  grands 
maîtres  de  l'Italie,  exécutés  dans  des  trihnuesgrillées,  nniquemeul  pardes 
lilles  dont  la  plus  vieillen'a  pas  vingt  ans.  Je  n'ai  l'idée  de  rien  d'aussi 
volu|ituenx,  d'aussi  touchant  que  cette  mnsicjue  :  les  richesses  de  l'art, 
le  goùl  exquis  des  chants,  la  beauté  des  voix,  la  justesse  de  rexécnlion, 
tout  dans  ces  délicieux  concerts  concourt  à  produire  une  im|)ressiou  qui 
n  est  assurément  |)as  dn  bon  costume,  mais  doul  je  doute  qii  ancnu  cu'iii' 


-H\i  l.i;s   C.OM'KSSIONS. 

il  liniiiiiii'  snil  a  I  aliii.  .laiiiais  (laiiio  ni  iiidi  tic  maiK|uiiiMS  ces  \(''|)r('s 
aux  Mfiulinnili ,  cl  ihmis  n'clions  |ias  les  seuls.  I. 'église  élail  loujoiiis 
|il('iiii'  (laiiialciirs;  les  acteurs  iiiciiie  de  l'Opéra  venaieiil  se  lortncr  an 
\  rai  lidùt  (In  clianl  sur  ces  excellents  nuxleles.  Ce  (jni  me  désolait  étaitces 
Miandiles  |;rilles  (|ni  ne  laissaient  passer  (jue  des  sons,  et  me  cacliaiciil 
losanges  de  beauté  dont  ils  étaient  dignes,  ,1e  ne  parlais  dautri;  chose. 
lii  jour  (|ne  j'en  parlais  chez  M.  h;  iilond  :  Si  vous  êtes  si  curieux  ,  me 
dit-il,  de  voir  ces  petites  lilh-s,  il  est  aisé  de  vous  contenter,  .li;  suis  un 
des  administrateurs  de  la  maison  ;  je  veux  vous  v  donner  a  goûter  avec 
elles., le  ne  le  laissai  pas  en  repos  (pril  ne  ni'eùl  tenu  parole.  Imi  entrant 
dans  le  salon  qui  rcnlermait  ces  beautés  si  convoitées,  je  sentis  un  l'ré- 
missement  d  amour  (|ue  j(!  n'avais  jamais  éprouvé.  M.  le  Iilond  me  i>ré- 
senl.i  I  Une  a|ires  lautre  ces  chanteuses  célèbres  dont  la  \oix  et  le  nom 
étaient  tout  ce  cpii  m'i-tait  connu.  Venez,  Sophie...  lille  clail  horrible. 
Venez,  C.attiiia...  KUe  était  borgne,  \enez,  Hettina...  I.a  |)etite  véroli' 
l'avait  (létigurée.  I'res(|ue  pas  une  n'était  sans  (juehjue  notable  défaut. 
I.e  bourreau  riait  de  ma  crindle  surprise.  J)(!ux  <iu  ticiis  cependant  nn- 
pai'ureiit  passables  ;  elles  ne  cbantaient  (pu!  dans  les  clueur's.  J'étais  dé- 
solé. Durant  le  goûter  on  les  agaça,  elles  s'égayèrent,  ba  laideur  n'ex- 
clut pas  les  grâces;  je  lem  en  tiouvai.  Je  me  disais  :  on  ne  chante  pas 
ainsi  sans  àme  ;  elles  en  ont.  Kniin  ma  i'açon  de  les  voir  changea  si  bien, 
(im'  je  sortis  pres(|ue  amoureux  de  tontes  ces  laiderons.  J'osais  à  ])cine 
ri'touirier  à  leurs  vêpres.  J'eus  de  (juoi  me  rassurer.  Je  continuai  de 
liiiu\er  leurs  (h.nits  délicieux,  et  leurs  \oix  rardai<'nt  si  bien  leurs  visa- 
ges, qu(!  tant  ([u'cdles  chantaient  je  m'obstinais,  eu  dépit  de  mes  yeux, 
à  les  Irouvei'  belles. 

I,a  miisi(]ue  en  Italie  coûte  si  |)eu  déduise,  (|ne  ce  n'est  pas  la  |)eiue  de 
s'en  iaiic  l.nile  (juaml  on  .1  du  uoûl  pour  elle.  Je  louai  un  clavecin,  et 
pour  un  ptdit  écn  j'avais  chez  moi  quatre  ou  cinq  symphonistes,  avec 
les(|n(ds  je  m'exerçais  uiu;  fois  la  semaine  à  exécuter  les  morceaux  qui 
m'avaient  fait  b;  plus  de  plaisir  à  l'Opéra.  J'y  (is  essayer  aussi  quelques 
svmphonies  de  mes  Muses  galanles.  Soit  qu'elles  ])lussent  ou  qu'on  me 
voulût  caj(der,  h;  maître  (l(>s  ballets  de  Saint-Jean  Cdirvsostome  m'en  fit 
demandei'  deux  (pie  j  eus  le  plaisir  d'entendri!  exécuter  par  cet  admirable 
orchestre,  et  (pii  furent  dansées  par  nue  petite  ISettina,  jolie  et  surtout 
aimable  lille,  eiilrelenuc  par  un  llspaguol  de  nos  amis  a])pelé  Fagoaga, 
et  chez  la(|uelle  nous  .dlions  passer  la  soirée  assez  souvent. 

Mais,  à  jiropos  de  tilles,  ce  n'est  j)as  dans  une  ville  comme  Venise 
(pi'on  s'en  alislienl  :  n'avez-vous  l'ien,  pourrail-on  me  dire,  à  confesser 
sur  cet  article?  Oui,  j'ai  ([uebiue  chose  a  dire  en  elTet  ,  et  je  vais 
proc<';der  ii  cette  confession  a\ec  la  même  naïveté  (|iie  j'ai  mise  a  tontes 
les  autres. 

J  ai  tnii|iiiiis  eu  du  dei;niil   pimr  |e^  lil|e>  puliiiiph>.   el    je   u'avais  pas 


l'Mt  I  II     II      I  l\  Itl      \  Il  -iVA 

a\i'iii<i-  aiiln-  cIkisc  à  ma  |Hirli'-i>,  l'i'iiliri'  ili'  la  |ilii|iai'l  des  iiiaisiiiis  ilii 
jtavs  in'claiil  iiilcrililc  a  raii^r  ili'  nia  placi'.  I.rs  lilli'-'  ilc  M.  le  lllnriil 
claiciil  trcs-aiinaltlcs,  mais  d'iiii  ilillicilc  alxiiil  ;  ri  je  rmisidcrais  liii|i  Ir 
|it'rt'  l'I  la  iiicrr  piiiir  penser  même  a  les  eiinvoiter. 

J'aurais  eu  plus  de  ^'oùt  poni'  nue  jeune  personne  appeii'-e  niadinini- 
selle  lie  C.alaneii,  lille  de  l'a^rnl  iln  i'i>i  de  l'rMs>e;  mais  (liiri'in  elail 
ani)iureu\  d'elle,  il  a  même  e(e  ipn^liun  de  maria;^i'.  il  elail  à  son  aise, 
et  je  n'avais  lien  ;  il  a\ail  eeni  Imiis  d'appninlemenls,  je  n'a\ais  i|ne 
eenl  pistoles  ;  el  (inire  i|ne  je  m-  Miiilais  pas  aller  sur  les  brisées  d'un 
ami,  |e  savais  (jiie  pai'liml  ,  et  surtout  a  \eiiise.  a\ee  nue  liuiiise  aussi 
mal  iianiii*.  on  ne  doit  passe  mèlerde  faire  le  calant.. le  n  avais  paspei'dn 
la  luneste  liahitiide  de  donner  le  clian};!' à  mes  hesoins  ;  el,  trop  oeeiipe 
pour  sentir  vivement  eeiiv  (|iie  le  (limai  donne,  je  vécus  |)rès  d'un  an 
dans  cette  ville  aussi  sa^e  (pu-  j'avais  fait  à  l'aiis,  et  j'en  suis  reparti 
au  l)Out  de  di\-liuit  mois  sans  avoir  approeiii'  du  sexe  i|ni'  deiiv  seules 
fois,  par  les  singulières  occasions  ipie  je  vais  dire. 

l.a  premii'ic  iiir  lui  procurée  par  riionnèle  fieutilliniiiiih  Nilili.  (|iie|- 
nue  temps  après  I  excuse  (pie  je  i^ddij^cai  de  inr  ilrinainlcr  il.iii'-  lniiles 
les  formes.  On  parlait  à  taide  des  amusements  de  \eiiise.  (les  mes^ienis 
me  reprocliaienl  mon  indillérem-e  pour  le  plus  pi(|iianl  de  tmis,  vantant 
lagcnlillesse  dcscoiirlisanes  vénitiennes,  et  disant  (iii'il  n  v  (  ii  avait  point 
au  monde  qui  les  valussent.  !)oinini(|ue  dit  (juil  lallait  «jue  je  lisse  con- 
naissance avec  la  |)lus  aimable  de  toutes;  (pi'il  voulait  m'y  mener,  et 
(|ue  j'en  serais  C(uitent.  .le  me  mis  à  rire  de  cette  (dïre  ohli^canle,  et  le 
comte  l'eati,  iKHiilne  ilij  a  vieux  el  vciieialdi'.  dit,  avi(  pins  de  Irancliise 
que  je  n'eu  aurais  atlemln  d'un  italien,  (|u'il  me  erovait  trop  saj^e  pom- 
me laisser  mener  clie/.  des  tilles  ]iar  mon  ennemi.  Je  n'en  avais  en  eilet 
ni  rinlentiou  ni  la  tentation  ;  el  malj^ié  cela,  |)ar  une  de  ces  inc(mse- 
quences  que  j'ai  peine  à  comprendre  moi-même,  je  linis  par  me  laisser 
entraîner  contre  mon  {^oùt,  mon  ciriir,  ma  raison,  ma  vidonté  nn-me, 
uniquement  |)ar  l'aibiessc,  par  bonté  de  marquer  de  la  défiance,  et, 
comme  ou  dit  dans  ce  pavs-là,  pniioit  parer  Irnppo  rnfilioiic  La  jMflnniiii 
(liez  (|iii  nous  allâmes  était  d'nii(>  assez  jolie  (ij^nre,  1m  lie  même,  mais 
non  pas  d'une  beauté  (pii  me  plût.  l>omiiii(pie  me  laissa  clie/.  (die.  Je  lis 
venir  des  sorbctii,  je  la  lis  cbantei',  et  au  ImmiI  d'une  demi-lieure  je  vou- 
lus m'en  alUu-,  en  laissant  sur  la  table  un  ducal;  mais  elle  eut  le  singu- 
lier scrupule  de  nrii  v(uiloir  i)oiiil  (pi'(iie  ne  l'eût  gajjné,  et  moi  la  sin- 
gulière bêtise  de  lever  son  scrupule.  Je  m'en  revins  au  palais,  si  per- 
suadé (jue  j'étais  poivré,  c[ne  la  première  cliose  «jue  je  lis  en  arrivant  lut 
d'envoyer  cbercber  le  cbirurgicn  p<nir  lui  demander  des  lisanes.  Hien  ne 
peut  égaler  le  malaise  d'esprit  que  je  soulïris  diiiint  trois  semaines,  sans 
([u'ancnne  ineiunmodilé  réelle,  aucun  sij,'ne  apparent  le  jiistiliat.  Je  ne 
pouvais  concevoir  (|u  on  put  sortir  impuncmeul  des  bras  de  la  jiadoana. 

r.l 


5CG  LKS   CONFESSIONS. 

I.i'  illinniAicii  liii-iiiriiic  cul  Imilc  la  jn'iiic  iina^inal)l(!  à  me  rassiircf.  Il 
n'en  pul  \enir  à  l>oul  ijii'i.Mi  nie  pcrsiiailanl  (jnc  j'étais  coiirornu'  (ruiic 
façon  parliciilicrc  à  ne  ponvoir  pas  aisément  être  inl'ccté;  et  qnoiqne  je 
nie  sois  moins  exposé  peut-être  qu'aucun  autre  homme  à  cette  expé- 
rience, ma  santé,  de  ce  coté,  n'ayant  jamais  reçu  d'aileiiite.  m'est  une 
|)reuve  (jue  le  chirurgien  avait  raison.  Celte  opinion  cepeiulanl  ne  m'a 
jamais  renilu  téméraire;  et  si  je  liens  en  elïet  cet  avantage  de  la  nature, 
je  puis  dire  que  je  n'en  ai  pas  abusé. 

Mon  autre  aventure,  quoique  avec  une  fille  aussi,  fui  d'une  espèce  bien 
différente,  et  quant  à  son  origine  et  quant  à  ses  effets.  J'ai  dit  que  le 
(a|)itain('  Olivcl  m'avait  donné  à  dîner  sur  son  bord,  et  que  j'y  avais 
iiu'iif  le  secrétaire  d'Espagne,  .le  m'attendais  au  salut  du  canon,  h'écjui- 
page  nous  reçut  en  haie,  mais  il  n'y  eut  pas  une  amorce  brûlée,  ce  qui 
me  mortifia  beaucoup  à  cause  de  Carrio,  que  je  vis  en  être  un  peu  pitiué  ; 
et  il  était  vrai  que  sur  les  vaisseaux  marchands  on  accordait  le  salut  du 
canon  à  des  gens  qui  ne  nous  valaient  certainement  jias  ;  d'ailleurs,  je 
croyais  avoir  mérité  quelque  distinction  du  capitaine,  .le  ne  pus  nie  dé- 
guiser, parce  que  cela  m'est  toujours  impossible  ;  et  quoique  le  dîner 
fût  très-bon,  et  qu'Olivet  en  fit  très-bien  les  honneurs,  je  le  commençai 
de  mauvaise  humeur,  mangeant  peu,  et  parlant  encore  moins. 


'USTAChE.LOSànr 


.V  la  premii're  santi;,  du  moins,  j  attendais  une  salve  :  rien,  (larrio.  cpii 
me  lisait  dans  Tàme,  riait  de  me  voir  grogner  comme  un  eiifanl.  Au 
licrs  du  dincr,  jr  vois  approcher  une  i:;oiid()l('.  .Ma  loi,  uiniisieiir,  ine  dil 


17. 


I-All  III     II  .    I  l\  Ul     \  Il  «1.7 

If  i'a|iihiiiii',  |ii'i'nr/  ^nrdi'  a  mhis,  mhii  I  i'IIIIciim.  Ji-  lui  (li'iii.iiiili-  ce 
iju'il  MMil  (lin-  :  il  ri'|iiiiiil  ni  |ilais.'iiitaiil.  i.a  •;(iii(li)li-  alionlr,  rl  jiii 
\<iis  soi'lir  mil'  ji'iitic  |iri'SiiiiMc  i'liliiiii>>aiili',  Inrl  ('iii|iii'l|i'iii('iil  iiii-^c  rl 
l'iH'l  Icslc,  i|iii  dans  Irois  saiils  lut  dans  la  cliaiiiliic  ;  i-l  ji'  la  sis  rlaldii'  a 
lolc  (11-  Midi  a\aiil  i|iii'  j'ciissi'  a|iii(ii  iiu'oii  ^  axail  mis  un  niiMcrl.  lillf 
fiait  aussi  iliai-inaiitc  que  \i\r,  uni'  liinnilh-  ilo  xiii^l  ans  au  |iiiis.  Kllc 
iii>  parlait  (lu'italiiMi  ;  son  ai-coiit  seul  im'iI  siilii  |iiiiii  nie  toiirniT  la  li'tt*. 
Tout  on  inan^'canl,  tout  on  oaiisanl,  elle  nie  rr^anii'.  inc  li\c  un  iiio- 
inonl.  puis  s'iciiant,  ititiinc  \  icr;;!'  !  ali  1  iiioii  ilirr  UniiKtiid,  «pi'il  y  a 
ili-  It'iiips  que  je  m-  lai  \n  !  se  jclti'  iiiln'  nies  hras,  ctdlo  sa  lioiiclio  con- 
tre la  initMiiio,  t'I  iiio  si-riv  à  infloiiHer,  Ses  <;rniuls  m>iix  noirs  à  l'orien- 
tale laiicaifiit  dans  mon  oœiir  des  traits  de  Ifii  ;  et  (|uiiii|Ui'  la  siiiprisr 
lit  ilaliord  i|iiclipic  diversion,  la  voliiplc  me  i.M^'iia  Ins-rapidemeiil,  an 
point  (|iie,  malgré  les  spectateurs,  il  lallnl  liienliM  (|iic  eellc  hello  me 
l'onlint  elle-même;  ear  j'étais  ivre,  ou  plutôt  furieux.  Ouand  elle  me  vit 
au  point  où  elle  me  voulait,  elle  mit  |)liis  de  inodeialioii  dans  ses  eari's- 
ses,  mais  non  dans  sa  vivaeiti-  ,  el  ipiand  il  lui  plu!  de  nous  expliquer  la 
cause  vraie  ou  fausse  de  tonte  celle  prlulaiK  i',  elle  nous  dit  (|nc  je  res- 
semhlais.  à  s'y  tromper,  à  M.  de  Hn  iiioiid,  directeur  «les  dmiaiies  de 
Toscane;  (|ii'elle  avait  raffolé  de  ce  M.  de  Brémond  ;  (in'elle  en  raflolait 
eiicoro  ;  quelle  l'avait  cpiillé,  parce  qu'elle  était  une  solle;  ipi'elie  me 
prenait  à  sa  |)lace;  tiu'elle  voulait  maimer  parce  (pie  cela  lui  conve- 
nait; iiu'il  fallait,  par  la  même  raisnn.  (pie  je  l'aimasse  tant  (|ue  cela  lui 
coiiviendrail  ;  et  tjue,  quand  elle  me  piaillerait  là.  je  |)rendrais  patience 
comme  avait  fait  son  cher  Hrémond.  Ce  (|ni  lu!  dit  fut  fait.  Klle  |)ril  pos- 
session de  moi  comme  d'un  liiHiiiiic  a  elle,  me  diiiiiiail  à  fjarder  ses 
gants,  son  éventail,  son  viinla,  sa  coiffe;  m'ordonnait  d'aller  ici  ou  là. 
de  faire  ceci  ou  cela,  el  j'idiéissais.  Klle  me  dit  daller  renvoyer  sa  gon- 
dole, parce  qu'elle  voulait  se  servir  de  la  mienne,  el  j'y  fus;  elle  me 
dit  de  m'ôter  de  ma  place,  el  de  pricrC.arrio  de  s'y  mctlre,  parce  qu'elle 
avait  à  lui  parler,  el  je  le  lis.  Ils  caiisi-rent  tn-s-longtemps  ensemhie  et 
tout  lias  ;  je  les  laissai  faire.  Klle  m'appela,  je  revins.  Kcoute,  Zanello,  me 
dit-elle,  je  ne  veux  point  être  aimée  à  la  française,  et  même  il  n'y  ferait 
pas  bon  :  au  premier  moment  d'ennui,  va-l'eii.  Mais  ne  reste  pas  à  demi, 
je  l'en  avertis.  Ntnis  allàiiK^s  apn's  le  dîner  voir  la  verrerie  à  Miirano. 
IJIe  acheta  lteaucoii|)  de  petites  lirelo(|iies,  qu'elle  nous  laissa  paver 
sans  façon  ;  mais  elle  donna  partout  des  tringueltes  beaucoup  plus  forts 
que  tout  ce  que  nous  avions  dépensé.  Par  l'indifférence  avec  laquelle 
elle  jetait  son  argent  et  nous  laissait  jeter  le  notre,  on  vovait  qu'il  n'é- 
tait d"aucuii  jirix  pour  elle.  Ouand  elle  se  faisail  paver,  je  crois  ipie  c'é- 
tait par  vanité  jilus  cpie  par  avarice  :  elle  s'applaudissait  du  prix  ipidii 
meltail  à  ses  faveurs. 

I.e  soir,   nous  la  ramenâmes   chez  el|.-.    Idiil  en   eaiisanl.  je  vis  deux 


2{iS 


l.KS   CONFESSIONS. 


|)islolels  sur  sa  iDilcIlc  Ali  !  ali  !  dis-jc  en  en  iiiciiaiil  im,  \(iui  nue  boilc 
à  iiiiiiiclics  ili- iii>n\('lli'  lal)ri(|ii(' ;  |)(imiait-()ii  savoir  (|iicl  en  nsl  l'usago? 
Je  \iiiis  connais  danlrt's  armes  (jui  l'oiil  Ion  inicMix  (|nc  celles-là.  Après 
(|nel([nes  |)iaisaiileries  sur  le  même  Ion,  elle  nous  dit,  avec  une  naïve 
liertéqui  la  rendait  encore  plus  charmante  :  Quand  j'ai  des  bontés  pour 
lies  gens  que  je  n'aime  jjoinl,  je  leur  lais  payer  l'ennui  qu'ils  me  don- 
nent; ri(>n  n'est  ])lns  juste  :  mais  en  endniant  leurs  caresses,  je  ne  veux 
|ias  endurer  leurs  insultes,  et  je  ne  manquerai  pas  le  premier  qui  me 
manquera. 

Kn  la  quittant  j'avais  pris  son  heure  pour  le  lendemain,  ,1c  ne  la  lis 
pas  attendre,  ,1e  la  trouvai  iii  veslilo  di  confidenza  :  dans  un  désliahille 
plus  que  galant,  (ju'ou  ne  connaît  que  dans  les  pays  méridionaux,  el 
que  je  ne  m'aniuscrai  pas  à  décrire,  quoique  je  me  le  rappelle  trop  bien, 
.le  dirai  seulement  (jue  ses  manchettes  et  son  tour  de  gorge  étaient  bor- 
dés iliin  lit  de  soie  garni  de  pom|)ons  couleur  de  rose.  Cela  me  jtarul 


/     iWil'L'?,       — 


.inimer  une  fort  belle  peau.  Je  vis  ensuite  que  c'était  la  nuule  à  Venise;  et 
rellet  CM  est  si  charmant,  ([ue  je  suis  surpris  (|ne  celte  mode  nait  jamais 
passé  on  France,  ,1e  n'avais  |)oint  d'idée  des  voluptés  qui  m'attendaient, 
.l'ai  p.irle  (le  madame  de  l.aruage,  dans  les  liansporls  (|ue  sou  souvenir 
nuj  rend  (|uel(|nel(iis  encore  ;  mais  ([u'elle  était  \ieille,  et  laide,  el  froide 
anpii's  (le  ma  Zuliella  !  Ne  lâche/  ])as  dimaginer  les  chaiines  el  les  grâces 
lie  celte   iille  iiiclian Icrcssc,  Aous    rcsterie/.    trop  loin  de   la  vérité;    les 


l'Mi  I  II    II,  I  i\  m.  \  II.  «r; I 

jcilllrs  viiTj^cs  lies  cldidc'S  Miiil  iiiiiiii-  llMÎflli'S,  les  IhmiiIo  du  mi.iiI 
S()iit  iiKiiiis  \iv(>s,  les  lioiiris  du  |>.ii'ailis  smil  iiiiiiii>  |iii|iiaiil(-s.  .I.iinuis  si 
iloiice  joiiissaiicf  ne  s'ollVil  an  id-iir  i-l  aux  suiis  d  un  mm  Ici.  Ali!  dn 
niiiins.  si  je  l'avais  sn  ^iinli-r  |dcini>  cl  cnlicrc  un  seul  nionicnl  !...  Je  la 
••onlai,  mais  sans  cliarmc  ;  j'en  l'-munssai  lonlrs  h's  didiccs;  je  1rs  liiai 
romnii'  a  idaisir.  Non.  la  nalinc  ne  m'a  |i(iiiil  lail  |miiii  jniiir.  I.lli'  a  mis 
dans  ma  niativaisc  Icli;  le  [Miisun  de  ci-  linnln'iii'  inillaldi'.  dmil  clic  a 
mis  ra|>|)('lil  dans  mon  ((iMir. 

S'il  csl  niif  circonslani-i'  de  ma  vie  (|ni  |i<'i^nc  liicn  ni<in  n.iliin  I. 
c'csl  cfllc  (|Ui'  je  Nais  raiiiiitcT.  I.a  IdiTC  avec  la(|ii(dlc  je  iiif  ra|)|ii'l|c  en 
ce  innmeiil  rolijcl  ilf  mon  livre  me  fera  nié|>riser  ici  la  lanssc  bien- 
séance (|ni  m'ein|)ècln'rail  de  le  rcmplii'.  <Jiii  i|ne  vous  soyez,  qui  voule/. 
coniiailre  tin  homme,  osez  lire  les  dciiv  cni  Irois  pa^es  snivaiiles  :  vous 
allez  coiiiiailrc  a   iili'iii  .lcaii-.lai(|nes  llonsscau. 

J'entrai  dans  la  clKimluc  d'une  courlisane  cunnnc  dans  le  sancUiairc 
de  l'amour  cl  de  la  Iteaulc  ;  j Cii  <rus  voir  la  divinilc  ilans  sa  personne. 
Je  n'aurais  jamais  cm  ([in',  sans  respect  cl  sans  estime,  on  pût  rien 
sentir  de  pareil  a  ce  ([n'ciic  nie  lit  c|)ronvcr.  A  peine  eus-je  connu,  dans 
les  premii'i'cs  lamiliarilcs,  le  prix  de  ses  charmes  et  de  ses  caresses, 
(|nc.  de  peur  d'en  peidro  le  Iruit  d'avance,  je  voulus  nu'  hâter  de  le 
cueillir.  Tout  à  conj».  au  lien  des  llanimes  (|ui  me  dévoraienl,  je  sens  nu 
l'roid  mortid  couler  dans  mes  veines;  les  j.imhes  uie  llajjeolenl,  et.  |Mét 
à  me  trouvei-  mal,  je  m'assieds,  el  je  pleure  comme  nu  enlanl. 

Oui  poiiriait  de\  inei-  la  cause"  de  mes  larmes,  et  ce  (|ui  me  |tassait  par 
la  tète  eu  ce  momeiif.'  Je  nu'  disais  :  Cet  oiijrl  dont  je  dispose  est  le 
eher-d'ieu\ri'  de  la  nature  el  de  l'amour;  res|uit,  le  corps,  luul  en  est 
parlait;  elle  est  aussi  lionne  et  ^'l'iiéreuse  (|u'elle  est  aiinahle  et  hille  ; 
les  j;rands,  les  princes,  ilevraient  èlie  ses  esclaves  ;  les  sceptres  devraient 
èlre  à  ses  pieds.  Cependant  la  voilà,  misérable  coureuse,  livrée  au  pu- 
blic ;  un  capitaine  de  vaisseau  marchand  dispose  d'elle  ;  elle  vient  se  jeter 
à  ma  tète,  à  moi  (|u"elle  sait  qui  n'ai  rien,  à  moi  d(uit  le  mérite,  (ju'elle 
ne  ])eut  connaître,  est  nul  a  ses  yeux.  Il  y  a  la  qmhjue  chose  d'income- 
\alile.  Ou  mon  coui'  nu-  trompe,  fascine  mes  sens  et  me  rend  la  dtipe 
d'une  indi^'iie  salo|)e.  on  il  Tant  que  (jiul(iiu>  défaut  secret  (|ue  j'ijjnore 
détruise  leflet  de  ses  charmes,  et  la  rende  odieuse  n  ceux  qui  devraient 
SI-  la  disputer.  Je  me  mis  à  chercher  co  dél'aul  avec  une  conleiilion  d'es- 

piil  sin^ulii're,  (-1  il   ne   me  vint  pas  nu'-me  à  l'espril  i\nf  l.i  \ piil  \ 

a\oir  part.  La  fraîcheur  de  ses  chairs,  l'éclat  de  sou  cid(uis,  la  hlau- 
clieui'  d(!  ses  dents,  la  iloucenr  de  son  haleine,  I  air  (h;  propreté  répandu 
sur  toute  sa  personne,  éloij^naienl  de  moi  si  parfaitement  cette  idée, 
cpi'eu  demie  encore  sur  mou  elat  depuis  la  padoana,  je  me  faisais  plutôt 
nu  scrupule  de  n'être  pas  assez  s;vin  piuir  elle;  cl  je  suis  Ircs-peisuade 
qu'eu  cela  ma  conliance  ne  me  tiouipail  pa>. 


270  LliS  CONFESSIONS. 

(!os  ri'lU'xioiis,  si  Iticti  placées,  in'agilcrciil  an  |H)iiil  dCii  jilcurer. 
Ziilii'lla,  pour  (jui  cela  faisait  sùri'UUMil  un  spi'claclc  luul  nouveau  tians 
la  circouslauci',  lui  un  uiouicnl  iulcrdite;  mais,  ayant  lait  un  tour  ilo 
ciianihrc  et  passé  devant  son  miroir,  clic  comprit  et  mes  yeux  lui  con- 
lirnièrcnl  (|ni'  le  dégoût  n'avait  pas  de  part  à  ce  rat.  il  ne  lui  lut  pas  dil- 
ficilede  mCu  guérir  et  d'effacer  cette  pctil(;  liiuite;  mais  au  moment  ([lie 
j'étais  prêt  à  me  pâmer  sur  nue  gorge  qui  seinl)iait  pour  la  première 
fois  souffrir  la  Ixmclie  et  la  main  d'un  homme,  je  m  a[)er(;us  (jn  elle 
a\ail  un  tetoii  borgne.  Je  me  frap|)e,  j'examine,  je  crois  voir  que  ce  le- 
lon  n'est  pas  conf(M'iné  comme  l'autre.  Me  voilà  cliercbant  dans  ma  tète 
comment  ou  peut  a\(iir  un  leloii  Ijorgnc  ;  et,  persuadé  (|iin  ccsla  tenait  à 
(juelque  notable  vice  naturel,  a  force  de  tourner  et  retourner  cette  idée, 
je  vis  clair  comme  le  jour  que  dans  la  plus  cliarmante  personne  dont  je 
pusse  me  former  l'image,  je  ne  tenais  dans  mes  bras  qu'une  espèce  de 
monstre,  le  rebut  de  la  nature,  des  bommes  et  de  l'amour.  .le  poussai  la 
stupidité  jusqu'à  lui  parler  de  ci!  teton  borgne.  Elle  prit  d'abord  la  chose 
en  plaisantant,  et,  dans  son  biimeiir  lolàlre,  dit  et  fit  des  cboses  à  me  faire 
mourir  d'amour;  mais,  gardant  un  fonds  d'inquiétude  que  je  ne  pus  lui  ca- 
cher, je  la  vis  cnlin  rougir,  se  rajuster,  se  redresser,  et,  sans  dire  un  seul 
mot,  s'aller  mettre  à  sa  fenêtre.  Je  voulus  m'y  mettre  à  côté  d'elle;  elle 
s'en  ùta,  fut  s'asseoir  sur  un  lit  de  repos,  se  leva  le  moment  d'après;  el, 
se  promenant  par  la  chambre  en  s'évcntant,  me  dit  d'un  ton  froid  et 
dédaigneux  :  Zanelto,  lascia  le  donne,  e  studia  la  malemalica. 

Avant  de  la  quitter,  je  lui  demandai  pour  le  lendemain  un  autre  ren- 
dez-vous, qu'elle  remit  au  troisième  jour,  en  ajoutant,  avec  un  sourire 
ironique,  que  je  devais  avoir  besoin  de  repos.  Je  passai  ce  temps  mal  à 
mon  aise,  le  cœur  plein  de  ses  charmes  et  de  ses  grâces,  sentant  mon  ex- 
travagance, me  la  reprochant,  regrettant  les  moments  si  mal  employés, 
qu'il  n'avait  tenu  qu'à  moi  de  rendre  les  plus  doux  de  ma  vie;  atten- 
dant avec  la  plus  vive  impatience  celui  d'en  réparer  la  perte,  et  néan- 
moins iiii|niet  encore,  malgré  (jiie  j'en  eusse,  de  concilier  les  perfec- 
tions de  cette  adorable  fille  avec  l'indignité  de  son  état.  Je  courus,  je 
volai  chez  elle  à  l'heure  dite.  Je  ne  sais  si  son  tempérament  ardent  eût 
■  été  plus  content  de  cette  visite  ;  son  orgueil  l'eût  été  du  moins,  et  je  me 
faisais  d'avance  une  jouissance  délicieuse  de  lui  montrer  de  toutes 
manières  comment  je  savais  réparer  mes  torts.  Elle  m'épargna  cette 
épreuve.  Le  gondolier,  qu'en  abordant  j'envoyai  chez  elle,  me  rapporta 
(pi'elle  était  partie  la  veille  pour  Florence.  Si  je  n'avais  pas  senti  tout 
mon  amour  en  la  possédant,  je  le  sentis  bien  cruellement  en  la  perdant. 
Mou  regret  insensé  ne  m'a  point  (|uitlé.  Tout  aimable,  toute  charmante 
(lu'elle  était  à  mes  yeux,  je  pouvais  me  ciuisoler  delà  |)erdi(>  ;  mais  de 
quoi  je  n'ai  pu  nie  consoler,  je  l'avoue,  c'est  (|n ClIe  n'iiil  eiii|i(H'té  de  moi 
(|irnii  s(Hiveuir  nnquisanl. 


I-\U  III     II.    I  l\  Kl     Ml  «71 

Voilà  mes  dnix  liislniics.  I.cs  ili\-liiiil  iikms  t|ii('  j\ii  passi-s  à  Venise  ne 
111(1111  rminii  (le  |iliis  .1  dire  iin'iin  siiii|)le  |ii'(>jrl  Iniit  an  plus.  (!an  in  elail 
galiMil  :  l'iiniiNi'  île  n  aller  luiiiiiiiis  i|ni- elle/.  îles  lillcs  L-n^af^ées  à  d'an- 
Ires,  il  eut  la  laiilaisie  d'eu  a\i>ii-  une  à  sou  loin- ;  et,  couiuie  iiousétiiuis 
iusi>|iaraldes,  il  nu-  proposa  l'arrau^euieiil,  peu  ran-  à  Venise,  d'eu  a\oir 
une  à  nous  deux.  J'>  einiseulis.  il  s'a<{issail  de  la  lron\er  sùn-.  Il  elier- 
l'Iia  lant,  qu'il  déti-rra  uiu-  petite  lille  di-  ou/.e  a  dou/i-  ans,  (pu-  miu  in- 
dique uit-i'e  elu-rcliait  a  veudri-.   Nous  IViuies  la  \oir  euM'uilde.  M(  s  en- 
trailles s'(-niurent  eu    vovant   eette  (-niant  :   (-IK-  élait  Idumli-  et   donce 
i-oninu-  un  a<:;nean  ;  ou  lu-  l'aurait  Jamais  erue  Italienne.  On  \  il  p(uir  Iri-s- 
p(-u  (II-  eluise  à  Neuise  :  nous  (lonuàiU(-s  ipu-hpu-  ar^(-ul   a    la    lui'ie,  ri 
pouiMinu-s  à  l'eutretit-n  d(-  la  lille.  lille  avait  (h-  la  voix  :  |ionr  lui  |H'o- 
cnrer  un   tali-nt  de    r(-ssonrce,    nous   lui  dounànu-s    une  epinette   et  un 
niailrc  à  i  lianter.  ïont  eela  nous  coûtait  à  peine  à  cliacuu  deux  se(|uins 
par   mois,  et  nous  on  épai-j^uait  davantage  en  autres  dépenses;   mais 
f(mime  il  fallait  att(-ndre  qn'elh-  IVil  mrire,  e'(''lait  senn-r  li(-aiu-on|i  avant 
tjne  d(-  r(-eueillir.  (it-peudant,  (dntenis  d'aller  là  |)asser  les  soiri-es,  cau- 
ser et  jiuicr  Irès-innoceuiun  lit  avec  cette  enfant,  nous  nous  amusions 
plus  agréablement  peut-être  (|ue  si  nous  l'avions  possédée  :  tant  il  est 
vrai  qiK;cc  qui  nous  altaclu-  le  plus  aux  feiumes  est  moins  la  délianclu- 
(|n'un   ei-rtaiu    aj^rénient  de   vivre  auprès   d'elles!    Insi-nsihlrnient   mon 
cœur  s'attachait  a  la  p(-lile  Au/(della,  mais  d'un  attaelienniil  |ialei'iii-l. 
au(|U(-l  les  sens  avaient  si  jx-n  de  part,  qu'à  niesun-  (|ii'il  augmentait  il 
m'aurait  été  moins  possildi-  de  les  y  faire  iMitrer  ;  et  je  si-nlais  (|ue  j'au- 
rais en  horr»-nr  d  a|ipi'oelier  cette  iilK-  devenue  uuhile  comuie  d'iiii  iii- 
cosle  abominalile.  .Il-  vovaisles  si-nlinieuls  du  bon  Carrio  prendre,  a  moi 
insu,  le  menu-  tour.  Nous  nous  ménagions,  sans  y  j)enser,  des  plaisirs 
non  moins  doux,  mais  bien  différents  de  ceux  dont  nous  avions  d'abord 
eu  l'idée;  et   je  suis  certain  (|ue,  (|uel(|ne   belle  (|u'enl   pu  dev(-nir  c(-tle 
pauvre  cnlaul,  loin  d  éhe  jamais  les  corrupteurs  de  son  innocence,  nous 
en  aurions  été  les   prolecti-nrs.    Ma  catastrophe,  arrivée  jx-u  tb-   temps 
après,  ne  me  laissa  |)as  celui  d'avoir  part  à  cette  bonne  cenvre  ;  et  je  n'ai 
à  me  louer  dans  cette  affaire  que  du  i>encbanl  de  mon  co-ur.  Ueven(Mis 
a  mon  voyage. 

Mou  premier  projet  eu  soilatil  de  clii-/  M.  de  Nbuitaigu.  était  de  nu-  re- 
tir(-ra  (icnéve,  en  attendant  (|u'un  m(-illeur  smt,  i-carlant  les  obstacles, 
put  nu-  réunir  à  ma  pauvi-e  maman.  Mais  l'éclat  (piavait  fait  notre  (|ue- 
relle,  et  la  sottise  iin'i!  lil  dru  (-crin-  à  la  cour,  un-  lit  pninlre  le  parti 
d'alh-r  moi-un'ine  v  n-iidri-  c<unple  de  ma  coniluil(-.  et  lui-  plaiiidn-  de 
ct-lle  d  un  lorcene.  .le  uiar(|uai  di-Nenise  ma  n-solnliou  à  M.  du  Tlieil. 
chargé  p.ir  inh-r  nu  des  affaires  étrangères  a|)r(''s  la  mort  de  .M.  Anx-bil. 
Je  pai'tis  anssil('it  (|mi-  ma  li-lli-e  :  je  pris  ma  roule  par  Uerganu',  (ionu- 
il  rouii»  dOssola;    jr  traversai  \f    Sim|d(iu.    A   Siou,   M.  (b-  tiliaigu(m. 


m  I.KS   COM  rSSIONS. 

(•Iiarfii;  (les  ,ilï,iii('s  ilc  l'iaiici'.  iiir  lit  mille  ;uiiili('s  ;  a  (icncvc,  M  ilc  la 
('.losiii<'  iii'cii  lil  aiilaiil.  J'y  renouvelai  ('(iiinaissanco  avec  M,  de  (JaulTo- 
courl,  (loiil  j'avais  (|iiel(|iie  argent  à  recevoii'.  .l'avais  traversé  Nyoïi  sans 
voir  mon  père  :  lum  (pTil  ne  m'en  conlàl  (îxIrènuMnenI,  mais  je  n'avais 
|iii  me  résoudre  à  nie  montrer  à  ma  helle-mère  après  mon  désastie, 
rertain  qn'elle  me  jnj^crait  sans  vouloir  m'écouter.  Le  libraire  Dnvillard, 
aneien  ami  de  mon  pi'i'e,  me  reproelia  vivement  ce  tort,  ,1e  lui  en  dis  la 
cause  ;  et,  pour  le  réparer  sans  m'exposcr  ii  voir  ma  helle-mère,  j('  pris 
nnc  chaise,  cl  Jious  l'nines  ensemble  .à  Nyon  descendic  au  cabaret.  I)u- 
villard  s'en  l'ntxherclier  mon  ])anvrc  père,  (|ui  vint  tout  courant  m'ern- 
brasser.  Nous  sou|«imes  enscMnide,  el,  aj)rès  avoir  passé  um^  soirée  hieii 
douce  à  mon  cienr,  je  retournai  le  lendemain  malin  à  (ilenèvc  avec  !)n- 
villard,  pour  (|ui  j'ai  toujours  conservé  de  la  reconnaissance  du  bien 
(pi'il  me  lit  en  celle  occasion. 

Mon  pins  coiwt  chemin  n'était  pas  par  Lyon,  mais  j'y  voulus  passer 
pour  vérifier  une  IViponnerie  bien  basse  de  M.  de  Montaign.  J'avais  fait 
venir  de  Paris  une  petite  caisse  contenant  une  vest(!  brodée  en  or,  quel- 
qnes  paires  de  mauchetles  el  six  paires  de  bas  de  soie  blancs;  rien  de 
plus.  Sur  la  proposition  qu'il  m'en  fil  lui-même,  je  fis  ajouter  celle 
caisse,  ou  plutôt  cette  boîte,  à  son  bagaj^e.  Dans  le  mémoire  d'apothicaire 
(|u'il  voulut  me  donner  en  ])ayeinent  de  mes  appointements,  et  qu'il 
avait  éci'it  de  sa  main,  il  avait  mis  que  cette  boîte,  qu'il  appelait  ballot, 
pesait  onze  (]nintaux,  el  il  m'en  avait  passé  le  port  à  un  prix  énorme. 
Par  les  soins  de  M.  Boy  de  la  Tour,  auquel  j'étais  recommandé  par 
M.  lloguin,  son  oncle,  il  lut  vérifié,  sur  les  registres  des  douanes  de 
Lyon  et  de  Marseille,  que  ledit  ballot  ne  pesait  que  quarante-cinq  livres, 
el  n'avait  payé  le  port  (|u'à  raison  de  ce  poids.  Je  joignis  cet  extrait 
authentique  au  mémoire  de  M.  deMonlaigu;  et,  muni  de  ces  pièces  et  de 
|)lusieurs  autres  de  la  même  force,  je  me  rendis  à  Paris,  très-impatient 
d'en  faire  usage.  J'eus,  durant  toute  cette  longue  route,  de  ])etites  aven- 
tures il  (",ôm('  en  Valais  el  ailleurs.  Je  vis  plusieurs  choses,  entre  antres 
les  îles  Borromées,  (jui  mériteraient  d'être  décrites;  mais  le  temps  me 
gagne,  les  espions  m'obsèdent  ;  je  suis  forcé  de  laire  à  la  hâte  et  mal  un 
travail  ([ui  demanderait  le  loisir  el  la  lran(|uillité  qui  me  manquent. 
Si  jamais  la  Providence,  jetant  les  yeux  sur  moi,  n\c  jirocnre  enfin  des 
jours  pins  calmes,  je  les  destine  à  refondre,  si  je  puis,  cet  oiivragi!,  on  à 
V  faire  du  moins  un  supplénuMit  dont  je  sens  qu'il  a  grand  besoin. 

Le  bruit  de  mon  histoire  m'avait  devancé,  el  en  arrivant  je  trouvai 
([uc  dans  les  bureaux  el  dans  le  public  tout  le  monde  était  scandalisé 
des  folies  de  l'ambassadeur.  Malgré  cela,  malgi(''  le  cii  public  dans  Ve- 
nise, malgr('' les  preuves  sans  répli(|ue  (|ue  j'exhibais,  je  ne  pus  (d)tenir 
aucune  justice.  Loin  tl'avoir  ni  satisfaction  ni  ré'paration,  je  fus  même 
laisse  à  la  discrétion  de  l'anibassadenr  pour  mes  a|i|>ointernenls,  el  cela 


I'M;  I  11    11     1  i\  m    Ml.  -jî-i 

|)ai'  l'iini(|iii>  laisnii  i|nt-  ii  <  l.ini  |i,i>  l'i.tiii'.iis.  jr  ii'a\ais  |ia>  iliml  ;■  |.i 
|iriilc(iiiiii  iialioiiali-,  ri  (|iii'  c  l'Iail  une  aU'aii'c  |iaiii«'iilii'i'f  i-iilii-  lin  ri 
iiini.  ioiil  11'  luciiiilc  luiixiiil  .iM'i'  iiicii  i|in' j'clais  iiHciisi',  Icsr,  iiiallicii- 
ii'dx  ;  i|Ui-  raiiiliassailciir  clail  un  cxlrava^aiit  (iiirl,  iiiii|iit',  cl  i|ii<- 
loiilf  Cflli*  aHaii'f  It*  ilcsIuiiiDiail  à  jamais.  Mais  i|iitii!  il  i  lait  I  aiiiliassa- 
(loiir  ;  \i'  ii't'-lais.  iiioi,  que  li-  sccrrlairc.  I.c  juin  orili'c,  nii  a-  iiu'oii  aii- 
|ii-llf  ainsi,  Miiilail  (|iic  je  iruliliiissc  aiiciiiic  jiislicf,  cl  je  n'en  nlilins 
aiiciiiie.  Je  iii'iiiia^iiiai  (ju'à  Inrcc  de  crier  et  de  traiter  |Mililii|nciiieii(  ce 
loii  cotniiie  il  le  méritait,  ou  me  dirait  à  la  lin  de  me  taire;  et  c  i-tail  ce 
i|iie  J'attendais,  liicn  rcsoln  de  n'ol)éir  i|n'a|ir(-s  i|iron  aurait  pronniicc. 
Mais  il  n'\  axait  point  alors  de  ministre  des  alïaires  étran<;eres.  <ln  me 
laissa  daliander,  on  m"cn(onraj;ea  même,  on  Taisait  eliorns;  mais  l'aj- 
laire  en  resta  tonjonrs  la,  jns(|n"a  ce  ([ue,  las  tl'avoir  lonjours  raison  cl 
jamais  justice,  je  perdis  eiilin  cunra^e,  et  |)lanlai  là  tonl. 

I.a  seule  personne  qui  me  revnt  mal.  et  dont  j'aurais  le  moins  at- 
tendu celte  injustice,  l'ut  madaim- de  lten/en\al  l'oule  |)leine  des  prcni- 
j;ali\es  du  lan^  et  de  la  iiuldesM',  elle  ne  put  jamais  se  mettre  dans  la 
lèle  (|u"un  auiliassadciii-  put  a\oii-  lorl  a\ec  sou  secrétaire.  L'accueil 
(|u"elle  nu'  lit  l'ut  conforme  à  ce  préjuj^é.  J'en  lus  si  picpié,  (|n'en  sor- 
tant de  chez  elle  je  lui  écrivis  une  des  fortes  cl  >ives  lettres  que  j'aie 
peut-être  écrites,  et  n'\  suis  jamais  retourné,  i.e  I'.  (lastel  nu'  ri'cul 
mieux  ;  mais  à  travers  le  palelinajje  jésuiti{|ue.  je  le  vis  suivre  assez  fidè- 
lement une  des  jurandes  maximes  de  la  Société,  (|ui  est  d'immoler  lon- 
jours le  plus  faible  au  plus  puissant.  Le  vif  sentiment  de  la  justice  de 
ma  cause  et  ma  lierté  naturelle  ne  me  laissi-rent  pas  endurer  patiem- 
nienl  celle  partialité.  Je  cessai  de  voir  le  I'.  Castel,  et  par  la  dalleranv 
Jésuites,  où  je  ne  connaissais  <jue  lui  seul.  D'ailleurs  l'esprit  tvranniuui; 
et  intrij;ant  de  ses  confrères,  si  différent  de  la  bonhomie  du  bon 
I'.  Ilemet,  me  donnait  lanl  d"éloii,Miement  pour  leur  commerce,  <|no  je 
n'en  ai  vu  aucun  depuis  ce  temps-là.  si  ce  n'est  le  I*.  Herlliier,  inie  je 
\isdenxou  trois  fois  chez  M.  Dnpin,  avec  lequel  il  travaillait  de  toute  sa 
force  à  la  réfutation  île  Montes(|uieu. 

.\chevoiis,  pour  n'y  plus  revenir,  ce  (|ui  me  reste  à  dire  de  M.  de  Mon- 
taijin.  Je  lui  avais  dit  dans  nos  démêlés  qu'il  ne  lui  fallait  pas  un  secré- 
liire,  mais  un  clerc  de  procureur.  Il  suivit  cet  avis,  et  me  donna  réelle- 
ment  pour  successeur  un  vrai  procureur,  (jui  dans  moins  d'un  an  lui 
vola  vingt  ou  trente  mille  livres.  Il  le  chassa,  le  fit  mettre  en  prison; 
chassa  ses  gentilshommes  avec  esclandre  et  scandale,  se  lîl  partout  des 
(luerelles,  reçut  des  affronts  qu'un  valet  n'endurerait  pas,  et  (inil,  à 
force  de  folies,  par  se  faire  ra|)peler  et  renvover  planter  ses  choux.  Ap- 
paremment (|ue.  parmi  les  réprimandes  (|n"il  reçut  à  la  cour,  son  af- 
faire avec  moi  m-  fut  pas  oubliée;  du  moins,  peu  de  temps  après  son 
retour,  il  m'envova  son   maître  d'hôtel  pour  sidder  mon  compte  et  me 


n 


27(  I.KS  C.OM' KSSIONS. 

(Imiiicr  (le  rar^t'iil  .l'en  m;iiH|ii;iis  dans  ce  iiioiiu'iit-la  ;  iiii's  dctlos  de 
Venise,  délies  (riiomiciir  si  jamais  il  en  lui,  nie  |)esai<>nl  sur  le  eœur.  .le 
saisis  le  moyen  qni  se  présenlail  de  les  ae(|niller,  de  même  que  le  billet 
(le  Zanello  Nani.  .le  reçus  ce  qu'on  vonlul  me  donner;  je  payai  tontes 
mes  délies,  et  je  restai  sans  un  sou,  comme  auparavant,  mais  soulajT,; 
d'un  |)oids  (|ni  m'iMail  insupportahle.  Depuis  lors,  je  n'ai  plus  entendu 
parler  de  M.  de  Mon(aij;n  (|u';i  sa  inori,  (|ue  j'appiis  parla  voix  puMi- 
(pu'.  One  Dieu  lasse  paix  à  ce  pauvre  lionime  !  Il  était  aussi  pro])r(.'  au 
métier  dambassadeur  que  je  l'avais  été  dans  mon  enfance  à  celui  de 
rapignan.  Cependant  il  n'avait  tenu  qu'à  lui  de  se  soutenir  honorahle- 
ment  par  mes  services,  et  de  me  faire  avancer  rapidement  dans  l'étal 
au(piel  le  comte  de  Gouvon  mavait  destiné  dans  ma  jeunesse,  et  dont 
par  moi  seul  je  m'étais  rendu  capable!  dans  un  âge  plus  avancé. 

l,a  justice  et  l'inulilité  de  mes  plaintes  me  laissèrent  dans  l'âme  un 
nerme  d'indignation  contre  nos  sottes  institutions  civiles,  où  le  vrai  bien 
public  et  la  véritable  justice  sont  toujours  sacriliés  à  je  ne  sais  quel 
ordre  apparent,  destructeur  en  effet  de  tout  ordre,  et  qui  ne  fait  qu'ajou- 
ter la  sanction  de  l'autorité  puljlicpie  à  l'oppression  du  faible  et  à  l'ini- 
quité du  fort.  Deux  choses  empêchèrent  ce  germe  de  se  développer  pour 
lors  comme  il  a  fait  dans  la  suite  :  l'une,  qu'il  s'agissait  de  moi  dans 
celle  affaire,  et  que  l'intérêt  privé,  qui  n'a  jamais  rien  produit  de  grand 
et  de  noble,  ne  saurait  tirer  de  mou  creur  les  divins  élans  qu'il  n'ap- 
partient qu  au  plus  pur  amour  du  juste  et  du  beau  d'y  produire  ;  l'autre 
fut  le  charme  de  l'amitié,  qui  tempérait  et  calmait  ma  colère  par  l'as- 
cendant d'un  sentiment  plus  doux.  J'avais  fait  connaissance  à  Venise 
avec  nu  Biscaven,  ami  de  mon  ami  Carrio,  et  digne  de  l'être  de  tout 
homme  de  bien.  Cet  aimable  jeune  homme,  né  pour  tous  les  talents  et 
pour  toutes  les  vertus,  venait  de  faire  le  tour  de  l'Italie  pour  prendre  le 
noùt  des  beaux-arts  ;  cl,  n'imaginant  rien  de  plus  à  acquérir,  il  voulait 
s'en  retourner  en  droiture  dans  sa  patrie.  Je  lui  dis  que  les  arts  n'é- 
taient que  le  délassement  d'un  génie  comme  le  sien,  fait  pour  cultiver 
les  sciences;  et  je  lui  conseillai,  pour  en  prendre  le  goùl,  un  voyage  et 
six  mois  de  séjour  à  Paris.  Il  me  crut,  et  fut  à  Paris.  11  y  était  et  m'at- 
tendait quand  j'y  arrivai.  Son  logement  était  trop  grand  pour  lui;  il 
m'en  offrit  la  moitié;  je  l'acceptai.  Je  le  trouvai  dans  la  ferveur  des 
hautes  connaissances.  Ilien  n'était  au-dessus  de  sa  portée  ;  il  dévorait  et 
di'n''rait  tout  avec  une  prodigieuse  rapidité.  Comme  il  me  remercia  d'a- 
voir procuré  cet  aliment  à  son  esprit,  cpu^  le  besoin  de  savoir  tourmen- 
tait sans  qu'il  s'en  doutât  lui-même  !  Oiiels  trésors  de  lumières  et  de 
vertus  je  trouvai  dans  cette  âme  forte!  Je  sentis  que  c'était  l'ami  qu'il 
me  fallait  :  nous  devînmes  intimes.  Nos  goûts  n'étaient  pas  les  mêmes; 
nous  dis|)uti(ms  toujours.  Tous  deux  opiniâtres,  nous  n'étions  jamais 
d'accord  sur  rien.  Avec  cela   n(His  ne  pouvions  nous  (piiller;  cl.  loul  en 


l'MM  II      II.     I  I  V  Kl      \  I  I  tV» 

iioii>  ri>iili,iri.iiil  sans  ct'ssc,  iinriiii  ilrs  ilnix   ii  riil  miiiIii  i|iii'  I  .iiilir  lui 
aiili'i'iiieiil. 

Ignacio  Kiiiiiiaiiiii'l  de  Mliiiia  clail  nu  de  (r>  liiiiniiio  raro  i|iii'  l'I!^- 
|iaj;iif  si'iilc  [uuiliiil,  tt  iliml  tllc  |ii(ii1imI  Iiii|i  |i<ii  jniur  >a  ^loirr.  Il  n'a- 
Nuit  pas  ces  \iulctites  passiuiis  iialiunalcs  l'oiiiiniiiiis  ilaii>  m>ii  |ia>s;  l'i- 
dée lie  lu  veiigeuitce  ne  |Kiii\ail  |tas  pins  entrer  ilans  son  e>pril  (|iie  le 
tlcsir  dans  son  etenr.  Il  clail  Imp  lier  pour  èlre  xiiulicatir,  et  Je  lui  ai 
soiiseiit  OUI  dire  a\ee  lieanconp  de  san^-lrnid  iiunii  inurlil  ne  poinail 
pas  oITenser  son  àine.  Il  était  calant  sans  èlre  leiidie.  Il  jniiait  axi c  li > 
leiuines  euninie  avec  île  jolis  enlants.  Il  se  plaisait  a\ee  les  maîtresses  de 
ses  amis;  mais  je  ne  lui  en  ai  jamais  mi  aiicniie,  ni  aucun  désir  d'en 
avoir.  Les  llammes  de  la  vertu  dont  son  cienr  était  dé\ore  ne  |iermireut 
jamais  à  celles  di>  ses  sens  de  iiaitri'. 

Après  ses  voyages  il  s'est  maiié  ;  il  est  mort  jeune;  il  a  laisse  des  en- 
lants ;  et  je  suis  |iersnailé,  comme  île  mon  existence,  i|iie  sa  lemnie  e>l 
la  première  et  la  seule  (|ui  lui  ait  l'ait  connaître  les  plaisirs  de  l'amoui . 
A  l'extérieur,  il  était  ilé\ot  comme  un  Kspaj;nol,  mais  en  dedans,  c'était 
la  pieté  d'un  ange.  Ilnrs  moi,  je  n'ai  mi  (|ii<'  lui  seul  de  Idli'i-aiit  depuis 
i|ue  ji'xisle.  Il  ne  s'est  jamais  inlormé  d'aucun  liomiiie  coiuiueiit  il  pen- 
sait en  matière  de  religion.  Que  sou  ami  fût  juil,  protestant,  Turc,  bigot, 
atliee,  peu  lui  importait,  |)0urvn  qu  il  lût  lionnète  homme,  (tlistiné, 
tétii  pour  des  opiniiuis  indifférentes,  des  (|u'il  s  agissait  de  religion, 
niéiue  de  morale,  il  se  recueillail,  se  taisait,  ou  disait  simplement  :  Je 
ne  mis  chitryé  que  de  moi.  Il  est  incroyable  qu'on  puisse  associer  autant 
«l'élévation  d'àme  avec  un  esprit  de  détail  porté  jusqu'à  la  minutie.  Il 
partageait  et  fixait  d'avance  l'emploi  de  sa  journée  par  heures,  quarts 
d'heure  et  miiiules,  et  suivait  cette  distribution  avec  un  tel  scrupule, 
que  si  l'heure  eût  sonné  tandis  qu'il  lisait  sa  phrase,  il  eût  fermé  le  livre 
s;uis  achever.  Pe  toutes  ces  mesures  de  temps  ainsi  rompues,  il  y  en 
avait  pour  telle  étude,  il  y  eu  avait  pour  telle  autre;  il  y  eu  avait  pour  la 
réilexion,  pour  la  conversation,  pour  l'ollice,  pour  Locke,  pour  le  ro- 
saire, pour  les  visites,  pour  la  musique,  pour  la  peinture;  et  il  n'y  avait 
ni  plaisir,  ni  tentation,  ni  complaisance  (|ui  put  intervertir  cet  ordre  ; 
nu  devoir  a  remplir  seul  l'aurait  pu.  (Juand  il  me  faisait  la  liste  de  ses 
distributions  aiin  que  je  m'y  conformasse,  je  commeuvais  par  rire,  et  je 
finissais  par  pleurer  d'admiration.  Jamais  il  ne  gênait  personne,  ni  ne 
su|)portait  la  gène;  il  brusquait  les  gens  qui,  par  politi'sse,  vou- 
laient le  gêner.  Il  était  emporté  sans  étri;  boudeur.  Ji-  l'ai  mi  souvent  en 
colère,  mais  je  ne  l'ai  jamais  vu  fâché.  Uien  n'était  si  gai  que  son  hu- 
meur :  il  entendait  raillerie  et  il  aimait  à  railler;  il  y  brillait  même,  et 
il  avait  le  talent  de  l'épigramme.  Quand  on  l'animait,  il  était  bruyant 
et  tapageur  en  |)aroles,  sa  voix  s'entendait  de  loin;  mais  tandis  <|n'il 
criait,  ou  le    voyait  sourire,    et  liuit   a   travers  ses  emportements,  il  lui 


-l'i;  I  I.S   COM  l'.SSKKNS. 

\ciinil  i|iirl(|ii(S  Midis  |il,iis;iiils  (|iii  r,iis,rM'iil  (•(■Inlci  tonl  Ir  iiKiiitlc.  Il 
ii'avail  |).is  |ilus  li'  iciiil  csiia^iidl  (|ii('  le  llc^nii'.  Il  mail  la  |iraii  lilaiichc. 
Ii's  joues  coioii'c-;,  les  (•li('\('n\  d'ini  cliàlain  |H'i'S(]ti('  liioiid.  Il  clail  grand 
l'I  liii'ii  lail.  Sdii  corps  lui  rdiiiii'  |i(iiir  loger  sou  àiiu\ 

i'.c  sage  (le  co'iir  ainsi  ipie  de  lèlo  se  connaissail  en  hommes,  cl  Inl 
iiioM  ami.  d'csl  loiilc  ma  r(''|)onse  à  (|iiicon(|iio  ne  l'est  ])as.  Nous  nous 
ii;'iiii('s  si  liicii  (|iu'  nous  lîmcs  le  projet  de  passer  ims  jours  enscm- 
Idc.  .le  dc\ais,  dans  (pudijnes  années,  aller  à  Ascovtia  jiour  Mvie  a\tH- 
lui  dans  sa  lenc.  Tontes  les  paiiies  de  ce  projet  lurent  arrangées  outre 
imus  la  veille  de  sou  départ,  il  u"y  uiauqna  que  ce  qui  no  dépend  pas 
des  Immmes  dans  les  projets  les  mieux  coiu'erl(''S.  I,es  événements  pos- 
lérieui's,  mes  désastres,  son  mariage,  sa  inori  enlin,  nous  ont  séparés 
pcmr  toujours. 

Ou  dirait  qu'il  n'y  a  (|ue  les  noirs  complots  des  méchants  (jui  réus- 
sissent; les  projets  inuoconis  des  bons  n'oni  presque  jamais  d'accom- 
plissemeul. 

Ayant  senti  l'inconvénient  de  la  dé|>eudance,  je  me  promis  bien  de 
n(^  m'v  plus  exposeï'.  Avant  vu  renverser  dès  leur  naissance  les  projets 
(r.imliilion  (pie  l'occasioti  iii"a\ail  l'ail  l'oriner,  relinté  t\c  renlrcr  dans  la 
carrière  <[ue  j'avais  si  bien  commencée,  et  dont  néanmoins  je  venais 
d'èlre  expulsé,  je  résolus  de  ne  plus  m'atlacber  à  personne,  mais  de 
resl(>r  dans  rindi'pendance  en  liranl  parti  dénies  lalents,  dont  enlin  je 
commençais  à  sentir  la  mesiiic,  el  dont  )"a\ais  Irop  modestement  pensé 
jus(|ii"alors.  Je  repris  le  travail  de  mon  ()|>éra,  (|ue  j'avais  intcirom|in 
pour  aller  à  Venise;  el,  pour  m'y  livrer  plus  traïupiillemeul,  après  le 
départ  (rAHuiia,  je  retournai  loger  à  mou  ancien  hùtcl  Saint-Ouentin, 
ipii,  dans  un  (|iiailier  solilair(^  et  peu  loin  du  Luxembourg,  m'était  plus 
(•(Uiimode  pour  travailler  à  mou  aise  (|iie  la  luiiyante  rue  Saint-llonoré. 
I.a  m'allendait  la  seule  consolarKHi  réelle  (pie  le  ciel  mail  l'ait  goûter 
dans  ma  misère,  el  ipii  seule  me  la  rend  supportable,  (leci  n'est  pas 
une  connaissance  passagère  ;  je  dois  entrer  dans  quelques  détails  sur  la 
manière  dont  elle  se  fit. 

Nous  avions  iiiu^  nouvelle  hôtesse  qui  était  d'Orléans.  Elle  prit  pour 
Iravaillcr  en  linge  une  (ille  de  son  pays,  d'environ  vingt-deux  à  vingt- 
Irois  ans,  qui  mangeait  avec  nous  ainsi  que  l'hôtesse.  Celle  fille,  appe- 
lée Thérèse  le  Vassenr,  était  de  bonne  l'amillc  :  son  père  était  ollicier  de 
la  monnaie  d'Orléans,  sa  mère  était  marchande.  Ils  avaient  beaucoup 
d'enfanls.  La  monnaie  d'Orléans  u'allanl  pins,  le  père  se  trouva  sur  le 
pavé;  la  mère,  ayant  essuyé  des  bau(|iieroules,  fil  mal  ses  affaires, 
qnilla  le  commerce,  el  vint  à  Paris  avec  son  mari  et  sa  fille,  (|iii  les 
nourrissait  fous  trois  de  son  travail. 

La  piiiniiir  l'ois  (pie  je  vis  paraître  cette  fille  à  lahlc,je  fus  frappé  de 
s(Hi   maintien    modeste,   el    plus    encoie  de  son    icgard  vif  et  doux,    qui 


l'VU  I  II     II      I  I  \  m     \  Il  -.'77 

|>iiiii'  iiiiii  II  t'iil  |.iin.'iis  son  sriiilihilili'.  I.a  lalilr  rlail  riiiii|HiM'r,  milii' 
M.  lie  ItiMiiK  roiiil,  il<'  |iliisi('iiis  .'ililii's  ii'laiiihiis,  gascons,  <■!  aiilifs  [;ciis 
lie  |ian  illf  ilnUiv  Niilic  liôlcssc  cllf-iiiriiif  avait  rôli  le  lialai  :  il  n  v 
avait  II  i|iit'  moi  si-iii  (|ui  parlât  et  si<  ('niii|ii)rlàt  ilicnnititiil.  On 
ai;aca   la   petite  ;  je  pris  sa  lieleiise.   Aussitôt  les  lardons   toniliereiil  sur 


•^^ 


^.^ 


"(Art.;  -oc- 


moi.  (Jiiainl  je  n'aurais  en  naliiroilemoiit  aucun  {loùt  pour  cette 
painre  (ille,  la  compassion,  la  contradiction  m'en  auraient  donne, 
.l'ai  toujours  aiim''  riiomièlelé  dans  les  manières  et  dans  les  propos, 
surtout  avec  le  sexe,  .le  (le\iiis  liaiilemeiil  son  cliaiiipinii.  Je  la  vis 
soiisiltle  il  mes  soins  ;  et  ses  ie|.'ards,  animes  par  la  reconnaissance, 
([u'elle  n'osait  exprinu-r  de  hoiiclie,  n'en  devenaient  ipie  pins  jn-né- 
Irants. 

Klleelail  Ircs-limide  ;  je  l'étais  aussi.  La  liaison,  que  celle  disposition 
commune  semldait  éloimier,  se  lit  pourtant  trcs-rapidemeiit.  1,'liotessc. 
(|iii  s'en  aperçut,  devint  furieuse  ;  et  ses  hriitalités  avancèrent  encore 
mes  affaires  auprès  de  la  petite,  qui,  n'ayant  que  moi  seul  d'appui  dans 
la  maison,  me  vovait  sortir  avic  jieiiie  et  soupirait  après  le  retour  de  son 
protecteur.  Le  lapporl  de  nos  cieiiis.  le  concours  de  nos  dis|)Ositions  eut 
liiiMiIol  sou  effet  ordinaire.  Klle  crut  voir  en  moi  un  liuniiète  liomine  ; 
(die  ne  se  trom|)a  pas.  Je  crus  voir  eu  elle  nue  (ille  sensilde,  simple  et 
sans  coquetterie;  je  ne  me  trompai  pas  non  plus.  Je  lui  déclarai  d'a- 
vance que  je  ne  raliandounerais  ni  ne  l'épouserais  jamais.  L'amour, 
I  estime,  la  sincérité  naïve  furent  les  ministres  de  mon  tiioinplie;  et  c  e- 


27«  I.KS    CONh  KSSIONS. 

lait  pai'ci'  (lue  son  cii'iir  clail  liinlir  cl  iKiniii'lc  (|ni'  je  lus  liciiri'iix  sans 
T'Iro  cnlri'pi'onaiil. 

La  iiaiiilc  ([ircllc  ciil  (]iic  je  iio  me  l'àcliassc  do  no  pas  lidiivcc  on  ollo 
00  (lu'ollo  noyait  ([iio  j'y  oliorcliais,  recula  mon  bonlioiir  plus  (|uo  loni 
aniro  olioso.  Jo  la  \is,  inlordilo  ol  ooiiinso  avani  île  se  rend ro,  \onloir  se 
laire  entendre,  et  n'oser  s'ex[)li(jiier.  Loin  (riniaginor  la  voiilable  cause 
de  sou  embarras,  j'en  imaj^inai  une  bien  fausse  et  bien  insultante  pour 
ses  mo'urs  ;  et,  croyant  qu'elle  m'avertissait  qwc.  ma  santé  courait  dos 
iis(|uos,  je  tombai  dans  des  poi'|)loxilés  qui  ne  mo  rolinronl  pas,  mais  (|ni 
iluraut  plusieurs  jours  ompoisoiinèrent  mon  bonbour.  Comme  nous  no 
nous  entendions  pas  run  l'autre,  nos  entreliens  à  ce  sujet  étaient  autant 
d'énijjtmes  et  dampliigouris  plus  que  risibles.  Elle  fut  prête  à  me  croire 
absolun)ont  fou  ;  je  lus  prêta  ne  savoir  plus  que  penser  d'elle,  lùilin  nous 
nous  explii|nàmos  :  <'llo  me  lit  en  plcuranl  l'aveu  d'une  faute;  uui(|uo  au 
sortir  do  ronl'ame,  IVuit  de  son  ignorance  et  de  ladressc  d'un  séduc- 
teur. Sitôt  qu(!  je  la  compris,  je  lis  un  cri  do  joie  :  Pucelage!  m'écriai- 
jo  :  c'est  bien  à  Paris,  c'est  bien  à  vingt  ans  qu'on  en  cbcrcbe  !  Ab  ! 
ma  Tbérèsc,  je  suis  trop  beureux  de  le  posséder  sage  et  saine,  et  do  no 
pas  trouver  ce  que  je  ne  cbercbais  pas. 

Je  n'avais  cbcrclié  d'abord  qu'à  mo  donner  un  auiusenuMit.  Je  vis  que 
j'avais  plus  fait,  et  ([uo  \c  m'étais  donné  une  compagne.  In  pou  d'babi- 
tude  avec  celte  excellente  tille,  un  peu  de  rcilexion  sur  ma  situation,  me 
lircnt  sentir  qu'en  ne  songeant  qu'à  mes  plaisirs,  j'avais  beaucoup  fait 
pour  mon  bonbour.  Il  mo  fallait,  à  la  place  de  l'ambition  éteinte,  un 
sentiment  vif  (jui  remplit  mon  cd'ur.  Il  fallait,  pour  tout  dire,  un  suc- 
cesseur à  maman  :  jjuiscjuo  jo  no  devais  plus  vivre  avec  elle,  il  mo  fal- 
lait (|uol(|u'un  <|Mi  vécût  avec  son  élève,  et  en  (|ui  je  trouvasse  la  sim- 
plicité, la  docilité  de  cœur  qu'elle  avait  trouvée  en  moi.  Il  fallait  que  la 
douceur  de  la  vie  ])rivée  et  domestique  me  dédommageât  du  sort  brillant 
anf[uol  jo  renoii(,'ais.  Ouand  j'étais  absolument  seul,  mou  cœur  était 
vide;  mais  il  n'en  fallait  ([u'un  pour  le  remplir.  Le  sort  m'avait  ôté, 
m'avait  aliéné,  du  moins  on  partie,  celui  j)0ur  lequel  la  nature  m'avait 
lait.  Dès  lors  j'étais  seul  ;  car  il  n'y  eut  jamais  pour  moi  d'intermédiaire 
'entre  tout  et  rien.  Je  trouvais  dans  Tbérèse  le  supplément  dont  j'avais 
besoin;  par  ollo  jo  vécus  bouronv  aniant  (|uo  jo  pouvais  l'èlre  selon  le 
cours  dos  ovonomonis. 

Jo  voulus  tl'abord  former  son  ospiil  ;  j'y  jjerdis  ma  jjoino.  Son  esj)rit 
<'st  ce  que  l'a  fait  la  nature;  la  culture  et  les  soins  n'y  prennent  pas.  Je 
ne  rougis  pas  d'avouer  qu'elle  n'a  jamais  bien  su  lire,  qimiqu'elle  écrive 
|)a5sablemonl.  Ouand  j'allai  loger  dans  la  rue  N'cuve-des-Petits-('.bam])s, 
j  avais  à  l'Iiôlol  do  P<uilcli;irtrain,  vis-à-vis  mes  fenêtres,  un  cadran  sur 
lequel  jo  m  oflor(,ai  durant  plus  d'un  mois  à  lui  l'aire  oonnaitre  los  bou- 
ros.  A  peine  los  connail-olle  onooro  a  prosonl.  Lllo  n'a  jamais  pu  suivre 


n 


l\li  I  I  I      II  .     I.l\  Kl      \  Il  ï7'l 

I  (U'ilrc  ili'S  (Iciii/c    mois  tic   I  aiiiicc,    ri    in'  iiuiiiiiil  |i.i>  iiii    >('iil  iliillic-, 

iiiai^cr  Ions  les  suiiis  (|iii'  j'ai   pi'is  |Miiir  li-s  lui  i iln  r.  Mlle  nr  Nail  ni 

l'oinpttM'  rai-j{(>iil,  ni  le  |iri\  il  aiiciiiic  iliiisr.  I.c  iiml  i|iii  lui  \iciit  imi 
|iai'lanl  l'sl  shiinciiI  l'upiiosi'  de  t'cliii  iiufllc  xciil  dire.  Aiilicrois  j'a\ais 
l.iil  un  (licliiiniiaii'i'  de  ses  plirascs  punr  amuser  madame  di'  Lii\em- 
liour^,  et  ses  (|ni|)rni|iiii  sunl  deNeniis  célelires  dans  les  sociélés  oii  j'ai 
\écn.  Mais  eelte  persuiine  si  liiuiiee,  et,  si  l'un  \eut,  si  slu|iide,  <'sl  d'un 
conseil  excelleni  dans  les  lueasions  dil'lieiles.  SoumiiI  ru  Suisse,  en  Ari- 
lelerif,  en  l'rauic,  dans  les  ealaslrii|dies  «ii  je  im(  liouNais,  elle  a  \n 
ee  11  ne  je  ne  voyais  |t;is  moi-mr'uic  ;  elle  m  a  donne  li's  avis  les  meilleur- 
à  suivre;  elle  m'a  tire  des  d.iii^t'rs  oii  je  me  |)rei  ipilais  a\eU);leiiieul  ;  el 
devanl  les  ilanies  du  plus  haut  ran^','de\aiil  les  grands  et  les  princes, 
ses  senlimenls,  sou  lion  sens,  ses  réponses  el  sa  ctmduile,  lui  ont  alliré 
l'estime  universelle  ;  el  a  moi,  sur  son  mérite,  îles  ('iiiii|iliinenls  dont  je 
sentais  la  sincérité. 

Auprès  des  persoiiiies  <iu'on  aime,  lu  sentimeiil  miiirril  l'esprit  ainsi 
i|no  le  cœur,  et  l'on  a  peu  besoin  de  cliorclicr  ailleurs  des  idées,  .le  vi- 
vais avec  ma  Thérèse  aussi  agréaldeinent  qu'avec  le  plus  beau  génie  de 
l'univers.  Sa  mère,  lière  d'avoir  été  jadis  élevée  auprès  de  la  marquise 
de  .Moiij)ipeau,  faisait  le  bel  esprit,  voulait  diriger  le  sien,  el  ;.'.'itait,  par 
son  astuce,  la  simplicité  de  notre  commerce.  I.'eiiiiiii  de  celle  iniportu- 
nilc  me  lit  un  peu  surmonter  la  sotte  honte  de  n'oser  me  montrer  avec 
Thérèse  en  public,  et  nous  faisions  léte  à  tète  do  j)etites  promenades 
cliauipétres  et  de  petits  j.'orili'S  qui  m'étaient  délicieux.  Je  vovais  qu'elle 
nraiinait  sincèriuii'iit,  et  cela  redoublait  ma  leiidressc.  Cette  doiur  mli- 
mité  me  tenait  lien  de  tout  :  l'avenir  ne  me  louchait  plus,  ou  ne  me 
louchait  que  comme  le  prissent  prnlonu'i'  :  je  ne  désirais  rien  qiu'  il  eu 
assurer  la  durée. 

Cet  atlachement  me  reiiiiit  Imile  autre  dissi|)alion  snperilur  et  insi- 
pide. Je  ne  sortais  plus  que  pour  aller  chez  Thérèse;  sa  demeure  deviiil 
pres<|ue  la  mienne,  tacite  vie  retirée  devint  si  avantageuse  à  mon  tra- 
vail, (jii'en  moins  de  trois  mois  mon  opéra  tout  entier  fut  fait,  paroles 
et  musique.  Il  restait  seulement  (|uel(|ues  accompagnements  et  remplis- 
sages à  faire.  Ce  travail  de  mano'uvre  nreuiiiiyait  fort.  Je  |iropo>ai  a 
l'hilidor  de  s'en  charger,  en  lui  donnant  part  au  béiiélice.  Il  vint  deux 
fois,  et  lit  quelques  remplissages  dans  l'acte  d'Ovide;  mais  il  ne  |)ul  se 
captiver  à  ce  travail  assidu  pour  nn  j)roril  éloigné  et  même  incerlaiii.  Il 
lie  revint  plus,  et  j'achevai  ma  besogne  moi-même. 

Mou  opéra  l'ait,  il  s'agit  d'i'u  tirer  parti  ;  c'i'lait  un  aiilie  iqu  r.i  liieii 
plus  difficile.  Ou  ne  vient  a  lionl  de  rien  à  l'aiis  i|naiiil  mi  v  vil  isole. 
Je  pensai  à  me  faire  jour  par  .M.  de  la  l'opliniere,  chez  <|iii  (iaulleconrt. 
de  retour  de  (îenève,  m'avait  iiitrodiiit.  M.  de  la  l'opliniere  était  le  Mé- 
cène de  Uameaii  ;  madame  de  la   l'opliniere  élail  .sa  Irèshnmble  éco- 


280  I.KS   COM'KSSIO.NS. 

liî're.  UaiiU'au  l'aisail.  ((uniiic  on  dil.  la  iiliiicil  le  hcaii  I('im|is  dans  celle 
maison.  Jn^oaiil  (m'il  proléyi'iail  avec  |ilaisii-  lOiiMa^c  diiii  de  ses  dis- 
ciples, je  Noiiiiis  lui  moiiti'er  le  mien.  11  rel'iisa  de  \i'  voir,  disniil  f|iril  ne 
pouvait  lire  des  paitilions.  et  (im;  cela  le  l'ali;;nait  ti(i|t.  I.a  lNi|ilinière  dil 
là-dessus  ([iidn  |Min\ail  le  lui  laice  entendre,  c\  nidlIVil  de  rassenililer 
des  imisiciens  j)oiir  en  exécuter  des  nioreeaux.  Je  ne  demandais  pas  mieux. 
Hameau  consentit  eu  grommelant,  et  répétant  sans  cesse  que  ci!  devait 
être  uiu!  belle  chose  que  la  composition  d'un  homuK!  «pii  n'était  jkis 
enianl  de  la  balle,  et  qui  avait  appris  la  mnsii|ne  (ont  seul,  .le  nu;  liàtai 
de  tiier  en  parties  ciu(j  on  six  unuceaux  clioij-is.  On  nu;  donna  niu!  di- 
zaine de  svm|)lionistes,  et  pour  chanteurs,  Albert,  Bérard  et  mademoi- 
selle Bourbonnais.  Rameau  comniença  dès  ronverture  à  faire  entendre, 
par  ses  éloges  outrés,  qu'elle  ne  pouvait  être  (h;  moi.  Il  tu!  laissa  passei- 
aucun  morceau  sans  donner  des  signes  d'impatience  ;  mais  à  un  air  de 
hante-conire,  <loiit  le  chant  était  mâle  et  sonore,  et  raccouipagnement 
Irès-biillaiil,  il  ne  put  se  conlenii'  ;  il  m'apostropha  avec  uni'  luiilalité 
qui  scandalisa  tout  le  monde,  soutenant  qu'une  partie  de  ce  qu'il  venait 
(l'entendre  était  d'un  homme  consommé  dans  l'art,  et  le  reste  d'un 
igimrant  (jui  ne  savait  pas  même  la  musi(jue.  Et  il  est  vrai  que  mon 
travail,  inégal  et  sans  ri'gle,  était  tantôt  sublime  et  tantôt  très-j)lat, 
comme  doit  être  celui  de  ([uiconiiue  m;  s'élève  (jue  par  (|ueh|ues  élans  de 
génie,  et  que  la  science  ne  soutient  point.  Rameau  prétendit  ne  voir  en 
moi  ([u'un  petit  j)illard  sans  talent  et  sans  goût.  Les  assistants,  et  sur- 
l(mt  le  maître  de  la  maison,  ne  pensèrent  pas  de  même.  M.  de  Riche- 
lieu, (lui  dansée  lem|)s-là  vovait  beaucoup  nmnsiour  et,  comme  on  sait, 
madame  de  la  l'oplinière,  ouït  |)arler  de  mou  ouvrage,  et  voulut  l'en- 
tendre en  entier,  avec  le  projet  de  le  l'aire  donner  à  la  cour  s'il  en  était 
content.  11  fut  exécuté  à  grand  chœur  et  à  grand  orchestre,  aux  frais  du 
roi,  che/  M.  Ronncval,  intendant  des  menus.  Francœur  dirigeait  l'exé- 
cution. L'effet  en  fut  sui|)renant  :  M.  le  duc  ne  cessait  de  s'écrier  et 
d'applaudir;  <'t  à  la  lin  d'un  cineiir,  dans  l'acle  du  Tasse,  il  se  leva,  vint 
à  moi,  et  me  serrant  la  main.  Monsieur  Rousseau,  me  dit-il,  voilà  de 
l'harmonie  qui  transporte  ;  je  n'ai  jamais  rien  entendu  de  plus  beau  :  je 
'veux  faire  donner  cet  ouvrage  à  Versailles.  Madame  de  la  Poplinière,  qui 
était  là,  ne  dit  pas  un  mol.  lîamean,  quoique  invité,  n'y  avait  |>as  voulu 
venir.  Le  lendemain,  madame  de  la  l'oplinière  nu^  lit  à  sa  toilette  un 
acciuîil  fort  dur,  affecta  de  me  rabaisser  nui  pièce,  et  me  dit  (|ue,  (juoi- 
qu'un  peu  de  clinquant  eût  d'abord  ébloui  M.  de  Richelieu,  il  en  était 
iiien  revenu,  et  (|n'elle  ne  me  conseillait  pas  de  compter  sur  mon  opéra. 
Monsieur  le  i\\\c  arriva  peu  après,  et  nu>  tint  un  tout  antre  langage,  me 
dit  des  choses  llaltenses  sur  mes  talents,  et  me  parut  toujours  disposé  à 
faire  doniuM'  ma  i)ièi('  devani  le  loi.  Il  n'y  a.  <lit-ii,  (jue  l'acle  du  Tasse 
(|iii  ne  iieul  passer  à  la  cour  :  il  en  l'aiil  faire  un  autre.  Sur  ce  seul  mol 


I'M;  I  II    II     I  i\  i;i    \  II.  ^Kl 

j'allai  in'i'iircrmcr  rlir/.  iiuh  ;  >•{  dans  lii>i>  Nc'inaiiii's  j'i'iK  iail,  à  la  \A.ui- 
ilii  iassf,  iiii  aiili'i'  arli',  iloiil  le  sujet  clail  lli-sjoilf  iiis|iit'i;-  |i;i|'  un,' 
nuise.  Je  IroiiNai  le  seerel  de  l'aire  pitsseï-  dans  eel  at'le  uni'  patlie  de 
riiistoire  de  mes  lalenls,  el  de  la  jalonsie  ilonl  Haniean  \iiiilail  liien  lex 
ImiKiiei-.  Il  V  axait  dans  ee  ntin\el  acte  une  élévation  moins  ^i;janlesi|ne 
et  mieux  soutenue  (|ne  eelle  du  Tasse  ;  la  inusii|ue  en  itait  aus>i  nojde 
el  |)eaueon|i  mien\  laite  ;  et  si  les  deu\  autres  aeli's  axaii'ut  \alu  eelui-la, 
la  |iièce  enlii-re  eût  aNantajjeiisemeiit  soutenu  la  re|»résentatioii  :  mais 
tandis  (|ue  j'aeliexais  de  la  mettre  en  état,  une  autre  entreprise  sus|ierhlil 
l'eveeulion  de  eeile-là. 

(ITi.'i — ITiT.l  l.'liiver  qui  suivit  la  liataille  de  l'cuileuov  il  y  eul 
lieaueou|i  de  lètes  à  Versailles,  entre  autres  |>lusienrs  opéras  au  théâtre 
des  l'elites-Keuries.  De  eo  luunlire  l'ut  le  drame  de  Voltaire,  intitulé  ht 
l'riiicesfe  <le  Maninv,  dmit  Hameau  avait  lait  la  inusi(|uo,  et  i|ui  venait 
dèlre  clianj;é  cl  réformé  sons  le  nom  dos  Fvles  de  /{aiiiirc.  (!e  nouveau 
sujet  demandait  plusieurs  eliau^'euuiils  aux  diverlisseiiu>nts  d(!  laiieieu. 
tant  dans  les  vers  (|ue  dans  la  musi(|ue.  il  s'aj;issail  de  trouver  quul- 
qu'un  (|ui  pût  remplir  ce  donlde  ohjet.  Voltaire,  alors  en  Lorraine,  el 
Hameau,  tous  deux  occupés  pour  lors  à  l'opéra  du  l'emple  de  In  (ilmrr. 
ne  pouvant  diuiner  des  soins  à  C(dui-la.  M.  de  Ilielu'Iieu  pensa  à  moi. 
me  lit  proposer  de  m'en  charger  :  et  pour  que  je  pusse  examiner  mieux 
ce  qu'il  y  avait  à  l'aire,  il  m'envoya  séparément  le  poëino  el  la  musi(|ne. 
Avanl  lonle  chose,  je  ne  voulus  toucher  aux  paroles  que  de  l'aveu  de 
l'auteur;  et  je  lui  écrivis  à  ce  sujet  une  lettre  très-honnète,  el  même  res- 
pectueuse, c<imineil  convenait,  \oiei  sa  réponse,  dont  l'orij^inal  esl  dans 
la  liasse  A.  n    I . 

«  15  (KVcinliri'  17  l">. 

i<  Vous  réunissez,  monsieur,  deux  talents  i|ui  (uit  toujouis  été-  si-pa- 
«  rés  jusqu'à  présent.  Voilà  déjà  deux  bonnes  raisons  pour  moi  de  vous 
M  cslimcr  el  de  chercher  à  vous  aimer.  Je  suis  fâché  pour  vous  (|ue 
«  vous  ein|)lovie/  ces  deux  lalenls  à  un  ouvrajie  qui  n'en  esl  i)as  trop 
«  digne.  Il  y  a  quchpies  mois  que  M.  le  diu'  de  iJichelieu  m'ord(Uina 
«  absolument  de  faire  dans  un  clin  d'ieil  une  petite  et  mauvaise  esquisse 
«  de  (|uel(|ues  scènes  insipides  el  lrou(|uécs,  qui  devaienl  s'ajuster  à 
n  des  divertissements  qui  ne  sont  point  faits  pour  elles.  J'obéis  avec  la 
Il  plus  {.'rautle  exactitiule  ;  je  fis  Irès-vile  el  très-mal.  J'envovai  ce  misé- 
«  rablo  croquis  a  M.  le  duc  de  Uiehelien,  complani  (piil  ne  servirait 
•«  pas.  ou  que  je  le  corrij;erais.  lienreusemenl  il  esl  entre  vos  mains. 
«  vous  en  êtes  le  maître  absolu  ;  j'ai  |)erdu  enlièremenl  tout  cela  de 
n  vue.  Je  ne  doute  pas  que  vous  n'ayez  reclilié  toutes  les  fautes  écha|)- 
H  pces  nécessairement  dans  une  composition  si  rapide  d'une  simple  es- 
«  quisse.  (|ne  vous  n'ayez  suppli'-é'  à  tout. 

.'II 


-2tii  I.KS    COiM   ISSIO.NS. 

»  Je  me  soiimciis  (jii  riilrc  aiilirs  lialdiiidiscs,  il  n  est  pas  dil.  daiis 
Il  ces  scènes  i|ui  lieiil  les  (livcrlissenienls,  cniniiieiil  la  |ii  iiicesse  (iieiia- 
((  ilino  nasse  loiil  d  un  conp  iriine  prison  dans  un  jai'din  ou  dans  un 
ti  palais.  C.oinnie  re  n'esl  puini  nn  niaj;i('ien  (|ui  lui  donne  des  l'èles. 
«  mais  nn  sei^ni'ur  espaun(d,  il  nie  senilile  (|ne  rien  ne  doii  se  laire  |iar 
i(  eiulianleineiil.  .le  \iins  prie,  inoiisieiir,  de  Nonloir  hien  revoir  (cl 
((  endroil,  dont  p;  n  ai  (iiMine  idée  ((nilnse.  Voyez  s  il  csl  nceessaire  ([ue 
«  la  pris(ni  s'omi'e,  <'l  (piOii  lasse  passeï'  noire  j)riiic(sse  de  c('ll(>  jiri- 
«  son  dans  un  liean  palais  dore  et  M'iiii,  prépare  pour  (die.  .le  sais  Irès- 
«  liieii  (jiie  toiil  cela  est  l'orl  iniséralile,  el  (juil  esl  an-d(!SSoiis  d'un  èlro 
«  pensant  de  taire  nue  all'airc^  sérieuse  ilo  ees  liaj^alelles  ;  mais  eiiliii. 
Il  puis(|n'il  sanil  de;  déplaiic;  le  moins  (|u'on  ])niirra,  il  laut  mellrc^  le 
»  |)liis  de  raison  (|n'on  piiit,  iiiéine  dans  un  niaiivais  divertissement 
«  d'opéra. 

«  ,1e  me  rapporte  de  loiil  à  vous  el  à  M.  Baliod,  et  je  compte  avoir 
«  liienlôl  riioniieur  de  vous  faire  mes  reniercîments,  el  de  vous  assurer, 
Il  monsieur,   à  (|nel  point  j  ai  celui  d  être,  etc.  » 

Ou  on  lie  soit  pas  surpris  de  la  grande  politesse  de  celte  lettre,  compa- 
rée aux  autres  lettres  dcmi-cavalièros  qu'il  m'a  écrites  depuis  ce  temps- 
là.  Il  me  crut  en  grandi!  laveur  auprès  de  M.  de  niclielicu  ;  el  la  soii- 
pless(!  courtisane  ([u'oii  lui  coimail  Tohlincail  à  lieaucoup  d'égards  pour 
un  nouveau  venu,  jusi|u'a  ce  <iu'il  connût  mieux  la  mesiiii'  de  sou  crédit. 

Aiitorisi'  par  M.  de  Nditaire  et  dispensi'  de  tous  égards  pour  Rameau, 
(|ui  ne  cliercliait  qu'à  me  nuire,  je  me  mis  au  travail,  et  en  deux  mois 
ma  liesogne  lui  l'aile.  Kllcse  borna,  quant  aux  vers,  à  trcs-pcu  de  chose, 
.le  tàcliai  seulement  (|u"ou  n'y  sentit  pas  la  dilïérencc  des  styles;  et  j'eus 
1,1  |(resoiiiptioii  (le  croire  avoir  réussi.  Mon  travail  en  musique  fut  plus 
long  el  plus  pénible  :  outre  ([ue  j'eus  à  l'aire  plusieurs  morceaux  d'ap- 
pareil, el  enlr(!  autres  l'ouverlare,  tout  le  récilalil'  dont  j'étais  cliargé  se 
trouva  d'une  dil'licullé  extrême,  eu  ce  qu'il  l'allail  lier,  souvent  en  peu 
de  vers  el  par  des  uu)dulations  très-rapides,  des  symphonies  et  des 
clneurs  dans  des  tons  fort  éloignés  :  car,  pour  (|ue  Hameau  ne  m'accu- 
sât pas  d'avoir  défiguré  ses  airs,  je  n'en  voulus  changer  ni  transposer 
aucun.  Je  réussis  à  ce  récilalil'.  11  était  bien  accentué,  plein  d'énergie, 
i-t  surtout  excellemment  modulé.  L'idée  des  deux  hommes  supérieurs 
au\(|iiels  ou  daignait  m'associer  m'avail  éh^vé  le  génie;  el  je  puis  dire 
(jiie,  dans  ce  Irav.iil  ingrat  el  sans  gloire,  dont  le  |)iiblic  ne  pouvait 
|)as  même  être  inroniié,  je  me  lins  iirescjue  toujours  à  c('ilé  de  nu's 
iriddides. 

La  pièce,  dans  l'étal  où  je  l'avais  mise,  lui  répéh'e  au  grand  théâtre 
de  l'Opéra.  Des  trois  auteurs  je  m'y  trouvai  seul  V(dl.iire  était  absent, 
(  I  li.inieail  II  \    \  Mil   p.i^.  ou  se  ciclia. 


I'  \  Il  I  I  I     I  I  .    M  V  II  I     \  I  I  '.>S-. 

I.rs  iiaiolcs  lin  |>n'liMri'  iiiiiiiuUi^iii'  rl.tirill  lri'>-lii^iilii'i">  ;  m  xnici  le 
•  IiImiI  : 

O  iiiiMi  !  xii'itH  liTiiiiiMT  li'^  iiiatlu'iir^  lie  mil  \U'. 

Il  ,'i\ail  liii'ii  lallii  laii'r  iiiii'  iiiiisii|Ui' assiirli>saii(i'.  (.r  lut  |i<iiii'laiil  la- 
ilcssiis  )|iii-  inailaiiii'  tic  la  l'ii|iliiii(-ro  loiida  sa  n'iisiiii',  t-ii  m  arinsanl, 
avt'c  lu'aiiriui|)  irai<;ri'iir,  ilaNoir  lail  iiiir  iiiii>ic|iir  il  riili'i'iriiiriit.  M.  dr 
Ilirliflii-ii  niiiiiiD'iMM  iiiilirii'usiMiii'iil  pai  s  iiiliuiiiiT  ilc  i|iii  riairiil  1rs  \rrs 
«le  Cl*  iii(iiiiilii;;iif.  Je  lui  |in'si'iilai  ii-  iiiaiinsii'il  i|u  il  iiiaNail  iiimim-,  i>I 
qui  faisnil  loi  qu'ils  rlait'iil  ili'  Nuilairi'.  I'!ri  cr  cas,  dit-il,  c'csl  Vidiairc 
seul  (|ui  a  tort.  Durant  la  rc|ictili(in,  lunl  ce  ipii  était  di-  moi  lut  siicces- 
si\enient  ini|n'iin\i'  |>ai'  madame  de  la  l'(i|dinit'i'e,  et  iu>lilir'  par  M.  de 
Ilichelieu.  Mais  eiilin  j'avais  allaiie  à  li'(>|>  liuie  |iarlii',  rt  il  nie  liil  si;;ni- 
liô  (juil  \  avait  à  lelaire  à  iimn  liaxail  |diiMeiir>  (Imjm's  mit  les(|nelles 
il  t.iliait  eonsiiiter  M.  Hameau.  Navré  diiue  ciinclusiiiii  |iai'eillc,  nu  lieu 
lies  i'lo;;es  i|iie  j'attendais,  et  <|ni  certainement  iiretaieiit  dus,  je  rentrai 
chez.  mi)i  la  mort  dans  le  cieiir.  .l'v  tiniiiiai  malade,  é|inisi'  de  lali^iii'. 
dévore  de  cliajiiin  ;  i  t  di'  six  semaines  jv.  ne  lus  en  étal  de  .-m  tir. 

Itameau,  (|ui  l'ut  chargé  des  clian^>eiiienls  indiijues  par  iiiadaim;  de 
la  l'ii|»linière,  m'envoya  demander  l'ouvertiire  île  mon  ^rand  o^i'ia, 
|)uiir  la  sulislitiier  à  celle  i|iie  je  venais  de  l'aire.  Heureusement  je  sentis 
le  croc-en-jamlie,  et  je  la  refusai.  Comme  il  n'y  avait  plus  i|iii;  ciii<|  un 
siv  jours  jusqu'à  la  re|)riseiitation,  il  n'eut  |>as  le  temps  d'en  laire  une, 
et  il  fallut  laisser  la  mienne.  Klle  était  à  ritalieiine,  et  d  un  stvio  très- 
uouveau  |)our  lors  en  France.  Cependant  elle  fut  ^'oùtée,  et  j'ajipris  par 
M.  «le  Valiiialcllc,  luailic  d  Imlil  du  mi,  el  ^'endre  de  M.  Mussard,  mon 
parent  et  mon  ami,  que  les  amateurs  avaient  été  très-ciuileiils  de  imui 
ouvrage,  et  (|ue  le  |)ul)lic  ne  lavait  |)as  distingué  de  celui  de  Uamuau. 
Mais  celui-ci,  de  concert  avec  madame  de  la  l'oplinicre.  prit  des  uiesures 
pour  qu'un  ne  sût  pas  lucnic  t|ue  j'v  avais  travaillé.  Sur  les  livres  (|ii"oii 
distriliiie  aiiv  spectateurs,  et  im'i  les  auteurs  sont  toujours  iioiiiiiii''S.  il 
n'y  eut  de  nommé  (|ue  \oltaire  ;  et  Kameaii  aima  mieux  que  son  nom 
fût  supprimé  que  d  y  voir  associer  le  mien. 

Sitôt  que  je  fus  en  étal  du  sortir,  je  voulus  aller  cliez  .M.  de  Uiciudieii. 
Il  n'était  plus  temjis;  il  venait  de  partir  pour  Dunkerque,  où  il  devait 
commander  le  deharquemeiit  destiiu''  pour  I  Kcosse.  ,\  son  retour,  je  mi- 
dis, pour  autoriser  iii.i  paii'ssc.  (|u  il  ilait  tro|)  tard.  Ni'  l'avant  plus 
revu  depuis  lors,  j  ai  perdu  I  lionneiir  ipie  méritait  iiiun  ouvrage.  Ilio- 
uoraire  (|u  il  devait  me  produire  ;  et  mou  ti'ui|)S,  mon  travail,  mou  cha- 
grin, ma  maladie  et  I  argent  qu'elle  me  coûta,  tout  cela  fut  a  mes  frais, 
sans  me  rendre  nu  sou  de  lieiiélice.  ou  plutôt  de  dédommagemeiil.  Il 
m'a  cependant  toujours  paru  (|ue  M.  de  lliilielien  avait  iiatiirellemeiil 
de  rincliiialioii   pour  iimi.    d  peii-iait  avaiilagensemeiit  de  me>;   laliiil<  ; 


2HI  I.I.S   COM  KSSIONS. 

iiKiis  iiiiiii  nialliciii'  cl  in.ulaiiu:  dr  l.i  l'(i|irniii'i'i'  <'iii|i(''('li('i  iiil  (mil  l'i'Url 
lie  sa  Ixniiic  \(ili)nli\ 

Je  iiL'  |M)nvais  ikmi  comprciuli'c  à  l'avorsioii  de  celle  reiiiiiie.  ii  (|ui  je 
m'ilais  elloreé  de  plaife  el  à  (|iii  je  Taisais  assez  ri'jiiilièreineiil  ma  eoiir. 
(iatilTeeoiii'l  ureii  e\|)lii|iia  les  causes  ;  haliurd,  me  dil-ii.  son  amilie 
|iciur  liameau,  doiil  elle  esl  la  |)iùiieiise  en  lilrc.  ci  (|ni  ne  \enl  sonllrii' 
anc  iiM  eonciiri'eiil  ;  et  de  plus  un  |)i''clié  i)eif;inel  (|ui  \(iiis  damne  ;iuj>rès 
délie,  et  (|n'elle  n(!  vous  |i;u-iionneia  jamais,  c'est  d'elle  (ionovois.  I.à- 
(lesstis  il  nrc\|)li(|na  <|iie  l'aldic  lliiiicrl.  ({ni  I  ilail,  el  sincère  ami  de 
-M.  (le  la  l'(i|)linière,  avait  tait  ses  elliirts  [Ktiir  rempèeher  d  i''])()nser  celte 
l'emme,  (jii'il  connaissait  bien  ;  et  ([n'apiès  le  maiiaj^c  vWc  Jiii  avail 
\oiic  nne  liaiiie  im|)laeal)le,  ainsi  (|u'a  Ions  les  (leiiovois.  Onoiqiie  la 
r(i|>linicic,  ajoiila-t-il.  ait  de  l'amitii'  |iomi'  vous,  cl  (|iie  je  le  sache,  ne 
iiim|ilez  pas  sur  son  appni.  Il  est  amouicnx  de  sa  lemme  :  idie  vous 
liail  ;  elle  est  mciliante,  elle  est  adroite  :  vous  ne  l'erez  jamais  rien  dans 
celle  maison.  Je  me  le  tins  pour  dit. 

Ce  même  (îaul'i'econrl  me  rendit  à  peu  près  dans  le  même  lcm|)s  un 
service  dont  j'avais  ^rand  besoin,  .le  \enais  de  i)erdre  mou  vertueux 
pèr(!,  à<;é  d'environ  soixante  ans.  .le  sentis  nu)ins  celle  perle  (jue  je  n'au- 
rais lail  eu  d'autres  temps,  où  les  cmhai'r.is  de  ma  situation  m  aur.iieiil 
moins  occupe,  .le  u'a\ais  point  voulu  rccl.imer  de  son  vivant  ce  qui  res- 
tait du  bien  de  ma  mère,  et  dont  il  lirait  le  pelil  revenu  :  je  n'eus  pins 
là-dessus  dc!  scrupule  a|)rt'S  sa  mort.  Mais  le  dél'aul  de  preuve  jiiridi(|ue 
de  la  mort  de  mon  i'rère  i'aisail  une  diriicullé  que  GaulTecourt  se  chargea 
de  lever,  et  (jii'il  le\.i  en  cllet  par  les  bons  oflices  de  l'avocat  de  l.olme. 
domine  j'avais  le  jihis  yraiid  besoin  de  celle  petite  ressource,  el  (|ue  l'é- 
vénemcnl  était  douteux,  j'en  attendais  la  nouvelle  définitive  avec  le  plus 
\  il' empressemenl.  l  n  soir,  en  icnliant  clie/  moi,  je  triuivai  la  lettre  qui 
devait  conteuir  cette  nouvelle,  et  je  la  pris  pour  l'ouvrir  avec  un  trem- 
blement dimpatience  dont  j  eus  honte  au  dedans  de  moi.  EU  quoi  !  nie 
dis-je  avec  dédain,  .lean-Jacques  se  laisserail-il  subjuguer  à  ce  point  par 
l'intérêt  et  par  la  curiosité?  .le  remis  sur-le-champ  la  lettre  sur  ma  che- 
minée ;  je  me  déshabillai,  me  couchai  lrau(|uillement,  dormis  mieux 
(|ii';i  mon  ordinaire,  et  me  levai  le  lendemain  assez  tard  sans  jiliis  pen- 
ser a  ma  Icllrc.  Kn  iiriiaiiiil.iiil  je  l'aperçus;  j(>  l'ouvris  sans  me  presser; 
j'y  trouvai  nue  lettre  (h;  change,  .l'eus  bien  îles  plaisirs  à  la  l'ois;  mais 
je  puis  jurer  que  le  plus  vil'  lui  celui  d'avoir  su  me  vaincre.  J'aurais 
vingt  traits  pareils  à  citer  (Mi  ma  vie,  mais  je  suis  trop  pressé  pour  pou- 
voir tout  dire.  J'ciuov.ii  une  pelile  partie  dc  ci^l  argent  à  ma  pauvre 
inaman,  regrettaiil  avec  larmes  l'IieureiiN  temps  où  j'aurais  mis  le  tout 
à  ses  pieds.  Toutes  ses  lettres  se  sentaient  de  sa  détresse.  Klle  m'en- 
vovait  un  tas  de  recettes  el  dc  s(!crets  dont  elle  prétendait  que  je  fisse  ma 
lorliine  et  la   sienne.  Dej,!   le    seulimenl    de    s.i    misère  lui    resserrait  le 


|-\IU  I  I     II      I  l\  Itl     \  Il 


ix-. 


ririii'  l'I  lui  rrirccissiiit  ri'S|)nl  l.i'  |irii  i|iif  |i-  lui  i'ii\ii\;ii  lui  l.i  lU'nir 
ili-s  ri-i|iiuis  (jni  roliscilainit.  lillf  ne  |)i-ii|ila  ilr  rien,  (ifla  im-  dc^^unla  de 
|iarla^i>r  mon  niTi'Ssaiiv  avi-c  rcs  inisrialilcs,  siirloiit  a|»r(s  l'inulilt'  Ini- 
laliM-  <|Uf  ]<■  lis  piiur  la  Ifur  air.uliiT,  ronirm-  il  sciailil  ci-aiiiis. 

I.i'  lrin|is  sCtiuilail,  rt  raij;cul  aM'C  lui.  Niuis  cliuMs  diiix,  inciui' 
t|iialrf,  ou,  |inni-  iiiicuv  dire,  iiiuis  élions  sept  ou  litiil.  (!ar,  i|U(ii(|nr 
Thc-rèse  lui  d'un  di-siiilcicssi-incnl  <|ui  a  |>i'U  dV\ciu|dis,  sa  iiii'ir  nV-- 
lail  |>as  coiuuii-  clic.  Silôl  (|u'cllc  se  \il  un  peu  retiKUilec  |iai-  nu'S  soins, 
elle  lit  M'iiir  ti>ule  sa  lauMlie,  |ioui'  en  parta^ei-  li-  Iruil.  Sceurs,  lils,  lillcs, 
|)eliles-lilles.  Iniil  mhI.  Inu's  sa  lille  ainec.  uiai'ii'e  au  diireleurdcs  car- 


rosses d'An};ors.  Tout  ci"  (lue  je  faisais  pour  Thérèse  élail  délouinc  |)ai 
sa  nicre  on  laveur  de  ces  allainés.  Comme  je  n'avais  pas  affaire  à  uni' 
personne  avide,  et  ([ne  je  nctais  pas  sulijn^uc  par  nue  passion  folle,  je 
ne  faisais  pas  des  folies.  Content  de  tenir  Thérèse  honnêtement,  mais 
sans  luxe,  à  l'abri  des  j)ressants  besoins,  je  consentais  que  ce  qu'elle 
gagnait  |iar  son  travail  fui  iout  entier  au  profit  de  sa  mère,  cl  je  ne  me 
bcuiiais  pas  à  cela;  mais,  par  une  fatalité  (|ui  nie  |>oursnivait,  tandis  que 
maman  était  en  [iroie  à  ses  troquants,  Ihércse  élail  en  |)roic  à  sa  la- 
mille,  el  je  ne  pouvais  rien  faire  d'aucun  cùlé  qui  profitât  à  celle  pour 
i|ui  je  lavais  destiné.  11  était  singulier  que  la  cadelte  des  enfants  de  ma- 
dame le  Vasscur,  la  seule  (|ui  n'eût  i)as  été  dotée,  était  la  seule  (|ni  nour- 
l'issait  son  père  cl  sa  lucrc,  et  <|u  a|)rcs  a\oii'  é'Ii'  longlemps  ballue  par  ses 


S8G  l.r.S   COM  I.SSIONS. 

Iivri'!!,  [)ai'  ses  sinus,  iik'Iiu!  |i;ir  ses  iiirccs,  ('clic  |);iii\rc  lillc  eu  clail 
inainliMiiinl  pilli'-c,  sans  (|ii'('ll(>  jhiI  mieux  se  (Icrciidrc  de  Iciiis  vols  (|iie 
(II'  leurs  eou|)S.  l  ne  seule  de  si!s  nièces,  appelée  (iollioii  i.educ,  étail  as- 
sez. aiiiial)le  el  d'un  earacIcTO  assez  doux,  (|uoi(|ue  f;àlee  |>ai'  ICxeniple  el 
les  leçons  des  aulres.  Couiine  je  les  \oyais  sousent  enseinhie,  je  leur 
donnais  les  inuns  (|u"elles  s'eulre-doniiai(!nl  ;  j'appelais  la  iiicco  ma 
iili'rc,  el  la  (anie  nui  tante.  Tonlesdeux  m'appelaienl  leur  oncle.  De  là  le 
nom  de  laiilc  (hi(|nel  j'ai  eonlitun''  d'appeler  TliiTèse,  el  (jue  nies  amis 
repelaienl  (|iicl(|iicrois  en  plaisanlanl. 

On  seul  (|ne.  dans  une  pareille  silualiou,  je  n'avais  pas  un  inonient  à 
|>erdre  pour  tacher  de  m'en  liicr.  .lugeanl  (|ue  M.  de  Iliclielieu  m'avail 
oublié,  cl  n'espérant  plus  lien  du  (ôlé  de  la  cour,  j{!  (is  qiiehjues  lenta- 
live>  |)iiiii'  l'aire  passer  à  l'aiis  mon  opc'ia  :  luais  j'éprouvai  des  dillicullés 
(|ui  demandaient  bien  du  lem|»s  pour  les  vaincre,  et  j'étais  de  jour  en  jour 
plus  pressé,  ,1e  mavisai  de  présenter  ma  ])etite  eoin(''die  de  Narcisse  an\ 
italiens.  Elle  y  t'ul  reçue,  el  j  eus  les  entrées,  (|ni  me  lirt'ul  ^land  |)lai- 
>ir  :  mais  ce  l'ut  lonl.  ,1e  uv  pus  jamais  parvenir  à  l'aire  jouer  ma  pic'ce  ; 
et,  ennuyé  de  l'aiic  ma  cour  à  des  comédiens,  je  les  plantai  là.  Je  revins 
enfin  au  deinier  expédient  (|ui  me  restait,  el  le  seul  (|uc  j'aurais  dû 
prendic.  l]n  rrc(|ncnlanl  la  maison  de  M.  de  la  l'ojtlinièi'e  je  m'étais 
(doij;iié  de  c(dle  de  M.  Dupin.  Les  ileux  liâmes,  (|uoi([ne  parentes,  étaient 
mal  ensemble  el  ne  s(^  voyaient  point;  il  n'y  avait  aucune  société  entre 
les  deux  maisons,  el  Thieriol  seul  vivait  dans  l'une  el  dans  l'autre.  Il 
lui  chargé  de  làclier  de  me  ramener  chez  M.  Dupin.  M.  de  l"i-ancueil 
suivait  alors  l'histoire  natiii(  Ile  el  la  chimie,  el  faisait  nu  cahinel.  .le 
crois  (ju  il  aspirait  à  rAca(lemi(!  des  sciences;  il  voulait  |)oiir  cela  laiic 
un  livre,  et  il  jugeait  (|ne  |e  pouvais  lui  èlre  utile  dans  ce  travail.  Ma- 
dame Dupin,  (|ui  de  son  ci'ité  niédilait  nu  antre  livre,  avait  sur  moi  des 
vues  à  j)en  pics  semblables.  Ils  auraient  voulu  m'avoir  en  commun  pour 
une  espèce  (h;  sccri'taire,  el  c'était  là  l'objet  des  semonces  de  Thieiiol. 
.l'exigeais  prealaldcmenl  (|iic  M.  i\r  l'ranciicd  emploierait  son  crédit 
avec  celui  de  Jelyote  pour  l'aire  répéter  mou  ouvrage  à  l'IJpéra.  11  y 
consentit.  Len  Muses  calantes  furent  répétées  d'abord  plusieurs  l'ois  an 
'  magasin,  |)nis  au  grand  Ihéàtre.  Il  \  avait  beauc(Uij)  de  monde  à  la 
grande  rep(''lition,  et  |ilnsienrs  morceaux  furent  Ircs-applandis.  Cepen- 
dant je  sentis  moi-même  (hiranl  l'exécution,  fort  mal  conduite  par  15e- 
bcl,  que  la  pièce  ne  |)asserait  [)as,  el  même  qii'idle  n'était  pas  en  étal  de 
paraîtie  sans  de  grandes  corrections.  Ainsi  je  la  retirai  sans  mot  dire,  el 
sans  m'exposeï-  au  refus;  mais  je  vis  clairement  par  plusieurs  indiciîs 
que  r(mvrage,  eùt-il  été  parfail,  n'aurait  |ias  passé.  .M.  de  l'rancueil 
m'avail  bien  prmnis  de  le  faire  i(''péler,  mais  non  pas  de  le  faire  rece- 
voir. Il  me  tint  exactemeiil  parole,  .l'ai  toujours  cru  voir,  dans  celte  oc- 
casion   et   dans  beancoiip  d  .iiilrcs.    «pie   ni  lui  ni  madame  Dupin  ne   se 


l'VIl  I  II      I  I  .     I   l\  Kl.    \  Il  ■iHl 

sitIK-iaii'lil  (II-  iiir  l.il>M'rar)|ii('i'il'  iliii- cri  (ailli-  li'inilaliiHi  ilaii-  le  iiiiiinlc. 

il«'   |ii'iir    pcul-iMif  ^\<i siipjMisàl.    fii    M)\anl    Icms  Ijmcs,    (pi'ils 

:i\nii'iil  ^rrlïc  leurs  talnils  sur  les  iiiiciis.  (ii-|icii(laiil,  coiiinir  iiia- 
(laiiii-  Itiipiii  m  rii  a  liuijniii'!!  sti|i|ioM-  di-  liis-iiii'-diitn'fs,  cl  iiii'cllc  m- 
m'a  jamais  cm|>l(i\c  (|u'a  cciiic  sons  sa  diclcc,  dii  à  des  ici  liricln< 
df  pure  erudilidii,  ce  lejuiK  lie.  miiIuuI  a  sou  é^aiil,  eiil  de  Imn  m- 
jiisle. 

1717 — I7i!(.  (!e  deiiiiei  mauvais  succès  acheva  de  me  décoiuvi- 
^fr.  J'aliaiidiiiiiiai  loiil  |>i'(ijel  d'a\aiiceiiieu(  cl  de  ^lniie  ;  et,  sans  plus 
son-jer  à  des  laleiits  vrais  nu  vains  ipii  iii>-  pi(is|)éraieul  >i  pin,  je  cniisa- 
crai  mnii  temps  et  mes  soins  a  me  procurer  ma  snlisistaiice  et  celle  de 
ma  Tlierèse,  nnunie  il  plairait  à  ceux  (|iii  se  (liarj^eraient  d  v  poiiivuir. 
Je  m'allacliai  dimc  tout  à  l'ail  à  madame  Dnpiii  et  à  M.  de  Itaiieneil. 
tiela  ne  me  jeta  pas  dans  une  ;;rande  opulence  ;  car.  avec  linil  à  iieiil 
cents  lianes  par  au  i|ne  jens  les  deux  premii'res  années,  à  peine  avais- 
jc  de  (iiioi  lournir  à  mes  premiers  besoins,  lorcé  de  me  In^er  à  leur  vni- 
sinago,  en  cliamiire  garnie,  dans  un  quartier  assez  cher,  et  pavant  un 
antre  lover  a  l'exln  inili'  de  Paris,  tout  an  liant  de  la  rue  Saint-Jacciues. 
où.  (|ueli|ne  temps  i|iril  lil,  j'allais  souper  piesi|ne  tous  les  soirs.  Je 
pris  liientùt  le  train  et  même  le  goût  de  mes  nouvelles  ncenpations.  Je 
m'attaciiai  à  la  chimie  ;  j'en  lis  |tlusieurs  cours  avec  M.  de  i'raucneil  chez 
M.  Ilonelle  ;  et  nous  nous  mimes  à  harhouiller  du  papier  tant  liien  iiiir 
mal  sur  celte  science,  dont  nous  po-isi'dions  à  peine  les  l'Iemenls.  |]ii 
I7i7,  nous  allâmes  passer  i'anloiniie  en  romaine,  an  eiiàlran  de  C.lie- 
nonceaux,  maison  rovale  sur  le  (Mur.  Iialie  pai-  llrmi  -eioml  pour  Diane 
(le  Poitiers,  dont  on  \  voit  encore  les  chiiïrcs,  et  niaiiilenanl  possédée 
par  M.  Diipin,  fermier  général.  On  s'amusa  heauconp  dans  ce  hean  lien  ; 
ou  V  faisait  lies-lmniie  ciiere  ;  j'y  devins  gras  comme  nu  moine.  On  v 
lil  lieanconp  (le  niusi(|iie.  J'y  composai  plusieurs  Irios  à  chanter,  pleins 
d'une  assez  forte  harmonie,  et  dont  je  reparlerai  |)eut-èlre  dans  mon 
supplément,  si  jamais  j'en  lais  un.  (hi  y  joua  la  comédie.  Jv  en  (is,  en 
(|ninze  jours,  nue  en  trois  actes,  intitulée  l' Jiiigafjemeiit  (éinéraire,  (ni'on 
Irouvera  parmi  mes  papiers,  et  (|ni  na  d'antre  mérite  (|ue  heauconp  de 
gaieté.  J'v  cmuposai  d'.inires  petits  onviages,  entre  autres  une  pièce  en 
vers  intitulée  /'.l/Zi'c  de  Sylvie,  nom  (riiiic  allée  du  paie  qui  bordait  le 
Cher;  et  tout  cela  se  (il  sans  discoulinner  mon  travail  sur  la  chimie,  et 
celui  que  j(!  faisais  auprès  de  madame  Dnpin. 

Taudis  ipie  j'engraissais  à  (llienoneeaiix,  ma  pauvre  Thérèse  engrais- 
sait a  l'arisd'nue  antre  manii-re;  etiinand  j  y  revins,  je  trouvai  r(uivrage 
ipu'  j'avais  mis  sur  le  métier  plus  avancé  que  je  ne  l'avais  cru.  (lela 
m'eût  jeté,  vu  ma  situatitui,  dans  un  emharras  extrénie,  si  des  cama- 
rades de  tahie  ne  m'eussent  loui-ni  la  seule  ressource  i|iii  pouvait  m'en 
lirer.  C'est  un  de  ces  lé'cils   essei'îlels  i|iie  je  ne  puis  faire  a\ei    trop  de 


iW  Li;s  CONFESSIONS. 

simplicilé.  |»iim"   (jii  il    laiidrail,  en   les   ((Mmiiciilanl,   km  <'X<'iist'r  un  me 
cliai'nci-,  cl  ([lie  je  ne  dois  lairc  ici  ni  I  ini  ni  l'aulic. 

Diiranl  le  séjour  d'Altuna  à  Paris,  au  lien  d  allcf  nian^ei'  clie/  un 
Irailcur,  nous  maiij^ions  ordinaireinoiil  Ini  cl  moi  à  noire  voisinage, 
presque  \is-a-vis  it;  enl-de-sac  de  l'Opéra,  clic/  une  iiiadaine  la  Selle, 
l'cnimc  d'un  lailleur,  (jni  donnait  assez  mal  à  manijcr,  mais  donl  la  laMc 
ne  laissait  pas  dèlre  rechercliée,  à  cause  de  la  bonne  et  sure  compa|^i)ic 
([uj  s'y  trouvait;  car  on  n'y  recevait  aucun  inconnu,  cl  il  lallait  être  in- 
Iroduil  par  (|nel(|u'un  Ar  ccn\  (jui  \  mangeaient  d'ordinaire.  Le  comnian- 
denr  de  (.îraville,  vieux  dclianchc,  plein  de  politesse  cl  d'espril,  mais  or- 
durier,  y  logeait,  et  y  attirail  niic  lolle  et  hrillanle  jeunesse  en  oiliciers 
aux  gardes  et  mous(|uetaires.  l.e  command(>ur  de  N'onanl,  chevalier  de 
toutes  les  filles  de  l'Opéra,  y  apportait  journellement  toutes  les  nouvelles 
de  ce  tripot.  MM.  Duplessis^  lieutenant  colonel  retiré,  bon  cl  sage  vieil- 
lard, et  Ancelet,  officier  d('s  mous(|nclaires,  y  niainlenaienl  un  certain 
ordre  parmi  ces  jeunes  gens.  Il  y  xcnail  aussi  des  comnicrcanls,  des 
linanciers,  des  vivriers,  mais  polis,  lionuèlcs,  et  de  ceux  qu'on  ilislin- 
guait  dans  leur  métier;  M.  de  Bcssc,  M.  de  Forcadc,  et  d'autres  donl 
j'ai  oublié  les  noms.  Enfin  l'on  y  voyait  des  gens  de  mise  de  tous  les 
étals,  excepté  des  abbés  et  des  gens  de  robe,  que  je  n'y  ai  jamais  vus  ; 
et  c'était  une  conveulion  de  n'y  eu  point  inlioduirc.  Cette  table,  assez 
nombreuse,  était  très-gaie  sans  être  bruyante,  et  l'on  y  polissonnait 
beaucoup  sans  grossièreté.  Le  vieux  commandeur,  avec  tous  ses  contes 
gras  quant  à  la  substance,  ne  perdait  jamais  sa  politesse  de  la  vieille  cour, 
cl  jamais  un  mol  de  gueule  ne  sortait  de  sa  bouche  qui  ne  fût  si  plaisant 
(|ue  lies  remmes  l'auraient  j)ardonné.  Son  ton  servait  de  règle  à  toute  la 
table  :  tous  ces  jeunes  gens  contaient  leurs  aventures  galantes  avec  au- 
tant de  licence  que  de  grâce  :  cl  les  contes  de  tilles  manquaient  d'autant 
moins  (jin'  le  magasin  était  à  la  porte  ;  car  l'allée  par  où  l'on  allait  chez 
madame  la  Selle  était  la  même  oîi  donnait  la  boutique  de  la  Dnchapt, 
célèbre  marchande  <lc  modes,  (|ui  axait  alors  de  Irès-jolies  filles  avec 
lesquelles  nos  messieurs  allaient  causer  avant  ou  après  diner.  Je  m'y 
serais  amusé  commis  les  autres,  si  j'eusse  été  plus  hardi.  11  ne  lallait 
([n'entrer  comme  eux;  je  n'osai  jamais.  Ouant  à  madame  la  Selle,  je 
continuai  d"y  aller  manger  assez  souvent  après  le  départ  d'Altuna.  .l'y 
apprenais  des  foules  d'anecdotes  très-amusantes,  et  j'y  ]n-is  aussi  peu  à 
peu,  non,  grâces  au  ciel,  jamais  les  mœurs,  mais  les  maxinws  que  j'y  vis 
établies.  D'bounèles  personnes,  mises  à  mal,  des  maris  trompés,  des 
femmes  séduites,  des  accouchements  clandestins,  étaient  là  les  textes  les 
plus  ordinaires,  et  celui  (jui  peuplait  le  mieux  les  Lnfanis-Trouvés  était 
toujours  le  |)lus  applaudi.  Cela  nu'  gagna  ;  je  formai  ma  layon  de  penser 
sur  celle  (|ue  je  voyais  en  règne  chez  des  gens  très-aimables,  et  dans  le 
Innd  Ircs-Imnurl.'S  uciis;    cl  je    nie  di^^  :  l'uis(|nc  c"e>l   l'usage  du  pays. 


i'\i>  I  II    II    I  I  \  m    \  1 1 


t«> 


(|ll,'llhl  un  \  Ml  cil  |ii'ti(  le  siiiMi'  \i.il  I  rf\|iiili.ii(  i|ih'  |i'  rli.n  h.us.  J,. 
m'y  (It'li-nniiiai  ^inlhii'ilciiK-nl,  siiiis  Ir  iiiiiiiiili-L- sci-|i|)iili-  ;  ri  h  -<  ni  <|iii' 
J  eus    .1  \ailli'lf  lui    iciili  tir  TliiTrsr,   .1   i|iii    j'rii>    (iiiilrs    1rs    iiriiio    du 


mon<lr  lie  l.iirr  ,l(lii|ilr|-  cri  inili{lli'  innNrli  lii'  sailMT  Siill  liniiuciir.  Sa 
nÙTP,  qui  ilr  [liiis  ciai^nail  iiii  iininrl  cmljarias  dr  mai  inailli',  .Lnil 
venue  à  iiion  secours,  elle  si"  laissa  vaiiicrr.  On  ciioisil  iiiir  saj;r-l'riiiiiir 
prudrntr  rt  sure,  appeirr  madcinoisi-llr  (iuiiiii,  (|ni  lirmriiiaii  a  la  |iiiiiilr 

Sainl-Euslaelir.  | r  lui  cimlirr  r,'  (l(|i('i(  ;    el  quand  Ir  lrin|is  lu!  \riiu, 

Thérèse  lui  inniée  par  sa  iiitTc  ehe/  la  (iouiu  pour  v  l'aire  ses  couelies. 
J'allai  l'y  voir  plusieurs  fois,  el  je  lui  pnriai  un  eiiilïre  que  j'avais  fail  à 
doiildr  sur  deu\  earles,  doiil  une  fui  mise  dans  les  laiij,'rs  de  renlaul  ; 
ri  il  lui  drposr  par  la  sage-femine  au  bureau  des  l.iiraiils-Tiouvés,  dans 
la  foi  iiir  ludiiiaire.  i/aniu'-e  snivaiile,  luènie  iiieonvriiieiil  el  même  e\- 
pédirnl,  an  ciriirre  près,  (jui  lui  iié|;ligé.  l'as  plus  de  réllevioii  de  ma  pari, 
pas  pins  d'approhalioii  de  crllr  de  la  mère:  elle  ohéil  en  ^t'uiissanl.  Ou 
verra  sueeessivenuMil  Imilrs  les  vieissilmli  >  ipir  celle  falalr  (ondiiilc  a 
produilrs  dans  ma  façon  de  penser,  ainsi  (|iic  dans  ma  deslinee.  Oiiaiil  à 
prèsenl.  leuons-uous  a  celle  |)remiere  époque.  Ses  siiiles,  aussi  cruelles 
(lu'imprt'vues,  ne  me  forceronl  que  Irop  d'v  revenir. 

.Ir  marqur  ici  (cllr  dr  ma  pr<iniere  connaissance  avec  madame  d"l!pi- 
iiav.donl  Ir  nom  ir\irndia  sonvrut  dans  ces  Mi'uioires  :  rllr  s'appriail 
madrnmisrllr    d'Kscla\rlles,    el    \enail    d"('pouser   M.    d'KpiiiaN,   (ils  di" 


•iW  LES  CONFESSIONS. 

M.  I.;»li\(-  (If  liclli'gardc,  fermier  général.  Son  nuiri  élait  ninsiiicii,  ainsi 
que  M.  (le  l'raïu'ucil.  Klle  était  niiisiciciiiu;  aussi,  cl  la  passidii  de  cet 
art  mil  entre  ces  trois  personnes  une  grande  intimité.  M.  di'  l'rancueil 
iniutiodiiisil  clic/  madame  dEpinay;  j'y  soupais  quelquefois  avec  lui. 
Elle  élait  aimable,  avait  de  l'esprit,  des  talents  ;  c'était  assurément  une 
l)onne  connaissance  à  faire.  Mais  elle  avait  une  amie,  a|)i)elée  mademoi- 
sclle  d'I'.tle.  (|ni  passait  pour  nu'cliante,  et  (jni  vi\ait  avec  le  chevalier 
de  Valory.  (pii  ne  passait  pas  poni'  lion.  .K;  crois  que  le  commerce  de 
ces  deux  personnes  lit  tort  à  madame  d'Kpiuay,  à  qui  la  nature  avait 
donné,  avec  un  tempérament  très-exigeant,  des  (|nalités  excellentes  pour 
en  régler  ou  racliet(!r  les  écarts.  M.  de  Francueil  lui  communiqua  une 
partie  de  l'amitié  (piil  avait  [loni-  moi,  et  m'avoua  ses  liaisions  avec  elle, 
dont,  par  cette  raison,  je  ne  parlerais  pas  ici  si  elles  ne  fussent  devenues 
pul)li(jues  au  point  de  nètre  pas  même  cachées  à  M.  d  Kpinay.  M.  de  Fran- 
cueil me  (il  même  sur  celte  dame  des  confidences  bien  singulières,  qu'elle 
ne  m'a  jamais  faites  à  moi-même,  cl  dont  elle  ne  m'a  jamais  cru  instruit; 
car  je  n  Cn  ouvris  ni  n'en  on\  lirai  de  ma  vie  la  bouche  ni  à  elle  ni  à  qni 
que  ce  soit.  Toute  cette  conliance  de  part  et  d'autre  rendait  ma  situation 
Irès-enibarrassanle,  surloutavec  madamedeFrancueil,qui  me  connaissait 
assez  pour  ne  pas  se  défier  de  moi,  quoique  en  liaison  avec  sa  rivale.  Je 
consolais  de  mon  mieux  cette  pauvre  femme,  à  qui  son  mari  ne  rendait 
assurément  pas  l'amour  qu'elle  avait  pour  lui.  J'écoutais  séparément  ces 
trois  personnes;  je  gardais  leurs  secrets  avec  la  plus  grande  fidélité,  sans 
qu'aucune  des  trois  m'en  arrachât  jamais  aucun  de  ceux  des  deux  au- 
tres, et  sans  dissimuler  à  chacune  des  deux  femmes  mon  attachement 
pour  sa  rivale.  .Madame  de  Francueil,  (jui  voulait  se  servir  de  moi  pour 
bien  des  choses,  essuya  des  refus  formels  ;  et  madame  d'Epinay,  ni'ayant 
voulu  charger  une  fois  d'une  lettre  pour  Francueil,  non-seulement  en 
reyul  un  pareil,  mais  encore  une  déclaration  très-nette  que  si  elle  vou- 
lait me  chasser  pour  jamais  de  chez  elle,  elle  n'avait  qu'à  me  faire  une 
seconde  fois  pareille  proposition.  11  faut  rendre  justice  à  madame  (l"Kpi- 
uay  :  loin  que  ce  j)rocédé  parût  lui  déplaire,  elle  eu  jiarla  à  Francueil 
avec  éloge,  cl  ne  m'en  rcynt  pas  luoins  bien.  C'est  ainsi  que,  dans  des 
relations  orageuses  entre  trois  personnes  que  j'avais  à  ménager,  dont  j(! 
dépendais  en  quebjue  sorte,  et  pour  qui  j'avais  de  rattachement,  je  con- 
servai jusqu'à  la  fin  leur  amitié,  leur  estime,  leur  conliance,  en  me 
conduisant  avec  douceur  et  complaisance,  mais  toujours  avec  droiture 
(,'t  fermeté.  Malgré  ma  bêtise  et  ma  gaïudierie,  madauu'  d'Kpiuay  voulut 
me  metli'e  des  amnsemcnis  de  la  (]hi;vrelte,  château  j)rès  de  Saint-Denis, 
appartenant  à  M.  de  Bellegarde.  il  y  avait  un  théâtre  où  l'on  jouail  sou- 
vent des  pièces.  On  me  chargea  irun  rôle  (|ue  j'i'liuliai  six  mois  sans  re- 
lâche, cl  i|u  il  lalliil  m(î  souftl(M'  d'un  Imnl  à  1  antre  à  la  repiésenlalion. 
Après  cetli'  cjiiiMMc  on  ne  nir  pioposa  |dns  de  lole. 


l'Ait  III     II,    I  l\  lU     \  Il  «<.)| 

l'.u  laisaiil  l.t  riniiiaissaiirc  ilr  iiiailaiiic  il  l!|iiiia\,  jt-  lis  aussi  cilIc  lU- 
sa  lii-llf-sinit',  iiiadi-iiKiistUc  ilc  llcllr^aiilc,  i|iii  dcNiiit  Itirnlôl  <'()iiili-ss(.- 
(le  lliiiiili'Idl.  la  {Hclillci'c  luis  (|iif  je  la  vis,  clli'  clail  a  la  Millr  lii-  snii 
maria;;!-  :  elle  iiic  causa  liiti;;lrin|is  aM'c  t  rllc  laiiiiliarili'  cliariiiaiilr  (|tii 
lui  est  iialiii'cllc.  Je  la  Iroinai  Ins-aiinaiili'  ;  mais  j'ilais  iiicii  i-loi^iic  di- 
|)r«''Voir  (|iu'  colli' ji(iiiit>  prisnimi'  liiail  un  j'Hir  Ir  di-sliii  di-  ma  \\c,  vl 
m'cnlraiiicrail.  i|ii()ii|ni-  liirii  iiiniHi'iiiiiiiiil.  dans  raliiiin'  nii  y  suis 
anjonrd'liiii. 

Oiiiii(|iii'  je  iiaio  pas  |)ailc  de  Ihdi'i'iii  df|iiiis  iikhi  iTlniir  de  \  l'iiiM'. 
non  |)lns(|n(>  dt>  mon  ami  M.  Ilo^nin.  ji-  n'avais  poiirtaril  Mi'';;li^r  ni  I Un 
ni  l'anlri',  et  jr  m'i'lais  surloni  liu  de  jour  rii  jour  |)lns  iiilimenuMit  avec 
le  |>icmier.  Il  avait  nue  .Nanetlc,  ainsi  (|ne  j'avais  une  Tliéiise  :  ('{''lail 
entre  nous  iim"  eonlurmité  de  plus.  .Mais  la  dillerenee  était  (|ne  ma  Tlie- 
rése,  aussi  liien  de  li^ni'e  que  sa  Nniiette.  asait  une  liumeuj'  diiuei'  et  un 
caractère  aimalde,  lait  |>onr  attacluM'  un  lionnète  homme;  uu  lieu  (|ue  lu 
sienne,  pie-j^riéclie  et  liaren;;ère.  ne  monirail  rien  aux  vimix  des  autres 
(|ui  put  racheter  la  mauvaise  édiuatiim  II  ICpousa  toutei'ois.  (!e  hil  l'orl 
liieii  l'ait,  s'il  ra\ail  pi'tunis.  l'oui'  moi.  i|iii  n  avais  rien  promis  de  sem- 
Idalde,  je  ni<  me  pressai  pas  de  limiter. 

Je  m'étais  aussi  lié  avec  l'ahhé  de  (ioniiillac,  i|ui  n'était  rien,  non  |dns 
(|ue  nmi,  dans  la  littérature,  mais(|ui  était  l'ait  pour  devenir  ce  qu'il  est 
aiijoni'd  iiui.  .le  suis  le  premier  peut-être  i|ui  ai  \u  sa  portée,  el  i|iii  lai 
estime  ce  ([uil  valait.  11  paraissait  aussi  se  jdaire  a\ec  moi;  et  tandis 
qu'enlérmé  dans  ma  chanihre,  rue  Jean-Sainl-Denis,  près  l'Opéra,  je 
faisais  mon  acte  d' Hésiode,  il  venait  (|uel(|uerois  dîner  avec  moi  tète  à 
lèle  en  pi(|m'-ni(|ue.  11  Iravaillait  alois  à  l' Easai  sur  ion' (ji ne  tics  eoiiiiais- 
saitres  Ituwaiiies,  (|ni  est  son  premier  luivra^e.  Onand  il  lut  achevé',  l'em- 
liarras  lut  de  trouver  un  liliraire  (|ui  \oulùt  s'en  charger.  I.i's  lihraiies 
lie  l'aris  sont  arroj^anls  <■!  (Iiii>  |iiiiir  luiil  Innnuie  i|Mi  commence;  et  la 
!nélapliysi<[ne,  alors  très-peu  a  la  mode,  n  (dïiait  pas  un  sujet  Iiien  at- 
liavanl.  Je  parlai  à  Diderot  de  l'.ondiilac  et  de  son  (Uivra;;e;  je  leur  lis 
l'aire  connaissance.  Ilsé'taient  laits  |ioui'  se  convenir;  ils  se  convinrent. 
Diderot  enga^^ea  le  libraire  Durant  a  prendre  le  manuscrit  de  l'ahhe,  et 
ce  grand  métaphysicien  eut  de  scm  premier  livre,  el  presque  par  grâce, 
cent  écus.  qu'il  n'aurait  peut-ètic  pas  trouvés  sans  nmi.  Conime  nous 
demeurions  dans  des  quartiers  tort  éloignés  les  uns  des  antres,  nous 
nous  rassemhlions  tous  trois  une  lois  la  semaine  an  Palais-Hoyal,  et 
nous  allions  diner  ensemhie  à  l'hôtel  du  l'aniei-Fleuri.  Il  fallait  (|ue  ces 
petits  dîners  hebdomadaires  plussent  extrêmement  à  Diderot  ;  car  lui, 
qui  man(|uait  presque  à  tons  ses  rendez-vous,  ne  mancpia  jamais  à  au- 
cun de  ceux-là.  Je  formai  là  le  j)rojet  d'une  feuille  périodicine.  intitulée 
le  Persllleiir.  ipie  nous  devions  faire  alltiiialivenient.  Diderot  et  moi.  J  m 
esquissai  la  première  feuille,  et  cela  me  lit  faire  connaissance  avec  d  .Mem- 


2!l->  IKS    (.()M'i;SSl()NS. 

IxM't,  ,1  i|iii  Diilciiit  cil  a\ail  |iail(''.  Des  éviMicniciils  iiiipicN  iis  nous  l)aii'c- 
rciil,  l'I  II'  pinji'l  l'ii  ili'iiii'iiia  la. 

(ios  ili'iix  ailleurs  vi'iiaii'iil  il Ciilii'prLMKlri'  li'  DiclidiiiKiirc  ('iinirlojii'- 
iliqite,  (|iii  ni' (levait  il'alinrd  èti'L'  (|u"nne  csprco  ilr  (railmiion  cie(,liani- 
lici's,  scnililalilf  a  |itii  |)ri's  à  colle  du  Dictioiinaiii:  ili;  médeciiH^  do 
.laiiii's,  i|iii'  HiiliTol  M'iiail  d'aelicver.  Cclui-i'i  \oiilul  iiii'  laiii'  l'iilrcr 
poui-  (|urli|ui'  l'iuisi'  dans  celte  S(;coii(le  eiitrejuise,  et  me  [jroposa  la  par- 
tic  de  la  iiiiisii|iie,  (|uc  j'acceptai,  et  ipie  j  exécutai  ti'ès  à  la  liàte  cl 
très-mal,  dans  les  linis  nmls  (|irii  in'aNail  donnés,  cmiinie  à  tous  les 
auteurs  qui  devaient  concoui'ir  à  cette  entreprise.  Mais  ji!  lus  le  seul  (|ui 
lus  prêt  au  terme  prescrit.  Je  lui  remis  mon  manusciil,  que  j'avais  l'ail 
mettre  au  net  par  nu  laquais  de  .M.  l'rancueil,  apiteli' Dupont,  (|ui  éci-i- 
vait  ti'ès-ltieii,  el  à  (|iii  je  pavai  dix  cens  liii'S  de  ma  jjiiche,  qui  ne  m'iiiit 
jamais  été  remhoursi'S.  Diderot  m'avait  promis,  de  la  part  des  liliraires, 
une  rélri[)ution,  dont  il  ne  m"a   jamais  reparlé,  ni  moi  à  lui. 

Cette  entreprise  de  ri]ncyclo|)édie  fut  interrompue  par  sa  dilentiou. 
Les  Penscex  philosophiques  lui  axaient  attiré  quelques  clia^rins  (|ui  n'eu- 
rent point  de  suite.  Il  n'eu  l'ut  pas  de  même  de  la  l.cllie  sttr  h'<  dvcuiilcs, 
(|iii  n'avait  rien  île  ié|)r('diensilde  ([ne  quelques  traits  personnels,  dont 
madame  Dupré  de  Saint-Maur  et  M.  deRéaumur  furent  choqués,  et  pour 
lesquels  il  fut  mis  au  donjon  deVincennes.  Uien  uepeiudra  jamaisles  an— 
goissesqne  me  (îl  sentirle  mallienrde  mon  ami.  Ma  funeslc  imagination, 
(|ui  porte  toujours  le  mal  an  pis.  s'efl'aronclia.  .le  le  crus  là  pour  le  l'este  de 
su  vie.   I.a  tète  faillit    m'en  tiuirner.  J'écrivis  à  madame  de  Pompadour 


su   VH>.   I.a  tète  faillit    m'en   tiuirne..  ^ 

la  conjurer  de  le  faire  relàclier,   ou  d'obtenir  qu'on  m'enferm.it 

a  lettre  :  elle  était  trop  peu  rai- 


po 


ur 


avec  lui.  Je  n'eus  aucune  réponse  à  ma  lettre  :  elle  était  trop  peu  rai- 
sonnable pour  être  eflicace  ;  et  je  ne  me  (latte  pas  qu'elle  ait  contribué 
aux  adoucissements  qu'où  mil  (|iieli|iie  temps  après  à  la  captivité  du 
pauvre  Diderot.  Mais  si  elle  eiit  duré  (|iiel(iue  temps  encore  avec  la 
même  rimienr,   ie  crois  due  ie  serais  mort  de  désespoir  au  nied  de  ce 


is  ([lie  je  serais  mort  de  désespoir  au  pied  de 
mallienreux  doujoi 


même  rij^iienr,    je  crois  que].    .-.  im.-.  m.M  i  .1.   n.  .t»,o|,>j,.   «l,  [,.v...  ^^  ^.^ 
Au  reste,  si  ma  lettre  a  produit  peu  d'effet,  je  no 


m'en  suis  |),is  non  plus  beaiieniip  l.til  valoir;  car  je  n'eu  parlai  qu'à  très- 
]teu  de  ficiis,  et  jamais  à  Diderot  liii-;iièuie. 


LIVHK    lllilTIlîME 

(  17i9.) 

J'ai   du   faire   nue  pause  à   la    lin  du   piiii''ilent  l.i\ie.    Avec  celui-ci 
eiiiiiiiieme.  dans  s.i  première  orij^iue,  la  lon;^iie  cli.iine  de  iiu-s  mallieurs. 


,^..^ 

<1<1*)}\' 


I'\K  I  II      II.    I  IN  Kl      \  III.  itC. 

Avant  >i'i  II  ihiiis  ili'iiv  tirs  |iliis  lii'ilhiiili'S  iiiaisiiii>  ilc  l'.iiis,  je  ii'iivitis 
pas  laissi-,  iiial^rc  inmi  |it'ii  (l'cnlrc^ciit,  il')  l'airt*  i|iii'li|Ufs  rmiiiiiissaii- 
ce$.  J  axais  lait  (Mitri*  aiiliTs,  clic/,  inailaiiic  hiipiii.  <  illc  ilii  jeune  pi-incc 
licrcililairc  (le  Sa\c-(i(illia.  cl  du  lianm  de  Tlniii,  snii  f^Mincriii-iir.  .l'a- 
xais lait,  clic/  M.  de  la  l'ii|diiiicrc,  celle  de  .M.  Se^iiv,  ami  du  lianiii  de 
riiuii,  cl  ciMiiiii  dans  le  iiiiuide  iitliMiiie  par  sa  lielle  edilimi  de  Itoiis- 
seau.  I.e  |i;ii'ciii  iiciiis  un  lia.  M.  Set:ii\  cl  iiini,  d'aller  pa^^er  un  jonc  un 
deux  a  l'oiileiiax-Miiis-ltiiis,  mi  le  prince  avait  une  iiiaisoii.  Nniis  v  IVi- 
liies.  Kii  p.'issaiil  dcxanl  NillCi'lillcs  je  seiilis,  ,1  l.i  vue  du  dnnjiin,  un  dé- 
l'Iiirciiicnl  de  cn'iir  doiil  le  iiarnn  reiMaii|u.i  I  1  llcl  '-ur  niun  xisn^e.  \ 
souper,  le  prince  |)arla  de  la  deleiilinn  de  IHderol.  I.i'  Iiarnn,  pniir  nu.* 
faire  parler,  accusa  le  |)ris(>uiiier  d'iiiipriidence  :  j'en  mis  dans  la  ma- 
nière impétueuse  dont  je  le  delciidis.  I.'nii  p.irdniina  cet  excès  de  /èli'  à 
celui  i|irinspire  nn  ami  iii.illieiiieiix.  (I  l'iuj  jiaila  d'.iiilK'  cliose.  Il  y 
avait  la  deii\  Mlemands  attachés  an  prince  :  l'un,  appelé  M.  Kliipllel, 
iinmme  de  lieanconp  d'esprit,  t'tail  son  clia|ielain.  cl  dexiiit  ensiiile  son 
■imixerneiir.  apivs  axoir  siipplanle  le  liariui  ;  l'antre  était  un  jeiiiie 
linnime,  appelé  M.  lirimm,  (|iii  lui  m'in.iiI  de  lecteur  eu  alleiidatil  (juil 
triiiixàt  i|iie!(|ne  place,  et  dont  ICipiipa-;)'  tres-miucc  aiinoiiçait  le  pres- 
sant liesoiu  de  la  trouxer.  Iles  ce  même  soir.  k!iipHel  cl  moi  commeti- 
Vàiiies  une  liais<m  (|ui  devint  liienlôt  amitié,  (.elle  avec  le  sienr  (jrimin 
n'alla  pas  tout  à  lait  si  vite  :  il  ne  se  mettait  jjiière  en  .ixant,  bien  éloi- 
f;né  de  ce  ton  axanta^eiix  <|iie  la  piospi'rilé-  lui  donna  dans  la  suite.  I.e 
lendoinain  à  diner  on  parla  de  inusi(|ue  :  il  en  parla  bien.  Je  fus 
transporté  d'aise  eu  appicnani  (|u'il  accouipaj,'iiait  du  clavecin.  A|)rès 
le  iliner  ou  lit  ap|iiiiler  de  la  musi(|ue.  Nous  musicàmcs  tout  le  jour 
an  claxeciii  du  |iriuce.  VA  ainsi  ciunmença  celte  amilii-  r|ui  d'aliord 
nie  l'ut  si  douce,  enlin  si  runesle,  et  dont  j'aurai  tant  ;i  parler  désormais. 

Kn  revenant  à  Paris,  j'y  appris  l'agréable  nouvelle  qno  Diderot  était 
sorti  du  donjon,  et  c|n'on  lui  ax.iit  doiiiié  le  cbàteau  cl  le  parc  de  Vin- 
ceniics  pfiiir  prison,  sur  sa  parole,  avec  permission  de  voir  ses  amis. 
Ou  il  me  l'ut  dur  de  n'v  |>ouxoir  courir  i\  I  instant  même  !  Mais  retenu 
deux  on  trois  jours  cliez  madame  Ilii|ilu  par  des  soins  indispensables, 
après  trois  on  quatre  siècles  d'impatience,  je  volai  dans  les  bras  de 
mon  ami.  Moment  inexprimable!  Il  n'était  pas  seul  ;  d'Alembcrl  et  le 
trésorier  de  la  S,iiiit<'-(.li.ip(lle  étaient  avec  lui.  Y.n  entrant  je  ne  \is  (|iie 
lui  ;  je  ne  lis  (|u'iiii  saut,  un  cri;  je  collai  mou  xisa^e  sur  le  sii'ii,  je  le 
serrai  étroitement  sans  lui  |>arler  antrement  (jnc  jiar  mes  pleurs  et  mes 
saiifiiots  ;  j'étonlïais  de  tendresse  et  de  joie.  Son  ])remier  mouvement, 
sorti  de  mes  bras,  lut  de  se  tourner  vers  recclésiasti(|iie.  et  de  lui  dire  : 
Vous  voyez,  monsieur,  eonimeiil  m'aiment  mes  amis,  'loiil  enlier  a 
mon  émotion,  je  ne  ré-llédiis  pas  alors  à  celle  manière  d'eu  tiier  avan- 
ta^îc  ;    mais  en  y  pensant    (|nel(|ueiois  depuis  ce  lemps-la,   j'ai  toujours 


2!»t  m:s  confessions. 

jii>j;c  qu'à  la  iil:ue  de  Diilerol  ce  n'oùl  pas  élé  là  la  première  idée  qui 
me  serait  veiiuo. 

Je  le  Irouvai  très-alïecté  dosa  prison.  I.e  donjon  Ini  avait  fait  une  im- 
pression terrible  ;  et  qiioi<|n"il  IVit  ai^réaMenienl  au  cliàlcau,  el  maître 
de  ses  promenades  dans  un  pare  (jiii  n'est  pas  même  fermé  de  mni's,  il 
avait  besoin  de  la  soeiétéde  ses  amis  pour  ne  passe  livrer  à  son  humeur 
noire.  Connue  j'étais  assurément  celui  qui  compatissait  le  j)lus  à  sa 
peine,  je  crus  aussi  être  celui  dont  la  vue  lui  serait  la  plus  consolante; 
el  tous  les  deux  joui-s  au  jjIus  tard,  malgré  des  occupations  très-exi- 
jçeanles,  j'allais,  soit  seul,  soit  avec  sa  femme,  passer  avec  lui  les  après- 
midi. 

Cette  année  17 'i9,  1  rlé  lut  d'une  chaleur  excessive.  On  compte  deux 
lieues  de  Paris  à  Vincennes.  l'en  en  état  de  payer  des  fiacres,  à  deux  heures 
après  midi  j'allais  à  ])ieil  quand  j'étais  seul,  et  j'allais  vite  pour  arriver 
plus  tôt.  Les  arbres  de  la  roule,  toujours  élaj;ués  à  la  mode  du  pays, 
ne  donnaient  pres(iue  aucune  ombre;  et  sou\cnt,  rendu  de  chaleur  et 
de  fali^'ue,  je  m'étendais  par  terre,  n'en  pouvant  plus.  Je  m'avisai,  pour 
modérer  mon  pas,  de  prendre  quelque  livre.  Je  pris  un  jour  le  Mercure 
(le  France;  et  tout  en  marchant  et  le  ])arcouraul,  je  tombai  sur  celte 
question  proposée  par  l'Académie  de  Dijon  pour  le  prix  de  l'année  sui- 
vante, .S"("  ^c  progrès  des  sciences  et  dc.<  arls  a  contribué  à  corrompre  ou  à  êpu- 
.rer  les  mœurs. 

A  l'instant  de  cette  lecture  je  vis  un  autre  Tinivers  el  je  devins  un  au- 
tre homme.  Quoique  j'aie  un  souvenir  vif  de  l'impression  que  j'en  reçus, 
les  détails  m'en  sont  écha])pés  depuis  que  je  les  ai  déposés  dans  une  de 
mes  quatre  lettres  à  M,  de  Malesherbes.  C'est  une  des  singularités  de  ma 
mémoire  qui  mérite  d'être  dite.  Quand  elle  me  sert,  ce  n'est  qu'autant 
que  je  me  suis  reposé  sur  elle  :  sitôt  que  j'en  confie  le  dépôt  au  papier, 
elle  m'abandonne  ;  et  dès  (|u'une  fois  j'ai  éciit  une  chose,  je  ne  m'en 
souviens  plus  du  tout.  Cette  singularité  me  suit  jusque  dans  la  nmsiqne. 
Avant  de  l'apprendre,  je  savais  par  cœur  des  multitudes  de  chansons  : 
sitôt  que  j'ai  su  chanter  des  airs  notés,  je  n'en  ai  pu  retenir  aucun;  et 
je  doute  que  de  ceux  que  j'ai  le  plus  aimés  j'en  puisse  aujourd'hui  redire 
nu  seul  tout  entier. 

Ce  que  je  me  rappelle  bien  dislinclement  dans  celle  occasion,  c'est 
(juarrivant  à  Vincennes,  j'étais  dans  une  agitation  (|ui  louait  du  délire. 
Diderot  raj)or(,iit  ;  je  lui  en  dis  la  cause,  et  je  lui  lus  la  [trosopopéu;  d(; 
Fabricius,  écrite  en  crayon  sous  un  chêne.  Il  m'exhorla  de  donm-r  l'es- 
sor à  mes  idées,  et  de  concourir  au  juix.  Je  le  lis,  et  dès  cet  inslant  je 
fus  |)erdu.  Tout  le  reste  do  ma  vie  el  de  mes  malheurs  fui  l'effel  inévi- 
table de  cet  inslant  d'égarement. 

Mes  scntimenls  se  montèrent,  avec  la  plus  iiicoueevable  rapidité,  au 
liiii  lie  mes  idées.  Tnules  mes   peliles  passions  lurent  élouiïées  par  l'en- 


l'MU  II.    II.   lis  lll    \  III. 


i-.lS 


(liousiasnie  de  la  \cril<-,  de  la  liliiilc,  di-  la  m  rlti  ,  il  ci-  i|ii'il  \  a  d<-  plus 
ôtoiinanl  osl  i|uc  ci'll»*  offiTM-scciHc  se  siiiiliril  dans  inoii  fcriir,  diiraiil 
plus  de  (|ua(r(>  ou  liiiq  ans,  ;i  un  aussi  ItanI  dc^ii-  |icul-('-lt'i>  i|u'rllt'  ail 
Jamais  iti' dans  le  (irur  d'.iucuii  aulri'  lioiiiiiii'. 

Je  Iravadiai  co  discours  d  une  la<,'i'ii  liicu  >iuj;ulicii',  i-l  ijur  j'ai  iiii's- 
«|Uf  toujours  sui\it'  dans  un-s  auUvs  ouvrajîes.  Je  lui  cunsarrais  les  in- 
somnies de  mes  nuils.  Je  méditais  dans  mon  lit  a  \eux  ferniés,  el  Je 
t(Uirnais  et  rclouriiais  mes  |iéri(ides  dans  ma  tèle  axée  des  iicines  in- 
crojaldes;  |)uis,  (|uaiid  j'étais  |)ar\enti  à  eu  être  emitenl.  je  les  (le|i«isais 
dans  ma  mémoire  jusi|u'à  eu  (|ue  je  pusse  les  nieltre  sur  Ir  |i.ipi<  r  :  mais 
le  temps  de  nu?  lever  el  de  m'Iiaiiiller  me  Taisait  loul  jierdre  ;  el  (|iiand 
je  m'étais  mis  à  mou  |>apiei',  il  ne  me  venait  pi-es(|iie  plus  rien  de  ee 
que  j'avais  composé.  Je  m'a\isai  de  prendre  pour  secrétaire  madame  le 
Vasseur.  Je  l'avais  lo{.;ée  avec  sa  lllle  et  sou  mari  plus  près  de  moi;  cl 
c'était  elle  ijui,  pour  in'éparj;nei-  un  donu'sli(|ue,  \enait  tous  les  matins 
allumer  mon  Teu  et  lairc  mou  petit  ser\iee.  .V  son  arrivée,  je  lui  diclais 
de  mou  lit  mon  travail  de  la  nuit;  el  cette  pratique,  que  J'ai  lim^lemps 
suivie,  m'a  sau\é  liieu  des  oublis. 


S 


h^ 


^\ 


'■'■'MJTC^.I 


(Juand  ce  discours  l'ut  fait,  je  le  montrai  a  Diderot.  (|ui  en  lui  loiiliril. 
el  m'indiqua  quel(|ues  correctiims.  Cependant  cet  ouviuf^e.  plein  de  elia- 
lenr  cl  «le  l'orce.  manque  alisolumeut  de  logique  et  d'ordre  ;  de  lotis  cvu\ 
qui  sont  sortis  de  m.i  plume  c  est  le  plus  iaibie  de  raisonnement,  l'I  le 


asii;  i.i:s  (,()M  Kssio.NS. 

|ilii-  |i;iii\i'i'  (le  iKiiiilu'i'  l'I  (rhaniiiiiiic  :  mais  iim'c  (|ii('I(|II('  lalciil  (iii'oii 
puisso  (Mrc  ne.   l'art   d  cciiri'  ne  s'apiirciul  pas  tout  d'im  coiii). 

.le  lis  |iai  lir  celle  |)ie((!  sans  en  pailer  à  personne  anire,  si  ce  n'osl,  jo 
pense,  à  (irinun,  a\ec  ie(|uol,  depnis  son  enlrée  c1h>z  le  conile  de  l'ricse, 
je  coMiniençais  a  \i\re  dans  la  pins  ^raiule  inliniili'.  Il  a\ail  un  cla\ecin 
(|ni  nons  servait  di;  point  de  l'éuniini,  cl  aidinir  dncpnd  je  passais  avec 
lui  Ions  les  monicnts  qne  j'avais  do  liltres,  à  clianler  des  airs  italiens  et 
des  liarcarolles  sans  trêve  et  sans  relâche  dn  matin  an  soir,  on  plnlôtdu 
soir  an  malin  ;  el,  silot  ({non  ne  me  lr(m\ail  pas  clie/,  madame  l)n|)in, 
mi  était  snrde  me  tronver  clie/  .M.  (irimm,  on  dn  moins  avec  Ini,  soit  à 
la  prinnenade,  soit  an  spectacle.  .!<•  cessai  d'aller  a  la  Comédie  italienne, 
on  j'avais  mes  entrées,  mais  (|m  il  n'aimail  pas,  pimr  aller  avec  lui,  en 
payant,  à  la  Comédie  française,  diml  il  ctail  passionne,  i'^nlin  nn  attrait 
si  puissant  nu^  liait  à  ce  jeune  iiomme,  et  j'en  devins  tellement  insépa- 
rable, ((ne  la  pauvre  tant(^  elie-mènu'  en  était  iu'jj,li|;('e  ;  c'est-à-dire  ([ue, 
|e  la  vovais  moins,  car  jamais  nu  moiiieiil  de  ma  vie  mon  atlacliemiMil 
|)our  elle  ne  s'est  aU'ailili. 

Celte  iin|>ossil)ilité  de  p  irtaiier  à  mes  inclinations  le  peu  de  temps  c|U(> 
j  avais  de  libre  renouvela  jiliis  vivemenl  (|ue  jamais  le  désir  (|ue  j'avais 
(h'piiis  louj^lemps  de  ne  laire  (|u'iiii  imuiaf^e  avec  Tlu''rès(!  ;  mais  l'eiii- 
barras  de  sa  uoml)rens(;  l'amille,  et  surtout  le  délant  d'aip,cut  i)our  ache- 
ter des  meubles,  m'avaient  jusfin'alois  retenu.  L'occasion  de  l'aire  un 
effort  se  présenta,  et  j'en  prolilai.  M.  de  Francneil  et  madame  I)u|)in, 
sentant  bien  (jiie  liiiil  a  neuf  cents  francs  par  an  ue  pouvaient  me  snl- 
fire,  portèrent  de  leur  propre  momeiiu'ul  mon  limioraire  annuel  jus- 
qu'à cinquante  louis;  et,  de  plus,  madame  Dupin,  apprenant  que  je 
eherchais  à  me  mettre  dans  nu-s  meubles,  m'aida  de  quelque  secours 
|)(uii'  cela.  Avec  les  meubles  qu'avait  déjà  Thérèse,  nons  mîmes  tout  en 
câiuinnii,  et  ayant  buié  un  petit  appartement  à  l'hôtel  de  Languedoc, 
rue  d<'(irenelle-Sainl-lloiior('',  chez  de  très-bonnes  gens,  nons  nons  y  ar- 
rangeâmes comme  nous  punies;  et  nous  y  avons  demeuré  paisiblement 
et  agréablement  pendant  sept  ans,  jus(|u'à  mou  délogemeut  p(Uir  l'Kr- 
milage. 

L(;  |)ère  de  TluTese  était  un  vieux  bonliiuiime  liès-douv.  (jni  crai- 
].;uait  eviréiiiemeni  sa  femme,  et  (|ui  lui  avait  doiiiii'  jxuir  ccda  le  sur- 
mun  de  lienteiiaul  criminel,  (|ne  (irimm,  par  |)laisanlerie,  transpoila 
dans  la  suite  a  la  lille.  Matlanu!  le  Nassenr  ne  man(|iKiit  pas  despril, 
c'est-à-dire  d'adresse  ;  elle  se  pi(|uait  même  de  politesse  et  d'airs  dn 
grand  monde  :  mais  elle  avait  un  patelinage  mystérieux  (|ui  m'elait  in- 
supportable, donnant  d'assez  inauvais  c(uiseils  à  sa  lille,  cherchant  à  la 
rendre  dissimulée  avec  moi,  et  caj(danl  si'parémeut  mes  amis  aux  dé- 
pens les  uns  des  autres  et  aux  miens;  dn  leste  assez  b(uiue  nwre  parce 
qu'elle  Iroiivait  sou  cimiple  à   lélre.  et  C(Uivraul   les  fautes  de  sa  lille 


^^^!;%lif  .%-ij 


l'Ait  III     II  .    I   I  \  l'.l      \  I  II.  «17 

|i.iit-i-  iiu'cllf  l'ii  |>r(ililuil.  ri'lli'  ri'iiiiiit',  (|iir  je  ('(iiiiltl.ii-.  ir.illi'iilidiis, 
ilf  sttiiis,  (lt>  |ieli(s  cadciuix,  ri  dont  j'uMiis  cvliriiiciiifiil  ii  (.'(l'iir  de  me 
faire  aimer,  élail,  par  l'iiii|i(>ssiliililf  (|ne  j't|ir(iii\ais  t\'\  |iarvenir,  la 
seule  catise  tic  |M'ine  que  j'eusse  dans  mon  |i<'lil  iiuiiaye  ;  <l  du  reslu  je 
|»uis  dire  axiiir  {^oùle,  duraul  ces  >i\  ou  sipl  ans.  le  plus  parfait 
liiiulii-iir  d<imesli)|ne  (|iie  la  faildesse  liiimainr  puisse  comporter,  l.e 
cieur  de  ma  ilierese  clait  celui  d'un  au^'c;  notre  allacliemcnt  croissait 
avec  notre  intimité,  et  nous  sentions  da\anla^e  de  jour  eu  jour  coniliicn 
nous  étions  faits  l'un  pour  l'autre.  Si  nos  plaisirs  |inn\ airul  se  dccrire, 
ils  feraient  rire  par  leur  simplicité  :  mis  |Momeuades  tète  a  tète  hors  de 
la  ville,  où  je  dépensais  ma^uili(|Ueuient  liiiil  ou  div  sous  à  (|uel(|ue 
guin;;uette  ;  nos  petits  soupers  à  la  croisée  de  ma  fenêtre,  assis  en  \is-a- 
vis  sur  lieux  petites  cliaises  posées  sui-  une  ni.illi'  (|ui  tenait  la  largeur 
do  l'embrasure.  Dans  celte  situation,  la  leuèlre  nous  serNail  de  lahle, 
nous  respirions  l'air,  nous  poux  ions  voir  les  eu\  irons,  les  passants;  <;t, 
(|uoic|ue  au  quatrième  étage,  plonger  dans  la  ru<'  tout  en  mangeant. 
Qui  décrira,  (|ui  sentira  les  cliarmos  de  ces  repas,  composés,  pour  tout 
nu'ts,  d'un  ipiartier  de  gros  pain,  de  (|nel(iues  cerises,  d'un  petit  mor- 
ceau lie  irouiage  et  d'un  deuii-si-tier  de  \iu  (|uc  luuis  luiviuns  a  nous 
deux?  Amitié,  conliaiice,  intimité,  douceur  d'âme,  (|ue  vos  assaisoiinc- 
nicnls  sont  délicieux  !  Ouel(|uelois  nous  restions  là  Jusqu'à  minuit  sans 
y  songer,  et  sans  nous  douter  de  l'iieure,  si  la  vieille  maman  m-  nous 
m  eût  avertis.  Mais  laissons  ces  détails,  (|ui  paraîtront  insipides  ou  risi- 
bles  ;  je  1  ai  toujours  dit  et  senti,  la  véritalde  jouissance  ne  se  décrit 
point. 

J'en  eus  à  peu  près  dans  le  même  temps  une  plus  grossière,  la  der- 
nière de  cette  es|ièce  que  j'aie  eue  à  me  reprocher.  J  ai  dit  (|ue  le  mi- 
nistre kluplïell  était  aimable  :  mes  liaisons  avec  lui  n'étaient  guère  moins 
étroites  qu'avec  (îrimm ,  et  devinrent  aussi  familières;  ils  mangeaient 
quelquefois  chez  moi.  Ces  repas,  un  peu  |)lus  (|ue  simples,  étaient  égavés 
par  les  fines  et  folles  polisstumeries  de  Kluplïell.  et  par  les  jilaisants  gci- 
manismes  de  Grimm,  qui  n'était  pas  encore  devenu  puriste.  La  sensualité 
ne  présidait  pas  à  nos  petites  orgies;  mais  la  joie  y  suppléait,  et  nous 
nous  trouvions  si  bien  ensemble,  que  nous  ne  pouvions  nous  quitter, 
kluplïell  avait  mis  dans  ses  meubles  une  |)etite  lille.  qui  ne  laissait  pas 
«1  être  à  tout  le  monde,  parce  qu'il  ne  pouvait  pas  lentrctcnirà  lui  seul. 
In  soir,  en  entrant  au  café,  nous  le  trouvànu's  (|ui  en  sortait  pour  aller 
souper  avec  elle.  Nous  le  raillâmes  :  il  s'en  vengea  galamment  en  nous 
mettant  du  même  souper,  et  puis  nous  raillant  à  son  tour.  Celte  pauvre 
créalurc  me  parut  d  un  assez  bon  naturel,  très-douce,  et  peu  faite  à  son 
métier,  auquel  une  sorcière  qu'elle  avait  avec  elle  la  sl\lait  de  sou  mieux. 
Les  piopos  et  le  vin  mius  égayèrent  au  jxiint  que  nous  nous  oubliâmes. 
l.e  bon  klupffell  ne  voidut  pas  faire  ses  honneurs  à  demi,  et  nous  |)as- 


2!IS  I.KS   COMMISSIONS. 

sàiiics  liiiis  lims  siicrcssiM'inciil  iliiiis  la  cliaiiilirc  voisine  aM'c  lu  pauvre 
|)('lilc,  (|iii  ne  savait  si  clh  doNait  rire  ou  [)lenier.  (iiinirn  a  loujonrs  at- 
liiiiié  (|iril  ne  l'avait  |)as  tciiichée  :  c'élail  donc  ponr  sainnser  à  nous 
ini|iatienlei- (pi'il  icsta  si  longtemps  avee  elle;  et  s'il  s'en  alistinl,  il  est 
peu  pnihalilc  (pic  ce  lût  par  scrupule,  jiuiscpie,  avant  d'entrer  eliez  le 
comte  (le  Trièse,  il  logeait  chez  des  (illesau  in(Mn(!  (piartier  Saint-Uoeli. 

Je  sortis  de  la  iiu;  des  Moineaux,  on  logeait  eell(!  Iill(!,  aussi  lionleux 
(|no  Sainl-I'renx  s(ulit  de  la  maison  où  on  l'avait  enivre-,  et  je  me  rap- 
pel.ii  iiicn  ukui  liisliiire  eu  ('crivant  la  sienne.  Tlit-rèse  s'a|)ereut  à  (piel(|iu; 
signe,  et  surtout  à  mon  air  courus.  (|ue  j'avais  (juel(|ue  reproche  à  me 
taire;  j'en  alli'geai  le  poids  par  ma  IVanelu^  cl  piompte  eonlessioii.  Je  lis 
lùeii  ;  car  d('S  le  lendemain,  (iriuim  vint  en  triom])lie  lui  raconter  mon 
lorlait  eu  riii;gra\aiil.  (t  depuis  hus  il  n'a  jamais  manqiKJ  de  lui  en  rap- 
peler malignement  le  S(niveuir  :  en  cela  d'antanl  plus  c(Mi|)al)le  (|ue, 
rayant  mis  lihrenu'uf  et  \(doutairenu'nt  dans  nui  conlidencc,  j'avais  droit 
d'attendre  de  lui  (piil  lie  m'en  ferait  pas  repentir.  Jamais  je  ne  sentis 
mieuv  (]u'en  cette  occasion  la  honttj  de  cœur  de  ma  Thérèse;  car  elle  l'ut 
plus  eluuiiu'e  du  proc(''di''  de  (irinim  (|irolïens(!'e  de  mon  inlidélitt:,  et  je 
n'essuvai  de  sa  part([U(^  des  rej)roches  louchants  et  teiulies,  dans  les(jnels 
je  n'aperi'us  jamais  la  moindre  tiace  de  (i(''|)il. 

La  simplicité  d'esprit  de  cetl(ï  exc(dleule  lille  égalait  sa  bonté  de  cœur, 
c'est  tout  dire;  mais  un  exem|)lc  (pii  se  présente  mérite  pourtant  d'être 
ajouté.  Je  lui  avais  dit  (|ue  Kluplïell  était  ministre  et  chapelain  du  prince 
de  Saxe-Golh  a.  lu  ministreétait  pour  elle  un  homme  si  singulier,  (]ue, 
conlondant  comi(piemeut  les  idées  les  plus  disparates,  elle  s'avisa  de 
prendre  Kluplïell  pour  le  pape.  Je  la  crus  l'olle  la  première  fois  (jn'elh; 
me  dit,  comme  je  rentrais,  (jue  le  pape  m'était  venu  voir.  Je  la  lis  expli- 
(luer,  et  je  n'eus  rien  de  plus  pressé  que  d'aller  conter  cette  histoire  à 
(irimm  et  à  Kliipi'i'ell,  à  (|ni  le  nom  de  pape  en  resta  jiarmi  nous.  Nous  don- 
iiàmes  à  la  lille  de  la  rue  des  Moineaux  le  nom  de  papesse  Jeanne, 
(l'étaient  des  rires  inextinguibles;  nous  étouffions.  Ceux  qui,  dans  une 
lettre  (|u"il  leur  a  plu  de  m'attrihiier,  m'ont  lait  dire  que  je  n'avais  ri  que 
deux  lois  en  ma  vie,  ne  m'ont  pas  connu  dans  ce  temps-là  ni  dans  ma 
jeunesse;  car  assurément  cette  idée  n'aurait  jamais  pu  leur  venir. 

(1730  —  1752.)  L'année  suivante,  17.'j0,  comme  je  ne  songeais  plus 
à  mon  Discours,  j'appris  qu'il  avait  remporté  le  prix  à  Dijon.  (>ette  nou- 
velle réveilla  toutes  les  idées  qui  me  l'avaient  dicté,  les  anima  d'une  nou- 
velle f(M'ce,  et  acheva  de  melti-e  en  fermentation  dans  mon  ctrur  ce  j)re- 
iiiier  levain  d'héro'isme  et  de  \erlu  (|ue  mou  [lere,  et  ma  patrie,  et 
IMulai(pie,  \  avaient  mis  dans  mon  enlauce.  Je  ne  trouvai  i)lns  rien  de 
'•raiid  et  de  heau  que  d'être  lihre  et  vertueux,  au-dessus  de  la  fortune  et 
(Je  l'opinion,  et  de  se  suffire  à  soi-même.  Oiioique  la  mauvaise  honte  et 
la  crainte  des  sililets  m'emiièi  liassent  de   me  emiduire   d'aliord  sur  ces 


l-\  i;  I  II    II ,   I  n  iw    \  Il  I  ^,i<i 

|iriiiri|)rs,  cl  lie  r(iiii|>i'i'  lirtisi|ni>iiicnt  i-ti  m-icit  aux  tii:iMiiir>  dr  iiinii 
sit-rlc,  j'en  fii>  «li'>  Iit-;  I.i  miIhiiIc  dt-cidrc  ,  cl  je  ne  lardiii  à  l'cxcciilfi' 
(|iriiiilaiil  (le  lciii|)s  (lu'il  cil  r.ill.iil  .iii\  <  oiilnuiirlions  |iiini  l'inilcr  cl  |,i 
l'ciiili'c  Iriniiipli.'iiilc. 

T.imlls  i|iic  je  |)ImIiis(i|iIi;iis  mii  les  dcMiiis  de  I'Ikiiiiiiic.  un  e\eneinciit 
Miit  me  l'aii'c  mieux  icllecliir  sni'  les  iniciis.  Tiicrcsi'  iIcmhI  ^l'osi^c  iioni' 
la  ti'oisieinc  l'ois.  Tr<>|i  siiicèi'c  avci'  iiioi,  lr<)|i  liere  en  dedans  iionr  Minlnir 
démenlir  mes  |)rinei|ies  par  mes  (imivivs,  je  me  mis  à  exaininci  la  desli- 
natimi  de  mes  eiil'anls,  el  mes  liaisons  avec  lenr  mère,  sur  l<'s  lois  de  la 
naliire,  de  la  jnslice  el  de  la  laisoii,  cl  sur  celles  de  celle  religion  iiure. 
saillie,  clenielle  ('(luimesou  auteur,  (|iie  les  lioiniiics  onl  sonilli-e  en  lei- 
^'iianl  de  Million'  la  |>iii'ilici',  l'I  doiil  ils  u'onl  |dus  l'ail,  par  l<Mirs  l'ormiilcs. 
(|ii  une  reli-iioii  de  iiiiil>-.  \ii  (|n'il  eu  coi'ite  peu  de  pres<'i'iri;  l'impossilde 
t|iiand  on  se  dispense  d<'  le  pialii|uci'. 

Si  je  me  Iroiiipai  dans  mes  résultais,  rien  n fsl  pins  <''toiinan(  (|uc  la 
scriirité  d  àme  avec  lai|iiclle  je  m'\  liM.ii.  Si  j'étais  de  ces  liomtncs  mal 
nés,  son  ni  s  à  la  douce  \oi\  de  la  iiatuie,  au  di'dans  ilesipicls  aiicnii  Mai 
siMilimeiil  de  justice  vl  d'Iinmanilé  m'^ernia  jamais,  cet  eiulnrcissemeiil 
st'iait  tout  siiiipic;  mais  celle  i  lialeiir  de  cn-iii-,  celle  seiisiliilili''  si  \ive, 
cette  tacilile  a  lornier  des  atlacliemcnts.  cette  l'urce  avec  la(|uelle  ils  me 
sni)jnf.Mienl,  ces  dcc-liireiMcnts  cruels  quand  il  les  l'aul  rompre,  celle  liicn- 
veiliaiice  innée  jioiir  mes  semldahlcs,  <el  ainoiir  aident  du  j;raiid,dii 
xrai,  du  Immu.  du  juste;  celte  horreur  du  mal  en  tout  j^enre.  celte  iiii- 
possiliilile  de  liaïr,  de  nuire,  el  nit'ine  de  le  vouloir;  cet  atleiidrissiMneiit, 
celle  vive  et  iloiiee  emoliiui  ipieje  sens  à  l'aspect  de  tout  ce  (|ui  <sl  \ei- 
luru\.  génériMix.  aimalde  :  tout  cela  peut-il  jamais  s'accorder  dans  la 
même  âme  avec  la  de|iia\alioii  ijni  lait  fouler  aux  jiieds  sans  scrupule  le 
plus  doux  des  devoirs".'  Nmi.  je  le  sens  el  le  dis  liaiitement,  cela  n'est  |tas 
possible.  Jamais  nn  seul  inslanl  de  sa  vie  Jcan-.lac(|ncs  n'a  pu  ètie  un 
liomine  sans  scntimeni,  sans  entrailles,  nn  père  dénahiré.  J'ai  pu  nie 
tromper,  mais  non  nrendiircir.  Si  je  disais  mes  raisons,  j'in  dirais  trop, 
l'iiiscju'elles  ont  pu  me  séduire,  elks  en  sediiiiaieiit  jiien  d'aiilres  :  je  ne 
ven\  pas  exposer  les  jennes  gens  (jui  |i(iuriaienl  me  lire  à  se  laisser  abuser 
par  la  même  erreur.  Je  mécontenterai  de  dire  qu'elle  lui  telle,  (|n'en 
livrant  mes  enfants  à  l'édiualion  pnbli(|ne.  l'ante  de  jionvoir  les  elevi'r 
nioi-méme.  en  les  destinant  a  devenir  niiv  riers  et  pavsans  plutôt  (luaven- 
Inriers  et  coureurs  de  fortunes,  je  crus  faire  un  acte  de  citoveii  cl  île  prie. 
el  je  me  rej^ardai  comme  nn  membre  de  la  répnbliqne  de  l'Iaton.  l'Ius 
d'nne  lois,  depuis  lors,  les  regrets  de  mon  cienr  m'onl  appris  (pie  je 
m"(!'tais  trompe;  mais,  loin  que  ma  raison  m'ait  doiuK^  le  nn-ine  avertis- 
sement, j'ai  souvent  beiii  le  (ici  de  les  av(ui  ;.'aranlis  par  là  dn  sorl  de 
leur  père,  el  de  celui  cpii  les  menaçait  (|uaiid  j'aurais  élé  force  de  les 
abandonner.  Si  je  les  avais  laissés  a  madame  d'Kpinav   on  à  madame  de 


5(10  LIS    COM  r.SSIONS. 

I.uxombdiiii;.  ([iii.  soil  |iar  iiinilir,  sdil  par  ^x'iKTOsiti''.  soil  pai'  (juclcjuc 
aiitri'  iiiolir,  ont  voulu  s'en  charger  dans  la  suite,  aurairnt-ils  été  plus 
heureux,  auiaienl-ils  élé  élevés  du  moins  eu  honnêtes  gens?  .le  l'ignore; 
mais  je  suis  sur  qu'on  les  aurait  portés  à  haïr,  peut-être  à  trahir  leurs 
parents  :  il  vaut  mieux  cent  fois  qu'ils  ne  les  aient  point  connus. 

Mon  troisième  enfant  fut  donc  mis  aux  Enfants-Trouvés,  ainsi  que  les 
premiers,  et  il  en  fut  de  un'-me  des  deux  suivants,  car  j'en  ai  en  cinq  en 
tout.  Cet  arrangement  me  parut  si  hon,  si  sensé,  si  légitime,  que  si  je  ne 
m'en  vantai  pas  ouvertement,  ce  fut  uniquement  par  égard  pour  la  mère; 
mais  je  le  dis  à  tons  ceux  h  qui  j'avais  déclare  nos  liaisons  ;  je  le  dis  à 
Diderot,  à  (irimni;  je  l'appris  dans  la  suite  à  madame  d'I'lpinav.  et  dans 
la  suite  eiiccne  à  madame  de  !>uxeml)ourg,  et  cela  librement,  Iratiehe- 
incnl,  sans  aucune  espèce  de  nécessité,  et  pouvant  aisément  le  cacher  <à 
tout  le  monde;  car  la  (Jouin  était  une  honnête  femme,  très-discrète,  et 
sur  laquelle  je  comptais  parfaitement.  Le  seul  de  mes  amis  à  qui  j'eus 
quehjue  intérêt  de  m'ouvrir  fut  le  médecin  Thierry,  qui  soigna  ma  pauvre 
tante  dans  une  de  ses  couches  oii  elle  se  trouva  fort  mal.  En  un  mot,  je 
ne  mis  aucun  mystère  à  ma  conduite,  non-seulement  parce  que  je  n'ai 
jamais  rien  su  cachera  mes  amis,  mais  parce  qu'en  effet  je  n'y  voyais 
aucun  mal.  Tout  pesé,  je  choisis  pour  mes  enfants  le  mieux,  ou  ce  que  je 
(TUS  l'être.  J'aurais  voulu,  je  voudrais  encore  avoir  élé  élevé  et  nourri 
comme  ils  l'ont  été. 

Tandis  que  je  faisais  ainsi  mes  confidences,  madame  le  Vasseur  les 
faisait  aussi  de  son  côté,  mais  dans  des  vues  moins  désintéressées.  Je  les 
avais  inlrnilnilcs  ,  cilr  et  sa  fdle,  chez  madame  Dupin,  qui,  par  amitié 
pour  moi.  avait  mille  hontes  pour  elles.  La  mère  la  mit  dans  le  secret 
de  sa  tille.  Madame  Dupin,  qui  est  bonne  et  généreuse,  et  à  qui  elle  ne 
disait  pas  combien,  malgré  la  modicité  de  mes  ressources,  j'étais  attentif 
à  pourvoir  ta  tout,  y  pourvoyait  de  son  côté  avec  une  libéralité  que,  par 
l'ordre  de  la  mère,  la  tille  m'a  toujours  cachée  durant  mon  séjour  à  Paris, 
et  dont  elle  ue  me  lit  l'aveu  qu'à  l'Ermitage,  à  la  suite  de  plusieurs 
autres  épanchements  de  cœur.  J'ignorais  que  madame  Dupin,  qui  ne 
m'en  a  jamais  fait  le  moindre  semblant,  fût  si  bien  instruite;  j'ignore 
encore  si  madann;  de  Chenouceaux ,  sa  bru,  le  fut  aussi  ;  mais  madame 
de  Francueil,  sa  belle-lille,  le  fut,  et  ne  put  s'en  taire.  Elle  m'en  ])arla 
l'année  suivante,  lors(|ue  j'avais  déjà  quitté  leur  maison,  (^ela  m'engagea 
à  lui  écrire  à  ce  sujet  un(>  lettre  qu'on  trouvera  dans  mes  recueils,  et 
dans  laquelle  j'expose  celles  de  mes  raisons  que  je  pouvais  dire  sans  com- 
promettre madame  le  Vasseur  et  sa  famille;  car  les  plus  déterminantes 
venaient  de  là,  et  je  les  tus. 

Je  suis  sûr  de  la  discrétion  de  madame  Dupin  et  de  l'auiilié  de  ma- 
dame de  C.henonceaux;  je  l'étais  de  celle  de  madame  de  l'raneneil,  (|ui 
d'ailleuis  ukumuI   longtemps  avant  que  mon   secrcl  fi'it   «bruiti'.  Jamais 


i'\i>  III    II.  I  i\  m   \  I  II  -III 

il  lia  |)ii  I  lin-  ([iii-  |>ar  li-s  ^iiis  iiiriiii'S  a  i|iii  y  Taxais  niiilif,  il  m  la 
i'ié  en  rllrt  ([n'aiiirs  ma  iu|iliiii!  axir  iii\.  l'ar  ce  stMil  fait  ils  siiiil  jii^'rs  : 
sans  xiiiioir  iii*>  (lis('iil|irr  ilii  lilàiin'  (|iir  Je  iniTilc,  j'aime  mieux  en  èlre 
eliarjîé  «nie  tie  eeliii  (|ue  nu  rile  leur  mecliancelé.  Ma  faille  est  nianile, 
mais  e'esl  une  erreur  :  j'ai  in-^li^é  mes  dexoirs,  mais  le  désir  de  nuire 
ii'esl  pas  enire  dans  ninn  <  ciin  ,  il  les  entrailles  de  [lére  ne  sauraient 
parler  l)ien  |>iiissaniiiieiit  pour  des  niranls  (|n'(in  n'a  jamais  mis  :  mais 
Iraliir  la  eonliaiiee  de  raiiiitie,  xitder  le  pins  saint  de  Imis  les  pactes, 
publier  les  secrets  versés  dans  notre  sein,  deslionoii'r  a  plaisir  l'ami  (|ii'<iii 
a  trompé,  el  (|iii  iii>u->  rc-ipi'cli'  encore  en  nous  i|iiittanl,  ce  ne  sont  pas  là 
des  Tantes,  ce  sont  des  liasscsses  d  àiiie  et  des  noirceurs. 

J'ai  promis  ma  conlessioii,  non  ma  jnslilicalinii  ;  aussi  je  iiianéle  ici 
sur  ce  point,  (-'est  à  moi  d'être  vrai,  c'est  au  Iccliiir  d'être  juste,  .le  ne 
lui  demanderai  jamais  i  ieii  de  |dus. 

I.e  mariafic  de  M.  de  (!lienonccaii\  me  rendit  la  maison  de  sa  mère 
encore  pins  agréalile,  par  le  mérite  et  l'esprit  de  la  iioiixelie  iiiaiice, 
jeune  personne  Irès-aimaldi'.  cl  (|iii  |i.ii  ni  me  ili^tin^iier  parmi  les  scrilies 
do  M.  Diipin.  Klle  était  lille  iiiiii|iie  de  madame  la  vicomtesse  de  lloclie- 
cliouail,  mande  amie  du  comte  de  l'rièse.  et  par  contre-coup  di' (iiimm. 
(|iii  lui  etail  altaclié.  (!e  lut  pourtant  moi  (]ui  rintiodiiisis  clie/  sa  lilli'  : 
mais  leurs  liiimeiirs  ne  se  convenant  pas,  cette  liaison  u'eiil  pioiil  de 
suite;  cl  (iriiiim,  qui  dès  lors  visait  au  solide,  préféra  la  mère,  femme 
du  prand  monde,  à  la  lille,  qui  voulait  des  amis  sûrs  et  qui  lui  convins- 
sent, sans  se  mêler  d'aucuiie  intri^ih!  ni  dierclier  du  crédit  parmi  les 
grands.  Madame  Ihipiii.  ne  liuiix^iil  pas  dans  madame  de  C.lienonceaux 
toute  la  docilité  (|u'elle  en  attendait,  lui  rendit  sa  maison  lort  triste;  el 
madame  de  Chenonceaux,  liérede  son  mcrile,  peut-être  de  sa  naissance, 
aima  mieux  renoncer  aux  afiiémenls  de  la  société,  cl  rester  presque 
seule  dans  son  appartement,  (]ue  de  porter  mi  joug  pour  lequel  elle  ne 
se  sentait  pas  faite.  Cette  es|iéce  d'exil  au^Miicnta  mon  altaclieincnt  pour 
elle,  par  cette  pente  naturelle  qui  m'attire  vers  les  mallieureux.  Je  lui 
trouvai  l'esprit  métaplivsique  et  penseur,  quoique  parfois  un  peu  sopliis- 
liqiie.  Sa  coinersation,  qui  n'était  point  du  tout  celle  d'uuejeune  femme 
qui  sort  du  couvent,  était  pour  moi  lrcs-altra\aiile.  Cependant  elle 
n'avail  pas  vingt  ans;  son  teint  était  d'une  lilanclieur  ehiouissaiile  ;  sa 
taille  eùl  été  grande  el  helle,  si  elle  se  fût  mieux  tenue;  ses  cheveux, 
d'un  blond  cendré  et  d'iiiir  Iteauté  peu  commune,  me  rap|)elaicnl  ceux 
de  ma  |iauvre  mainan  dans  son  bel  âge,  et  m'agitaient  viveinenl  le  cienr. 
.Mais  les  principes  sévères  (|iie  je  venais  de  me  faire,  el  (jue  jetais  résolu 
de  suivre  à  tout  prix,  me  garantirent  d'elle  et  de  ses  cliarmes.  J'ai  passé 
durant  tout  nu  été  trois  ou  quatre  heures  par  jour  tète  à  tèlo  avec  elle,  à 
lui  montrer  gravement  rarilliniéti(|ue,  el  à  reiinuyer  de  mes  chiffres 
éternels,  sans  lui  «lire  un  seul  mot  galant  ni  lui  jeler  nue  nilhule.  Cinq 


r>o-2  i.i;s  (;oM'l•;ssl()^s. 

(III  si\  mis  plus  laiil  ji'  iiiuirais  |ias  l'-li'  si  sii^c  ou  si  Inii  ;  mais  il  clail 
crril  (|iit'  je  iio  devais  aiiiK-r  tlaiiiour  (iii'une  l'ois  cii  ma  vie;  el  ([u'iine 
aiilic  (in'i'llc  aiii'ail  les  premiers  el  les  derniers  son]iirsde  mon  eiriir. 


''^'-.Nai.telil 


|)e|)iiis  cpie  je vivaisehcz  madameDiipiii,  j(!  m'élais  toujours  eonleulé  de 
mon  sort,  sansmarquer  aucun  désir  dele  voiraméliorer.  I.'aii^inentution 
([u'clle  avait  laite  à  mes  lionoraires,  conjointement  avec  M.  de  Francneil, 
était  venue  iini(|iiemcnt  de  leiir|>roprc  mouvement.  Celte  année,  M.  de 
l'iaucueil,  (|ui  me  prenait  de  j'uif  en  jour  |diis  eu  auiili('',  sonj;ea  à  me 
mettre  un  peu  plus  au  large  el  dans  une  situation  moins  précaire.  Il  était 
receveur  général  des  linances.  ^1.  Diidoyer,  son  caissier,  élait  vieux, 
riche,  et  voulait  se  retirer.  M.  de  Francueil  m'oirrit  celte  place;  et  pour 
me  metire  eu  elal  de  la  remplir,  j'allai  pendant  ipielques  semaines  chez 
.M.  Dudover  prendre  les  instructions  iK'cessaires.  ^iais  soit  (pie  j'eusse 
])eu  de  talent  |)our  cet  emploi,  soit  (pie  Dudoyer,  qui  me  parut  vouloir 
se  donner  un  autre  successeur,  ik^  minslrnisîl  ])as  de  honno  foi,  j'acquis 
lenlriiiciil  cl  mai  1rs  con  naissances  dimt  j'avais  hesoiii,  el  Ion!  cet  ordre 
de  comples  emhroiiilles  à  dessein  ne  |)ut  jamais  hien  m'eiilrer  dans  la 
(etc.  (iependani,  sans  avoir  saisi  h;  lin  du  métier,  je  ne  laissai  pas  d'en 
prendre  la  marche  courante  assez  pour  ponxoir  l'evercer  iMuidemenl. 
.ICn  ((Uiimeiicai  même  hs  ronellons  .le  tennis  les  registres  et  la  caisse; 
je  donnais  el  rece\als  de  largeiil,  des  récé'pissc'S  ;  et  (pioique  j'eusse 
aussi  peu  de  giu'il  (pie  de  talent  |)oiir  ce  métier,  la  iiiaturili'  des  ans 
conimeiH'anl  a   me  rendre  sage,  j'étais  deliiiiiiiie   à    xaincre  ma    i(''|»ii- 


I-MU  I  I      II  .    I   l\  Kl     \  III  7.11'^ 

^iMlli'c  |ioiii'  tiii-  livi'cl'  tiiiil  fliliiT  a  liiiiii  riii|i|(ii.  Malliclirriivi'iiiriil, 
lUiiiiiic  je  coiniiiiMivuis  à  im-  iiii-llic  iii  liaiii,  M.  île  l'iaiiciiVil  lil  nu 
|ii-lit  \ti\a^i',  (linaiil  li-(|iirl  ji-  rcslai  i  liar^i'  ili-  .sa  i-aissc,  ni'i  il  ii'>  a\ail 
i'i'|i('iiilaMl  |)()iii' lors  (|iic  \iii^t-ciiii|  a  tri-iilc  iiiilk-  Iraïus.  Les  soucis,  l'iii- 
i|(ii((u(li'  ircspril  <|iic  nie  iliuiiia  ri- (I('-|m'iI,  tiw  liri-iit  si'iilir  t|iii' ji*  n'i-lais 
|U)iiil  fait  pour  ôlif  caissiiT  ;  et  jt*  ne  iluiile  |i(iiiil  i|iie  |(>  iiiiitoais  suii{{ 
(|iicji-  lis  (tiiraiit  ci-llc  al)SfiK-('  ii'.iil  <  niilriliiu'  a  la  nialailii-  m'i  je  Imnliai 
ajtirs  soii  icliiiir. 

J'ui  (lil.  ilaii>  ma  |iri'iiiii'i  i-  |iai'(ic,  *|tic  jflais  né  iiiotiraiil.  I  n  nIcc  de 
cunloriiialiuii  ilaiis  la  Mssic  mm-  lil  t'|»roii\er,  durant  iims  |ireinièi-es 
années,  uni'  ntenlion  d  urine  |M('S(|(m'  tuMliiiuelIc  ;  cl  nia  lanlc  Su/on, 
i|ui  |n'i(  soin  de  inoi,  cul  des  peines  incio\aldes  a  mm-  ctuiscrxet'.  lillc  en 
mmI  .1  Ixint  cepcndani  ;  ma  ndinste  cmisliUiliim  pi  il  eiilin  le  dessus,  cl 
ma  sanic  s'anVrniil  Icllcnunl  durant  ma  jeunesse,  (|u'c\ccplé  la  maladie 
de  lan^'iieiii'  diuitj'ai  raenule  riiisloire.  cl  de  rrei|uents  liesnins  d'uriner 
i|nc  le  iniiindre  écliaullemeiit  me  reiidil  tuniiuirs  iiieiiniiiMMles,  je  parxins 
jns(|u'a  I  à^e  de  Irenle  ans  sans  prest|Ue  nie  sentir  de  ma  preniii-ie  iii- 
lirmile.  Le  premier  ressentiment  (|nej"en  eus  fut  à  imm  arrivée  à  Venise. 
La  laligue  du  \o>aye  et  les  lerrihlcs  chaleurs  que  j'a\ais  souH'crtes  nu" 
donnèrent  une  ardeur  d'urint!  et  des  maux  de  reins  (jne  je  ■.'ardai  jus(|n'à 
l'entrée  de  lliiver.  Apres  axnii  \u  la  l'adiiaiia,  je  me  crus  mori,  et  neus 
pas  la  miiiiidre  incomiiindile.  Apres  mètre  cpnisé  plus  d  ima;;inali(ui 
(jne  de  corps  pour  ma  /nliella,  je  me  [lorlai  mieux  (|ue  jamais.  Le  ne  lut 
qu'après  la  deleulion  de  Diderot  que  récliaulTcuM'iil  coulraclé  dans  mes 
courses  de  Nincennes.  durant  les  lerrihles  clialeurs  (|u'il  Taisait  alors, 
me  donna  une  \inlcMlc  népliréli(|iic,  depuis  la([nclleje  n"ai  jamais  re- 
couvre ma  piemieic  saule. 

Au  moment  dont  je  parle,  m'élanl  penl-èlic  un  |mii  lali^iie  au  maus- 
sade travail  de  cette  maudite  caisse,  je  retombai  plus  bas  (lu'auparavanl, 
et  je  demeurai  dans  mon  lil  cinq  <ui  six  semaines  dans  le  plus  triste  elal 
que  l'iui  puisse  imaginer.  Mailanie  Dupin  meuviiva  le  celebie  Moiand. 
(|ni.  malgré  son  habileté  et  la  délicatesse  de  sa  main,  me  lit  sonlïrir 
des  maux  incroyables,  et  ne  put  jamais  venir  à  bout  de  me  sonder,  il 
me  ciMiseilla  de  recourir  à  Maran.  dont  les  bougies  |i!ns  llexibles  parxin- 
rcnt  en  elïel  a  s  insinuer  :  mais,  eu  reuilant  comj>tea  madaïuc  |lu|)in  de 
mon  état,  Muiand  lui  déclara  (|ue  dans  six  mois  je  ne  serais  pas  en  vie. 
Ce  discours,  (jui  me  par>int.  me  fit  l'aire  de  sérieuses  réilexions  sur  mon 
état,  et  sur  la  bèlise  de  saciilier  le  re|)os  cl  lafirémenl  du  peu  de  jours 
(|ui  me  reslaieut  à  >ivre.  à  rassujellissemenl  dun  iinploi  pinir  letpicl  je 
ne  nie  sentais  (|iie  du  dej^oiil.  h'ailleurs.  c(unnieiil  aeciu'der  les  sévères 
principes  que  je  venais  d"ado|)ler  avec  un  élal  <|iii  s"\  rappiulait  si  peu? 
eln"aurais-je  pas  bonne  };ràce,  caissier  d'un  receveur  j;éiM'ial  des  finances, 
a  |)rccher  le  désintercsscmeul  cl  la  pauvreté?  (>cs  idées  rerineiilérenl   si 


:>0l  l,i:S  CONFESSIONS. 

liicii  ilaiis  ma  Irtc  avi'c  la  lioMC,  elles  s'y  lomiiiiirifiit  avec  tant  de  Idrce, 
(|ne  l'ien  Hc|)uis  lors  ne  les  en  piil  arraelicr  ;  el  duiant  inacoiivalescenee, 
je  me  eniiliiMiai  (le  saii;;-i'n)i(l  dans  les  résolutions  (juc  j'avais  prises  dans 
mon  délire.. le  renoneai  pour  jamais  à  loul  projet  de  l'ortniie  et  davaii- 
cemcnt.  Dclt  rminc  à  passer  dans  l'indépendanee  <l  la  pauvreté  le  peu  de 
temps  (|ui  me  restait  à  \ivre,  j'appliiiuai  toutes  les  lorecs  de  mon  àine  à 
hriser  les  iers  de  l'opinion,  el  à  faire  avee  eourage  tout  ee  qm  me  pa- 
raissait bien,   sans  m'emharrasser  aucunement  du  jugement  des  hom- 
mes. Les  obstacles  (juc    j'eus  à  combattre,  et  li's  ellorts  que  je   lis  pour 
en  triompher,  sont  iiu'ro\al)les.  .le  réussis  autant  qu'il  était  possible,  et 
plus  (|ue  je  n'a\ais  espéré  nuii-nu'nu'.   Si    j'avais  aussi  bien  secoué  le 
joug  de  l'amitié  (jiu;  celui  de  l'opinion,  je  venais  à  bout  de  mou  dessein, 
le  plus  grand  peul-èlre,  ou  du  moins  le  pins  utile  à  la  vertu  que  mortel 
ait  jamais  conçu  ;  mais,   tandis  que  je  foulais  aux  pieds  les  jugements 
insensés  de   la  tourbe  vulgaire  (h'S   soi-disant  grands   et  des  soi-disant 
sages,   ji!  me  laissais  subjuguer  et   mener  comme  un  enfant  par  de  soi- 
disant  amis,  qui,  jaloux  de  me  voir  marcher  seul  dans  une  route  nou- 
velle, tout  eu  paraissant  s'occuper  beaucoup  à  me  rendre  heureux  ,  ne 
s'occupaient  en  effet  qu'à   me  rendre!  ridicule,   et  commencèrent  par 
travailler  à  lu'avilii',  pour  |iarvenir  dans   la  suite  à  nu'  diffamer.  Ce  fut 
moins  nui  célébrité  littéraire  quc^  ma  refornu'  personnelle,  dont  je  marque 
ici  l'epoeine,  qui  m'attira  leur  jalousie  :  ils  m'auraient  [)ar(lonné  peut- 
être  de  briller  dans  l'art  d'écrire  ;  mais  ils  ne  ])ureut  me  pardonner  de 
donner  dans  ma  conduite  un  exemple  qui  semblait  les  importuner,  .l'étais 
né  i)onr  l'amitié  ;  uutn  luMueur  facile  et  douce  la  nourrissait  sans  peine. 
Tant  que  je  vécus  ignoré  du  j)ublic,  je  fus  ainu;  de  tons  ceux  qui  me 
connurent,   et  je  n'eus  pas   un   seul  ennemi  ;   mais  sitôt  que  j'eus  un- 
U(un,    je    n'eus    plus   d'amis,  (le  fut  un  très-grand   malheur;    nu    [)lus 
grand    encore    fut  d'être  envirt)uné  de  gens  qui  prenaient  ce  nom,    et 
qui  n'usèrent  des  droits  (ju'il  leur  donnait  (jue  pour  m'enlraîner  à  ma 
perte.    I.a  suite  de   ces  mémoires  développera  cette  odieuse  trame;  je 
n'en  montre  ici  (pie  l'origine  :   on  eu  verra  bientôt  i'ornu'r  le   premier 
nœud. 

Dans  l'indépendance  où  je  voulais  vivre,  il  fallait  cependant  subsister, 
.l'en  imaginai  ui\  inoveii  très-simple,  ce  lut  de  copier  de  la  musi(|U(!  à 
tant  la  page.  Si  (jnelcjne  occn])ation  plus  solide  eût  rempli  b;  même  but, 
je  l'aurais  prise  ;  mais  ce  talent  étant  de  nw)n  goùl,  et  le  seul  qui,  sans 
assujettissement  |)ersonnel,  pût  nu'  donner  du  pain  au  jour  le  jour,  je 
m'y  lins.  Croyant  n'avoir  plus  besoin  de  |)révoyauce,  el  faisant  (aire  la 
vanité,  d(;  caissier  d'un  iinaiicier  je  me  lis  copiste  de  mnsi(jue.  .le  crus 
avoir  gagné  beaucoup  à  ee  choix  ;  et  je  m'en  suis  si  peu  repenti,  que  je; 
n  ai  ([uillé  ce  métier  (jue  par  force,  pour  le  reprendre  aussitôt  que  je 
pourrai. 


l'Mi  I  II    II,  I  i\  Kl    \  III  •.m 

Le  sncco  ili'  inoii  |irc'Miicr  Itisniiirs  nie  ifiitlit  ri-\iM'iili<iii  ilr  iTlIr  rt'-- 
solnlioii  plus  i'arilr.  Oii:inil  il  imiI  i'i-iM|)orli'  li*  |>i°i\,  Diiicnil  se  cliiir'.'i'.'i  df 
le  fairt' iiii|it'iiiii  r.  Timli-  i|iic  j'i'-lais  ilatis  iiinii  lil,  il  iii'i'<ri\il  un  liillrl 
pour  in'i'ii  .iiiiioiici'i  la  |iiil>li(-aliiiii  <!  rilTil.  //  yoi/n/,  me  iiiaii|nail-il, 
linil  jKir-ilfSSU^  les  iiiits  ;  il  ii  ij  <l  jiits  il  f.nuijile  il  un  M/cir.s  piiiril.  (.r\ir 
laM'iir  (lu  pulilic,  uulifiui'Ml  l>ri|;uc<',  rl  |>(iiir  un  .iiilcni'  iiir<iiitiu,  nie 
tliHMia  la  priMuii're  assurancu  vc-rilaliir  ili'  mou  lalcul,  ilmil,  uial^rc  le 
sculiuicul  iulcruc,  j'avais  toujours  tloulc  jiisi|u'alot's.  Jr  (diupii>  tout 
l'avauta^)'  ipic  j  ru  pouxais  liii  r  pour  le  parti  (|u<-  jilais  prrl  à  prtudri', 
<*(  je  jugeai  i|u'um  copislo  ilc  (|iit'l(|nc  l't'li'lirilc  tiaiis  les  Icllrrs  ui-  iiiaii- 
qncrnit  vraisciulilahlcuicul  pas  de  lra\ail. 

Sitôt  (|u<'  ui.i  nsoliiliou  lut  l)ii'ii  prise  l't  liirii  coulirinée,  j'oiiivis  lui 
hillot  à  M.  tic  l'iaucucil  |)oiir  lui  ou  lairi"  part,  pour  If  rcun-rcirr,  ainsi 
que  iiiadarui'  Hiipin,  t\c  loulcs  liiirs  ixiiilés,  rl  poiii  leur  dcuiaiulcr  liin 
|M-atii|uc.  rraiicucil,  uu  coinprcuaut  rien  à  ce  liillrl,  cl  me  (rovaul  cu- 
cori"  dans  li-  transport  <li'  la  lii-Mc,  accourut  ciu-z  uuii;  mais  il  linuva 
ma  rcsolnlion  si  hicu  prise  qu'il  iic  |iiit  parvenir  à  rcluaulcr.  Il  alla 
iliri"  à  niadauio  Dupiii  cl  à  tout  le  uioinlc  (jnc  j'étais  devenu  Ion  ;  je 
laissai  dire,  et  j  allai  mou  train.  Je  coniniençai  ma  rcfomM'  par  ma  pa- 
rure; je  (piitlai  la  dorure  et  les  lias  lilancs  ;  je  pris  une  jierrnque  roud(!  ; 
je  posai  l'épée  ;  je  vendis  ma  montie,  on  médisant  avec  uin-  joie  in- 
erovaitle  :  (iràce  au  ciel,  je  n'aniai  plus  Itestiiii  do  savoir  l'Iieme  qu  il 
est.  M.  de  l'rancueil  eut  riionuèleli'  d'attendre  assez  lou;:lem|is  encore 
avant  île  disposer  de  sa  caisse.  Kulin,  vovant  mon  parti  liii'U  pris,  il  la 
remil  à  M.  d'Aliiiard,  jadis  gouverneur  du  jeune  (Ilienonccanx,  el  connu 
dans  la  botanique  par  sa  Flora  parisiensis  ', 

Ouel(|ue  austère  (]ue  fût  ma  rcfoiine  somptuaire,  je  ne  l'étendis  pas 
d'aliord  jusqu'à  mon  linge,  (|iii  était  lieau  et  en  quantité,  reste  de  mon 
é(]nipage  de  Venise,  et  pour  lequel  j'avais  nn  attacliement  particulier. 
\  force  d'en  faire  nn  objet  de  propreté,  j'en  avais  fait  un  (dijel  de  luxe, 
qui  no  laissait  pas  de  mètre  coûteux.  Om^lqu'un  me  rendit  le  lion  oflice 
de  me  (lè'li\rerde  cette  servitude.  I.a  \eille  de  Noèd,  tandis  (|iie  les  gon- 
verneuses  étaient  à  vêpres  et  que  j'étais  au  concert  spirituel,  on  loiça  la 
porte  d'nn  grenier  où  était  étendu  tout  notre  linge,  après  une  lessive 
qu'on  venait  de  faire.  On  vola  tout,  et  entre  autres  quarante-deux  (lie- 
mises  à  moi,  de  tres-liolle  toile,  et  qui  fjiisaienl  le  fond  de  ma  garde-r«ilie 
on  linge.  A  la  façon  dont  les  voisins  dépeignirent  nn  liomme  qu'on  avait 
vn  sortir  <\c  I  Initel,  jxirtant  dos  paquets  à  la   même  heure,   Thérèse  et 


'  Je  np  iloiilc  p.is  (|iio  loul  fpci  ne  «oit  iniiiiilcnaiil  rniilc  l>ieii  iliiToroiiinionl  pur  Krniiriiril  rl 
ws  ronsoMs  ;  mais  je  m'en  rapporte  à  ce  qu'il  ni  ilil  alors  cl  Iniigleiiips  aprrs  à  Iniil  le  iiiniide, 
jiisqu  a  In  formalinn  Jii  rnmplnl,  el  doiil  les  gens  de  tion  sens  el  de  lionne  foi  oui  ili'i  rnnserier 
le  «onvrnir. 


ôWi  IIS   (.OM'CSSIONS. 

iiioi  siiii|i(iiiiii;'iim's  son  lièic,    ijndii  sa\;ill  ("'tic  un    li('S-iii;m\;iis  siijcl 
l.:i  incic  repoussa  xiM'inciil  ce  s(iii|)(;oii  ;    mais  laiil  diiidicos    le  cdiilii- 


ml 


mèrcnl,  ([ii  il  luuis  resta,  malj^ré  qu'elle  en  eût.  Je  n'osai  faire  d'exactes 
recherches,  de  peur  de  trouver  plus  que  je  n'aurais  voulu.  Ce  frère  ne 
se  montra  plus  chez  moi,  et  disparut  enlin  tout  à  fait.  Je  déplorai  le  sort 
de  Thérèse  et  le  mien  de  tenir  à  une  famille  si  mêlée,  et  je  l'exhortai 
plus  que  jamais  de  secouer  un  joug  aussi  dangereux.  Cette  aventure  me 
guérit  de  la  passion  du  heuu  linge,  et  je  n'en  ai  plus  eu  depuis  que  de 
très-commun,  plus  assortissant  au  reste  de  mon  équipage. 

Ayant  ainsi  complété  ma  réforme,  je  ne  songeai  plus  qu'a  lu  rendre 
solide  et  durahle,  en  travaillant  à  déraciner  de  mon  cœur  tout  ce  qui 
tenait  enccuc  au  jugement  des  liommes,  tout  ce  (jui  pouvait  me  détour- 
iH'r,  par  la  crainte  du  hliune,  de  ce  qui  était  hon  et  raisonnahle  en  soi. 
A  laido  du  hruit  (ju(!  faisait  mon  ouvrage,  ma  résolution  lit  du  bruit 
aussi,  et  m'attira  des  prati(iues  ;  de  sorte  que  je  commentai  mon  métier 
avec  assez  de  succès.  Plusieurs  causes  cependant  m'empêchèrent  d'y 
réussir  comme  j'aurais  pu  faire  en  d'autres  circonstances.  D'aljord,  ma 
mauvaise  santé.  l,'atta([uc  (|ue  je  venais  d'essuyer  eut  des  suites  qui  ne 
m'ont  laissé  jamais  aussi  bien  portant  qu'auparavant  ;  et  je  crois  que  les 
médecins  auxquels  je  me  livrai  me  tirent  hi(>n  autant  de  mal  que  la  ma- 
ladie. Je  vis  successivement  Morand,  Daran,  llelvétius,  Malouin,  Thierry, 
(lui,  tous  très-savants,  tous  mes  amis,  me  traitèrent  chacun  à  sa  mode. 
lie   me  soulagi'reut   |)oinl,  et    m'affaiblirent   considérablement.    l'Ius  ji' 


l'Ml  I  II     II      I  l\  Itl     \  Il  I  ^ti7 

iirass»T>issais  a  leur  diiiilion,  |ilii<  ji-  iltMiiais  jaiiiif,  inai^n',  laililc. 
Mon  iiiia^iiialiiiii.  iju'iU  crraroiu-liaii'iit,  iiicsiiranl  iikiii  i-lal  sur  \'o[\\-i 
(II-  liMirs  tlro^iK's,  iu>  iiii'  iiioiiliail  a\aiit  la  iiiiirl  i|iriiiic  siiilf  ik-  sniir- 
fram-es,  li-s  n-lfiiliims,  la  ■;ra\i'llc.  la  |iii'ni'.  Tonl  ci-  qui  siuija'^c  lis 
anlrt-s,  les  tisaiii'S,  les   liaiiis.    la  sai^iii'-c,   ('ui|>ii'ail   uii-s    riiaux.  M'ilaiil 

a|icr(  Il  iiui'  Ifs  SdUilfs  de  Daraii,  (|ui  seules  nie  raisaiciil  (|Url(| lïtl,  cl 

sans  li'Sinullcs  je  in-  rinyais  plus  [lomoir  >iMi',  ni:  lui-  ilonnaiciil  (•«•|icii- 
(lant  )|u'un  soula^i-niciit  nioincntaiu-,  je  nie  mis  à  lairc,  a  •tiands  fiais, 
il  iuiiui'usi's  [iriixisions  (If  siimlt's,  pour  |>nuMiir  l'ii  purtcr  Innli'  ma  \it', 
ni(*mc  au  cas  que  Ihiran  vint  a  uiainpici'.  l'iiiil.iiil  liuil  ou  ili\  ans(|ui-ji> 
nit'ii  suis  siTvi  si  souM'iit,  il  laul.  a\t'c  (nul  rc  qui  m'en  n-slc,  que  j'en 
aie  acheté  pour  ciiKpiaiite  louis.  Un  seul  (|u'un  Irailemenl  si  coùleuv,  si 
iloulonreux,  si  pénilil<\  ne  me  laissait  pas  travailler  sans  ilistraclioii,  et 
qu'un  mourant  ne  met  |)as  une  anlrui  liien  vive  à  ^a^iier  mui  pain  (|uo- 
(idien. 

Los  occupations  litlcraires  liit-nt  une  autre  disliaction  non  moins  pii-- 
jndiciahle  à  mnii  travail  joninaliei'.  A  peine  mon  discours  ent-il  paru 
que  les  défenseurs  des  lettres  fondirent  sui-  moi  comme  de  <oiieeil. 
Indii:ni'  de  voir  tant  de  petits  messieurs  Josse.  (jui  uintemlaient  ])as 
même  l.i  question,  vouloir  en  ilecider  en  maîtres,  je  pris  la  plume,  et 
j'en  traitai  quelques-uns  de  manière  à  ne  pas  laisser  les  rieurs  de  leur 
côlé.  In  certain  M.  (îautier,  de  Nauci,  le  premier  qui  tomha  sous  ma 
plume,  futindemenl  malmené  dans  une  lettre  à  M.  (îrimm.  Le  second  fut 
le  roi  Stanislas  lui-même,  (jui  ne  (leilai|.;na  pas  d  entrer  i-n  lice  avec  moi. 
L'honneur  <pi  il  me  lit  me  força  de  changer  de  Ion  pour  lui  répondre; 
j'en  pris  un  plus  grave,  mais  non  moins  fort;  et,  sans  manquer  de  res- 
pect à  l'auteur,  je  réiutai  pleinement  l'ouvrage.  .le  savais  (]irun  jésuite, 
appelé  le  ['.  Menou,  y  avait  mis  la  main  :  je  me  liai  à  mon  tact  pour  dé- 
mêler ce  (|ui  était  du  |)rince  et  ci>  qui  était  du  moine  ;  et,  Inmhant  sans 
ménagement  sur  toutes  les  phrases  jésuiti(|ues.  je  relevai,  chemin  faisant, 
un  anachronisme  que  je  crus  ne  pouvoir  venir  que  du  révérend,  dette 
pièce,  qui,  je  ne  sais  pourquoi,  a  fait  moins  de  hruit  que  mes  autres 
écrits,  est  jusqu'à  présent  nn  ouvrage  unique  dans  son  espèce.  J'y  saisis 
l'occasion  qui  m'était  offerte  d'apprendre  au  pnhlic  comment  nu  ])arti- 
culier  pouvait  défendre  la  cause  de  la  vérité  contre  un  souverain  même. 
il  est  diilicile  de  |)ren(lre  en  même  temps  un  ton  plus  lier  et  plus  res- 
pectueux que  celui  qui>  je  piis  pour  lui  répondre.  J'avais  le  bonheur 
d'avoir  affaire  à  un  adversaire  ])onr  lequel  mon  co-nr  j>lein  d'estime 
|)onvait,  sans  adulation,  la  lui  témoigner  ;  c'est  ce  que  je  lis  avec  assez 
de  succès,  mais  toujours  avec  dignité.  Mes  amis,  effrayés  pour  moi, 
crevaient  déjà  me  voir  a  la  Bastille.  Je  n'eus  pas  celte  crainte  un  seul 
moment,  et  j'eus  raison.  Ce  hou  prince,  a|>rès  avoir  vu  ma  réponsi",  dit  : 
J'ai  mon  cotnptc,  je  ne  m'y  frnlle  plua.  hepuis  lors  je  reçus  di'  lui  diverses 


:,()«  LIS   (.OM  KSSIO.NS. 

iiianiiii's  (I  ('sliiiic  et  de  hionviMllaiicc,  diiiil  jamai  (|iii'l(|iit's-iiii('s  à  citer; 
il  iiHiii  l'oril  courut  traïKiiiillumciit  la  Kraiicc  et  l'Iùiropc,  sans  (jue  por- 
soiiiic  y  trouvât  l'itMi  à  lilàuicr. 

J'i'us  peu  (le  temps  après  un  autre  ailveisaiic  an([in'l  je  ne  nrétuis  pas 
alUiiilii,  ce  même  M.  Bordes,  de  Lyon,  (jui  dix  ans  auparavant  m'avait 
lait  licaucoui)  d'amitiés  et  rendu  plusieurs  services.  Je  ne  l'avais  pas 
luiblié,  mais  je  l'avais  négligé  j)ar  paresse;  et  je  ne  lui  avais  pas  envoyé 
mes  écrits,  iaute  d'occasion  tonte  trouvée  pour  les  lui  faire  passer.  J'avais 
donc  tort  ;  et  il  uralla(iua  lionnètemcnt  toutefois,  et  je  répondis  de 
même.  Il  répli(|ua  sur  un  t(ui  pins  décidé,  delà  donna  lien  à  ma  dei^ 
nière  réponse,  après  laquelle  il  ne  dit  plus  rien  :  mais  il  devint  mon 
plus  ardent  ennemi,  saisit  le  temps  de  mes  malheurs  pour  faire  contre 
moi  d'affreux  libelles,  et  lit  un  voyage  à  Londres  exprès  pour  m'y  nuire. 
Toute  cette  polémi(|ne  m"occn])ait  l)eancoup,  avec  bcauconp  de  perte 
de  lem|)s  pour  ma  copie,  peu  de  progrès  pour  la  vérité,  et  peu  de  pro- 
fit pour  ma  bourse,  l'issot,  alors  mon  libraire,  me  donnait  toujours  très- 
peu  de  chose  de  mes  brochures,  souvent  rien  dn  tout  ;  et,  par  exemple, 
je  n'eus  pas  un  liard  de  mon  premier  Discours  ;  Diderot  le  lui  donna  gra- 
tuitement. Il  fallait  attendre  longlemj)S,  et  tirer  sou  à  sou  le  peu  qu'il 
nu"  donnait.  Cependant  la  copie  n'allait  point.  Je  faisais  deux  métiers, 
c'était  le  moyen  de  faire  mal  Tun  et  l'autre. 

Ils  se  contrariaient  encore  d'une  autre  façon,  par  les  diverses  ma- 
nières de  vivre  auxquelles  ils  m'assujettissaient.  Le  succès  de  mes  pre- 
miers écrits  m'avait  mis  à  la  mode.  L'état  que  j'avais  pris  excitait  la 
curiosité;  l'on  voulait  connaître  cet  homme  bizarre,  qui  ne  recherchait 
personne,  et  ne  se  souciait  de  rien  que  de  vivre  libre  et  heureux  à  sa 
manière  :  c'en  était  assez  pour  qu'il  ne  le  pût  point.  Ma  chambre  ne 
désemplissait  pas  de  gens  qui,  sous  divers  prétextes,  venaient  s'emparer 
de  nu>u  temps.  Les  femmes  employaient  mille  ruses  pour  m'avoir  à 
dîner.  l'Iusje  brusquais  les  gens,  j)lus  ils  s'(d)stinaieut.  Je  ne  pouvais 
refuser  tout  le  monde.  En  me  faisant  mille  ennemis  par  mes  refus,  j'étais 
incessamment  subjugué  par  ma  comi)laisance  ;  et  de  quelque  façon  que 
je  m'y  prisse,  je  n'avais  pas  par  jour  une  heure  de  temps  à  moi. 

Je  sentis  alors  qu'il  n'est  pas  toujours  aussi  aisé  qu'on  se  l'imagine 
d'être  pauvre  et  indépendant.  Je  voulais  vivre  de  mon  métier  ;  le  public 
ne  le  voulait  pas.  On  imaginait  mille  petits  moyens  de  me  dédommager 
dn  temps  qu'on  me  faisait  perdr(!.  Hientùt  il  aurait  fallu  me  montrer 
comme  i'cdichinelle,  à  tant  par  personne.  Je  ne  connais  pas  d'assujettis- 
senicnl  plus  avilissant  et  j)lus  cruel  ([ue  celni-lii.  Je  n'y  vis  de  remède 
([ue  de  refuser  les  cadeaux  grands  et  petits,  de  ne  faire  d'exception  pour 
(|ui  que  ce  fût.  Tout  cela  ne  lit  qu'attirer  les  donneurs,  qui  voulaient 
avoir  la  gloire  de  vaincre  ma  résistance,  et  me  forcer  de  leur  être  obligé 
malgré  moi.   IVl(|iii  ne  m'aurait  pas  donné  nu  écu  si  je  l'avais  demandé. 


I-Alv  I  II     II      l.lMtl.    \  III  ^«)'J 

lie  cessait  lie  iii'iiinii'iiimcr  de  ses  oflres,  cl.  [loiir  se  veiller  «le  les  \<Mr 
icjelées,   lav.iil  mes  relus  (rairo>;iiiiee  «'1  «l'osleiilalioii. 

(hi  se  (liiiiU'ia  liieii  (|iie  le  |iai'ti  i|iie  j'a\ais  |iris.  e(  le  ^\^ll'ltll'  i|iii'  je 
>uulais  siii\re,  iirlaieiil  pas  du  j;miiI  de  iiiadaïui'  le  Vasseiir.  Idul  ii- dc- 
sinléresseiuenl  de  lu  lille  ne  reiii|i(Vliiiit  pas  de  >ui\i<'  lis  direelioiis  de 
sa  mère;  el  les  ijouveriiriises,  eninme  les  a|i|>elail  (JaiilTeeoiirl,  ti  élairiil 
pas  IduJmuis  aussi  fermes  i|ue  mcii  dans  leurs  relus.  nuiii(|u'iui  meeaehàt 
liieu  des  eiiDses,  j'en  vis  assez  |Hiur  juj;er  <|iir  je  ne  Mi\ais  jias  lotit;  et 
eela  nii'  lonrunnla,  niuins  par  raeeiisatiiiii  de  eunnixeiui-  (|u  il  m  riail 
aisé  de  prévoir,  «|ue  par  I  idée  eruelie  de  ne  piiinoir  jamais  «lie  malin; 
elle/  moi,  ni  de  moi.  Je  priais,  je  eonjnrais,  je  me  làeliais,  le  tout  sans 
suecès  ;  la  maman  nii-  taisait  passer  |M)ur  un  grondeur  élernel,  pour  un 
luuii  ru  ;  eelail,  avec  mes  amis,  tirs  clnulmtleries  euiitiiiucili';-  ;  lout  était 
mystère  et  seeret  pour  moi  dans  mou  ménage;  et,  pour  ne  pas  m  exposer 
sans  cesse  à  des  orages,  je  n'osais  plus  m'inlormer  do  ce  (|ui  s'y  passait. 
Il  aurait  i'allu.  pour  me  tirer  de  Ions  ces  tracas,  une  fermeté  dont  je 
n'élais  pas  ca|)able.  Je  savais  crier,  et  mm  pas  agir;  on  me  lais>ait  dire, 
el  l'on  allait  sou  train. 

Ces  tiraillementscontiuiieis,  et  les  imporluiiiles  journalières  auM|iielles 
j'étais  assujetti,  me  rendirent  eulin  ma  demeure  el  le  séjour  de  l'aris  dé- 
sagréables. Ouand  mes  incommodités  me  permettaient  de  sortir,  et  (|ue 
je  ne  me  laissais  pas  enlrainer  ici  ou  là  par  mes  coiinaissauces.  j'allais 
me  promener  seul  ;  je  révais  à  mou  grand  système,  jeu  jetais  ijuel<|iie 
ciioso  sur  le  papier,  à  l'aide  d'un  livret  blanc  et  d'un  crayon  que  j'avais 
toujours  dans  ma  poche.  Voilà  cominenl  les  désagréments  imprévus  d'un 
état  de  mon  dmix  me  jetèrent  pardiversion  toiità  fait  dans  la  littérature, 
et  voila  comment  je  portai  dans  tous  mes  premiers  ouvrages  la  bile  el 
l'humeur  qui  m'en  faisaient  occuper. 

Ine  autre  chose  y  coniribuail  encore.  Jeté  malgré  moi  dans  le  monde 
sans  en  avoir  le  tt)n,  sans  être  en  étal  de  le  prendre  et  de  m'y  pouvoir 
assujettir,  je  m'avisai  d'en  prendre  un  a  moi  (|ui  m'en  dis|>eusàt.  Ma 
sotie  el  maussade  timidité,  que  je  ne  pouvais  vaincre,  ayant  pour  prin- 
cipe la  crainte  de  man(|uer  aux  bienséances,  je  pris,  pour  mcnhardir,  le 
parti  de  les  fouler  aux  pieds.  Je  me  lis  cynique  el  causticiue  par  boute; 
j'aliéctai  de  me|iriser  la  politesse  que  je  ne  savais  pas  pratiquer.  Il  esl 
vrai  que  cette  àprelé,  conforme  à  mes  nouveaux  principes,  s'ennoblis- 
saildans  mon  âme,  y  prenait  l'intrépidité  de  la  vertu  ;  el  c'est,  je  1  ose 
dire,  sur  celle  auguste  basequ'elle  s'est  soutenue  mieux  et  [duslongtemps 
qu'on  n'aurait  dû  l'alteiKlie  d'un  effort  si  contraire  à  mon  naturel.  Ce- 
pendant.  malgré  la  répiilalimi  de  uiis.iiilliropie  (|ue  mon  extérieur  et 
(|uel(|ues  mots  heureux  me  donnèrent  dans  le  monde,  il  est  certain  que, 
tiaiis  le  particulier,  je  soutins  toujours  mal  mon  personnage;  que  mes 
amis  et  mes   connaissances    meiinienl  cet   ours  si  farouche   comme  un 


TAO  LKS  C.ONKKSSIO.NS. 

agneau,  et  que,  liiuiiaiil  mes  saieasmes  à  des  vérités  dures,  mais  géné- 
rales, je  n"ai  jamais  su  dire  un  mol  dés()l)lij>eanl  à  (|ui  que  ce  lïil. 

Le  Devin  iht  r/Z/ayc  aciieva  de  me  uiellre  à  la  mode,  et  l)ienlôl  il  n'y 
eut  pas  d'iuMume  plus  reeliereiié  que  moi  dans  Paris.  I/histoire  de  cette 
pièce,  qui  fait  (''|)()(|ue,  lien!  à  c(>ile  des  liaisons  qu(!  j'avais  pour  lors, 
r/esl  nn  détail  dans  le(|iiel  je  dois  eulici'  pour  rintelligcncc  de  ce  qui 
doit  suivie. 

J'avais  un  assez  gi-auii  niiinlire  de  connaissances,  mais  deux  seuls 
amis  de  choix,  Diderot  et  (irimm.  l'ar  nu  eiïet  du  désir  que  jai  de  ras- 
siMuider  tout  ce  (\m  m'est  cher,  jClais  trop  lami  de  Ions  les  dcLix  |)onr 
([uils  ne  le  lussent  pas  hienlôl  l'un  de  l'autre.  Je  les  liai;  ils  se  convin- 
rent, et  s'unirent  eiieoii'  pins  élroilement  enti'e  eux  (ju'avec  moi.  Diderot 
avait  des  connaissances  sans  nombre;  mais  (irimm,  étranger  et  nouveau 
venu,  avait  besoin  d'en  l'aire.  Je  ne  demandais  pas  mieux  que  de  lui  en 
procurer.  Je  lui  avais  donin'DidiU'ot,  je  lui  donnai  (janllecourt.  Je  le  me- 
nai (lie/  madame;  de  (llienonceaux,  cbez  madame  d'Kpinay,  cliez  le 
baron  d'ilolbacli ,  avec  lequel  je  me  trouvais  lié  presque  malgré  moi. 
Tous  mes  amis  devinrent  les  siens,  cela  était  tout  simple;  mais  aucun 
des  siens  ne  devint  jamais  le  mien,  voilà  ce  qui  létail  moins.  Tandis 
(|u'il  logeai!  cliez  le  comte  de  Frièse,  il  nous  donnait  souvent  à  dîner  chez 
lui  ;  mais  jamais  ji;  n'ai  reçu  aucun  témoignage  d'amitié  ni  de  bienveil- 
lance du  comte  de  Frièse  ni  du  comte  de  Schombcrg,  son  parent,  très- 
l'amilier  avec  Grimm,  ni  d'aucune  des  personnes,  tant  hommes  que 
femmes,  avec  lesquelles  Grimm  eut  par  eux  des  liaisons.  J'excepte  le 
seul  abbé  Uaynal,  qui.  quoique  son  ami,  se  montra  des  miens,  et  m'of- 
frit dans  l'occasion  sa  bourse  avec  une  générosité  peu  commune.  Mais 
je  connaissais  l'abbé  Raynal  longtemps  a\anl  (jne  (irimm  le  connût  lui- 
même,  et  je  lui  avais  toujours  été  attaché  depuis  un  procédé  plein  de 
délicatesse  et  d'honnèteti''  qu'il  eut  pour  moi  dans  une  occasion  bien  lé- 
gère, mais  que  je  n'oublierai  jamais. 

Cet  abbé  Raynal  est  certainement  un  ami  chaud.  J'en  eus  la  preuve 
.1  |K!u  près  dans  le  temps  dont  je  parle  envers  le  même  (irimm,  avec  le- 
<iuel  il  était  étroitement  lié.  Grimm,  après  avoir  vu  quelque  temps  d(! 
bonne  amitié  mademoiselle  Fel,  s'avisa  tout  d'un  coup  d'en  devenir 
l'pcrdunu'iil  amoureux,  et  de  vouloir  su]>planter  Cahusac.  i-a  belle  ,  se 
pi(|iiant  de  constance,  éconduisit  ce  nouveau  prétendant,  (^elui-ci  pril 
l'alTaire  au  ti-agi(jue,  et  s'avisa  d'en  vouloir  mourir.  Il  tomba  tout  subite- 
ment dans  la  |)lus  étrange  maladie  dont  jamais  peul-ètrc!  on  ait  ouï  par- 
ler. Il  passait  les  jours  et  les  nuits  dans  nue  continuelle  léthargie,  les 
yeux  bien  ouvcuts,  le  pouls  bien  ballant,  mais  sans  parler,  sans  manger, 
sans  bouger,  paraissant  (|uel(|iiefoisenteiulre,  mais  ne  répondant  jamais, 
pas  même  par  signe;  et  du  reste  sans  agitation,  sans  douleur,  sans 
lie\re,  et  restant  là  connue  s'il  eût  él(''  mort.  !>'abbé  Ravnal  cl  moi  nous 


I-AII  I  II.    Il      I  l\  Kl     \  i  II  .'Ml 

|)url!i|{i'àiiifs  sa  ^anlf  ;  r.il)lii'.  |i|ii>  rnliii-lc  d  niniix   |iiiil.iiil,  \  |),i>s.iii 

los  niiils,  moi  Ifs  jours,  sans  li-   (|iiitl(r,  jamais   iiisiMiihlc  ;   it  i  <• 

|iarlail  jamais  sans  ipir  raiilii'  nr  IVil  aiii\i'.  l,c  «nmlr  dr  l'i  u-si- ,  alar- 
inr,  lui  amena  Siiiac,  (|ni,  a|iiis  l'aMiir  Iticn  i-xamim',  ilil  ([m-  cv  m-  se- 
l'uil  rien,  et  n'iuilonna  rien.  Mimi  rllrtii  |miui'  mon  ami  me  lil  (i|iscr\rr 
UYcc  soin  lil  l'oiitcnance  iln  nii-ilfiin,  et  jr  le  \is  sourire  eu  sorlanl.  (^e- 
pendant  le  malade  resta  plusieurs  jours  immoliile,  sans  imiidie  ni 
liiiiiiljciii,  ni  (|n()i  (|iie  ee  lût,  ipie  des  cerises  cunliles  ijiie  je  lui  niellais 
de  leni|is  en  temps  sur  la  langue,  et  i|u  il  a\alail  jurl  iiii'ii.  I  ii  luau  ma- 
tin il  se  le\a,  s'Iialiilla,  et  reprit  son  train  de  \  ie  ordinaire,  sans  iiue 
jamais  il  m'ait  reparle,  ni,  <|ne  je  sache,  à  l'alihé  Ilavnal,  ni  à  personne, 
de  celte  siiij^iiliéri'  lelliargie,  ni  des  soins  que  nous  lui  avions  rendus 
tandis  iin'elie  a\ait  duré. 

tlette  a\eiitnre  ne  laissa  pas  de  laire  du  lirnil  ;  et  c'eût  été  réellement 
une  anecdote    merveilleuse   (|ue  la  cruauté  d'une  tille   «l'Opéra  eût  lait 

mourir  un  lionime  de  désespoir,  (iette  lielle  passion  mit  (irinim  a  la  i le; 

hientùt  il  passa  pour  un  prodige  iramour,  d'amilie,  il'allai  IhhiciiI  de 
tonte  espèce.  Cette  opinion  le  lit  leclierclier  et  l'èter  dans  le  ^laiid  monde 
et  par  la  l'eloi^na  de  moi,  (|ui  jamais  n'avais  été  pour  lui  iin'un  pis- 
aller.  Je  le  vis  prêt  à  m'écliap|ier  tout  à  l'ait.  J'en  fus  navré,  car  tous  les 
sentiments  vil's  dont  il  taisait  |j.iraili'  claicnl  ci  ii\  i|n 'avec  iiuiins  de  liriiil 
j'avais  pour  lui.  J'étais  bien  aise  ipi'il  réussit  dans  le  monde;  mais  je 
n'aurais  pas  voulu  «|ne  ce  lut  eu  ouliliaiit  son  ami.  Je  lui  dis  un  jour  ; 
Grimin  ,  vous  me  négligez;  je  vous  le  pardonne:  ipiand  la  première 
ivresse  des  succès  bruyants  aura  fait  son  effet  et  que  vous  en  sentirez  le 
vide,  j'espère,  cjuc  vous  reviendrez  à  moi,  et  vous  me  reirouverez  tou- 
jours :  quant  à  présent,  ne  vous  gênez  point  ;  je  vous  laisse  libre,  et  je 
vous  attends.  Il  me  dit  que  j'avais  raison,  s'arrangea  en  consé<|uence, 
et  se  mit  si  bien  à  son  aise,  que  je  ne   le  vis  plus  qu'avec  nos  amis  com- 


muns 


Notre  |)rincipal  point  de  réunion,  avant  (|u'il  lut  aussi  lie  avec  ma- 
dame d'Kpinay  (|n"il  le  fut  dans  la  suite,  était  la  maison  du  luron  d'Ibd- 
bacb.  C.edit  baron  était  un  iils  de  parvenu,  (|ui  jouissait  d'une  assez 
grande  fortune,  dont  il  usait  noblement,  recevant  cbez  lui  des  gens  de 
lettres  et  de  mérite,  et,  par  son  savoir  et  ses  lumières,  tenant  bien  sa 
place  au  milieu  d'eux.  Lié  depuis  longtemps  avec  Diderot,  il  m'avait  le- 
chercbé  par  son  entremise,  même  avant  que  mon  nom  fût  connu,  lue 
répngnanci!  naturelle  m'empécba  longtemps  de  répondre  à  ses  avances. 
In  jour([u'il  m'en  demanda  la  raison,  je  lui  dis  :  Vous  êtes  trop  ri<lie. 
Il  s'obstina,  et  vainquit  enliii.  Mon  |)lus  giaïul  inallieur  lui  toujours  de 
lie  pouvoir  résister  aux  caresses  :  je  ne  me  sui<  jamais  bien  trouve  d  v 
avoir  cédé. 

l  ne  autre  connaissance,   (|ui  deviiil  amitié  silol  que  j  eus   un    lilie 


r.l:!  LES  CONFESSIONS. 

|)oin' \  |Hcli'ii(ln'.  lui  (l'Ile  de  M.  Diiclns.  Il  \  ,i\,iil  pliisicurs  .niiu'os  (iiiu 
je  l'avais  mi  pour  la  piiMiiicro  l'ois  à  la  (ilievrelle,  chez  iiiadaim."  d'Epinay, 
avoc  laqiiclli'  il  ('(ait  lics-iiicn.  Nous  ne  lîmos  que  dîner  ensemble,  il 
reparlit  le  inènu"  jour  ;  mais  nf)ws  eansàmes  (|iiel(|nes  moments 
apri'S  le  diuer.  Madanu'  d'l'.|)iiia\  lui  avait  jiaiii''  de  moi  et  de  mon 
opéra  des  Muscs  <i(il(iiilcs.  Dnelos,  doué  de  trop  grands  talents  pour  ne 
pas  aimer  ceux  ([ui  (M1  avaient,  s'était  |)révenn  pour  moi,  m'avait 
invité  à  l'aller  voir.  Maljjré  mon  ancien  penchant  renforcé  par  la  con- 
naissance, ma  timidité,  ma  paresse,  me  iclinrenl  tant  (|ne  je  n  fus  au- 
cun ])asse-porl  auprès  de  lui  ipie  sa  complaisance  ;  mais,  en(  onraj;('' |»ar 
mon  |)remier  succès  et  par  ses  éloges  ([ui  me  revinient,  ji;  liis  le  voir,  il 
vint  me  voir;  et  ainsi  commencèrent  entre  nous  des  liaisons  qui  nie  le 
rendront  tonjours  cher,  et  à  i|ni  je  dois  de  savoir,  outre  le  témoignage 
de  mon  jiropre  co'ur,  (]U(>  la  droiture  et  la  pr(d)i(é  peuvent  s'allier  quel- 
quefois avec  la  culture  des  lettri^s. 

Heanconp  d'antres  liaisons  moins  solides,  et  dont  je  ne  fais  pas  ici 
mention,  furent  l'effet  de  mes  premiers  snccès,  et  durèrent  jusqu'à  ce 
que  la  curiosité  fût  satisfaite,  .l'étais  \m  homme  sitôt  vu,  qu'il  n'y  avait 
rien  à  voir  de  nouveau  dès  le  lendemain.  I  ne  femme  cependant  (jni  me 
rechercha  dans  ce  lemps-là,  linl  plus  solidement  quo.  tontes  les  autres  : 
ce  fut  madame  la  mar(]uise  de  Créqui,  nièce  de  .M.  le  bailli  de  Froulay, 
ambassadeur  de  Malte,  dont  le  frère  avait  précédé  M.  de  .Montaigu  dans 
l'ambassade  de  Venise,  et  que  j'avais  élé  voir  à  mon  retour  de  ce  pays-là. 
Madame  de  Crécpii  m'écrivit  ;  j'allai  chez  elle  :  elle  nu-  prit  en  amitié. 
.l'v  dînais  (|iieliinel'ois,  j'y  vis  plusieurs  gens  de  lettres,  et  entre  antres 
M.Sanriu,  l'auteur  Ac  Sparlavus,  de  BarneveUit,  etc.,  devenu  depuis  lors 
mon  très-cruel  ennemi  sans  que  j'en  puisse  imaginer  d'autre  cause, 
sinon  que  je  porte  le  nom  d'un  homme  que  son  père  a  bien  vilainement 
persécuté. 

On  voit  que,  pour  un  copiste  (|ui  devait  être  occupé  de  son  métier  du 
matin  jusqu'au  soir,  j'avais  bien  des  distractions  qui  ne  rendaient  pas 
ma  journée  fort  lucrative,  et  qui  m'empêchaient  d'être  assez  attentif  à 
ce  que  je  faisais  pour  le  bien  faire;  aussi  perdais-jc  à  effacer  on  gratter 
mes  taules,  ou  à  recommencer  ma  feuille  ,  plus  do.  la  moitié  du  temps 
(|u"on  me  laissait.  Cette  iinportunilé  me  rendait  de  jinii' en  jour  Paris 
plus  insn|)porlable,  et  me  faisait  rechercher  la  cam|)agne  avec  ardeur. 
J'allai  jdusieurs  fois  passer  (|uel(|ues  jours  à  Marcoussis,  dont  madame 
le  Vassenr  connaissait  le  vicaire,  chez  leipnd  nous  nous  arrangions  tous 
(le  façon  (piil  ne  s'en  Iriuivailpas  mal.  (îrinim  y  vint  une  l'ois  avec  nous. 
I.e  vicaire  avait  de  la  voix,  chantait  bien,  et,  (jn(ii(|n*il  ne  sût  ])as  la 
musique,  il  apprenait  sa  partie  avec  l)eauconp  de  lacililé  et  de  précision. 
Nous  V  passions  le  temps  à  chanter  mes  trios  de  Chenonccaux.  J'y  en 
lis  (ienv  on  Irnls  nouveaux.  >ni'  i\v>  paroles  iiiu'  (innini  cl  le  vicaire  bà- 


i>\ii  Ml    II ,  I  i\  m    \  Il  I  r.ir. 

lissairiil  laiil  luni  i|iii'  mil.  li-  ne  |iiils  iiri-iii|ii°-i'lii'i'  ili*  i'f>;i°<'lliT  ces  Irins 
fails  l'I  (liaiid's  (hiiis  (les  inoiiicnls  de  liitii  piirt*  joie,  cl  (|iii-j'iii  liiissi'-s  à 
Wooltoii  :i\0(-  loiilf  ma  miisii|ii)-.  Madi-iimisi'lli'  naM-ii|)oi-t  m  a  |iciil-(''lri' 
ilcja  lail  ili's  |i.'i|iill()lfs  ;  mais  ils  mi'i'ilaii-iil  il'i"-!!')- (-omsitvcs,  cl  siml  |iiiiii' 
la  |)lii|iai'i  il'iiii  trcs-lioii  ('iiiilrc-|iiiiiil.  Ce  lui  :i|M'('S  (|iicIi|ii'iiii  iIc  ces 
|)clils  vo\af;cs,  ()iij'a\ais  le  plaisir  de  Miir  la  laiile  à  son  aise,  liieii  ^jaie, 
cl  «lii  je  in'cj^ajais  joii  aussi,  <|iic  j't'-irixis  aiixicaiic,  l'nil  ia|ii(lcmciil  cl 
iDit  mal,  une  épilre  en  xeis  (|n'iin  Ironxcia  parmi  mes  papiers. 

J 'a Nais,  plus  prés  de  Paris.  nneanlrc>l;iliiin  rcirldemunironlclie/.  M.  Miis- 
sard,  mnn  l'umpalriolc,  mon  |iareiil  cl  mun  ami.  i|iii  s  l'iail  l'ait  .i  l'.i>>v 
une  ri'Iraile  ciiarnianle  on  j'ai  i  unie  di'  liini  p.iisildes  momenis.  M.  Miis- 
sard  élail  un  joaillier.  Immme  df  lnni  sens.  (|iii,  après  avoii'  acipusdans 
.son  cummeree  mie  lorlnne  iiiinm''le,  cl  a\nir  marié  sa  lilli'  niiii|iie  à 
M.  (II?  Valinalelle,  (ils  d'un  aj;enl  de  elian^e  el  mailr(>  d'InMei  du  roi.  prit 
le  sajjc  parti  de  ([iiitter  snrses  vienx  jours  le  m''j;oce  et  les  allaires,  et  de 
niclire  un  intervalle  de  repos  el  de  jimissance  (  nlre  le  tiaeas  de  l.i  \ir  et 
la  iiiorl.  Le  l)oulnnnin(<  Mnssard,  vrai  pliilosoplic  de  prati(|ne,  vivait 
sans  siHK'i,  dans  une  maison  Irés-aj^réalde  (jn'il  s'était  hàtii-,  et  dans  nn 
très-joli  j.irdin  qu'il  avait  plante  de  ses  mains.  Kn  l'ouillanl  a  iond  de 
cuve  les  leirasses  de  ce  jardin,  il  Inmva  di-s  ((Kinilla-ics  fossiles,  el  il  en 
trouva  on  si  g;rande  <|uantité.  (|ne  son  imagination  evallée  ne  vil  pins 
(|ne  eo(jnilles  dans  la  nature,  et  (|n"il  crnl  enlin   toiil  de  Ikui  (pie  Inni- 


^^H^^^- 


■TEwiL. 


vers  n'élail  (jue  it>nuilles,  débris  de  loijnillcs.  et  (|Ue  la  terre  n'clait  ipn; 
du  cron.  Toujours  occupé  de  cel  ohjel  de  ses  singulières  découvertes,  il 


:>U  I.I.S   CONFESSIONS. 

s'ccliaiilTa  si  liicii  sur  ces  idées,  (luCllos  so  seraieril  eiilin  ((Uiriii'es  dans 
sa  It'lc  (Ml  svslemc,  c'est -a-diic  en  r()lie,  si,  .ti-ès-lieureiisciiicnl  pour  sa 
raison  ,  mais  liien  mallienrensenienl  |KHir  ses  amis,  aiixcinels  il  (dail 
eiii'f  et  i|ui  tiiinvaieiit  cliez  lui  l'asile  li'  plus  a|iréal)](',  la  iiioil  ne  lui 
\enne  le  leur  <'iile\er  par  la  pins  élran|;('  el  ernelle  maladio  :c"(''lait  uno 
tumeur  dans  l'estomac,  toujours  croissaut<',  (|ni  I  ('m|)ècliail  de  manj^er, 
sans  (|ue  durant  Irès-lonutemps  on  en  trim\àt  la  cause,  el  (|ui  liuit.  ajuès 
plusieurs  années  de  souliVances.  par  le  laire  mourir  de  laim.  Je  ne  puis 
me  rappeler,  sans  des  serreÊiienls  de  Cd'ur,  les  derniers  temps  de  ce 
pauvre  et  dijïiK-  homme,  qui,  nous  recevant  encore  avec  tant  de  plaisir, 
i,euiei)S  et  moi,  les  seuls  amis  (|ue  le  siiectade  des  maux  qu'il  Sfuilïrait 
n'ccarla  pas  de  lui  jusqu'à  sa  dernn're  lienre,  ipii,  dis-je,  était  ri'duit  à 
dévorer  des  yenv  le  rejias  (|u'il  nous  Taisait  servir,  sans  pouvoir  presqiu- 
humer  quel(|nes  gouttes  d'un  thé  hien  léij;('r  (|n'il  {'allait  rejeter  un  mo- 
uumU  après.  Mais  avant  ces  temps  de  douleur,  eoiuhien  j'en  ai  passé  chez 
lui  d'agréahles  avec  les  amis  d'élite  (|u'il  s'était  faits!  A  leur  tète  je  mets 
l'ahlx''  Prévost.  liouHue  tii's-ainialde  et  très-simple,  dont  le  co'ur  vivi— 
liait  ses  écrits,  dignes  de  l'immoitalilé,  et  (jni  n'avait  rien  dans  l'humeur 
ni  dans  la  société  du  somhre  coloris  qu'il  donnait  à  ses  ouvrages;  le  mé- 
decin l'rocope,  petit  Esope  à  bonnes  fortunes;  Uoulanger,  le  célèhre  au- 
teur iioslhnme  du  Dcspolisme  oriental,  et  qui,  je  crois,  étendait  les  systè- 
mes de  Mnssard  sur  la  durée  du  monde  :  en  femmes,  marlame  Denis, 
nièce  de  V(dtaire,  ([ui  n'étant  alors  (jn'une  lionne  femme,  ne  faisait  pas 
encore  du  hel  esprit  ;  ma<lame  Vanloo,  non  pas  belle  assurément,  mais 
charmante,  qui  chantait  comme  un  ange;  madame  de  Valmalettc  elle- 
même,  (|ui  chantait  aussi,  et  (|ui,  (iuoi(|ue  fort  maigre,  eût  été  fort  aima- 
hle  si  elle  en  ei'it  moins  eu  la  |irélention.  Trlle  était  à  peu  près  la  société 
de  M.  Mussard,  qui  m'aurait  assez  plu  si  siiu  lète-à-tètc  avec  sa  conchy- 
liomanie  ne  m'avait  plu  davantage  ;  et  je  puis  dire  que  pendant  plus  de 
six  mois  j'ai  travaillé  à  son  cabinet  avec  autant  de  plaisirqne  lui-même. 
Il  v  a\ait  longtemps  (jn'il  prétendait  que  jMuir  mon  état  les  eaux  de 
l'assv  me  seraient  salutaires,  et  qu'il  m'exhortait  à  les  venir  prendre 
chez  lui.  l'our  me  tirer  nu  j)eu  de  I  urbaine  cohue,  je  me  rendisàladn, 
el  je  fus  passer  à  Passy  huit  ou  dix  joui's,  (|ni  me  tirent  plus  de  hien  parce 
(|iie  j'étais  à  la  campagne,  que  parce  que  j'y  prenais  les  eaux.  Mussard 
jouait  du  violoncelle,  el  aimait  passionnément  la  musique  italienne.  Un 
soir  nous  en  parlâmes  beaucoup  avant  de  nous  coucher,  et  surtout  des 
opère  buffc  (|ne  nous  avions  vus  Tun  et  l'antre  en  Italie,  et  dont  nous 
étions  tous  deux  transportés,  l.a  unit  ,  ne  dormant  pas,  j'allais  rêver 
comment  on  pourrait  hiire  pour  donner  eu  France  l'idée  d'un  drame  de 
ce  genre;  car  les  Amours  de  liauondeny  ressemblaient  point  du  tout.  Le 
malin,  eu  nu'  juiuueuant  et  prenant  les  eatrv,  je  lis  ([ueh|ucs  manières 
de  vers  li'ès  à  la  hâte,  et  j  v  ada|)lai  des  chanls  (|ni   nie  revinrent  en  les 


Il.l 


i\ii  Ml    II     I  i\  iti    \  III  :;ir 

laisaiil.  .Il'  li.ii  ImiiiiII.ii  I.  (<>iiI  (1,iii>  une  c-iiiri'  ilc  .-.ilmi  mhiIi-  (|iii  clail  an 
li.iiil  (lu  janliii  ;  i-l  au  thc,  jr  m-  pus  iu'cui|M'rlii  r  ili-  niunlriT  co  airs  a 
MussanI  i>l  à  niailruiitiscllc  HuMiiiois  sa  n<Mi\fiiiauli',  qui  ilail  i-ii  ^L•^il^; 
uiu-  Iivs-Ikuiiu"  il  aiiualilr  lilli-.  Les  Imi-i  iin.iiiaiix  (|iii' jamais  fS(|uiss('s 
tiairiil  le  |uriiii(i  ihomiln^Uf,  J'ai  fieiilH  iiniii  snrttiur  :  laii' ilii  llcxiu, 
/.'(iinoitr  croit  s'il  s'imiuivle  :  cl  If  .l.initi  dun,  .1  jitmnis,  (iilin,  jr  t'rit- 
ijittjt,  fil-.  J'iuiaj-iuais  si  |)<'U  i|ui'  ..la  Naliil  l.i  ixiiic  .irlr.'  Mii\i.  i|u.'. 
sans  It'S  a|i|>lau.lissiMuciils  .-1  les  .■ri..iiiia-iin.iil>  (!.•  l'un  .1  d.-  l'aiili.-, 
j'allais  j.M.T  au  l'eu  mes  iliiHons  cl  u'\  plus  |icusi'i-,  ouiuif  i"ai  lail 
laultli'  lois  piuir  il.s  tliiis.'s  .lu  uioiiis  aussi  lnuin.'s  :  uiais  ils  ui'.Acilc- 
ii'iil  si  l)it'n,  (|u'fu  six  j.iuis  mon  ilianu- l'ut  ciiit,  à  .|U(li|ui's  vers  pri-s, 
cl  t. Mlle  ma  musique  cs(|uissée,  tcllcuuMil  (|u.'  je  n'.us  plus  à  l'aire  à 
l'aris  .|u'un  p.-u  .1.-  r.'cilalil'  .-1  loul  li>  n'iuplissa;;.- ;  cl  ja.licxai  le  liuil 
axci-  un.'  Ii'iie  lapi.iilc.  <|u  eu  huis  s.'uiaiucs  mes  scènes  l'nr.'iil  mise-  au 
nel  cl  .'Il  clal  d  .'Ire  r.'picscul.-.'s.  Il  ii  \  ni.iiii|uail  (|uc  le  ilixcrliss.'UM'nl, 
(|ui  ne  lui  lait  .[ne  lon^lcmps  après. 

(17ÎJ2.)  Eclianflé  de  la  eomposilion  .1.'  eel  (iu\  ra^'c,  j'axais  un.'  grandi' 
passion  de  l'enlendre,  cl  j'aurais  donné  loul  au  inniide  pniii  I.'  xoir  r.-- 
pns.Miler  à  ma  l'aiilaisie,  à  |).)rles  ferm.'cs,  comme  .)n  .lil  .jui'  Lulli  lil 
une  lois  joiu-r  Anniilv  p.mr  lui  seul.  (!omme  il  ne  m'étail  pas  possihl.' 
d'avoir  ce  plaisir  (|u'avec  le  public,  il  lallail  nécessairemenl,  pour  jmiir 
de  ma  pièce,  la  l'aire  passera  l'Opéra.  .MallM-ureuscment  elle  élail  .iaus 
un  ^'cnre  al)soluinenl  neuf,  an(|ucl  les  .ircilles  n'élaienl  poinl  accuilu- 
nu'cs  ;  cl  d'ailleurs,  le  mauxais  succ.'-s  d.-s  Muses  (/<i/(i;i(c.s  m.'  l'aisail 
jircMpir  c.iui  ilii  Devin,  si  j.-  le  pr.'senlais  sous  umu  iioiii  hiiclos  me 
lira  de  peim-,  el  se  chargea  de  l'aire  essayer  l'ouvrage  eu  laissant  ignorer 
l'auteur.  Pour  ne  pas  me  déceler,  je  ne  me  trouvai  poinl  à  celle  répéti- 
tion ;  et  les  petits  riiiloiis,  (|ui  la  dirigèrent  ,  u.'  surent  .Mix-iuénn.'s  .juil 
en  élail  j'auteui .  .ju'après  qu'une  acclamation  générale  eut  altesté  lu 
l)oul.-  (le  l'ouxrage.  Tous  ceux  qui  reuleudirent  en  étaient  enclianles, 
au  poinl  (|ue  des  le  l.-ndemain.  dans  t<)ules  les  sociétés,  on  m;  |)ailail 
daulre  diose.  M.  de  l.urx,  inlendani  des  menus,  (|ui  avait  assisté  à  la 
répétition,  demanda  l'ouvrage  pour  élre  donné  à  la  cour.  I>ii(  in<.  (|ui 
saxail  mes  intenti.Mis,  ju^'caut  «pie  je  serais  moins  le  maître  de  ma  pièce 
à  la  cour  (ju'à  l'aris  ,  la  reiusa.  Crucy  la  réclama  irautiuité.  Duclos  liiil 
bon  ;  et  le  déltat  entre  eux  devint  si  vif,  qu'un  jour  à  l'Opéra  ilsaliaieiil 
sortir  ensemble,  si  on  ne  les  eût  séparés.  Ou  xoulul  s'adresser  à  moi  : 
je  renx.iyai  la  décision  de  la  chose  à  M.  Duclos.  Il  fallut  reloiirner  à  lui. 
.M.  le  duc  d  Aumont  s'en  mêla.  Duclos  crut  enlin  devoir  céder  à  laulu- 
rilé,  et  la  pièce  fut  donnée  pour  i-trc  jonée  à  Fontainebleau. 

I.a  partie  à  laquelle  je  m'étais  le  plus  attaché,  cl  où  je  m'éloignais  le 
plus  de  la  route  commune,  était  le  récitatif.  Le  mien  était  accentué  d'une 
fa(,-ou    l.uite   nouxelle,  el  mardiait  axec  le  débit  de  la  par(de.  Ou  n'osa 


ôK;  F. es  r.ONFr.SSIONS. 

laissiT  cotio  k'rril)li;  imiovatiuii  ;  Ion  craigiiail  (|ii  rlli'  iir  i(''\(i|làl  les 
oreilles  moiitomii('i'(!s.  Je  cniiseiilis  que  l'raïuiicli  it  .IcholU^  lis^riil  un 
antre  récilatil,  mais  je  ne  mhiIiis  pas  m'en  mêler. 

Onand  (ont  l'ut  prêt  et  le  jour  lixé  pour  la  représentation,  Ton  nie 
proposa  le  voyage  île  {''oiilainehleau,  pour  voir  au  moins  la  dernière  i-é- 
pélilion.  J'y  lus  avec  mademoiselle  Fel .  (ïrimm  .  cl.  je  crois,  ral)l>é 
Uavnal,  dans  une  voitnie  de  la  eour.  I.a  lépi'titiou  lut  passahle  ;  j'en 
lus  plus  content  (jne  je  ni;  m'\  étais  altemln.  l/orelu'slre  était  nombreux, 
composé  de  cv.n\  de  I  Opé-ra  et  de  la  Musi([ue  du  lioi.  .lehotle  faisait 
(lolin  ;  mademoiselle  Ici,  ('olelte  ;  (in\  ilicr,  le  l)e\in  ;  les  cl  ne  uis  étaient 
ceux  de  r()|)éra.  Je  dis  peu  do  chose  :  c'était  Jelyotte  (jui  avait  tout  di- 
rii;é;  jene  voulus  pas  conlriMer  ce  qu'il  avait  l'ail;  et,  malgré  uhju  ton 
romain,  i't'lais  l)ont(Mix  ((unme  un  écolier  an  milieu  de  tout  C(!  monde. 

I,e  lendemain,  jour  de  la  repn''seutati(m,  j  allai  déjiMiniM-  an  calé  du 
(îi'and  (.ouiiunn.  Il  y  avait  là  lu>atn'onp  de  monde.  On  parlait  de  la  ré- 
|iétition  de  la  veille,  et  do  la  dilliculté  qu'il  y  avait  eu  d'y  entrer.  Un 
id'licier  qui  était  là  dit  qu'il  était  entré  sans  peine,  conta  au  long  ce  qui 
s'y  était  passé,  dépeignit  l'auteur,  rapporta  ce  (|u'il  avait  fait,  ce  qu'il 
avait  dit;  mais  c(!  (|ui  m'énu'iveilla  de  ce  récit  assez  long,  fait  avec  au- 
tant d'assurance  que  de  simplicité,  fut  qu'il  ne  s'y  trouva  pas  un  seul 
mot  d(;  vrai.  Il  m'était  très-clair  que  celui  qui  parlait  si  savamment  de 
celle  répétition  n'y  avait  point  été,  puisqu'il  avait  devant  les  yeux,  sans 
le  connaître,  cet  auteur  qu'il  disait  avoir  tant  vu.  Ce  qu'il  y  eut  de  plus 
singuliei'  dans  cette  scène  ,  fut  l'effet  (lu'elle  lit  sur  moi.  (>el  homme 
était  d'un  certain  âge;  il  n'avait  |)oiut  l'air  ni  le  ton  fat  et  avantageux  ; 
sa  physionomie  annonçait  un  homme  de  mérite,  sa  croix  de  Saint-Louis 
auiKUH-ait  un  ancien  oflicier.  Il  m'intéressait,  malgré  son  impudence  cl 
maigre- nmi.  Taudis  (ju'il  déhitait  ses  mensonges,  je  rougissais,  je  bais- 
sais les  yeux,  j'étais  sur  les  épines;  je  cherchais  quelquid'ois  eu  moi- 
même  s'il  n'y  aurait  pas  moyen  de  le  croire  dans  l'erreur  et  de  bonne 
loi.  Kniin,  tremblant  que  quelqu'un  ne  me  reconniil  cl  ne  lui  en  fît 
l'affront,  je  me  hâtai  d'achever  mon  chocolat  sans  rien  dire  ;  et,  baissant 
la  tète  en  passant  devant  lui,  j(î  sortis  le  plus  tôt  (ju'il  me  fui  possible, 
taudis  (|ne  les  assistants  pi'roiaieut  sur  sa  relation.  Je  m'ajierçus  dans  la 
riu'  (|ue  j'étais  en  sueur;  et  je  suis  sur  que  si  quelqu'un  m'eût  reconnu 
et  nommé  avant  ma  sortie,  on  m'aurait  vn  la  honte  et  l'iuiiharras  d'un 
coupable,  par  le  seul  sentiment  de  la  peine  que  ce  pauvre  homme  au- 
rait à  souffrir  si  son  mensonge  était  reconnu. 

Me  voici  dans  un  de  ces  moments  crili(|ucsde  ma  vie  on  il  est  difficile 
de  ne  faire  (|ue  mnaer,  parce  qu'il  esl  presque  impossible  que  la  narra- 
lion  même  ne  porte  empreinte  de  censuri;  ou  d'apologie.  J'essayerai  lou- 
lel'ois  de  rap|)orter  comment  et  sur  quels  motifs  je  me  conduisis,  sans 
V  ajouter  ni  louanges  ni  blâme. 


à 


S4. 


l'Ml  I  II     II.    IIS  Kl.    Mil 


11: 


JV'Iais  ce  j(im-l;i  ilaiis  le   mr 1  (|iii|i.ij;i-   iif^linr   iiui    iii'i  l^iil  nnli- 

naiiv  :  };raiiilf  li:ii  lu-  cl  |hti  iu|iii'  assc/  mal  iirif-in-i'.  l'iciiaiil  n-  ili  laiil 
ili-  «It'Ct'iicc  |i(iiir  1111  Mlle  (le  i(iiiiaj;(' ,  j'ciiliai  ilc  tilli'  laroii  iI.mi>  I.i 
nu"'!!!!'  salir  ou  (lix.iifhl  ai  I  i\ti-,  |ii'm  de  liiii|is  :i|ircs,  Ir  mi.  la  iriin',  l.i 
l'amillf  i(>\ali'  ri  Umir  la  niiif.  J  allai  inrlililii  iliiis  la  Id^r  nu  iiir  rmi- 
(liiisil  .M.  (le  C.iiiN.  l't  i|iii  l'iail  la  siciiiii'  :  c'tlait  une  m  .imli'  jn^^r  ^lu  \i 
lluàlir,  \is-à-\is  nm-  |i(lilr  lnf;c  pins  t'IcvuL-,  où  si-  jilara  If  roi  avec  ma- 
dame (le  INim|iaili>nr.  Kn>  iiunne  de  dunes,  el  seul  d'homme  siu-  le  de\anl 
di'  la  loi;e,  je  ne  |>ns  donlei  i|n'iin  ne  m'i  ùl  mis  la  |néeisemenl  |inni-  elle 
en  Mie.  (Jnaiid  on  eiil  allume,  uu-  Mi\aul  liaiis  eel  ét|ui|iaj;e  au  milieu 
de  m'HS  Ions  exiessixemenl  paies,  je  lommoneai  d'ôlrc  mal  a  imm  aise  : 
je  me  demandai  si  j'elais  ;i  ma  iilace,  si  j'y  élais  mis  iMuivenaldemeiil  ; 
el  après  t|uel(|ues  luinnles  d"iiu|iii(lnde,  je  me  ii'poiidis.  Oui,  avec  une 
inlivpiililc  <|ui  Nciiail  peul-élre  plus  de  l'impussiliilili'  de  m  eu  didire, 
ipie  de  la  luire  de  mes  raisons.  Jr  mr  dis  :  .Ir  suis  a  ma  |)laer  pnis(|ne  je 
\ois  jouer  ma  |)ière,  (|nr  j'y  suis  imilr,  (lur  je  iir  l'ai  lailr  i|Ui'  p(uii 
rela,  el(|u'apiés  loiit  piisoniie  n'a  plus  de  droil  (|ue  inoi-iiirme  a  jouir 
du  Iriiil  lie  luoii  lra\aii  el  de  mes  lalenls.  Je  suis  mis  à  iium  (Miiinaire. 
ni  mieux,  ni  pis:  si  je  rerommeiire  à  ni"asser\ir  à  l'opinion  dans  tpiei- 
ipir  rliosr,  in'v  voilà  liienlol  asservi  dererliereii  Imil.  INuir  èlie  loii jours 
moi-mrmr,  je  ne  dtiis  roiij;ir,  ru  (|url(|ur  lieu  (|ue  ee  soil,  d'èln-  mis 
S(dou  l'rlal  (juo  j'ai  elioisi  :  umu  extérieur  est  simple  et  négligé,  mais 
non  crassrnx  ni  malproprr  :  la  liarlie  m;  l'rsl  poinl  ni  rlle-mrme,  jjuis- 
(|m*  c'est  la  nature  (|ui  nous  la  donne,  rt  (|ue.  sid(ui  les  lemp-  et  les 
modes,  elle  e.<l  (|nel(jnerois  un  ornemenl.  Ou  iiie  trouvera  liiiii  ui.',  iui- 
pertineiil  ;  eii  1  (|iie  luiniporle  !  .le  dois  savoir  endurer  le  ridirule  et  I(î 
lilàine,  pourvu  ([U  ils  lie  soient  pas  mérités.  Apres  ce  petit  s(dilo(|iic.  je 
me  raH'crmis  si  liieu  (|iic  j'aurais  été  intrépide,  si  j  eusse  eu  licsoiii  de 
l'être.  Mais,  soil  cITel  de  la  présence  du  luailre,  soil  naliirellr  disposi- 
lioii  des  cœurs,  je  n'aperçus  rien  ([ne  d'oMigeant  el  d'Iioiiiiéle  dans  la 
curiosité  dont  j'étais  l'objet.  J'en  lus  tonclié  jiis(|ii"à  recommriicer  délie 
iiKjuiel  sur  moi-même  el  sur  le  sort  de  ma  pièce,  craignant  d'elTacer  d(!S 
préjugés  si  favorables,  ijui  semblaient  ne  cbeicliei-  (|u "a  111  applaudir. 
J'élais  armé  contre  leur  raillerie;  mais  leur  air  caressant,  aiii|iiel  je  ne 
m'étais  pas  attendu,  nie  subjugua  si  bien,  qne  je  tremblais  coiiiiue  un 
eiifanl  (juaiid  lui  ciunmença. 

J'eus  bientôt  de  (|uoi  me  rassurer.  La  pièce  l'ut  tri-s-mal  jouée  <|uaut 
aux  acteurs,  mais  bien  clianlée  cl  bien  exécutée  (|uaiil  à  la  iiiusi(|iie.  Des 
la  première  scène,  qui  vérilablemeiil  esl  dune  naïveté  toucliante.j  en- 
tendis s'élever  dans  les  loges  un  muriiuire  de  surprise  cl  d'applaudisse- 
nieiil  jusqu'alors  inouï  dans  ce  genre  de  pièces.  La  lermenlatiou  crois- 
saiilc  alla  bientôt  au  point  d'élre  sensibli' ilans  toute  l'assemblce,  el  , 
pour     parler  à   la    Montesquieu,    d'augmenter    .-011    eltet  jiar  son    effcl 


318 


l.h.S  COMMISSIONS. 


Mii'iiif.    V  la   scelle   (les  «leii\    jielites    liiiimes   ^l'iis  ,    eel  elïel   lui   il   son 
ciiiiilile.  (  )ii  ne  el;i(|iie  |)iiin(  dexant  le  roi,  ('<'la  lil(|n\iM  enlendil  tiiiit  ; 


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la  pièce  cl  railleur  y  gagnèrent.  J'enlendais  auloiir  de  moi  un  cliiiclio- 
lement  d<;  i'cniinos  qui  me  semliluient  belles  comme  des  anges,  el  (jui 
s'enlredisaieiit  à  diM))i-voix  :  Cela  est  cliannanl.  cela  est  ravissant  ;  il  n'y 
a  |)as  lin  Sdii  la  (jui  ne  |)aile  an  cienr.  Le  plaisir  de  donner  de  rémotion 
à  lanl  d'aimables  personnes  m'émul  moi-même  jusqu'aux  larmes,  cl  je 
ne  pus  les  contenir  au  premier  duo,  en  remarquant  que  je  n'étais  pas 
seul  à  |)leurer.  J'eus  un  monienl  de  retour  sur  moi-même,  en  me  rap- 
pelant le  coneeit  de  M.  de  Treilorens.  Celte  réminiscence  eut  l'elTet  de 
l'esclave  qui  tenait  la  eouroiini^  sur  la  tête  des  triom|iliateurs  ;  mais  elle 
lui  courte,  el  je  me  livrai  bientùl  pleinenienl  el  sans  distraction  au  plai- 
sir de  savourer  ma  gloire.  Je  suis  pourtant  sûr  qu'en  ce  moment  la  vo- 
lupté du  sexe  y  entrait  beaucoup  plus  que  la  vanité  d'anleur  ;  et  sûre- 
ment s'il  n'v  cùl  eu  là  (|ue  des  liommes,  je  n'aurais  pas  clé  dévoré, 
comme  je  l'étais  sans  cesse,  du  ilesirde  recueillir  île  mes  li'vres  les  dé- 
licieuses larmes  que  je  faisais  couler.  J'ai  vu  di!s  pièces  exciter  de  plus 
vifs  transports  d'admiration,  mais  jamais  une  ivresse  aussi  pleine,  aussi 
douce,  aussi  toucbante.  régner  dans  tout  nu  spectacle,  el  surtoul  à  la 
cour,  un  jour  de  premit're  leprésentalion.  Ceux  ijui  ont  vu  celle-là  doi- 
vent s'en  souvenir;  car  l'effet  en  fut  iiiiM|iie. 


I'\U  Ml     II     I  l\  IIIMII  .-|<) 

l.i'  iiir-iiic  soir,  M.  Il-  iliic  tl'AniiiKiil  iiir  lil  iliii-  ilr  nie  lriiii\rr  au  clià* 
li'.'iii  If  li'iiili-iiiaiii  sur  les  ou/a'  liciiri'S,  o\  (|u  il  mh'  |ii'csi>nlciMil  an  roi. 
M.  (If  (!iir\,  <|iii  iiir  lil  cr  nirssa^f,  ajouta  (|u'oii  croxail  <|u'il  s'a^issail 
(I  uni'  |ifusiou,  cl  (|ur  it-  roi  xoulail  uic  I  anuoiii-i'i'  lui-iuèiuc. 

(!roiia-i-<ui  <|Ut>  la  nuil  i|ui  suivi!  uni'  au>'<i  lirillaiilr  journ)'i-  fut  une 
■mil  (I  aii^oissi*  fl  cii>  |irr|il(>\ilc  |i(iiir  moi'.'  Ma  |Hi-niici'('  iili'i*,  iiiircs  cilli- 
(il-  (i-llc  rf|)rcs(Milali(Ui.  si<  |ioila  sur  un  rri-i|Ui-ul  licsoiii  (!i>  snilii-,  iiiii 
m  avait  lait  lu-aU('ou|i  soullrir  Ir  soii-  mr-inc  au  s|ir('ta)-lf,  cl  (|ui  |i>>u\ait 
nie  liiiiriiiciilei  le  leiidcinain  i|iiaiiil  je  serais  dans  la  paierie  ou  ilaii>  les 
a|i|)arleinenls  ilu  roi,  |iariiii  tous  ces  j^ramls,  attenilaiit  le  |iassa|ic  de  Sa 
Majesté.  Celle  iiilirniilé  était  la  |iriiiciiiale  cause  (|ui  me  tenait  écarli-  des 
cordes,  et  i|ui  memiièiliait  d'aller  luinrermei-  eliez  des  l'emmcs.  L'idée 
seule  (le  l'elal  oii  ce  besoin  poinail  me  mellre  elail  ea|taldc  de  me  le 
donner  au  |toinl  de  m'en  iKUixcr  mal,  à  moins  d'un  esclandre  auipiel 
j'aurais  luélere  la  mort.  Il  n'y  a  (juc  les  },'ens  (|ui  connaissent  et  I  elat 
i|ui  puissent  jui^er  de  rclïidi  d  i  ii  ( oiirir  le  ris(|ue. 

Je  me  ligurais  eiisiiile  de\anl  le  roi,  préseiiléà  Sa  Majesté,  qui  dai^'iiait 
s'arrêter  et  m'adresser  la  parole.  C/élail  là  ([u'il  fallait  de  la  justesse  et 
delà  presoiice  d'es|irit  pimr  re|)(uidre.  .Ma  maudite  limidilé,  (|ui  me 
trouille  devant  le  moindre  inconnu,  m'anrait-elle  (|uitté  devant  le  roi  de 
France,  ou  m'aurait-elle  permis  de  bien  choisira  l'instant  ce  qu'il  fallait 
dire!  Je  voulais,  sans  quitter  l'air  et  le  ton  sév('re  (|ue  j'avais  pris,  me 
montrer  sensilde  a  1  lioiinenr  ([ne  me  faisait  un  si  grand  moiiar(|ue.  Il 
fallait  envelopper  quehjue  };rande  et  utile  vérité  dans  «ne  louanpe  l)elic 
el  méritée,  l'our  préparer  d'avance  une  réponse  heurense.  il  aurait  fallu 
prévoir  juste  ce  qu'il  pourrait  me  dire;  et  j'étais  sûr  apiis  cela  de  ne 
pas  retrouver  en  sa  présence  un  mol  de  ce  que  j'aurais  médité.  Oiie  de- 
viendrais-je  en  ce  moment  el  sous  les  yeux  de  toute  la  imir,  s'il  allait 
in'écliap|)er  dans  mon  Iroulde  (luelqu'iine  de  mes  balourdises  ordinai- 
res? (ie  danger  m'alarma,  m'effraya,  me  lit  frémir  au  point  de  me  deler- 
niincr,  à  tout  risque,  de  ne  m'y  pas  exposer. 

Je  perdais,  il  est  vrai,  la  pension  qui  m'était  offerte  en  quelque  sorte; 
mais  je  m'e\em|)lais  aussi  du  joug  qu'elle  m'eiil  imposé.  .Xdieu  la  V('Tité, 
la  liberté,  le  courage.  Comment  oser  désormais  parler  d  indépendance 
el  de  désintéressement,  il  ne  fallait  plus  que  llatler  ou  me  taire  en  rece- 
vant (elle  pension  :  encore  qui  m'assnrail  iiu'elle  me  serait  pavée?  One 
de  pas  a  faire.  (]iie  de  gens  à  solliciter!  il  m'en  coûterait  plus  de  soins, 
et  bien  plus  désagréables  pour  la  conserver,  que  pour  m'en  j)asser.  Je  crus 
donc, en  y  renonçant,  |)rendre  un  |)arti  très-conséquent  à  mes  principes, 
el  sacrifier  l'a|)parence  à  ia  réalité.  Je  dis  ma  résolution  à  (irimm,  i|ui 
n'y  (q)pnsarien.  .Viix.ui  très  j'alléguai  ma  saute,  el  je  jiarlis  le  malin  même. 

Mon  départ  lil  du  bruit  el  lut  généralement  blâmé.  Mes  raisons  ne  pou- 
vaient être  senties  partout  le  monde  :  m'accnser  d'un  sol  orgueil  elail  bien 


yjd 


i,i:s  i;(»M  r.ssioNs. 


plus  toi  l'ail,  cl  fiinlnilail  micii\  la  jiiidusic  de  (|iii('inM|ii(' sciilall  en  liii- 
Mii'nii'  (|n  il  ne  SI'  si'iail  [tas  tniidiiil  ainsi.  I.c  Irudciiiaiii  .iclNdlIc  iiiLtri- 
\il  un  liillcl,  (Ml  il  nie  <li'lailla  les  sncccs  de  ma  pièce  et  I Cn^diienicnl  (ii'i 
II'  iiii  lni-nn"'inc  en  ('lail.  Idnle  la  innrnce,  nie  iiiai(|iiail-il,  Su  Majcsié 
lie  cesse  de  dianler,  avec  la  Miix  la  plus  l'ausse  de  son  royaume  :  J'ai 
pvnln  iiKiii  serviteur:  j'ai  perd ii  loitl  iikid  hoiilicitr.  Il  ajoiilail  (pie  dans  la 
(luin/aine  on  devait  domiei-  une  seconde  représentation  du  Dn-iii,  t\\\\ 
constaterait  an\  \eu\  di'  tout  le  pulilic  le  plein  succès  de  la  première. 

Deux  jours  après,  comme  j'entrais  le  soir  sur  les  neiil'  heures  chez 
madame  d'Kjiinav,  où  j'allais  souper,  je  me  vis  croise  par  un  liacre  à  la 
porte.  Onel(|u'un  (|ui  était  dans  ce  liacre  me  lit  si^uc  d'y  monter;  j'y 
monte  :  c  l'Iait  Uidrrol.  Il  mi'  parla  de  la  pension  a\ec  un  l'eu  <pie,  sur 
pareil  sujet,  je  nanrais  pas  attendu  d'un  ])liihisoplie.  Il  ne  me  lit  |)as  un 
crime  de  n'avoir  pas  voulu  être  présenté  au  roi  ;  mais  il  m'en  fil  un  ler- 
rihle  de  mou  iudilïérence  pour  la  pension,  il  me  dit  (lue  si  j'étais  désin- 
lércssé  pour  imm  coiii|)te,  il  ne  m'était  pas  permis  de  l'ctrc  pour  celui 
do  madame  le  Vasseiir  et  de  sa  lille  ;  que  je  leur  devais  de  n'oinettn^ 
aucun  inoven  possible  et  honuèle  de  leur  donner  du  pain;  et  comme  on 
III'  noii\ail  pas  dire  après  tout  que  j'eusse  rei'usé  cette  pension,  il  son- 
liiil  que.  puis(|u'on  avait  paru  disposé  à  me  l'accorder,  je  devais  la  solli- 
citer et  l'ohteuir,  à  quelque  prix  que  ce  fût.  Quoique  je  fusse  touché  de 
son  zèle,  je  ne  pus  couler  ses  maximes,  et  nous  eûmes  à  ce  sujet  une 
dispute  tris-vive,  la  |)ri'iiiièie  ipic  j'aie  eue  avec  lui  ;  et  nous  n  en  avons 
jamais  eu  (jue  de  cette  espèci;,  lui  me  prescrivant  ce  qu'il  prétendait  que 
je  devais  faire,  et  moi  m'en  détendant  parce  que  je  croyais  ne  le  ile- 
voir  pas. 

Il  l'Iait  lard  quand  nous  nous  (|uiltàmes.  .le  voulus  le  mener  son|ier 
chez  madame  d'Kpinav.  il  ne  le  voulut  point;  et,  quelque  effort  que  le 
désir  d'unir  tous  ceux  que  j'aime  m'ait  lait  l'aire  en  divers  temps  pour 
ren"a"er  à  la  voir,  jusqu'à  la  mener  à  sa  porte  qu'il  nous  tint  fermée,  il 
s'en  est  toujours  défendu,  ne  jiarlant  d'elle  qu'en  termes  très-mépri- 
sants. Ce  lie  fut  (lu'apri's  ma  lirouillerie  avec  elle  et  avec  lui  qu'ils  se 
lièrent  et  ipiil  commença  d'en  parler  avec  honneur. 

Depuis  lors  Diderot  et  (iriinm  seuihlireiit  piciiilie  à  làclie  d  aliiner  di" 
moi  les  gouverneuses,  leur  faisant  entendre  que  si  elles  n'étaient  pas 
plus  à  leur  aise,  c'était  mauvaise  volonté  de  ma  part,  et  qu'elles  ne 
feraient  jamais  rien  avec  moi.  ils  tâchaient  de  les  eiij;af^i'r  à  me  (|niller, 
leur  promettant  un  regrat  de  sel,  un  hmeaii  de  tahac  et  je  ne  sais  quoi 
encore,  parle  crédit  de  madame  d"l''.piua\.  ils  voulurent  même  entraî- 
ner Diiclos  ainsi  que  d'Ilolliach  dans  leur  ligue;  mais  le  |)remier  s'y 
refusa  toujours,  .l'eus  alors  quelque  vent  de  tiuil  ce  iiiaiiége  ;  mais  je  ne 
l'aiMiris   hien    ili>liin  Imuiil   que    loiii;li'iiips   apri's  ,    et   j'eus   souvent  à 


■pu 


lorer  le  zèle  aveugle  et  peu  di-^cret  de  mes  amis,  qui.  du  reliant  à  me 


l'Vli  I  II.    II.   I  l\  Kl      \  III 


yn 


l'i'iliiirc,  iiiciiiiiiiiiiili'  l'iiiiiiiir  j'i'Uiis,  a  l.i  |ilii-<  lri>(r  miIiIikIi',  lrii\aillaii'iil 
clans  li'iir  idci-  a  nie  ii'iiiln"  lunniiv  |i,ii  \i>  miiyio  le-  |)lns  |ii<i|iirs  en 
l'ITfl  à  inr  rt'iiilrr  nusi'calilf. 

IT.'l.'t.  I.c  faiiiaval  Minaiil,  IT.'iil,  \i-  llniii  lui  jnur  a  l'ai  is,  cl  j'cii> 
II-  liMii|is,  dans  1 1'(  iniri  \all<',  d  i  ii  l'aiii'  i'iinvt'i  liiii'  <{  Ir  divi-iiisscnn  iil. 
l!i'  iliM-rtissi-nienl,  lil  (|n'il  osl  {{lavé,  <U'vait  i'ti«'  en  atlioii  d'nii  Imiil  a 
l'anlrc  vi  dans  un  snjrt  snivi,  (|ni,  selon  moi,  l'onrnissait  des  laldraiix 
lrfs-a>;rfali!i's.  Mais  i|nand  je  |iro|i(i>ai  celle  iiiee  a  ropera,  on  ne  m'eii- 
londil  seiileinciil  |>  i^.  cl  il  lallnt  condrc  des  cliaiils  «>l  des  danses  a  I  oi - 
diiiaire  :  cela  (il  i|ne  ce  dixeilissenieiit,  (|noi(|ne  |dein  d'idées  cliainian- 
los,  iini  ne  deparenl  poinl  les  scènes,  rcnssil  lies-niédioct'enient.  J'nlai 
le  itcilalilde  Jelvolle,  el  je  retaldis  le  mien,  Ici  ijne  je  l'avais  lail  d'abord 
l'I  (Ml  il  c>l  uiaNc;  cl  ce  rccilalil,  un  |icii  liaiici>c,  ji'  I  a\niic,  c'esl-à-dire 
Iraine  par  les  actenis,  loin  de  cliui|Mcr  jM-isonne,  n'a  pas  moins  ién>si 
tine  les  airs,  et  a  paru,  même  an  piildic.  (ont  aussi  liiin  lail  pour  le 
moins.  Je  dédiai  ma  pièce  à  M.  I)ncl(>-(|iii  I  a\ail  prulcj^ce,  et  je  déclarai 
que  ce  serait  ma  seule  dédicace,  .l'en  ai  pourtant  lait  une  seccmde  avec 
son  ccmsentemeiil  ;  mais  il  a  dû  se  Icnii-  encore  pins  lionori'  de  celle 
exception.  (|ne  si  je  n'en  avais  lait  aucune. 

J'ai  sur  celle  pièce  lieauconp  d'aueedotes,  sur  li'S(|nellcs  des  clioses 
plus  impoilantes  à  dire  ne  me  laissent  pas  le  loisir  de  m  elemlic  ici.  J'y 
reviendrai  peut-être  un  jour  ilans  le  supplément.  Je  n  »n  sauiais  pour- 
tant onielire  nue,  (|ui  peut  avoir  trait  à  tout  (c  (|ui  suit.  Je  \i>itais  un 
jour  dans  le  caliinel  du  liai'on  d'Ihdhacli  sa  iini>i(|ii(' ;  apjrs  m  avoii' 
parcouru  de  lieauconp  d'espi-ces,  il  me  dit,  en  nie  miMilraiit  un  ii'cueil 
tie  pièces  de  clavecin  :  Voilà  des  pièces  (|ni  ont  été  ciuiiposées  pour  moi  ; 
elles  sont  pleines  de  f;i>nt,  bien  clianlantes  ;  personne  ne  les  connaît  ni 
ne  les  verra  (jne  mhh  >ciiI.  \  mis  en  div  i  iez  choisir  (|uel(|u'uiie  |ionr  I  in- 
sérer dans  volii'  divcrtisseiiM'iil.  Avant  dans  la  tète  des  sujets  d'airs  cl 
(les  svmiilionies  lieaucoup  plus  (|ue  je  n'en  pouvais  employer,  je  me 
souciais  Irès-peii  des  siens,  (ii'pendant  il  me  pressa  tant,  (|ue  par  com- 
plaisance je  choisis  une  pastorelle  que  j'abrégeai,  et  que  jo  mis  en  liio 
pour  l'entrée  des  compagnes  de  (lolelte.  Ouel(|nes  mois  après,  et  tandis 
qn  on  rei)resenlait  le  Devin,  entrant  un  jour  iUc/.  (ii'imin.  je  trouvai  du 
monde  aulonr  de  s(ni  clavecin,  d'où  il  se  leva  binsqnemeiil  a  niini  arri- 
vée. Kn  regardant  machinalement  sur  son  pupitre,  j'y  vis  ce  même 
recueil  du  baron  d'Holbach,  ouvert  |)récisénn>nt  à  celle  même  |>i(ce(|n"il 
m'avait  pressé  di>  ])rendre,  en  m'assnrant  (|u"elle  ne   siutirait   jamais  di' 

ses  mains.  (Jiiel(|iie  temps  après  je  vis  encore  ce  nié ni  ncil  oiivi  ri 

sur  le  clavecin  de  M.  d Mpinay,  un  jour  (|u'il  avait  mnsi(|ne  chez  lui. 
(irimm  ni  personne  n'a  jamais  parle  de  cet  air,  et  je  n'en  parle  ici  moi- 
même  que  parce  (pi'il  se  répandit  (|uel(|ue  tem|is  après  nu  bruit  (|ue  je 
n'étais  jtas  l'aiileni  du  Hnlii  du  villaifi'.  domine  je  ne  fus  jamais  nu  graml 

II 


:,1-1  IIS   COM-ESSIO.NS. 

i'ro(|ii('-iiiil(-',  jf  SUIS  |)('isu;i(li' (|iH'  sans  iiioji  DiciiiniiKiirc  tlf  DiHsiqne  on 
aiiiail  ilil  a  la  tin  (|iil'  je  ni'  la  savais  pas. 

<Jiii'l(|m'  lcnii)s  avaiil  (iii On  donnai  le  Dniii  du  nlliifn',  il  clail  arrivé 
à  l'aris  des  boiilïons  italiens,  (indn  lit  jouer  sur  le  lliéàtic  de  l'Opéra, 
sans  prévoir  IV'iïet  qu'ils  y  allaiiMil  faire.  (Juoiqu'ils  lussent  déteslahlcs, 
et  que  l'orcliestre,  alors  lrès-i{;norant,  estropiât  à  plaisir  les  pièees  (ju'ils 
donni'rent,  elles  ne  laissi-renl  pas  de  l'aire  ii  r()|i(ia  IVaneais  un  tort 
ijuil  na  jamais  it'paii'.  I,a  eomparaison  de  ces  deux  musiques,  enten- 
dues le  même  jour  sur  le  même  tliéàli-e,  d(''l)(uulia  les  oreilles  fran- 
çaises :  il  M  y  en  eut  point  (jui  put  endurer  la  Iraîneiie  de  leur  musique, 
après  l'accent  vif  et  martpié  de  l'italienne  :  sitôt  (jiie  les  honifons  avaient 
lini,  tout  s'en  allait.  On  lut  iorce  de  eliaunci'  1  ordic.  cl  de  nietlre  les 
lionlïons  à  la  lin.  On  donnait  lù/lé.  l'i/ijnnilidii,  leSi/ljihc;  rien  ne  tenait. 
l.e  seul  Devin  du  villiuic  soutint  la  eompaiaison,  et  plut  encore  après  lu 
Séria  padrona.  Quand  je  composai  mon  intermède,  j'avais  l'esprit  rem- 
pli de  ceux-là;  ce  l'nr<'nt  eux  (|ui  m'en  donnèrent  l'idée,  et  j'étais 
l)ien  éloigné  de  ])révoir  qu"(ui  les  passei'ait  en  revue  à  côté  de  lui.  Si 
j'eusse  été  nu  pillard.  {|ue  de  \ols  seraient  alors  devenus  manifestes,  et 
coml)ien  on  eût  jiris  soin  de  les  faire  sentir!  Mais  rien  :  on  a  eu  l)eau 
faire,  on  n'a  pas  trouvé  dans  ma  nuisii|ue  la  moindre  réminiscence 
(l'aucune  autre;  et  tous  mes  chauts,  comparés  aux  prétendus  orij^inaux, 
se  sont  trouvés  aussi  neufs  que  le  caracti-re  de  musique  que  j'avais 
créé.  Si  Idn  eût  mis  Mondonville  ou  Rameau  à  pareille  épreuve,  ils  n'en 
seraient  sortis  (|u'en  lambeaux. 

I,es  Itoulfons  lireutàla  musique  italienne  des  sectateurs  très-ardents. 
Tout  l'aris  se  divisa  en  deux  partis  ])lus  échauffes  que  s'il  se  fût  agi 
d'une  affaire  d'Hlat  lui  de  religion.  L'un  plus  puissant,  plus  nombreux, 
composé  des  grands,  des  riches  et  des  femmes,  soutenait  la  musique 
française;  l'antre,  [)lusvif,  plus  lier,  plus  enthousiaste,  était  composé 
des  vrais  connaisseurs,  des  gens  à  talents,  des  hommes  de  génie.  Son 
petit  peloton  se  rassemblait  à  l'Opéra,  sous  la  loge  de  la  reine.  L'autre 
parti  remplissait  tout  le  reste  du  parterre  et  de  la  salle  ;  mais  son  foyer 
principal  était  sous  la  loge  du  roi.  Voilà  d'où  vinrent  ces  noms  de 
pailis  célèbres  dans  ce  temps-là.  de  eoin  du  roi  et  de  min  de  la  reine.  La 
dispute,  en  s'animani,  produisit  des  brochures,  l.e  coin  du  roi  voulut 
plaisanter;  il  fut  nio(|ué  par  le  Petit  Prophète  :  il  voulut  se  mêler  de 
raisonner;  il  fut  écrasé  par  la  Lettre  s^ur  la  musique  française.  Ces  deux 
petits  écrits,  l'un  (ii'tiriiuiu.  et  l'aulii'  de  moi,  sont  les  seuls  (jui  survi- 
vent à  cette  (|uerelle;  tous  les  autres  sont  déjà  uuirts. 

Mais  le  Petit  Prophète,  qu'on  s'cdislina  longtemps  a  m  atlriiiiier  mal- 
gré moi,  fut  pris  en  plaisanterie,  et  ne  lit  pas  la  moindre  peine  à  son 
auteur,  au  lieu  que  la  Lettre  sur  la  musifjne  fut  prise  au  sérieux,  et  sou- 
leva contre  nmi  toute  la  nation,   (|ui  se  crut  oll'eiis(''i'  dans  sa  musi(|ue. 


i'\i;  1 1 1    II    I  I  \  m    \  III 


T,i^ 


\.i\  (li-M'i  i|iliciii  ili'  I  in<'i')i>  :ili|i-  l'Ili'l  ili'  (  l'Kr  lii'iicliiirc  sct'iiil  ili^iir  di*  In 
|iliiiiii- (If  Tarilc.  (i Ctail  Ir  li-iii|is  ilc  la  grandi- (|iifrrlli-  ilii  |iai'l('iiiftit  cl 
(lu  (Il  r^c.  !.(■  |iai'l('iiiciil  Miiait  d'iMic  exile  ;  la  reiiiieiilaliiui  elait  a(i 
('(iiiilile  :  (ont  iiieiia(;ail  (l'iiii  |ii'ii('liaiii  sotilexeiiieiil.  I.a  lii'otiiiire  |ianil. 
il  I  iiislaiit  (diites  les  autres  i|ii('i'('lles  liiniil  inihiieis  :  un  ne  Min|;tNi 
iin'aii  |iei-il  (le  la  iniisi(|in'  Iranvaise,  el  il  n'\  eiil  plus  île  s(iiile\eiiienl 
i|ii('  roiilre  iiuii.  Il  lui  tel.  (|iie  la  nalion  n'en  e>l  Jamais  liien  l'Oeiine. 
A  la  tour  on  ne  lialati(,-ail  i|treiilt'e  la  Uasiille  el  l'exil  ;  el  la  lellre  di 
eaeliel  allait  (''lr(>  expédiée,  si  M.  de  Niixer  n Cn  eut  lait  sentir  le  lidienle. 
t,)iiand  (III  lira  (|ne  eelte  hmelinre  a  peiil-i'lre  einpi'clie  une  i'e\(iluli(in 
dans  I  l'étal,  un  croira  iè>er.  (!'esl  ponrlant  une  \erili''  liien  réelle,  i|ne 
(ont  l'aris  peut  erieoro  allesler,  puis(|u  il  ii'x  a  pas  aujiuird'liiii  plus  de 
(|uin/e  ans  de  celle  singulière  aiiecdole. 

Si  l'on  n'alleiila  pas  à  ma  riliert('',  l'on  ne  m  i  pai'i^na  pas  du  uuiiii'- 
les  iiisiilles;  ma  xie  nuMiie  lut  en  dauber.  I. Hrciieslre  de  l'Opéra  lit 
!  Iiiiuiiete  l'iiiiipliil  de  m'ussassiiu'r  (|naud  |  eu  Mutirais.  (In  iiie  le  dit,  je 
n'eu  lus  (|ue  pins  assidu  à  l'Opéra,  el  je  ne  sus  (|ue  l(uinteiiips  après 
que  M.  Aucelel,  ollieier  des  inoiis(|uetaiies,  i|ui  axail  de  l'aïuilie  |»oiir 
moi,  avait  détourne  l'ellet  du  eomploten  me  iaisaiil  eseorter  à  mon  insu 
à  la  sortie  du  spectacle.  I.a  \ille  \eiiait  d'aNoir  la  direelioii  de  I  Oprra. 
Le  premier  exploit  du  pre\("it  des  marcliaiids  lut  de  me  faire  otei-  mes 
entrées,  el  cela  delà  ra(oii  la  plus  malhonnête  (|u"il  lut  ])ossible,  c'csl- 
à-dirc  en  nie  les  faisant  refuser  pnbliipiement  a  mon  passade;  de  sorte 
qup  je  fus  ohlijjé  de  iirtMiIre  un  liillil  d'ampliitliéàtre.  iimir  u  avoir 
pas  raffroni  de  iii'eii  retourner  ce  joiir-la.  I.'iniustiee  était  d'autant  plii> 
criante.  (|ue  le  seul  prix  (|ue  j'avais  mis  a  ma  pièce,  eu  la  ieui-  cédant. 
était  mes  entrées  à  perpéluilé  ;  car,  quoique  ce  fût  un  dioil  poni  tons 
les  auteurs,  el  que  j'eusse  ce  droit  à  double  titre,  je  ne  laissai  pas  de  le 
stipuler  ex|)ressémeiit  en  présence  de  .M.  Duclos.  Il  est  vrai  (|u"ou  m'eii- 
vo\a  polir  mes  honoraires,  par  le  caissier  de  l'Opéra,  ciii(|uanle  louis 
que  je  n'avais  |ia.>  demandes  :  mais  oulic  (jiit' ces  cin(|nanlr  loiii>  ni  lai- 
saienl  pas  même  la  somme  qui  me  revenait  dans  les  lèj^les,  ce  pavement 
n'avait  rien  de  eoinmnn  avec  le  droit  d'entrées  foiiiiellement  stipiih',  el 
qui  en  était  entièrement  iudi'-pendant.  Il  v  avait  dans  ce  procéih'  une 
telle  coinpiicalion  d'iniquité  el  de  brutalité,  que  le  public,  alors  (lan> 
sa  plus  grande  animositi'  conln-  moi.  ne  laissa  pas  d'en  être  unanime- 
ment clin(|ue  ;  et  tel  (|ui  m'avait  insulté  la  veille  criait  le  leiidemain 
tout  haut,  dans  la  salle,  (|n'il  était  honteux  (r('>ter  ainsi  les  entrées  à  un 
auteur  qui  les  avait  si  bien  iin'ritées,  et  (|iii  juMixail  niêinc  les  réclamer 
|ioiir  deux.  Tant  est  juste  le  |iid\erbe  italien,  qii  (k/zi'»;;  ro/i»;  In  i/iiislizin 
in  rasd  il'alirui. 

Je  n  avais  la-dessus  (lu'un  parli  a  |)rendro,   c  était  de  réclamer  mon 
oiivrajie,  puisiin'on  in'eii  «'ilail  le  prix  convenu.  J'i-ciix  is  pour  cet  rlïel  à 


"Ji  I.i;s    COM  K-SSIONS. 

M.  cl' Vrj^cnsiin  <|iii  ;i\.iil  \f  «l(|iin  Icinrnl  de  l'(  )|)(''r.i  ;  cl  je  joignis  à  ma 
k'Ilrc  iiii  nu'iiioirc  (|iii  clail  sjins  rt''|)li(|U(',  cl  i{iii  (Icinonrji  sans  réponse 
cl  sans  clt'ot,  ainsi  (|iic  ma  Icllre.  l.c  silcnic  de  ccl  liommc  injnslo  nn< 
rcsla  sur  lo  ca'nr.  cl  ne  «nnlrilMia  pas  à  angmontcr  l'cslime  tics-mc- 
dioero  (|mc  j'cns  ((injnnis  pour  son  taraclcri'  ti  pour  ses  talents.  C'est 
ainsi  t\\\'(\\\  a  gardé  ma  pièce  à  l'Opéra,  en  me  frustrant  du  |)ri.\  pour 
leiinel  je  l'avais  (■l'dce.  Du  l'ai!)li>  an  l'nri.  ce  serait  V()li;r;(lu  lort  au 
t'ailtio,  c'osf  sculcineni  s'approprier  le  hien  d'aiilrni. 

Ouaul  an  piodnil  pécuniaire  do  cet  ouvrage,  ([ndicpiil  ne  mail  i)as 
rap|iorle  le  (jiiart  de  ce  (ju'il  aurait  lajjporté  dans  les  mains  d'un  autre, 
il  ne  laissa  |)as  d'être  assez  grand  pour  me  mettre  eu  état  de  snltsister 
plusieurs  années,  et  suppléera  la  copie,  ([ni  allait  liiu jours  assez  mal. 
.l'eus  cent  louis  du  roi,  cinijuaule  de  madame  do  l'ompadour  pour  la 
roprésonlalion  do  IJello-Nue,  où  tdie  lit  ollo-iuème  lo  rôle  île  (Àiliu.  cin- 
(|uaule  (le  l'Opéra,  et  cinq  cents  francs  do  i'issol  pour  la  gravure;  en 
soric  (|ue  cet  intcrnu'dc,  (|ui  m-  me  coûta  jamais  (|uo  cinq  ou  six  se- 
maines de  tiavail,  nu'  rappoila  presqiu'  antanl  d'argent,  malgré  mon 
malheur  et  ma  balourdise,  qu(!  m'en  a  rapporte  depuis  VJùnilc,  qui 
m'avait  coûté  vingt  ans  de  méditation  et  trois  ans  de  travail.  Mais  je 
|)ayai  bien  l'aisance  pécuniaire  ofi  rue  mit  celte  pièce,  par  les  cbagrins 
infinis  (ju'elle  lu'attira  :  elle  fut  le  germe  des  secrètes  jalousies  (|ui  n'onl 
éclate  (|ue  longtem|)s  après.  Depuis  son  succès,  je  no  remar(|uai  plus  ni 
dans  (irimm,  ni  dans  Diderot,  ni  dans  presque  aucun  des  gens  de 
lettres  de  ma  connaissance,  cette  cordialité,  celte  franchise,  ce  plaisir  de 
me  voir,  qiu;  j'avais  cru  trouver  en  eux  jusqu'alors.  Dès  (|uc  je  parais- 
sais cbez  le  baron,  la  conversation  cessait  d'être  générale.  On  se  rasscm- 
lilail  pai'  |iclits  ])elolous,  ou  se  chuchotait  à  loreille,  et  je  restais  seul 
sans  savoir  à  (]ui  parler.  J'endurai  longtemps  ce  choquant  al)andon  ;  et 
voyant  (juo  madame  d'Holbach,  ([ui  était  douce  et  aimable,  me  recevait 
toujours  bien,  je  supportais  les  grossièretés  de-son  mari,  tant  ([u'elles 
lurent  su|)portables  :  mais  un  jour  il  m'entreprit  sans  sujet,  sans  jiro- 
lexle,  et  avec  nue  telle  brutalité,  dcvanl  Diderot,  (jui  ne  dit  ])as  un  mot, 
et  devant  Margoncy,  (|ui  m'a  dit  souvent  de|mis  bus  avoir  admiré  la 
douceur  et  la  modération  île  mes  réponses,  (|u'culiu  chassé  de  chez  lui 
par  ce  Irailement  indigue,  je  sortis,  résohi  de  n'y  plus  rentrer.  Cela  ne 
m'empêcha  pas  do  jiarler  toujours  honorablement  de  lui  et  de  sa  maison; 
tandis  (|u  il  ne  s'exprimait  jamais  sur  mon  compti'  (|u'en  termes  outra- 
geants, méprisants,  sans  nie  dc'signer  aulrement  que  \\nir<']i<'til  cuislrc, 
et  sans  pouvoir  cepondanl  articuler  aucun  tort  d'aucune?  espèce  ipicjaie 
en  jamais  avec  lui,  ni  avec  personne  à  qui  il  prit  intérêt.  Voilà  com- 
monl  il  finit  par  vérilier  mes  prédictions  et  mes  craintes.  Pour  moi,  je 
crois  (|ue  mesdits  amis  m'auraient  pardouiu'  de  faire  des  livres,  et 
d'excellents    livres,    |iar'ce  que  cette  gloire  ne  leur  était  pas  étrangei'o  ; 


I'\  Il  I  II      II      I    I  \  111     VIII 


3i."S 


mais  (in  ils  ne  iiiiicnl  me  |i.ii'iliiiiiiri' d  a\i>u  l.nl  iiii  <i|ii'i;i,  m  1rs  Kiiccùtt 
hi'illaiits  iiut-nl  cil  iiiiM-ii>;i>,  parn'  (|iraii(-iin  irciix  nClait  en  ilal  ilr 
ciiiirir  l.i  iiiriiic  carritTf,  ni  d'asiiirrr  aii\  iiir-iiics  liiiiiiii'iiis.  Iliiclos 
seul,  aii-ilfssiis  de  cclli'  jaloiisir,  paru!  iiumih-  aii;;iiit'iili'i'  iraiiiilii-  pinir 
moi,  et  m'iiitriiilnisil  (lu/  iiiaïk-inoiscilc  niiinanll,  ou  je  Inuixai  aiilaiil 
(ralli'nliiHis,  (riiiiiiiii'li'li's.  lie  can'sscs,  (|ii(' j'axais  |)i'ii  Ihhim'  luiil  icla 
(lu/M.  .l'Ilull.acli. 

Tandis  (|ii'(iii  jouait  Ir  Dn'in  ilii  rHltu/e  a  r()|i(''ra,  il  était  aussi  (|iics- 
lidii  Al-  SHii  aiilrnra  la  ('.(imi^dic  IraiiiMisc,  mais  un  |ii'u  iiiuins  liciirrii- 
si'iiii-iit.  N  MNanl  |iii,  dans  si'jil  on  liinl  ans,  lairi'  jiniiT  iiiini  .\(ircissi-  aux 
Italiens,  je  nrrlais  d('j;(M"ilc  de  et'  llu'àlrc.  [lar  le  iiian\ais  jeu  des  ailciirs 
dans  le  IViiiKNiis  ;  et  j'aurais  liicii  \(nilii  avoir  lait  passci  iii.i  |iii(  r  aux 
Français,  pliitrit  (Hi(>  clicz  eux.. le  parlai  de  ce  désir  an  Cdiiicdicii  la  Ninie, 
avec  l('(|ncl  j'avais  tait  ciiunaissance,  et  (|ni,  coiiinie  iwi  sait,  était  luuiiiMe 
de  mérite  cl  auteur.  .\(ucissc  lui  plut,  il  se  chargea  de  le  laiie  joner 
anonyme;  et  en  alleiiilaul  il  me  procura  les  eiilrees.  ipii  me  inieiil  d  iiii 
j,'rand  a-iremciit,  car  j  ai  toujours  preleié  le  Tlieàlre-rraii(,ais  aux  deux 
antres.  I.a  pièce  lut  ri'vne  axec  applandissement.  et  repn'senli'e  sans 
qu'on  en  niniimàt  I  aiilenr  ;  mais  j'ai  lien  de  croire  (|iie  les  comédiens 
et  liieii  d'autres  ne  rignoraieiit  pas.  I. es  demoiselles  (îanssiii  et  (iraiulYal 
jouaient  les  rides  d'amoureuses  ;  et  (|uoi(|ue  l'iiitelli^euce  du  tout  lut 
man(|née,  à  mon  avis,  on  ne  pouvait  pas  appeler  C(da  une  pièce  absolu- 
ment mal  joiu''e.  Toiilelois  je  lus  surpris  et  touclu'  de  1  iridiilj;ence  dn 
pnlilic,   <|ni  eut   la  patience  de   reuliiidn'  liaiii|nillemeiil   d'un   Imut  à 


l'antre,  et  d  en  sonH'rir  nièiiu'  une  seconde  reprc'scntalion,   sans  doiinei 


">'i(i  i.i;s  cdM' i;s.si(»\s. 

le  iiKiiiidii'  si^iic  (riiniuiliciicc.  I'chm  iiiui,  je  iiri'tiiiii\ai  Icllciiiciil  ;i  la 
|)i('iiii('rc,  (|uc  je  ne  pus  Iciiir  jiisijiia  la  lin;  et,  sorlaiil  du  spi'clacic, 
j  cuirai  au  cari"  de  l*r(ic(i|)i'.  oii  ju  liouxai  Itnissy  cl  <|ucl(|ucs  aulrcs,  (|ui 
probalilcnicnt  s'claicnl  cuuuycs  connue  moi.  Là,  je  dis  hauleuicul  mon 
])irtavi,  m'avonanl  iinnililenicnl  ou  liéremeul  l'aiitcnr  de  la  pièce,  et  en 
IKirlanl  comme  toul  le  umude  en  pensait.  Cet  a\eu  public  de  l'antcur 
(Tune  mauvaise  pièce  (|ni  Imulie  lut  l'oit  admire,  et  nu'  parut  Irès-pou 
pi'uilde.  J'y  li-ou\ai  nièun'  un  di^donimauemenl  cramoni-propre  dans  \c 
(•(una^c  avec  le(|ncl  il  l'ut  lait;  et  jo  crois  (ju'il  y  eut  en  celte  occasion 
pins  ilorgncil  à  parler,  qu'il  n'y  auiail  eu  de  sotte  lionte  à  se  taire, 
("ependanl,  comme  il  était  sûr  (pie  l.i  pièce,  quoique  glacée  à  la  repré- 
senlalion.  soutenait  la  lecture,  je  la  lis  imprimer;  et  dans  la  |)réface,  (jiii 
est  nu  de  mes  bons  écrits,  je  commeneai  de  mettre  à  di'couvert  mes 
|)riiicipes,  un  peu  plus  ipie  je  n'avais  l'ait  jnsiiu'alors. 

.l'eus  bientôt  occasion  de  les  développei-  lont  il  lait  dans  un  ouvrage 
de  plus  grande  importance;  car  ce  fui,  je  |)eiise,  (mi  celle  année  1753, 
que  |)arut  le  programme  de  l'Académie  de  Dijon  sur  l'Origine  de  l'iné- 
galité parmi  les  liommes.  Fra])pé  de  cette  grande  question,  je  fus  surpris 
(|ue  cette  acadi'imie  eût  osé  la  proposer;  mais  puis(|u'elle  avait  en  ce 
eonr.ige,  je  pouvais  bien  avoir  celui  delà  traiter,  et  je  l'entrepris. 

l'oiir  méditer  à  mon  aise  ce  grand  sujet,  je  fis  à  Saint-Germain  un 
voyage  de  se|)l  on  linit  jours,  avec  Tliérès(>,  notre  liôtesse,  qui  était  nne 
iioiine  jeninie.  cl  une  di-  ses  amies,  ,1e  compte  cette  promenade  pourniie 
des  pins  agréables  di-  ma  vie.  Il  taisait  Irès-be.iii;  ces  bonnes  lèmmes  se 
cliargèrent  des  soins  l'I  de  la  dépense  ;  Tliérèse  s'amusait  avec  elles;  et 
moi,  sans  souci  de  rien,  je  venais  m'égayer  sans  gène  anx  heures  des 
repas.  Tout  le  reste;  du  jour,  enfoncé  dans  la  forêt,  j'y  chercbais,  j'y 
li'ouvais  l'image  des  |ireiniers  temps,  dont  je  traçais  tièrement  l'histoire; 
je  faisais  main  basse  sur  les  petits  mensonges  ties  hommes  ;  j'osais  dé- 
^oiler  il  nu  leur  nainre.  siii\re  le  jirogrès  du  temps  et  des  choses  qui 
I  ont  (l(''ligiirée,  et  comparant  l'honinie  de  rhomme  avec  l'homme  naln- 
lel,  leurmonlrer  dans  son  peil'eclionnement  prétendu  la  véritable  source 
de  ses  misères.  M(m  âme,  exaltée  par  ces  contemplations  sublimes, 
s'élevait  auprès  de  la  l)i\iiiite;  et  \o\ant  de  lit  mes  semblables  suivre, 
dans  l'aveugle  route  de  leurs  préjugés,  celli!  de  leurs  erreurs,  de  lenis 
mallienrs,  de  leurs  crimes,  je  leur  criais  d'une  faible  voix  (juils  ne 
|)Ouvaient  eiitendrt;  :  Insensés,  (|ui  vous  |)laignez  sans  cesse  de  la 
naliire.  apprenez  (|ue  tous  mis  maux  nous  \ienneiil  de  vous  ! 

De  ces  méditations  résulta  le  discours  sur  l'Inégalité,  ouvrage  (jiii  fut 
|diis  du  goùl  de  Didei'ot  que  tous  mes  aiities  écrits,  et  pour  lequel  ses 
conseils  me  riircnl  le  plus  iililes,  mais  (|iii  ne  lron\a  dans  lonle  l'iùi— 
rope  (|ue  peu  de  lecteurs  (|ui  renteiidissenl,  et  aucun  de  cenx-lii  qui 
\nulnt  en  parler.   Il  avait  eli'   lait    |iiiiir  eomniiiir  au    piix  :  je  l'envovai 


l'Mi  I  II    II.   I  l\  m     \  I  II  -,i; 

iloiit'.  mais  sur  (raNiincc  i|u  il  in'  l'aiirail  |ias,  cl  sacliaiil  Itii-ii  i|iii'  ci' 
iicsl  pas  jionr  ilrs  |iii'(is  ilc  rdli'  flolli-  (|iii'  snut  loiuli'-s  les  |ii-i\  i|i>i« 
acatlfmit'S. 

(!cllc  pi'iMiii'iiailr  cl  ci'lli-  iit-(-ii|ialii>ii  lirnil  du  liii'ii  a  iiinii  liiiiiinir  ri 
à  ma  saute.  Il  \  a>ail  ilcja  |iliisii-iii's  aiiiui-s  i|iii',  loin  lucnU-  tic  ma  ir- 
Ifiiliiiii  (riii'iiic,  jt'  m'i'lais  JiM'c  Imil  a  lail  aux  iii('il<'<-iiis,  ipii,  >aiis  alli'- 
^iT  iiiiMi  mal.  a>ai(Mil  i'|)iiis^('-  mes  ftu-t'i-s  cl  ilclriiil  mou  lcm|ii'Tamciit  An 
l'cloiir  lie  Saiiil-licrmain,  je  me  lroii\ai  |iliis  <le  rorecs,  cl  me  seiilis 
lieatii'i)ii|)  mieux.  Je  siii\is  celle  imliralioii.  cl,  ri'solii  ilr  ;^iicrir  nu 
uuuirir  sans  médecins  et  sans  remèdes,  je  li'ur  dis  adieu  |miiii'  jamais,  cl 
je  me  mis  à  \i\re  au  jour  la  joniiiee,  l'esl.uit  coi  <|iiaiid  je  ne  |iiiu\ais 
nller,  et  marchant  sitôt  (|ue  j'en  axais  la  Inrce.  I.e  liaiii  de  l'aris  parmi 
les  gens  à  préleulions  était  si  peu  de  mmi  ^nùl;  les  calialcs  des  i^ciis  de 
lettres,  leurs  luinteiiscs  (|ncndles.  leur  peu  Av  lutiinc  loi  dans  leurs  livres, 
leurs  airs  Irancliants  d.ins  le  monde,  m'claiciil  si  odieux,  si  aiilipa- 
tliii|ues,  je  trouvais  si  peu  de  iloiicenr,  d  oinerliire  de  cieiir.  de  IVan- 
eliise  ilaiis  le  commerce  même  de  mes  amis,  (|ue,  rchiité  de  celle  \ic 
liimullueuse,  je  commençais  à  soupirer  ardemment  apri'S  le  séjour  de  la 
campa!j;ne;  et,  ix*  xoxaiil  pas  (|ue  mon  nieller  me  perinil  de  in'\  elaldir, 
j'y  courais  du  moins  |)asser  les  lu  iiics  ipie  j  axais  de  lilins.  l'endaiil 
plusieurs  mois,  daliord  apri-s  mon  diiiei- j'allais  me  |M-omener  seul  au 
liois  de  Houlo^ne,  medilaiil  des  sujets  d'ouvia^es.  et  je  ne  rexenais  uii'à 
la  nuit. 

y  IT.i  i-l7.')().)  (iaulïecoiirl,  axec  le(|ucl  j'étais  alors  exirèmemeni  lié, 
se  xoxant  (ddi;;e  d'aller  à  (ieiiève  pour  siui  emploi,  me  |)roposa  ce 
vovaj^e  :  j'x  consentis,  ,1e  n'étais  |)as  assez  liien  pour  me  passer  di's  soins 
th'  la  gonveriuMise  :  il  l'ut  décidé  quelle  serait  du  xoxa^e.  (|ue  sa  mère 
garderait  la  maison  ;  et,  tous  nos  arran<;eiiienls  pris.  ]\i<\\<  pai  limes  tous 
trois  ensemlde  le   1"  juin   IT.'Ji. 

Je  dois  noter  ce  xoxai;e  comme  repoi|ue  de  la  |U'emiere  expérience  inii, 
Jusqu'à  l'âge  de  quarante-deux  ans  que  j'avais  alors,  ait  porté  atteinte 
au  naturel  pleinement  conliaiil  avec  lequel  j'étais  né,  et  aui|iiei  je 
m'étais  toujours  livn-  sans  léserve  el  sans  inconxéiiienl.  Nous  axions  un 
carrosse  liourj;eois  (|iii  nous  menait,  axec  les  mêmes  eliexaiix,  à  lrès-i)e- 
liles  journées.  Je  descendais  et  marcliais  souvent  à  pied.  A  peine  étions- 
nous  à  la  moitié  de  notre  roule,  que  Thérèse  marqua  la  plus  grande 
répugnance  à  rester  s«>ule  dans  la  voilure  avec  (lanrrecourt,  et  qiie(piaiid, 
malgré  ses  prières,  je  xmilais  descendre,  elle  descendait  el  iii.iieliait 
aussi.  Jt!  la  grondai  longtemps  de  ce  caprice,  el  mèiiie  ji'  m'x  (qiposal 
tout  à  l'ail,  jusqu'à  ce  qu'elle  se  xît  l'orcée  enlin  à  m'en  déclarer  la  cause. 
Je  criisréxer,  je  lomiiai  des  nues,  quand  j'a]q)ris  (|iie  mon  ami  M.  de 
(iaullccourt.  âgé  de  plus  de  soixante  ans.  podagre,  impolent,  use  de 
plaisirs  el  de  jouissances,  traxaillall    depuis  noire  départ   à   eorrompre 


r.58  I.KS  CONI'KSSIONS. 

inic  |ii'i'siiniu'  (|iii  11  liait  plus  ni  liillc  m  jeune,  (|ni  ;i|i|i;u'leiiail  ;i  Sdii 
ami;  cl  cela  |iar  les  MHi\ens  les  plus  bas,  les  plus  lionlenx,  jus(|ir;i  lui 
|)réi:iM)ler  sa  Ixhhso,  jusqu'à  leiilcr  do  rùiiiouvoir  par  la  lecture  duu 
livre  aboniinalile.  cl  par  la  vue  des  figures  inlàmes  doiil  il  élail  j)lein. 
Thérèse,  indignée,  lui  laiH'a  nue  l'ois  son  vilain  Hmc  iiar  la  portière;  et 
j'appris  (|ne,  le  premier  jour,  une  \iolente  migraine  majunt  fait  aller 
eiiiielier  sans  souper,  il  avait  em|)l()vé  l(uit  le  tem|)s  de  ee  tèlc-à-tète  à 
lies  tentatives  el  des  iiiainem  les  plus  dignes  d Un  satyre  et  d  un  l)Oue, 
(juc  d'un  honnête  homme,  anipiel  j'avais  eonlié  ma  eompagne  et  moi- 
même.  Ouelle  snr|)rise  !  quel  serrement  de  eieur  tout  nouveau  pour 
moi  !  ^hii  (jni  jusciu'alors  avais  cru  l'amitié  inséparable  de  Ions  les  sen- 
timents aimaliles  el  niddes  (|iii  lont  tout  son  eliarme,  pour  la  picinière 
Ibis  de  nia\ie  je  me  vois  loi-ce  de  lallier  au  dédain,  et  d'ùler  ma  eon— 
lianee  el  mon  estime  à  un  homme  cjne  j'aime  et  dont  je  nie  crois  aimé  ! 
1-e  malheureux  me  cachait  sa  liirpilude.  l'onr  ne  pas  exposer  Thérèse, 
je  me  vis  forcé  de  lui  cacher  mou  liiépris,  et  de  receler  au  fond  de  mon 
cœur  des  seuliments  ([u'il  ne  devait  pas  connaître.  Douce  el  sainte  illu- 
sion de  l'amitié!  (iaulTecoiiil  l(\a  le  premier  ton  vt)ile  âmes  veux.  Oue 
de  mains  cruelles  Tout  empêché  depuis  lors  de  retomber! 

A  Lyon  je  (initiai  (laurreconrl.  pour  i)reiulre  ma  ;'oule  par  la  Savoie, 
ne  pouvant  me  résoudre  à  passer  tlcrechef  si  près  de  maman  sans  la 
revoir.  Je  la  revis...  Dans  t\uc\  état,  mon  Dieu  !  Hiiel  avilissement!  Oue 
lui  restait-il  de  sa  \eitii  première?  Etait-ce  la  même  madame  de  ^^a- 
rens,  jadis  si  brillante,  à  (|ui  le  curé  l'ontvcrre  m'avait  adressé?  One 
mon  cœur  fui  navré!  Je  ne  vis  plus  pour  elle  d'autre  ressource  que  de 
se  dépayser.  Je  lui  réitérai  vivement  el  vainement  les  instances  que  je 
lui  avais  laites  plusieurs  l'ois  dans  mes  lettres,  de  venir  vivre  paisible- 
iiienl  avec  moi,  (|ui  voulais  consacrer  mes  jours  et  ceux  de  Thérèse  à 
rendre  les  siens  heureux.  Atlachée  à  sa  pension,  dont  cei)endanl,  quoi- 
que exaclement  payée,  elle  ne  lirait  plus  rien  depuis  longtemps,  elle  ne 
m'écoula  pas.  Je  lui  lis  encore  (piclque  légère  paît  de  ma  bourse,  ])ien 
moins  que  je  n'aurais  dû,  bien  moins  que  je  n'aurais  l'ail,  si  ji!  n'eusse 
ete  pailailemeni  sûr  (iiTelie  n'en  profilerail  ])as  d  un  sou.  Durant  mon 
séjour  à  (ieneve  elle  lit  un  vovage  en  (Jiahiais,  et  \inl  me  \oirà  (irange- 
Caiial.  Elle  mam|uail  d'argent  pour  achever  son  voyage  :  je  n'avais  pas 
sur  moi  ce  (|u'il  fallait  pour  cela;  je  le  lui  envovai  une  heure  a|)rèspar 
'l'hi'rèse.  l'auvre  maman  !  One  ji;  dise  encore  ce  trait  de  son  cœur,  il  ne 
lui  restait  pnur  deinier  iii|iin  qu'une  pelile  bague;  vWc  l'ôta  île  son 
doigt  pour  la  mettre  a  celui  de  1  hérese,  qui  la  remit  à  l'inslanl  an  sien, 
en  baisant  celle  imbli-main  (lu'elle  arrosa  de  ses  pleurs.  Ah!  c'é'lait  alors 
le  moment  d'acquitter  ma  délie.  Il  fallait  tout  quiltcr  pour  la  suivre, 
m'atlacher  à  elle  jusqu'il  sa  dernière  heure,  et  |Mrtagcr  son  sort,  quel 
qu'il  lût.   Je  11  en   lis  iieii.    Disirail    par  un  aiilie  a  llaehement.    je  senlis 


I'\U  I  II     II  ,    I  I  \  III     \  III  M\\ 

ri'làclici  II'  llllrll  |inlll  (  lli'.  Illlllr  )ri'>|H>ll'  ili'  |i<illMill  |i'  llll  icriilir 
iillli'.  Ji>  t;(>Mlis  >lll'  rllr  il  lie  la  Slli\is  pas,  jli'  liiiis  li's  l'i'iiHii'il-'  <|iir 
j'ai  si-nlis  on  ma  \ic.  voila  li'  pins  xil  il  le  pins  pi-nnani'iil.  Je  inc- 
lilai  par  là  li-s  cliàliim-nls  liiiililcs  ipii  dcpnis  Itns  n'uni  ci-ssi'  de  ni'ar- 
(  aliliT  :  pnisscn(-ils  aMiii-  expit-  nmn  iii^i  atilnilr  !  l'.lli'  Inl  dans  ma 
('(indnilc  ;  mais  rlli'  a  linp  iIimIiiii'  umn  iiiiii'  |Hiiir  i|iir  jamais  ci'  cirni' 
ail  i'(«''  ii'lni  d'un  iii^ial. 

Avant  mon  di'paii  de  l'ai'is.  j'avais  <-si|nissi'  la  driliiacr  di'  nn>n  /)/.«- 
tours  sur  1' liii-ii<ilih'\  h  l'aclu'vai  à  (iliamlicri,  cl  la  datai  dn  incmc  lien. 
jn<>caiil  (|n'il  clail  mieux,  ponr  i'\  ilci'  lunlc  cliicanc.  de  ne  la  dalrr  ni 
de  France  ni  de  lieih'Ve.  \i'ii\e  dans  celle  ville,  je  me  livrai  a  l'eiillion- 
siasmc  répnhiicain  i|ni  ni  \  avait  anieni'.  (ici  enllionsiasme  an^nicnla 
par  l'accueil  ijne  j'v  reçus.  I''èlé.  caress»'"  dans  Ions  les  étals,  je  me 
livrai  tout  entier  an  /île  |iatrioti(|ne,  cl.  jioiilriix  d'être  exclu  de  iiie> 
droits  de  ciloveii  par  la  jiiid'essinn  d'un  aiilie  ciille  (|ne  celui  de  mes 
pères,  je  résidus  de  reprendre  onveilemint  ce  dernier.  Je  pensais  i|iii' 
l'Kvangile  claiit  le  même  pour  tons  les  eliiiliiii>.  el  le  liiiiil  du  iln^ine 
n'étant  ilillérciil  ijueii  i  r  ijuimi  se  mêlait  d'cxpliiiner  ce  iiniui  ne  pini- 
vait  enli'ndre,  il  appaiieiiail  iii  cliai|ne  pavs  an  seul  soiixerain  de  fixer 
cl  le  ciille  et  ce  domine  minleiii^iiile.  il  (piil  l'Iait  par  i'oiisei|iienl  du 
devoir  lin  cilovill  d  ad  imlli  >'  le  i|oL:ini'  il  de  suivre  le  cillle  prexiil  par 
la  loi.  La  l'réi|nentation  des  eiuyclopi'disles,  loin  d'éiiranler  ma  loi. 
l'avait  alïermie  par  mon  aversion  naturelle  pour  la  dispute  et  pour  les 
partis.  L  einile  de  I  liomnie  el  de  l'nnivers  m'avait  inoniri'  parloiil  les 
causes  finales  el  i'iiililli^eiicc  ipii  les  dirigeait.  La  leclure  de  la  Itllde,  il 
snrlonl  de  ri'^van^ile,  a  la(|nelle  je  ni'a|)pli<|nais  depuis  i|iieli|nes  années, 
m'avait  lait  mépriser  les    basses  el  sidies  inlerprelalions  i|iie  donnaient 

a  Jésns-t'.iirisl  les  j;ens  les  moins   di;jnes   de  rentendre.    Iji  ii id,    la 

|>hilos(ipliie,  en  m  atlacliaiil  i  i  rssriilirl  de  I  i  ri'li|;ion.  m'avait  delaidié 
Je  ce  l'alras  de  |)etiles  lormnles  doiil  les  liomines  l'ont  (dïns(|née.  .In- 
^eant  (|n'il  n'y  avait  pas  ponr  nii  liomme  raisonnalile  deux  manières 
d'être  clirétien,  je  jni,'eais  aussi  que  tout  ce  qui  est  Imiiir  ri  discipline 
était,  dans  c!ia(|ne  pays,  du  ressort  des  lois.  De  ce  principe  si  sensé,  si 
social,  si  pacifique,  (|iii  ma  attiré  de  si  cruelles  persécnlions,  il  s'eii- 
suivail  (|iie,  xonlani  être  citoyen,  je  devais  être  j)rotestaiil,  et  rentrer 
dans  le  culte  élaldi  dans  mon  pays.  Je  m'y  déleiininai  :  je  me  soumis 
même  aux  iiislnnlinns  du  pasiiiir  dr  la  paroisse  où  je  loj^eais,  !a(|iielle 
était  bors  de  la  ville.  Je  desirai  senleineiit  de  n'èlre  |)as  oldi^'i'  de  |)a- 
railre  en  consistoire.  1,'édit  ecclésiasiiiine  cependant  v  était  fornud  :  on 
voulut  bien  v  déroger  en  ma  faveur,  il  l'un  nomma  une  commission  de 
ciu(|  on  six  membres  ponr  recevoir  en  particulier  ma  profession  de  loi. 
Mallienrensement  le  ministre  l'erdrian.  liomine  aimable  el  doux,  avec 
qui  jetais    lie,    s'avisa    de   me  dire  (pi'on    se    rejoiiissail    de  m'enlendre 


".0  I.KS    COMMISSIONS. 

[(ailiT  dans  ccllr  [iclilr  as>tiiilil('M'.  (Icllc  allciilu  m  cITiava  si  l'orl, 
(|ii'uyaiil  ('liulii'  jour  cl  iiiiil,  pciidanl  Irois  semaines,  un  pclil  discours 
i|iie  i'a\ais  pré  pair,  je  nie  Ironidai  lorscpril  fallut  le  réciter,  au  point 
de  n'en  pouvoir  pas  dire  un  seul  nuil.  cl  je  lis  dans  celte  eoni'érence  le 
n'ile  du  |)lus  sot  écolier.  Les  C(uuuiissaires  parlaient  pour  moi  ;  je  ré|)on  - 
dais  bèlcmenl  oui  et  ho»;  ensuite  je  lus  admis  à  la  communion,  et  réin- 
léjjré  dans  mes  droits  de  citoyen  :  je  fus  inscrit  comme  tel  dans  le  rôle 
des  gardes  que  payent  les  seuls  cilovens  et  houi'fieois,  et  j'assistai  à  un 
ciiMScil  ^énéial  crtidonhiKiirc,  pour  recevoir  li^  sernu'ut  du  syndic  Mus- 
sard.  .le  lus  si  touclu'  des  bontés  que  me  témoignèrent  en  cette  occasion 
le  conseil,  le  consistoire,  et  des  procédés  ol)li<;eants  et  honnêtes  de  tous 
les  majiistrals,  ministres clcitoyens,  que,  jiressé  par  lebonliomme  Deluc, 
i|ui  miiliseiiail  sans  cesse,  et  eueni'e  plus  pai'  miin  prupre  peneliaiit,  je 
ne  songeai  à  retournera  Paris  que  pour  dissoudre  mon  ménage,  mettie 
en  régie  mes  petites  affaires,  placer  madame  le  Vasseur  et  son  mari,  ou 
[xuirvoir  à  leur  subsistance,  el  revenir  avec  Thérèse  m'élablir  à  (Jenèvc 
pour  le  reste  de  mes  piurs. 

dette  résolulion  |)risi\  je  fis  trêve  aux  affaires  sérieuses  ])ourm'amu- 
ser  avec  mes  amis  jus(|u'au  temps  de  nuiu  départ.  De  tous  ces  amuse- 
ments, celui  (jui  me  plut  davantage  lut  uu(!  promenade  autour  du  lac, 
i|ue  je  lis  en  bateau  avec  Deluc  père,  sa  bru,  ses  deux  fils  et  ma  Thérèse. 
Nous  mimes  sept  jours  à  cette  touiuée,  par  le  plus  beau  temps  du 
monde,  .l'en  gardai  le  vif  souvenir  des  sites  qui  m'avaient  frappé  a 
l'autre  extrémité  du  lac,  et  diuit  je  lis  la  description  quelques  années 
après  dans  la  i\ouifllc  Jléluhc. 

Les  principales  liaisons  que  je  fis  à  Genève,  outre  les  iJeluc,  dont 
j'ai  parlé,  furent  le  jeune  ministre  ^ernes,  que  j'avais  déjà  connu  à 
l'ai'is,  el  (huit  j'augurais  mieux  (|u'il  n  a  \alu  dansla  suite;  M.  Perdnau, 
alors  |)asteur  de  cam|)ague.  aujourd'hui  professeur  de  belles-lettres, 
(loni  la  société  pleine  de  douceur  el  d'aménité  me  sera  toujours  regret- 
laide,  ([uoiqu'il  ait  cru  du  bel  air  de  se  détacher  de  moi  ;  M.  Jalahert, 
alors  |)rofesseur  de  physique,  depuis  conseiller  et  syndic,  auquel  je  lus 
lUdU  Discours  sur  l' [néydlitv.  mais  non  pas  la  dédicace,  el  (jui  en  parut 
lrans[)orté;  le  professimr  Lullin,  avec  le(|uel,  jusqu'à  sa  mort,  je  suis 
resté  en  correspondance,  et  (|ui  m'avait  même  chargé  d'emplètes  de 
livres  pour  la  llibliolbè(|ue  ;  le  professeur  Vernet,  qui  me  lnurna  le  dos, 
cnmuie  tout  le  mond(;,  après  (|ue  je  lui  eus  donné  des  preuves  d'allache- 
meiit  et  de  confiance  (|ui  lauraienl  dû  loucher,  si  un  lhe(dogieii  pou- 
vait être  t(Miché  de  (|uel(|ue  chose;  (diappuis,  ciunmis  et  successeui'  de 
(îauffecourl,  (|u'il  voulut  supplanter,  el  qui  bientôt  fut  supplanté  lui- 
mênu'  ;  Marcel  de  Mézières,  ancien  ami  de  mon  père,  et  qui  s'élail  mon- 
tré le  mien  ;  mais  (|ui,  après  avoir  jadis  bien  nuM'ité  de  la  jKitrie,  s'élaut 
lail  aulciii  dranialiijiii'  cl  pn'lcndanl  .uix  deu\-cenls.  (hauuea   de  ni.ivi- 


i'\  i;  I  II    II     I  i\  m    \  1 1 1  nsi 

ln('^,  ('(  ili'x  ml  ridicnlf  iiN.iiil  >.i  iiicu  I.  Mais  rrliii  dr  Imi^  ilcml  |  .iIIciuIin 
ilaxaiilii^c  lut  Mitiilliiii,  jciitic  Ihhiiiik'  iIc  la  |iiiis  ^l'aiiilr  <'>|iiTaii('<-  |iai' 
SCS  lalciils,  itar  son  rs|iii(  |ilriii  île  li-ii,  <|iii'  |'ai  liiiijiiiirs  aiiiii',  i|ii<iii|iic 
sa  roiuliiilf  a  innii  ci;ai'il  ait  clc  siuuciil  i-(|iii\ii)|iii',  cl  ijnil  ait  des  liai- 
suiis  aNcc  mes  |>liis  i-riicls  ciiiiciiiis,  mais  qii'axcc  tmit  cela  je  ne  |iiiis 
Ml'cillliècliel'  (le  l'c^aiiler  encore  CDiiime  ;i|i|iele  a  être  un  |iiin  le  ilejeii- 
-eni'ilcina  niemoire,  et  le  xcn^i'iir  de  mhi  anii. 

\u  milieu  de  t'es  dissi|)aliuns,  je  ne  |iei(lis  ni  le  ;;iint  m  I  lialiitinic 
«11-  mes  priimenades  solitaires,  et  j  Cn  taisais  soineiit  liasse/ grandes 
snr  les  liords  du  lac,  durant  lcs)|iielles  ma  tète,  aeeonliimi'e  an  lra\ail. 
ne  demeurait  pas  oisive.  Je  di^^érais  le  plan  depi  lorine  de  mes  liolilii- 
liom  poli(i(fitfs,  dont  janiai  liiciitot  à  parli'r  ;  je  méditais  iiiic  llisloiir 
tlu  Id/diV,  lin  plan  de  tragédie  en  prose,  dont  le  siijel,  ipii  n  étnil  pas 
moins  (|iie  l.iierice,  ne  m  ôtail  pas  l'espoir  d'atterrer  les  rieurs.  t|ii(iii|ne 
I  osasse  laisser  |iai'aitre  encin'e  cette  iiirorlnnce.  (|iiand  elle  ne  le  piiil 
plii>,  sur  aucun  llieàlre  Irançais.  .le  m'essavais  en  niciiie  temps  sur  lacile. 
et  ji'  traduisis  le  premier  li\rede  smi  llislnire,  i|m  on  lioiivera  patnii 
mes  papiers. 

.Vpres  (|iiatre  mois  de  si'jonr  a  (icne\e,  je  iiloninai  an  mois  d  dcloln-e 
à  l'aris.  et  )'evitai  de  passer  par  I.mhi,  poiii  ne  jias  me  relimixei'  en 
route  avec  (ianITcctmrt.  (iomme  il  entrait  dans  mes  anaiij;cincnls  de  ne 
revenir  à  (îenève  (|iio  le  printemps  prochain  ,  je  repris  |)emlant 
iliiver  mes  liahitndes  cl  mes  occupations,  dont  la  |)rinci|>ale  lut  de  voir 
les  épreuves  de  mon  Disraiirs  sur  V Inètjalilè,  rpio  je  faisais  iiii|ii'iiiiei'  en 
Hollande  par  le  libraire  l{e\,  dont  je  venais  de  l'aire  la  connaissance  a 
(icnc\c.  (ioniine  cet  oii\ia^e  était  tlt-ilié  à  la  re|mlili(|iie,  l't  (|nc  cette 
dédicace  puuxait  ne  pas  plaire  an  conseil,  i<'  voulais  attendre  l'ellel 
(|u'elle  l'crait  à  Geticvc,  avant  (|ne  d'y  nlomnei.  (.tl  (  lïil  ne  nir  lui  pa- 
favoralde;  et  cette  dédicace.  (|iie  le  plus  pur  palriidisme  m  avait  dictée, 
ne  fit  (jue  matlircr  des  ennemis  dans  le  conseil,  it  des  jaloux  dans  la 
iiourj;eoisie.  M.  (ilionel,  alors  premier  syndic,  m'écrivit  une  lettre  lion- 
nèlc,  mais  l'roidi',  ipi'oii  lioiivera  dans  mes  recueils,  liasse  A,  ii"  '.\.  .le 
reçus  des  particuliers,  eiitri'  antres  de  Deinc  et  de  Jalaliert.  (|uelf|iies 
complinienls  ;  et  ce  lui  là  tout  :  je  ne  vis  point  (|u'ancnn  (ieiievois  me 
sût  un  vrai  gré  du  zèle  de  cœur  qu'on  sentait  dans  cet  ouvrage.  (!elte  in- 
ilillërence  scandalisa  tous  cenxqui  la  remarquèrent.  Je  me  souviens  que, 
dinani  un  jour  à  C.licliv  cliez  madame  Diipin,  avec  C.ronimelin,  résilient 
de  la  repiildi(|iie.  et  avec  M.  de  Maiiaii,  celui-ci  dit  en  pli-ine  laide  ipie 
le  conseil  nir  divail  un  présent  el  di's  lionneiirs  publics  pour  cet  ou- 
vrage, el  (|u'il  se  désbonorail  s  il  y  manquait,  (irominelin.  (|ni  était  un 
petit  bomnif;  noir  el  bassement  méchant,  n'osa  rien  répondre  en  ma 
présence,  mais  il  lit  une  grimace  eltrovable  «pii  lit  sourire  mailame 
F)ii|)in.  Le  seul  avantage  que  me  procura  cet  ouvrage,  ontie  celui  d  avoir 


ri.V2  I.KS    COM  KSSIONS. 

salisluil  mon  cdMir,  lui  le  (ilic  de  ciloyii,  (|iii  inc  fut  donné  par  nie? 
;\\\]\-i,  |iuis  par  Ir  piililic  à  leur  cxcnijilc,  cl  (juc  j'ai  perdu  dans  la  suite, 
pour  I  a\  oii-  Iriip  liieii  iiicrile. 

Ce  niau\ais  succès  ne  ni'aurail  pas  (lel(uirui'  <re\('ciit{'r  ma  retraite  à 
(iené\e.  si  des  motils  plus  puissants  sur  nmn  vœuv  n'y  avaient  pas  con- 
cmirn.  M.  (ri'.pinas.  vtuilant  ajouter  uueaile  (pii  niancpiait  an  chùlcan 
de  la  (.lie\  relie,  Taisait  nue  dépense  immense  jiour  raclievcr.  Klant  allé 
voir  nu  jour,  avec  madame  d'l',pina\.  ces  (ui\rages,  nous  poussâmes 
notre  piomcnadi'  un  (piarl  di'  lieue  plus  loin,  jusfprau  ri'Servoir  des 
eaux  du  |)arc.  (|ui  loucliail  la  foret  de  .M(mtnn)rency,  et  oi'i  était  nn  joli 
polajjer.  a\ec  une  pclile  lo^e  tort  délaliréc,  (|u'on  a|)pelait  rErmitago. 
Ce  lieu  solitaire  et  lrès-a^réal)l(Mn"avait  frappé  (juand  jc^  le  vis  pour  la 
première  fois,  avant  mon  voya|^o  à  (lenève.  Il  m'élail  ('cliappé  de  dire" 
dans  mon  tiansport  :  Ali  !  madame,  (pudle  lialiitatiou  d('dicicuse!  Voilà  un 
asile  tiMil  Liil  pour  moi.  Madame  d  l'>pina\  ne  r(dcva  pas  heauconp  mon 
discours;  mais  a  ci!  second  voya^i!  je  lus  tout  surpris  de  trouver,  au 
lieu  de  la  xieille  masure,  une  petite  maison  presque  onfièrcnient  neuve, 
fori  hien  distribuée,  et  très-l()i^eal)l(>  pour  nn  petit  ménage  de  trois  per- 
sonnes. Madame  d  l'ipinax  avait  fait  faire  cet  ouvrage  en  silence  et  à  très- 
pou  de  irais,  eu  détacliant  (|ucl(pies  matériaux  et  (jn(d(jues  ouvriers  de 
ceux  du  cliàteau.  Au  seccmd  voyage,  elle  nuulit,  en  voyant  ma  surprise  : 
Mon  ours,  xoilà  votre  asile;  c'est  vous  qui  l'avez  choisi,  c'est  l'amitié 
<pii  NOUS  l'offre;  j'espère  qu'elle  vous  ôtera  la  crnidle  idée  devons  éloi- 
j;ner  de  moi.  Je  ne  crois  pas  avoir  été  de  mes  jours  plus  vivement,  plus 
d(diiieusement  ému  :  je  mouillai  de  pleurs  la  main  hienfaisante  do  mon 
amie;  et  si  je  ne  lus  pas  vaincn  dès  cet  instant  même,  je  fus  extrême- 
ment ébranh'.  Madame  d'Epinay,  qui  ne  voulait  ])as  en  avoir  le  démenti, 
devint  si  pressante,  employa  tant  de  moyens,  tant  de  gens  ponr  me  cir- 
convenir, jus(pi'à  gagner  |)our  cela  madame  le  Vasscnr  et  sa  fille. 
(prenlin  elle  iriomplia  de  mes  résolutions.  Ucunnicant  au  séjour  de  ma 
patrie,  je  résolus,  je  promis  d'haliiter  l'ilrmitage;  et,  en  attendant  que 
le  hàtinu'ut  fût  sec,  elle  prit  le  soin  d'en  préparer  les  meubles,  en  sorte 
que  tout  fut  prêt  ])our  y  entrer  le  printemps  suivant. 

Une  cliose  ipii  aida  beaucoup  à  me  diUerminer  fut  l'établissement  de 
Voltaire  anpri'sde  (ienève.  ,l(M(>m|)ris  cpie  cet  bomme  y  ferait  révolution  ; 
(|ue  j'irais  retrouver  dans  ma  patrie  le  ton.  les  airs,  les  mœurs  qui  me 
cbassaient  de  Paris;  (pi'il  me  faudiait  batailler  sans  cesse,  et  que  je 
n'aurais  d'autre  clioix  dans  ma  conduite;  (pie  celui  d'être  un  pédant  in- 
snp|)(utalde  ou  un  làclie  et  mauvais  citoven.  La  lettre  que;  Voltaire  m'é- 
crivit sur  mon  dirnier  ouvrage;  me  donna  lieu  d'insinuer  nu's  ci'aintes 
dans  ma  re|iouse;  rcifel  ipTelle  produisit  les  conlirma.  Dès  lors  je  lins 
(ienève  perdue,  et  je  ne  me  trompai  pas.  J'aurais  dû  peut-être  aller  faire 
jèle  a  rcuaue,  si  je  m'en  l'iais  senti  le  talent.   Mais  (pi'enssé-je  l'ail  seul, 


^--;3i^ 


^     V-tt\»Vi,yi 


l'MU  II     II.    I  l\  Kl     Mil  :.35 

liiiiidi*  1*1  parlaiil  tirs  mal,  cniidi'  un  hnintiif  an-<i<;;tiil,  opiilnil,  ('-lavr 
ilii  ii'i-dit  (les  ^raiiils,  (liiiii'  hrillaiilc  faroiiile,  l'I  ili-jà  l'idoli'  des  rciiiiiu's 
cl  di's  jfiincs  gens?  Je  craignis  d  r\|i(iscr  iiiiililciiiciit  an  |ii'iil  iiiiiii  i-oii- 
ra^c;  je  n'ccoiilai  i|iii>  tnnn  iialiiicl  |iaisildi>,  (|iii'  nuiii  .iiiiDiir  du  ri-|i(is, 
(|iii,  s'il  iii(>  triiiii|>a,  me  lt'()iii|if  l'iii-ni'c  aiijiiiii'd'liiii  siii°  Ir  iiiriiif  ailii'lc. 
Kii  MIC  rctiraiil  à  (iciii'vc,  j'aurais  pii  iii'c|iar}{iicr  de  grands  inalliciirs  à 
iiiiii-inciiic;  mais  je  dmilc  (juaNcc  Iniil  mon  /.cic  ardent  cl  |iatii(itii|iic 
j'enssc  lait  rien  de  ^raiid  cl  d'iilile  |mur  iiiini  |ia>s. 

Troiu'liin.  <|iii,  dans  le  même  lem|is  à  peu  près,  fiil  s'i'-laldir  à  lie- 
iiè\e,  \iiil  i|iiel(|iic  h'iiipsaprèsà  Paris  faire  le  salliiiiii.iiii|iie.  cl  en  em- 
porta des  trésors.  A  son  arrivée,  il  me  \iiit  Milr  a\rc  le  elie\alicr  di' 
Jancoiirt.  .Madame  d'Ilpinay  sonliailail  Imt  de  le  (oiiMiiler  lmi  partieii- 
lior,  mais  la  presse  nélait  pas  iaeile  à  percer.  Kilo  eut  recours  à  moi. 
J'enj;ajieai  rroiicliiii  à  lallcr  \oii-.  Ils  commciiccrciil  ainsi,  sons  mes 
auspices,  des  liaisons  ipiils  resserirreiil  ensiiile  à  mes  di'pciis.  Tclli;  a 
toujours  été  ma  destinée  :  sitôt  (|ne  j'ai  rapproché  l'iin  de  l'autre  den\ 
amis  que  j'avais  sé|)arémenl,  ils  n'ont  jamais  niau(|ué  de  s'unir  contre 
moi.  ()iioi(|ue,  dans  le  complul  (|ne  rormaient  dès  lors  les  Troiicliins 
^^as^er^ir  li'iir  |>atrie,  ilsilns>ciit  tous  me  liaïr  moilcllcmcnl.  le  docteur 
pourtant  conliniia  loiij^lcmps  à  me  teiiioij;ner  de  la  l)ieinciilance.  Il 
m'écrivit  même  après  son  retour  à  (îenève,  pour  m'v  proposer  la  place 
de  hililiotliécairc  lionorairc.  Mais  mon  parti  était  pris,  et  ictlc  (ifrre  ne 
inéliianla  pas. 

Je  relonrnai  dans  ce  temps-là  clic/  M.  illlolli  u  li.  1,'occasion  en  avait 
été  la  mort  de  sa  femme,  arrivée,  aiioi  i\\\f  ( elle  t\r  madame  Francneil, 
durant  mou  séjour  à  Genève.  Diderot,  en  me  la  mar(juant,  me  |)arla  de 
la  profonde  afiliclion  du  mari.  Sa  douleur  émut  mon  cœur.  le  re- 
grettais moi-même  cette  aimalde  femme.  J'écrivis  sur  ce  sujet  à  M.  d'Hol- 
bach. Ce  triste  événement  me  fil  oublier  tous  ses  torts,  et  lorsque  je  fus 
de  retour  de  (îenève.  et  qu'il  fut  de  retour  Ini-mèine  d'un  tour  de  France 
qu'il  avait  fait  pour  se  distraire,  avec  (îriiiim  et  d'autres  amis,  j'allai  le 
voir,  et  je  conliiinai,  jiis(|ii'à  mou  départ  pour  l'Ermita^'e.  (Juand  on  sut 
d.ins  sa  coterie  que  madame  d'Kpiuav,  iin  il  ne  voyait  point  encore,  m  y 
pré|)arait  un  loj^ement,  les  sarcasmes  touillèrent  sur  moi  comme  la 
grêle,  fondés  sur  ce  qu'ayant  besoin  de  l'encens  et  des  amusements  di- 
la  ville,  je  ne  soutiendrais  pas  la  solitude  seulement  quinze  jours.  Sen- 
tant en  moi  ce  (jii'il  en  était,  je  laissai  dire,  et  j'allai  iimi:  liain.  M.  J'ilnl- 
liacli  ne  laissa  pas  de  nièlre  iilile'  pour  placer  le  vieux  IxiiiIkuiiiiic   le 

'  Voici  un  exemple  des  lours  que  me  joue  ma  méinnire.  I.oiiglemp?  après  avoir  écril  ceci ,  je 
viens  iPappriniIre,  en  rausanl  ntor  ma  femme  de  son  \ieu\  lionlinmnie  de  père,  <|ne  ce  ne  fnl 
point  M.  dlliilh.icli,  mais  M.  de  C.liennnreaux.  alors  un  des  adminislralenrs  de  riInlel-Dicii, 
qui  le  fil  placer.  J'en  a>ais  si  lolalenienl  perdu  Tidi-e,  el  j'a\nis  relie  d.'  M.  d'Ilidliarli  >i  pré- 
sonle,  que  j'aurais  juré  pour  ce  dernier. 


5r.i 


1.1.  s   (.(IM  I.SSIONS. 


Vassoiir.  i|iii  M\.iil  |iiii.-;(li'  (|ii,ili('-\  iii;4ls  uns,  et  donl  s;i  Iciumc.  (|iii  s'en 
SiMitail  siircliiii'^i  I'.  111'  ccssail  (le  iiii'  |ii'i('r  de  la  dcliarrasscr.  Il  lui  uns 
dans   mil'    niaisun  de  cliaiilc.  (lU  Tà^c  (!l  l(!  ro[;ret  de  se  vciir  loin  do  sa 


l'amillc  le  mircnl  an  Ifinihcan  |)rosf|uo  en  arrivant.  Sa  femme  et  ses  autres 
enfants  le  regrettèrent  pen  ;  mais  Thérèse,  qui  l'aimait  tendrement,  n'a 
jamais  pu  se  consoler  de  sa  perte,  et  d'avoir  souffert  que,  si  près  de  son 
terme,  il  allât  loin  d'cdie  achever  ses  jours. 

J'eus  à  |ien  près  dans  le  même  temps  une  visite  à  larjnelic  je  ne  m'at- 
tendais guère,  (|uoiqu(;  ce  fût  une  hieu  ancieuiu;  connaissance.  Je  parle 
d(!  mon  ami  Venture,  qui  vint  me  surprendre  un  beau  matin,  lorsque 
je  ne  pensais  à  rien  moins.  Un  autre  homme  était  avec  lui.  Qu'il  me 
parnl  iliauiic!  .Vu  lieu  de  ses  anciennes  grâces,  je  ne  lui  trouvai  plus 
(|u'nn  air  crapuleux  qui  m'empêcha  de  m'èpanonir  avec  lui.  Ou  mes 
yeu.\  n'élaii'nt  plus  les  mêmes,  ou  la  débauche  avait  abruti  son  esprit,  ou 
tout  son  premier  éclat  tenait  a  celui  de  la  jeunesse,  qu'il  n'avait  plus.  Je 
le  vis  presque  avec  indifférence,  et  nous  nous  séparâmes  assez  froide- 
ment. Mais  (juand  il  fut  parti,  le  souvenir  de  nos  anciennes  liaisons  me 
rajipela  si  vivement  celui  de  mes  jeunes  ans,  si  doucement,  si  sagement 
consacrés  à  celle  Irinnie  angélicjuc  (|ui  uiaiulcnanl  n'elait  guèi-e  moins 
changée  que  lui,  les  petites  anecdotes  de  cet  heuieux  temps,  la  roma- 
m'S(|ue  j(nirnée  de  Tonne,  passée  avec  tant  d'innocence  et  de  jouissance 
entre  ces  deux  charuianles  iilles  dont  une  main  baisée  avait  été  l'unique 
la  \eur,  ri  qui.  nialLire  l'cl.i ,  iii'av.ul  Lusse  des  regrels  si  \  ils.  si  h)  ne  II  a  lits, 


l' Ml  I  1 1    II     I  i\  III    S III  y:,:, 

si  tliiralilt'S  ;  Imis  ci's  raMSsaiits  di-lircs  il'iin  |i'iiiir  in'iii,  (jin-  j  ;naiN 
sentis  uliirs  dans  loiilc  Icnr  rorcc,  i-l  donl  je  rr(i\ais  \v  UMn|is  |iassc  |iiini 
jamais;  loulcs  ers  tendres  réniiniseences  me  lii'ent  verser  des  laiiiies  sni' 
ma  jeunesse  eeoulee  et  sur  ses  tianspurls  désormais  |ii-i-dns  ihmii'  moi. 
Ml!  eumliien  j'en  aurais  \ei-se  sur  liiir  relciiir  lardilet  fiiiiesle,  si  j'a\ais 
prévu  les  iiiaiix  (jnil  m'allail  eiii'ilei  ! 

Avant  de  i|iiiller  l'aris,  j'eus,  dînant  l'lii\er  (|iii  |n'e(i'da  ma  retraiter, 
un  jdaisir  liieii  selon  mon  e(riir,  et  (|iie  je  ^cu'ilai  dans  lonle  sa  iiiiri'li'-, 
l'alissot  ,  aeadémii'ieii  de  Nain  i  .  eoniiii  |i.ir  i|ueli|nes  drames  ,  Miiail 
d'en  donner  un  à  Ltineville,  de\ant  le  roi  de  IVdo^nie.  Il  ci  ni  a|i|)arem- 
inent  taire  sa  eunr  en  jouant,  dans  ce  drame,  un  luunine  <|iii  a\ait  usé 
se  mesurer  avec  le  roi  la  |)liime  à  la  main.  Stanislas,  (|ui  était  généreux 
et  (|ui  n'aimait  pas  la  satire,  lui  illlli^ll('  i|ii'on  osât  ainsi  |iersonnaliser 
en  sa  iirésenee.  M.  le  eonite  de  I  ressan  eeii\il,  par  l'ordre  de  ci;  prinec, 
il  d  Aleniliert  et  à  moi,  pmu'  m  innuiner  que  I  intention  de  Sa  Majesté 
était  que  le  sieur  l'alissot  lût  eliassé  de  son  aeadémie.  Ma  icpoiiM.  (ni 
une  vive  prii-re  à  M.  »le  Tressan  d  iiilereéder  auprès  du  mi  ili-  Poln;^iie 
pour  obtenir  la  f;ràee  du  sieur  l'alissot.  I.a  ^ràce  fut  aeeordee  ;  el  M.  de 
Tressai),  en  me  le  mar(|U)iil  au  nom  du  roi  ,  ajouta  ipie  ee  lait 
serait  inscrit  sur  les  registres  de  l'académie.  Je  replicpiai  i|ue  c'é- 
tait moins  accorder  une  <;ràce  (pie  perpétuer  un  cliàtiineni .  Ilnjiu 
j'olitins,  à  force  d'instances,  (piil  ne  serait  fait  mention  de  rien  dans  les 
rcjiistres,  et  qu'il  ne  resterait  aucune  (race  piililiipie  de  celle  alïaire. 
Tout  cela  tut  accompagné,  tant  de  la  part  du  roi  (pie  de  celle  de  M.  de 
Tressan,  de  témoignages  d'estime  et  de  considération  dont  je  lus  extrê- 
mement (latlé;  el  je  sentis  en  cette  occasion  que  l'estime  des  lioiumes 
(pii  eu  sont  si  dignes  eux-mêmes  produit  dans  l'ànie  un  senlimeiil  hien 
plus  iloiix  et  plus  iiolde  (|ue  celui  de  la  \aiiile.  J'ai  transcrit  dans  mon 
recueil  les  lettres  de  M.  de  Tressan  avec  mes  réponses,  et  l'on  en  linii- 
vera  les  originaux  dans  la  liasse  A.  n"'  9.  10  et  11. 

Je  sens  liien  (jue  si  jamais  ces  mémoires  |)ar\iennent  à  voir  le  jour, 
je  perpétue  ici  moi-même  le  soiivenii  d  un  lait  dont  je  voulais  effacer  la 
trace;  mais  j'en  transmets  bien  d'antres  malgré  moi.  Le  grand  objet  de 
mon  entreprise,  toujours  présent  à  mes  yeux,  l'indispensable  devoir  de 
la  iiniplir  dans  timte  son  étendue,  ne  m'en  laissermit  |niint  deIcMiiner 
par  de  |diis  faii)les  considérations  qui  m'écarlcraieiil  de  mou  but.  Dans 
l'étrange,  dans  riini(|iie  situation  on  je  me  trouve,  je  me  dois  trop  à  la 
vérité  pour  devoir  rien  de  plus  à  aiiliiii.  Pour  me  bien  connaître,  il  faiil 
me  connaître  dans  tous  mes  ia|tports.  bons  et  mauvais.  Mes  conlessions 
sont  néccssairemeiil  liées  avec  celles  de  beaucoup  de  gens  :  je  fais  les 
unes  el  les  autres  avec  la  nn'-me  francbise  en  tout  ce  ipii  se  raiiporle  à 
moi,  ne  croyant  devoir  à  ipii  i|iie  ce  soit  |)lus  de  méuagemeiils  que  je 
n'en  ai  pcuir  moi  niême.  et  voulant  toulefois  en  avoir  beaucoup  plus.  Je 


".fi  l.l.s  CONKKSSIONS. 

\('n\  ('lie  Idiijfuirs  jiisic  ol  \rai,  dln^  (laiiliiii  le  liicii  laiil  (jn'il  me 
sera  possible,  iic  dire  jamais  (|iie  le  nia!  (|iii  mo  ref^aide,  et  (luaiilanl 
(|iio  i"v  suis  forcé.  Oui  esl-cc  ([ui,  dans  létal  oii  Ion  m'a  mis,  a  droit 
d'exiger  (le  moi  da\anla|;e'?  Mes  (lonlessions  ne  sont  j)oint  laites  pour 
paraître  de  mon  \i\aiit,  m  de  eeliii  des  personnes  intéressées.  Si  j  étais 
le  maille  de  ma  destinée  et  de  ecdle  de  cet  éerit,  il  ne  \errait  le  jour 
(|ne  loiij^temps  a[)rès  ma  mort  et  la  leur.  Mais  les  elïorls  que  la  terreur 
de  la  vérité  l'ait  l'aire  à  mes  puissants  oppresseurs  pour  en  ell'acer  les 
traees  nie  l'oreeiil  à  l'aire,  pour  les  conserver,  tout  ce  (|ue  me  peruietleut 
le  droit  le  plus  exact  et  la  plus  sévère  jnstiee.  Si  ma  mémoire  devait 
s'eteiudi'e  avec  moi,  plutôt  (|iie  de  compromelti'c  |)ersonue.  je  soullri- 
rais  un  opprobre  injuste  et  passager  sans  murmure  ;  mais  puisque  euliii 
mon  nom  doit  vivre,  je  dois  lâcher  de  transmettre  avec  lui  le  souvenir 
de  riiommc  infortuné  qui  le  |)orta,  tel  (ju'il  fut  réellement,  et  non  tel 
que  d'injustes  ennemis  travaillent  sans  relâche  à  le  peindre. 


LIVRE    ÎSEUVIÈME 

(1756.1 


L'impatieiiee  d'Iiabiter  l'Krmitage  ne  me  permit  jias  d'attendre  le 
retour  de  la  belle  saison  ;  et  sitôt  que  mon  logement  fut  prêt,  je  me 
bâtai  de  m'y  rendre,  aux  grandes  buées  de  la  coterie  bolbacbicjne,  qui 
prédisait  hautement  que  je  ne  su])porterais  pas  trois  mois  de  solitude,  et 
qu'on  me  verrait  dans  peu  revenir  avec  ma  courte  honte,  vivre  comme 
eux  à  Paris.  Pour  moi,  (|ui  depuis  quinze  ans  hors  de  mon  élément,  me 
voyais  près  d'y  rentrer,  je  ne  faisais  pas  nu''m(^  attention  à  leurs  plaisan- 
teries. Depuis  que  je  m'étais,  malgré  moi,  jeté  dans  le  monde,  je  n'avais 
cessé  de  regretter  mes  chères  Charmettes,  et  la  douce  vie  que  j'y  avais 
menée,  .le  me  sentais  fait  pour  la  retraite  et  la  camj)agne;  il  m'était  im- 
|)ossible  de  vivre  benreux  ailleurs  :  à  Venise,  dans  le  train  des  affaires 
pul)li(jues,  dans  la  dignité  d'une  espèce  de  représentation,  dans  l'orgueil 
des  projets  d'avancement  ;  à  Paris,  dans  le  tourbillon  de  la  grande  so- 
ciété, dans  la  sensualité  des  soupers,  dans  l'éclat  des  spectacles,  dans  la 
fuiriée  de  la  gloriole,  toujours  mes  bosquets,  mes  ruisseaux,  mes  pro- 
menades solitaires,  venaient,  par  b'ur  souvenir,  me  distraire,  me  con- 
lilhlir.  m'arracher  des  soupirs  et  des  désirs.  Tous  les  travaux  auxquels 
j'avais   |ui    m'assujetlir,   tous    les   projets  d'ambition,    (|ui,    par  accès. 


r\n  I  II    II,  I  i\  m    i\  r,s- 

aMiiciit  aiiiiiii'  tiiiin  /ilc  ,  ii':i\aii'iil  il'aiilir'  luil  i|iii'  il'jirri\iM-  nii  jour  à 
CCS  liiciiliciirciiv  loisiis  cliani|iclrcs,  aii\(|iicls  m  c<'  iiiniiiriil  je  me 
lladais  (le  (mu  lici-.  Sans  iirèlii-  mis  dans  riimmclc  aisance  (|iie  j'a\.iis 
cru  sciili-  |i(iiiMiir  m  >  condniri',  je  jugeais,  par  ma  siliialiim  pailii  ii- 
licro,  cire  en  elal  île  m'en  passer,  cl  piinNoir  arriNer  an  im'-nn-  Imt  |>ar 
un  chemin  Innt  coniraire.  Je  n'avais  pas  un  sou  de  renie  :  mais  j'avais 
un  nom,  des  lalenls  ;  j'étais  s(diie.  et  je  m'i'tais  ôli'  les  liesoins  les  pins 
dispendienv,  Ions  cen\  de  l'opinion.  Outre  <'ela,  i|ni>ii|ue  par<'ssen\, 
j'étais  laiiorienx  eepiiitlant  (|uaiid  je  voulais  l'être;  el  ma  paresse  ctail 
moins  celle  d'un  raiucani,  <|ue  celle  d  nu  homme  indcpeiulant,  ipii 
n'aime  à  trav ailler  (|u'.i  sou  heure.  Mou  métier  de  copiste  de  mu~ii|iie 
n'était  ni  hrillant  ni  Incratil;  mais  il  était  sur.  Ou  me  sa\ait  ^re  dans  le 
nioiide  d'aNoir  eu  le  courage  de  le  choisir,  ir  pciii\ais  coniplei'  t|ue  I  ou- 
vrage m>  me  maui|iieiMit  pas,  et  il  |ion\ail  me  snllire  pouivixre,  eu  l)ien 
travaillant.  Deux  mille  Irancs  (|ni  me  restaient  du  |irodnil  du  Devin  dii 
rllliiijf  et  di'  mes  autres  écrits,  me  l'aisaient  une  avance  pimi'  n'être  pas  a 
l'étroit;  et  |dusieurs  <mvraj;es  (|ne  j'avais  sur  le  nnliei- me  proun-ttaieut, 
sons  rançonner  les  lihraires,  des  snp|ilenniils  sullisants  p(uir  travailler 
à  mou  aise,  sans  m'exceder,  el  mèuu'  en  metlant  a  pi'(dit  les  loisirs  de 
la  promenade.  Mon  petit  ménajje,  composé  de  trois  personnes,  ipii 
loiilos  s'occn|)aieiil  iililiimiil,  nClail  p.is  d'un  eiilretieu  l'ort  coùteiiv. 
Kulin  mes  ressonnes,  proporliounees  a  mes  hcsoins  el  a  mes  désirs, 
ponviiienl  raiscuinahlement  me  |irometlre  une  vie  heureuse  et  dnrahic 
tiaiis  celle  (|ue  mou  iiu-linatiou  lu'avait  lait  ihoisii-. 

J'aurais  pu  me  jeler  tout  à  lail  du  (  l'iji'  je  plus  lia  imIII;  cl  au  lim 
d'assoi'vir  ma  plume  à  la  copie,  la  dévouer  euliére  a  des  écrits  (|ui.  du 
vol  (jne  j'avais  pris  et  (|ue  je  me  sentais  en  état  de  soutonii',  piunaieul 
mo  fain;  vivre  dans  l'ahoudanco  et  nuMue  dans  ropulence,  poui  p(  n 
{|ne  j'eusse  voulu  joindre  des  manœuvres  d'auteur  an  soin  de  puhlier 
(le  hons  livres.  Mais  je  sentais  qu'écriie  pour  avoir  du  pain  eût  hienlot 
élonllé  mon  ^énie  et  tué  mon  talent,  (|ui  é'Iait  moins  dans  ma  plume 
nnc  dans  mon  cu'iir,  el  né  uni(|nemeul  d'une  laçnn  de  |)ensei'  élevée  et 
lière,  qui  seule  pouvait  le  nourrir.  Hieii  de  vigoureux,  rien  de  grand  ne 
peut  |)artir  d'une  plume  toute  vénale.  La  m'ccssité,  l'avidité  peut-être, 
m'eût  lait  l'aire  plus  \ite(|m'  hieii.  Si  le  hesoin  du  succès  ne  mCnl  pas 
plongé  dans  les  cahales,  i!  m  eut  fait  chercher  à  dire  moins  des  <  Imses 
nliles  et  vraies,  (|ue  des  choses  (|ni  plussent  a  la  mullitude;  et  d'un 
auteur  distingué  <|ue  je  pouvais  être,  ji'  n'aurais  été  (|u'un  harhonilleni- 
de  papier.  Nim,  non  :  j'ai  toujours  senti  r|ue  l'état  d'auteur  ii'étail,  tw 
pouvait  êlri'  illuslre  et  respcctahie,  (|u'anlaiit  (|u'il  ii  ilail  pas  un  mé- 
tier. Il  est  lro|)  diliicile  de  penser  nohiemeiit,  <|uan(l  on  ne  pense  qui' 
|)onr  vivre,  l'our  pmivoir,  pour  oser  dire  de  grandes  vérités,  il  ne  tant 
i)as  (hpcniire  de  son  succès.  Je  jetais  mes  livres  dans  le  pni)lic  avec  la 

4ô 


."r>s 


Li:s   rONKKSSIONS. 


riMiitiulc  d'avoir  |i;nlt'  |kiui-  le  liicii  t'oiiimiiii,  sans  aiicmi  souci  du  icslc. 
Si  1  iiuvra^t"  élail  rcliulo,  taul  pis  pour  ceux  ([iii  n'en  voulaieul  pas  pro- 
lilii'.  l'oui'  moi,  j(>  iiinais  pus  besoin  de  leur  approbation  pour  vivre. 
.^blu  uii'lici-  pou\ail  me  nourrir,  si  mes  livres  ne  se  vendaient  pas;  el 
Miil.i  pri'ciscmi'ul  ce  (|ui  les  l'aisail  M'iiilrc. 

Ce  lut  le  !)  avril  17,'»(>  (juc  je  (juittai  la  \ille  pour  n'y  plus  babiler; 
car  je  ne  compte  pas  pour  liabitation  quebiues  courts  séjours  que  jai 
laits  dei)nis,  tant  à  Paris  qu'à  Londres  et  dans  d'autres  villes,  mais  lou- 
joiiis  (le  passage,  ou  toujours  malgré  moi.  .Madame  d'Kpinay  vint  nous 
[Mctulre  tons  trois  dans  son  carrosse;  son  l'ei'mier  vint  cbarger  mon 
jK'tit  bagage,  et  je  lus  installe  dès  le  même  jour,  .le  trouvai  ma  petite 
reti'aile  arrangée  et  meulilec  simplement,  mais  priqnement,  et  ménu' 
avec  goùl,  La  main  (|ui  avait  donné  ses  soins  à  cet  amenblemeul  le 
rendait  à  mes  veux  d'un  |ni\  inestimable,  el  je  trouvais  délicieux  d'être 
I  bôle  de  mon  amie,  dans  une  maison  de  mon  clioix,  qu'elle  avait  bâtie 
exprès  pour  moi. 

Oimiiiuil  lit  froid  et  qu'il  y  eut  même  encore  de  la  neige  ,  la  terre 
commencail  à  végéter;  on  voyait  des  violettes  et  des  primevères,  les 
bourgeons  des  arbres  commençaient  à  poindre,  et  la  nuit  même  de  mon 
arrivée  lut  mar(iuée  |)ar  le  premier  cbant  du  rossignol,  qui  se  lit  cn- 
tendi'<'    prescjue   à    ma  lem'trc,   dans  un    bois  (|ni    toucbail    la   maison. 


Apres  un  léger  sommeil 


iiubliaiit  II  mon  réveil    ma   Iraiisplaiilalion,    je 
me  crovais  encore  dans  la   rue  (h'  (îreiKdIe.    (jnaiid    Idiit  a  ciuip  ce  ra- 
lillir,  ri  )e   m  écriai  dans  mon  tr.inspoil   :   l'^nfin  Ions 


mage  me  llMi 


i-Mi  I  II    II .   I  i\  m   i\  :>-.') 

IIU'S  Mi-ll\  siilll  ;i('t'(>lll|ilis.  Miiii  |iicilli)'l'  sniii  lui  ilc  iilr  llM'i'l'  il  rilll|M'i-s- 
sion  ili'S  oltjcls  rliaiii|>t'li°t>s  diiiil  J't-lais  ciiliiiin-.  Au  lieu  di-  ciuiiinfiitcr 
il  m'ai  railler  dans  innii  In^finciil,  jr  coiiiiuciirai  par  nrarraii^ci'  |iiMir 
iiirs  |ii'i)ini'iiadfs,  ri  il  ii'>  l'ul  |ias  iiii  snilirr,  |ias  un  taillis,  pas  un  Ims- 
i|uct.  pas  un  réduit  autniir  do  ma  demeure  (|ue  je  n'eusse  parcouru  des 
le  lendemain.  IMns  j'examinais  celte  cliarmaiite  reliaite.  p|ii>  je  la  sfii- 
lais  laite  pour  moi.  (!e  lien  solitaire  plutnt  (|ue  saina^e  me  traiispnrt.iit 
en  itiee  au  Ixiiit  du  imuide.  Il  axait  di*  ces  lieaiites  tmiclianles  i|u°im  ne 
tnmxe  •;uère  auprès  des  \illes;  et  jamais,  en  s'y  Irmixanl  transpcnti'  tout 
d'un  coup,  on  n'eût  pu  se  croire  à  (|ualre  lieues  de  l'aris. 

Après  (|iiel(|ues  jours  livri'S  à  lunii  didire  cliampêti'e,  je  sonpeai  a 
ranger  mes  paperasses  et  à  rcj;ler  mes  occupations.  Je  destinai,  comme 
j'avais  toujours  l'ait,  mes  matinées  à  la  copie,  et  mes  après-dinées  à  la 
promenade,  niiiiii  de  mou  petit  lixret  Idanc  et  de  luoii  crayon  :  car 
u'avant  jamais  pu  écrire  et  pensera  mon  aise  ipie  .«116  ilin,  je  n'étais  pas 
tenté  de  chauler  de  métliode.  et  je  complais  liien  (|ue  la  lorét  de  Moiil- 
morency,  ijui  était  presque  à  ma  porte,  serait  désruiuais  mon  cahiiieldc 
tra\ail.  J'avais  plusieurs  écrits  commencés  ;  jeu  lis  la  revue.  J'étais  assez 
mai;nilii|iie  en  projets;  mais  dans  les  tracas  de  la  ville,  l'evé'culion  jus- 
qu'alors avait  marclie  lentement.  J'y  com|>lais  mi'ttre  un  peu  pins  d<; 
dili<;ence  quand  j'aurais  moins  de  distraction.  Je  crois  avoir  assez,  bien 
rem|)li  cette  attente  ;  et,  pour  un  liomme  souvent  malade,  souvent  à  lu 
(ilievrelte,  à  Kpinay.  à  l'aulionne,  au  cliàleau  de  Montmorencv,  souvent 
obsédé  chez  lui  de  cnrieuv  desii'uvrés.  et  toujours  occiipi'  la  moitii-  do 
la  journi'o  à  la  copie,  si  l'on  compte  et  mesmc  les  écrits  (|ue  j'ai  faits 
dans  les  six  ans  (|ue  j'ai  passés  tant  à  i'lùinitaj;e  (|u'à  Montmorency, 
l'on  trouvera,  je  m'assure.  (|ue  si  j'ai  perdu  mon  lem|is  durant  c<'l  in- 
tervalle, ce  n'a  pas  été  du  moins  dans  roi>ivelé'. 

Des  divers  on vra|,'es  i|iie  j  avais  sur  le  cliautier.  cciiii  i|Me  je  méditais 
depuis  lonijtemps,  dont  je  m'occupais  avec  le  plus  de  goût,  aii(|uel  je 
voulais  travailler  toute  ma  vie,  et  (|ui  devait,  selon  moi,  mettre  le  sceau 
il  ma  réputation,  était  mes  liisliluliims  palilitiiirs.  Il  v  avait  tieize  ii  qu;i- 
torze  ans  (jue  jeu  ;iv;iis  conçu  l;i  premieic  idée,  lorsque,  étant  a  Venise, 
j'aviiis  eu  qnel(|ue  occiision  de  remiir(|uer  les  déliiuts  de  ce  <;(Uiverne- 
menl  si  v;mte.  Depuis  lors  mes  vues  s'ét;iient  beauconp  étendues  p;ir 
l'étude  liistori(|ue  de  la  morale.  J'avais  vu  que  tout  tenait  radicalement 
a  la  |>(diti(|ue.  et  (|ue.  de  <|uel(|ue  façon  (|n'on  >'y  prit,  iiucun  |>enple  in- 
sérait (|ue  ce  que  la  uiiliire  de  son  <jotivernenieut  le  l'ei-.'iil  être;  itinsi 
cette  jjraude  question  du  meilleur  ^'ouverneinent  possible  me  paraissait 
se  réduire  ;»  celle-ci  :  Oiielle  est  la  nature  du  gouvernement  propre  à 
former  le  peuple  le  plus  vertueux,  le  plus  éclairé,  le  plus  sage,  le  meil- 
leur enlin,  .1  |irendrece  mot  dans  sou  pins  gi-and  sens?  J'iiviiis  cru  voir 
que  cette  (|ue>lion  tenait  de   bien  prés  il  cette  aiitre-ei.   si  un"'nie   elle  eu 


r.KI  I.KS    C.OM'I'.SSIO.NS. 

l'Iail  (lilliTciilc  :  (Jncl  csl  le  yoiixcriirini'ii  I  i{iii,  |iar  sa  iialiirc.  se  lii'iil 
liuijdiiis  le  plus  |>ivs  lie  la  loiV  De  là,  (|irosl-cc  ([iic  la  loi?ol  une  cliaîiir 
(il!  (|iii'sli()ns  lie  celte  iiii|>nrlaiii"o.  .le  \ovais  (|iic  loiil  cela  me  meiiail  à 
lie  •rramlcs  vérités,  utiles  au  lioiilieiir  du  genre  liiiniaiii,  mais  smloiil  à 
celui  lie  ma  j)atrie,  où  je  ii  a\ais  pas  lr(iu\('',  dans  i(!  vnyai^e  i\\\t'  je 
venais  d  y  faire,  les  notions  des  lois  et  de  la  liberté  assez  justes  ni  assez 
uelles,  à  nH)n  j;ri'' ;  et  j'avais  cru  cette  manière  indirecte  de  les  leur  don- 
nei'  la  jdus  propre  a  nienayer  i  amonr-propro  de  ses  meml)rcs,  et  à  uu' 
laire  pardonner  d'avoir  pu  \oir  la-dessus  un  |ieu  plus  loin  ((ueux. 

Onoi([u"ii  y  eril  déjà  cin([  ou  six  ans  (|ue  je  tia\aillais  à  cet  ouvrage, 
il  n'(''tait  encore  guère  avancé.  Les  livres  de  cette  espèce  deniaudent  de 
la  nicdilalicin.  du  loisir,  de  la  li'an(|uillité.  De  plus,  je  faisais  celui-là, 
comme  on  dit,  en  lionne  fortune,  et  je  n'avais  voulu  communicjner 
mon  ])rojet  à  |)ersoun<',  pas  même  à  Diderot.  Je  craignais  (]u"ii  iic  ])ai'nt 
trop  iiardi  pour  le  siècii?  et  ie  pays  où  j'écrivais,  el  (|ue  l'effroi  de  mes 
amis  ne  me  génàt  dans  l'exécution.  J'ignorais  encore  s'il  serait  fait  à 
temps,  et  di;  inauièi'e  à  pouvoir  paraître  de  mon  vivant.  Je  voulais  pou- 
voir-, sans  conti'ainte,  donnera  mon  sujet  tout  ce  qu'il  me  demandait; 
Itieu  sûr  (|ue,  u'ayaiil  point  riuimeiir  satiri(|ue,  et  ne  voulant  jamais 
cherclier  d'ajiplii  alion ,  je  serais  toujours  irr(''preliensible  en  toute 
ei|nité.  Je  voulais  user  pleinement  sans  doute  du  droit  de  penser,  ijue 
j'avais  par  ma  naissance;  mais  toujours  en  respectant  le  gouvernement 
sous  lequel  j'avais  à  vivre,  sans  jamais  désol)éir  à  ses  lois  ;  et,  Irès-at- 
lenlif  à  ne  pas  v  ioler  le  droit  des  gens,  je  ne  voulais  pas  non  plus  icnon- 
cer  par  crainte  à  ses  avantages. 

J'avoue  même  qu'étranger  et  vivant  en  France,  je  Irouvaisma  position 
très-fiivoiaI)le  jxiur  oser  dire  la  vérité  ;  sachant  bien  (|uc,  continuant 
comme  je  voulais  fairt;  à  ne  rien  im|irimer  dans  l'Etat  sans  permission, 
j(!  n'y  devais  compte  à  pei'sonn(!  de  nu's  maximes  et  de  leur  pnlilication 
partout  ailleurs.  J'aurais  été  hien  moins  lilireà  (ienève  même,  où,  dans 
li|ue  lien  (pu'  mes  livres  fussent  iuiprinu's.  le  magisliat  avait  droit 
l'epilogiu'r  sur  leur  couleuu.  (letti;  considération  avait  beaucoup  con- 
tribm-  a  me  faire  céder  aux  instances  de  niadame  d'Kpinay,  et  renoncer 
au  projet  d'aller  m'établir  à  (ienève.  Je  sentais,  comme  je  l'ai  dit  dans 
r /:»;(//(',  qu'a  moins  d'être  liomnu'  d'intrigues,  quand  on  veut  consacrer 
des  livres  an  vrai  bien  Af  \;\  jiatrie,  il  ne  faut  point  les  composer  dans 
son  sein. 

Ce  (jiii  me  faisait  tiouver  ma  positi(m  jtlus  lieurense  était  la  peisiuision 
oii  j'étais  (|ne  le  gouvernement  de  hrance,  sans  peut-être  me  voir  de  fort 
bon  d'il,  se  ferait  un  bonneur,  simm  de  me  j)rot(''ger,  au  moins  de  nu' 
laisser  li-auquille.  ('-'('tait,  ce  me  semblait,  un  trait  de  piditicpu;  li'ès- 
simple,  et  cependant  tri'S-adroile.  de  se  faire  un  mérite  de  liderer  ce 
i|n  ou  ne  piiuv.iil  ruipi'cber  ;   puiscjuc  si   l'on  ni  ei'il  cbassi'  de  l'rance,  ce 


un 
i 


l'Mt  I  II     I  I    I  l\  Kl     l\  n4i 

i|iii  l'Iaillniit  CI'  iin'tiii  a\.iil  clrml  ili'  l.iiii'.  mes  Iimts  ii'aiii.iiriil  |ki> 
iniiiiis  i-li' l'iiils,  ri  |iciil-rli'(>  hm'c  iiiihiis  iIi-  rt'lciiiir  ;  an  lien  (in'cii  un- 
laissaiil  en  |-i-|>(is,  mi  };ai'(lail  raiilciii-  |>iint-  caiiliiui  ilc  ses  (iiivia^rs,  il 
tli-  |>lus,  on  cllaçait  di's  pii'jnj^i's  liicii  rniarini's  ilans  le  rcsli-  df  l'Iùi- 
i'i>|ii',  en  se  (loiniaiil  la  ri'|iiilaliiiii  d'aNnij'  un  irs|M'rl  <  tlaiii'  |Mini'  le  ilinil 
lIl'S  ^tMis. 

C.tMiv  (|ni  jn^iionl  sni  rcxcniini'nl  (|nr  ma  lonlianci-  m'a  Ironi]»'- 
|iiinrrait>nt  hirn  si<  (i'iini|ii-r  tn\-int°-nics.  Dans  l'oia;:!- i|ni  m'a  siilmn-i^'i', 
mi's  liM'i's  mil  si'i'M  lie  |ii'i'li'\li>,  mais  c'clail  a  ma  |ii'i'Minni'  iiu'on  en 
Minlait.  On  se  sunciait  li'i's-|icu  ilc  ranlcnr.  mais  on  \inilail  |ii'rilr<>  Jcan- 
Jao(|iifs  ;  cl  le  pins  <;rancl  mal  <|u'iiii  ait  lionvc  dans  mes  rrrils 
clail  riionncnr  ijuils  ixxMaiciil  nu-  taiic.  N'cnjamlinns  poinl  snr 
l'avunir.  J'ij^iiore  si  ci-  m\slt'i-(',  (|ni  en  est  encore  un  |ioiii'  moi,  s'cclair- 
cii'a  dans  la  snilc  aux  \cn\  des  Icclcnis  :  je  sais  scnirmcnl  (|n(',  si  mes 
|irinci|ii's  manilcslcs  avaient  du  m  .ittircr  les  Iriiilcmcnls  (jnc  j'ai  sonl- 
l'cils,  jamais  lardé  moins  lonjiicmps  à  en  èln;  la  \ictiinc,  |niis(|nc  crini 
de  loiis  int'S  éciils  oii  ces  |)iinci|tcs  sont  maniluslés  a\uc  le  plus  de  liar 
(liesse,  pour  ne  pas  dire  d'andace,  a\ail  pain  avoir  l'ait  son  elïet,  même 
avant  ma  reiraite  a  l'Krmita^e,  sans  (|ne  personne  ent  sonjié,  ji;  ne  dis 
pas  à  me  clierdier  querelle,  mais  à  cmpcclier  scnlemcnt  la  |)nlilication 
di-  l'onvraj^e  en  l'rance,  oîi  il  se  vendait  aussi  pnl)li(|nement  <|u'en  llol- 
lantle.  Depuis  Uns  la  Moiirellr  llvlaise  |»arut  encore  avec  la  même  l'acililé. 
j'ose  dire  avec  le  même  applaudissement  ;  et,  ce  cpii  semide  prescjne  in- 
crovable,  la  profession  de  loi  de  cette  même  lléloïse  nnunaule  est  exacte- 
ment la  im''me  <|ue  celle  du  Vicaire  savovard.  Tout  ce  qu'il  y  a  de  liardi 
dans  le  Coiilrtil  social  êlait  aiipaiavant  dans  le  Discours  sur  l' litiiialilc  : 
hnit  ce  (|u°il  \  a  de  liardi  dans  V lùiiilv  était  an|iai-a\ant  dans  la  JiiUc. 
Or,  ces  choses  iiardies  n'exciti'i'ent  aiiciiiK  rumeur  contre  les  deux  |(ri'- 
iniers  ouvra^jes  ;  donc  ce  ne  Inreiil  pas  elles  (pii  l'excitèrent  ciuilre  les 
derniers. 

l  ne  autre  entreprise  a  peu  près  du  iiii'iue  jieiire.  mais  doiil  le  projet 
était  plus  récent,  m'occupait  davanlnjje  en  ce  moment  :  c'était  l'extrait 
des  ouvrages  de  l'aldié  île  Saint-Pierre,  dont,  eiilraiué  par  le  lil  de  ma 
narration,  je  n'ai  pu  parler  jusqu'ici.  1,'idée  m'en  avait  été  suggérée, 
depuis  mon  retour  de  (îenéve,  pai'  l'alilié  de  Malilv,  non  pas  imim-diale- 
inent,  mais  |)ar  l'enlremise  d(;  madame  Dupin,  (|ni  avait  une  sorte  d'iii- 
térêl  à  me  la  faire  adopter.  Klle  était  nue  des  trois  ou  (|uatie  jolies 
femmes  de  Paris  donl  le  vieux  altbé  de  Saiut-I'ierre  avait  été  l'eiifaul 
gàlé  ;  el  si  elle  n'avait  pas  eu  décidément  la  préférence,  elle  l'avait  par- 
tagée an  moins  avec  madanu'  d  Aiuuilloii.  Klle  conservait  |)onr  la  mé- 
moire dn  honliomim*  un  i'es|iei4  et  une  affection  (pii  faisaient  iionnenr  a 
tous  deux,  et  sou  amour-pnqire  eût  été  llatte  de  voir  ressusciter  par  son 
secrétaire  les  ouvrages  nmrts-nés  tic  son  ;mi  .  Ces  mêmes  ouvrages  ne 


542  M:s  COM'KSSIONS. 

laissait'iil  pas  de  cmiIcMii-  il'cNcclIcnlrs  cliiiscs,  mais  si  mal  tlilcs,  que  la 
Ici-liin'  (Ml  clail  (iilliiilc  à  Sdiitciiir  ;  cl  il  t'sl  chiniiatil  (jik;  l'alihé  de 
Sainl-l'iiMTc,  i|iii  rcj^ardail  ses  Icclcius  comiiic  de  grands  (.'iil'aiils,  l(Hir 
[lailàl  ii'|)('iidaiil  comiiio  à  des  liomiiics,  par  le  peu  do  soin  qu'il  prenait 
de  s'en  faire  écouter.  Celait  pour  cela  (pi'on  iii'a\ail  proposé  ce  travail 
comme  utile  eu  lui-même,  et  comme  liès-coii\ciialdc  à  un  homme  labo- 
rieux eu  maiiu'uvre,  mais  jiaifsscux  conuiu'  autcui-,  (|ui  li-ouvaul  la 
peine  de  penser  ti'ès-rati^anlc,  aimait  mieux,  eu  choses  de;  sou  goùl, 
éclaircif  et  pousser  les  idées  d'un  anlic  (|ue  d'eu  ciéer.  D'ailleurs,  eu 
ne  uu>  hoitianl  |)as  à  la  ronclion  de  Iraducleur,  il  ne  m'était  |)as  dél'eudu 
de  penser  (|uel(|uerois  par  moi-même  ;  et  je  pcuivais  donner  telle  loinu'  à 
mon  ouvrage,  (]iu'  hieu  d"iui|iiirlan(es  vérités  y  passeraient  sous  h;  mau- 
ieau  (le  l'ahhé  de  Saint-l'ieire,  encore  plus  heureusement  que  sous  le 
mien,  l/eulreprise,  au  reste,  n'était  pas  légère;  il  ne  s'agissait  de  rien 
moins  que  de  lire,  de  méditer,  d'extraire  vingt-trois  volumes,  dilïus, 
confus,  pleins  de  longueurs,  de  redites,  de  j)elites  vues  couiles  ou 
fausses,  parmi  les(|uellcs  il  en  fallait  j)êcher  quelques-unes,  grandes, 
helles,  et  qui  donnaient  le  courage  de  supporter  ce  pénible  travail.  Je 
l'aurais  nioi-nn'-mc  souvent  abandonné,  si  j'eusse  honnêtement  pu  m'en 
déilire;  mais  en  recevant  les  manuscrits  de  l'abbé',  ((ui  me  furent  donnés 
par  son  neveu  le  comte  de  Saint-Pierre,  ii  la  sollicilalion  de  Saint-l.am- 
bcrt,  je  m'étais  en  quelque  sorte  engagé  d'en  faire  usage,  et  il  fallait  ou 
les  renilre,  ou  tâcher  d'eu  tirer  parti.  C'était  dans  celle  dernière  inten- 
tion (|ue  j'avais  a|q)orlé  ces  manuscrits  à  l'Ermitage,  et  c'était  là  le  pre- 
mier ou\rage  au([uel  je  comptais  donner  nu^s  loisirs. 

J'en  iu(''dilais  un  troisième,  tlont  je  devais  l'idée  à  des  observations 
faites  sur  moi-même;  et  je  me  sentais  d'autant  |dus  de  courage  à  l'en- 
Ireprendre,  que  j'avais  lieu  d'espérer  de  faire  nu  livre  vraiment  utile 
aux  hommes,  et  même  un  des  plus  utiles  qu'on  pût  leur  offrir,  si  l'exé- 
cution répondait  dignemeni  au  plan  que  je  mêlais  tracé.  L'on  a  re— 
rnar(|ne  (|ue  la  plupart  des  hommes  sont,  dans  le  cours  di'  leur  vie, 
souvent  dissemblables  à  eux-mêmes,  et  semblent  se  transformer  en  des 
hommes  tout  différents.  Ce  n'était  pas  pour  établir  une  chose  aussi 
connue  (|ue  je  voulais  l'aire  un  livre  :  j'avais  un  objet  plus  neuf  et  même 
|»lus  important  :  celait  de  cheicher  les  causes  de  ces  variations,  cl  de 
m'allacher  à  celles  (|ui  (iéj)eudaienl  de  nous,  pour  montrer  comment 
(dles  pouvaient  être  dirigées  par  nous-mêmes,  pour  nous  rendre  meil- 
leurs et  plus  sûrs  de  nous.  Car  il  est,  sans  contredit,  plus  pénible  à 
rhonnèle  homme  de  résister  à  des  désirs  déjà  tout  foruuîs  (|u'il  doit 
vaincre,  que  de  prévenir,  changer  ou  modilier  ces  mêmes  (h'sirs  dans 
leur  source,  s'il  était  en  état  d'y  remonter,  l  n  homme  tenté  résiste  une 
fois  parce  qu'il  est  fort,  et  succombe  une  autre  fois  parce  qu'il  est  faible; 
s'il  eùl  été  le  mênu'  (|u'aupara\anl ,  il  n'aurail  pas  succombé. 


I'  MM  ir   II    I  i\  lu    IV  :,i- 

Kii  sniuliiiil  eu  iiioi-iiit'iiic,  rl  en  ri'tliri  iliaiil  il:tiis  les  aillivs  ;i  iiiini 
li'iiaiciil  ti"-  tliMTsi's  iiiaiiii'n'S  d'i'lrc.  je  Inuivai  iiu'i'llrs  (l('-|M'ii(laii-iil  m 
};raii(l(r  iiarlii'  ili'  riiiipi'i'ssiiiii  aiili'i'iciii'c  des  (il)jt'ls  cvlci'ii'iii's,  cl  iiiic, 
nuitlitii'S  niiitiiini'llriiiriil  |iai'  mis  sens  r(  |iai'  nus  organes,  nous  |i(uii(iiis. 
sans  nons  en  a|ici'('i'\(iir.  iLins  nus  iilii's,  ilan>  nos  scn(iincn(s,  <lans  ims 
actions  ini'nifs,  l'cHfl  de  t-cs  niodilicalions.  l^-s  rra|>|iaiiti's  il  nmn- 
hi'iMist's  (d)Si'rvali(ins  i|n(>  jinais  rfcncillii-s  ('-lait'iil  an-dcssns  di-  Imilc 
dis|inlc  ;  r(  |)ai°  It-nrs  |ii'in('i|M's  |i|i\sit|ni's  elles  nu-  |iaraissaii'iil  iii'iipii's 
à  l'onrnlr  nn  ici^irne  exlciienr,  ipii,  varie  selon  les  eireonslanees.  itnin.iil 
inellrc  on  inainlenir  lànie  dans  l'élal  le  |)lns  lavoraltle  à  la  vciln.  One 
d'ecaiis  on  sanxerail  à  la  raison,  (jne  de  \iees  on  einpèeherait  de  naître, 
si  l'on  sa\ail  loreer  reeonoinie  animale  a  laviniser  i  Ordre  nioi-al  (luelle 
lidiilde  si  souMiil!  Les  eliinals.  les  saisons,  les  sons,  les  eonlenis.  l'idi— 
enrilé.  la  Ininiere.  les  élénienls.  les  aliinenls,  le-  hruil,  le  silence,  le 
MuinveinenI,  le  repos,  (oui  a^il  sur  noire  niacliine,  el  snr  noire  âme 
par  consé<|ni'nt;  lonl  nous  ollre  mille  prises  pres(|m'  assnrées,  poiii- 
iion\erner  ilans  lenr  orij^im'  les  senlmiciil-  ilmil  ikhis  nons  laissons  do- 
miner. Tell<'  élail  l'idée  ItMidamenlale  dont  j  a\ais  déjà  jelé  l'esHnissc 
sur  le  |>apier,  et  dont  j'espérais  nn  ellet  danlant  pins  siir  ponr  les 
jjeiis  itien  nés,  (|ni,  aimant  sinci-renn-nt  la  \erln,  se  délient  de  leur  l'ai- 
hlussc,  i|u'ii  me  paraissait  aise  dCii  faire  un  ii\re  aj;ré. dde  a  lire, 
comme  il  letail  a  eom|Hiser.  J'ai  eependanl  liieii  peu  travaillé  à  cet  on- 
\rai;e,  dont  le  titre  était,  la  Murale  miisilne,  au  le  Mulérialistiic  dti  sar/e. 
Des  distractions  dont  on  apprendra  hiontôt  la  cause  m'einpèelièrent  di- 
m  en  occuper,  el  l'on  sani'a  aussi  i|ui'|  lui  li'  mhI  dr  ukui  i>(|ui^><r,  (iin 
tii'iil  au  mien  de  plus  piès  <|u'il  ne  semiderail. 

Outre  tout  cela,  je  méditais  de|)uis  (|nel(|ne  temps  un  s\steme  d'édu- 
cation, dont  madame  de  Chenonccanx,  que  celle  de  son  mari  l'aisail 
Iremliler  pour  son  fils,  ma\ait  prié  de  m'occiiper.  1,'antorité  de  l'amitié 
faisait  que  cet  objet.  (|iniii|ue  moins  de  mon  f;ont  en  Ini-mème.  me 
tenait  an  co-ur  pins  (|ue  Ions  les  autres.  Aussi  de  tons  les  sujets  dont  je 
viens  de  parler,  celui-là  est-il  le  seul  que  j'aie  conduit  à  sa  fin.  Celle  i\ur 
je  m'étais  proposée  en  y  travaillant  méritait,  ce  seinlde,  à  l'auteur,  une 
autre  destinée.  Mais  n'antici|)ons  pas  ici  sur  ce  triste  sujet.  .le  m-  serai 
(|ne  trop  forcé  d'en  parlei-  dans  la  suite  de  cet  écrit. 

Tous  ces  divers  projets  m'offraient  des  sujets  de  méditations  ponr 
nies  jtromenades  :  car,  comme  je  crois  l'avoir  dit,  je  ne  puis  nn-diter 
f|u'eu  marchant;  sitôt  (|uc  je  m'arrête,  je  ne  |)ense  plus,  el  ma  tète  ne 
\a  (|n  avec  nu's  pieds.  J'avais  ce|)emlant  eu  la  i>ré(autiou  de  me  pom- 
voir  aussi  d  un  travail  de  caliiiu'l  jKPiir  les  jours  de  pluie,  (l'était  mon 
Oicliounaire  de  mnsi(|ue,  dont  les  matériaux  épars,  mutilés,  informes, 
rendaient  l'ouvrage  nécessaire  à  reprendre  presque  à  neuf.  J'apportais 
ipielques  livres,  dont  j'avais  besoin  pour  cela:  j'avais  passé  deu\  mois  ,t 


5i.l  LKS  COM'KSSIONS. 

lali'i'  I  l'xliMil  (II'  li('aii('iui|i  d'aiilrcs.  (|ii On  me  |ii(''l.iil  a  la  liihliollii'qiic 
(lu  lloi,  l'I  ilonl  oïl  inc  pL'riiiil  iiu'iiu'  (rcinjxirlcr  c|U('l(|iics-iiiis  à  l'iù'iiii- 
l;ij;e.  Voilà  ur-s  provisions  pour  coinpiliT  au  logis,  (juaiul  le  temps  no 
nie  i)i'rnirllail  pas  de  sortir,  et  que  je  m'ennuyais  de  ma  copie,  (let  ar- 
rani^eniciil  ino  conNeiiail  si  liieii,  (jiic  j'en  liiai  paili  tant  à  ri]rniilajj;o 
(lu'à  .Moulmorencv.  et  même;  ensuite  a  Motiers,  oii  jaeiu'va!  ce  liaxail 
tout  en  en  Taisant  d'autres,  et  trouvant  toujours  qu'un  cliangement  d'ou- 
vrage csl  un  véritable  délassement. 

■le  suivis  assez  exactement,  pendant  ([iielque  temps,  la  distribution 
(pie  je  m'étais  prescrit(\  et  je  m Cn  lriiu\ais  très-bien  ;  mais  (|iiaud  la 
belle  saison  ramena  plus  lré(|nemment  madame  d'I'^pinav  a  l'^piuay  ou  à 
la  ('hevretle,  je  tr(iu\ai  (pie  des  soins  (pii  d'abord  ne  me  coûtaient  pas, 
uKiis  que  je  n'avais  pas  mis  en  lifjnc  de  compte,  dérangeaient  beaucoup 
mes  autres  projets.  J'ai  déjà  dit  que  madame  d'Kpinay  avait  des  qualités 
très-aimables  :  elle  aimait  bien  ses  amis,  elle  les  servait  avec  beaucou]) 
de  zèle  ;  et,  n'épargnant  pour  eux  ni  son  temps  ni  ses  soins,  elle  méri- 
tait assurément  bien  (ju'en  relour  ils  eussent  des  attentions  pour  elle. 
Jusqu'alors  j'avais  rempli  ce  devoir  sans  songer  que  c'en  était  un;  mais 
enfin  je  compris  que  je  m'étais  chargé  d'une  chaîne,  dont  l'amitié  seule 
m'empèebait  de  sentir  le  poids  :  j'avais  aggravé  ce  poids  par  ma  répu- 
gnance pour  les  sociétés  nombreuses.  Madame  d'Epinay  s'en  prévalut 
pour  me  l'aire  une  [iroposition  qui  paraissait  m'arrangcr,  et  qui  l'arran- 
geait davantage  ;  c'était  de  me  faire  avertir  toutes  les  fois  qu'elle  serait 
seule,  ou  à  peu  près.  J'y  consentis,  sans  voir  à  (juoi  je  m'engageais.  Il 
s'ensuivit  de  la  (|ue  ji'  ne?  lui  faisais  ])lus  de  visite  à  mon  beuie,  mais  à 
la  sienne  et  que  je  n'étais  jamais  sûr  ib;  pouvoir  disposer  de  moi-même 
un  seul  jour.  C.etle  gêne  altéra  beaucoup  le  j)laisir  (|ue  j'avais  pris  jus- 
qu'alors à  l'aller  \oir.  Je  trouvai  (|ne  celte  liberté  qu'elle  m'avait  tant 
promise  ne  m'était  ilonuée  (|u'à  condition  de  ne  m'en  ])révaloii' jamais  ; 
et  pour  nue  fois  ou  deux  que  j'en  voulus  essayer,  il  v  eut  tant  de  mes- 
sages, tant  de  billets,  tant  d'alarmes  sur  ma  santé,  que  je  vis  bien  qu'il 
n'y  avait  (pie  l'excuse  d'être  à  plat  de  lit  qui  put  me  dispenser  de  courir 
à  son  premier  mot.  11  fallait  me  soumettre  à  ce  joug;  je  le  fis,  et  même 
assez  volontiers  |)our  un  aussi  grand  ennemi  de  la  dépendance,  l'alta- 
chement  sincère  (jue  j'avais  pour  elle  m'empèchant  en  grande  partie  de 
sentir  le  lien  qui  s'y  joignait.  1:111e  remplissait  ainsi  tant  bien  que  mal 
les  vides  que  l'absence  de  sa  cour  ordinaire  laissait  dans  ses  auinsemcnls. 
(l'était  i>our  ille  nu  snp|il(Mnenl  bien  mince,  mais  qui  valait  encore 
mieUN  (pi  nue  solitude  absolue,  ([ii  elle  ne  pouxait  sn|ip(Mter.  Klb,'  avait 
cependant  de  (pioi  la  rem|)lir  bien  plus  aisément  depuis  (jn'(dlc  avait 
voulu  tàter  de  la  littérature,  et  (in'elle  s'était  fourré  dans  la  tête  de  faire 
bon  gré  malgré  des  romans,  des  lettres,  des  comédies,  des  contes,  et 
d'autres  fadaises  comme  cela.  Mais  ce  (jiii  l'amusait  u"(''tait  pas  tant  de 


I'\U  I  II     II  .    I  l\  lU     l\  34.t 

les  ccrirr  i|iir  di'  1rs  lire;  cl  s'il  lui  ^iiii^.nl  dr  ImiIhiiiiIIii  )Ii>  siiilu  ileiu 
iiii  ti'iiis  pilles,  il  lallail  (|n Cllr  IVil  sùic  an  iiKiiris  de  diMi\  un  (rois  aiidi 
leurs  liéiu-Mdes,  au  lioul  de  eel  ininieiise  lra\ail.  Je  ii.oais  ••ueie  l'Iion- 
lu-ur  d  èlre  au  umulire  des  élus,  (|u  a  la  laNeur  de  (|uel(|ue  aulre.  Seul, 
j'étuis  |U'eM|ue  liiujdUi's  e(iiu|de  |icini'  ncii  eu  liiuli' eliiise  ;  el  ei  la  iiou- 
seuli'ineul  daus  la  sncii'le  de  iiiadaiiii'  iri!|iiiia> ,  mais  dans  relie  de 
M.  ililidli.uli,  el  |>arl<uil  oii  M.  (iriiuni  donnait  le  Imi.  Celle  nid- 
lité  ni'ai'eunnnodail  lorl  |iai'lnut  ailleurs  (|ue  dans  l<-  lèle-à-lèle,  un  je  ne 
savitis  quelle  eonletiaiiee  tenir,  ndsanl  |iai  ier  de  lilleialnie,  dmil  M  ne 
in'a|)|iarlenail  pas  de  jii^ei',  ni  de  <;alaiiterie,  étant  lr()|)  liinide,  el  erai- 
^nant  [dus  (|ue  la  mm  t  le  tidieule  d'un  \ieu\  j^alanl  ;  nuire  (|ue  eelte 
idée  ne  me  \inl  jamais  près  de  madame  d'I^piiiav,  el  ne  m'y  serait  peiil- 
iMre  pas  M'iiiie  mie  seule  lois  en  ma  \ie,  ipiaiid  je  I  aniais  passée  entière 
auprès  d  elle  :  non  (|ne  j'eusse  puni'  sa  |>ei'S(iniie  auenne  ii''pnj;nanee;  an 
contraire,  je  l'aimais  peut-être  trop  cmiime  ami.  pour  pouvoir  l'aimer 
connue  amant.  Je  sentais  du  plaisir  à  la  \oir,  à  «  ansi-r  a\ee  elle.  Sa  eon- 
versalion,  quoique  assez  a^réalde  en  cercle,  élail  aride  en  partienliei-;  la 
mienne,  (|ui  n'élail  pas  plus  lleurie.  n'était  pas  pour  elle  d'un  ^rand 
secours.  Honteux  d  un  liop  lon^  silence,  je  m'éverluais  pour  rele\ei' 
renlreticn  ;  et  (|uoi(pi  il  me  fatiguât  soiimiiI,  il  ne  m  i  iinu\ait  jamais. 
J'étais  fort  aise  de  lui  rendre  de  petits  soins,  de  lui  donner  de  petits 
baisers  bien  fraleinels.  tpn  ne  me  paraissaient  pas  plus  sensuels  pour 
elle  :  c'était  l.i  lunl.  Kiie  était  lorl  mai^i'e.  lorl  Idaiiche,  de  la  [;orj;i' 
comme  sur  ma  main.  Ce  dél'aul  seul  i  ùl  sulli  poui-  me  placer  :  jamais 
mon  cuMir  ni  mes  sens  n'ont  su  voir  une  femme  dans  qnel(|n'uii  ipii 
n'ont  pas  des  tctons  ;  et  d  antres  causes  iiuilili^s  à  diie  iii'onl  lonjiniis 
fait  onidier  son  sexe  auprès  d'elle. 

Ayant  ainsi  pris  mon  paili  sur  nn  assujettissement  nécessaire,  je  m'\ 
livrai  sans  résistance,  et  le  trouxai,  du  moins  la  première  année,  moins 
onéreuxque  je  ne  m'y  seraisatlendu.  Madame  iri%|)inay.  qui  d'ordinaire 
passait  l'été  presque  entier  à  la  campa;ine,  n'y  passa  (|n'une  partie  île 
celui-ci,  soit  que  ses  affaires  la  retinssent  davantage  à  Paris,  soit  (jue 
I  alisence  de  (irinini  lui  rendit  nmiiis  agréable  le  séjour  de  la  ('bevrette. 
Je  prcdilai  des  inlervalles  (|u'elb'  n  y  passait  pas.  ou  durant  lesquels  elle 
y  a\ail  beaucoup  de  monde,  pour  jouir  de  mu  solitude  avec  ma  bonne 
Thérèse  et  sa  mère,  demanièreà  m Cn  bien  faire  sentir  le  prix.  niioic|ue 
depuis  quelques  années  j'allasse  assez  fréquemment  a  la  campagne, 
c'était  pres(|ue  sans  la  goûter;  et  ces  voyages,  lonj(mrs  lails  a\ec  ilv:^ 
gens  à  |)réteiitions,  toujours  gâtés  par  la  gène,  ne  laisaienl  (|n  aigniser 
en  moi  le  goût  des  plaisirs  rusti(|nes,  dunl  je  n'ciiIrcNOvais  île  plus  près 
l'image  que  |)oui'  mieux  sentir  leni-  |>ri\alion.  J'étais  si  enniiy  de  salons, 
de  jets  d'eau,  de  bosquets,  de  parterres,  el  des  plus  ennuveiix  monlrenrs 
de  tout  cela;  j'étais  si  excédé  de  brochures,  de  cbivecin,  de  Iri,  di-  na-ndç, 

41 


iir> 


I  rs  c.oM'i'.ssioNs. 


ili'  sols  \\in\>  lilots.  (le  ladcs  iiii  iiailili'llt'S.  de  prllls  ((illlcilis  cl  ilc 
;;i'aii(ls  >(iii|ii'i'S,  (|iic  i|ii:ni(l  jr  l(ii';;iiais  du  coin  de  I  d'il  un  siiiiplc  |i;ui- 
\  11'  Idiissoii  d"('|iiM('s.  une  liaic,  nnc  liriuific,  nn  |>ri''  ;  ([uand  je  luiniais  , 
en  li-aviTsanl  nn  lianican,  la  va|i(ni'  d^iMc  Imnnc  omelcUc   au  cerfeuil; 


:--^...  £  -  î  :■■ 


(luand  i'enleudais  de  loin  le  rusli(|uc  refrain  de  la  eliansou  îles  liis- 
quièrcs,  je  donnais  au  diable  et  le  rouge,  et  les  falbalas,  et  l'ambre;  el, 
regrettant  le  dîner  de  la  ménagère  et  le  vin  du  cru,  j'aurais  de  bon 
cœur  paumé  la  gueule  à  monsieur  le  clief  et  à  monsieur  le  mailre,  qui  me 
faisaient  dîner  à  l'heure  où  je  soupe,  souper  à  l'heure  où  je  dors  ;  mais 
surtout  à  messieurs  les  laquais,  qui  dévoraient  des  yeux  mes  morceaux, 
el,  sous  peine  de  mourir  de  soif,  me  vendaient  le  vin  drogué  de  leur 
maître  dix  fois  plus  cher  (|ue  je  n'eu  aurais  pajé  de  meilleur  au  cabarel. 

Me  voilà  donccnfin  chez  moi,  dans  un  asile  agréable  et  solitaire,  maître 
d'y  couler  mes  jours  dans  cette  vie  indc'pendanle,  égale  et  j)aisible.  pour 
laquelle  je  me  sentais  né.  Avant  de  dire  l'elTel  que  cet  état,  si  nouveau 
pour  moi,  fit  sni'  mon  cœur,  il  convient  d'en  récapituler  les  affections 
secri'tes,  alin  qndn  suive  mieux  dans  ses  causes  le  progrès  de  ces  nou- 
velles modilications. 

J'ai  toujouis  regardé  le  jour  (jui  iirimil  à  Thérèse  comme  celui  qui 
fixa  mon  être  moral,  .l'avais  besoin  d'un  attachement,  puiscpie  enfin 
celui  (lui  de\ail   me  suffire  avail    ('ti'  si   ciiiellemeul  rompu.    I.a  soif  du 


l'Mi  M  I    II    I  I N  11  I    I  \  ^^l 

liniiliclil'  ne  s  clfilil   |iiiiiil  il,iii>    Ir   i  ii'iii di-  I  I nie.    M. un. m   \  i<'illi->>,ii( 

<■!  s'atiliss^iil  I  II  Ml  liait  |iiiiii\r  i|ii  i  Ni'  iir  |inii\ail  |ilii>  l'-lii'  liriiiinsc 
ii'i-lias.  llfstiiil  a  tlirn-licr  un  liitiiluiir  i|iii  nu'  lui  inoprc,  iiMinl  |iri.ln 
luiil  rs|Miii-  (le  jamais  paila^rr  Ir  >ifii.  Jr  titillai  i|ii<'li|ni'  liin|is  d'iilii'  m 
iili'f  rt  lie  [titijcl  en  |>r(iji'l.  Mon  \ii\ap;r  de  Ni'iiisf  inciil  jclc  dans  Ifs  ai- 
laiics  |iiililii|iics,  si  riiniiinii' avec  i|tii  j'allai  ttii'  Iniiiiri-  a>ail  m  le  si-iis 
i-<iininuii.  Jf  suis  I  atilc  a  dicoiira^rr,  siiilmit  dans  les  i  iiln|iiisc"s  |icni- 
lili's  rt  do  longue  liulfinc.  I.c  niainais  siu-ccs  di-  (illi-ci  iin-  df^onta  de 
loiili'uiitro  ;  et  i'c;;ardant,  m'Ioii  Minnaiiciciinc  nia\ini<',  les  idijcts  Iniiil.iiiis 
l'uni  nie  dt's  Inin  l's  de  dn|ii's,  je  iiir  dilrrniinai  a  mn  rr  di'sni'iiiais  an  jinir 
la  jiinnit'i-,  ne  \(i\ant  |ilns  rien  dans  la  sic  (|iii  nu;  Icntàt  di-  in'rMilnir. 
(.c  Idt  |)ri'i"isi''iiifMl  ali>rsi|iic  se  lit  noire  l'uniiaissaiicc.  I.c  donvcarac- 
lèrc  de  celte  l)uiitic  lillc  nie  pariil  si  liicii  i-onvcnii'  an  iiiiiii,  (\\n'  ji- 
iiriiiii.s  à  elle  d'un  atl.ii  iiiiiiiiil  a  ré|ireii\e  du  teiii|i>  ri  des  Im  Is,  il  i|iii 
tout  ce  (|iii  l'anrait  di'i  ri>ni|ii'e  n'a  jamais  lait  que  I  aii^meiili'i'.  (In  roii- 
iiaitra  la  lurce  de  lel  allailiemeiit  dans  la  suite,  (|uaiid  je  déciiu\rirai  le.s 
plaies,  les  décliiruies  dont  elle  a  navré  mon  cieur  dans  le  fort  de  mes 
misères,  suiis  (|ue,  jiis(|n  au  iiiiiniiiil  mi  j'écris  ceci,  il  m'iii  soit  éclia|i|ié 
jamais  un  seul  mot  de  |dainle  a  |ieisoniie. 

Oiiand  on  saura  qu'a|ires  aMiii  tout  lait,  tout  l)ia\é  pour  ne  m'en 
point  séparer,  iju'après  >injil-i  iiii|  ans  j)assés  avec  elle,  en  dépil  ilii  muI 
et  des  hommes,  j'ai  liiii  sur  mes  Menv  jours  par  l'épouser,  sans  attente 
et  sans  sidlicitatioii  de  sa  part,  sans  eni;a|ieinenl  ni  promesse  di;  la 
mienne,  on  croira  (|u'nn  amour  l'orcene,  m'ayml  des  le  |ireinier  jour 
tourne  la  télé,  n'a  lait  que  m'amener  par  dej^rés  à  la  dernière  extrava- 
gance ;  el  on  le  croira  bien  plus  encore,  <|uand  on  sauia  les  raisons  par- 
ticulières et  fortes  (|ui  devaient  m'empéclier  d'en  jamais  venir  là.  (Jue 
|)ensera  donc  le  lecteur  (|uand  je  lui  dirai,  dans  tonte  la  vérité  qu'il  doit 
maintenant  me  connailre.  i|iie  du  pniiiier  niomeiit  (|ue  je  la  vis  jus(|u'à 
ce  jour,  je  n  ai  jamais  senti  la  moindre  étincelle  d'amour  pour  elle;  que 
je  n'ai  pas  plus  désiré  de  la  posséder  que  madame  de  Warens,  et  que  les 
besoins  des  sens,  que  j'ai  salislails  auprès  d'elle,  ont  uniquement  été 
pour  moi  ceu\  du  sexe,  sans  avoir  rien  de  propre  à  l'individu  ?  Il  croira 
(|u'autrement  constitué  iiu'iin  antie  liomme.  je  lus  inca|)alile  de  sentir 
l'amour,  puisqu'il  n'entrait  point  dans  les  senlimenls  ipii  m'attacliaienl 
aux  lennues  qui  m'ont  été  les  plus  clières.  l'atience,  o  mon  lecteur  !  le 
moment  l'iineste  approclie,  où  vous  ne  serez  (|ue  Iroj)  bien  désabusé. 

Je  me  répète,  on  le  sait  ;  il  le  laiit.  Le  |)remierde  mes  besoins,  le  plus 
firaud,  le  plus  fort.  le  plus  iiu'xtinjiuible,  était  tout  entier  dans  mon 
cu'ur  :  c'était  le  besoin  d'une  société  intime,  el  aussi  intime  (|u'elle  pou- 
vait l'être;  celait  surtout  pour  cela  qu'il  me  fallait  une  lenime  plutôt 
qu'un  liomine,  une  amie  |diitôt  qu'un  ami.  Ce  besoin  singulier  était  lel. 
que  la  plus  étroite  union  des  corps  ne  pouvait  encore  y  snilire  :  il  inan- 


us  LES  CONFESSIONS. 

l'iiit  ImIIii  (1(Ii\  àmcs  dans  le  inriiic  corps  ;  sans  cela,  je  sentais  toujonrs 
(In  Tido.Je  nie  crus  an  nionicnl  de  n'en  pins  senlii-.  Colle  jeune  personne, 
ainialdf  par  mille  exeellenles  (jualiles,  el  même  alors  par  la  fignre,  sans 
ombre  darl  ni  de  eo(jnellerie,  enl  horné  dans  elle  seule  mon  existence  , 
si  j'arais  jni  borner  la  sienne  en  moi,  comme  je  l'avais  espéré.  Je  n'avais 
rien  à  craindre  de  la  part  des  bommes  ;  je  suis  sûr  d'être  le  seul  qu'elle 
ait  véritablement  aimé,  et  ses  lran(|nilles  sens  ne  lui  en  ont  guère  de- 
mandé d'autres,   même  (piaud  j  ai   cessé  d'en  être  un  pour  elle  à  cet 
égard,  .le  n'avais  point   (!<■   famille;  elle  en  avait  une  ;  et  cette  famille, 
dont  tous  les  naturels  différaient  trop  du  sien,  ne  se  trouva  pastellt;  que 
j'en  pusse  l'aire  la  mienne,  l,à  fui  la  première  cause  de  mon  malbeiir, 
Oiie  n'aiirais-je  point  donné  pour  nu;  fair(;  l'enfant  de   sa  mère  !  .le  lis 
tout  [HUir  y   parvenir,  el  n'eu  pus  venir  à  boni,  .l'eus  beau  vouloir  unir 
tous  nos  inléi'èts,  cela  me  fut  impossible.  Elle  s'en  lit  toujours  un  diffé- 
rent du  mien,  contraire  au  mien,  el  même  à  celui  de  sa  (ille,  qui  déjà 
n'en  était  plus  séparée.  Elle  et  ses  autres  enfants  cl  petits-enfants  devin- 
rent  autant  de  sangsues,  dont   le  moindre   mal  qu'ils  fissent  à  Thérèse 
était  de  la  voler,   l.a  ])anvre  tille,  accoutumée  à  fléchir,  même  sous  ses 
nièces,  se  laissait  dévaliser  et  gouverner  sans  mot  dire  ;  et  je  voyais  avec 
douleur  qu'éi)uisanl  ma  bourse  et   mes  leçons,  je  ne  faisais  rien  pour 
elle  dont  elle  iiêil  proliter.  J'essayai  de  la  détacher  de  sa  mère;   elle  y 
résista  toujours.  Je  respectai  sa   résistance,  et  l'en  estimai  davantage  : 
mais  sou  refus  n'en  tourna  pas  moins  à  son  préjudice  et  au  mien.  Livrée 
à  sa  mère  et  aux  siens,  elle  fut  à  eux  plus  qu'à  moi,  plus   qu'à  elle- 
même  ;   leur  avidit(''  lui   fut  moins  ruiiu'use  (juc  leurs  conseils  ne  lui 
furent  |)ernieieux  ;  enlin,  si,  grâce  à  son  amoui'  pour  moi;  si,  grâce  à 
son  bon  naturel,  elle  ne  fut  pas  tout  à  fait  subjuguée,  c'en  fut  assez  du 
moins  pour  empêcher,  en  grande  partie,  l'effet  des  bonnes  maximes  que 
je  m'efforçais  de  lui  inspirer;  c'en  fut  assez  pour  que,  de  quelque  façon 
(|ue  je  m'y  sois  pu  preiulre,  nous  ayons  toujours  continué  d'être  deux. 
Voilà  C(unmenl,  dans  un  attachement  sincère  et  réciproque,  où  j'avais 
mis  toute  la  tendresse  de  mon'cœur,  le  vide  de  ce  cœur  ne  fut  pourtant 
.  jamais  bien  rempli.  Les  enfants,  par  lesquels  il  l'eût  été,  vinrent;  ce  fut 
encore  pis.  Je  frémis  de  les  livrer  à  cette  famille  mal  élevée,  pour  en  être 
élevés  encore  plus  mal.  Les  risques  de  l'éducation  des  Enfants-Trouvés 
étaient  beaucoup  Tuoiiulres,  Cette  raison  du  ])arti  que  je  pris,  plus  forte 
que  toutes  celles  (jue  j'énonçai  dans  ma  lettre  à  madame  de  Erancueil, 
fut  pourtant  la  seule  que  je  n'osai  lui  dire.  J'aimais  mieux  être  moins 
disculpé  d'un  blâme  aussi  grave,  et  ménager  la  famille  d'une  personne 
que  j'aimais.  Maison  peut  juger,  par  les  mœurs  de  son   malheureux 
frère,  si  jamais.  (|uoi  qu'on  en  ju'it  dire,  je  devais  exposer  mes  enfants  à 
recevoir  une  éducation  semblable  à  la  sienne. 

Ne  pouvant  goûter  dans  sa  plénitude  celte  iiilinu'  société  dont  je  scn- 


l'AUTiF  II.  1.1  \  Kl.  i\  ^^>^ 

lais  le  Iti'soiii,  j'>  ('lifi'('li:tis  (Il  s  Mi|>|>li'iiicnts  i|iii  n'en  n  in|iliï<s.iii'iil  |ias 
le  vide,  mais  ipii  nie  le  laissaient  nioins  senlir.  l'anle  d'un  ami  (|ni  fui  à 
moi  lunl  entier,  il  me  fallait  des  amis  dniil  rini|uilsii)n  surmontai  ninn 
inertie  :  e'est  ainsi  «|Ui'  je  (nlli\ai,  (|iii'  je  resserrai  mes  liai-oiis  a\ei- 
Diderot,  àM'C  l'alilié  de  (londillae  ;  i|ne  j'en  lis  a\ee  (îrinim  une  mni- 
vello  plus  étroite  encore;  et  (jnenlin  je  me  trouvai  |iarce  mulhenrenv 
discours,  dont  j'ai  raconté  l'Iiisloirc,  rejeté,  sans  y  songer,  dans  la  litté- 
ralnre.  dunl  je  me  cnixais  sorti  pour  toujours. 

.Mon  deliiit  me  mena  par  une  roule  nouvelle  dans  nu  antre  monde 
intellectuel,  dont  je  ne  |)us  sans  ciitlniusiasnu-  en\isa;;er  la  simple  et 
(ièreéconmnie.  Bientôt,  à  force  de  m'en  occuper,  je  ne  vis  plus  (|u'er- 
renret  f(die  dans  la  doctrine  de  nos  sai;es,  (]u'o|)pi-ession  et  niisèie  dans 
notre  ordre  social.  iKins  l'illusion  de  mon  sot  orgueil,  je  me  crus  l'ait 
pour  ilissipcr  liius  ces  prestiges;  et  jugeant  (jiii',  |)oin' me  faire  écouler. 
il  fallait  mettre  ma  conduite  d'accord  avec  mes  j)rinci|>es,  je  pris  l'allure 
singulière  (pi'on  ne  m'a  pas  permis  île  suivre,  dont  mes  |)rélendus  amis 
ne  m'ont  pu  pardonner  I  exemple,  (|ui  d'aliord  me  rendit  ridicule,  et 
qui  m'eût  enlin  rendu  res|)ectaldc,  s'il  m'eût  été  possible  d'y  persévérer. 

Jus(|ue-là  j'avais  été  l)on  :  dés  lors  je  devins  vertueux,  ou  du  moitis 
enivré  de  la  vertu.  Cette  ivresse  avait  commencé  dans  ma  tète,  mais  (die 
avait  passé  dans  mon  cœur.  I.e  plus  noble  orgueil  y  germa  sur  les  dé- 
bris de  la  vanité  déracinée.  Je  ne  jouai  rien  :  je  devins  en  effet  tel  que 
je  parus  ;  et  pendant  (|ualre  ans  an  moins  que  dura  celle  effervescence 
dans  toute  sa  force,  rien  de  grand  et  de  beau  ne  peut  entrer  dans  un 
cœur  d'homme,  dont  je  ne  fusse  capable  entre  le  ciel  et  moi.  Voilà  d'oii 
naquit  ma  subite  éloquence,  voilà  d'où  se  répandit  dans  mes  premiers 
livres  ce  feu  vraiment  céleste  qui  m'embrasait,  el  dont  pendant  (juaranlc 
ans  il  ne  s'était  pas  échappé  la  moindre  élinculle,  parce  qu  il  n  était  pas 
encore  allumé. 

J'étais  vraiment  transformé;  mes  amis,  mes  connaissances  ne  me  re- 
connaissaient plus.  Je  n'étais  plus  cet  homme  timide  et  plulôl  houleux 
que  modeste,  qui  n'osait  ni  se  présenter,  ni  parler  ,  (|u'un  mot  badin 
déconcertait,  qu'un  regard  de  femme  faisait  rougir.  Audacieux,  lier,  in- 
trépide, je  portais  partout  une  assurance  d'autant  pins  ferme  qu'elle 
était  .simple,  et  résidait  dans  mon  âme  plus  que  dans  mon  maintien.  Le 
mépris  (|ue  mes  profondes  medilalions  m  avaient  inspiré  pour  les  mo'urs, 
les  maximes  el  les  préjugés  de  mon  siècle,  me  rendait  insensible  aux 
railleries  de  ceux  qui  les  avaient,  et  j'écrasais  leurs  petits  bons  mots  avec 
mes  sentences,  comme  j'écraserais  un  insecte  entre  mes  doigts.  (Juel 
changement  !  tout  Paris  répétait  les  acres  el  mordants  sarcasmes  de  ce 
même  h(imn)e(]Mi,  deux  ans  auparavant  et  dix  ans  après,  n'a  jamais  su 
trouver  la  chose  (|n'il  avait  à  dire,  ni  le  mot  qu'il  devait  employer.  O"  "u 
cherche  l'elat  du  monde  le  plus  contraire  à    mon  n.iturel  ;  on  lionvera 


:>?>(>  IIS   (OM  KSSIONS. 

ccliii-li.  On  on  si>  l'apiicllc  un  ilc  <-cs  ciuiils  indiucnls  dr  ma  \ic  in'i  jr 
devenais  nn  anlic  et  eessais  d'iMii'  nnii  ;  (in  le  li'(iii\e  encdic  dans  le 
leni|is  ddiil  je  |iaile  :  mais  an  lien  de  dnicr  six  jours,  six  semaines,  il 
(hua  |)i('S  de  six  ans,  (;[  dni'erail  |)ent-(''ii(' encore,  sans  les  ciiToiislances 
|iarlicnli('r(>s  (|ui  le  lirent  cesser,  et  nie  reiulircnt  ii  la  iialure,  aii-dessns 
(le  la(]n(dle  j  avais  vdiiln  m  i  lever. 

Ce  cliangenienl  commença  siUM  que  j'eus  quitU'  l'aiis,  cl  ([ue  \o  sj)ec- 
lacle  (les  vices  de  celle  giande  ville  cessa  de  nourrir  lindi^aialion  qu'il 
m'avait  iiis|)ir(''e.  Oiiand  je  ne  vis  plus  les  liomuK's,  je  cessai  de  les  nu'- 
priscr  ;  (piand  je  ne  \is  plus  les  nniclianls,  je  cessai  de  les  liaiV.  .Mon 
cœur,  peu  tail  j)0Mr  la  liain(!,  uc  lit  j)lus  (|ue  dé])Iorer  leur  misère,  el 
n'en  distinj;iiait  j)as  leur  in('cliancet('.  (ici  état  plus  doux,  mais  bien 
moins  suhlime,  aiuoi'til  hieulùl  l'ardent  enthousiasme  qui  m'avait 
transporte  si  longtemps;  et  sans  (pidu  s'en  ajjerçùt,  sans  presque  m'en 
apercevoir  moi-nu'me.  je  redevins  craintil,  complaisant,  limide  ;  en  nn 
mot,  le  nuMue  ,lean-.lac(|ues  (|ne  j'avais  ('tt''  auparavant. 

Si  la  rt'volution  n'eût  lait  i\i\v  me  lendre  u  moi-URMue  et  s'arr(!'ter  là, 
Ion!  liait  liien  ;  mais  malheureusement  elle  alla  plus  loin,  el  m'em- 
porta rapidenn'ul  a  l'antre  exlr(!'me.  I)('S  lors  mon  âme  en  hranle  n'a  plus 
lait  (jue  passer  par  la  lij;ne  du  l'epos,  el  ses  oscillations  toujours  renoii- 
vel(3es  ne  lui  ont  jamais  permis  d'y  rester.  Entrons  dans  le  (l(!'tail  de 
celle  seconde  révolution  :  é|)0(|ue  terrihh;  et  fatah;  d'un  sort  (|ni  n'a 
point  d'exemple  chez  les  mortels. 

N'étant  (|ue  trois  dans  notre  retraite,  le  loisir  et  la  solitude  devaient 
natnrellemenl  resserrer  notre  intimité.  C'est  aussi  ce  (|n  ils  lirent  entre 
Thérèse  et  moi.  Nous  passions  lèle  à  lèle  sous  les  omhra^es  des  heures 
cliarmanles,  dont  je  n'avais  jamais  si  bien  senti  la  douceur.  Elle  me  ])a- 
rut  la  noùler  elle-même  encore  plus  qu'elle  n'avait  fait  jusqu'alors.  Elle 
m'ouvrit  son  cienr  sans  réserve,  et  m'apprit  de  sa  mère  el  île  sa  l'amilh; 
(1(!S  choses  qu'elle  avait  eu  la  force  de  me  taire  pendant  longtemps.  L'une 
el  l'antre  avaient  reçu  de  madame  Dupin  des  midlitndes  de  présents  laits 
à  mon  inlention,  mais  que  la  vieille  madrée,  pour  ne  pas  me  lâcher,  s'é- 
tait appropries  pour  elle  el  |>onr  ses  autres  enfants,  sans  en  rien  laisser 
a  Thérèse,  el  avec  très-sévères  delenses  de  m Cn  |tai'ler  ;  ordre  que  la 
pauvre  lilh;  avait  suivi  avec,  une  ohéissaiice  incrovalile. 

Mais  nue  ehiiseipii  me  surprit  heaiiconp  davanta^i',  lut  d'apprendre 
qu'outre  les  entreliens  particuliers  (|ue  Uiderol  et  (iriiiim  avaient  eus 
souvent  avec  l'une  el  l'antre  pour  les  d(;tachi;r  de  moi,  et  (|iii  n'avaient 
pas  réussi  par  la  résistanct!  de  Thérèse,  tous  deux  avaient  eu  depuis 
lors  de  fré(|ni'iils  el  secrets  cidioiines  avec  sa  mère,  sans  qn'elle  eut  |)U 
rien  savoir  de  ce  qui  se  brassait  eiilre  eux.  illle  savait  seulemeiil  (|iie  les 
petits  présents  s'en  étaient  mêlés,  et  (jii  il  y  avait  de  petites  allées  el  ve- 
nues dont  on  tàchail  de  lui  faire  mystère,  et  dont  elle  ij^norail  absolu- 


I  \u  I  II    II    I  i\  m    i\  ?!(l 

ini'lll   le    lili>lll.   Oll.'lllil  lliMl>  |Wlllillirs  ili'  |';ii|v.    ||    \   ;i\:i||   (|i'|,i    |ii|i^|i'IM|iv 

i|iii'  iiMil.Miii'  II-  Viissciir  cliiil  dans  l'iisii^c  il'alli*!'  viiir  M.  (ii'iiiiin  ili-n\ 
iMi  trois  lois  |iar  mois,  cl  d'v  passer  i|tirl(|iirs  liciin-s  à  des  couM'isalioiis 
si  siMTi'lfS,  iinc  le  l.ii|n.ii<  di-  liiiiiitii  ilail  lnii|iiiiis  i'<'ri\<iM'. 

Je  jii^i'ai  (|M(>  l'i-  iiiolil  II  riail  aiilii'  <|iii'  le  niriiii'  |it'oj<'(  dans  !i'c|iii  I 
on  avait  làilic  df  lairc  cnlicr  la  lillc,  rii  |iioiiirttant  de  li-nr  |ii'o(-nri'i',  |>ai 
inadanir  irK|iiiia\ ,  nn  l'ij^iat  do  sel,  un  Imnan  a  laltat,  et  les  Irnlanl. 
rn  lin  mot.  par  lappàl  du  i;ain.  On  leur  axait  rcpicscnti-  iin'ctant  lims 
d  l'Ial  di'  lii'ii  lairc  pour  files,  ji'  ne  pouvais  pas  mèint',  à  cause  d'elles, 
parvenir  ii  rien  faire  pour  moi.  (.oiiiiiie  je  ne  vovais  à  tmit  cela  i|iie  de 
la  lionne  intention,  je  ne  leur  en  >a\ais  pas  alisolnment  mauvais  ^l'i'.  Il 
n'v  avait  (|ne  le  mvslère  i|iii  me  revidlàl,  surtout  di-  la  part  delà  vieille, 
i|iii,  de  plus,  di'xeiiait  di-  jour  eu  jour  plu--  (la;^cuiieuse  cl  plus  paleliiie 
avec  nnii  :  ce  i|ui  ne  i  enipri  linl  pas  de  reproi  lier  sans  cesse  en  secret 
à  sa  tille  i|n'elle  m  aim.iit  Irop.  ipi  elle  me  disait  tout,  (|n'elle  n'était 
(|iriiiit>  liète.  et  <|u'elle  en  serait  la  du|ie. 

(lotte  iemiiie  pos-edail  au  suprême  de:;re  1  ail  ili'  tirer  d  iiii  -ai'  ili\ 
montures,  de  cacher  a  Inu  ce  (iiTelle  recevait  de  1  antre,  et  a  moi  ce 
iinelle  recevait  de  tons,  .l'aiirais  pu  lui  pardunner  son  avidité,  mais  je 
ne  pouvais  lui  pardonner  sa  dissimniation.  One  |>(invail-elle  avoir  a  me 
caclier,  à  moi  i|n°elle  savait  si  liieii  <|ni  faisais  mon  lioiilieiii  pres(|ne 
iiiii(|iie  de  celui  de  sa  tille  et  du  sien  ?  Ce  (|iie  j'avais  lait  |ioiir  >a  tille, 
je  l'avais  lait  piuir  moi  ;  mais  ce  <|ue  j  avais  l'ait  pour  elle  mi'iilait  de  sa 
part  (|iiel(|iie  reconnaissance;  elle  eu  aiii.iil  dû  savoir  i;rt''  du  moins  à  sa 
lille,  et  m  aimer  |)oui'  1  ammii  d  (lie,  (|iii  iiraimail.  Je  l'avais  lireedi'  la 
plus  complète  misère  ;  elle  tenait  de  mm  >a  siilisislaiiee.  elle  me  devait 
tontes  les  connaissances  dont  elle  lirait  si  lioii  parli.  ïlierésc  l'avait  lonj;- 
lemps  nonrrii-  de  son  travail,  el  la  iiouriissail  miinteiiaiit  de  mou  |iaiii. 
Kilo  tenait  tout  do  cotte  lille.  |iiuii  la(|nollo  elle  n'avait  rion  lait;  cl  ses 
autres  enfants  (|u'elle  avait  doles.  |ionr  lesquels  elle  s'était  ruinée,  loin 
de  Ini  aider  à  sulisi>ter.  dévoraient  encore  sa  snlisistance  et  la  mienne 
.le  trouvais  (|iie  dans  une  pareille  siluation  elle  devait  nii'  regarder 
coiniiu!  Sun  nni(|ue  ami,  son  pins  sûr  prolocleur,  et,  loin  do  me  faire 
lin  seciet  de  mes  propres  affaires,  loin  de  cnm|>loter  contre  nmi  dans 
ma  propre  maison,  m'averlir  lidelement  de  tout  ci<  (pii  pouvait  minli'- 
resser,  (|uanil  elli'  1  appniiail  |ilns  loi  i|iie  umi.  Ile  ipiel  leil  poiivais-je 
donc  voir  sa  conduite  fausse  el  mvsiérionse?  (|ue  devais-je  penser  sur- 
tout des  senliments  (]irolle  s'olfortait  de  donner  à  sa  lille'.'  c|iielle  imms- 
trnoiisi;  injiiatilude  devait  être  la  sienne,  quand  elle  cliorcliait  à  lui  en 
inspirer  '.' 

Tontes  ces  réflexions  aliéniM'enl  onlin  mnii  cienr  de  cette  femme  au 
jioinl  de  ne  pouvoir  plus  la  voir  sans  dé-dain.  Cepeiidaiit  je  ne  cessai  ja- 
mais de  traiter  avec  respect  la  mi'ic  de  ma  compagne,  et  de  lui  mart|nor 


oSfi  LES  CONFESSIONS. 

m  louli's  duist's  presque  les  égards  et  la  (•(insidc'ialidii  iriiii  lils;  mais  il 
est  vrai  qiio  je  n'aimais  pas  à  rester  l()ii|^lcm|)s  avee  elle,  el  il  n'esl  guère 
en  moi  de  savoir  me  <j;èiier. 

C'est  eneore  iei  un  de  ces  eoiiris  moments  de  ma  \ie  où  jai  \u  le 
l)onlieur  de  bien  près,  sans  poinoir  lalleindre,  cl  sans  (|n"il  y  ait  en  de 
ma  Tante  à  l'avoir  man(|né.  Si  cette  iemme  se  IVil  Ironvé  d'nn  lion  carac- 
tère, nons  ('tioiis  lieiirenx  tons  les  trois  jns(iu";i  la  lin  de  nos  jonrs  ;  le 
dernier  vivant  senl  IVil  resté  à  plaindre.  An  lien  de  cela,  vous  allez  voir 
la  marche  des  choses,  et  vous  jugerez  si  j'ai  pu  la  changer. 

Madame  le  Vasseur.  qui  vit  que  j'avais  gagné  du  terrain  sur  le  cœur 
de  sa  tille,  el  (jn'elle  en  avait  ]iei(ln,  s'elïorva  de  le  reprendre;  el,  au 
lien  de  revenir  à  moi  par  elle,  tenta  de  me  l'aliéner  tout  à  l'ait.  In  des 
movens  qu'elle  employa  l'ut  d'appeler  sa  l'amille  à  son  aide.  J'avais  prié 
Thérèse  de  n'eu  l'aire  venir  personne  à  l'Krmilage  ;  elle  me  le  promit. 
On  les  lit  venir  en  mon  absence,  sans  la  consulter;  et  puis  on  lui  lit 
promettre  de  ne  m'en  rien  dire.  Le  premier  pas  l'ait,  tout  le  reste  fut 
facile;  cpiand  une  fois  on  lait  à  (inebin'un  qu'on  aime  un  secret  de 
quel([ue  chose,  on  ne  se  l'ail  bientôt  plus  guère  de  scrupule  de  lui  en 
faire  sur  tout.  Sitôt  que  j'étais  à  la  Chevrette,  l'Ermitage  était  plein  de 
monde  qui  s'y  réjouissail  assez  bien,  liie  mère  est  toujours  bien  forte 
sur  une  fille  d'un  bon  naturel  ;  cependant,  de  (jnelque  l'avon  que  s'y  prît 
la  vieille,  elle  ni'  put  jamais  faire  entrer  Thérèse  dans  ses  vues,  el  l'en- 
gager à  se  liguer  contre  moi.  Pour  elle,  elle  se  décida  sans  retour  :  et 
voyant  d'un  côté  sa  fille  el  moi,  chez  qui  l'on  pouvait  vivre,  el  puis  c'é- 
tait tout  ;  de  l'antre,  Diderot  ,  ruim/n,  d'Ibdbacb,  madame  d'Epinay, 
qui  promettaient  beaucoup  cl  donnaient  qnel([ue  chose,  elle  n'estima 
pas  qu'on  pùl  jamais  avoir  tort  dans  le  parti  d'une  fermière  générale  et 
diin  baron.  Si  j'eusse  eu  de  meilleurs  yeux,  j'aurais  vu  dès  lors  que  je 
nourrissais  un  serpent  dans  mou  sein  ;  mais  mon  aveugle  confiance,  que 
rien  encore  n'avait  altérée,  était  tidle  (|ne  je  n'imaginais  pas  même  qu'on 
|)ùt  vouloir  nuire  à  quelqu'un  (jn'on  devait  aimer.  En  voyant  (uirdir 
autour  de  nuii  mille  trames,  je  ne  savais  me  plaindre  ((ue  de  la  tyrannie 
de  ceux  que  j'appelais  mes  amis,  et  qui  voulaient,  selon  nmi,  me  forcer 
d'être  lienn'ux  ii  leur  nntdir,  plutôt  (pi'à  la  mienin». 

Quoique  Thérèse  i<d'nsàl  d'entrer  dans  la  ligne  avec  sa  mère,  elle  lui 
garda  derechef  le  secret  :  son  motif  était  louable;  je  ne  dirai  pas  si  elle 
fit  bien  ou  mal.  Deux  femmes  qui  ont  des  secrets  aiment  à  babiller  en- 
semltie  :  cela  les  rapitrochait  ;  et  Thérèse,  en  se  partageant,  me  laissait 
sentir  (ineliiueldis  (|ne  j'étais  seul  ;  car  je  ne  |)(iuvais  plus  compter  pour 
société  celle  (jue  nous  avions  tous  trois  ensemble.  Ce  fut  alors  (|ue  j(^ 
sentis  vivement  le  tort  que  j'avais  eu  durant  nos  premières  liaisons,  de 
ne  pas  profiter  de  la  docilité  que  lui  donnait  son  amour.  ])our  l'orner  de 
talents  et  de  connaissances  qui.  nnns  tenant  plus  ra|>piiMlies  dans  notre 


l'Ail  III    II     I  i\  i;i    i\ 


SSS 


l'cli'.iili',  anniil  a^riMliliMiunl  ii'iii|ili  mui  I<'iii|i>  li  Ir  iiim-ii,  >iiiis  jaitiaix 
nous  laisser  si-iilir  la  loiimuiii  ilii  Ulr  a-liU-.  Ci-  iiftail  pas  t|iif  l'i-iilrc- 
lli'ii  lai'il  fiilii'  iiiiiis,  l'I  iiiTrlIi'  p.in'il  ^'c-iimiNcr  (laii<  iin->  |iniiiii-iiailcs  ; 


mais  enfin  nous  n'avions  pas  assez  il'itlées  coniinnnes  ponr  nous  laire 
(111  grand  magasin  :  nous  ne  pouvions  plus  parler  sans  cesse  de  nos  |iio- 
jels,  Itornés  désormais  à  celui  de  jouir.  Les  olijels  qui  se  présenlaieul 
m'inspiraient  des  réllexions  (|iii  uilairiil  pas  à  sa  portée,  (n  allaclie- 
mcnl  (le  douze  ans  n'avait  plus  liesoiii  de  |)ar(des  ;  ikius  nous  eounais- 
sions  trop  |)our  avoir  plus  rien  a  nous  appremlre.  Ueslail  la  ressource 
des  caillettes,  médire,  et  dire  des  quidiliets.  C'est  surtout  dans  la  .soli- 
tude qu'on  sent  l'avantage  de  vivre  avec  quelqu'un  (|ui  sail  jteiiser.  .le 
n'a\ais  pas  besoin  de  celle  ressource  pour  me  plaiie  asec  elle;  mais 
elle  en  aurait  eu  besoin  pour  se  plaire  toujours  avec  moi.  Le  |)is  était 
qu'il  fallait  prendre  avec  cela  nos  tf'te-à-lète  en  bonne  fortune  :  sa  mère, 
(|iii  mêlait  devenue  iin|>ortnMc,  me  forçait  à  les  épier.  J'étais  gêné  chez 
moi  ;  c'est  toul  dire,  lair  de  raunoir  gàlail  la  bonne  amitié.  Nous  avions 
un  commerce  intime,  sans  vivre  dans  l'inlimile. 

Dés  que  je  crus  voir  que  Thérèse  cherchait  quelquefois  des  prétextes 
pour  éluder  les  promenades  que  je  lui  proposais,  je  cessai  de  lui  en 
proposer,  sans  lui  savoir  mauvais  gré  de  ne  pas  s'y  jdaire  autant  (|ue 
moi.  Le  |)laisir  n'est  point  une  chose  (|ui  dépende  de  la  volonté.  J'étais 
sûr  de  sou  (lenr.  ce  m'était  assez.  Tant  (jue  mes  plaisirs  étaient  les 
siens,  je  les  goûtais  avec  <-lle  ;  (piand  cela  n'i  lait  jtas,  je  préférais  son 
contentement  an  mien. 

Vod  I  commenl,  à  tleini  trompé  dans  mon  attente,  menant  une  vie  de 

45 


58»  l.rs  CONFESSIONS. 

mon  giM'il,  (l;ins  un  sc'joiir  do  11K111  clioix,  avec  une  pcrsoiiric  (|iii  in'clail 
cliiMT,  je  parvins  [xinrlaiit  a  nie  senlir  presque  isolé,  (le  (|ni  me  nian- 
Hiiait  m'enipèeliail  de  couler  ee  que  j'avais,  lui  lail  de  lionlieur  et  dr 
jouissances,  il  nie  l'allail  tonton  rien.  On  verra  pourquoi  ce  détail  m'a 
paru  nécessaire,  .le  reprends  à  présent  li'  iil  de  nnui  ii'cil. 

Je  croyais  avoir  des  trésors  dans  les  manuscrits  que  m'avait  donnés  le 
comte  de  Sainl-l'ierrc.  Kn  les  examinant,  je  \is  que  ce  n'était  pres([uc 
(|ue  le  recueil  des  ouvrages  ini|uiniés  de  son  onde,  annotés  et  corrif^és 
de  sa  main,  avec  (luelcpies  antres  ]ielites  pièces  (jui  uavaient  pas  \n  le 
jour.  Je  nie  contirmai  par  ses  écrits  de  morale,  dans  l'idée  que  m'avaient 
donnée  (pielqiies  lettres  de  lui,  (|ue  madame  de  Crcqui  m'avait  montrées, 
([u'il  avait  heanconp  plus  d'esprit  «jue  je  n'avais  cru  :  mais  l'c.xamcn  ap- 
profoiKli  de  ses  ouvrages  de  politiqin^  ne  me  montra  que  des  vues  su- 
lierlicielles,  des  luojets  utiles,  mais  impraticables,  par  l'idée  dont  l'au- 
teur n'a  jamais  pu  sortir,  ijiie  les  hommes  se  conduisaient  jiar  leurs  lu- 
mières plutôt  que  par  leurs  passions.  La  liante  opinion  qu'il  avait  des 
connaissances  modernes  lui  avait  fait  adopter  ce  faux  principe  de  la 
raison  perfectionnée,  base  de  tous  les  établissements  qu'il  proposait,  et 
source  de  tous  ses  sopliismes  politiques,  (let  homme  rare,  l'honneur  de 
son  siècle  cl  de  son  espèce,  et  le  seul  peiit-ctrc,  depuis  l'existence  du 
•fcnrc  humain,  qui  n'eut  d'autre  passion  que  celle  de  la  raison,  ne  lit 
cependant  (|ne  marcher  d'erreur  en  erreur  dans  tous  ses  systèmes,  pour 
avoir  voulu  rendre  les  hommes  semlilables  à  lui,  au  lieu  de  les  prendre 
tels  qu'ils  sont,  et  (|u'ils  continueront  d'être.  Il  n'a  travaillé  que  pour 
des  éli'es  imaginaires,  en  pensant  travailler  pour  ses  contemporains. 

Tout  cela  vn,  je  me  trouvai  dans  quelque  embarras  sur  la  forme  à 
donner  a  mon  ouvrage,  l'asser  à  l'auteur  ses  visions,  c'était  ne  rien  faire 
d'utile;  les  réfuter  à  la  rigueur,  était  faire  une  chose  malhonnête,  puisque 
liMb'pôt  de  ses  manuscrits,  que  j'avais  acce])té  el  même  demandé,  mim— 
jiosait  l'obligation  d'en  traiter  honorablement  l'auteur.  Je  pris  enlin  le 
parti  ipii  me  parut  le  plus  décent,  le  plus  judicieux  et  le  plus  utile  :  ce 
Int  de  donner  séparément  les  idées  de  l'auteur  et  les  miennes,  et  pour 
cela,  d'entrer  dans  ses  vues,  de  les  éclaircir,  de  les  étendre,  et  de  ne 
rien  épargner  pour  leur  faire  valoir  tout  leur  jirix. 

Mon  ouvrage  devait  donc  être  composé  de  deux  parties  absolument 
séparées  :  l'une,  destinée  à  exposer  de  la  façon  que  je  viens  de  dire  les 
divers  projets  de  l'autenr.  Dans  l'autre,  ([ui  ne  devait  paraître  qu'après 
que  la  première  aurait  fait  son  effet,  j'aurais  |)orté  mon  jugement  sur 
ces  mêmes  projets  :  ce  qui,  je  l'avoue,  eût  pu  les  exposer  quelquefois 
au  sort  du  sonnet  du  Misanthrope.  A  la  tète  de  tout  l'ouvrage  devait  être 
une  vie  del'antenr,  pour  laquelle  j'avais  ramassé  d'assez  bons  matériaux 
que  je  me  flattais  de  ne;  pas  gâter  en  les  employant.  J'avais  un  peu  vu 
l'abbé   de  Sainl-i'icrre   dans    sa  \ieillesse;    el    la  véïK'ralion   (|iie  j'avais 


l'Ml  I  II    II     I  I  \  m     I  \.  MTi 

|i<iijr  s:t  ineiiinire  m'uluit  ^aruiil  iju'a  Imil  iucikIii'  M.  le  i miili*  ne  scrail 
|ias  iiii'ciiiiloiil  (le  la  inanirri'  iliiiil  j'.iiirais  (raid'  son  |iai'i-iit. 

.le  lis  mon  essai  sur  la  l'ai. r  /ter iwlutllr,  le  |)lns  t  oiisulcialile  el  le  plus 
lra\aille  de  Ions  les  on\ia^es(|iii  ('oin|iosaieiit  le  reeiieil;  el,  a\anl  de 
iiiL>  livrer  à  mes  rétlexioiis,  j'iiis  le  eoiira;;e  île  lire  alisidiiiiieiil  loiil  ee 
(|iie  l'alilie  a\ail  icril  sur  ee  beau  sujel,  sans  jamais  un.'  leluiler  |iar  ses 
loiimienrsel  par  ses  redites.  Le  publie  a  \\i  eel  e.virail,  ainsi  je  n'ai  lieii 
à  en  ilire.  Oiianl  au  jii^euienl  que  j Cn  ai  poilé,  il  n'a  poini  elé  ini- 
prinié,  l'I  j  ignore  s  il  le  sera  jamais;  mais  il  lut  lail  en  même  liinps 
(|iie  l'evlrail.  Je  passai  de  la  a  la  l'ohjfijutiilir.  ou  pliiralile  des  eonseils, 
ouvrage  lait  sons  le  rt^eni,  pour  laNoriser  I  adminislialion  (|u'il  avait 
eboisie,  et  <]ni  lit  ebasser  de  l'Académie  lraii(,'aiso  I  abbe  ib- Saint-I'ieii'e. 
pour  (|ueb|nes  traits  eoiitre  i'ailmiiiistration  prcecdente,  liimt  la  dii- 
ebesse  du  Maine  i-t  le  eardinal  de  l'(di^iiae  iui-ent  IVielies.  J'acbevai  ce 
traNail  coinme  le  itrécédenl,  tant  le  ju^enuiil  ipte  l'extrait  :  mais  je  m'en 
lins  là,  sans  vouloir  coiitinner  cette  entreprise,  que  je  n'aurais  pas  dû 
L'ommeneer. 

I.a  i'ell('\ioii  (|iii  m'v  lit  reiioneer  se  pi'eseiite  d'elle-même,  et  il  était 
étonnant  (|U°elle  ne  me  li'it  |ias  \enne  plus  lot.  La  plupart  des  icrits  de 
l'abbé  de  Saiiit-l'icrrc  étaient  ou  eoiiteiiaienl  des  observations  criti(|ues 
sur  «|ueb|ues  parties  du  •{ouvernement  de  l'rance,  et  il  y  en  a>uil  même 
de  si  libres,  (|u'il  était  benreux  pour  lui  de  les  avoir  laites  impunément. 
Mais  dans  les  bure;iux  des  miiii^-tres,  on  avait  île  tout  temps  ri^ardi' 
l'abbé  lie  Saint-l'ierre  eomme  uni'  espèce  de  prédicateur  plutôt  que 
comme  un  vrai  politi(|ne.  el  on  le  laissait  dire  tout  à  son  aise,  parce 
qu'on  vovait  bien  (|ue  iiersonne  ne  l'écoiitait.  Si  j'étais  parvenu  à  le 
laire  écouter,  le  cas  eut  été  dillërent.  Il  était  Irançais,  je  ne  létais  pas; 
et  en  m  avisant  de  repeli  r  ses  censures,  (|noiqne  sous  son  nom,  je  m'ex- 
posais à  me  faire  demander  un  peu  rudement,  niais  sans  injustice,  de 
quoi  je  me  mêlais.  Heureusement,  avant  d  aller  plus  loin,  je  vis  la 
prise  (|nc  j'allais  donner  sur  moi.  et  me  retirai  bien  vite.  Je  savais  que 
vivant  seul  au  milieu  des  bonimes,  et  d'bommes  loiis  jdus  |iiiis>aiits  (|iie 
moi,  je  ne  pouvais  jamais,  de  (|ueb|iie  la(,'on  (int;  je  iii'v  plisse,  me  met- 
tre à  l'abri  du  mal  (|u  ils  voudraient  nie  faire.  Il  n'y  avait  (|(i'une  cliose, 
en  cela,  qui  déjiendit  de  moi  :  c'était  de  faire  en  sorte  au  moins  ipie 
qnand  ils  m'en  voudraient  faire,  ils  ne  le  pussent  qu'injustement,  (ietle 
maxime,  ijui  me  lit  abandonner  l'abbé  de  Sainl-l'ierie,  m'a  fait  souvent 
renoncer  a  des  projets  beaucou|>  pluscbéris.  Ces  jtens,  toujours  prom|)ls 
a  laire  un  crime  de  l'adversité,  seraient  bien  surpris  s'ils  savaient  tous 
les  soins  que  j'ai  jiris  eu  ma  vie  pour  qu'on  ne  pût  jamais  me  dire  avec 
vérité,  dans  mes  malbeurs  :  Tu  les  us  mén(vs. 

lie!  ouvra;;e  abandonné  me  laissa  i|iieb|ue  temps  incertain  sur  celui 
que  j'y  ferais  succéder  ;  el  ccl  intervalle  de  désu-uv renient  fut  ma  perte. 


350  l.i:s   (.OM  KSSIONS. 

l'ii  iin!  laissant  lniiriicr  mes  iclIrNions  sur  iiKii-inr'iiic ,  laiito  ilobjcl 
t'li'aii|;iM'  i|iii  iir(H'(ii|)àl.  .If  n'avais  |)liis  de  priijcl  jioiir  l'a\fiiir  (|iii  pùl 
aiiMistM-  mon  imagination  ;  il  ne  m'élait  pas  nirmi;  possible  don  l'aire, 
pnis(]ne  la  silnation  oii  j'étais  était  piécisénienl  celle  où  s'étaient  réunis 
Ions  nu'S  désirs  :  je  n'en  a\ais  pins  à  l'oiinei'.  et  j"a\ais  encore  le  c(lmii' 
\i(l<'.  Cet  état  était  d  aniani  |ilus  crnel,  i|ne  je  n'iMi  voyais  point  à  Ini 
prelérer.  J'avais  rassemblé  nu'S  pins  tendres  alTeclions  dans  une  per- 
sonne selon  mon  ccrtir,  qui  me  les  rendait. 

.le  vivais  a\ec  elle  sans  gèii(>,  et  pour  ainsi  dire  à  discrétion.  Cepen- 
dant nn  secret  sei'rement  de  ((enr  ne  me  ([nillait  ni  prijs  ni  Ku'n  d'elle.  Ki) 
la  |)ossedant.  je  sentais  (|n'elli'  me  man(|nail  (Micore  ;  et  la  seuh;  idée  (jn(; 
je  n'étais  pas  loni  |ionrell(',  taisaii  ([u  elle  n'était  prcs(jne  lien  pourmoi. 

J'avais  des  amis  des  deux  sexes,  auxquels  j'étais  allaelié  par  la  plus 
pure  ainilié.  par  la  ])lns  parfaite  estinm  ;  je  complais  sur  le  pins  vrai  re- 
lonr  de  leur  j)arl,  el  il  ni^  m'était  jjas  même  venu  dans  l'esprit  de  dén- 
ier une  senh;  l'ois  il(>  leur  sine(''ril(''  :  cependant  cette  aniilié  m'était  plus 
tourmentante  que  douce,  parleur  obslinalion,  parleur  alTectalion  même 
à  contrarier  tous  nn's  goûts,  mes  penchants,  ma  manière  de  \ivre  :  tel- 
lement ([u'il  me  sullisait  de  j)ai'aîlre  désirer  une  chose  (|ui  n'intéressait 
(|ue  moi  seul,  et  qui  ne  dépendait  pas  d'eux,  pour  les  voir  tons  se  liguer 
.1  I  instant  même  |)our  me  contraindre  d'y  renoncer.  Cette  obstination  de 
me  contrôler  eu  tout  dans  mes  l'antaisies,  d'autant  plus  injuste  que, 
loin  de  contrôler  les  leurs,  je  ne  m'en  informais  pas  même,  me  devint 
si'crnellemenl  onéreuse,  qu'enfin  je  ne  recevais  pas  une  de  leurs  lettres 
sans  sentir,  en  l'ouvrant,  nn  certain  effroi  (jui  n'était  (|ue  trop  justifié 
|)ar  sa  lectnie.  ,1e  trouvais  que,  pour  des  gens  tous  plus  jeunes  que  moi, 
t  (|ui  tons  auraient  eu  grand  besoin  pour  eux-mêmes  des  leçons  qu'ils 
•me  prodiguaient,  c'était  aussi  trop  me  traiter  en  enfant.  Aimez-moi,  leur 
disais-je,  comme  je  vous  ainu"  ;  el,  du  reste,  ne  vous  mêlez  pas  plus  de 
nu's  affaires  que  je  ne  me  mêle  des  vôtres  :  voilà  tout  ce  (|ue  je  vous  de- 
inande.  Si  de  ces  deux  choses  ils  m'en  ont  accordé  une,  ce  n  a  [)asétédn 
moins  la  dernière. 

.l'avais  une  demeure  isolée,  dans  nm;  solitude  cliarmanle  :  maître  chez 
moi.  j'y  pouvais  vivre  à  ma  mode,  sans  (|ue  personne  eût  à  m'y  contrô- 
ler. Mais  celte  liabilalion  m  imposait  des  devoirs  doux  à  remplir,  mais 
mdispensables.  Toute;  ma  liberté  n'était  (jue  précaire  ;  plus  asservi  que 
par  des  ordres,  je  devais  l'être  par  ma  volonté  :  je  n'avais  pas  un  seul 
jour  dont  en  me  levant  je  pusse  dire  :  .l'emploierai  ce  jour  comme  il  me 
plaira.  Bien  plus,  onin'  ma  (icpendance  des  arrangements  de  madame 
d  l'ipinav,  j'en  avais  une  autre  bien  pins  im|)orlnne,  dn  public  et  des 
survenants.  La  distance  oîi  j'étais  de  l'aris  n'empêchait  |)as  qu'il  ne  me 
vînt  journellement  des  tas  de  désœuvrés  qui,  ne  sachant  (|ue  faire  de  leur 
lemps,  pi'odiguaii  ni  le  mien  sans  ain  un  scrnpnlc.  (Jnand  j'\  pensais  le 


e 


I'  \it  1 1 1    II    I  i\  Kl    i\  :>ri7 

iiiitiiis,  j'i'-lais  iin|iiliivalilt'iiii'iil  assiiilli  ;  et  l'.in'iiit'iil  j'.ii  l.iil  un  jnli 
pi'ojfl  |>oiir  iii.i  joiniu-r,  sans  le  M>ir  nincisci  par  (|iii'l(|iic  anixaiil. 

Krcl,  au  luilicii  des  liii-ns  <|ii(>  j'axais  le  pins  ciunoilt-s,  ne  IruiMaiil 
point  (If  piii'c  jonissanci',  je  l'cM'iiais  par  i-lati  aux  jiinrs  si'rrins  de  ma 
jeunesse,  el  je  in'éeriais  (|ii4'l<|uer(>is  eu  soupirant  :  Ali  !  ce  ne  sont  pas 
eueiire  ici  les  C.liarinetlj'S  ! 

Les  souvenirs  îles  ili\ers  temps  de  ma  \ir  m'amenèreiit  à  relléeliii' sue 
le  point  où  j'étais  parxenu.  i-t  je  me  \is  déjà  sur  le  déclin  de  I  à^e,  eu 
proie  à  des  man\  doiiloureiix,  et  crovaut  approcher  du  Icinii'  de  ma 
carrii'ie  sans  a\oir  j^m'ité  dans  sa  |di'nilude  pre>(|iic  .iiiciin  des  plaisii-s 
dont  mou  ((riir  était  a\ide,  sans  a\oir  donné  l'essor  an\  \ils  seiiliinents 
(jiie  j'v  sentais  eu  i-i''ser\e,  sans  avoir  sa  n  ou  ré,  sans  a\oir  cille  nié  du  moins 
cotte  enivranti'  volupté  (pie  je  sentais  dans  mon  âme  en  puissance,  el 
(|ni,  l'aiitc  d  olijct,  s"\  li-ou\ail  toujours  comprimée,  sans  pouvoir  s  e\- 
lialer  autrement  (ph-  par  mes  soupirs. 

Comment  se  pouvait-il  (|u'avec  une  àme  nalnrellenii'iit  e\|)ansive. 
pour  qui  xivre  c'était  aimer,  je  n'eusse  pas  trouvé  jusqu'alors  un  ami 
tout  à  moi,  nu  véritable  ami,  moi  (|ni  me  sentais  si  l)ien  l'ail  pour  l'être'/ 
(lommeut  se  piinvait-il  ([u'avec  des  sens  si  coml)ustildes.  avec  un  c(eni' 
tout  |)i'tri  d'amour,  je  n'eusse  pas  du  moins  une  lois  hrùle  de  sa  llamme 
pour  nu  idijel  déterminé?  Dévoré  du  liesoin  d'aimer  sans  jamais  l'avoir 
pu  l)ien  satisfaire,  je  nie  voyais  atteindre  aux  portes  de  la  vieillesse,  et 
mourir  sans  avoir  vécu. 

Cesréllexions  tristes,  mais  altciidrissanles.  me  faisaient  re|dier  sur  moi- 
même  avec  un  lemrl  <|iii  n'ilail  pas  sans  duncciir.  Il  me  seinldiiil  (|iic  la 
destinée  me  devait  <|iiel(|iie  chose  (|u'ellene  m'avait  |>as  donne.  A  (|ii(n  hon 
m'avoir  fait  naître  avec  des  facultés  excinises,  pour  les  laisser  jusipi'a  la 
lin  sans  emploi".'  I,e  sentiment  de  mou  prix  inleriie,  en  me  donnant  celui 
de  cette  injustice,  m'in  dédommageait  en  quelque  sorte,  et  me  faisait 
verser  des  larnu's  (|ne  j'aimais  à  laisser  couler. 

Je  faisais  ces  méditations  dans  la  pins  belle  saison  de  rannée,  au  mois 
lie  juin,  sous  des  l)oca|,'es  frais,  au  clianl  du  rossignol,  au  jjazouilleinent 
des  ruisseaux.  Tout  concournl  à  me  replonger  dans  cette  iindlesse  li-op 
séduisante,  pour  laquelle  j'étais  m'',  mais  dont  le  ton  dur  et  sévère,  oii 
venait  de  me  monter  une  louj^ne  effervescence,  m'aurait  dû  délivrer 
pour  toujours.  J'allai  mallieureusemcnl  me  rappeler  le  dîner  dn  clià- 
lean  (le  Tonne,  el  ma  rencontre  avec  ces  deux  cliariiianles  lilles,  dans  la 
même  saison  et  dans  des  lieux  à  peu  pri'S  semldaldes  à  ceux  oi'i  j'étais 
dans  ce  momeiil.  (^e  souvenir,  <jue  l  innocence  (|ni  s'y  joijjuait  me  ren- 
dait plus  doux  encore,  m'en  raj)pela  d'antres  de  la  même  espèce.  Bien- 
tôt je  xis  rassemblés  autour  de  moi  tous  les  objets  qui  m'avaient  donni' 
de  ré'inotiou  dans  ma  jeunesse,  niailemciisclle  (lallav,  mademoiselle  de 
tiralfeiiried,  mademoiselle   de  Ureil.  madame  Uazile,  niadam»'   de  l.ar- 


.V.«  l.i;S    (.().\h  KSSIO.NS. 

nage,  mes  jolies  ôrolièros,  et  jiis(]n  à  la  |ii(|iiaiil('Zulii'lla.  ijiu'  iinui  cd'iii 
ne  peut  oiibliei'.  Je  nie  vis  eiildiiic  (l"mi  sérail  de  lioiiris,  de  mes  amicii- 
nes  eonnaissam-es,  |)onr<|iii  le  fioiU  le  plus  vil'  ne;  m'élail  pas  un  seiili- 
ment  nouveau.  Mon  sarij^  s'allume  el  pétille,  la  (ète  me  (ouine  nialgie 
nu's  eli('\eu\  déjà  ^'lisonnanls,  el  voila  le  j^iavc  eiloven  d<'  (îenève, 
voilà  ransléie.l<'an-.lae(|nes,  à  près  de  (inaranle-cirnj  ans,  redevenu  tout 
à  eoiip  le  herf^er  exlravaj;anl.  L'ivresse  donl  je  fus  saisis,  quoi(|ue  si 
protnpie  et  si  lolle,  fut  si  durable  el  si  l'orle,  (|u'il  n'a  pas  moins  lallu. 
pour  ni  eu  ^'ui  rii'.  (|uc  la  crise  imprévue  el  lerriltU;  des  mallicurs  oîi 
elle  m'a  prceipilé. 

(ielte  ivresse,  à  (]ucl(iU('  point  (ju'elle  fut  portée,  n'alla  poinlanl  pas 
jusqu'à  nie  faire  ouhlirr  uu)n  à;;(;  (!t  ma  situation,  jus(|n'à  me  ilaller  de 
pouvoir  inspirer  de  lainour  ene(He,  jus(|u'à  (enter  de  eoinuiuuii|uei' 
<Mitin  ce  l'en  dr'vorani,  mais  stérile,  demi  depuis  nu)n  enfance  je  sentais 
eu  vain  consumer  mon  eceur.  Je  ne  l'espéiai  point,  et  je  ne  l(\  désii'ai 
pas  mènn-.  Je  savais  que  le  temps  d'aimer  était  passé  ;  je  sentais  trop  le 
iidicule  des  j;alauts  suraniu's  pour  v  t(unl)er,  et  je  n'étais  pas  homme  à 
devenir  a\aulai;eu\  et  eonliant  sur  uuin  tiéclin,  après  lavoir  été  si  peu 
durant  nu's  lu-Iles  années.  D'ailleurs,  ami  de  la  paix,  j  aurais  craint  les 
orales  domestiques;  el  j'aimais  txip  sincèrement  ma  Thérèse  pour 
l'exposer  au  clia;;rin  de  nu-  voir  p(uler  à  d'antres  des  seutinienls  plus 
vils  (|ue  ceux  (ju'eile  m'inspirait. 

Oue  (is-je  en  celle  occasion?  I>éjà  nuiu  lecteur  l'a  deviné,  pour  peu 
(|u"il  m  ait  sui\i  jus(|u'ici.  1,  impossibilité  d  atteindre;  aux  éti'es  réels  me 
jeta  dans  le  pays  des  chimères  ;  et  ne  voyant  rien  d'existant  qui  fut  digne 
de  nn)n  délire,  je  le  nourris  dans  un  monde  idéal  que  nmn  imagination 
créatrice  eut  bientôt  peuplé  d'êtres  selon  mon  cœur.  Jamais  cette  res- 
source ne  vint  plus  à  [iropos  el  ne  se  trouva  si  féconde.  Dans  mes  con- 
liniu'lles  extases,  je  m'enivrais  à  torrents  des  plus  délicieux  seutinienls 
(|ui  jamais  soient  entrés  dans  un  cœur  d'homme.  Oubliant  tout  à  fait  la 
race  humaine,  je  me  fis  des  sociétés  de  créatures  parfaites,  aussi  célestes 
par  leurs  vertus  (|iu'  |>ar  leni's  lieaul(''s,  d'amis  surs,  tendres,  tidi'les, 
tels  que  je  n'en  troinai  jamais  ici-bas.  Je  pris  un  tel  goût  à  planer  ainsi 
dans  l'enipyrée,  au  milieu  des  objets  charmants  donlje  m'étais  entouré, 
que  j'y  passais  les  heures,  les  jours,  sans  comptei';  el,  peidanl  le  sou- 
venir d(!  tonte  autrt!  chose,  à  peine  avais-je  mangé  un  moicean  à  la 
liàl(>,  (|ue  je  brûlais  de  m'échapper  pour  courir  reti'ouver  uu's  bos(|uels. 
Onand,  prêt  ;i  partir  pour  le  monde  euchanlé,  je  voyais  arriver  de  mal- 
heureux mortels  qui  venaient  me  retenir  sur  la  terre,  je  ne  |)ouvais  mo- 
dérer ni  cacher  mou  de|)il;  et,  n'étant  plus  maître  de  moi,  je  leur  fai- 
sais nu  accueil  si  brusque,  qu'il  pouvait  porter  le  nom  de  brutal.  Cela 
ne  lit  (ju'auguuMiter  ma  re|(utation  de  niisanlhro|)ie,  par  tout  ce  qui 
m'en  eùtac(juis  nue  bien  conliaire,  si  l'on  eût  uneuv  lu  dans  mon  cœur. 


l'Mii  II    II .   I  i\  m    I  \  ^x, 

Au  Idi't  ili'  iii.i  |iliis  ^iMiuli-  «AMllalion,  jf  lus  ii'liii'  Imil  il  nu  i  (niii  |i;ii 
li>  roi'ilon,  (-(iiiiiiii>  nii  (iTr-Milaiii,  cl  remis  a  ma  |ila('c  par  la  iMlinr.  a 
I  aide  d'iim-  alla(|uc  assi-/  \ivc  de  mon  mal.  J'('m|ilii\ai  Ir  snil  it  imilc 
i|iii  m'fill  siHila^r,  saxdir,  les  lioii^ifs,  cl  cria  lil  Iivm-  a  mis  aiim  lii|ii(«i 
amtiiii'S  :  cai',  inilir  i|u'iiii  n'est  ^ucrc  .inniniinN  ijnanil  un  siinrirc,  hium 
ima;;inalinn,  ipii  s'aninii'  a  la  ('am|ia^nc  il  mhis  les  arliics,  laii<;iiil  et 
miMiil  <lans  la  tliamliii'  cl  sons  les  solives  il  un  |ilanclier.  J'ai  .siin\eiil 
i('j;relle  (|n'il  n'cxislàl  pas  île  Diyailes  ;  t'eiil  iiilaiilililemeiit  ele  parmi 
rlles  que  J'aurais  li\i''  mon  allaclicniciil. 

D'antres  liacas  (limMsli(|nes  \inrent  en  mi^nn'  lenijis  aiif^nuMiler  mes 
ciia^rins.  Madame  leNasscnr,  en  me  faisant  les  pins  liean\  compliincnts 
du  iniMule,  aliénait  de  moi  sa  lilie  tant  (|n'i'll('  poinail.  Je  reçus  des  let- 
tres di>  mon  ancien  voisinage.  i|ni  m'appi-n'ent  ijiie  la  lionne  vieille  avait 
l'ait  à  mon  insu  plusieurs  dettes  an  in)m  de  Tliercse,  ipii  le  savait,  cl  iiiii 
ne  m'en  avait  rien  dit.  Les  dettes  à  paver  me  lacliaient  lieanconp  moins 
i|ue  le  secret  <|n'on  m'en  avait  l'ait.  Kli  !  comment  celle  poiji'  inii  je 
n'eus  jamais  aucun  secret  ponvail-clle  en  aMiir  pour  moi  !  j'eul-on  dis- 
simuler (|iieli|ue  cliose  an\  .{^ens  i|u'on  aime?  I,a  coterie  lHdliacliii|ue, 
i|ni  ne  me  voyait  laire  aucun  voyage  à  Paris,  ciunmeii(,ait  à  craiiulre 
liiiil  de  iiiiii  ijue  je  ne  nu-  plusse  à  la  campaj;ne,  et  i|U(!  je  ne  lusse  assez 
fou  |ionrv  demeurer.  I.t  couimeucéreiil  les  Iracassei'ies  par  lesi|uclies  ou 
cliercliail  à  un-  rappeler  indiri'i  tenieiil  à  la  ville.  !)iilerol,  (|ui  ne  vuii- 
lait  |)as  se  montrer  silôl  lui-même,  conimenva  |iai-  nie  delaclier  Deievre, 
à  qui  j'avais  pnu  nie  sa  connaissance,  le(|uel  recevait  cl  nie  hansmeltait 
jps  impressions  qup  voulait  lui  donner  hideint,  sans  (|iie  lui  Meiovre  en 
vît  le  vrai  lin  t. 

Tout  senilijall  cnniouiir  a  me  tirer  de  ma  dimce  et  folle  rêverie.  Je 
n'étais  pas  fjnéii  de  iinni  iliaque,  (juand  je  reçus  un  exenij)laire  du 
poème  sui-  la  ruine  de  l.islionne,  que  je  supposai  m'ètre  envoyé  par 
l'anteur.  Cida  me  mil  dans  l'oldi-iation  de  lui  icrire,  et  de  lui  parler  de 
sa  piété.  Je  le  lis  pai'  une  lettre  (|ni  a  ele  imprimée  longtemps  a|ires  sans 
mon  aven,  cnmme  il  sera  dit  ci-apres. 

Frappé  de  voir  ce  pauvre  homme,  accablé,  |)nnr  ainsi  dire,  de  pros- 
pérités cl  de  <;loire,  déclamer  toutefois  ami-rement  contre  les  misères  de 
cette  vie  et  trouver  toujours  que  tout  était  mal.  je  formai  rinseusé  piojet 
(le  le  faii'e  rentrer  eu  liii-inème.  et  de  liii  piouver  (|iie  tmil  l'-tait  l)ien. 
Voltaire,  eu  paiaissaut  toujours  croire  en  Dieu,  n'a  réelU-ment  jamais 
cm  qu'au  diable,  puisque  son  dieu  prétendu  n'est  qu'un  être  mali'aisanl 
(|ui,  selon  lui,  ne  |)rend  plaisir  (|n";i  nuire,  l.'alisurdilé  de  cette  doc- 
trine, qui  saute  aux  veux,  est  surtout  révoltante  dans  nu  homme  comblé 
des  biens  de  toute  espi-ce.  (jui.  du  sein  du  lionlienr,  ciierche  à  déses- 
pérer ses  semblabli's  par  I  iiuaj;e  afirense  et  cruelle  de  tontes  les  calunii- 
lés  dont  il  est  exempt.    .Vntorisé  plus  <|ne  lui  à  compter  et  à  peser  les 


r,C,it  l.r.S   C.O.N  CESSIONS. 

ni;iii\  (le  l;i  \ir  Innnaiiic.  j'en  lis  r(''(|iiilalilc'  r\,iiiHii,  ri  je  lui  jiidiiNai 
i|M('  (le  Ions  ('('S  maux,  il  n'y  en  a\ail  ]tas  nn  dont  la  l'io\i(lenci'  ne  lui 
(iiscnlpée,  cl  (jui  nCnl  sa  source  dans  l'aljus  (juc  riuMiinic  a  l'ait  de  ses 
lacullcs,  jilus  <]ue  dans  la  nature  cUe-mènie.  Je  le  traitai  dans  celte 
Ictlri'  avec  tons  les  égards,  toute  la  considération.  Iniil  le  uicnagemcnt, 
et  je  puis  dire  avec  tout  le  respect  possibles.  (Cependant,  lui  connais- 
sant nn  ainour-pro|)re  extnhneuient  irritable,  je  ne  lui  envoyai  pas  cette 
lettre  à  Ini-inèinc,  mais  au  docteur  Tronehin,  son  médecin  cl  son  aini, 
avec  plein  |)ouvoir  de  la  dfuiuer  ou  supprimer,  selon  (ju'il  le  trouverait 
le  plus  convenable.  Troncliin  donna  la  lettre.  V(dtaire  me  répondit,  en 
peu  de  lijincs,  qu'étant  malade  et  garde-malade  lui-même,  il  remellail  à 
nn  autre  temps  sa  réponse,  et  ne  dit  pas  un  mot  sur  la  question.  Troncliin, 
en  m'euvovant  cette  lettre,  en  joignit  une,  où  il  marquait  |)eu  (reslime 
pour  celui  qui  la  lui  avait  remise. 

Je  n'ai  jamais  publié  ni  nuMue  montré  ces  deux  lettres,  n'aimant  point 
à  l'aire  parade  de  ces  sortes  de  petits  triompbes  ;  mais  elles  sont  en  ori- 
ginaux dans  mes  recueils  (liasse  A,  n°^  20  et  21).  I)ei)nis  lors,  Voltaire 
a  publié  cette  réponse  qu'il  m'avait  promise,  mais  qu'il  ne  m'a  pas  en- 
vo\ée.  l'.lle  n'est  autre  ([ne  le  roman  de  Candide,  dont  je  ne  puis  par- 
ler. |iarce  que  je  ne  l'ai  pas  lu. 

Toutes  ces  distractions  m'auraient  dû  guérir  radicalement  de  mes  fan- 
tasques amours,  et  c'était  peul-éln'  un  moyen  que  le  ciel  m'olTrait  d'en 
prévenir  les  suites  funestes  :  mais  ma  mauvaise  étoile  fut  la  plus  forte  ; 
et  à  pein(!  recoiunuMiç^-ai-je  à  sortit',  (|ue  mou  cœui-,  ma  tète  et  mes  pieds 
reprirent  les  menues  routes.  Je  dis  les  mêmes,  à  certains  égards;  car 
mes  idées,  un  peu  moins  exaltées,  restèrent  cette  fois  sur  la  terre,  mais 
avec  un  choix  si  exquis  de  tout  ce  qui  pouvait  s'y  trouver  d'aimable  en 
tout  genre,  que  cette  élite  n'était  guère  moins  chimérique  (jue  le  monde 
imaginaire  (iu<'  j'avais  abandonné. 

J(!  me  lignrai  l'amour,  l'amitié,  les  deux  idoles  de  imui  C(eur,  sous 
les  plus  ravissantes  images,  .le  me  plus  à  les  orner  de  tous  les  charmes 
du  sexe  que  j'avais  toujours  adoré.  J'imaginai  deux  amies,  plntôt  que 
deux  amis,  ])arce  (jue  si  l'exemple  est  plus  rare,  il  est  aussi  ])lus  aimable. 
Je  les  douai  de  deux  caracti'res  analogues,  mais  dillerculs;  de  deux 
figures,  non  pas  parfaites,  mais  de  mou  goût,  (|u'auimaient  la  bienveil- 
lance et  la  sensibilité.  Je  (is  l'une  brune  et  l'autre  blonde,  l'une  vive  et 
l'autre  douce,  l'une  sage  et  l'antre  faible,  mais  d'une  si  toucliantc  fai- 
blesse, que  la  vertu  semblait  y  gagner.  Je  donnai  h  l'une  des  deux  un 
amant  doul  latilre  fût  la  tendre  amie,  et  même  (|uel(jue  chose  d(;  plus; 
mais  je  n'admis  ni  rivalité,  ni  (|uerelles,  ni  jalousie,  parce  que  tout  sen- 
timent |)euible  me  coûte  à  imaginer,  et  que  je  ne  voulais  ternir  ce  riant 
tableau  par  rien  qui  dégradât  la  nature.  Epris  de  mes  deux  charmants 
modèles,  je  m'identifiais  avec  l'ainaut  el  l'ami  aniani  ijuil  m'était  pos- 


l'Mi  I  II    1 1    I  IV  Kl    i\  r><°ii 

sililc;    iii.'ti-<  je  Ir  lis  aiiiialili' i-l  jriiiii',    lui   ilniiiiaiil   .m  ^iii  |i|ii^  lr>  \i'rlii> 
<'t  l(->  (li'laills  i|ii('  |i-  Mir  si'lllilis. 


INnir  |il;iii'f  mrs  |)i'rsiiiiii:ij;i's  d.iiis  un  M|iiiir  (|iii  Irm-  (■iiii>iiil,  je 
iKissai  siuH'i'Ssi\i'incnt  eu  icviic  li>s  plus  licinix  lii'u\  (jiie  j'eusse  mis  dans 
mes  vovajjes.  Mais  je  ne  linuvai  |iiiiiil  i\f  Ixicage  assez  frais,  |iiiinl  dr 
paysage  assez  loucliaut  .1  iiiini  L;rc.  Les  vallées  de  laTIiessalie  nraiiraieiil 
pu  coutonter.  si  je  les  asais  mks  ;  mais  iiHni  iuiai^iiialioii,  falij,'iiée  à  iii- 
\eiiter,  \(uilail  (|uel(|iii'  li<'ii  ncl  i|iii  |iiil  lin  servir  de  point  d"a|)pni,  et 
inc  faire  illusion  sur  l,i  realile  des  lial(it.iiil>  <|iie  jy  \oulais  iiiellre.  .le 
songeai  l(»iiglemps  aux  îles  Uorroniées,  dont  l'aspeel  délieieux  lu'avail 
transporté  ;  mais  j"v  trouvai  trop  dVirnenient  et  d  art  pour  mes  person- 
nages, il  me  fallait  ee[>endant  un  lac,  et  je  Unis  par  choisir  celui  autour 
du(|uel  mon  cnur  n'a  jamais  cessé  d'errer.  Je  me  lixai  sur  la  partie  des 
l)ords  de  ce  lac,  à  laquelle  dejniis  longtemps  mes  vcriix  ont  placé  ma 
résidence  dans  le  bonln'ur  imaginaire  auquel  le  sort  m'a  horné.  Le  lien 
natal  de  ma  |ianvre  maman  avait  encore  ponr  moi  nn  attrait  de  prédilec- 
tion. Le  contraste  des  positions,  la  ri(  liesse  et  la  variété  des  sites,  la 
magniliciMice,  la  majesté-  de  l'ensemlile  (|iii  ravit  les  sens,  é'ineut  le 
cœur,  élevé  l'âme,  achevèrent  de  me  déterminer,  et  j'établis  à  Vevai  mes 
jeunes  pupilles.  Voilà  tout  ce  (jne  j'imaginai  du  premier  liond  ;  le  reste 
n'v  l'ut  ajouté  que  dans  la  suite. 

Je  me  liornai  longtemps  à  un  jilan  si  vague,  parce  qu'il  siiflisait  jinur 
remplir  mon  imagination  dKhjets  agréables,  et  mon  co'ur  de  sentiments 
dont  il  aime  à  se  nourrir.  Ces  fictions,  à  force  de  revenir,  prirent  enfin 

4G 


362  I.KS    COMMISSIONS. 

j)liis  (le  con^islanci'.  l'I  se  lixcicnl  (l:nis  dkhi  (■ri\<'aii  sons  iiri(>  l'oriiic 
dL'tcrmiiii'<".  C.o  lui  alors  (|M('  la  lanlaisic  mo  jM'il  (l"c\|)iini('r  sur  le  |ia|iiiT 
(]iu'l(|iU's-imos  (les  sitiialioiis  (iircilcs  iiroHVai(Mil  ;  cl,  rapjx'laiil  loul  ce 
(jiic  j'avais  sciili  dans  ma  jciinossc,  de  donner  ainsi  l'essor  en  qnehjne 
sorle  an  désir  d'airnei-,  (jne  je  n'avais  pu  satisfaire,  cl  dont  je  inesenlais 
dévoii". 

Je  jelai  d'abord  sur  le  jiapier  qne!(|nes  lettres  éparses,  sans  suite  et 
sans  liaison;  el  lors(|ue  j(!  m'avisai  de  les  Miuloii- coudre,  j'v  lus  souvent 
l'oit  emharrassé.  (le  (|u'il  y  a  de  peu  croyable  et  de  très-vrai  est  (|ue  les 
deux  premières  parties  ont  clé  écrites  presque  en  entier  de  celle  ma- 
nii-re,  sans  que  j'eusse  auenn  ])lan  bien  l'oiiiié,  el  même  sans  j)rcvoir 
(junn  jour  je  serais  lente  d"en  l'aire  un  ouvrage  en  règle.  Aussi  voit-on 
(|ue  ces  den\  |)arlies.  i'ornices  apri's  coup  de  matériaux  cpii  n"onl  pasétc 
taillés  pour  la  place  (|u'ils  occupent,  sonl  pleines  d'un  remplissage  ver- 
beux qu'on  ne  trouve  pas  dans  les  autres. 

Au  ])liis  fort  de  mes  rêveries,  j'eus  une  visite  de  madame  d'IIoudetot, 
la  première  (|u'elle  m'eût  laite  (Mi  sa  vie,  mais  (|ni  mallieureusenient  ne 
l'ut  pas  la  tleniière,  comme  on  verra  ci-après.  La  eomlesse  d'IIoudetot 
était  lillcde  l'eu  M.  de  Uellegarde,  fermier  général,  sœur  de  M.  d'Épinay 
(ît  de  MM.  de  I.alive  cl  de  la  Bricbe,  (|iii  depuis  ont  été  tous  deux  intro- 
ducteurs des  ambassadeurs,  .l'ai  parlé  de  la  connaissance  que  je  fis  avec 
elle  étant  (ille.  Depuis  son  mariage,  je  ne  la  vis  qu'aux  fêles  de  la  Che- 
vrelli!,  elle/  madame  d'Mpinay,  sa  belle-sœur.  Ayant  souvent  passé  plu- 
sieurs jours  avec  elle,  tant  à  la  (llu'vrette  qu'à  K]unay,  non-seulement 
je  la  trouvai  toujours  très-aimable,  mais  je  crus  lui  voir  aussi  pour  moi 
de  la  bicnveillanc(\  Klle  aimait  assez  à  se  promener  avec  moi;  nous 
étions  marcbeurs  l'un  et  l'autre,  et  l'entretien  ne  tarissait  pas  entre 
nous.  Cependant  je  n'allai  jamais  la  \oii-  à  l'aris,  ipioiqti'elle  m'en  eût 
prit-  et  même  solliciti'  jtlnsienrs  l'ois.  Ses  liaisons  avec  M.  de  Sainf-bam- 
bcrt.  aNCC  qui  je  commençais  d'eu  avoir,  nu^  la  rendirent  encore  plus 
intéressante;  et  c'était  pour  m'apporler  des  nouvelles  de  cet  ami,  qui 
pour  lois  était,  je  crois,  à  Malioii,  ([u'elle  vint  me  voir  à  l'Krmitage. 

dette  visite  eut  un  peu  l'aii-  d'un  début  de  roman.  Klle  s'égara  dans 
la  route.  Son  coeber,  (piitlanl  le  c  hemin  qui  tournail,  voulut  tiaverser 
en  droiliirc,  du  moulin  de  (llairvaiix  à  l'Ermitagi!  :  son  carrosse  s'em- 
bourba dans  le  fond  du  vallon  ;  elle  voulut  descendre,  el  faire  le  reste 
du  trajet  à  ])ied.  Sa  mignonne  cbaussure  fut  bientôt  percée  ;  elle  enfon- 
çait dans  la  crotte  ;  ses  gens  eurent  tontes  les  j)eines  du  monde  à  la  déga- 
ger, eteiitin  elle  arriva  à  rKrmilage  en  bottes,  et  j)ei'(,'ant  l'air  d'éclats 
de  rire,  auxquels  je  mêlai  les  miens  eu  la  voyant  arriver.  Il  fallut  eban- 
ger  de  loul;  Tbérèse  y  pourvut,  et  je  l'engageai  d'oublier  la  dignité, 
pour  faire  une  collation  rnsti(|ue,  dont  elle  se  trouva  fort  bien.  Il  était 
tard,  elle   resta  peu;    mais  ri'iilrc\  ne  fut  si  gaie  ([u'i^lic    \   prit   goi'il,   el 


17. 


I 


l'Ml  I  I  I      II       I   IN  Kl      I  \  '.)!'■ 

iKiiiit  kli>|iuseL>  à  ri'M'iiii .  l'illi'  n'i'xcrnla  |)(iiii'laiit  n-  pinjcl  i|iic  l'année 
Mii\.iiile;  mais,  lu-las!  ci'  ii-laid  m-  nu-  •^aiarilil  de  mii. 

Je  |)a<sai  I  aiiloniiic  a  une  m  ru|ialiiiii  iliuit  un  ne  se  (linili-rail  |i.is,  a 
la  jailli-  (In  Iruil  de  M.  d  l!|iiiia\.  I.  liiniila^r  clait  If  nscrNoir  di-s  i-an\ 
du  iiai'i'  lie  la  (.licMitli-  :  il  s  a\ai(  nn  (.inliii  clov  ij,-  inurs,  ri  ^arni 
d Csnalicrs  et  il'.intu's  ailtri'S,  tpii  doniiaiiMil  |dii>di'  Iniils  a  M.  d  l'!|iiiia> 
i|no  son  piila^ci' (II- la  (!lic\ri-lU ,  (|niiii|n  «m  lui  en  \(j|àl  It-s  Iruis  i|uar(s. 
l'ont-  ii'oliT  pas  un  liùlc  alisolnnnnt  iiinlilf,  je  ini-  (-iiar^cai  de  la  dirrc- 
tiiiii  dn  jardin  il  dr  rinspccliiui  du  jardinier.  Toiil  alla  liicn  jns(|n'au 
Irniiis  des  fruits;  mais  à  mesure  (|u'ils  mririssaienl,  je  les  Mi\ais  dispa- 
lailri',  sans  sa\(>ir  ce  (|u"ils  étaient  devenus.  I.e  jardiiiii-r  inassura  (|uc 
e'étaieni  les  loirs  qui  mangeaient  tout.  Je  lis  la  f;uerreaii\  Inirs.  j'en  dé- 
truisis Iteaneoup.  et  le  Iruil  n'en  disparaissait  pas  moins.  Je  guettai  si 
l)ieu,  i|ireiiliii  je  ti'uinai  i|ue  le  jardinier  lui-même  était  le  ^raiid  loir. 
Il  logeait  a  MuiiliiitireiK  \ .  d  nii  il  venait  les  nuits,  avec  sa  leniuie  et  ses 
enratils.  enlever  les  dépôts  de  liuils  i|n°il  avait  faits  pendant  la  journée, 
et  (|n°il  faisait  vendre  a  la  halle  a  l'aris,  aussi  puldii|nemenl  (|ne  s'il  eût 
en  lin  jardin  à  lui.  (e  misérable,  que  je  eomidais  de  hienlaits,  dont 
riieiése  lialiillait  les  enfants,  et  dont  je  nourrissais  presque  le  père,  qui 
était  uiendiaiit,  lions  dévalisait  aussi  aisément  (|n  effrontément,  aueiin 
des  trois  n'étant  assez  vigilant  |M>ur  \  mettre  ordre  ;  et  dans  nue  seule 
nuit,  il  parvint  à  vider  ma  cave,  où  je  ne  trouvai  rien  le  lendemain. 
Tant  qu'il  ne  parut  s'adresser  (|u'à  moi,  j'endurai  tout;  mais  voulant 
rendre  compte  du  fruit,  je  fus  oldigé  d'en  dénoncer  le  videur.  Madame 
d'Ëpinav  me  pria  de  le  payer,  de  le  mettre  dehors,  et  d'en  chercher  un 
autre  ;  ce  <|ue  je  lis.  (iomme  ce  jtrand  eo(|nin  rodait  toutes  les  nuits  au- 
tour de  rKrmitai^e,  armé  d'un  j;ros  bâton  ferré  qui  avait  l'air  d'une 
massue,  et  suivi  d'autres  vauriens  de  son  espèce  ;  pour  rassurer  les  gou- 
vernenses,  que  cet  homme  effrayait  terrihieuienl.  je  lis  coucher  s(m  suc- 
cesseur toutes  les  nuits  à  rtrmita|,'e  ;  et  cela  ne  les  lran(|uillisant  pas 
encore,  je  lis  demander  à  madame  d'Épinay  un  fusil  que  je  tins  dans  la 
chamhre  du  jardinier,  avec  char^'e  à  lui  de  ne  s'en  servir  qu'an  Ik  snin. 
si  l'on  tentait  de  forcer  la  porte  <m  d'escalader  li'  jardin,  il  de  ne  tirer 
qu'à  poudre  iiniijueuRnl  [)our  eilraycr  les  videurs,  (l'était  assurément  la 
moindre  précaution  (|ne  j)ùt  prendre,  pour  la  sûreté  commune  un 
homme  incommodé,  ayant  à  passer  l'hiver  au  milieu  des  liois,  seul  avec 
denv  femmes  timides.  Kniin,  je  lis  l'aciiuisition  d'un  petit  chien  pour 
servir  de  seiitiiielle.  Itelevre  m'elanl  venu  voir  dans  ce  teinps-la.  je  lui 
contai  mon  cas,  et  ris  avec  lui  de  mon  a|)pareil  militaire.  De  retour  a 
Paris,  il  en  voulut  amuser  Diderot  à  son  tour  ;  et  voilà  comment  la  cote- 
rie holbachiqne  apprit  que  je  voulais  tout  de  bon  |)asser  l'hiver  a  1  Er- 
mitage. Celle  constance,  qu'ils  n'avaient  pu  se  li^urer,  les  désorienta; 
et  en  attendant  qu'ils  imaginassent  quelque  aulre  tracasserie  pour   me 


rif.i  m; s  CONFESSIONS. 

l'endii'  mmi  s('iiiiir  (li'|ihiisaiil  ,  ils  me  détaclièrenl,  par  Diderot,  le 
mènii'  l)('l('\  ic,  (|iii  d'ahord  axant  Iniiivé  mes  précautions  tniiles  sim- 
ples, liiiit  |tar  les  Iroinei'  iiU()rise(Hieiiles  à  mes  principes.  e(  pis  (iiie  ri- 
dicules, dans  des  ieltres  oii  il  m'accald.iil  de  plaisanteries  amères,  et 
assez  pi(|iiantes  pour  m'oflenser,  si  mon  humeur  eût  été  tournée  de  ce 
côté-là.  Mais  alors  saturé  de  sentiments  allectueux  et  tendres,  et  n'étant 
susceiitil)le  (raueun  antre,  je  ne  voyais  dans  ses  aijrres  sarcasmes  fjuele 
mol  pour  rire,  et  ne  le  lr<ui\ais  (|ue  toiàlre,  oii  huit  autre  l'eût  trouvé 
extravagant. 

.V  force  de  \igilance  et  de  soins,  je  parvins  si  bien  a  garder  le  jardin, 
que,  quoi(|U(;  la  récolte  du  liiiil  eût  presque  manqué  cette  année,  le 
|iio(!uit  lut  Iriple  de  celui  des  années  précédentes;  et  il  est  vrai  que  je 
lU'  m  eparj^uais  point  [xuir  le  préscL'ver,  jus(ju'à  escorter  les  envois  que 
je  taisais  à  la  ClieMclle  et  ii  K])inaj,  jusqu'à  porter  des  paniers  moi-même; 
et  je  me  souviens  que  nons  en  portâmes  un  si  lourd,  la  tante  et  moi, 
que,  prêts  à  succomber  sous  le  faix,  nous  fûmes  contraints  de  nous  re- 
poser de  dix  en  dix  pas,  et  n'arrivâmes  que  tout  en  nage. 

(IToT.)  Oiiaïul  la  mauvaise  saison  commença  de  me  renfermer  au  lo- 
gis, je  voulus  repi'endre  nu^s  occupations  casanières;  il  ne  me  fut  pas 
possible.  Je  ne  voyais  partout  que  les  deux  cliarmantes  amies,  que  leur 
ami,  leurs  cntours,  li;  pays(|u'elles  liabitaieni,  qu'objets  créés  ou  embellis 
pourelles  par  mon  imaj^inalion.  .le  n'étais  plus  un  momentà  moi-même, 
le  déliic  ne  me  (|uiltail  plus.  Après  beaucoup  d'efforts  inutiles  pour 
écarter  di^  moi  toutes  ces  liclions,  je  fus  enfin  tout  à  l'ail  séduit  par  elles, 
ci  je  ne  m'occupai  plus  qu'à  tâcher  d'y  mettre  quelque  ordre  et  quelque 
suite,  pour  en  faire  une  espèce  de  roman. 

Mon  grand  embarras  était  la  honte  de  me  démentir  ainsi  moi-même 
si  nettement  et  si  haulemcnt.  Après  les  principes  sévères  que  je  venais 
d'établir  avec  tant  de  fracas,  après  les  maximes  austères  que  j'avais  si 
fortement  prêchées,  après  tant  d'invectives  mordantes  contre  les  livres 
efféminés  qui  respiraient  l'amour  et  la  mollesse,  pouvail-on  rien  ima- 
giner de  plus  inattendu,  de  plus  choquant  que  de  me  voir  tout  d'un 
coup  m  inscrire  de  ma  propre  main  parmi  les  auteurs  de  ces  livres,  que 
j'avais  si  durement  censurés?  Je  sentais  celle  inconséquence  dans  toute 
sa  force,  je  me  la  reprochais,  j'en  rougissais,  je  m'en  dépitais  :  mais  tout 
cela  ne  put  suffire  pour  me  ramener  à  la  raison.  Subjugué  complète- 
ment, il  fallut  me  soumettre  à  tout  risque,  et  me  résoudre  à  braver  le 
(|u'eu  dira-l-on  ;  sauf  à  délibérer  dans  la  suite  si  je  me  résoudrais  à 
montrer  mon  ouvrage  ou  non  :  car  j(>  ne  supposais  pas  encore  que  j'en 
vinsse  à  le  |)ublier. 

Ce  parti  pris,  je  me  jette  à  plein  collier  dans  mes  rêveries;  et  à  force 
de  les  tourner  et  rclouiiier  dans  ma  tète,  j'en  loinie  enlin  l'espèce  de 
plan  doni  on  a  vu  re\iMMili<iii.  (l'i'tait  assurénienl  le  meilleur  parli  qui  se 


i'\K  I  II    II.  I  i\  lu    i\  suri 

iiiil  lii'iT  lie  iiio  liilii's  :  r.iiiiciiii  ilii  Imii,  i|iii  ii'i'^t  jaiiiuis  sorli  ili-  iiioii 
i'(i-ur,  les  luiiriia  \frs  dfs  objels  utiles,  cl  ilmit  la  iikumIc  tùl  |iii  raiic  sou 
iirolil.  Mes  lalili'aiix  xoluptiifiiv  aiiialrtil  |M't'ilii  lniitcs  Iciiis  [;i'à(-fs,  si  le 
(loiiv  t'iiliiris  (le  I  iiiiint't'iici*  \  l'ùl  iiiaii(|ii('.  l  ni'  lillr  faible  est  un  objet 
(le  |>ilie  que  raïuoiir  |ieul  reudie  inléressaiil,  ri  i|ui  sou\eut  n'est  pas 
moins  aimable  :  mais  (|ui  |>i  ut  sn|i|iorler  sans  iinli^iialiun  le  s|)eelaele 
(les  unenrs  a  la  mode?  et  i|n'N  a-l-il  de  plus  ri'\(dtan(  i|ue  l'or^in-il  d'une 
reiuine  inlidi  le,  qui,  loulant  ouMitiiuenl  aux  pieds  Ions  ses  de>oirs. 
prétend  (|ue  son  mari  soit  penéire  de  re(ouriais>an( f  de  la  jjràce  (|u"elli- 
lui  accorde  de  viuiloir  bien  ne  pas  se  laisser  premire  sur  le  fait?  Les  êtres 
parfaits  ne  sont  pas  dans  la  nature,  et  leurs  leçons  ne  sont  pas  assez  près 
lie  nous.  Mais  (|u"une  jeune  persiume.  née  a\ee  un  eu-ur  aussi  tendre 
(|u'lionnète  se  laisse  vaincre  à  ramtuir  étant  lilh  ,  «t  nlruuve  étant 
lemino  des  forces  p<uir  le  vaincre  à  son  tour  et  redevenir  vertueuse  : 
quicomiue  V(Uis  dira  (|ue  ce  tableau  dans  sa  totalité  est  scandaleux  et  n'est 
pas  utile,  est  un  menleuret  un  Inpoerite;  ne  l'écoutez  pas, 

Outre  ci'l  objet  de  nneurs  et  dlioniiétele  eonjuj^aie.  qui  lient  radica- 
lemi'iit  à  tout  l'ordre  social,  je  m'en  lis  un  plus  secret  de  coiicfU'de  et  de 
paix  publi(|ue  ;  objet  plus  ^rand,  plus  imporlant  |>eut-étre  en  lui-même, 
i'[  jIu  moins  pour  le  moment  oii  Ion  se  Irouxail,  l.'oraj;e  excité  par 
l'Encyclopédie,  loin  de  se  calmer,  était  alors  dans  sa  |)lns  grande  force. 
Les  deux  partis  dé-ehainés  l'un  contre  l'antre  avec  la  dernièri'  fureur, 
ressemblaient  plulôl  à  des  lou|)s  enraj;és,  acliarnés  à  s'eiitre-décliirer, 
qu'à  des  chrétiens  cl  des  pliilosopbes  qui  veulent  réciproquement  s'é- 
clairer, se  convaincre,  et  se  ramener  dans  la  voie  de  la  xérilc  II  ne 
inan(|nait  peut-être  à  l'un  et  à  I  autre  (|ue  des  chefs  remuants  (jui  eussent 
du  crédit,  pour  dé}j;énérer  en  j^uerre  civile;  et  Dieu  sait  ce  qn  <'nl  pro- 
duit une  {guerre  civile  de  religion,  où  l'intolérance  la  plus  cruelle  était 
au  fond  la  même  des  deux  côtés.  Knnemi  né  de  tout  esprit  de  parti, 
j'avais  dit  franchement  aux  uns  et  aux  autres  des  vérités  dures  qu'ils 
n'axaient  pas  écoutées.  Je  m'avisai  d'un  autre  expédient,  qui,  dans  ma 
sim|>licilé,  nu'  parut  admirable  :  c'était  d'adoucir  leur  haine  réciproque 
on  détruisant  leurs  préjugés,  et  de  montrera  chaque  parti  le  mérite  et  la 
vertu  dans  l'autre,  dignes  de  l'estime  publi(|ne  et  du  respect  de  tous  les 
mortels.  Ce  projet  peu  sensé,  (jui  supposait  de  la  bonne  foi  dans  les 
honnnes,  cl  par  lequel  je  tombais  dans  le  défaut  que  je  reprochais  à 
l'abbé  de  Saint-l'ierre,  eut  le  succès  qu'il  devait  avoir;  il  ne  rappro- 
cha point  les  partis,  et  ne  les  réunit  que  pour  m'accabler.  Kn  attendant 
que  l'expérience  m'eût  fait  sentir  ma  folie,  je  mv  livrai,  j'ose  le  dire,  avec 
un  zide  digne  du  motif  qui  liiispirait,  et  j<'  dessinai  les  deux  carac- 
tères de  Wcdniar  et  deJulie,  dans  un  ravissement  (|ui  me  faisait  espérer 
de  les  rendre  aimables  tons  les  deux,  et,  qui  plus  est,  l'un  par  l'autre. 

(•onlent  d'avoir  grossièrement  esquissé  mon  plan,  je  revins  aux  situa- 


r.GO  I.ES  CONFESSIONS. 

lions  lie  ilclail  ([lU"  j'avais  Iracécs  ;  et  de  rariaii^i'inriil  (|ii('  ji'  leur  don- 
nai rrsnili'iiiil  les  (l<'ii\  picniiiMt'S  |)aili('S  {\v  la  Julie,  qur  je  lis  l'I  mis  an 
nrl  iliiiaiit  ici  luxer  a\ ff  un  j)laisir  incxpi  iniahlc,  cniployanl  pour  cela 
l<'  |iIms  l)ean  [lapier  doré,  de  la  pondre  d'a/ur  el  d'arj^ent  ponr  séclier 
l'éiiilnre,  de  la  nonpareille  hictic  pour  eondie  mes  cahiers;  enlin  ne 
lron\anl  lien  d'assez  jialant,  rien  d  assez  mignon  j)()nr  les  cliarnianles  lilh's 
diiiil  je  ralïidais  comme  iiii  aulre  l'ygmalion.  Idns  les  soirs  an  coin  de 
mon  leu,  je  lisais  el  relisais  ces  deux  |)arlies  aux  gouvernenses.  I,a  lille, 
sans  rien  ilire,  sanglotait  avec  moi  d'allendrissemenl  ;  la  mère,  qui,  ne 
Ironvanl  point  là  de  compliments,  n'y  comprenait  rien,  restait  trancjuiUe. 
et  se  contentait,  dans  les  moments  île  silence,  de  me  répéler  toujours: 
Monsieur,  eela  est  bienheau. 

.Madame  d'Epinay,  iii(|niete  de  me  savoir  seul  en  hiver  an  milieu  des 
hois,  dans  une  maison  isolée,  envoyait  très-souvent  savoir  de  mes  nou- 
velles. Jamais  je  n'eus  de  si  vrais  témoignages  de  son  amitié  pour  moi,  et 
jamais  la  mienne  n'y  répondit  pins  vivement.  J'aurais  tort  de  ne  pas  spé- 
cilier  parmi  ces  témoignages,  qu'elle  m'envoya  son  portrait,  et  qu'elle 
nie  demanda  des  insiruclions  pour  avoir  le  mien  peint  par  l.atour,  et  qui 
avait  été  exposé  au  salon.  Je  ne  dois  pas  non  plus  omettre  une  autre  de 
ses  attentions,  qui  paraîtra  risible,  mais  qui  fait  trait  à  l'histoire  de  mon 
caractère,  par  rimi)re^sion  qu'elle  lit  sur  moi.  Lu  jour  qu'il  gelait  très- 
i'ort,  en  ouvrant  nu  pa([uet  ([u'elle  m  invoyail  de  plusieurs  commissions 
dont  elle  s'était  chargée,  j'y  trouvai  un  petit  jupon  de  dessous,  de  fla- 
nelle d'Angleterre,  qu'elle  me  marquait  avoir  porté,  et  dont  elle  voulait 
que  je  me  lisse  un  gilet.  Le  tour  de  son  billet  était  charmant,  jilein  de 
caresse  et  de  naïveté.  Ce  soin,  plus  (jn'amical,  me  parut  si  tendre, 
comme  si  elle  se  fût  dépouillée  pour  me  vélir,  que,  dans  mon  émotion, 
je  baisai  vingt  fois  en  pleurant  le  billet  el  le  ju[)on.  Thérèse  me  croyait 
devenu  fou.  Il  est  singulier  que,  de  toutes  les  inarques  d'amitié  que 
madame  d'Kj)inay  m'a  prodiguées,  aucune  ne  m'a  jamais  touclié  comme 
celle-là;  el  ([lu;  même,  (le|)nis  notre  ru|)tnre,  je  n'y  ai  jamais  repensé 
sans  attendrissement.  J'ai  longtemps  conservé  son  petit  billet  ;  el  je 
l'aurais  encore,  s'il  n'eût  en  le  sort  de  mes  autres  lettres  du  même  temps. 

Quoique  mes  rétentions  me  laissassent  alors  peu  de  relâche  en  hiver, 
et  qu'une  partit;  de  celui-ci  je  fusse  réduit  à  l'usage  des  sondes,  ce  fut 
pourtant,  à  tout  prendre,  la  saison  ((iie  depuis  ma  demeure  en  France 
j'ai  [)assée  avec  le  plus  de  douceur  et  de  tranquilliti;.  DnianI  (juatre  ou 
ciiK]  mois  (jue  le  mauvais  temi)s  me  tint  davantage  à  l'abri  des  surve- 
nants, je  savourai,  plus  que  je  n'ai  fait  avant  el  depuis,  celte  vie  iridé- 
[)endaule,  égale  et  simple,  dont  la  jouissance  ne  faisait  pour  moi  qu'aug- 
menter le  prix,  sans  autre  compagnie  (pie  celle  des  deux  gouverneuses 
en  réalité,  el  celle  des  deux  cousines  en  idée.  C'est  alors  surtout  que  je 
me  félicitais  cha(|ne  jour  davantage  dn  |»arti  (pie  j'avais  eu  le  bon  sens 


l'Mt  I  II     II 


Il \  Kl     I  \ 


Mi: 


(II'  |>i'cii(li't>,  sans  r^ai'il  aii\  l'huiiciirs  ili'  iiirs  amis,  ràclx's  ilr  un-  \iiir  ;it- 
Iraiiclii  (II-  Ifiir  hraiiiiic  :  ri  i|Maiiil  j',i|i|iiis  l'alli-iilat  il'iiii  rnicruc. 
i|iiaiiil  Drirvic  et  iiiadaiiic  il  l!|iiiia\  iiii'  |iarlairnl  ilaiis  ii-iiis  lillics  du 
liDiiliIrrl  ili-  ra^ilalinn  i|tii  n-^iiainil  ilaiis  l'aiis,  i-iiiiii)ii-ii  jr  iciiirriiai 
Ir  nrl  ili'  in'avoir  i''loij;iii'  dr  ces  sprctacles  d'Iiorifiirs  il  »li'  (liiiics,  iiiii 
iiiMissi'iil  lail  i|iii-  Miini'iir,  qu'ai^iir  riiniiiriir  liiliniM'  <|nr  raspccl  ili  s 
ili'Siiriiirs  |>iilili('S  III  a\ail  iliiiiliri' ;  laihlis  i|iii',  lie  \ii\  ;itil  iillis  ailloill' ilr 
iii.i  l'i'Iraili'  i|iii'  ili'<  i>ii|i'ls  naiil>  rlil>iii\,  mon  ni'iir  ne  sr  li\  tait  iiii'à 
tl«*s  siMiliniiMils  aiinahii's.  Ji-  iiiilc  ici  avrc  rMiii|ilaisaiU'(*  Ir  ('(nii's  des  ilcr- 
i)ici-s  iiioiiii'iils  paisilili's  i|iii  m'oiit  ili-  laisMS.  I.i>  |ii'iiilriii|is  i|iii  siii\il 
(  rt  lii\rr  si  raliiif  \  il  crlori'  li'  j;i'riMr  drs  iiialliciiis  i|iii  iiir  i  (•>l('iil  ,i  th'- 
rriii-,  et  dans  le  lissii  ilrsiiucls  ou  m;  MTia  plus  d'iiili'iN.illc  sriiilij.ililc, 
1)11  j'aii' III  II-  loisir  di-  ii'S|iircr. 

.il-  crois  |ioiirlaiil  inr  ia|i|irlir  (|iii'  diiranl  ccl  iiilcrvallr  de  |iai\.  <■! 
jiisini'aii  l'oiid  de  ma  sidilndc,  je  ne  restai  pas  loiit  a  l'ail  lraii(|iiille  de  la 
part  des  ludliai'liieii>.  Ihdenil  me  siisiila  i|iii'li|iie  (racasscrie,  el  ji'  suis 
lorl  Iroiiipé  si  le  iiesl  durant  let  hiver  (|ue  parut  le  Fils  miturcl,  doiil 
janrai  liienlol  à  |>arler.  Oiilre  (|iu'.  |(ar  des  causes  qu'on  saura  dans  la 
siiile,  il  incsl  resié  peu  de  nioiiiinienls  sûrs  de  celle  éj)o(|iie.  ceux  iii/'iiie 
i|ii'oii  m'a  laissés  sorjt  Irès-peii  précis  i|iiaiil  aii\  dates.  Dideml  ne  dalail 
jamais  ses  lettres.  Madame  d'Kpiiiay,  madame  d'Ilnndeliil  ne  dalaienl 
};nère  les  leurs  que  du  jour  de  la  semaine,  et  Deleyie  lais.iil  comme  elles 
le  plus  souvent.  Oiiand  j'ai  voulu  ranjier  ces  lettres  dans  leur  ordre,  il 
a  jailli  suppléer,  en  tàloiinanl,  des  ilales  incerlaiiies,  sur  lesquelles  ji- 
ne  puis  compler.  Ainsi,  ne  |)ciii\aiil  li\er  aAcc  ceriiliide  le  cniiinience- 
inenl  de  ces  liroiiilleries,  j'aime  mieux  rapporter  ci-aprés.  dans  nn  seul 
article,  tout  ce  ipie  je  m'en  |»nis  rappeler. 

Le  retour  du  |Miiilemps  a\ail  rednnlili'  ninn  lendre  délire,  el  dans 
mes  érolicpies  transports  j'avais  compose'  pour  les  dernières  parties  de  la 
Julie  plusieurs  lettres  ipii  se  seiilenl  du  ravissement  dans  jeiiiifl  je  les 
écrivis.  Je  puis  citer  entre  antres  celle  de  l'Klyséc,  el  de  la  promenade 
sur  le  lac,  (|ui.  si  je  m'en  souviens  hieii,  sont  à  la  lin  de  la  (|iialrième 
partie.  Ouicon(|iie.  en  lisant  ces  deux  lettres,  ne  sent  pas  anndiirel  fon- 
dre sou  cieiir  dans  l'atlendrissemeiit  qui  me  les  dicta,  doil  lérmer  le 
livre  :  il  n'est  pas  fait  pour  jiiuer  des  choses  de  seiilimenl. 

l'récisi'ment  dans  le  même  temps,  j  eus  de  madame  d'ilmidelol  mie 
seconde  visite  iinpré\iii'.  Kn  l'ahsence  de  son  mari  (|iii  était  caiiitaine  de 
jîendarmerie.  el  de  son  amant  ipii  servait  aussi,  elle  était  venue  a  l'.aii- 
hoiiiie,  an  milieu  de  la  \allee  de  Monlmorencv,  m'i  elle  avait  loue  une 
assez  jolie  maison,  (le  fut  de  là  qu'elle  vint  faire  à  Ilùinitafie  une  nou- 
velle excursion.  A  ce  voyage,  elle  était  à  cheval  el  en  homme.  Ouoi<|ne 
je  n'aime  mière  ces  sortes  de  mascarades,  je  fus  pris  à  l'air  rmnanesque 
de  celle-là,  el  pour  celle  fois,  ce  futile  l'amoiir.  (!omnie  il  lut  le  premier 


^C»  Li:s  (ONTESSIONS. 

ol  l'uiii(nio  en  loiite  ma  vie,  et  qiio  ses  suites  le  rciuliont  à  jamais  mé- 
morable et  terril)le  à  mon  souvenir,  (|iril  me  soit  ])erniis  d'entrer  dans 
qnel(]ue  détail  sureet  article. 


WM 


Madame  la  comtesse  d'ilondetot  approehait  de  la  trentaine,  et  n'était 
point  belle;  son  visage  était  marqué  de  petite  vérole  ;  son  teint  man- 
(juait  de  (inesse;  elle  avait  la  vue  basse  et  les  ycnx  nn  peu  ronds  :  mais 
elle  avait  l'air  jeune  avec  tout  cela  ;  et  sa  pbysionomie,  à  la  fois  vive  et 
douce,  était  caressante;  elle  avait  une  foret  de  grands  cbeveux  noirs,  na- 
turellement boncb'-s,  qui  lui  tombaient  au  jarret;  sa  taille  était  mignonne, 
et  elle  mettait  dans  tousses  mouvements  de  la  gaucberie  et  de  la  grâce  tout 
à  la  fois.  Klle  avait  l'esprit  très-naturel  et  très-agréable;  la  gaieté,  l'étour- 
derie  et  la  naïveté  s'y  mariaient  iieurcusement  :  elle  abondait  en  saillies 
cbarmantes  qu'elle  ne  recbereliait  point,  et  qui  partaient  quebjuefois 
malgré  elle.  Klle  avait  plusieuis  talents  agréables,  jouait  du  clavecin, 
dansait  bien,  faisait  d'assez  jolis  vers.  Pour  son  caractère,  il  était  angé- 
lique;  la  douceur  d'àme  en  laisait  le  fond  :  mais  bors  la  prudence  et  la 
force,  il  rassemblait  toutes  les  vertus.  Klle  était  surtout  d'une  telle  sûreté 
dans  le  commerce,  d'une  telle  lididili'  dans  la  société.  (|ue  ses  ennemis 
même  n'avaient  pas  besoin  de  se  caelicr  ircllc  .reuleiids  par  ses  enne- 
mis ceux  ou  |)lutôt  celles  (|iii  la  iiaïssaient;  car  pour  elle,  elle  n'avait 
pas  un  C(pur  qui   |iùt   linïr,  tl    je  crois  que  cette  conformité  contribua 


l'v lu  II    II    I  i\  m    i\  r,u<j 

|)oaii(-t)ii|)  à  nie  passidiiiu-r  |uiiii-  elle.  iKiiis  les  nmliilriHis  ilc  lu  plus  iii- 
liiiic  amitié,  je  ne  lui  ai  jamais  ouï  |iarler  mal  des  aliseiils,  pas  même 
«le  sa  lielle-Meur.  lilii'  ne  puiiNait  ni  ilcj^uiser  ei-  (|n'elle  |iriisait  a  iier- 
^'ollm^  rji  même  euiili.iiiiilii'  aiieiui  ilr  ses  seu(um-iils  ;  el  jr  suis  iiri'- 
suailé  (|u'elle  parlait  île  son  aniani  a  son  mari  même,  eumine  elle  en 
parlait  à  ses  amis,  à  ses  lonnaissanees  et  a  tout  le  momie  imlillerem- 
ment.  Lnlin,  ee  i|ui  pron\e  sans  iiplii|ue  la  pureté  <l  la  sinecrite  de  sou 
excellent  naturel,  c'est  (|u'i''lant  sujette  aux  plu>  i  iinrines  di^lra(  lions  et 
aux  plus  risildes  etimrderies.  il  lui  en  eeliappait  sou\ent  <le  (res-impru- 
denles  |iour  elie-nu''me,    mais  jamais  d'cdrensanles  pour  ipii  i|Me  ce  IVil. 

On  l'a>ail  mariée  Irès-jeune  et  malj;re  elle  au  eomte  d'Iloiidilcil. 
homme  do  condition,  lion  militaire,  mais  joueur,  iliicancur.  |j'('S-|ieu  ai- 
iiialilc,  et  (ju'elle  n'a  jamais  aime.  Klle  tiiuMadans  M.  de  Sairit-i.amiierl 
tous  les  nu'rilesde  son  mari,  a\ec  les  (|ualilis  pliisa^rc  aides,  de  I  Vspril, 
des  vertus,  des  talents.  S'il  faut  |)arduiin<'i'  <|ii(  hpic  clinsi'  aux  nururs 
du  siècle,  c'est  sans  doute  un  allachement  (jue  sa  durée  épuic,  (|ue  ses 
effets  lumtuent,  et  (|ui  ne  s'est  einu'iilé  (|ue  par  une  estime  réeiiuiKiue. 

C'était  un  peu  par  ^oùt,  à  ee  (|ue  j'ai  pu  eroiie.  mais  Iteaueoup  pour 
complaire  à  Saiiit-I.amliert.  (pielle  venait  nu'  \oir.  Il  l'x  avait  exiiortée. 
et  il  avait  raison  de  croire  (|ue  l'amitié  (|ui  coinmeneait  à  s'élahlir  eiitie 
nous  reluirait  cette  société  aj;réal)Ie  à  Ions  les  trois.  Klle  saxail  (lue 
j'étais  instruit  de  liurs  liaismis  ;  et  pouvant  me  [larler  de  lui  sans|;éne, 
il  était  naturel  i|u'ellc  se  plût  a\ec  moi.  Klle  \iiil  ;  je  la  \is;  j'étais  ivre 
d'amour  sans  ohjel  :  celte  ivresse  fascina  mes  yeux,  cet  idjjel  se  (ixa  sur 
elle;  je  vis  ma  Julie  en  madame  dlloudelot,  et  hienlôt  je  ne  xis  plus 
que  inadanu'  d'iloudelol,  mais  rexètue  de  toutes  les  perléelions  dont  je 
venais  {l'orner  I  ulcde  de  ninn  en'ui'.  l'our  iu'.Khe\er.  elle  nie  paila  de 
Saint-I.aïuhert  en  amante  passionnée,  l'orce  contaj^iense  de  l'amour!  en 
l'écoutant,  en  me  sentant  anjtrès  d'elle,  j'étais  saisi  d'un  rrémissement 
délicieux,  <|ue  je  n'avais  é|)rou\é  jamais  auprès  de  personne.  Klle  par- 
lait, it  je  nu-  sentais  ému  ;  je  croyais  ne  iaiic  (|ui'  tu  intiicsser  à  ses 
sentiments.  (|uaiid  j'iii  prenais  de  semlilahles  ;  j'avalais  à  lonj,'S  traits  la 
coupe  einpoismiiiee,  dont  je  ne  sentais  eiieiue  (|ue  la  douceni-.  Ijiliii, 
sans  que  je  m'en  aperçusse  et  sans  quelle  s'en  aperçût,  elle  m'inspiia 
pour  elle-même  tout  ce  qu'elle  exprimait  pour  son  aiuaiil.  llilasl  ce  lut 
l)ien  tard,  eefut  liieri  cruel lenu'ul  l>rù  1er  d'une  passiim  non  moins  vi\e(ine 
mallieuieuse,  pour  une  ienimedonl  le  cœur  était  plein  d'un  autre  amour! 

Malgré  les  mouvements  extraordinaires  que  j'avais  éprouvés  auprès 
d'elii'.je  ne  m'aperçus  pas  d'al)ord  di;  ce  (|iii  m'etail  arrivé  :  ce  ne  lui 
(pi'apres  son  départ  (pie,  voulant  penser  a  .lidie.  je  lus  frappé  de  ne 
pouvoir  plus  |»enser  ipi'a  madame  dlloudelot.  Alms  mes  veux  se  des- 
sillèrent; je  sentis  mon  mallienr,  j'en  ^émis,  mais  je  n'en  prévis  pas 
les  suites. 

47 


"Tll  I.i;S  COM'i;  SSIONS. 

.l'Iicsilai  litiiiilcm|)s  siii'  la  maiiii'ic  dont  je  nii;  cotuliiiiais  avec  elle, 
(•iiiiimc  si  l'amniif  vérilahlc  laissai!  asst;/,  de  faisoii  poiif  suivre  des  déli- 
lii  rallniis.  .le  iiClais  |ias  (lélcriiiiiK'  (|iian(l  clli'  ii\iiil  me  iirciidrc  an 
(iriiiiiiiN  II .  l'oiir  Idi's  l'clais  iiislriiit.  La  Imiilc.  ('(iiii|ia;;iii'  du  mal,  iiii' 
iciidil  iiiiii'l.  Iiciiildaiil  (l('\aiil  elle;  je  ii  osais  oiiNiif  la  lioiiciic  ni  Iomt 
les  vi'iiv;  ji'lais  dans  nn  Inuildi'  iiicNpritnahlc.  (|u'il  clail  impossible 
(|n  l'Ile  ne  \il  pas.  Je  pris  le  parti  de  le  Ini  a\oiier,  et  de  lui  en  laisser 
de\iner  la  eaiise  :  eflail  la  lui  diic  assez  clairement. 

Si  i'ensse  été  jeune  et  aimalde,  et  (|ne  dans  la  suite  madame  d'Iloii- 
detol  eut  été  lailtle,  je  lilàmerais  iei  sa  eondnite;  mais  tout  cela  n'était 
pas  :  je  ne  puis  i|ne  rap|)laMilir  el  I  admirei'.  I.i'  jiarli  iiiTelle  prit  i^tait 
éf^alenient  celui  do  la  g,énérosité  el  di'  la  pindence.  Mlle  ne  pouvait 
s'éloij^ner  lirns(|nement  de  moi  sans  en  dire  la  caiis(!  à  Saint-I.amliei't, 
(|ni  l'avait  Ini-niéme  enj;aj;éc  à  me  \oir  :  c'était  exposer  deux  amis  à  une 
1  iipliire.  el  peut-éti'c  à  un  éclat  (pi'i  Ile  voulait  éviter,  l'ille  a\ait  pour 
moi  de  l'cstinu'  et  dc^  la  liienxcillance.  Kll(^  eut  ])itié  de  ma  lolie  ;  sans  la 
flatter,  elle  la  plaii;nil,  et  tâcha  de  m'en  guérir.  KUe  était  bien  aise  de 
conservera  sou  amant  et  à  elle-même  un  ami  dont  elle  faisait  cas  :  elle 
ne  me  parlait  de  rien  avec  plus  de  plaisir  (|ue  de  l'intime  el  douce  so- 
ciété que  nous  |)ourri<nis  former  entre"  nous  trois,  (juand  je  serais  de\enu 
raisonnable.  Klle  ne  se  bornait  pas  toujours  à  ces  exhortations  amicales, 
el  ne  m'épargnait  pas  an  besoin  les  reproches  plus  durs  que  j'avais 
bien  mérités. 

.le  m(!  les  é|)ai-giiais  encore  uuiins  moi-même;  sitôt  que  je  fus  seul, 
je  revins  à  moi;  j'étais  plus  calme  après  avoir  parlé  :  l'amour  connu  de 
celle  qui  rins|)ire  en  devient  plus  supportable.  La  force  avec  laquelle  je 
me  reprochais  le  mien  m'en  eût  dû  guérir,  si  la  chose  eût  été  possible. 
Ouels  puissants  motifs  n'appelai-je  point  à  mon  aide  pour  l'étouffer! 
Mes  nueurs,  nu's  sentiments,  mes  princi|)es.  la  honte,  l'iiilidélité,  le 
crime,  l'abus  d  un  (ie|i(il  ((lulii'  pai-  I  amitié,  le  ridicule  eiiliii  de  brûler 
a  mon  âge  de  la  passion  la  plus  extravagante  pour  nu  (dijet  dont  le  cœur 
i)i('()ccupé  ne  pouvait  ni  me  rendre  aucun  retour,  ni  me  laisser  aucun 
espoir  :  passion  tie  plus,  qui,  loin  d'avoir  rien  à  gagner  par  la  constance, 
devenait  moins  soulfrable  de  jour  en  j'uir. 

Oui  croirait  (|ue  cetli;  dernière  considération,  qui  devait  ajouter  du 
poids  à  toutes  les  autres,  fut  celle  qui  les  éliula?  (Juel  scrupule,  pensai- 
je.  puis-je  me  faire  d'une  folie  nuisible  à  moi  seul?  Suis-je  donc  un 
jeune  cavalier  foit  a  ciaimlic  pour  uuubune  d'Iloudctdl?  Ne  dirait-on 
pas,  à  uu's  prés(Miiptueu\  renmrds,  (pie  ma  galanterie,  mon  air,  ma 
parure,  vont  la  séduire'.'  Kh  !  jiauvri;  Jeaii-.lacques.  aime  à  ton  aise,  en 
sûreté  de  conscience,  et  ne  crains  pas  que  les  soupirs  nuisent  à  Saint- 
Lambert. 

On  a  vu  (juc  jamais  je    ne  fus  avantageux,    uu-'ine  dans  ma  jeunesse. 


l'Ml  I  II     II      I  I  V  Kl     I  \  %7I 

Cclli-  l'iiroii  ili-  |icii>fi'  i-lail  dans  iikhi  Iniii'  il  rsiiiil,  rllc  llalliiit  ma  |ias- 
sion  ;  fcM  lui  as>f/  |Miiir  iii'v  lixiiT  sans  ii'sci\f.  ri  i  irc  iiiriiir  dr  l'iiii- 
|it'rliiii'iit  si'ni|iiil('  (|iii-  |<'  (  i'<i\ais  iii't'lrr  lail  par  \aiiilr  |ilii'>  i|tii-  par 
raison,  (iraiulf  li'oiii  |iniii'  li-s  àinrs  ImimiiiIi's,  i|iii-  le  mcc  M'atlai|iic 
jamais  à  (IcrnnMTl.  mais  i|ii'il  Irnint'  le  iiium'm  iIi'  siii-|ircii(lri',  ni  se 
iuasi|nailt  Uiujuiiis  de  (|il<'li|iii'  S)i|diisiiii',  ri  shiiM'IiI  Ai'  (|iii'l(|iit'  M-lill. 

(!iiii|ial)lc  sans  rciiiiiiils,  jf  Ir  lus  hiciilôl  sans  iiirsmc  ;  cl.  dr  ;:i;"n'c, 
i|n  on  \<iic  coinincnl  ma  |ias>iiin  suixil  la  liaci'  dr  nmn  n.ilnirl.  |innr 
m'cntrainiT  iiiliii  dans  l'altimi-.  D'aliind  illi-  pi  il  un  air  linnildi'  pnm 
me  rassurer  ;  cl,  pour  nie  rendre  cnlreprciianl,  «die  pmissa  celle  linmi- 
lile  jns(|n"a  la  ilidianee.  Madanic  d'Iluudeliil,  sans  cesser  de  nie  lappi  1er 
à  niiin  de\iiir.  a  la  raison,  sans  jamais  llaller  un  iiioinenl  ma  lnli<-,  me 
Irnilail  an  reste  avec  la  pins  };randc  (linicenr,  cl  prit  a\ec  nmi  le  tmi  île 
lamitié  la  pins  tendre.  (!elle  amitié  m'eiil  snl'li.  je  le  pi'otestc,  si  je 
l'avais  crue  sinei-rc  ;  mais  la  tronvanl  Imp  \\\^^  pour  ("•Ire  Maie,  n'allai- 
je  |»as  1110  l'on rrer  dans  la  lèlc  (|iic  ramonr.  désormais  si  peu  coinc  nalde 
à  nmn  âge.  à  mon  maintien,  m'a\ail  avili  an\  veux  de  madame  d'ilnu- 
(letot  ;  que  cette  jeune  l'olle  ne  voulait  t|ne  se  divertir  de  moi  et  de  mes 
douceurs  surannées;  i|n'(dle  en  avait  lait  ctmlidenci!  à  Saiiil-I.amiierl,  et 
i|ue  riiidi^iiation  de  nom  inlidt'lile  a\anl  lait  enlrer  son  amant  dans  ses 
vues,  ils  s'cnlendaieni  tons  les  deux  pour  aelievcr  de  me  faire  Icmrner  la 
lèlc  cime  persiller'.' (ietic  lictise,  ([iii  m'avait  fait  extravagucr,  à  vingt- 
six  ans,  nnprcs  de  madame  de  I.arnagc,  (pic  je  ni'  connaissais  pas,  m'cùl 
été  paril(irinal)lc  à  i|naraiite-cin(|,  an]>rcs  de  iii;i(l.'inio  d'Ilondi  lui.  si 
j'eusse  ign(M'c  (]irelle  cl  son  amant  t'Iaienl  Imp  liiiiiiièles  t:eiis  I  un  cl 
lantre  pour  se  faire  mm  aussi  liarliare  aninsemcnl. 

Madame  (i'IIondetot  continnait  à  me  faire  des  visites  (|iie  je  ne  lardai 
pas  à  lui  rendn*.  Klle  aimait  à  marcher,  ainsi  <|ue  moi  :  nous  faisions 
de  longues  promenades  dans  un  pavs  cncliant»'.  C.imlent  d'aimer  et  de 
l'oser  dire,  j'aurais  été  dans  la  plus  donci'  siliiation,  si  mon  cxlrava- 
gance  n'en  ont  détruit  tnnl  le  cliarme.  Klle  ne  comprit  rien  d'ahoid  à 
la  sotte  limnenr  avec  lacinclle  je  recevais  ses  caresses  :  mais  mon  cœur, 
incapalile  de  savoir  jamais  rien  cacher  de  ce  qui  s'y  passe,  ne  lui  laissa 
]»as  longtemjis  igiKM'cr  mes  soupçons;  elle  en  voulut  rii'e;  cet  expédient 
ne  réussit  pas;  des  transports  de  rage  en  aniaieiit  été  l'elïel  :  (lie  clinii- 
gea  de  ton.  Sa  compatissante  doncenr  lut  invincible;  (lie  me  lit  des  re- 
proches (|ui  me  pi'nétiirent  ;  «die  me  témoigna,  sur  mes  injusies  craintes, 
des  in<|nietu(les  dont  j'alinsai.  J'exigeai  des  preuves  ([n'elle  ne  se  mo- 
quait pas  (i(!  moi.  Mlle  \il  (lu'il  n'\  axai!  nul  inoven  de  me  rassurer.  .!<■ 
devins  pressant  ;  le  pas  était  délicat.  Il  est  élimnant,  il  t'st  iiniiine  peiil- 
étrc  qu'une  femme  avant  pn  venir  jusqu'à  marchander,  s'en  soit  tin'e  à 
si  hon  compte.  I!lle  ne  me  refusa  rien  de  ce  que  la  plus  tendre  amitié" 
pouvait  accorder.  1:11e  ne  m'accorda  rien  (pii  piil    la  iciidie   inlidele.    et 


7,li  l,i;S  GONKES.SIONS. 

j'eus  I  liiiiiiilialioii  ilc  \(iir(|ii('  l'cmbrascMnent  doiil  ses  léj^èrcs  l'avcMirs 
alliniiaiciil  mes  sens  n'en  jioila  jamais  aux  siens  la  iiioiiulrc  étineelle. 

.lai  (lit  {|iiel(|ii('  |>arl  i|n  il  ne  lanl  lien  accorder  anx  sens  (piand  on 
veut  lenr  rd'iiser  (|n(d(|ne  cluise.  l'onr  connailic  conil)icn  cette  maxime 
se  IroiiNa  i'ansse  avec  madinne  dlhindetnt,  et  enmhien  elle  ont  raison  de 
coiii|iler  snr  ell(;-mème,  il  l'andrait  entrer  dans  les  détails  de  nos  longs 
et  rre(|nents  Icte-à-lèle,  et  les  snivre  dans  tonte  lenr  vivacité  dnranl 
qnatre  mois  (|ne  nons  passâmes  ensenilile,  dans  nne  intimité  ])res([ne 
sans  exemple  entre  denx  amis  de  dillérents  sexes,  qni  se  renferment  dans 
les  bornes  dont  nons  no  sortîmes  jamais.  Ah  !  si  j'avais  tardé  si  long- 
lein|is  à  senlii'  le  véritable  amonr,  (pTalors  mon  eienr  et  mi^s  sens  hii 
pavèrent  bi<'n  l'ariéraj^e  !  et  (|iiels  sont  donc  les  transports  qn'on  doit 
épituiNcr  anpres  d'nn  (d)jet  aimé  qni  nons  aime,  si  même  nn  amonr  non 
partagé  ])ent  en  ins|)irer  de  pareils! 

iMais  j'ai  tort  de  dire  un  amour  non  partagé;  le  mien  l'était  en  quel- 
que sorte;  il  était  égal  des  denx  côtés,  qnoi(|u'il  ne  lût  pas  réciproque. 
Nous  étions  ivres  d'amour  l'un  et  l'antre  ;  elle  poni-  son  amant,  moi  pour 
elle;  nos  son|)irs,  nos  délicienses  humes  se  confondaient.  Tendres  confi- 
dents l'un  de  l'antre,  nos  sentiments  avaient  tant  de  rapport  qu'il  était 
impossible  qu'ils  ne  se  mêlassent  pas  en  quelque  chose  ;  et  toutefois,  au 
mili(!n  de  cette  dangereuse  ivresse,  jamais  elle  ne  s'est  oubliée  un  mo- 
ment; et  moi  je  proteste,  je  jure  que  si,  quelquefois  égaré  par  mes  sens, 
j'ai  tenté  de  la  rendre  intidèle,  jamais  je  ne  l'ai  véritablement  désiré.  La 
véhémence  de  ma  j)assion  la  contenait  par  elle-même.  Le  devoir  des  pri- 
vations avait  exalté  mon  unie.  L'éclat  de  toutes  les  vertus  ornait  à  mes 
yeux  l'idole  de  mon  cnuir  ;  en  souiller  la  divine  image  eût  été  l'anéantir. 
J'aurais  pu  commettre  le  crime  ;  il  a  cent  fois  été  commis  dans  mon 
cceur  :  nuiis  avilir  maS(q)hie!  ah!  cela  se  pouvait-il  jamais"?  i\on,  non, 
je  le  lui  ai  cent  l'ois  dit  à  elle-même;  enssé-je  été  le  maître  de  me  satis- 
faire, sa  propre  volonté  l'eùt-elle  mise  à  ma  discrétion,  hors  quelques 
courts  moments  de  délire,  j'aurais  refusé  d'être  heureux  à  ce  prix.  Je 
l'aimais  trop  jjonr  vouloir  la  posséder. 

Il  y  a  près  d'nmj  lieue  de  l'Ermitage  à  Eaubonne  ;  dans  mes  fréquents 
voyages,  il  m'est  arrivé  quelquefois  d'y  coucher;  un  soir,  après  avoir 
soupe  tête  à  tête,  nous  allâmes  nous  promener  au  jardin,  par  un  très- 
beau  clair  de  lune.  An  fond  de  ce  jardin  était  un  assez  grand  taillis,  par 
où  nous  fûmes  chiicher  nn  joli  bosquet,  orné  d'une  cascade  dont  je  Ini 
avais  donné  l'idée,  et  qu'elle  avait  fait  exécuter.  Souvenir  immortel  d'in- 
nocence et  de  jouissance  !  Ce  fut  dans  ce  bosquet  qu'assis  avec  elle,  sur 
un  banc  de  gazon,  sous  un  acacia  tout  chargé  de  fleurs,  je  trouvai,  pour 
rendre  les  nionveuu'nts  de  mon  cteur,  un  langage  vraiment  digne  d'eux. 
C(;  fut  la  première  et  runi(|ne  fois  de  ma  vie;  mais  je  fus  sublime,  si 
l'on  peut  nommer  ainsi  tout  ce  que  l'amour  le  pins   tendre  et  le  plus 


I 


ixinii;  Il    i.i\  m    i\  3:s 

ai'tlcnt  |t(>iit  porlcr  d'aiiiialilc  cl  de  M'-duisant  dans  un  (-4i-ni'  d'Iinninii*. 
(Jiw  d'iMUM'anlfs  larmes  ji*  \crsai  snr  ses  <:cmiiii\  I  (|iic  jr  lui  rn  lis  m'isit 
nial}(iv  cllr  !  lùilin,  dans  un  li'ans|)iii'l  inxidunlaiic.  elle  s'ciiia  :  Non. 
jamais  lionimc  m-  lui  si  aimaldt>;  et  jamais  amani  n'aima  innimc  \iius! 
Mais  Milrt'  ami  Sainl-I.andii  ri  mms  ('■riinl<-,  vl  mon  liiiii'  ne  saniail 
aimer  ilcn\  l'ois.  Je  nu-  tus  i-n  son|iiraiil  ;  je  l'rmliias>ai...  Oiiel  cin- 
brassemenl  !  Mais  ce  lui  lout.  Il  v  a\ait  si\  mois  iiu'i'Ut'  vi\ail  srnlr. 
c'esl-à-dirc  loin  de  son  amant  cl  de  son  mari  ;  il  v  m  a\ai(  trois  (|ur  je 
la  voyais  presipif  tons  les  jours,  vl  toujours  l'amoiii-  en  lirrs  enirc  clic 
et  moi.  Nous  a\  ions  son|ic  Iclc  à  tclc.  nous  clions  seuls,  <lans  nu  bos(|nel 
nu  clair  de  la  lnm>  ;  cl  apri-sdeux  In-nrcs  do  l'entretien  le  |ilns  \ir  cl  le 
plus  tendre,  elle  soiiil  au  milieu  de  la  iiiiil  de  ce  |ius(|iiel  et  des  bras  de 
son  ami,  aussi  inlaelc,  aussi  pure  de  emps  et  de  cuMir  (|u'elle  y  l'-lail 
entrée.  I.cileur.  pesé/,  loiilesees circonstances,  je  n'ajouterai  rien  de  pins. 
Kt  (|u'on  n'aille  pas  s'imaginer  (|u'ici  mes  sens  me  laissaient  tran<|uille, 
comme  anpri'S  de  Tbércse  cl  de  maman.  Je  I  ai  dija  dit,  e'elait  de 
l'amour  cctti-  lois,  cl  l'amour  dans  loiile  son  éiierj;ie  et  dans  loiilis  ses 
rnieurs.  Je  ne  décrirai  ni  les  agitations,  ni  les  Ircmissenienls.  ni  les  pal- 
|>itation$,  ni  les  monvemenis  conviilsifs,  ni  les  défaillances  de  cour  <|ue 
j'éprouvais  continuellemenl  :  on  en  piuirra  jnj'ei-  par  l'elTct  ijuc  sa  seule 
iina^e  faisait  sur  moi.  J'ai  dit  i|n'il  va^ail  loin  de  rilrmila^eà  Kanbonne: 
je  passais  par  les  cide;in\  d  AiidillN ,  i|ui  sont  cliarmanis.  Je  rè\ais  en 
marcliant  à  celle  que  j'allais  \oir,  a  raceueil  caressant  qu'elle  me  ferait, 
au  baiser  (|ui  nratlendail  à  mon  arrivée.  Ce  seul  baiser,  ce  baiser  fu- 
neste, avant  même  de  le  recevoir,  m'embrasait  le  san;,'  à  tel  |)iiint.  (|ue 
ma  tète  se  trcHibiait  ;  un  cblouissement  m'aveui^lail,  mes  genoux  Ircni- 
blanls  ne  pou\aient  me  soutenir;  j'étais  forcé  de  m'arrètcr,  de  m'as- 
seoir;  toute  ma  macliine  était  dans  un  désordre  inconcevable  :  j'étais 
prêt  à  m'évanouir.  Instruit  du  danger,  je  làcbais.  en  partant,  de  me 
distraire  et  de  penser  à  anirc  cliose.  Je  n'avais  jias  fait  vingt  pas.  que 
les  mêmes  souvenirs  et  tous  les  accidents  qui  en  étaient  la  suite  revenaient 
m'assaillir  sans  qu'il  me  fût  possible  de  m'en  déli\rer;  et,  de  qnebjne 
façon  <|ne  je  m'y  sois  pu  prendre,  je  ne  crois  pas  (|u'il  me  soit  arrivé 
de  faire  seul  ce  trajet  impunément.  J'arrivais  à  Kanbonne,  faible,  épuisé, 
rendu,  me  soutenant  à  peine.  A  l'instant  que  je  la  voyais,  tout  était 
réparé;  je  ne  sentais  plus  auprès  d'elle  (jiie  rimporliinite  d'une  \igiu-ur 
inépuisable  et  toujours  inutile.  11  y  a\ail  sur  ma  roule,  à  la  Mie  d  Kan- 
bonne nue  terrasse  agréable,  .appelée  le  mont  ()lyin|ie,  oii  nous  nous 
rendions  r|ucl(|uclois.  eliacun  de  notre  coté.  J'arrivais  le  premier  :  j'étais 
fait  pour  l'allendre;  mais  (pie  cetU-  allenle  me  coûtait  elii'r  !  l'oiir  me 
distraire,  j'essayais  d'écrire  a\ec  mon  crayon  des  biUels  (jue  j'aurais  pu 
tracer  du  plus  pur  de  mon  sang  :  je  n'en  ai  jamais  pn  aciiever  nu  qui 
fût  lisible.   Oiiand  elb'  en  trouvait  quelqu'un  dans   l,i    nielie   dont    nous 


Tûi  l.l'.S   e.OM'KSSlO.NS. 

ilidiis  cdiivemis,  cllr  m'n  |ioiiv;ii(  \(iir  .uitrt'  l'Iiose  (|iio  l'étal  vraiiiiiMil 
(li'|iloral)lc  où  j'i'tais  ni  l'i'iriNanl.  ('.cl  clal,  ol  siiiloiil  sa  durée  pcmlant 
Iniis  iiiciis  (I  inllalion  coiiliiiiicllc  cl  de  |iii\ati()n.  ino  jeta  dans  un  épni- 
sciiii'iil  diiiil  ji'  n'ai  |iu  me  liicr  de  iiliisiciirs  aniK'cs,  cl  finit  ]iar  nu: 
ddiincr  nric  descente  (|ne  j"eni|i(>ilerai  (in  i|ni  nreni|)ei'tera  an  toinliean. 
lellc  a  élc  la  senle  jonissanee  aiU(Hirense  de  llHiniine  dn  lenipéranieiit 
le  |dns  c(inilinstil)le,  mais  le  plus  timide  iii  nicnic  temps,  (pie  pciil-èlre 
la  natni'c  ail  jamais  prodnil.  Tels  uni  (''té  les  derniers  beaux  jours  qui 
ui  aient  vie  eumpli's  sur  la  teri-e  :  ici  conimeiu-e  le  loiijr  lissn  des  mal- 
iieurs  de  ma  \ie,  (m"i  l'on  verra  peu  dintciiiiplidn. 

(hi  a  Ml  dans  loni  le  eonis  di'  ma  \i(;  (pic  iiidii  eceiir.  liaiis|)areiil 
comme  le  cristal,  n'a  jamais  su  caclier,  diiranl  une  niinute  entière,  un 
senlimenl  un  peu  vif  (pii  s'y  lut  réfuji;ié.  Ou'oii  juge  s'il  me  lut  possible 
de  caclier  longtemps  mon  amour  pour  madame  d'Iloiidetot.  Noire  inli- 
milé  rra|)pait  t(uis  les  veux,  iiims  \\'\  niellions  ni  secret  ni  nivsière.  Elle 
n'était  |)as  de  nature  à  en  avoir  besoin;  cl  eonime  madame  d'ilondetot 
avait  pour  moi  ramiti(''  la  plus  tendre,  ([u'elle  ne  se  reprochait  point  ; 
que  j'avais  pour  clic  iiik;  estime  donl  pcrsomie  ne  connaissait  mieux  que 
moi  toute  la  jiislice;  clic,  rianciie,  disli'aite.  (''tourdi(;  ;  moi,  vrai,  mala- 
droit, lier,  impatienl.  emporté,  nous  donnions  encore  sur  nous,  dans 
noti'e  trompeuse  sécurité,  beaucoup  plus  de  jirise  ([ue  nous  n'aurions 
lait,  si  nous  eussions  clé  coupables.  Nous  allions  l'un  et  raiitre  à  la 
(dievrette.  nous  nous  y  trouvions  souvent  ensemble,  (juelquel'ois  même 
par  rende/.-voiis.  Nous  y  vivions  à  noire  ordinaire,  nous  promenant  tons 
les  jours  tète  à  tète,  en  parlant  de  nos  amours,  de  nos  devoirs,  de  notre 
ami,  de  nos  iniioecnts  projets,  dans  le  |)arc,  vis-à-vis  l'appartement  (b; 
madame  d'Hpinay,  sous  ses  fenêtres,  d'où,  ne  cessant  de  nous  examiner, 
et  se  croyant  bravée,  elle  assouvissait  son  cœur  jiar  ses  yeux,  de  rage  et 
d'indignation. 

Les  femmes  ont  toutes  l'arl  de  caclier  leur  rureur.  surtout  (jnand  elle 
est  vive  :  madame  d'Kpinav.  violente,  mais  réllécliie,  possède  surtout  cet 
art  éminemnieiil.  Elle  l'eignit  de  ne  rien  voir,  de  ne  rien  soupçonner; 
et  dans  le  même  temps  qu'elle  redoublait  avec  moi  d'allenlioiis,  de  soins, 
et  presque  d'agaceries,  elle  alïcclail  daccabier  sa  belle-S(ïur  de  procé- 
dés mallioiiiièl(>s,  et  de  mar(pies  d  un  dédain  ([u'elle  semblait  vouloir  me 
coiniiiiini(pier.  On  juge  bien  (juidlc  ne  r('ussissait  pas  ;  mais  j'étais  an 
su|)plice.  Déchiré  de  scnlinicnls  contraires,  en  inéiiK!  tem|)s  que  j'étais 
touché  de  ses  caresses,  j'avais  peine  à  cQuIenir  ma  colère,  quand  je  la 
vovais  manquera  madame  d'Ilondetol.  I,a  douceur  angébupie  de  celle-ci 
lui  faisait  lont  endurer  sans  se  plaindre,  et  même  sans  lui  en  savoir 
plus  nian\ai>  gre.  l'dle  était  (railleurs  soii\eiit  si  distraite,  et  toujours  si 
peu  Sensible  à  ces  cboses-li,  (pie  la  moitié  dn  leiiips  elle  ne  s'en  aper- 
cevait |)as. 


l'Ml  I  II     11      I  l\  l;l     l\.  57.1 

J't'Iais  si  |ii'L>tK-rii|)i>  île  inii  ihismoii,  <|iti',  ne  fuyant  rii'ii  (|tii>  S(i|)lii(' 
(i''('>lait  iiii  ili's  noms  (II-  iiiailainc  d  llondt-ltil  ,  jf  ne  i'fin.'ii'i|iiais  pas 
ini'iiii'  i|iir  j  l'Iais  ilr\('iMi  la  lalilc  ili-  luiili'  la  tiiaisoii  i-l  des  sinM'iiaiils. 
i.o  haroii  irilolliarii.  i|iii  n'i-la  il  jamais  m'iiii,  i|ui>  je  saclu',  a  la  l.lir\ii'lli>, 
fui  an  iiomliit' lie  rcs  iliTiiicrs.  Si  j'i-iisse  t>lf  aussi  ili-liaiit  <|iicjc  le  suis 
(IcM'iMi  dans  la  siiilr,  jamais  Ini'l  s(iii|i(-()nnr  madami'  d'l'!|iiiia\  d'avoir 
arran;^)' ce  \o>a<;c,  |ioiii'  lui  doiinrr  ramiisaiil  cadeau  de  Miii'  le  ciIoM'ii 
amoureux.  Mais  j'étais  aloi's  si  liéle.  (|ue  p'  ne  M>>ais  pas  même  ee  ipii 
crc>ail  les  \eu\  à  lont  le  Miunde.  lonle  ma  slnpidid'  ne  m'empi'elia 
pourtant  pas  de  IrouNci'  au  liaron  I  air  plus  content,  plus  jo\ial  (|u'à 
son  onlinairc.  Au  lien  de  mo  regarder  en  noir  selon  sa  cuulume,  il  me 


lâchait  cent  propos  guoguonards,  auMpiels  je  ne  comprenais  rien,  .rou- 
vrais de  grands  yenx  sans  rien  répiuidre  :  madame  d'Kpinay  se  tenait  les 
cotes  de  rire;  je  ne  savais  sur  (juelle  Iierhc  ils  avaient  marelié.  Cmiimc 
rien  ne  passait  encore  les  bornes  de  la  plaisanterie,  tout  ce  que  j'aurais 
eu  de  mieux  à  faire,  si  je  m'en  étais  aperçu,  eiil  éli'  de  m  \  prêter.  M.iis 
il  est  vrai  qu'à  travers  la  railleuse  gaieté  du  baron  l'on  voyait  briller 
dans  ses  ycn.\  une  nialigne  joie,  qui  m'aurait  pent-ètre  incpiiété,  si  je 
l'eusse  aussi  i)ien  reniar(|née  alors,  que  je  me  l.i  ra|)pelai  dans  la  suite. 
l  n  jour  que  j'allai  \oii-  madame  d'ilnihlcliil  ,i  Kauboime,  au  letonr 
d'un  de  ses  voyages  à  Paris,  je  la  trouvai  triste,  et  je  vis  qu'elle  avait 
pleuré.  Je  lus  obligé  de  me  contraindre,  parce  que  mad.ime  de  HIainville, 
sœur  de  son  mari,  était  là  ;  mais  sitôt  (|ne  je  pus  trouver  un  nnnuent,  je 


"(î  I.F.S   CONFESSIONS. 

lui  iii.ir(|iiai  iiinii  irniuiéludo.  A!i  !  \ur  dit-elle  eu  soupir.uit,  j('  eraiiis 
liieii  (|ue  vos  Jolies  ne  me  coMlenl  le  ri'iJOS  de'  mes  j(uirs.  Siiiiii-Lamhert 
est  iiisiriiit.  et  mal  insiniil.  il  mo  rond  justiee  ;  mais  il  a  de  riuimeiii-, 
dnnl.  (pii  |iis  esl,  il  me  eaciie  nue  pailie.  lleiireiiseinenl  je  ne  lui  ai 
rien  In  de  nos  liaisons,  ([ni  se  siuil  (ailes  sons  ses  anspiees.  Mes  lettres 
étaient  pleines  de  vous,  ainsi  (|in!  mon  e(enr  :  je  ne  Ini  ai  eaelié  ([ne  votre 
amour  inscnsi",  dont  j'esjK'rais  vous  ^lu'rir,  et  dont,  sans  m'en  [)arler, 
je  vois  (|u'il  m('  l'ait  nn  crime.  On  nous  a  desservis,  ou  m'a  fait  tort ,  mais 
n'importe.  Ou  rom|)ons  tout  à  l'ait,  ou  soyez  tel  que  vous  (le\ez  (Hie.  ,l(! 
ne  veux  |)lus  rien  avoir  à  eaelier  à  mou  amant. 

Ce  lut  la  le  [iremier  uniment  on  je  lus  sensible  à  la  lioul(!  de  me  voir 
humilié,  par  le  sentiment  de  ma  lante,  devant  nue  j(!uuc  l'emuni,  dont 
j'épr(Mivais  les  justes  reproches,  et  dont  j'aurais  dû  être  le  mentor.  L'in- 
dit;nali(m  que  j'en  ressentis  contre  moi-même  eût  sul'li  peut-être  pour 
snrninnter  ma  faiblesse,  si  la  tendre  compassion  ([ue  m'ins[)iiait  la  \ic- 
tiiiie  n'eut  eucor(!  amolli  mon  cteiir.  Ilélas  !  était-ce  le  moment  de  pou- 
voir l'endurcir,  lors(|u"il  était  inondé  par  des  larmes  qui  le  pénétraient 
de  tontes  parts?  Cet  attendrissement  se  changea  bientôt  en  colère  contre 
les  vils  délateurs,  ([ui  n'avaient  vu  ([ue  le  mal  d'nu  sentiment  criminel, 
mais  involontaire,  sans  croire,  sans  imaginer  uh'uh'  la  sincère  honnêteté 
de  cœur  qui  le  rachetait.  Nous  ne  restâmes  pas  longtemps  en  doute  sur 
la  main  dont  partait  le  coup. 

Nous  savions  l'un  el  l'antre  que  madame  d'Epinay  était  en  commerce 
de  lettres  avec  Saint-Lambert.  Ce  n'était  jias  le  premier  orage  qu'elle  avait 
suscité  à  madauH^  d'iloudetot,  dont  elle  avait  lait  mille  efforts  [)Our  le 
détacher,  et  que  les  succès  de  quelques-uns  de  ces  efforts  faisaient  trem- 
bler pour  la  suite.  D'ailleurs,  Grimm,  qui,  ce  me  semble,  avait  suivi 
M.  de  Castrics  à  l'armée,  était  en  AVest|)lialie,  aussi  bien  que  Saint- 
i.aud)ert  ;  ils  se  voyaient  quelquefois,  (irimm  avait  fait,  auprès  de  ma- 
dame (i'Ilondetot,  ([nehjues  tentatives  (|ui  n'avaient  pas  réussi;  Crimm, 
tr('s-pi([né,  cessa  tout  à  fait  de  la  voir.  Ou'on  juge  du  sang-froid  avec 
lequel,  modeste  comme  on  sait  qu'il  lest,  il  lui  supposait  des  préfèrent 
ces  pour  un  homme  plus  âgé  que  lui,  et  dont  lui,  Grimm,  depuis  qu'il 
fréquentait  les  grands,  ne  [tarlait  [ilus  que  comme  de  son  protégé. 

iMes  soup(;ous  sur  madame  d'i'qiinay  se  changèrent  en  certitude,  quand 
j'ap|)ris  ce  ([ui  s'était  passé  chez  nmi.  Ouand  j'étais  à  la  Clievrette,  Thé- 
rèse y  venait  souvent,  soit  [)our  m'a[)[)orter  mes  lettres,  soit  [Kuir  ine 
rendre  des  soins  nécessaires  à  ma  mauvaise  santé.  Madame  d'Kpinay  lui 
avait  demandé  si  nous  ne  nous  écrivions  pas,  madame  d'iloudetot  et 
m('ii.  Sur  sou  aveu,  madame  (rK|)inay  la  |)ressa  de  lui  remettre  les  let- 
tres (le  madame  d'iloudeldt,  l'assurant  <|n"elle  les  recaclielerail  si  bien 
([u'il  n'y  paraîtrait  |)as.  Thérèse,  sans  moutn^r  combien  cette  proposition 
la  scau(ialisai(,  et  même  sans  m'avertir,  se  contenta  de  mieux  cacher  les 


i\ii  1  II   II    I  i\  m    i\  "7 

K'Urt'S  (|ii"t'llf  m';i|>|iiiil.iil  :  |irc(aiili<Hi  In-i-lnuiiiKi' ;  c.ir  iii.kI. ill!- 

pin.iv  la  l'aisail  '^nrlli-r  à  son  ariivci»  ;  cl,  rallriidanl  an  pas^a^r,  |miissa 
iiliisiciirs  l'ois  l'aiidatc  jiis<|irà  (licrrliii'  dans  sa  lia\i>llc.  Klii-  lil  plus  : 
s'olaiil  un  jour  inviltV  à  vt-nir,  aM-i-  M.  df  Marf^oncy,  diiier  à  i'Krniila^o 
pniir  la  pivmii'iT  fois  di'piiis  i|iir  j'\  diniriirais,  l'ilc  piil  li-  Icnips  (|iir 
ii>  iiif  iiriiMifiiais  avec  Mar^cncN,  |iiiiii'  cnlrt'i'  dans  nioti  caliinrl  a\i'r  la 
inri'i-  fl  la  lillc,  ri  1rs  pi'csscr  de  Ini  iiiimlriT  1rs  Icllrcs  dr  niadaiin'  d  lldii- 
(Iflol.  Si  la  nu'iT  fût  sn  mi  rlli'S  clnicnl,  K-s  Il'IIics  ilaiciil  Iimics;  niai> 
liiMnvnsonicnl  la  lilk-  seule  le  sa>ail.  et  nia  (|ne  j'en  enssr  eonseivé  an- 
émie. Mensiniue  assurément  plein  dliomn'lelé.  de  liilidilé,  de  j^i'iiérosite, 
tandis  ipie  la  vérité  n'enl  été-  (|n"nni'  perlidie.  Madame  d  l!pina\  vovaiil 
i|n'elle  lU'  pouvait  la  séduire,  s'elïoiea  dr  in  i  ilrr  par  la  jalousie,  en  lin 
reprochant  sa  lacilité  i-t  son  aven^'lenient.  (ioinmiMit  ponvez-vons,  lin 
dit-elle,  iw  pas  voir  qu'ils  ont  entre  eux  un  eommeree  criminer/ Si. 
malgré  tout  ce  (|ui  liapiie  vos  veiiv.  vous  avez  besoin  d'autres  preuves, 
prcloz-vons  donc  à  ce  qu'il  faut  faire  pour  les  avoir  :  vous  dites  (jii'il  i\r- 
eliire  les  lettres  de  madame  d'Ilomletol  aussitôt  ipiil  les  a  lues  :  eli  l>icn  ! 
recueillez  avec  soin  les  pièces,  et  donnez-les-moi  ;  je  mecliargc  de  les  ras- 
.semlder.  Telles  étaient  les  leçons  que  mon  amie  donnait  à  ma  eoinpai;ne. 
Thérèse  eut  la  discrétion  de  me  taire  assez  longtemps  tontes  ces  lenta- 
livcs;  mais  \ovant  mes  |)erple\ités,  elle  se  crut  ohlijiéc  à  me  ti>nt  dire, 
nlin  (|ne,  sachant  à  qui  j'avais  affaire,  je  prisse  mes  mesures  pour  me 
garantir  des  trahisons  qu'on  me  préparait.  Mon  indignation,  ma  fureur 
ne  peut  se  décrire.  Au  lieu  de  dissimuler  avec  madame  d'Kpinav,  a  son 
exemple,  et  de  me  servir  de  contre-ruses,  je  me  livrai  sans  mesure  a 
rim|iétnosité  de  mon  naturel,  et,  avec  mon  élourderie  ordinaire,  j'éclatai 
lonl  ouvertement.  On  peut  juger  de  mon  imprudence  par  les  lettres  sui- 
vantes, qui  montrent  suffisamment  la  manière  de  procéder  de  l'un  d  île 
l'antre  en  celle  occasion. 


Uillel  (le  madame  d' lipimiy,   liasse   A,  n°   \S. 

M  Pourquoi  donc  ne  vousvi)is-je  pas,  mon  cher  ami?. le  suis  inquiète 
n  de  vous.  Vous  m'aviez  tant  promis  de  ne  laire  qu'aller  et  venir  <\r 
«  l'Ermilagc  ici.  Sur  cela,  je  vous  ai  laissé  libre;  et,  point  du  tout,  vi>ii< 
Cl  laissez  passer  huit  jours.  Si  l'on  ne  m'avait  pas  dit  que  vous  étiez  i  ii 
«  biiniie  sauté,  je  vous  croirais  malade.  Je  vous  attendais  avant-hier  nu 
<(  hier,  etjc  ne  vous  vois  point  arriver.  Mon  Dieu  !  qu'avez-vous  donc?  Vous 
«  n'avez  point  d'affaires  ;  vous  n'avez  pas  non  plus  de  chagrins;  car  je 
«  me  llatte  que  vous  seriez  venu  snr-le-champ  me  les  conlier.  Nous  êtes 
<i  doue  malade  !  lirez-moi  d'inquiitude  bien  vite,  je  vous  en  prie.  Adieu, 
"  mon  cher  ami  ;  que  cel  adieu  me  donne  un  bonjour  de  vous.  » 

4s 


578  I  KS  CONFESSIONS. 

u  Kl' ON  si:. 

u  Ce  niPrTi'odi  iiiiiliii. 

»  je  ne  |uiis  rien  vous  dire  ciicoic.  .IjiUcikIs  d'ôtiT  mieux  inslniil,  cl 
(<  jo  lo  sorai  tôt  ou  lard,  Kii  aUcndanl,  soyez  sûre  (|ue  riiinocenee  ae- 
«  eiisée  trouvera  iiu  dél'enseiir  assez  ardeul  pour  donner  quelque  lepeii- 
«  lir  aux  calouiuialeiirs,  quels  qu'ils  soient.  » 

Second  billet  de  la  même,  liasse  A,  n'^  iS. 

«  Savez-vous  que  votre  hiltre  ni'elTraye'.'  qu'est-ce  qu'elle  veut  donc 
«  dire?  Je  l'ai  relue  plus  do  vingt-ciufj  l'ois.  Kn  vérité,  je  n'y  comprends 
«  rien,  .l'y  vois  seulement  r|ue  vous  êtes  inquiet  et  tourmenté,  et  que 
«  vous  attendez  que  vous  ne  le  soyez  plus  pour  m'en  parler.  Mon  cher 
«  ami,  est-ce  là  ce  dont  nous  étions  convenus?  Ou'est  donc  devenue  cette 
«  amitié,  cette  conliance?  et  comment  l'ai-je  perdue?  Est-ce  contre 
«  moi  ou  pour  moi  que  vous  êtes  fâché?  Quoi  qu'il  en  soit,  venez  dès 
«  ce  soir,  je  vous  en  conjure;  souvenez-vous  que  vous  m'avez  promis, 
«  il  n'y  a  pas  huit  jours,  de  ne  rien  garder  sur  le  cœur,  et  de  me  parler 
a  sur-le-champ.  Mon  cher  ami,  je  vis  dans  celte  confiance...  Tenez, 
0  je  viens  encore  de  lire  votre  lettre  :  je  n'y  conçois  pas  davantage  ;  mais 
i  elle  me  fait  tremhler.  Il  me  semble  (jue  vous  êtes  cruellement  agité. 
«  Je  voudrais  vous  calmer  ;  mais  comme  j'ignore  le  sujet  de  vos  inquiè- 
te tudes,  je  ne  sais  que  vous  dire,  sinon  que  me  voilà  tout  aussi  mal- 
«  heureuse  que  vous,  jusqu'à  ce  que  je  vous  aie  vu.  Si  vous  n'êtes  pas  ici 
«  ce  soir  à  six  heures,  je  pars  demain  pour  l'Ermitage,  quelque  temps 
«  qu'il  fasse  et  dans  quelque  état  que  je  sois;  car  je  ne  saurais  tenir  à 
«  cette  inquiétude.  Bonjour,  mon  cher  bon  ami.  A  tout  hasard,  je  risque 
«  de  vous  dire,  sans  savoir  si  vous  en  avez  besoin  ou  non,  de  tâcher  de 
«  prendre  garde,  et  d'arrêter  les  progrès  que  fait  l'inquiétude  dans  la 
«  solitiule.  Une  mouche  devient  un  monstre,  je  l'ai  souvent  éprouvé.  » 

RÉPONSE. 

(I  Cl'  inorci-i'di  Sdir. 

«Je  ne  puis  vous  aller  voir,  ni  recevoir  votre  visite,  tant  que  durera 
'(  l'iiKiuiétude  oii  je  suis.  La  conliance  dont  vous  parlez  n'est  plus,  et  il 
«  ne  vous  sera  pas  aisé  de  la  recouvrer.  Je  ne  vois  à  présent,  dans  votre 
«  empressement,  que  le  désir  de  tirer  des  aveux  d'autrui  quelque  avan- 
((  tage  qui  convienne  à  vos  vues  ;  et  mon  cœur,  si  prompt  à  s'épancher 


iMiiiK  II,  I  iviii:  i\  n:9 

n  ilaiis  iiii  oii'iir  i|iii  s'oiimi'  |>(iiir  le  rcccMiir,  sl>  Iciiiii.'  .i  la  nisi>  cl  à  l.i 
*  liiu'sso.  Ji>  reconnais  \olri*  adivssc  iinliiiairf  dans  la  iliUicullc  que 
«  vous  Iniiivox  à  cdinpiciidic  iiuiii  iHlIel.  Me  iittyiv.-votis  assez  dii|n' 
<«  |uiur  |(i-iiser  (|iii'  vous  iii*  l'ayoz  pas  compris?  Non;  mais  ji'  saurai 
M  xaiiuTc  vos  siilitilili's  à  force  de  franchise.  Je  vais  ni'e\pli(|inT  plus 
«  clairenienl,  atin  (|iie  vous  nreiitemlic/  encore  moins. 

€  l>eux  amants  bien  unis  et  digues  de  s'aimer  me  sont  clicrs  :  je  m'al- 
«  tends  bien  (|ue  vous  ne  saurez  pas  (|ui  je  veux  dire,  à  moins  (|ue  je  ne 
ti  vous  les  nomme.  Je  présume  (|n't>ii  a  lenli'  de  les  désunir,  et  <|ue  c'est 
«  de  moi  (|n'on  s'est  servi  pour  donner  île  la  jalousie  a  l'un  des  deux.  I.e 
u  choix  n'est  pas  fort  adroit,  mais  il  a  paru  commode  à  la  nu-cliancetc  : 
«  et  celte  méclianceté,  c'est  vous  <|ue  j'en  soupçonne.  J'espère  que  ceci 
u  devient  jdus  clair. 

«  Ainsi  donc  la  femme  (|ue  j'estime  le  j)lus  aurait,  de  mon  su,  linfa- 
«  mie  de  parla<j;er  son  cu'ur  et  sa  pi'rsonue  entre  deux  amants,  et  niui 
M  celle  d'être  un  île  ces  deux  lâches!  Si  je  savais  qu'un  seul  moment  di; 
«  la  vie  vous  eussiez  j)u  |)enser  ainsi  d'elle  et  de  moi,  je  vtms  haïrais 
«  jusiiu'à  la  mort.  Mais  c'est  île  l'avoir  dit,  et  non  de  l'avoir  cru,  (JU4'  je 
«  vous  taxe.  Je  ne  comprends  pas,  en  pareil  cas,  auquel  c'est  des  trois 
M  que  vous  avez  voulu  nuire  ;  mais  si  vous  aimez  le  repos,  craijjnez  d'a- 
«  voir  eu  le  malheur  de  réussir.  Je  n'ai  caché  ni  à  vous,  ni  à  elle,  tout 
€  le  mal  (|ne  je  pense  de  certaines  liaisons;  mais  je  veux  qu'elles  linis- 
«  sent  par  un  moyen  aussi  honnête  que  sa  cause,  cl  qu'un  amour  illéjj;i- 
«  lime  se  change  en  une  éternelle  amitié.  Moi,  qui  ne  fis  jamais  de  mal 
«  à  personne,  servirais-je  innociMnuu'nl  à  en  faire  à  mes  amis"?  -Non  ;  je 
«  ne  vous  le  pardonnerais  jamais,  je  deviendrais  votre  irréconciliable 
«  ennemi.  Vos  secrets  seuls  seraient  respectés  ;  car  je  ne  serai  jamais  nu 
«  homme  sans  foi. 

«  Je  n'imagine  pas  (|ue  les  perplexités  où  je  suis  puissent  durer  bien 
«  longtemps.  Je  ne  tarderai  pas  à  savoir  si  je  me  suis  trompé.  Alors 
«j'aurai  peut-être  de  grands  torts  à  réparer,  et  je  n'aurai  rien  fait  en 
«  ma  vie  de  si  bon  cirur.  Mais  savez-vous  comment  je  rachèterai  mes 
«  fautes  durant  le  peu  de  temps  (jui  me  reste  à  passer  près  de  vous".'  Kn 
«  faisant  ce  que  nul  autre  ne  fera  que  moi  ;  en  vous  disant  francbemcnt 
«  ce  qu'on  pense  de  vous  dans  le  monde,  et  les  brèches  que  vous  avez 
o  à  réparer  à  votre  réjuilation.  Malgré  tons  les  prétendus  amis  (|ui  vous 
o  entourent,  quand  vous  m'aurez  vu  partir,  vour  pourrez  dire  adieu  à 
«  la  vérité;  vous  ne  trouverez  plus  personne  qui  vous  la  dise.  » 

Troisième  billrt  de  la  wème,  liasse  A,  n"  V(>. 

«  Je  n'entendais  pas  votr<'  lettre  de  ce  matin  :  je  vous  l'ai  dit,  parce 
«  que  cela  était.  J'entends  celle  de  ce  soir,  n'ayez  pas  peur  que  j'y  re- 


580  I.F.S   CONKKSSIONS. 

«  |ioii(k' jamais  :  j(;  suis  lr(i[>  prosco  ilc  liinhliL'i';  cl  (jiiui(|iiu  vous  me 
«  l'assii'z  pilif,  je  n'ai  |ni  nie  cIcl'i'ndreclL'ranu'rliinu'iloiili'llt!  nio  remplit 
«  làmc.  Moi,  user  (le  niscs,  <lc'  lincsscs  avec  vous!  moi  !  accusée  (!(?  la 
<(  plus  noire  des  iiilamics  !  Ailieu  ;  je  rejj;r(!lte  (|ue  vous  ayj'Z  la...  Ailieu  : 
«  je  ne  sais  ce  que  ju  dis...  adieu  :  je  serai  bien  pressée  de  vous  par— 
«  donner.  Vous  viendrez  quand  vons  \oudroz  ;  vous  serez  mieux  reçu 
(I  (|ue  ne  l'exigcraienl  vos  soupçons.  Dispensez-vous  seulement  de  vous 
11  mettre  en  peine  di-  ma  r(''putalion.  Peu  in'impoile  cijlle  iju'on  me 
a  donne.  Ma  conduite  est  l)onne,  et  cela  me  suliit.  Au  surplus,  j'iguo- 
«  rais  absolument  ce  qui  est  arrivé  aux  deux  personnes  (|ui  me  sont 
«  aussi  chères  qu'à  vous.  » 

(]elte  dernière  lettre  mt;  lira  d'un  terrible  embarras,  et  me  replongea 
dans  un  autre  (jui  n'était  guère  moindre.  Ouoitjue  toutes  ces  lettres  et 
réponses  lussent  allées  et  venues  dans  l'espace  d'un  jour  avec  une  ex- 
trême rapidité,  cet  intervalle  avait  sul'ii  jjour  en  niellre  entre  mes 
transports  de  l'urenr,  et  pour  me  laisser  réllécbir  sur  lénormité  de 
mou  imprudence.  Madame  d'iloudetot  ne  m'avait  rien  tant  recommandé 
que  de  rester  tran([uille,  de  lui  laisser  le  soin  de  se  tirer  seule  de  cette 
alïaire,  et  d'éviter,  surtout  dans  le  moment  même,  toute  rupture  et  tout 
éclat;  et  moi,  par  les  insultes  les  plus  ouvertes  elles  j)lus  atroces,  j'al- 
lais achever  de  porter  la  rage  dans  le  cœur  d'une  femme  qui  n'y  était 
déjà  que  trop  disposée.  Je  ne  devais  naturellemenl  alleudrc.  de  sa  part, 
(|u'une  réponse  si  fière,  si  dédaigneuse,  si  méprisante,  (|ue  je  n'auiais 
pu,  sans  la  plus  indigne  lâcheté,  m'abslenir  de  quitter  sa  maison  sur- 
le-cliamp.  Heureusement,  jilus  adroite  encore  que  je  n'étais  emporté, 
elle  évita,  par  le  tour  de  sa  réponse,  de  me  réduii'c  à  cette  extrémité. 
Mais  il  l'allait  ou  sortir,  ou  l'aller  voir  sur-le-champ;  l'alternative  était 
iné\  itabic.  .le  pris  le  dernier  parti,  fort  embarrassé  de  ma  contenance, 
dans  l'explication  cjui;  je  prévoyais.  Car  comment  m'en  tirer,  sans  com- 
promettre ni  madame  d'iloudetot,  ni  Thérèse?  Et  malheur  à  celle  que 
j'aurais  noninn-e  !  11  n'y  avait  rien  que  la  vengeance  d'une  femme  im- 
placable cl  intrigante  ne  me  fît  craindre  pour  celle  qui  en  serait  l'objet, 
(l'était  poni'  |>n'iveuir  ce  mallieni-  (|ue  je  n'avais  parlé  que  de  sonpçons 
dans  mes  lettres,  alin  d'être  dispensé  d'énoncer  mes  preuves.  Il  est  vrai 
que  cela  rendait  mes  enqxutements  plus  inexcusables,  nuls  simples 
soupçons  lU!  pouvant  m'auloriser  à  traiter  une  lènime,  et  surtout  une 
amie,  comme  je  venais  de  traiter  madame  (ri'q)inay.  Mais  ici  commence 
la  grande  et  nobh;  tâche  (|U(!J'ai  dignement  rcmplii",  d'e\|)iei'  nu^s  fautes 
cl  mes  faiblesses  cachées,  en  me  chargeant  de  fautes  plus  graves,  dont 
j'étais  incapable,  et  qufije  ne  commis  jamais. 

.le  n'eus  pas  à  soutenir  la  prise  (ju<;  j'avais  redoutée,  et  j'en  fus  (|uille 
pour  la  peur.  A  mou  abord,  madaun;  d'Mpinay  me  sauta  au  cou,  en 
loudant  en  larmes.  Cet  accueil  inattendu,  et  de  la  [)arl  d'une  ancienne 


l'.VUTIi:   II.  I.IVIIK   l\  Ml 

aiiiii-,  nrrimil  l'xlivmt'iiu'iit  ;  je  |>lrnr;ii  lu  miu  iiii|i  aii^si.  Ji- lui  dis  (pu-l- 
i|iii;s  iiiuls  (|iii  iia\.iiciil  [las  ^laïul  sens;  i-li.-  m  iii  ili(  i|iul<jii«  s-iin>  i|ui 
cil  a\uii'iil  ciicoro  moins,  cl  tuul  (iiiit  la.  On  ixail  bcrvi;  iimis  allàim-s 
a  lalilc,  iiii  iluiis  ralleiiU"  île  rL'.\|»litali(iii,  (|ii(- je  cruyui!)  remise  u|)réH  le 
MMi|>ii,  je  lis  iii.iiuaise  limne  ;  ear  je  suis  lellcineiit  subjugué  parla 
inuiiulre  iii<|iiii'lii(ii'  i|ni  m  oeeiipe,  (|iie  je  ne  saurais  la  rat  lier  aux  iiiiuiis 
eiairxoyanls.  Mon  air  eiiiliarrassé  ilesail  lui  ildiiiici  du  emirane  ;  cepeii- 
daiil  elle  ne  risijua  [uiiiil  l'avenltire  :  il  n'y  eiil  pas  plus  d'evpliealion 
ipns  11-  souper  (|u'a\aiil.  Il  n'y  en  eut  pas  plus  le  lendemain  ;  el  nos  si- 
leniieu.x  lète-a-léle  ne  liireiil  remplis  (|ue  de  choses  indillereiiles  ou  de 
i|iiel(|ues  propos  lionnèles  de  ma  part,  par  lesipiels,  lui  lémoi^iiant  ne 
poinuir  encore  rien  prononcer  sur  le  rondement  de  mes  soupçons,  je 
lui  protestais  axec  hien  de  la  vérité  (jiie  s'ils  se  trouvaient  mal  londés, 
ma  \ie  entière  serait  employée  a  ré|iarer  leur  injustice.  Klle  ne  mar<|uu 
pas  la  moindre  curiosité  de  savoir  précisément  quels  étaient  ces  soup- 
çons, ni  comment  ils  m'étaient  venus;  el  tout  notre  raccommodement. 
tant  de  sa  pari  (pie  de  la  mienne,  consista  dans  rembrassemeiil  du  pre- 
mier ahord.  I'uisi|u'elle  était  seule  oflensée,  au  moins  dans  lu  lorme,  il 
me  parut  que  ce  n'était  |)as  à  moi  de  chercher  un  éclaircisscmenl  qu'elle 
ne  chereliait  pas  elle-nn'ine,  el  je  m'en  retournai  comme  j'étais  venu. 
Continuant  au  reste  à  vivre  avec  elle  comme  auparavant,  j'ouldiai  liien- 
tôt  presque  enlieremenl  celle  querelle,  et  je  crus  bèlenjenl  qu'elle  l'oii- 
liliail  elle-même,  parce  qu'elle  paraissait  ne  s'en  plus  souvenir. 

(le  ne  l'ut  pas  là,  comme  on  verra  hientôl.  le  seul  elia^iiin  que  m'al- 
lira  ma  laihlesse;  mais  j'en  a\ais  d'autres  non  moins  sensibles,  que  je 
ne  m'étais  point  altirés,  el  qui  n'avaient  pour  cause  que  h-  désir  dt; 
m'arraclier  de  ma  solitude,  à  force  de  m'y  lourmenlcr.  Ceux-ci  me  ve- 
naient de  la  part  de  Diderol  et  des  holbachiens.  Depuis  mon  établisse- 
ment a  THrinitaj^e,  Diilerot  n'avait  cessé  de  m'y  harceler,  soit  |>ar  lui- 
même,  soil  par  Deleyre  ;  el  je  vis  bientôt,  aux  plaisanteries  de  celui-ci 
sur  mes  courses  boscaresques,  avec  quel  plaisir  ils  avaient  Iravesli  l'er- 
mile  en  jjalanl  berj,'er.  Mais  il  n'était  pas  question  de  cela  dans  mes  |ui- 
ses  avec  Diderot;  elles  avaient  des  causes  plus  graves.  Apres  l.i  publica- 
tion du  Fils  tialuiel,  il  m'en  avait  envoyé  un  exemplaire,  que  j'axais  lu 
avec  rinlérét  el  rattention  qu'on  donne  aux  ouvrages  d'un  ami.  Kn  li- 
sant res|)éce  de  poéti(|ne  en  dialogue  qu'il  y  a  jointe,  je  lus  surpris,  et 
même  un  peu  conlristé,  d"y  Irouver,  |)arnii  plusieurs  choses  désobli- 
geantes mais  lolérables,  contre  les  solitaires,  cette  âpre  et  dure  sentence, 
sans  aucun  adoucissement  :  //  n'y  a  que  le  mécliant  qui  soil  .«<•»/.  Cette 
sentence  esl  équivoipie.  et  présente  deux  sens,  ce  me  semble  :  I  un 
très-vrai,  l'autre  très-taux  ;  [misqu'il  esl  même  impossible  (|u'un  homme 
i|ui  esl  et  >eiit  être  seul  puisse  et  xenille  nuire  a  personne,  et  par  con- 
séquent qu'il  mmI  un  mec  haiil.  I.a  seiilence  en  elle-même  exigeait  dom 


r>t<-i  LES  CONFESSIONS. 

mil'  iiitci  pri'lalioii  ;  clic  l'exigeait  bien  pins  encore  de  la  part  d'un  au- 
Iciii  (|iii,  lorsiiiTil  inipiiniail  cette  sentence,  avait  nn  ami  relire  dans  nnc 
solilnde.  Il  nie  par, lissait  c1i(i(|iianl  et  niallionnclc,  on  d'avoir  onlilié  en 
la  piiltliant  cet  ami  solitaire,  on,  s'il  s'en  était  souvenu,  de  n'avoir  pas 
lait,  du  moins  en  maxime  générale,  riionorable  cl  jnstc  exception  qu'il 
devait  non-seulement  à  cet  ami,  mais  à  tant  de  sages  respectés,  qni  dans 
ions  les  temps  ont  clierclié  le  calme  et  la  paix  dans  la  retraite,  ci  dont, 
pour  la  première  l'ois  depuis  (jue  le  monde  existe,  nu  écrivain  s'avise, 
avec  un  seul  trait  de  plume,  de  l'aire  indistinctement  autant  de  scélérats. 

J'aimais  tendrement  Diderot,  je  l'estimais  sincèrement,  et  je  comptais 
avec  une  entière  confiance  sur  les  mêmes  sentiments  de  sa  part.  Mais, 
excédé  de  son  infatigahie  obstination  à  me  contrarier  éternellement  sur 
mes  goûts,  mes  penchants,  ma  manière  de  vivre,  sur  tout  ce  qui  n'inté- 
ressait que  moi  seul;  révolté  de  voir  un  homme  plus  jeune  que  moi 
vouloir  à  toute  force  me  gouverner  comme  un  enfant;  rebuté  de  sa  fa- 
ciliti'-  à  |)romettre,  et  de  sa  négligence  à  tenir;  ennuyé  de  tant  de  rendez- 
vous  donnés  et  manques  de  sa  part,  et  de  sa  fantaisie  d'en  donner  tou- 
jours de  nouveaux,  pour  y  manquer  derechef;  gêné  de  l'attendre  inutile- 
ment trois  ou  quatre  fois  par  mois,  les  jours  marqués  par  lui-même,  et 
de  dîner  seul  le  soir,  après  être  allé  au-devant  de  lui  jusqu'à  Saint-Denis, 
et  l'avoir  attendu  toute  la  journée  :  j'avais  déjà  le  cœur  plein  de  ses  torts 
multipliés.  Ce  dernier  me  parut  plus  grave,  et  me  navra  davantage.  Je 
lui  écrivis  pour  m'en  plaindre,  mais  avec  une  douceur  et  nn  attendris- 
sement qni  me  lit  inonder  mon  papier  de  mes  larmes;  et  ma  lettre  était 
assez  touchante  pour  avoir  dû  lui  en  tirer.  On  ne  devinerait  jamais  quelle 
fut  sa  réponse  sur  cet  article  :  la  voici  mot  pour  mot  (liasse  A,  n"  33)  : 
«  Je  suis  bien  aise  que  mon  ouvrage  vous  ait  plu,  qu'il  vous  ait  louché. 
«  Vous  n'èles  pas  de  mon  avis  sur  les  ermites  ;  dites-en  tant  de  bien  qu'il 
«  vous  plaira,  vous  serez  le  seul  au  monde  dont  j'en  penserai  :  encore  y 
«  aurait-il  bien  à  dire  là-dessus,  si  l'on  pouvait  vous  parler  sans  vous 
«  fâcher,  lue  femme  de  quatre-vingts  ans  !  etc.  Ou  m'a  dit  une  phrase 
<i  d'une  lettre  du  lils  de  madame  d'Epinay,  qui  a  dû  vous  peiner  beau- 
«  coup,  ou  je  connais  mal  le  fond  dç  votre  âme.  » 

Il  faut  expliquer  les  deux  dernières  phrases  de  cette  lettre. 

Au  commencement  de  mon  séjour  à  l'Ermitage,  madame  le  Vasseur 
|)arut  s'y  déplaire,  et  trouver  l'iiabitalion  trop  seule.  Ses  propos  là-dessus 
m'étant  revenus,  je  lui  offris  de  la  renvoverà  Paris,  si  elle  s'y  plaisait 
davantage;  d'y  payer  son  loyer,  et  d'y  prendre  le  môme  soin  d'elle  que 
si  elle  était  encore  avec  moi.  Elle  rejeta  mon  offre,  me  protesta  qu'elb' 
se  plaisait  fort  à  l'Ermitage,  (pui  l'air  de  la  campagne  lui  faisait  du  bien; 
et  l'on  voyait  que  cela  était  vrai  ;  car  elle  y  rajeunissait  pour  ainsi  dire, 
et  s'y  portait  beaucoup  mieux  ([u'à  Paris.  Sa  lille  m'assura  même  qu'elle 
eût  été  dans  le  fond    très-làchée  (pic  nous  quittassions  l'Erniitage,  qui 


i'\ii  I  II    II    I  i\  m   i\.  r,KS 

rt'ellomrni  l'Iiiil  iiii  séjour  (lianiianl  ;  aiitiaiil  lurl  le  |iclil  l^i|t<lla^l■  ilii 
jardin  il  ilrs  Iriiits,  tlnnt  i-lli-  axait  li-  iiiaiiiiiiiciil  ;  mais  iin'illi'  avait  ilil 
l'o  i|ii'(>ii  lui  a\ail  lait  ilirc,  |iiiiii°  lâcher  <le  m  eii^a^'era  l'elnniiiei'  a  l'aiis. 

(a*lte  tentative  n'ayant  pns  réussi,  ils  tâelierent  li'nliliiiii ,  |>ar  le  sern 
pnlt',  l'ellel  (|ne  la  ctiin|ilaisanee  n'avait  pas  protlnil,  et  me  liieni  un 
crime  de  (garder  la  cette  vieille  l'einme,  loin  des  secours  dont  elle  |miu- 
vnil  avoir  liesoin  à  son  à>^c  ;  sans  songer  i|u'elle  et  lieauciiu|i  tl'aulres 
vieilles  ^ens,  dutit  l'excellent  air  du  pavs  pudiiu^e  la  vie.  |Miu\.iieMl  tirer 
CtfS  secours  de  Miinlnioreucv,  (|ue  j'avais  à  uia  porte;  et  eouiine  .s'il  n'v 
avilit  des  viedlards  (|u  a  l'aris,  et  r|ue  partout  ailleurs  ils  lussent  hors  d  i'- 
lat  de  vivre.  Madame  le  Vassenr,<|ui  mangeait  heaucoiip  et  avec  une  e\- 
tn^mc  voracité,  était  sujette  à  des  déhordemcnls  de  hile  et  à  de  lorles 
diarrhées,  <|ui  lui  duraient  (|ueli|nes  jours,  et  lui  servaient  de  remède. 
.\  l'aris,  elle  n'y  Taisait  jamais  rien,  et  laissait  agir  la  nature,  Klie  eu 
usait  de  même  à  l'Ermitage,  sachant  hien  (|u'il  n'y  avait  rien  de  mieux  a 
faire.  N'importe  :  parce  qu'il  n'y  avait  pas  tics  médecins  cl  des  apothicai- 
res à  la  eam|>agne,  c'était  vouloir  sa  niori  que  de  l'v  laisser,  quiii(|u'elle 
s'y  portât  trés-liien.  Diderot  aurait  du  deliiiuiner  à  (juel  âge  il  n'est  plus 
permis,  sous  peine  d'homicide,  de  lai.sser  vivre  les  vieilles  gens  hors  de 
Paris. 

C'était  là  une  des  deux  accusations  atroces  sur  lesquelles  il  ne  m'ex- 
ceptait pas  de  sa  sentence,  (piii  n'y  avait  (jm-  le  méchant  qui  lût  seul; 
el  c'était  ce  ipie  signifiait  sou  exclamation  pathétique  et  Vet  cwtera  qu'il 
y  avait  hénigucment  ajouté  :  lue  femme  de  qualre-vhujlsans  !  etc. 

Je  crus  ne  pouvoir  mieux  réi)on(ire  à  ce  reproche  {|u'en  m'en  rappor- 
tant à  madame  le  Vasseur  elle-même.  Je  la  priai  d'écrii'e  naturelleuienl 
son  sentiment  à  madame  d'Kpinay.  l'our  la  mettre  plus  à  son  aise,  je  ne 
voulus  point  voir  sa  lettre,  et  je  lui  montrai  celle  que  je  vais  transcrire, 
et  que  j'écrivais  à  madame  d'Kpinay,  au  sujet  d'une  réponse  que  j'avais 
voulu  faire  à  une  antre  lettre  de  Diderot  encore  plus  dure,  et  qu'elle 
m'avait  empêché  d'envoyer. 

a  l.r  jeudi. 

«  Madame  le  Va.-iseur  doit  vous  écrire,  ma  honneamie;  je  l'ai  priée 
«  de  vous  dire  sincèrement  ce  (lu'elie  pense,  l'our  la  mettre  hien  à  son 
«  aise,  je  lui  ai  ilil  que  je  ne  voulais  point  voir  sa  lettre,  el  je  vous  prie 
«  de  ne  me  rien  dire  de  ce  qu'elle  contient. 

«  Je  n'enverrai  pas  ma  lettre,  puisque  vous  vous  y  oppose/  ;  mais. 
«  me  sentant  très-grièvement  offensé,  il  v  aurait,  à  convenir  (|ue  j'ai 
«  tort,  une  bassesse  et  une  fausseté  que  je  ne  saurais  me  |»ernRllie. 
«  I.'Kvangilc  ordonne  hien  à  celui  qui  reçoit  un  soufflet  d'olTrir  l'autre 
"joue,  mais  non  |»as  de  deiiKuuKr  panlcui.  Vous  souvenez-vous  de  cel 


-Si  IFS  CONFESSIONS. 

i<  linnimc  de  la  ciinK'dii' ,  (|iii  cric,  en  ddinianl  des  coups  de  liàton  : 
«  Voilà  le  rôle  du  |>liilos(>|ilie  ? 

<(  Ne  \<Mis  llatle/  pas  de  l'empèclier  de  Minr  jiar  le  mauvais  leinps 
«  (|ii  il  lail.  Sa  colère  lui  donnera  le  temps  el  l(;s  forces  (|uc  ramitié  Ini 
«  reliise,  el  ce  sera  la  première  fois  de  sa  vie  qu'il  sera  venu  le  jour 
«  quil  avait  promis.  Il  s'excédera  pour  venir  mk;  répéter  de  bouche  les 
«  injures  qu'il  me  dit  dans  ses  lellrcs  ;  je  ne  Icst-ndurerai  rien  moins  que 
«  palieminenl.  Il  s'en  retournera  être  malade  à  Paris;  et  moi  y)  serai, 
('  selon  Insajic,  un  homme  fort  odieux.  One  l'aire?  Il  faut  souffrir. 

<i  Mais  n'adniirez-vons  pas  la  sagesse  de  cet  homme  (|ni  voulait  me 
«  venii-  |>rendre  à  Saint-Denis  en  liacre,  y  dîner,  me  ramener  eu  liacre; 
"  el  à  (jui,  iinil  jours  après  (liasse  A,  n°3i),  sa  forUme  ne  permet  pins 
«  d'aller  à  l'Krmitafje  anlrenuMit  qu'à  pied?  Il  n'est  pas  absolnmenl  im- 
«  possible,  pi)ur  parler  son  langage,  que  ce  soit  là  le  ton  de  la  bonucî 
«  loi  ;  mais,  en  ce  cas,  il  faut  qu'en  huit  jours  il  soit  arrivé  d'étranges 
«  changements  dans  sa  fortune. 

«  .le  prends  pari  au  chagrin  que  vous  donne  la  maladie  de  madame 
«  votre  mère;  mais  vous  voyez  que  votre  j)eine  n'approche  pas  de  la 
«  mienne.  On  souffre  moins  encore  à  voir  malades  les  personnes  qu'on 
«  aime,  qu'injustes  et  cruelles. 

«  Adieu,  ma  bonne  amie  :  voici  la  dernière  fois  que  je  vous  parlerai 
«  de  celte  malheureuse  affaire.  Vous  me  parlez  d'aller  à  Paris,  avec  un 
0  sang-froid  qui  me  réjouirait  dans  un  antre  tcm])s.  » 

J'écrivis  à  Diderot  ce  que  j'avais  fait  au  sujet  de  madame  le  Vasseur, 
sur  la  proposition  de  madame  dKpinay  elle-même;  et  madame  le  Vas- 
seur ayant  choisi,  comme  on  j)eul  bien  croire,  de  rester  à  rErmilage, 
ofi  elle  se  piulait  très-bien,  où  elle  avait  toujours  compagnie,  et  oii  elle 
vivait  très-agri'ablement,  Diderot,  ne  sachant  plus  de  quoi  me  faire  un 
crime,  m'(Mi  fil  un  de  celle  précaution  de  ma  part,  et  ne  laissa  pas  de 
m'en  faire  un  autre  de  la  continuation  du  séjour  de  madame  le  Vasseur 
à  l'Krmitage,  quoique  celte  conlinualion  lût  de  son  choix,  et  qu'il  n'eût 
tenu  el  ne  tînt  toujours  qu'à  elle  de  retourner  vivre  à  Paris,  avec  les 
mêmes  secours  de  ma  part  qu'elle  avait  auprès  de  moi. 

Voilà  l'explication  du  premier  reproche  de  la  lettre  de  Diderot,  n"  3.'?. 
Celle  du  second  est  dans  sa  lettre  n°  .34.  «  l,e  Lettré  (c'était  un  nom  de 
«  plaisanterie  donné  parCîrimm  au  fils  de  madame  d'Kpinay),  le  F^etlic 
«  a  dû  vous  écrire  qu'il  y  avait  sur  le  rempart  vingt  pauvres  qui  mon- 
«  raient  de  faim  et  de  froid,  cl  qui  attendaient  le  liard  que  vous  leur 
«  donniez.  C'est  un  é'chantillon  de  notre  petit  babil...  et  si  vous  enteu- 
«  diez  le  reste,  il  vous  amuserait  comme  cela.  » 

Voici  ma  réponse  à  ce  terrible  argument,  dont  Diderot  paraissait  si 
lier. 

<>.le  crois  avoii'  ri'pondn  au  Lettre,  c'est-à-dire  au  fils  d'un  fermier  gêné- 


l'MM  II    II    I  i\  m    i\ 


:iH.'i 


rai,  (|iii>  je  ne  |>lai};iiais  |i.-is  li-s  |i.iii\ri's  iiii'il  .-imiiI  ii|ti'i'i;iis  sur  le  r<'iii|i:iil 
atltMiilanl  mon  liard  ;  t|ii'a|>|iarrininriil  D  It's  en  a\ail  ainplciiiriil  ili'ilmii- 
■liages  ;  iliK'  je  l'clalilissais  iiioii  Mili>hlnl  ;  (|iii-  1rs  |ian\i'('s  de  l'ai'i>  n'.iii- 
raiiMil  pas  à  se  itlaiiiilrcdci'rl  l'H'llall^l■;  <|ii<' ji'  n  fii  ltiiii\frais|iasais('-iiicii( 
lin  aussi  lion  |iuiir  icnx  dr  M<>iilitii>i'i-jii'\ ,  i|iii  m  a\airiil  liraii('<iti|)  |dii^  d<- 


liesoiii.  Il  V  a  ici  iiii  lion  \icill,ir(l  i-i'>|K'(laIdi'.  qui.  a|)ns  avoir  passe  sa 
vif  à  Iravailior.  n<"  \i-  ponvanl  jdns,  nirnil  de  i'aiin  >Mr  ses  vii-n.v  jours. 
Ma  conscience  est  jilns  conliiilc  des  den\  sons  (|iie  je  lui  donne  Ions  les 
lundis  ,  que  des  cent  liards  (jiie  j'aurais  disirihués  à  Iniis  les  <;uen\  du 
reinparl.  Vous  êtes  plaisant-^,  vous  auli'es  |)liilosoplii's,  (juand  xoiis  re- 
garde/ lous  les  lialiilants  des  \  illcs  connue  les  seuls  liomuics  an\i|uels  vos 
devoirs  vous  lieiil.  C'est  à  la  caiupa};iie  (ju  On  appi'iid  a  aiint>r  et  à  servir 
I  liunianilé  :  on  n'apprend  t|u"ii  la  nié|»riser  dans  les  villes.  » 

Tels  l'iaienl  les  siufiuliers  scrupules  sur  lesquels  un  liomnic  d'esprit 
avait  l'iniin'cillili'  de  lue  l'aire  st'-rieusenient  un  crini(\  de  mon  éloigiie- 
ment  de  l'aris.  ci  prelemlail  me  prouver,  par  mon  propre  exemple, 
qu'on  ne  pouvait  vivre  hors  de  la  capitale  sans  être  un  luécliaut  homme. 
Je  ne  compremls  pas  aujourd'hui  comment  j'eus  la  hètisc  de  lui  répon- 
dre et  de  me  iàilier,  an  lieu  de  lui  rire  au  nez  pour  toute  réponse.  (!e- 
pendant  les  décisions  de  madame  d'Kpinay  et  les  clameurs  de  la  coterie 
hollinchi(|ne   avaient   tellement  l'asciné  les  esprits    eu    sa  faveiii-.  (jne  je 


-.8ii  I.KS    CO.M' KSSION'S. 

H.issais  ^('•iiôralcmciil  pour  avoir  (oil  dans  i(!llo  alTaiic.  et  (|ii(^  inadann' 
il'lloiuliiol  ello-nir'iiic,  ^raiule  oiillioiisiaslc  île  Didciot,  voiiliil  <|iic  j  al- 
lasse le  voir  à  Paris,  et  ([iie  je  lisse  loulcs  les  avanees  (riiii  raecommode- 
Miiiil  (|iii,  liiiit  siiucre  cl  ciilier  (|u"il  lui  de  ma  part,  se  Iroiiva  j)()iirlaiil 
peiidiiralik'.  i.'arniiiiieiil  xielorieiix  sur  mon  eienr,  dont  elle  se  servit,  lui 
(|u"en  ce  nmnient  Diderot  était  mullienrenx.  Onlri;  l'orage  excité  contre 
V lùinjclopédie.  il  en  essuyait  alors  un  très-violent  au  sujet  de  sa  pièce, 
(|iie,  maigre  la  |irtite  liisloire  (pi'il  a\ail  mise  à  la  tèt(\  on  racciisail 
d  avoir  [irise  en  entier  de  (ioldoni.  Diderot,  plus  sensible  (Mieore  aux  cri- 
li(|U('s  (|Me  \(dlaire,  en  était  alors  aeeahle.  .Madame  de  (irafligny  avait 
iin'iMc  (Il  la  mccliaiicrlc  de  lairc  courir  le  hrnit  (jue  j'avais  rompu  avec 
lui  a  celte  occasion.  Je  trouvai  qu'il  y  avait  de  la  justice  et  de  la  générosité 
i\r  prouver  pul)li(|ueinenl  le  contraire;  elj'allai  passer  deux  jours,  nou- 
senlcmcul  avec  lui.  mais  chez  lui.  Ce  lut,  <l('|iuis  mou  étahlisscnuml  ii 
rErinitage,  mon  second  voyagea  Paris.  .l"a\ais  l'ait  le  premier  })our  cou- 
rir au  pauvre  (iauirecouit  .  cpii  eut  une  attaque  d'aiioplexie  dont  il  n'a 
jamais  été  bien  remis,  et  durant  laquelle  je  ne  ([uittai  pas  son  clievet 
([u'il  n(!  l'ùt  hors  dalïaire. 

Diderot  me  reçut  hien.  Que  l'embrassenient  d'un  ami  jh'uI  effacer  de 
torts!  Quel  ressentiment  pi'ut,  après  cela,  rester  dans  le  cœur!  Nous 
eûmes  peu  d'explications.  Il  n'en  est  pas  besoin  pour  des  invectives  ré- 
ci[)ro(]ues.  Il  n'y  a  qu'une  chose  à  faire,  savoir,  de  les  oublier.  Il  n'y 
avait  point  en  de  procédés  souterrains,  du  moins  qui  fussent  à  ma  con- 
naissance :  ce  n'était  pas  comme  avec  madame  d'Epinay.  H  me  montra 
le  plan  du  l'ère  de  fainille.  Voila,  lui  dis-je,  la  meilleure  défense  du  Fils 
naturel.  (Jardez  le  silence,  ti-availlez  cette  pièce  avec  soin,  et  puis  jetez-la 
tout  d'un  t'oup  au  nez  de  vos  ennemis  pour  toute  réponse.  Il  le  lit,  et 
s'en  trouva  bien.  Il  y  avait  près  de  six  mois  (jne  je  lui  avais  envoyé  les 
deux  premières  parties  de  la  Jidic,  pour  m'en  dire  son  avis.  Il  ne  les 
avait  pas  encore  lues.  Nous  en  lûmes  un  cahier  ensemble.  Il  trouva  tout 
cela  feuillet,  ce  fut  son  terme;  c'est-à-dire  chargé  de  paroles  et  redon- 
dant, .le  l'avais  déjà  bien  senti  moi-même  :  mais  c'était  le  bavardage  de 
la  lic'vre  ;  je  ne  l'ai  jamais  pu  corriger.  Les  dernii'res  parties  ne  sont  pas 
comme  cela.  La  (iualricm(>  surtout,  et  la  sixième,  sont  des  chefs-d'œuvre 
de  diction. 

Le  secoiul  jour  de  mon  arrivée,  il  voulut  absolument  me  mener  sou- 
per chez  M.  d'Holbach.  Nous  étions  loin  de  compte  ;  car  je  voulais  même 
rompre  l'accoi'd  du  manuscrit  de  chimie,  dont  je  m  indignais  d'avoir 
r(ibligati(Ui  à  cet  homme-là.  Diderot  l'emporta  sur  tout.  Il  me  jura  que 
M.  d'Holbach  m'aimait  de  tout  son  cu'ur  ;  qu'il  fallait  lui  pardonner  un 
t(ui  qu'il  j)renait  avec  tout  le  mmide,  et  dont  ses  amis  avaient  plus  à 
souffrir  que  personne.  H  nu'  représenta  que  refuser  le  |uodnil  de  ce 
luaunscrit.  api'i's  Lavoir  accepté  deux  ans  au|)aravaul,  ('lait   un    affront 


i'\i;  I  II    11     I  i\  i; I    i\  ^•*' 

au  ilonaleiir.  tiu'il  ii'axail  |tas  iiu'iilr  ;  fl  (|iu'  «f  n'Iu»  |Miiiiiait  iiiiiiic 
itrr  iinsiiil(i|iivU',  ininiiu'  nii  si-cii-l  i«'|ii<i(  lu'  (l'a\oir  alUiiilii  >i  loii^- 
liiii|is  «li-ii  lomliiir  le  marclir.  Jf  \<iis  il'llolliarli  Idiis  les  jiniis,  ajoiita- 
t-il  ;  ji-  lomiais  imiii\  i|iii-  \(>us  l'i-lal  di'  son  àiiif.  Si  mmis  n'aNii/.  pas 
lit-Il  il'i'ii  iMii- loiilcnl,  iri)U'/.-V(iiis  miIic  ami  iit|ialili'  tic  \oiis  i-iuisiilli  i 
une  Itassfssf?  Iln-r,  aM-c  ma  faihii-ssf  (uiliiiaiif.  je  me  laissai  Milijiij;inr, 
fl  nous  allàiiifs  si>ii|iiT  rlicz  le  liaiim,  <|tii  me  ici.iil  a  son  futliiiaiic 
Mais  su  fi'inmc  mi-  icçiil  rroidi'imnl,  ri  |iii-(|iic  nialiiniiiirliiiiriil.  .ir  tn' 
l'cciiiiiiiis  plus  icllf  aimalilr  (iaioiitic  i|iii  iiiai(|uail  avnii  ptiur  moi  l.iiit 
«If  lii<Mi\i'illai)it;  l'iaiil  lillc.  Ja\ais  iTU  siiilii .  ili  s  loii^lciiips  aMpii.i- 
*aiil,  t|uo,  tli-piiis  (|ue  (irimm  l'n'<|ui'iilai(  la  maison  ilAiin-,  un  iir  m'\ 
\ii\ai(  pins  (I  aussi  bon  (lil. 

Taiulis  (|iic  j'clais  à  l'aiis.  Sainl-I.amhfil  y  aiii\a  de  ranini  .  C 

jo  n'rn  sa\ais  riiii,  jo  ne  le  Nis  (|u'api(S  mon  relonr  en  campagne,  il  a- 

lionl  à   la  lîlievroUo,  el   ensuite  à  rKiinilafje.  ou   il  \inl  aMc  mida 

iriiondelot  nie  demander  à  dîner.  On  pi  ni  jn;;er  si  je  les  reeus  a\L'c 
plaisir!  mais  j'en  pris  liieii  pins  eneore  a  \oirlenr  lionne  inlellij;enee. 
•  idulenl  de  n'avoir  ]ias  Irniililc  leiir  lionlieiir,  j'en  étais  lieureiix  moi- 
même  ;  et  je  jinis  jurer  t|ne  diiiaiil  loiile  ma  toile  passion,  mais  surtout 
un  ce  inoiiienl.  (|nand  j'aurais  pu  lui  ùler  madame  d'iloudetot,  je  ne 
l'aurais  |)as  \onlii  taire,  et  je  n'en  aurais  pas  même  été  tenté.  Je  la  trou- 
vais si  aimalili',  aimant  Sainl-l.amlieri,  que  je  m'imaginais  à  peine 
qu'elle  eut  pu  l'être  autant  en  m'aimanl  moi-même;  et,  sans  vouloir 
troubler  leur  union,  tout  ce  que  j'ai  le  plus  véritalilemenl  désiré  d'elle 
dans  mon  délire,  était  qu'elle  se  laissât  aimer.  Enlin,  de  quel(|ue  vio- 
lente passion  (pie  j  aie  brûlé  |)onr  elle,  je  trouvais  aussi  doux  d'être  le 
conlidenl  (|ue  l'objet  de  ses  amours,  et  je  n'ai  jamais  un  nioineiil  re- 
gardé son  amant  comme  mon  rival,  mais  toujours  comme  mon  ami.  On 
dira  que  ce  n'était  jias  encore  là  de  l'amour:  soit;  mais  e  était  donc 
plus. 

Pour  Sainl-i.ambert,  il  se  conduisit  en  lionnête  bomme  et  judicieux  : 
comme  j'étais  le  seul  cou|)able,  je  fus  aussi  le  seul  puni,  cl  même  avec 
indulgence.  Il  me  traita  durement,  mais  amicalemenl  :  et  je  vis  que  j'a- 
vais perdu  (|uelque  cbose  dans  son  estime,  mais  rien  dans  son  amitié.  Je 
m'en  consolai,  sacliant  que  Vwwr  nie  serait  bien  plus  lai  ile  à  recouvrei 
que  l'autre,  et  (ju'il  était  trop  sensé  pour  conlondre  une  laiblesse  invo- 
lontaire et  (lassagére,  avec  un  ^ice  de  caractère.  S'il  y  avait  de  ma  laiite 
dans  loulcc  qui  s'était  passé,  il  y  en  avait  bien  peu.  Ktail-cc  moi  qui  avais 
ledierché  sa  maîtresse"?  N'était-ce  pas  lui  (pii  me  l'avait  envoyée?  N'é- 
lail-ce  jias  elle  qui  m'avait  cliercbé?  Ponvais-je  éviter  de  la  recevoir? 
Oue  pouvais-je  faire ".'  Knx  seuls  avaient  fait  le  mal,  et  c'était  moi  i|iii 
l'avais  souffert.  A  ma  place,  il  en  eùl  fait  autant  (|ue  moi.  peut-être  pis: 
car  enfin,  quelque  (idéle.  (juchpie  estimable  qui'  lût  madame  d'Iloude- 


•kss  i.i;s  coM' kssio.ns. 

toi,  file  (''((lil  ri'imiic;  il  (liait  ahsciil,  les  occasitiiis  t'Iaiciil  iVcWjiu'tiU's,  les 
tcnlatioiis  étaient  A  ivcs,  el  il  lui  eût  été  hieii  dillirih-  tie  se  déreiidre 
tiinidiirs  avec  le  iiièiiie  siiecès  e(iiilre  un  liduiuie  plus  entreprenant.  Ce- 
lait assnrémeni  iiaucciup  pruir  elle  et  |Miur  moi,  dans  une  |i;ii'eille  si- 
tnation.  d  axoii-  pu  poser  des  limites  (jue  nous  ne  nous  soyons  jamais 
permis  de  passer. 

Onoi(|ue  je  im-  rendisse,  an  foml  de  umn  ((eui',  nn  t(''m(iignaj;;e  assez, 
honoiahlo,  laiil  dapparonees  ùlaienl  contre  moi,  (jne  l'invincihle  liorilc.- 
i|ni  me  domina  toujours  mo  donnait  devant  lui  lont  Fair  dnn  eoupa- 
Ide.  et  il  en  abusait  souvent  pcuir  mliumilii'r.  l  ii  seul  trait  ])eindra 
celle  position  réei|uo(|ne.  ,1e  lui  lisais,  après  le  diner,  la  lettre  <|ue  j'a- 
vais écrite  l'année  précédente  à  Voltaire,  et  dont  lui.  Sainl-Lamlxîil, 
.ivait  entendu  parler.  Il  s'(Midormit  durant  la  lecture;  et  moi,  jadis  si 
lier,  anjourd  Itui  si  sol,  je  n'osai  jamais  inlerrom|»rc  ma  lecture,  et  con- 
linuai  de  lire  landis  (|u'il  ecmtiuuail  de  routier.  Telles  étaient  mes  indi- 
gnités, el  telles  étaient  ses  venji;eances ;  mais  sa  générosité  ne  lui  permit 
jamais  de  les  exercer  f[n'enlro  nous  trois. 

Onaud  il  lut  reparti,  je  trouvai  madame  d'Iloudelot  fort  changée  h 
nu)n  é^.-ird.  .1  en  lus  snrjiris  comme  si  je  n'avais  pas  dû  m'y  attendre; 
i  eu  lus  hnulu'  pins  (|ue  je  n'aurais  du  l'être,  el  cela  me  (il  beaucoup 
(le  mal.  Il  semlilait  ([ue  tout  ce  dont  j'attendais  ma  guérisoii  ne  lîl(ju'en— 
l'oncer  dans  mon  cœur  davantage  le  trait  qu'enfin  j'ai  plutôt  brisé  qu'ar- 
raclié. 

J'étais  délerniiné  lont  à  lait  à  me  vaincre,  et  à  ne  rien  épargner  pour 
changer  ma  l'oile  passion  eu  une  amitié  pure  el  durable.  ,ravais  l'ail  pour 
cela  les  |)lus  beaux  projets  du  monde,  pour  rexécution  desquels  j'avais 
besoin  du  concours  de  madame  d'Iloudelot.  Ouand  je  voulus  lui  parler, 
je  la  trouvai  distraite,  embarrassée;  je  sentis  qu'elle  avait  cessé  de  se 
plaire  avec  moi,  et  je  \is  clairement  qu'il  s'était  passé  quelque  chose 
(jn'elle  ne  voulait  pas  me  dire',  el  (|ue  je  n'ai  jamais  su.  Ce  changement, 
dont  il  me  l'ut  impossilile  d'obtenir  l'explication,  nie  navra.  Elle  me  re- 
demanda ses  lettres  ;  je  les  lui  l'endis  toutes  avec  une  fidélité  dont  elle  me 
lil  l'injure  de  douter  un  moment.  Ce  doute  fut  encore  nn  déchirement 
inaltendii  pour  mou  cienr,  (|n'elle  devait  si  bien  connaître.  Elle  me  ren- 
dit justice,  mais  ce  ni!  l'ut  pas  snr-le-ehamp  ;  je  coinjuis  (jne  l'examen 
du  paquet  (|ue  je  lui  avais  rendu  lui  avait  l'ail  sentii'  son  lorl  :  ji;  vis  même 
qu'elle  se  le  reprochait,  et  cela  me  lil  regagner  quelque  chose.  Elle  ne 
pouvait  retirer  ses  lettres  sans  me  rendre  les  miennes.  Elle  me  dit 
(ju'elle  les  avait  brûlées  ;  j'en  osai  donler  à  mon  tour,  el  j'avoue  (|ue  j'en 
doute  encore.  Non,  l'on  m;  met  point  au  leii  de  pareilles  lellres.  Ou  a 
trouvé  brûlantes  celles  de  la,/i(//c:  eh  Dieu  !  (|  n'aurait  on  donc  dit  de  celles- 
là?  Non,  non,  jamais  celle  (|ni  peut  inspirer  une  pareille  passion  n'aura 
le  couiîige  d'eu  brûler  les  preuves.  Mais  je  ne  crains  pas  non  plus  (jn'elle 


l'MM  II    II     I  i\  m    i\  zm 

vu  ail  :iliii>c  :  ji-  m-  I  iii  ci'iiis  |ias  ciiitiililc  ;  cl  de  |iIiis,J'n  iimiis  mis  Immi 
tinli'f.  i.ii  sollf,  mais  \i\(>  *-i°aiiil<>  il'i'Irc  |ifi'sill<-  m'axait  lail  riiiiimriu-cr 
cclli-  n>ri-fS|i(iii<lan('i-  sur  un  Imi  (|iii  mil  mus  Icllris  à  l'aliti  (Us 
commiiiiicalions.  Je  |M>rlai  jusqu'à  la  IiiIonit  la  ramiliaiilt-  (|iii'  j'\ 
pri!>  dans  mmi  ivi-cssc  :  mais  (|iu'l  liiloiciiii-iit  !  clli'  n'en  )l<-\ail  sùrc- 
mcnl  |>as  èlr»'  i>nViisi'T.  (!i'|ifn(lanl  cllf  s'en  |il.ii(:nil  |iliisi('iirs  fdis,  mais 
sans  snrci'S  :  si-s  plainlfs  ne  jaisaicnl  (|iic  iiM-illir  nus  ciainU's,  cl 
(l'aillcnis  je  ne  |i(in\.iis  nie  icsnndrc  a  rcliii''i;ider.  Si  ces  lellrcs  sonl 
eiiciM'c  en  èli'c,  cl  iju'ini  jour  elles  soient  >ucs,  lui  ennnaiira  eoniuiciil 
j'ai  aime. 

I.a  douleur  i|ue  nu-  causa  le  refrnidisseiru'ul  de  ni.idaïue  d  llondilul. 
et  la  ccrlilude  de  ne  l'avoir  pas  nurile,  uic  lire  ni  lucudre  li"  sin^nlicf 
parti  de  m'en  plaiiulre  à  Saiiit-Lamlieit  nu'-inc.  Kn  alleiulanl  l'errct  de  la 
lettre  i|ue  je  lui  écrivis  à  ce  sujet,  je  nu-jilai  dans  les  disliactious  r|ue 
j'aurais  dû  chercher  plus  lot.  Il  v  cul  des  l'èlcs  à  la  (ilievrellc,  poui'  les- 
(|iudles  je  lis  de  la  iuusi(|uc.  Le  plaisir  de  nu>  l'aire  houiu'ur  auprès  de 
madame  d'Ilondcliit  d'un  talent  (|u'ellc  aimait  excita  ma  verve;  et  un 
antre  ol>jet  ccmlrilmait  eucoie  à  l'animei'.  savoir,  le  désir  de  montrer  (|ue 
l'anteui-  du  Dfviii  du  villaije  savait  la  musi<|ue;  car  je  m'apei'cevais  de- 
|)nis  longtemps  que  quelipi'un  travaillait  en  secrel  à  rendre  cela  don- 
len\.  du  moins  ipiaut  à  lu  com|iositiou.  Mon  deluil  à  i'aris.  les  éjtreuves 
oi'i  j'v  avais  été  mis  à  diverses  l'ois,  tant  clicz  M.  Dupin  qiU'  chez  M.  de 
la  l'opliiiicre  ;  (piantile  de  mnsi(|ue  (|iie  j'y  avais  composée  pendant  qiia- 
lorze  ans  an  milieu  des  plus  célèbres  artistes,  et  sous  leurs  yeux;  cnlin 
l'opéra  des  Musea  iialaiili's.  celui  même  du  Devin,  un  motet  que  j'avais 
fait  pour  mademoiselle  Fel,  et  (lu'elle  avait  chanté  au  lioncert  spirituel  ; 
tant  de  conférences  que  j'avais  eues  sur  ce  bel  art  avec  les  plus  grands 
maîtres,  lonl  semblait  devoir  prévenir  ou  dissiper  un  |»areil  doute.  H 
existait  cependant,  mènu"  à  la  (ihevrette,  et  je  voyais  (|ue  M.  d'Kpiiiav 
n'en  était  pas  exempt.  Sans  paraître  m'apcrcevoir  de  cela,  je  me  char- 
geai (le  lui  composer  un  motel  pour  la  dédicace  de  la  chapelle  de  laClie- 
vrelte.  cl  je  le  priai  de  me  fournir  des  paroles  de  son  choix.  Il  chargea 
de  l.inant,  le  gouverneur  de  sou  (ils,  dt;  les  faire.  De  I.iiiaiit  arrangea 
des  paroles  convenables  an  sujet;  et  huil  jours  après  qu'elles  meureul 
été  données,  le  molel  fui  acbevé.  i'our  cette  fois,  le  dépit  fui  mon  Apol- 
lon, et  jamais  musi(|ue  plus  étoffée  ne  sortit  de  mes  mains.  Les  paroles 
conimeucent  par  ces  uu)ts  :  lùre  sc(/fs  hic  Tonnntis.  I.a  pom|ie  du  dcdiut 
répond  aux  paroles,  et  toute  la  suite  du  motet  est  d  une  beauté  de  chaut 
qui  frappa  tout  le  luoiule.  .l'avais  tiavaillé  en  grand  orcbeslre.  D'FIpinay 
rassembla  les  meilleurs  symphonistes.  Madame  Urnna.  chanteuse  ila- 
lienne.  chanta  le  motet,  cl  fut  bien  accompagnée.  I,e  motet  eut  un  si  grand 
succès,  qu'on  l'a  donné  dans  la  suite  au  (loncert  spirituel,  on.  malgré 
les  sourdes  cabales  et  l'indigne  exécution,  il  v  .1  iii  deux  lois  les  mêmes 


r.y()  m;  s  co  M"  es  si  on  s. 

.i|i|iI;uuli^soiii('iits.  Je  (loiiniii,  |kiiii'  la  IV' le  de  M.  (rK|)in;i\ ,  l'iiU'i' irimc 
(.■sj>icc  ik"  pii'ce,  inoiliii  ilraiiic,  iiioilic  paiiloiiiiiiu',  ([uo  inaclaiiie  d'Lpi- 
iiay  composa,  el  dont  je  fis  encore  la  iiiiisi(|iie.  (îrimm,  en  arrivant,  en- 
Iciiilil  [lailcr  (le  mes  succès  liai  iii(iiii(jiics.  l  ne  liciiio  après  on  n  en  parla 
plus  :  mais  du  moins  on  ne  mit  plus  en  (pirstioM,  (|ue  j(!  saclic,  si  j<,' 
savais  la  ccnuposilioii. 

A  peine  (iriuim  lut-il  à  la  ("dicv  rotlc,  où  drjà  je  nt;  inc  plaisais  |)as 
(iiip,  (juil  acIicNa  do  m  en  rendre  le  séjour  insupportable,  par  des  airs 
(juc  je  ne  vis  jamais  à  personne,  et  dont  je  n'avais  |)as  même  l'idée.  La 
veille  de  son  arrivée,  on  me  délogea  de  la  cliamlire  de  laveur  (|ue  j'oc- 
cupais, contiffuë  à  celle  de  madame  d  Kjjinav  ;  on  la  pré|iaia  pour 
.M.  (irimm,  et  mi  m'en  donna  une  autre  j)lus  éloignée.  Voilà,  dis-je  en 
riant  à  madame  (rK|)inay,  comment  les  nouveaux  venus  déplacent  les 
anciens.  Klle  parut  embarrassée.  J'en  compris  mieux  la  raiscm  dès  le 
même  soir,  eu  apprenant  (ju'il  y  avait  entre  sa  chambre  et  celle  «jue  je 
(piiltais  une  pmte  mascpiée  de  communicatitui,  (|u'elle  avait  juj^é  inutili; 
lie  me  montrer.  Sou  commerce  avec  Urimm  n'était  ignoré  de  personne, 
ni  chez  elle,  ni  dans  le  public,  pas  même  de  son  mari  :  cependant,  loin 
d'en  convenir  avec  moi,  conlident  de  secrets  (|ui  lui  im[)ortaient  beau- 
coup davantage,  li  dont  elle  était  bien  sûre,  elle  s'en  défendit  t(Ui  jours 
très-l'oi'tement.  Je  compris  que  cette  réserve  venait  de  (jrinim,  qui,  dé- 
positaire de  tous  mes  secrets,  ne  voulait  pas  que  je  le  fusse  d'aucun  des 
siens. 

Ouelques  préventions  que  mes  anciens  sentiments,  qui  n'étaient  pas 
éleiuls,  et  le  m(''rite  réel  de  cet  homme-là.  me  dmiuassent  en  sa  faveur, 
elle  ne  put  tenir  contre  les  soins  qu'il  prit  pour  la  détruire.  Son  abord 
fut  celui  du  comte  de  Tuffière;  à  peine  daigna-t-il  me  rendre  le  salut  ; 
il  ne  m'adressa  |)as  une  seule  fois  la  parole,  et  me  corrigea  bientôt  de  la 
lui  atlresser,  en  ne  me  répondant  point  du  tout.  Il  passait  partout  le 
premier,  prenait  partout  la  première  place,  sans  jamais  l'aire  aucune 
attention  à  moi.  Passe  pour  cela,  s'il  n'y  eût  pas  mis  une  affectation 
cluKinanle  :  mais  on  en  jugera  j)ar  un  seul  trait  pris  (Witre  mille.  Un 
soir  madam(!  d'Kjjinay,  se  trouvant  un  peu  incommodée,  dit  qu'on  lui 
portât  un  morceau  dans  sa  eliamlnc,  et  monta  pour  souper  au  coin  de 
son  feu.  Klle  me  proposa  de  monter  avec  elle  ;  je  le  lis.  (irimm  vint  en- 
suite. La  petite  table  était  déjà  mise;  il  n'y  avait  que  deux  couviirts. 
On  sert  :  madame  d'Epinay  prend  sa  place  à  I  un  des  coins  du  l'en. 
M.  (iiinim  |u-end  un  fauli'uii,  s'établit  à  l'autre  coin,  tire  la  p(!lit(!  tabli; 
entre  eux  deux,  (lej)lie  sa  serviette,  et  se  met  en  devoir  de  manger,  sans 
me  (lin;  un  seul  mot.  Madame  d'Kpinay  rougit,  el,  j)our  l'engager  à  ré- 
parer sa  grossièreté,  m'offre  sa  |>ropre  place.  Il  ne  dit  rien,  ne  me  re- 
garda pas.  Ne  pouvant  approcher  du  ièu  ,  je  pris  le  parti  d(.'  me  prome- 
ner ]>ar  la  rhamln'e,  en   all(Midanl  (pTon  m'appcu'làl    un  rouveil.  Il  me 


I'  \l(  I  II     II     I  l\  Itl     l\  MU 

laissa  S(iii|iim'  au  lioiit  ili'  la  lalilc,  loin  iln  l'ii,  sans  nie  rairi'  la  iiioiinlii' 
li(iiiin'lflc,  :i  niiii  iiK-oniiiiiiili',  sini  aiiu',  smi  ancien  dans  la  iiiai'>iiii.  i|ni 
In  avais  inlrmlnil,  i-t  a  i|iii  nn'-inc,  i-unnnc  faxori  Ar  la  daiiH'.  il  <  ut  du 
faire  li's  lionnciirs.  'l'unli'S  ses  nianii-res  avce  moi  ré|tondaicnt  Toc  I  liitii 
à  col  ècliantillon.  Il  ne  nu-  trailail  pas  précisénienl  coininu  son  iniciicnr; 
il  me  re};ai'dai(  coinnie  nul.  J'avais  peine  à  recnnnaiire  la  l'ancien  cnis- 
Ire  i|ni.  clie/  le  prince  de  Sa\e-(iii|lia,  se  tenait  linnnu'  de  mes  regards. 
J'en  avais  encore  |dns  a  concilier  ce  pi(d'oiid  silence,  cl  eitte  mordue 
insnllanle,  avec  la  lemlre  amitié  (pi  il  se  vantail  d'avoir  ponr  moi,  près 
d(>  tons  »-cii\  (|n'il  savait  en  avoir  eiix-mèmes.  il  est  vrai  qn'il  ne  la  lé- 
nmij^nail  ;;niii'  que  ponr  me  plaindre  de  ma  fortune,  dont  je  ne  nn- 
plaignais  point,  pour  C(uu|patir  à  mon  triste  sort,  dont  j  étais  content, 
elpoiir  se  lamenter  de  me  voir  me  reliiser  durement  aux  soins  liienl'ai- 
sants  (|u'il  disait  vcmloir  me  rendre,  (l'était  avec  col  art  «pi'il  Taisait  ad- 
mirer sa  tendre  j;enérosité.  Iilàmer  mon  inj.Male  misanthropie,  et  ipi'il 
accoulnmail  insensiMmieiit  loul  je  umude  a  n'iuia^iiier  entre  iiii  pro- 
tecteur tel  (pie  lui  el  un  malheureuv  tel  (juc  moi,  ipie  des  liaiscuis  de 
liienrails  dune  part,  el  d'id)ligations  de  l'autre,  sans  y  supposer,  même 
dans  les  possildes,  une  amitié  d'éfjal  à  éj,'al.  Pour  moi,  j'ai  cln-rclié  vai- 
nenienl  en  quoi  ji'  pmivais  être  obligé  à  ce  nouveau  patrmi.  Je  lui  avais 
prèle  de  l'ariicnt,  il  ne  m'en  prêta  jamais;  je  l'avais  j;ardé  dans  sa  ma- 
ladie, à  peine  me  venait-il  voir  dans  les  miennes;  je  lui  avais  donne 
Ions  mes  amis,  il  ne  m'en  donna  jamais  aucun  des  siens;  je  l'avais 
prôné  de  tout  mou  |iouvoir.  et  lui....  s'il  m'a  prôné,  c'est  moins  publi- 
quement, el  c'est  d'une  autre  manii're.  Jamais  il  ne  m'a  rendu  ni  même 
itlïerl  aucun  service  d'aucune  espèce.  Comment  était-il  doue  mon  Mé- 
cène? comment  élais-jo  son   protégé "?  Cela  me  passait  et  me  passe  en- 


core. 


Il  esl  vrai  (pie,  du  plus  au  moins,  il  était  arro;;anl  avec  loul  le  monde, 
mais  avec  personne  aussi  brutalement  (pi'avec  moi.  Je  me  souviens 
qu'une  fois  Sainl-I.ambcrt  faillit  à  lui  jeter  son  assiellc  à  la  lèle.  sur  niu' 
espèce  de  démenti  qu'il  lui  tlonnaen  pleine  table,  en  lui  disant  ffrossiè- 
remenl  :  Crin  n'est  pan  vrai.  \  s(ui  ton  natur(dleinenl  Irancbant.  il  ajouta 
lasiillisaïue  d'un  jiarvenu,  et  devint  im'ine  ridicule,  à  force  d'être  ini- 
perlinent.  Le  commerce  des  grands  l'avait  séduit  au  pnjut  de  se  donner 
à  lui-même  des  airs  (lu'on  ne  voit  qu'aux  moins  sensés  d'entre  eux.  Il 
n'appelait  jamais  smi  bnpiais  (]ue  par  f/i.' comme  si,  sur  le  nombre  de 
ses  gens,  monseigneur  n'eût  pas  su  lequel  était  de  garde.  Ouand  il  lui 
donnait  des  commissions,  il  lui  jetait  l'argent  par  terre,  au  lieu  de  le  lui 

donner  dans  la  main.  Kniin.  ouldianl  lotit  à  l'ail  qu'il  était  li me.  il  le 

Irailail  avec  un  mépris  si  cboquanl,  avec  un  dédain  si  dur  en  toute 
chose,  que  ce  pauvre  garçon,  qui  élail  un  fort  bon  sujet,  que  madame 
d'Kpinay  lui  avait   donné,  quitta  son  service,  sans  autre  grief  que  l'im- 


'l'I^ 


i.r.s  c.oM  r.ssioNs. 


|u.ssiliililc  il'ciKliiiir  Ar  |Kiii'ils  liaili'iiiciils  :  (•■('•Inil  le  l.adriir  de  cp  ik.ii- 
Ncau  (iltiiifiix. 


''«i^t-yoï-cf 


=— T^^ES.V-.W.W«W«îi~ 


Aussi  l'iit  (juil  (':(ail  vain,  avec  ses  ^ros  yeux  trnuliles  et  sa  (igiire  dé- 
f^ingaiidée,  il  avait  des  préleiitions  près  des  feninies  ;  cl  depuis  sa  farce 
avec  mademoiselle  Fel,  il  passait  au[)rès  de  plusieurs  d'eiilie  elles  pour 
un  homme  à  ij^ratids  sentiments.  Cela  l'avait  mis  à  la  mode,  et  lui  a\ail 
donné  du  <:;oùt  pour  la  propreté  de  femme;  il  se  mit  à  faire  le  beau  ;  sa 
toil(>lle  devint  un(!  faraude  affaire;  tout  le  monde  sut  qu'il  mettait  du 
l)lauc,  el  lUdi,  qui  n'en  croNais  rien,  je  eonnuençai  de  le  eroire,  non- 
seulement  par  remheliissemenl  de  son  teint,  et  pour  avoir  trouvé  des 
lasses  de  l)lane  sur  sa  toilette,  mais  sur  ce  qu'entrant  un  matin  dans  sa 
chanihre,  je  le  trouvai  brossant  ses  ongles  avec  une  petite  vergelle  faite 
exprès;  ouvrage  qu  il  cdulinua  lièiemenl  (Ie\anl  moi.  Je  jugeai  (luun 
homme  qui  passe  deux  hcnn's  tous  les  malins  à  brosser  ses  ongles  peut 
lii(;ii  passer  (pichiues  instants  à  remplir  (l(^  blanc  les  creux  de  sa  peau. 
Le  linnlioniiuc  (iaufrrciuiri,  (|iii  n'était  |)as  sac  à  diable,  l'avait  assez 
plaisamment  surnonim*'"  l'iran  le  liUwc 

Tout  cela  n'c'lait  (jue  des  lidicules,  mais  bien  antipathiques  à  mon 
caractère.  Ils  aehevi'i'enf  de  me  l'endre  suspect  le  siiii.  J'eus  |ieiiu'  il 
croii'c  (|u'un  Ikmuuu'  à  ipii  la  lèlc  lnurnail  de  celle  façon  put  conscrxci'  \\\\ 
cœur  bien  placé,  il  ne  se  pii|uail  de  lien  tant  que  de  sensibiliU'  d'âme 
el  d'(''uergi(^   de  senlirneiil.  C.nmmenl  cela  s'aceordait-il  avec  des  (b'fauls 


i\ii  I  II    II    I  i\  i;  I    i\  :.!•:. 

(|iii  Sdiil  |>i'0|)r<>s  aux  pililt-s  àiiics?  ('.oiiiinriil  Ifs  xils  cl  niiiliniieU  l'-hiiis 
i|iic  fiiil  hors  (le  hii-iiiriiw  iiii  cd'ur  sciisililr  |irii\i-iil-ils  le  l;ii>S(r  s'orcii- 
|iiT  sans  (cssc  (Ir  laiil  ili-  |i(  (ils  soins  pour  sa  |i<'lilc  pcisoiiiic  ?  Kli  !  mon 
llifii,  ci'lni  i|iii  seul  l'inlii'asrr  son  rirnr  de  ce  Icii  crlcslc  clici'clic  à  l'cx- 
lialiT,  i-l  \cn(  inonirci'  !<'  ilcdans.  Il  >onili'ail  nirjlir  son  eu  iir  sur  son 
\isa{;i';  il  irinia^iiu-ra  jamais  danlir  lanl. 

Je  me  l'aiiiiclai  If  sommaire  de  sa  moralf,  (|iii'  niad.iinr  M  l'!|iiiias 
m'uNait  dil,  l't  iiu'cilc  a\ail  adn|il('.  I!i-  sommairr  consislail  ni  un  m-uI 
arlicli- ,  saNoir,  ipu-  runi(|ui'  dcMiir  di'  llioinmc  csl  di'  snixrr  iti  (oui 
les  pi-niliaiils  de  son  (umii-.  Cilti'  morale.  (|iiand  je  l'appris,  un'  donna 
lerriMcmonl  à  |ii'iiscr,  *|uoii|ur  je  ne  la  jirisse  alors  (pic  jionr  un  jeu 
d  esjuit.  Mais  je  vis  liieulol  ipie  rc  principe  élail  rcelleineiil  la  rèj^lc  de 
sa  conduile.  l'I  je  n'en  eus  (|ne  Irop,  dans  la  siiile,  la  preuve  à  mes  di'-- 
puns.  ('.'csl  la  doctrine  inUrieurc  doiil  Hiiliinl  m'a  tant  paih'.  mai-;  ([n'il 
inr  m'a  jamai;;  cxpli(|iicc. 

Je  tne  rappelai  les  IriMpicnls  a\is  (|u'on  m'avait  donnes,  il  \  a  |du- 
sieurs  années,  ipic  cet  liomme  était  l'aiiv,  (pi'il  jouait  le  senlimeiil,  cl 
surtout  (|u'il  ne  m'aimait  pas.  .le  me  souvins  de  plusieurs  petites  auec- 
dolcs  (|uc  m'avaient  là-dcssns  racontées  M.  do  Francneil  et  madame  de 
(llienoiiceaiix,  i|ni  ne  l'estimaient  ni  riin  ni  l'antre,  cl  ipii  dev.iient  le 
connaiire,  puisi|ne  madame  do  lilieuniiceaiix  élail  lille  de  madame  de 
Iloeliecliouaii.  iiitiiiie  amie  dii  r<Mi  comie  de  l'iiese,  et  (|ue  M.  de  l'raii- 
ciieil,  liis-lie  alors  avec  le  vicomte  de  l'oli^iiac,  avait  lieau(oii|i  vécu 
an  l'alais-Uoval,  précisément  (|uand  (îrimm  commençait  do  s'v  intro- 
diiiro.  Tout  Paris  fut  instruit  de  son  désespoir  après  la  mort  du  comte  de 
Krieso.  Il  s'ajjissait  do  soutenir  la  repiitalioii  (|n'il  s'elail  donnée  apri's 
les  rigueurs  de  madomoiselle  do  Tel,  et  dont  j'aiii  lis  vu  la  l'orfanlerie 
mieux  (pie  personne,  si  j'eusse  alors  été  moins  aveu<;lé.  Il  j'aliiit  l'eii- 
traînor  à  l'Iiôtel  de  C.astrios.  oi'i  il  joua  dignement  son  rôle,  liv  re  à  la  pins 
mortelle  allliction.  j.à.  tons  les  matins  il  allait  dans  le  jardin  pleurer  à 
son  aise,  ti-nanl  sur  ses  veux  son  iiiouelioir  liaigiu''  de  larmes,  tant  (iiiil 
était  en  vue  de  l'Iiôtel  ;  mais  au  détour  d'une  certaine  allée,  des  gens 
auxquels  il  ne  songeait  pas  le  virent  nu'llre  à  l'instanl  son  mouclioir 
dans  sa  poclie  ol  tirer  un  livre.  Cette  oliservation.  qu'on  répéta,  l'ut  hien- 
lôl  publique  dans  tout  P.uis,  et  presque  aussitôt  oubliée.  Je  l'avais  ou- 
bliée moi-mémo  :  un  fait  (|ui  me  regardait  servit  à  me  la  rappeler.  J'é- 
tais à  l'extrémité  dans  mon  lit.  rue  detîronelle  :  il  était  à  la  cam|),igno;  il 
vint  nu  malin  me  voir  tout  ossoufllé.  disant  qu'il  xonait  d'arriver  à  l'in- 
stanl môme;  je  sus  un  inniiiinl  après  (|iril  était  arrivi'  de  la  veille,  el 
qu'on  l'avait  vu  au  spectacle  le  luémc  jour. 

il  me  revint  mille  laits  do  colle  espèce;  mais  une  observation  que  je 
lus  surpris  de  faire  si  lard,  me  frappa  plus  que  loul  cela.  J'avais  donné 
à  (îrimm    tons  mes  amis  sans  excoplioii  ;  ils   étaient  Inus   devenus    les 

SI 


r,-.ii  I  i;s  c.oM  T.ssioNs. 

siens.  .Ir  |Hiii\;iis  si  peu  iiic  scpaicr  di'  lui.  ij'ic  j  ;nir,iis  ;i  |irin('  \iiiilii 
me  CDiisi'iMT  rcnlrcc  irmic  iiiaisdii  (n"i  il  ne  i'.iiiiMil  pus  fiw.  Il  \\\  ciil 
i|iic  iiiiiilaiiu'  lie  ('.ii'(|iii  (|ni  rcliisa  de  radiiicltii',  cl  iiuaiissi  je  cessai 
pii'si|iic  (le  \()ir  depuis  ce  leiiips-la.  (iriiiiin,  de  siin  eôle,  se  lit  d'aiilres 
amis,  laiil  de  sdii  esloe  (|iie  de  cidiii  du  eimile  de  l'iiese.  Do  Ions  cos 
aiiiis-la.  jamais  iiii  seul  n'est  de\<'iiii  le  niieii  :  jamais  il  ne  ma  dil  nn 
mol.  pour  m Cnna^or  de  lairi'  an  nmiiis  leur  ediinaissaiico  ;  el  de  lims 
een\  (jne  j'ai  (|nel(|ner()is  reneonliés  cliez  lui,  jamais  un  seul  ne  m'a 
mar(|n(''  la  moindre  hienveillaiicp,  pas  in(''me  le  comle  de  Fiieso.  chez  lo- 
(|nel  il  demeiil'ail,  el  a\ee  le(|iiel  il  m'eiil  par  conséiinenl  ele  lr('s-a;^i'(''a- 
hlo  de  IV)rmer  (|iiel(|iie  liaison  ;  ni  li;  emiile  de  Si  limiilier^,  son  parent, 
avec  !o(inel  (iiiniin  tMail  encore  pins  l'amilier. 

Voici  pins  :  mes  propres  amis,  dont  je  lis  les  siens,  et  (|iii  tons  m'é— 
laieiil  leiidremenl  all.iclies  avant  sa  connaissance,  cliangèrenl  seiisil)le- 
meiit  ponr  moi  (jnand  (die  l'ut  l'aile.  Il  ne  ma  jamais  doniR'  aiicim  des 
siens,  je  Ini  ai  donm''  tons  les  miens,  et  il  a  Uni  par  me  les  t(nis  (Mer. 
Si  ce  sont  la  des  etïets  de  ramitie.  (piels  seront  donc  ceux  de  la  haine? 

Diderot  même,  an  commencement,  m'avcrlil  plnsienrs  lois  que 
(îrimm,  a  (|ui  je  donnais  tant  de  eonliance,  n"(!'(ait  pas  mon  ami.  Dans 
la  suite  il  (diaii[;ea  de  laiij.;aj.Le,  ([iiand  lni-m(''me  eut  eess(''  (r("'lre  le  mien. 

La  manière  dont  j'avais  dis|)0sé  de  mes  enl'ants  n'avait  hesoin  dn  con- 
cours de  personne.  J'en  instruisis  cependant  mes  amis,  uniquement 
pour  les  en  instruire,  pour  ne  ])as  paraître  ;i  leurs  yeux  meilleur  que  je 
n'étais.  Ces  amis  l'Iaieut  au  nomlire  de  trois  :  Diderot,  (irimm,  ma- 
dame d'I'.pimn  ;  Dm  los,  le  plus  digne  de  ma  conlîdence,  l'ut  le  seul  à  qui 
je  ne  la  lis  pas.  Il  la  sut  cependant;  par  (|ui".' je  l'ij^nore.  Il  n'est  <^uère 
prohalile  (|ue  celte  intidi'diti';  soit  venue  de  madame  d'Epinay,  qui  savait 
(lu'cn  rimitanl,  si  j'en  eusse  été  ca|)al)le,  j'avais  de  quoi  m'en  venger 
cniidienienl.  iiesie  (irimm  et  Diderot,  alors  si  unis  eu  tant  de  choses, 
surtout  contre  moi,  (|u"il  est  |)lus  (|ue  piohahle  (|ue  ce  crime  leur  l'ut 
commun.  Je  parierais  ((lie  Dnclos,  à  qui  je  n'ai  pas  dit  mon  secret,  el 
(|ui  par  conséciiient  en  ('lait  le  maître,  est  le  seul  qui  me  l'ait  gardé. 

(irimm  et  Diderot,  dans  leur  projet  de  ni'ôtcr  les  gouverneuses , 
avaient  l'ait  ell'orl  poni-  le  l'aire  entrer  dans  leurs  vnes  :  il  s'y  refusa  tou- 
jours avec  dédain,  (le  ne  l'ut  que  dans  la  suite  que  j'appiis  de  lui  tout 
ce  (lui  s'était  passé  en  lie  eux  ;i  cet  éj^ai'd  ;  mais  j'en  appris  dès  lors  assez 
par  Thérèse,  pour  voir  qu'il  y  avait  à  tout  ccda  (jnel(|U(!  dessein  sccn^t, 
et  (lu'on  voulait  disposer  de  moi,  sinon  contre  mon  gré,  dn  moins  a 
mon  insu  ;  ou  hien  (|u"on  voulait  l'aire  servir  ces  deux  personnes  d'iu- 
slrunieut  a  (|n(d(|ue  dessein  cachi'.  Tout  cida  n'était  assurément  pas  de 
la  droiture.  L'(q)posilion  de  Dnclos  le  proiiNc  sans  r(''pli(|iie.  Croira  ipii 
\ondra  que  c'était  de  l'amitié. 

Cette  prétendue  amilie  m Clail  aussi  lalale  an   dedans  (|ii  an   diduns. 


l'Ail  III    II    ii\  m    i\  ^'."5 

l.t's  loii-js  ri   rrci|iiciils  ciilicliciis  iixrc  inailaiiic   le  N.i-siiu  <li'|iiiis  |ilii- 

sieiirs  amii-i's  aNiiifiil  tliiiiif;f  siMisililriiicnl  iclli-  Iriii a  nntn  «•j;ar(l,  cl 

ri'  ilianj;<'iMciil  lU"  nr«''lail  assiiiciiii'nl  |ias  laMiialili-.  Ili-  t|inii  Irailaiiiil- 
ils  (liiiii-  ilaiis  ct's  singuliers   lèlf-a-lèlf'.'  I'iiiii'i|ii<ii  ci-   |ii'ii|iiii(l  iiivslci'i'".' 

la  loiiMisalion    dt*  n-llr    \iiill>'   Ir f  rlail-i'llc  ddiic  assi-r.   a^réalile 

iitiiir  la  iiroinlrc  ainsi  en  lionne  linlnne,  el  assez.  ini|i<>i  lanle  |iiini'  en 
laiie  nn  si  manil  scet'eT.'  he|inis  Irnis  on  (pialre  .ins  cpie  e<s  «(ill(M|ues 
iliiiaiiMil,  ils  m'aNaienl  |tain  lisibles  :  en  y  ie|iensanl  ahns,  je  enni- 
nieniai  de  m'en  elunini-.  C.el  elonnenn  ni  eiil  élé  jns(|n'a  rin(|niélnde, 
si  j'avais  sn  «les  Inrs  ee  »|iie  eelle  leinine  me  |né|>aiail. 

Malj;ie  le  |>réleiuln  /(de  ponr  nmi  doni  (irimm  si'  targuait  an  delmis, 
el  diUicile  à  eoneilier  aM-e  li'  Imi  (|n'il  |irenait  vis-à-vis  de  nioi-nième.  il 
ne  nie  it  venait  rien  d.'  lui  d  aiienii  eùlé  <|ni  li'il  à  inmi  avaiila^e.  el  la 
l'cnnniisei-alion  (jnil  lei^nail  d'avoir  |iour  moi  lendail  liien  moins  a  me 
servir  (ju'a  m'avilir.  Il  m  ôlail  même,  aniaiil  cpiil  elail  en  lui,  la  res- 
source du  inéti<'r  (|iie  ji'  m'étais  ciioisi.  en  me  déerianl  cumiiie  nn  mau- 
vais fO|)isle  :  el  je  conviens  i|n'il  disail  en  <  e|a  la  vérilé;  mais  ce  n'clail 
pas  à  lui  de  la  dire.  Il  |>ronvail  (pie  ce  n'elait  |ias  |daisaiilerie,  en  se 
servant  il'nn  aulre  eo|iisle  cl  en  ne  me  laissant  anémie  d(  s  |)iali(|ues 
qu'il  |»onvail  m'('>ler.  On  enl  dit  (|ne  son  projet  élail  de  me  l'aire  dépeudic 
de  lui  et  de  son  crédit  pour  ma  subsistance,  el  d'en  laiir  la  source  jns- 
cjn'à  ce  (|iiej'(Mi  fusse  rédnil  la. 

Tout  c(da  resninc,  ma  raison  lit  taire  eiiliii  nnni  ancienne  prevciiliini, 
ipii  parlait  encore.  Je  juf^eai  son  caraclere  au  moins  Ins-siispecI  ;  el 
quant  à  son  amitié,  je  la  décidai  l'ansse.  Puis,  iés(du  de  ne  le  plus  voir, 
j'en  avertis  madame  d'K|>inav,  ap|iuvanl  ma  iés(dulHiii  de  phisieiiis  laits 
sans  répli(|ne.  mais  (|ue  j'ai  maiiitenaiil  oiililies. 

Klle  combattit  iorleineiil  (elle   rescdiili sans  savoir  liop  (|ue  dire 

aux  raisons  sur  lesquelles  elle  élail  l'ondée,  l'.lle  ne  s'était  pas  enccne 
cmicertée  avec  lui  ;  mais  le  lendemain,  an  lieu  de  s'e\i)li(|uer  verbale- 
ment avec  moi,  (die  me  remit  nue  lettre  Irès-adroile.  (|n'ils  avaient  mi- 
MuJéi^  ensemble,  el  par  la(|U(lle,  sans(nliii  dans  aucun  détail  des  faits, 
elle  le  jusiiliail  par  sim  caracti're  concentre ,  el.  me  l'aisant  un  crinn' 
de  l'avoir  soupçonné  de  |)erlidie  envers  son  ami.  m Cxliortait  a  me  rac- 
conimoder  avec  lui.  Celte  lettre  m'ébranla.  Dans  nue  conversation  (|ui 
nous  eûmes  ensuite,  et  oii  je  la  Inuivai  mieiiv  préparée  (lu'rlle  n  était 
la  premi(''re  fois,  j'acbevai  (b;  nie  laisser  vaincre  :  j'en  vins  a  i  rmre  (|iie 
je  ptnivais  avoir  mal  juyé,  et  (jneii  ce  cas  j  avais  ri'ellemenl.  envers  un 
ami,  des  torts  |,'raves  (|ne  je  devais  réparer.  Kn  1.  (  niiime  j'avais  déjà 
fait  plusieurs  fois  avec  Diderol,  avec  le  baron  d  llolbacb,  moitié  lîié. 
moitié  faiblisse,  je  lis  toutes  les  avances  (|ne  j'avais  droit  d'exij'er;  j  allai 
(lie/  lirimiii  comme  un  aulre  tieor^e  Kaiidin,  lui  faire  des  excuses  des 
offenses  i|u'il  m'avait  faites;  loujmirs  dans  eelle  fausse  |»ersiiasioii,  (|ni  m  a 


r>(i(i  i.rs  coM'KssioNs. 

l'ail  faire  ci\  ma  \ic'  mille  bassesses  aM|in"s  de  mes  feints  amis,  qu'il  n'v 
a  point  (le  liaine  ([ii'on  ne  désarme  à  lorce  de  douccnt-  et  do  bons  proeé- 
dés;  an  lien  (|u  an  contraire  la  haine  des  méclianls  ne  fait  qno  s"auimer 
(Lnanta^e  jiar  l'impossiltilité  de  tronver  sur  ([noi  la  fonder;  et  le  sen- 
timent de  lenr  propre  injustice  n"est  qniin  ^riefde  plus  contre  celui  (|ni 
en  est  l'objet.  J'ai,  sans  sortir  de  ma  propic  histoire,  une  lueuvc  bien 
foite  de  cette  maxinu'  dans  (îrimm  et  dans  Trouchin,  devenus  mes  deux 
plus  incapables  ennemis  par  ^oùt,  par  plaisir,  par  fantaisie,  sans  pou- 
\oii'  alléj^ner  aucun  tort  d  aucune  espcee  (|ue  j  aie  eu  jamais  avec  aucun 
des  deux,  et  dont  la  vii'j^f  s'accroît  de  jour  en  jour,  comme  celle  des 
lijires,  jiar  l.i  facilite'  <|n"ils  trou\ciit  à  l'assouvir. 

.le  m  attendais  (pie,  confus  de  ma  coiidesceiulauco  et  de  nu's  avances, 
(irinim  me  recevrait,  les  bras  ouverts,  avec  la  plus  tendre  amitic-.  Il  me 
reçut  eu  empereur  ronuiin,  avec  une  moifiue  qne  je  n'avais  jamais  vue 
à  pcisonn(\  Je  u Clais  p(uut  du  t(Uit  prépaie  à  cet  accueil.  Oiiaiid,  dans 
l'embarras  d'un  rôle  si  peu  fait  pour  moi,  j'eus  rempli  en  peu  de  mois 
et  d'un  air  timide  l'objet  qui  m'amenait  j)rès  de  lui,  avant  de  me  rece- 
voir en  ^ràce,  il  prouoni,-a,  avec  beaucoup  de  niajcst('',  une  buigiic  ha- 
ranjfue  (|u'il  avait  pK'parc'c,  cl  qui  contenait  la  nombreuse  (■nunu'ra- 
lion  de  ses  rares  vertus,  et  surtout  dans  l'amitié.  Il  appuya  sur  une 
chose  qui  d'abord  me  frappa  beaucoup  :  c'est  qu'on  lui  voyait  toujours 
conserver  les  mêmes  amis.  Tandis  (|u'il  parlait,  je  nui  disais  tout  bas 
(pi'il  Miait  bien  (  riiel  pour  moi  de  fair(!  seul  exception  à  celte  règle. 
Il  y  revint  si  souvent  et  avec  tant  d'affectation,  qu'il  me  lit  penser  que, 
s'il  ne  suivait  en  cela  qne  les  sentiments  de  sou  co'iir,  il  serait  moins 
frappé  de  cette  nuixime,  et  (lu'il  s'en  faisait  un  ait  utile  à  ses  vues  dans 
les  movcns  de  parvenir.  .lus(|iralors  j'avais  été  dans  le  nu''mc  cas,  j'a- 
vais conservé  toujours  tous  mes  amis;  de|Hiis  ma  plus  tendre  enfance, 
je  n'en  avais  pas  |)(r(lu  un  seul,  si  ce  n'est  par  la  nmrt,  et  cependant  je 
n'en  avais  pas  fait  jus(|n'alors  la  réflexion  :  ce  n'était  jtas  une  maxime 
(|ue  je  me  fusse  prescrite,  l'uisque  c'était  un  avantage  alors  commun  à 
l'un  et  à  l'anlre,  pour(]uoi  donc  s'en  larguail-il  par  |)référence,  si  ce 
n'est  (|ii"il  songeait  d'avance  à  me  r(>tei-'.'  Il  s'attacha  ensuite  à  m'Iiu- 
milier  par  des  preuves  de  la  prelereuce  (|ue  nos  amis  communs  lui 
donnaient  sur  moi.  Je  connaissais  aussi  bien  (|ue  lui  cette  préférence  ; 
la  (|uestion  était  à  (|uel  titri;  il  l'avait  ol)l(!nne;  si  c'était  à  force  de  mc- 
rile  ou  d'adresse;,  eu  s'élevant  lui-nu'iue,  ou  en  cherchant  à  me  rabaisser. 
Ijiliii,  (piaiiil  il  eut  mis  a  smi  gré,  entre  lui  et  moi,  l(Uile  la  distance 
(|ui  pouvait  donner  du  prix  à  la  grâce  (|u'il  m'allait  faire,  il  lu'accorda 
le  baiser  de  |)aix  dans  nu  léger  embrassemenl  (|ui  ressemblait  à  l'acco- 
lade ([lie  le  roi  donne  au\  nouveaux  chevaliers.  Je  ((uiibais  des  unes, 
j'étais  ebalii,  je  ne  savais  (pie  dire,  je  ne  trouvais  pas  un  mol.  Toiile 
celle  sc(  ni'  eut  I  air  de  la  ri'ju'imande  (piun  pi  (■cepiciir  fait  a  sou  disciple, 


l'M!  I  II    II     I  i\  ui    i\  :,'■>• 

iMi  lui  raisaiil  (^ràcc  du  iKiirl.  .If  ii'\  |iriist>  jamais  sans  sciilir  «'oiiiliicn 
sont  Irdtniifiirs  les  jiij^i-nn'iil-  liitiili's  mit  ra|i|iai'ciiri>,  aii\(|iii-ls  li>  \iil- 
^aii'c  tloiiiif  l.inl  (II'  |>(ii(ls,  ('niiiliicii  mmim-iiI  I  aii<la<-r  i-l  la  liciic  sniil  du 
rôle  du  ('ou|>aldt>.  la  lioiilc  i-t  I  ciuliarias  du  oMc  dv  rintioii-iil. 

Niiiis  clioiis  ri-coiicilifs;  c'i-lait  IimiJoiii's  nu  snula^cini'ul  |miui'  lunn 
ni'ur,  (|uc  louif  (|U('ri'll<'  jctlf  dans  dt-s  au<;iilssfs  niiti'Icllcs.  Ou  se  d<iii(i< 
Itii'M  iiuiiiio  |iar('illc  ri'coiicilialioii  ne  cliaii^ca  pas  ses  luauifrcs;  clli' 
m'ôla  seiili-uiful  li-  droil  d(>  m'en  idaiudrc.  Aussi  pi  is-j<-  le  parli  d'i-iidn- 
l'tT  tout,  vl  lie  ne  dire  plii>  m  ii. 

Tant  di'  rlia^i'iiis  cnup  sur  «nup  iiii'  jclcn'iil  daus  nti  aciMldi'iiiciil  <|iii 
ne  iiK'  laissait  ^ucii'  la  JHt'ci'  df  K'pri'iidri'  r('iii|iiri'  de  imiu-iiii'Iiii'.  S.iiis 
ivponsi;  «If  Sainl-Laiiilicrl.  ui'^li^o  de  iiiail.iini'  d  llniKlrlnl,  u  usant  plus 
iiriiiivi'ir  à  pcrsoniic,  ji'  iiuiiuu'iivai  de  i-raiiidrc  i|u'imi  faisant  Ac  l'aiiii- 
lic  l'idolr  de  niiiii  ctrur,  je  u'ciissi'  l'iuplnvi'  uia  \if<|U°à  s;k,c'i'iliri'  à  di^s 
cliiuiiTos.  Kprrii\f  laitf,  il  ne  restait  de  tnutcs  mes  liiiisiKis  ipic  drnv 
liomnii'S  «luieussonl  oonscrvi'  toute  umu  estiinc.  et  à  (jui  iiiou  diur  put 
doniUM-  touti'  sa  tonliancc  :  Duilcis,  (|iic  depuis  tua  reliailo  à  IKiiiiita^e 
j\nais  perdu  de  vue,  et  Saiiil-I.auiberl.  Je  eriis  ne  |)(iiiv(iir  liieii  réparer 
mes  t(irt>  envers  ee  dernier,  i|u  en  lui  di'eli.ir;;eaiit  umu  eu-ur  sans  ré- 
serve ,  el  je  résolus  de  lui  iaiie  p|einein<'iit  mes  conlessiuus,  eu  tout  ee 
qni  no  eoinproinetlait  pas  sa  maîtresse.  Je  ne  doute  pas  que  ce  elioix 
no  lut  encore  un  piéj;e  de  ma  j>assion,  pour  me  tenir  plus  rapproclii'- 
d'elle;  mais  il  est  ceilain  ipie  je  me  serais  jeté  ilans  les  Inas  de  sou 
amant  sans  réser\e,  (|ne  ),■  me  sei-ais  mis  pleinement  sous  sa  conduite. 
ol  que  j'aurais  poussé  la  IVaucliiso  a^issi  loin  (|n'elle  pouvait  aller.  J  é- 
lais  |)rèl  à  lui  écrir<'  une  seconde  lettre,  à  laiiuelle  jetais  siir  (|U  il  au- 
rait répondu,  quand  j'appris  la  triste  cause  de  son  silence  sur  la  pre- 
miéi'c.  Il  u  avait  pu  soutenir  jus(|u'aii  lioul  les  l'atijiues  de  cette  campa- 
<;ne.  Madame  d'Kpinav  mapiuit  qu'il  venait  d'avoir  une  atta(|ne  de  jia- 
ralysi<>;  el  madanie  d'Iloudelot.  (|ue  son  alllictiou  finit  par  riiulre  malade 
olle-nième,  et  i|ni  fut  hors  d'étal  de  m'écrire  snr-le-cliamp.  me  mar(|ua 
deux  ou  trois  jours  après,  de  Paris,  oii  idle  était  alors,  <pi  il  se  faisait 
porter  à  .Vi\-la-(!liapelle  pour  v  prendre  les  liains.  Je  ne  dis  pas  (|ne 
celte  triste  nouvelle  m  atlli^ea  comme  elle;  mais  je  doute  (|iie  le  serre- 
ment de  cu'iir  (in'olle  me  donna  l'ut  moins  pénilde  (|ne  sa  douleur  et  .«os 
larmes.  Le  clia^-iin  de  le  s.ivoir  daus  cet  état,  auj;inenté  par  I ai  rainle  (|ue 
riuqiiielude  n  eût  cuiitriline  à  l'v  ineltie.  nie  liuielia  |diis  que  tout  ce  i|iii 
m'était  arrivé  jus(|n'alors  :  el  je  sentis  cruellement  (|ii'il  me  inaiii|nait. 
dans  ma  propre  estime,  la  loice  duiit  j'avais iiesoin  pour  supporter  tant  de 
déplaisir.  Ileurenscment,  ce  jjénéreiix  anil  ne  me  laissa  pas  loni;tem|is  dans 
cet  accaldemeut  ;  il  ne  m'onlilia  pas.  inalj^re  sou  atta(|uc.  <•!  ji"  ne  tardai 
pas  d'apprendre  par  lui- inTMiie  que  j'avais  tro|i  mal  jiifié  de  ses  seiiti- 
monls  et  de  son  elal.  Mais  il  e>l  temps  d'eu  venir  a  la  jjraudi-  révolution 


.IW 


I.KS   (.(».M  KSSIONS. 


(le  ma  di'sliiiri',  ;'i  la  falasliii|ilii'  ({m  .-i  |Milat;(''  rua  \icrii  (lcii\  |i,irli('s 
si  (lirriMiMilfS.  cl  (|iii,  triiiic  liicn  lc;;(i('  cause,  a  lire''  de  si  (cnililcs  cHcIs. 

l  II  juur  <|Mc  je  ne  s(ui^c,iis  à  ricu  moins,  madauu'  dl'liiiuay  nrcuvoya 
clicnlicr.  lui  1  iilianl.  j  a|)riciis  dans  ses  yeux  cl  dans  louh^  sa  conlc- 
nance  un  aii'  de  lidiildc  diinl  je  lus  d'aiilanl  jdns  IVa])|)c  (jnc  ccl  aii-  ne 
lui  clail  ))iiiiil  tn'dinaiic,  j)cismine  au  nuinde  ne  sacluuil  mieux  (|u\dlc 
fiouvci  lier  sou  visa^'c  cl  ses  muuvcmeiils.  Mon  ami,  nu;  dil-idlc,  je  |)ars 
|mur  (ieiicM' ;  ma  |iiiil l'iiie  est  eu  mainais  clal,  ma  saule  se  didalu'e  au 
|iiunl  (|iie.  loiite  cIhisc  cessaiile,  il  laiil  (|ne  j  aille  voir  (^1  consiillor 
'rroiicliiii.  Celle  résolulion.  si  l)rus(|ueiiiciit  prise,  cl  à  l'cnlréo  de  la 
iiiauviiise  saison,  iirclonna  d'aulanl  plus  (|ue  je  l'avais  {|uiltéo  trente- 
six  lieiires  aii|iaia\  au  I  sans  (|iril  eu  lui  (|ui'sli(m.  .le  lui  demandai  qui 
elle  eiiimèiierail  avec  clic.  Idie  me  dil  (|ircllc  cmmcnerait  son  lils  avec 
.M.  de  l.inanl ,  cl  puis  elle  ajoula  iiéj^ligcmmenl  :  i'^l  vous,  mon  ours,  ne 
viendrez-Aous  pas  aussi?  Comme  je  ne  crus  pas  qu'elle  parlât  sériense- 
meiil,  sacliaiil  (|iie  dans  la  saison  oii  nous  entrions  j'étais  à  peine  en  étal 
de  sortir  de  ma  eliamliic.  je  plaisantai  sur  l'iililité  du  coi-lc^e  d'un  ma- 
lade pour  nu  autre  malade;  elle  parut  elle-même  n'en  avoir  pas  l'ait 
tout  de  hmi  la  proposition,  et  il  n'en  l'ut  plus  question.  Nous  ne  parlâ- 
mes plus  que  des  préparatifs  de  son  voyaj;e,  dont  elle  s'oecujiait  avec 
l)cauc(uii)  de  vivacité,  étant  résolue  à  partir  dans  (|uinzc  jours. 

Je  navais  pas  licsoin  de  lieaucoiip  de  péuctr.ilion  pour  eom|)rendrc 
qu'il  \  avait  ace  voyage  un  molil  secret  (ju'on  me  taisait.  Ce  secret,  qui 
n'en  était  nu  dans  toiile  la  maison  que  pour  moi,  l'ut  découvert  dès  1(! 
lendiMuaiii  par  Tlii'icsc,  ;i  (|iii  Tcissicir,   le   maître  d'IioUd,  (|ui  le  savait 


lie  1,1    {{'ilillli' 


iilu-e.  le  rexida.  Oiioi(|iie  je  ne  (loi\e  pas  ce  secret  à 


l'MM  II     II  .    I  l\  III     l\ 


,!ll» 


liiMihiiiK-  tri'!|tiii.i\,  |iiiisi|iii'  ji'  III'  II'  liiiis  |ia>  il  l'Ili-,  il  i-sl  li<i|)  lit'  :iM')- 
(-eux  i|iirj'('ti  liens,  |i(iiir  (|iii'  je  |iiiissc  j'i-ii  Sf|iiii'i'r  :  ;iiiisi  jr  iiif  l.iii.ii 
sur  ri-(  iii'liclc.  Mais  ers  siti'i'Is,  (|iii  jaiiiiiis  nv  soiil  snrlis  ni  m*  sniliroiil 
ilf  ma  liiiiu'lii*  ni  ili>  ma  |iliiini',  mil  i-lc  mis  de  Intit  de  ;;i'ns  |iiiiii  |i<iii\(iii' 
r-li'f  i^iiiii'i-s  dans  Ions  les  cnliiiirs  di-  niadaiin'  (ri'!|iina\. 

Ilisll'iiil  du  M'ai  limlil  dr  ci'  Mixage,  j  aurai-  l'iroiiiiii  la  si'i'|-rlr  ini|ilil- 
sion  d'uni'  inaiii  iiinriiiir,  li.iii-  la  Inilalixi'  de  in'x  laiir  Ir  rliaiicron  de 
madame  d  K|iiiia\  ;  mais  elle  a\ail  si  |ieii  insisié,  <|iie  je  persislai  à  ne 
|iiiinl  regarder  eelle  leiilalixe  eoniiin-  sérieuse,  et  je  ris  senleinenl  du 
Iteaii  |)ers<Miiia^e  (|iie  j'aurais  l'ait   la,   si  j'eusse  en   la   snllise    de   incn 

eliar^er.  An  nsle.  elle  ^a^iiit  lieaiit'nii|i  a  ninii  reins,  lai  i  Ile  \iiil  a  I I 

d'eiijia^er  son  mari  même  à  raec'om|iaj;iier. 

niieli|iies  jours  a|n(S,  je  reeiis  de  jlideiol  je  liillel  <|ui'  je  ^ais  Iraiis- 
erire.  (!e  liillel,  senleinenl  plie  en  deiiv,  de  manière  i|iie  loiit  le  dedans 
se  lisait  sans  |ieiiie.  me  lut  adiessé  elie/  iiiailaiin'  iri'!|)!n,iv ,  il  n'inm- 
mandé  à  M.  de   l.inaill.   le  ;^oii\ei'Mi'lir  lin  lils  el  le  ('iiiilideiit   ili'   |,i   iiieii'. 

Uillel  <lr  hiihiol.   liasse  A,   n"   '.'fl. 


M  Je  suis  l'ait  pinir  vons  aimer  el  pour  vous  »loniier  du  elia^'iin.  J'ap- 
«  prends  (|iie  madame  d'l''.piîia\  \a  a  (ienè\e,  el  je  n'eiilends  point  dire 
«  i|nt'  Miiis  raeeiimpai;iiiez.  Mon  ami,  eoiileiil  de  iiiadaiiii'  dlipiiiax,  il 
M  tant  partir  a\ee  elle;  ini'eniiiriil,  il  laiil  partir  lieaneoiip  pins  vile. 
«  Eles-voiis  siircliarjié  du  poids  des  ohlifialions  (|n<;  vous  lui  aM'/V 
«  voilà  nne  oceasion  do  vons  ae(|nitlor  en  partie  et  de  vous  soiilai;er. 
«  Troiiverez-vons  une  antre  oecasioii  dans  voire  vie  de  lui  l(''nioi"iier 
Il  votre  reconnaissaïu'e'.'  lilie  va  dans  un  pavsnii  elle  sera  eoiiime  lomitéf 
<i  des  unes.  Klle  est  malade  :  elle  anra  liesoin  d'amusement  et  de  dis- 
<<  Iraelion.  L'hiver!  voyez.  mi>n  ami.  I.olijeelion  de  xoire  santé'  peut 
"  être  heanconp  pins  l'orte  »|iie  je  ne  la  erois.  Mais  èles-voiis  pins  mal 
<  aujourd'hui  f|iie  vons  ne  l'elie/  il  v  a  iiii  mois,  el  (|iii'  vous  ne  le  si'ic/ 
«  an  eonimeneemeiit  dn  prinlemps'.'  l'erez-vons  dans  trois  niins  d'iei  le 
«  voyaj;e  |)lns  c-oiiimodémeiit  i|ii"aiijoiird  liiii  ?  Pour  moi.  je  muis  avoiif» 
M  que  si  je  ne  pouvais  supporter  la  chaise,  je  |)rendrais  un  liàlon  el  j(>  la 
«  suivrais.  Kl  puis  ne  ei'aij;iie/.-voiis  poinl  i|ii°iiii  ne  iiié'sinlerprète  voire 
«  eondnile?(tn  vons  soupçonnera,  on  d'iii^i  alilnde,  on  irnu  antre  mo- 
•<  tir  secret,  .le  sais  hieii  i|ne,  (|noi  (|ne  vous  lassiez,  vons  aurez  toujours 
«  |(onr  vous  le  temoi|;na^e  de;  votre  conscience;  mais  ce  t(''moi"na"e 
n  siifiit-il  seul,  et  islij  piiiiiis  de  néglijjer  jnsijii'a  certain  point  ciliii 
M  des  antres  honinies"?  An  reste,  mon  ami.  c  est  pour  m'aii|iiilli'i'  a\e<' 
i<  vons  et  avec  moi  ipie  je  vons  é'cris  ce  hillel.  S'il  vous  deplail,  jetez-le 
<<  au  leii,  et  (|n  il  n'en  soil  non  plus  (|neslion  i|iie  s'il  ii'ent  jamais  eli- 
H  écrit,  .le  Vous  s.iliie,  vous  .liiiii'  el  vous  eni|ii;i--i'. 


KiO  I.I'.S  COM-  i;ssi()\s. 

I.c  li'iMulilciiKMil  (If  ((ilcrc,  l't''lil()iiiss('iiiciit  (|iii  me  gagnnil  en  lisniil 
ce  liillcl,  cl  (|iii  me  iicniiircnl  a  |ii'iii('  de  riiclicvcr,  ne  iir('in|)(''cli('i('iil 
pas  (l'y  r('iiiar(|iici-  I  adresse  avec  lai|iielle  hideiol  \  alTeelail  un  Idii  iilus 
ddiiv,  plus  caressanl,  ])liis  lioiiiuMe  (]iie  dans  ((inles  ses  anlres  lellres, 
clans  les(|iiell(s  il  me  liailait  toul  an  pins  de  ninn  cIkm',  sans  dnigiier 
m'y  lioiUKM'  le  mmi  d'ami,  ,1e  vis  aisi'inenl  le  rieoeliel  par  leqncl  me 
Ncnail  ce  lidlel,  donl  la  snscriplnin ,  la  Imine  el  la  niarelu;  décelaient 
nn''me  assez  maladioilemenl  le  d(''t()ni'  :  car  nons  nons  ('crivions  ordi- 
nairenienl  pac  la  pdsle  on  par  lu  messager  de  Moiilmorency,  el  ce  fut  la 
premiiic  el  l'iinicine  l'ois  (jn'il  se  servit  de  cette  voie-là. 

(Jnand  le  premiec  tianspoi't  de  mon  indignalion  me  permit  d'c'crire, 
je  lui  liacai  precipitauimenl  la  léponse  snivanle,  (jne  je  portai  snr-lc- 
cliamp,  de  l'iùinitage  oii  jV'tais  pour  lors,  à  la  (llievrette,  ponr  la  mon- 
trer à  madame  d'iîpinay,  à  (|ni,  dans  mon  aveugle  colère,  je  la  voiilns 
lire  moi-nK'Hie,  ainsi  (pie  le  billet  de  Diderot. 

((  .M(m  clier  ami.  vous  ne  pouvez  savoir  ni  la  force  des  obligations  qut> 
((  je  puis  avoir  à  madame  d"l'Ipinay,  ni  jns(|u';i  (juel  point  elles  me  lient, 
«  ni  si  elle  a  r(''ellenient  besoin  de  moi  dans  son  voyage,  ni  si  elle  dt-- 
«  sire  que  je  l'accompagne,  ni  s'il  m'est  possible  de  le  faire,  ni  les  i-ai- 
((  sons  que  je  puis  avoir  de  m'en  abstenir.  Je  ne  refuse  pas  de  discuter 
«  avec  vous  tons  ces  |)()ints  ;  nuiis,  en  attendant,  convenez  que  me  pres- 
»  (lire  si  afiirmalixemeiil  ce  (jue  je  dois  i'aii-e,  sans  vous  être  mis  en 
(i  étal  d'en  juger,  c'est,  mon  cber  pbilosoplie,  oj)iner  en  franc  (i'tourdi. 
«  Ce  (jue  je  vois  de  ])is  à  cela,  est  que  votre  avis  ne  vient  pas  de  vous. 
«  Outre  que  je  suis  peu  d'humeur  à  me  laisser  mener  sous  votre  nom 
(1  |)ar  le  tiers  et  le  (juart,  je  trouve  à  ces  ricochets  certains  détours  qui 
<(  ne  vont  pas  à  votre  franchise,  et  dont  vous  ferez  bien,  ponr  vous  el 
«  pour  moi,  de  vous  abstenir  désormais. 

«  Vous  craignez  (|udn  n'interprète  mal  ma  conduite;  mais  je  délie 
«  un  ((Pur  connue  le  \("itre  d'oser  mal  penser  du  mien.  D'autres  peul- 
i(  être  |)arleraient  mieux  d(>  moi,  si  je  leur  ressemblais  davantage.  Que 
«  Dieu  me  préserve  de  me  faii'e  approuver  d'eux  !  i\uv  les  méchants  m'é- 
((  pient  et  m  inleipreteul  :  Rousseau  nesl  pas  fait  pour  les  craindre,  ni 
a  Diderot  ponr  les  écoulei'. 

<(  Si  voire  billet  m'a  déplu,  vous  voulez  que  je  le  jette  au  l'en,  el  qu'il 
«  n'en  soit  plus  (|uesti()n.  Pensez-vous  qu'on  oublie  ainsi  ce  qui  vient 
«  de  \ous".'  Mon  cher,  vous  faites  aussi  bon  marché  de  mes  larnu^s  dans 
«  les  peines  que  vous  me  donnez,  (|ue  de  nui  vie  el  de  ma  sauté  dans  les 
«  soins  que  vous  m'exhortez  à  prendre.  Si  vous  pouviez  vous  corriger 
«  de  cela,  votre  amitié  m'en  serait  plus  ilouce,  et  j'en  deviendrais  moins 
((  a  plaiiulre.  » 

Iji  entrant  dans  la  cliambre  de  madame  d'Kiiinay,  je  trouvai  (Iritnm 
avec  (die,  et  j'en  lus  cliaiiiu-.  Je  leur  lus  à  haute  et  daiic  voix  mes  deux 


l'VK  Ml     II.    I  l\  Kl      l\  lui 

lellres  am'c  iiiu'  iiiliv|)iilili-ili)Mt  je  ne  iiie  serais  pas  c-i°Ufii|i;ililc,  el  j'y  njoii- 
lai,  en  fiiii>>.inl,  i|iiel(|ues  ili-ciiurs  i|ni  ne  l.i  denieiilaiiiil  |);is.  A  eelle  au- 
dace inatleiidiie  tiaiis  un  iKuniiie  iMiliuaireuieiil  si  ciainlil,  je  les  \is  l'nn 
cl  l'autre allerrés,  aliasoiinlis,  neré|HiU(laut  pas  un  luol;  ju  vis  sniioul  eel 
linMinie  arro<;aiil  liaisser  les  yeux  a  leire,  el  n'oser  siiiilenii' les  élineelles 
lie  mes  regards  ;  mais  dans  le  mèim-  inslaiil,  au  rmid  di-  son  i  leiir,  il  ju- 
rait ma  |>i  rie,  et  je  suis  sur  <|ii'ils  la  ennei  riereiit  avant  de  se  se|iarei-. 
(!e  fui  a  l'eu  |Mis  dans  ee  lem|i>-l a  (|ue  je  reçus  enlin,  par  madame 
d  lloudetiit,  l.i  ré|Kmse  de  Saiul-I.ambert  pliasse  A,  ii°  u7),  datée  encore 
de  Wollénliiillel,  peu  d«!  jours  a|>rès  son  accident,  à  ma  letlre,  <|iii  avait 
lardé  lonplemps  en  roule,  (.ette  ré|ionKe  in'a|>|)oita  des  con>oiali(ins, 
dont  j'avais  ^raml  besoin  dans  ce  momenl-la,  par  les  lémoi^'na<;es  d'es— 
lime  el  d'amitié  dont  elle  était  pleine,  et  (|iii  me  donnèrent  |i-  conra)^e 
cl  la  forci"  de  les  nieiiler.  Ues  ee  moment,  je  lis  mon  devoir;  mais  il  esl 
cimstant  (|ue  si  Saint-Lamlierl  se  lut  trouvé  moins  sensé,  moins  j^é'ne- 
ren\,  moins  liunnéle  lioiiime,  j'étais  perdu  >aMs  retour. 

La  saison  devenait  mauvaise,  et  l'on  commençait  à  (|uiller  la  campa- 
gne. .Madame  d  llondetot  me  mari|ua  lejoni'oii  elle  comptait  venir  lairo 
ses  adieux  à  la  vallée,  et  me  donna  remle/.-vcms  à  Kaulionne.  (!e  jour  se 
trouva,  par  hasard,  le  même  oii  madame  d'I^pinav  (|uittail  l.i  (!hev relie 
pour  aller  à  Paris  achever  les  préparatifs  de  son  vuva;;e.   lieurensi  ment 
elle  partit  le  matin,  et  j'eus  le  t<'m|>s  enciiri-,  en  la  i|iiittant,  daller  diuer 
avec  sa  lielle-sonir.  J'avais  la  letlre  de  Saint-I.amhert  dans  ma  poclic  ;  je 
la  lus  plusieurs  l'ois  en  marchant.  Cette  lettre  me  servit  d'é^idi'  eontro 
ma  faildesse.  .le   lis  et    tins  la    résolution  de  ne   pins  voir  en    madame 
d  llondetot  que  mon  amie  et  la  maîtresse  de  mon  ami  ;  et  je  passai  léte 
à  télé  avec  elle  quatre  ou  cimi  lienres  dans  un  calme  délicieux,  préfé- 
rable inilniinenl,  nicme  quant  à  la  jouissance,  à  ces  accès  de  lièvre  ar- 
dente (|ne  jns(|n'alors  j'avais  eus  auprès  d'elle.   Comme  elle  savait  trop 
que  mon  cceur  n'était  pas  clianjçé,  elle  lut  sensible  aux  elïorts  (|ue  j'a- 
vais faits  pour  me  vaincre;  elle  m'en  estima  davantage,  el  j'eus  le  j>lai- 
sir  de  voir  que  son  amitié   pour  moi   n'était  poinl  éleinle.  Elle  m'an- 
nonça le  prochain  retour  de  Saint-I.ambeit,  (|ui.  quoique  assez  bien  ré- 
tabli de  son  atta([ne,    n'était    |>lus  en  elat  de   soutenir  les  lalii;ues  de  la 
guerre,  et  quittait  le  service  pour  venir  vivre  paisiblement  auprès  d'elle. 
Non?  formâmes  le  projet  charmant  d'une  étroite  société  entre  nous  trois, 
et  nous  pouvions  espérer  (]ue  l'exécution  de  ce  projet  serait  duiable,  vu 
que  tons  les  sentiments  (pii  |ieuvenl  unir  des  cœurs  sensibles  et  droits  en 
faisaient  la  base,  et  que  nous  rassemblions  à  nous  trois  assez  de  talents 
et  de  connaissances  pour  nous  suffire  à  nous-mêmes,  et  n'avoir  besoin 
d  aucun  sup|dément  étranger.  Hélas!  en    me  livrant  à  l'espoir  d'une  si 
douce  vie.  je  ne  scmgeais  guère  à  celle  qui  m  attendait. 

Nous  parlâmes  ensuite  de  ma  situation  présente  avec  madame  d'Kpi- 

.'il 


iOi  l.l'.S  CONFESSIONS. 

iiiiy.  Je  lui  mollirai  la  ii'ttro  do  Diderot,  avoc  ma  réponsn  ;  jn  lui  détaillai 
loul  c-c  i|ni  s'i'Iail  passé  à  ce  sujot,  el  je  lui  déclarai  la  résolution  où  j'é- 
tais de  (|iiilli'r  l'ilrmita^c.  Kilo  s'y  opposa  vivement,  el  par  des  raisons 
toules-pnissanlos  sur  mou  cniir.  Kilo  me  témoigna  combien  elle  aurait 
désiré  (jue  j'eusse  fait  le  \oynge  de  (Icni'vo,  prévoyant  qu'on  no  man- 
(|uorail  pas  de  la  compromettre  dans  mon  refus  :  cecjuc  la  lettre  de  Diderot 
semblait  annoncer  d'avance.  Cependant,  comme  elle  savait  mes  raisons 
aussi  bien  que  moi-même,  ollo  n'insista  ])as  sur  vr[  article,  mais  elli;  me 
conjurad'évilertoutéclal  à  (inel(|ue  |)ri\  (|ue  ce  pùtètre,olde  pallier  mon 
relus  do  raisons  assez  piausildos  jKiur  l'Ioi^ner  l'injuste  soupçon  (ju'ello 
pùl  y  avoir  pari,  .le  lui  dis  ([u'eile  ne  ni"im|>osail  pas  une  tâche  aisée  ;  mais 
(|uo.  résolu  d'expier  mes  torts  au  prix  même  de  ma  réputation,  je  voulais 
douiH'r  la  prcléronce  à  la  sienne,  on  tout  ce  que  l'honneur  me  j)ormot- 
Irail  d'euduror.  Ou  connaîtra  bientôt  si  j'ai  su  remplir  cet  engagement. 

.le  le  puis  jurer,  loin  (|ne  ma  jtassion  inalhonrouse  eût  rien  perdu  de 
sa  l'orco,  je  n'aimai  jamais  ma  Sophie  aussi  vivement,  aussi  tendre- 
mont  que  je  fis  ce  jour-la.  Mais  telle  l'ut  l'impression  qm^  liront  sur  moi 
la  lettre  de  Saiul-i.ambort,  le  sentiment  du  devoir  et  l'horreur  de  la 
porlidio,  (juc.  diiianl  toute  colle  eulre\  lu-,  mes  sens  me  laissèrent  plei- 
nement on  i)aix  auprès  d'elle,  et  <|U(>  je  ne  lus  pas  morne  tenté  de  lui 
baiser  la  main.  En  parlant,  elle  m'embrassa  devant  ses  gens.  Ce  baiser, 
si  dillérenl  de  ceux  (|uo  je  lui  avais  dérobés  quelquefois  sons  les  feuil- 
lages, me  fut  gaïaul  ([uo  j'avais  icpris  rem[)ire  sur  moi-même  :  ji>  suis 
presipio  assuré  (|ue  si  mon  ccour  avait  eu  le  temps  de  se  raffeiinir  dans 
le  calme,  il  ne  nu-  fallait  pas  trois  mois  pour  être  guéri  radicalement. 

Ici  (inissonl  mes  liaisons  personnelles  avec  madame  d'ilondelol 

liaisons  dont  chacun  a  pu  juger  sur  les  apparences  selon  les  dispositions 
de  sou  propre  coMir,  mais  dans  lesquelles  la  passion  qne  m'inspira  celle 
aimable  iomuH',  |)assiou  la  plus  vive  |)eut-êtro  qu'aucun  homme  ait  ja- 
mais sentie,  s'honorera  toujours  outre  le  ciel  et  nous,  des  rares  et  pénibles 
sacrifices  faits  par  tons  deux  an  devoir,  à  l' honneur,  à  l'amour  el  à  l'ami- 
lié.  Nous  nous  étions  trop  élevés  aux  veux  l'un  de  l'autre,  pour  pouvoir 
nous  avilir  aiséuKMil.  Il  faudrait  être  indigne  de  toute  estime,  pour  se  ré- 
soudre à  en  perdre  u  uo  de  si  haut  prix  ;  el  l'énergie  même  dessenlimenlsqni 
pouvaient  nous  rendre  couj)ablos  fut  ce  qui  nous  (;mpêcha  de  le  devenir. 

C'est  ainsi  qu'après  une  si  longue  amitié  jiour  l'une  de  ces  deux  fem- 
mes, et  un  si  vif  amour  pour  l'autre,  je  leur  lis  séparément  mes  adieux 
III  un  iiiéiiio  joui',  a  rmio  |iour  uo  la  revoir  do  ma  xie,  à  l'autre  pour 
ne  la  revoir  (jue  deux  fois  dans  les  occasions  (|ut>  je  dir.ii  ci-après. 

Apres  leur  départ,  je  me  trouvai  dans  un  grand  embarras  pour  rem- 
plir I ml  (II!  devoirs  pressants  et  contradictoires,  suites  de  mes  impruden- 
ces. .Si  j'euss(!  élo  dans  un)U  l'ial  iialiirol,  après  la  pnqiosiliou  elle  relus 
du  \ov:iiro  do  (ieiieve,  je  ii'avai-  qua  rosier  liaui|iiillo.  :'l  Imit  l'tail  dil. 


I   \  K  I  II     II      I  I  \  1,1     l\  W\ 

^lais  j'en  ii\ais  s(illcii)i>iil  liiil  iiiic  aHaii-('  <|iii  ih'  |iiiii\ail  rosier  ilaiis  l'c- 
lal  (ii'i  fllf  •'■lait,  cl  je  iir  |Miii\ais  me  ilis|)ciiscr  ilc  liuilc  iilli-rifurc  i'\|ili- 
lalioii  iiu'cii  i|iiill.uil  riùinilagi-  ;  ir  (|iii-  je  \ciiais  ilf  prniiirllrc  .1  iiia- 
«laiiu-  (riluiiilcidl  (Ir  III'  pas  faire,  au  iiioiiis  |ii>iii'  \r  iiinini'iil  |iii"-i'iil. 
He  plus,  elle  axail  e\ij;e  ipie  j'exetisasse  auprès  de  mes  sui-disaiil  aiiiiN 
le  relus  (le  (e  \<iNa^e,  aliii  qu'un  ne  lui  iinpiilàt  pas  ee  relus,  (lepeiidaiil 
je  n'eu  piiiixais  ailej;iier  la  Ni-rilaliic  cause  sans  oulra^cr  inadainc  d'I',- 
pinay,  à  <|ui  je  devais  ccrliiiiciiuiil  de  la  reeniinaissaiiee,  après  luiit  e*; 
i|ii'elle  a>ai(  lail  pour  iiini.  Tuiil  bien  considéré,  je  me  trouvai  dans  la 
dure  mais  iiidispcnsaldc  alIcrnaliM'  de  man(|tier  à  madame  d'I'ipinav,  a 
madame  d  llniiili'lnl,  nu  a  mtii-mème,  cl  je  jins  le  deiiiier  [laili.  Je  le 
pris  liauteiiieiit,  pleiiicmeiil.  >,iiis  lerj;i verser,  et  avec  une  iLçénérosilé  di^iie 
ussurémeiil  de  laver  les  l'aiiles  (|ni  m'avaient  réduit  à  cette  exirèmilé.  Ce 
sacrilice,  dont  mes  ennemis  (uit  su  tirer  |)arti,  cl  qu'ils  atlendaieiit  peiil- 
ètre.  a  l'ail  la  ruine  de  ma  ii'piilaliiui,  et  m'a  ôte,  par  leurs  soins,  l'eslimc 
piildiqiie  ;  mais  il  m'a  rendu  la  mieiiiii'.  cl  m'a  considé  dans  mes  malheurs. 
Ce  n'est  pas  la  dernière  lois,  comme  on  verra,  que  j'ai  lait  de  jiareil!- 
saeriliees,    ni  la  dernière  aussi  (|ii'on  s'en  est  prévalu  pmir  m'accalder. 

(îrimm  était  le  seul  qui  jiarùt  n'avoir  pris  aucune  part  dans  celle  af- 
faire, et  ce  lut  à  lui  <|ue  je  résolus  de  m'adresser.  .le  lui  l'-crivis  une  Inii- 
•jne  lettre,  dans  laquelle  j'exposai  le  lidiciile  de  vmiloir  me  faire  un  de- 
voir de  ce  voyage  de  (iciiève  ,  rimilililé,  I  emliarras  même  dont  j'v  au- 
rais été  à  madame  d'Kpinay,  cl  les  inconvénients  (jui  en  auraient  résulte 
|)our  imii-mème.  .le  ne  résistai  pas,  dans  celle  lettre,  à  la  tentation  de 
lui  laisser  voir  (|iie  j't'lais  instruit,  et  qu'il  me  paraissait  sin^'iilier  iju'on 
prétendit  que  c'était  à  moi  de  l'aire  ce  voya|j;e,  tandis  que  lui-même 
s'en  dispensait,  et  qu'on  ne  faisait  pas  mention  do  lui.  Celle  lettre,  où, 
faute  de  pouvoir  dire  nettement  mes  raisons,  je  fus  forcé  de  liattre  sou- 
vent la  cam|)a^iie,  m'aurait  doiiiu'  dans  le  jiiiblic  l'appan'iice  de  liien 
des  torts;  mais  elle  était  un  exemple  de  retenue  el  île  discrétion  pour  les 
gens  qtii,  comme  Cirimm,  étaient  au  fait  des  choses  que  j'y  taisais,  cl  qui 
justiliaient  pleinement  ma  conduite.  Je  ne  craignis  pas  même  de  mettre 
un  préjii^'é  de  plus  <onlre  moi,  en  prêtant  l'avis  de  Diderot  à  mes  autres 
amis,  pour  insimier  (|iie  madame  d'Iloudelot  avait  pensé  de  même, 
comme  il  était  vrai,  et  taisant  que,  sur  mes  raisons,  elle  avait  changé 
d'avis.  Je  ne  pouvais  iiiicnx  la  disculper  du  soupçon  de  conniver  avec 
moi,  qu'en  paraissant,  sur  ce  point,  méconlent  d'elle. 

tielle  lettre  finissait  par  iiii  acte  de  coiiiiaiice,  dont  tout  aniir  hciinme 
aurait  été  touché  ;  car  en  ixliurtaiil  (iriiiim  à  peser  mes  raisons  et  a  me 
mar(]iier  après  cela  son  avis,  je  lui  marcpiais  que  cet  avis  serait  suivi, 
([iiel  qu'il  pût  être  :  el  c'était  mon  intention,  eùt-il  même  opiné  pour 
mou  départ;  car  M.  d  Kpiiiav  s'étant  fait  le  condiicieiir  de  sa  feiiimi- 
dans  ce  voyage,  le  mien  prenait  alors   un  coup  d  d'il  tout  diffeienl  :  au 


lui  I.i:s   CONKESSIONS. 

lien  (|iK'  l'était  moi  d'abord  (|ii"oii  voulut  clKirj;i'r  de  cet  emploi,  vl  qu'il 
lU'  lui  iiiicslioii  de  lui  (lu'apii's  mon  l'cius. 

La  réponse  de  (iiimm  se  lit  attendre;  elle  lut  sinyiilicic.  Je  vais  la 
IranscriiT  ici  (Voyez  liasse  A,  n°  S9.) 

«  I.o  départ  de  madame  d'I^piiiay  est  reenlé  ;  son  (ils  est  malade;  il 
«  tant  attendre  quii  soit  rétabli.  Je  rêverai  à  votre  lettre.  Tenez-vous 
«  tranquille  à  votre  Ermitage.  Je  vous  ferai  passer  mou  avis  à  lem])s. 
«  (Idiiiiiic  clic  ne  partira  sùicnieul  pas  de  qiiel(ju('s  jouis,  rien  ne  presse. 
«  lui  alleudaiil,  si  vous  le  ju|;ez  à  pro|)os,  \ous  pouvez  lui  laire  vos  ol- 
«  Ires,  (|uoi(jne  cela  me  paraisse  eucoie  assez  é^al.  Car,  connaissant  vo- 
«  tre  position  aussi  bien  (|ue  M>us-niéme,  j(!  ne  doute  point  qu'elle  ne 
«  réponde  à  vos  ofl'res  comme  elle  le  doit;  et  tout  ce  (|ue  je  vois  à  ga- 
«  gner  à  cela,  c'est  que  vous  pourrez  dire  ii  ceux  (jui  vous  pressent,  (|ue 
«  si  vous  n'avez  pas  été,  ci;  n'est  pas  l'aule  de  aous  être  olïert.  Au  reste, 
«  je  ne  vois  pas  pourquoi  vous  voulez  absolument  (|ue  le  pbilosoplic 
«  soit  le  porte-voix  de  tout  le  monde  ;  el  parce  que  son  avis  est  que  vous 
«  partiez,  pourquoi  vous  vous  imaginez  que  tous  vos  amis  prétendent  la 
«  même  cliose.  Si  vous  écrivez  à  madame  d'Epiuay,  sa  réjionse  ])eut  vous 
«  servir  de  lépliipie  à  tous  ses  amis,  puisqu'il  vous  tient  tant  à  cœur  de 
<i  leur  répliijLier.  Adieu  :  je  salue  madame  le  Vasseur  et  le  Criminel.  » 

i'rappi'  d'étonneinent  en  lisant  cette  lettre,  je  cbercbais  avec  inquié- 
tude ce  (|u'elle  pouvait  signifier,  et  je  ne  trouvais  rien.  Comment!  au 
lirii  (le  nui  répondre  avec  simplicité  sur  la  mienne,  il  prend  du  temps 
pour  y  rêver,  coiunu!  si  celui  qu'il  avait  di'jà  pris  ne  lui  avait  pas  suffi! 
il  m'avertit  mêiue  de  la  suspension  dans  laquelle  il  me  veut  tenir,  comme 
s'il  s'agissait  d'un  profond  problème  à  résoudre,  ou  comme  s'il  importait 
à  ses  vuesdem'ôter  toiil  inoveu  de  pénétrer  son  scnlinient  jusqu'au  mo- 
ment (|u'il  voudrait  me  le  déclarer  !  One  signilienl  doue  c(!s  précautions, 
ces  relardements,  ces  mystères?  I'>t-ee  ainsi  (jiiou  répoiul  à  la  conliance  ? 
Cette  allure  est-elle  celle  de  la  droiture  et  de  la  bonne  foi?  Je  cbercbais 
en  vain  quelque  interprétation  favorable  à  celte  conduite;  je  n'en  trou- 
vais point.  (Juel  que  fût  son  dessein,  s'il  m'était  contraire,  sa  position  en 
facilitait  l'exécution,  sans  (|ne,  par  la  mienne,  il  me  fût  possible  d'y 
niellre  (d)slaile.  Ku  faveur  dans  la  maison  d'un  grand  prince,  répandu 
dans  le  monde,  donnant  le  Ion  à  nos  communes  sociétés,  dont  il  était 
l'oiacle,  il  |)ouvait,  avec  son  adresse  ordinaire,  disposer  à  son  aise  de 
toutes  ses  macbines;  et  moi,  seul  dans  nmn  Krmitage,  loin  de  tout,  sans 
avis  de  personne,  sans  aMcimc  coiumunicalion,  je  n'avais  d'autre  parti 
que  d'attendre  et  rester  en  paix  :  seulement  j'écrivis  à  madamed'Epinay, 
sur  la  maladie  de  son  fils,  une  lettre  aussi  bonnête  qu  elle  |)ouvait  l'être, 
mais  on  je  ne  donnai  pas  dans  le  piège  de  lui  offrir  de  jiaitir  avec  elle. 

\|ires  des  siècles  d'attente  dans  la  eriielle  incertitude  oii  cet  liomme 
linibari'  m'avait  plonge',    j'appiis  au   Imul  de  buil  on  dix  jours  (|ue  ma- 


l'M!  I  II    II.  I  i\  i;i    i\.  4a% 

«liiiMf  (IKiiiiiay  élnil  pailn-.  i-l  ji-   ncns  de    lui   iiric  siTciiulcr  IfltiT.  Klli- 

ii'clait  (|iic  tit'  s<-|i|  à  liiiil  li^tll's,  i|iii-  jr  n'aclii-xai  pas  de  lire (!'t'l;iil 

iiiK-  I  iMiliiif,  mais  dans  des  Iciiiics  tels  (|iii'  la  plus  iniciiiali-  liaiiic  1rs 
peut  dii'li'i',  el  qui  int'iiic  di>vt<iiaiciit  hi'tes  a  furee  de  vouloir  «''In-  olfcii- 
saiils.  Il  iiii'  iloloiiilait  sa  pii-sciicc  toiniiif  il  inaiirail  dclriidii  si<s  Klals. 
Il  III'  iiiaiii|iiail  a  sa  li-ltn-,  |ioiir  lairi'  rire,  ipic  dT'Irc  lue  avec  plus  de 
saii{;-li'oid.  Sans  la  Iraiisnii'i'.  sans  iiii'iiii'  on  ailicNcr  la  Icilnii',  je  la  lui 
renvoyai  siir-lo  rlimip  avic  <  ill«-ii  : 

u  Je  iiio  refusais  a  ma  jusic  deliaiue,  j'aelièxc  l!'()|i  tard  d<'  mmis  cihi- 
u  nailri'. 

M  Nciila  dune  la  Icllii'  (|iic  xuis  miiis  l'aies  donne  le  luisir  de  incdiltT  : 
u  je  Nous  la  reiiMiie  ;  elle  n  isl  pas  pour  moi.  Nous  pouM'/  montrer  la 
«  mieiiiie  à  ((Uite  la  terre,  el  me  haïr  oineitenienl  ;  ee  sera  de  Notre  part 
M  une  ratisselé  de  moins.  » 

(!e  ipie  je  lui  disais,  (|u  il  ponxail  moiilrer  ma  préeedente  lettre,  se 
rapportait  a  nu  arliele  do  la  sienne  sur  le(|uel  on  pourra  jn^er  de  la 
profonde  adresse  (|n'il  mit  à  toute  eelte  ailaire. 

J'ai  dit  i|ue,  pour  ties  ^ens  ipii  n Claient  pas  an  fait,  ma  lettre  pumail 
donner  sur  moi  Itien  des  prises.  Il  le  vil  avee  juie  ;  mais  eommeiil  se 
prévaloir  de  cet  avantage  sans  se  compromellre'?  En  montrant  cette  let- 
tre, il  s'exposait  au  reproelie  d'alinser  de  la  eonlianee  de  sou  ami. 

l'onr  sortir  de  eet  emliarras,  il  imagina  de  rompre  avec  nmi  de  la  fa- 
çon la  plus  pi(|nante  (piil  lût  possible,  et  de  me  faire  valoir  dans  sa  lettre 
la  ^ràce  qn  il  me  faisait  de  ne  pas  montrer  la  mienne.  Il  était  bien  sur  que, 
dans  rindiunation  de  ma  C(dere,  je  me  refuserais  à  sa  feinte  discrétion, 
et  lin  perniellrais  de  montrer  ma  lettre  a  tout  le  monde  :  celait  jireei- 
sément  ce  qnil  voulait,  et  tout  arriva  comme  il  l'avait  arrange.  Il  fil 
courir  ma  lettre  dans  tout  l'aris,  avec  des  commentaires  de  sa  façon, 
(|iii  poiirlanl  neiirent  pas  tout  le  succès  ijifil  s'en  était  promis.  On  ne 
troiiNa  pas  que  la  permission  de  montrer  ma  lettre,  qu'il  avait  su  in'ex- 
lorqiier,  l'exemplàl  dn  lilàine  de  m'avoir  si  légéremeiit  pris  an  mot  pour 
me  uuire.On  demandait  toujours  quels  torts  personnels  j'avais  avec  lui, 
pour  autoriser  une  si  violente  haine.  Ijilin  l'on  trouvait  (pie,  (|naii(l 
j'aurais  en  de  tels  torts  (|ui  lauraieiit  idiligé  de  nniipre,  l'amitié,  même 
éteinte,  avait  encore  des  droits  qnil  aurait  dû  respecter.  Mais  malheii- 
rensemenl  l'aris  est  frivole;  ces  remarques  dn  moment  s'oulilienl  ;  l'ah- 
senl  infortuné  se  néglij;e  ;  riiomme  (|iii  prospère  en  impose  par  sa  pré- 
sence ;  le  jeu  de  I  intrigue  et  de  la  meeliaiiceté  se  soiitieiit,  se  renouvelle, 
et  hienlôl  son  effet,  sans  cesse  renaissant,  efface  tout  ce  (|iii  la  jnéeedi'. 

Voilà  comment,  après  m'avoir  si  longtemps  trompe,  cet  lioinme  eiiliii 
quitta  pour  moi  son  mas(|iie,  persuadé  que.  dans  l'état  oii  il  avait  amené 
les  choses,  il  cessait  d'en  avoir  hesoiii.  Soulagé  de  la  crainte  d'être  in- 
juste envers  ce  misérahle.  je  I  ahaiidonnai  à  son  |)ropie  ciiui ,  et  cessai 


'lOii  I.KS  CONFESSIONS. 

(le  pcnsiT  a  lui.  Huit  juins  iipivs  avilir  rcrii  ca'Mc  IcUrc,  j('  ro(;iis  dt;  iiia- 
(laiiic  iri'".|iiiia\  sa  n'iioiisc,  datrc  de  (îlmil'vl',  à  ma  |ir(''(édeiilc  (liasse  U, 
II"  10  .  .le  ciuiiiiris,  au  tmi  (|irellc  y  prenait  pour  la  première  fois  de  sa 
vie,  que  l'un  el  laulre,  comptant  sur  le  succès  de  leurs  mesures,  agissaient 
de  concert,  et  que,  me  regardant  comme  un  liomme  perdu  sansressource, 
ils  se  livr;iii'iit  désormais  sans  ris(|ue  au  plaisir  d  aclicver  de  mécraser. 
Mon  ctal,  (Ml  oITct,  était  des  plus  déplorables.  Je  voyais  s'éloigner  de 
moi  tous  mes  amis,  sans  qu'il  me  lût  possible  de  savoir  ni  comment  ni 
pourquoi.  Diderot,  qui  se  vantait  de  me  rester,  de  me  rester  seul,  et  qui 
depuis  ti'ois  mois  me  |)romellait  une  visite,  ne  venait  point.  L'hiver 
commençait  à  se  l'aire  sentir,  el  avec  lui  les  atteintes  de  mes  maux  habi- 
tuels. Mon  tempérament,  (jiioique  vigoureux,  n'avait  pu  soutenir  les 
combats  de  tant  de  passions  contraires.  J'étais  dans  un  épuisement  qui 
ne  me  laissait  ni  force  ni  courage  jiour  résister  à  rien  ;  quand  mes  en- 
gagements, (|iiaiid  les  continuelles  représentations  de  Diderot  et  de  ma- 
dame dlloudetot  m'auraient  permis  eu  ce  moment  de  quitter  l'Ermi- 
tage, je  tn\  savais  ni  où  aller  ni  comment  me  traîner.  Je  restais  immo- 
bile et  stupide,  sans  pouvoir  agir  ni  penser.  La  seule  idée  d'un  pas  à 
l'aire,  d'une  lettre  à  écrire,  d'un  mot  à  dire,  me  faisait  frémir.  Je  ne 
pouvais  (•epeiidanl  laisser  la  lettre  de  madame  d'Epinav  sans  réplique,  à 
iiKiiiis  tic  lu'avouer  digne  des  traitements  dont  elle  el  son  ami  m'acca- 
blaient. Je  pris  le  parti  de  lui  notifier  mes  sentiments  et  mes  résolutions, 
ne  doutant  pas  un  moment  que,  par  humanité,  par  générosité,  par  bien- 
séance, par  les  bons  sentiments  que  j'avais  cru  voir  en  elle  malgré  les 
mauvais,  elle  ne  s'empressât  d'y  souscrire.  Voici  ma  lettre  : 

«  A  I"Ermi(.igo,  le  23  noveniliie  1757. 

«  Si  l'on  mourait  de  douleur,  je  ne  serais  pas  en  vie.  Mais  enliu  j'ai 
i(  pris  iiiuu  parti,  l-'amitié  est  éteinte  entre  nous,  madame;  mais  celle 
«  (|ui  n'est  plus  garde  encore  des  droits  que  je  sais  respecter.  Je  n'ai 
«  point  oublié  vos  bontés  pour  moi,  et  vous  pouvez  compter  de  ma  part 
«  sur  tonte  la  reconnaissance  qu'on  peut  avoir  pour  quelqu'un  qu'on  ne 
«  (loi!  plus  aimer.  Toute  autre  explication  serait  iiiiilile  :  j'ai  pour  moi 
«  ma  conscience,  et  vous  renvoie  à  la  vôtre. 

«J'ai  voulu  quitter  l'iù-milage,  el  je  le  devais.  Mais  on  prétend  (|u'il 
n  laiit  ([lie  j'y  reste  jusiprau  printemps  ;  et  puisque  mes  amis  le  veii- 
«  lent,  j'y  resterai  jusqu'au  printemps,  si  vous  y  consentez.  )> 

Celte  lettre  écrite  et  partie,  je  ne  pensai  ]ilus  qu'à  me  tranquilliser  à 
l'Iùiiiitage,  en  y  soignant  ma  sauli',  làcliant  di;  recouvrer  des  forces,  et 
de  prendre  des  mesures  pour  en  sdiiir  au  [uiiitemps,  sans  iiriiil  et  sans 
alliclier  une  rupture.  Mais  ce  n'était  pas  la  le  compte  de  monsieur 
(iiiiiiiii  el  de  madame  d'I^lpiiiay.  comnie  on  verra  dans  un  moment. 


|-\U  I  II     II.    M\  m     I  \  t07 

Oiii'liiiios  jinirs  aprt'S,  j'ciis  «Miliii  K*  pliiiMi'  «If  rfccvfiir  di'  llitlcnit  celle 
visite  si  souvent  |)r(>iiiise  el  iiiaii(|iit'-e.  l'ilji'  ne  |i(iii\:iit  venir  |ilns  ;i  |ir<>- 
nos;  e'elail  mon  pins  ancien  anii;  celait  |n'est|ne  le  seul  i|ni  nie  ceslàl  : 
iiii  |>ent  jii^er  tlu  plaisir  (|ne  j'eus  à  le  vnir  dans  ces  circnnslances.  J'a- 
vais le  ctrnr  |ilein,  je  l'cpancliai  dans  le  sien.  Je  l'éclHirai  sur  lieanconp 
de  laits  (|n'on  lui  avait  tns,  de^nisés  on  snpposés.  Je  Ini  appris,  de  lont 
ce  <|ni  s'clait  passe,  ce  (|ni  mêlait  permis  de  Ini  tlire.  Je  n'aifictai  point 
de  lui  tairo  ce  qu'il  ne  savait  (|ue  trop,  iin'iiii  anioiir  anssi  mailiciireiiv 
iin'inseiisé  avait  ete  rinstrnment  de  ma  perte;  mais  je  ne  convins  ja- 
mais (|iu>  madame  dllomletot  en  lut  instrnite,  on  du  moins  ipie  je  le  Ini 
ensse  ticclarc.  Je  Ini  parlai  des  iiuli^Mies  manienvres  de  niadanu;  d'Kpinav 
pour  snrprcndre  les  lettres  Iri's-innoci'nli's  ipie  sa  helle-sienr  m'écrivail. 
Je  vonliis  (juil  appiit  ces  détails  de  la  lioiiclie  même  des  personnes 
(in'elle  avait  tente  de  séduire.  Tliérèse  le  Ini  lit  exactement  :  mais  (|ne 
devins-je  (jnand  ce  lut  li-  tour  de  la  mère,  el  que  je  l'entendis  déclarer 
el  soutenir  que  rien  de  cela  ii  i-tait  à  sa  connaissance!  Ce  furent  ses  ter- 
mes, el  jamais  elle  lU'  s'en  dépailil.  Il  n'y  avait  pas  (|nalre  jours  qu'elle 
m  eu  avait  répété  le  recita  moi-même,  el  elle  me  dément  en  iice  devant 
n«on  ami  !  Ce  Irait  me  parut  décisil',  el  je  sentis  alors  vivement  mou  im- 
prudence d'avoir  j^ardé  si  longtemps  une  |)areillc  femme  auprès  de  moi. 
Ji'  ne  m'étendis  point  en  invectives  contre  elle;  à  peine  daipnai-je  Ini 
dire  quclipies  mots  de  mépris.  Je  sentis  ce  «[ue  je  devais  à  la  lille,  dont 
linéhraidalile  droiture  contrastait  avec  l'indigne  làclielé  de  la  mère. 
Mais  dès  lors  mou  parti  fut  pris  sur  le  compte  de  la  vieille,  et  je  n'.illen- 
dis  que  le  moment  de  rexécuter. 

Ce  moment  vint  pins  lot  «[ne  je  ne  lavaisatlondu.  I.e  10  décembre,  je 
reçus  de  madame  d'Epinay  réponse  à  ma  précédente  lettre.  lùi  voici  le 
contenu  : 

a  A  Gi'iièïo,  le  I"  iloccnibrc  1757.  (Liasse  B.  ii.  II.) 

«  .\près  VOUS  avoir  donné,  pendant  plusieurs  années,  toutes  les  mar(|ues 
«  possibles  d'amitié  c-l  d  intérêt,  il  ue  me  reste  (|n'à  vous  |>laiiulre.\ons 
«  êtes  bien  malbeureux.  Je  désire  que  voirc  conscience  soil  aussi  trau- 
«  quille  (jne  la  mienne.  Cela  pourrait  être  nécessaire  au  repos  de  votre 
«  vie. 

«  l'uis(|ue  vous  voulu/,  (juiller  1  Krniitape,  et  (|ue  vous  le  deviez,  je 
«  suis  étonnée  que  vos  amis  vous  aient  retenu.  Pour  moi,  je  ne  consulle 
«  poinl  les  miens  sur  mes  devoirs,  et  je  n'ai  plus  rien  à  vous  diic  sur  les 
«  vôtres.  » 

In  congé  si  imprévu,  mais  si  nellenieiit  pioiionce,  ne  me  laissi-  jias 
un  inslanlà  balancer.  Il  fallait  sortir  snr-le-clinmp,  (|uel(|ne  temps  (|n  il 
lit,  eu  (|uel(|ue  état  que  je  fusse,  tlussé-je  coucher  «laus  les  bois  el  sur  h 


-i08  LES  CONFESSIONS. 

iioim'.  lion!  la  (crie  était  alors  couvorlr,  ol  quoi  qiio  put  dire  et  l'aire 
iiiailaiiie  d  lloïKicIol;  car  je  voulais  hieii  lui  C(iiii|ilaire  en  tout,  mais 
lion  pas  ius(|u'à  rinlamitv 

.le  nie  trou\ai  dans  le  |)his  terrible  embarras  où  j'aie  été  de  mes  jours; 
mais  ma  rcsidntion  était  prise  :  je  jurai,  quoi  (|n'il  arrivât,  de  ne  pas 
eouelier  ii  l'Krmitajie  le  luiilii'ine  jour.  ,!(•  me  mis  en  devoir  de  sortir 
mes  effets,  deleiiniiu'  a  les  laisser  eu  plein  cliaiiip,  pliilôl  (pie  de  ne  pas 
rendre  les  clefs  dans  la  huitaine  ;  car  je  voulais  sui(<nit  que  tout  lût  fait 
avant  (pion  pût  écrire  à  (îenève,  et  recevoir  réi)onse.  J'étais  d'un  courage 
«|ue  je  ne  m'étais  jamais  senti  ;  toutes  mes  forces  étaient  revenues. 
L'honneur  et  Tindignation  m'en  rendirent  sur  lesquelles  madame  d'Kpi- 
nav  n'avait  i)as  ccunplé.  I.a  foilune  aida  mon  audace.  M.  Mallias,  jtrocu- 
reur  fiscal  de  M.  le  prince  de  ('.ond(''.  enleiidil  jiarler  de  mon  emltarras. 
11  me  fit  offrir  une  petite  maison  (ju'il  avait  à  son  jardin  de  Mont-Louis, 
à  Montmorency.  J'acceptai  avec  empressement  et  reconnaissance.  Le 
marclié  fut  hienlôt  fait;  je  fis  en  liàle  acheter  quelques  meubles,  avec 
ceux  (ine  j'avais  tlejà,  |)our  nous  coucher  Thérèse  et  moi.  Je  lis  charrier 
mes  effets  à  grand' peine  et  à  grands  frais  :  malgré  la  glace  et  la  neige, 
mon  déménagement  fut  fait  dans  deux  jours,  et  le  15  décembre  je  ren- 
dis les  clefs  de  l'Ermitage,  après  avoir  payé  les  gages  du  jardinier,  ne 
pouvant  payer  jnou  loyer. 


Ouant  à  madame  le  Vasseur,  je  lui  déclarai  qu'il  fallait  nous  séparer: 
sa  lille  voulut  m'ehranler;  je  fus  iiillcvihie.  Je  la  lis  partir  j)our  Paris, 
dans  la  voiture  du  messager,  avec  tous  les  effets  et  meubles  que  sa  fille  et 
elle  avaient  en  commun.  Je  lui  donnai  (juelque  argent,  et  je  m'engageai 
à  lui  paver  son  loyer  chez  ses  enfants  ou  ailleurs,  à  poni'voir  à  sa  subsis- 


l'Ml  I  II      II.    I   l\  III      \  KHI 

laïu'i*  Miitaiil  (|(i'il  inc  scriiil  |Mis>ilili',  et  m  iic  jamais  la  laisser  iiiaiii|iiri- 
(l(>  pain,  taiil  (|iie  j'en  aiiiai.s  iiioi-ini'iiic. 

Kiilin,  II-  SMi'Iciidt'iiiaiii  de  iikhi  .irrixi'f  .1  Miiiil-I.niii-,  j  irn\i>  ,1  ma- 
(laiiii-  illlpiiiaN    la  Icltir  siiixaiili-  : 

A  MoiiliiKirciii-y,  11-  17  ilt'-(  oiiiliri-  I7.*i7. 

«  llii'ii  ii'i'sl  si  sim|>li'  ri  si  lll'•l•l•s^ail■(',  inadaiiic,  (|iii>  di-  ditlugcr  de 
«  Milrr  iiiaisoii.  (|iiaiid  Miiis  ii'a|i|ii'<iu\t-/  pas  (|ii('j'\  ri'Slc.  Sur  Milre 
(1  itIiis  de  CDiisi'iilii-  (|U('  je  passasse  à  l'Iiriiiitaye  le  reste  de  l'Iiiver,  ji; 
«  l'ai  donc  (|iiil(é  le  1  "i  déceiiilire.  Ma  desliiiée  elail  d'y  eiitnr  inal;;ré 
«  moi,  et  <reii  sortir  de  inèiiie.  Je  nous  ii'iiiercie  du  séjuiir  i|iie  vous 
<i  in'ave/  eiij;aj;é  dy  l'aire,  et  je  >oiis  en  reiiiercirais  da\aiilaj;(.'  si  j(! 
«  l'avais  payé  moins  elier.  An  re>te,  >nns  ave/  raison  de  me  iroire 
«  mallieiirenx;  personne  au  monde  ne  sait  mienx  <|Me  vous  ('mnliien  je 
«  dois  l'èlre.  Si  c'est  nri  malln'ur  de  se  Inimjter  Mir  le  clidiv  de  ses 
«  amis,  c'en  est  un  antre  non  nmins  i  rncl  de  revenir  d  nne  errenr  si 
«  donce.  » 

Tel  est  le  narré  fulélo  de  ma  demenre  à  l'I^rmitago,  el  des  raisons  qni 
m'en  ont  fait  sortir.  Je  n'ai  pn  conper  ce  récit,  el  il  iniportait  de  le  sui- 
vre avec  la  pins  ^'rande  exactitude,  celte  épocpie  de  ma  vie  avant  en  snr 
la  suite  une  iniluence  qui  séteiulra  jusqua  mon  dernier  jour. 


Liviu:  DixiKMi: 

i7.";s.) 

I,a  force  extraordinaire  qu'une  eflervesceiice  passagère  m'avail  donnée 
pour  quitter  THmiitage  m'ahandonna  sitôt  qin-  jeu  lus  dehors.  A  peine 
fus-je  établi  dans  ma  nouvelle  denn-nre,  que  di'  vives  el  Iréquenles  alta- 
([ues  de  mes  rétentions  se  compli([nèrent  avec  l'incommodité  nouvelle 
d'une  descente  qui  me  tourmenlail  di-pnis  quelque  temps,  sans  que  je 
susse  que  c'en  était  nne.  Je  tombai  bientôt  dans  les  plus  cruels  acci- 
dents. Le  médecin  Thierry,  mon  ancien  ami,  vint  me  voir,  el  m'éclaira 
sur  mon  étal.  Les  sondes,  les  bougies,  les  bandnges.  loni  ra|)|)areil  des 
inlirmilés  de  l'âge  rassenibb'-  autour  de  moi,  nie  lil  iliui'uient  stMilir 
(ju'on  n'a  |)lus  le  cœur  jeune  imi)unémenl,  (|uand  le  corps  a  cesse  de 
l'èlre.  La  belle  saison  ne  me  rendit  point  nu's  rmces,  el  je  passai  tonte 
l'année  IT'iS  dans  un  étal  de  langueur  qui  me  lit  croire  que  je  touchais 
à  la  (in  de  tiia  carrière.  J'iu  voyais  ajiprocher  le  terme  avec  une  sorte 

Si 


tio  l.i;s   CONFESSIONS. 

iriMiipresscmcul.  Ucvcnii  des  cliiiiirrcs  dr  l'.uiiilir,  (K'Iaclu'  de  tmil  ce  ([ni 
in'avail  fail  aimer  la  vie,  je  n'y  voyais  plus  rien  (|iii  pùl  nie  la  rendre 
af^iéable  :  je  n'y  voyais  |)lns  (|ue  des  maux  et  des  misères  qui  m'empê- 
eliaienl  de  jouir  de  moi.  .laspirais  au  moment  d'être  libre  et  d'échap- 
per à  mes  ennemis.  Mais  reprenons  le  iil  des  événements. 

Il  parait  (jue  ma  retraite  à  Montmoreney  déeoneerla  madame  d'Epinay  : 
vraisemlilaidemenl  elle  ne  s'y  était  pas  attendue.  Mon  triste  élat,  la  ri- 
gueur de  la  saison,  l'abandon  général  où  je  me  trouvais,  tout  leur  fai- 
sait croire,  à  Grimin  et  à  elle,  qu'en  me  poussant  à  la  dernière  extrémité 
ils  me  réduiraient  à  crier  merci,  i>t  à  m'avilir  aux  dernières  bassesses 
pour  être  laissé  dans  l'asile  dont  l'honneur  m'ordonnait  de  sortir.  Je  dé- 
logeai si  l)riis([ueni('Ml,  ([u'ils  ircmeni  jias  le  l<'mps  de  i)révenirle  coup; 
et  il  ne  leur  resta  plus  (|ue  le  choix  de  jouer  à  quitter  ou  double,  et  d'a- 
chever de  me  perdre,  ou  de  tâcher  de  me  ramener.  Grimm  prit  le  pre- 
mier parti  :  mais  je  crois  que  madame  d'Kpinay  eût  préféré  l'autre;  et 
j'en  juge  par  sa  réponse  à  ma  dernière  lettre,  oîi  elle  radoucit  beaucoup 
le  ton  (|u'elle  avait  |)ris  dans  les  précédentes,  et  où  elle  semblait  ouvrir 
la  [jorle  à  un  racconimodcmenl.  Le  long  relard  de  cette  réponse,  qu'elle 
me  fit  atlendn;  un  mois  entier,  indique  assez  l'embarras  où  elle  se 
trouvait  pour  lui  donner  un  tour  convenalile,  et  les  délibérations  dont 
elle  la  lit  précéder.  Klle  ne  pouvait  s'avancer  plus  loin  sans  se  coiiiinet- 
tre  :  mais  après  ses  lettres  précédentes,  el  ajirès  ma  brusque  sortie  de  sa 
maison,  l'on  ne  peut  qu'être  frappé  du  soin  qu'elle  prend,  dans  cette 
lettre,  de  n'y  pas  laisser  glisser  un  seul  mot  désidiligeant.  .le  vais  la 
transcrire  en  entier,  alin  qu'on  en  juge. 

«  A  Cicni'vc,  le  17  janvier  IT.'iS.  (I.iasso  ti,  n"  23.) 

«  .le  n'ai  ie(.Mi  votre  lettre  du  17  décembre,  monsienr,  ([u'Iiier.  On 
«  miî  l'a  eiivové(!  dans  une  caisse  remplie  de  différentes  choses,  qui  a 
«  été  tout  ce  temps  en  chemin,  .le  ne  répondrai  qu'à  l'apostille  :  quant 
«  à  la  lettre,  je  ne  l'entends  pas  bien;  el  si  nous  étions  dans  le  cas  de 
«  nous  expliquer,  je  voudrais  bien  mettre  tout  ce  qui  s''est  passé  sur  le 
«  compte  d'un  malentendu.  Je  reviens  à  l'apostille.  Vous  pouvez  vous 
a  rajipeler,  monsieur,  que  nous  étions  convenus  que  les  gages  du  jardi- 
«  nier  de  THrinitage  passeraient  par  vos  mains,  pour  lui  mieux  fain; 
«  sentir  qu'il  dépendait  de  vous,  et  |)our  vous  éviter  des  scènes  aussi 
«  ridicules  et  indécentes  qu'en  avait  fail  son  prédécesseur.  La  preuve 
«  en  est,  que  les  premiers  quartiers  de  ses  gages  vous  ont  été  remis,  el 
«  (|ue  j'étais  convenue  avec  vous,  peu  de  jours  avant  mon  départ,  de 
«  vous  faire  rembourser  vos  avances.  Je  sais  (jne  vous  eu  fîtes  d'abord 
«  difficulté  :  mais  ces  avances,  je  vous  avais  jirié  de  les  faire;  il  élait 
<■  sin)i>le  de   m'ac(|nilliM',  el    nous  en  convînmes.  Cahouet  m'a  marqué 


l'Ait  I  II     I  I        I  l\  1.  I     \  III 

n  (|iie  vous  n'iiM'/.  |iiiih(  muiIii  ri'ccMiir  ci't  ai^riil.  Il  y  a  asiilirciiiciit  ilii 
Il  i|lli|iriM|llii  la  (li'ilaiis.  Ji-  liniiiir  iinlir  (lu'iill  \uus  le  i'i'|i()i'lr,  ri  jr  ne 
■I  \iii>  |ias  |Mini'i|iii>i  \iiiis  viiiiili'ii'/  iiaNi'i'  iiiini  jaiiliiiiri',  iiial|;ii'  uns  cnii- 
II  Vfiitiuiis,  et  an  ili'la  iiii''iiii'  ilii  Iriiiii'  i|iir  muis  hw/.  Iialiilé  IKniii- 
«  Ui'^c.  Je  fuiii|tle  lioiK-,  inonsk'iir,  <|iir.  muis  ra|i|K'laiit  (ont  ce  i|iii- j'ai 
«  riioiiiu'iir  (If  vous  (lire,  \cins  ne  n  liisrii'/.  pas  d'i'lrc  iciiiliuiirsi'  di" 
Il  i°a\aiu'f  i|UL>  vous  ave/  Iticii  mhiIii  laiii'  |MiMr  moi.  » 

Après  tout  eu  qui  s'élail  passé,  m'  |iiiu\.iiit  plus  pniiilii'  ilr  i-otiliauco 
eu  niadaiiic  il'Kpiuay,  jo  iic  \oulus  poiul  ifuoucr  a\cc  «.'Ile;  je  ne  ré- 
poiiilis  poiul  à  «l'Ile  lillre,  cl  u«)lie  eoirespoudaiHe  liiiil  là.  Voyaiil 
uuiii  parli  pris,  elle  pril  le  sien  ;  «•!  enlraul  alors  dans  toutes  les  mu's 
«le  (iriiMui  il  lie  la  i  nti  rie  liolliaciiii|ui',  ille  unit  ses  eflorls  aux  leurs 
pour  me  eouler  à  loiiil.  Tandis  (|u'ils  Iravaiilaienl  à  l'aiis,  «'lie  Iravail- 
lail  a  (îenève.  (jrimni,  «|ui  ilaus  la  suite  alla  I  y  joindre,  aciieva  ce  <|uY>lle 
avait  eommenct!'.  Troiieliiii,  «piils  n'eurent  pas  de  peine  à  gaj!;ner,  les 
seconda  puissaniinenl,  «-l  devini  le  plus  liiriiin  de  mes  persécuteurs, 
sans  jamais  avoir  en  «le  moi,  non  pins  ipie  liriinm,  le  moindre  sujet  de 
plainte.  Tmis  trois  d'accord  semèrent  sourdement  dans  (ieneve  le  germe 
<|u'ou  y  vil  éclorc  quatre  ans  après. 

Ils  eurent  plus  «le  peine  à  l'aris,  où  j'étais  plus  connu,  et  où  les  cœurs 
moins  disposés  à  la  liaiiie  n'en  re«;iirent  pas  si  aisément  les  impressions, 
l'oiir  porter  leurs  coups  avec  plus  d'adresse,  ils  commencèrent  par  délii- 
ter  «pie  celait  moi  «|ui  les  avais  «initiés  (  l'oyez  la  lettre  de  Deleyri", 
liasse  b,  n"30.)  Delà,  feignant  d'èlre  toujours  mes  amis,  ils  semaient 
adroitement  leurs  accusations  malignes,  comme  des  plaintes  de  l'injus- 
tice lie  leur  ami.  (lela  Taisait  «ine.  moins  en  garde,  on  élail  pins  porté  a 
les  écouter  et  a  me  blâmer.  Les  sourdes  accusations  de  periidie  et  d'in- 
gratilude  seileltilaient  avec  plus  «le  précaution,  et  par  là  même  avec  plus 
d  elïet.  Je  sus  «|n"ils  m'imputaient  des  noirceurs  atroces,  sans  jamais 
pouvoir  apprendre  en  «pioi  ils  les  l'aisaient  consister.  Tout  ce  que  je  pus 
déduire  d«'  la  rumeur  publique  l'nl  (lu'elle  se  réduisait  à  ces  quatre  cri- 
mes capilanx  :  1"  ma  retraite  à  la  campagne;  2"  mon  amour  pour  ma- 
dame d'iloudetol;  3"  reins  d'accompagner  à  (îcni've  madame  d  Kpinay  ; 
•i"  sortie  de  1  Ermitage.  S'ils  y  ajoutèrent  d'autres  griefs,  ils  prirent  leurs 
mesures  si  justes,  qu'il  m'a  été  parfaitement  impossible  d'apprendre 
jamais  quel  eu  était  le  sujet. 

(l'est  donc  ici  que  je  crois  pouvoir  lixer  rétablissement  d'un  système 
adopté  depuis  par  ceux  qui  disposent  de  moi,  avec  un  progrès  et  un 
succès  si  rapides,  ipi'il  tiendrait  «lu  prodige  pour  qui  ne  saurait  pas 
<|uellc  facilité  tout  ce  qni  favorise  la  malignité  des  Imninus  trouve  à  s'é- 
tablir. Il  faut  làcbi'r  d  expliquer  en  peu  de  mots  ce  «jne  cet  <d)scur  et 
profond  système  a  «le  visible  à  mes  yeux. 

Avec  un  mim  di^jà  célèbre  et  connu  dans  l«>ute  l'Europe,  j'avais  con- 


ll">  Li:S  CONFESSIONS. 

siTxé  la  simiilicili'  <lo  mes  premiers  goûts.  Ma  moriclle  aversion  pour 
loiit  ce  (|ui  s"a|i|)elail  parli.  l'aelioii,  ealiale,  in'avail  iiiainleiiii  lii)re,  iii- 
(lepeiidanl,  sans  aiilrc  cliaiiie  (jnc  les  allaclieinerils  de  iiimi  e(eiii'.  Seul, 
l'iraiiger,  isolé,  sans  appui,  sans  l'aniille,  no  lenanl  (|u"à  mes  principes 
et  à  mes  devoirs,  je  suivais  avec  inlrépidilé  les  roules  de  la  droiture, 
ne  ilaltanl,  ne  nu-nagcant  jamais  personne  aux  dépens  de  la  justice  et  de 
la  vérité.  De  plus,  retire  depuis  deux  ans  dans  la  solitude,  sans  eorres- 
poiulance  de  nouvelles,  sans  relation  des  allaires  du  UH)U(le,  sans  être 
instruit  ni  curieux  de  rion,  je  vivais,  à  quatre  lieues  de  l'ai'is,  aussi  sé- 
paré de  celle  capital'  p;ir  mon  incurie,  que  je  l'aurais  été  par  les  mers 
dans  l'île  de  Tinian. 

firimm,  Diderot,  dllolliacli,  au  contraire,  au  centre  du  tourbillon, 
vivaient  répandus  dans  le  plus  grand  inonde,  et  s'en  partageaient  pres- 
que entre  eux  toules  les  sphères.  Grands,  beaux  esprits,  gens  de  lettres, 
gens  de  robe,  femmes,  ils  pouvaient  de  concert  se  l'aire  écouler  partout. 
On  doit  voir  déjà  l'avantage  que  celle  ])ositi(m  donne  à  trois  liommes 
bien  nuis  contre  un  (|uatiiènK',  dans  celle  où  je  me  trouvais.  H  est  vrai 
([uc  Diderot  et  (riloihach  n Ctaient  pas  (tlu  moins  je  ne  jiuis  le  croire) 
gens  à  tramer  des  complots  bien  noirs;  l'un  n'en  avait  pas  la  mé- 
chanceté ',  ni  l'autre  l'Iuibileté  :  mais  c'était  en  cela  même  que  la  partie 
était  mieux  liée.  (îrimm  seul  formait  son  plan  dans  sa  tète,  et  n'en 
montrait  aux  deux  autres  (|ue  ce  (jn'ils  avaient  besoin  de  voir  p(uir 
concourir  à  rexécntion.  L'ascendant  qu'il  avait  jiris  sur  eux  rendait  ce 
concours  facile,  el  l'effel  du  tout  répondait  à  la  su[)ériorité  de  son  talent. 

Ce  fut  avec  ce  talent  supérieur  que,  sentant  l'avantage  qu'il  pouvait 
tirer  de  nos  positions  respectives,  il  l'ornia  le  projet  de  renverser  ma  ré- 
putation de  fond  en  comble,  et  de  m'en  l'aire  une  tout  o|)posée,  sans  se 
eom|)r(>mettre,  en  commençant  par  élever  autour  de  moi  un  édifice  de 
ténèbres  qu'il  me  fût  impossible  de  percer  pour  éclairer  ses  manœuvres, 
el  pour  le  démasquei-. 

Cette  entreprise  était  diflicile,  en  ce  qu'il  en  fallnil  pallier  l'iniquité 
aux  yeux  de  ceux  (]ui  devaient  y  concourir.  Il  fallait  lr(iiu])i'i-  les  bonnèlos 
gens;  il  fallait  écarter  de  moi  tout  le  monde,  ne  pas  lue  laisser  un  seul 
ami,  ni  petit  ni  grand.  Que  dis-jc  !  il  ne  fallait  pas  laisser  percer  un 
seul  mot  de  vérité  jusqu'à  moi.  Si  un  seul  homme  géiu''reux  me  fut  venu 
dire,  Vous  faites  le  vertueux,  cependant  voilà  connue  ou  vous  traite,  et 
voilà  sur  quoi  l'on  vous  juge;  :  qu'avez-vous  à  (Wvr'l  la  V(''ril(''  triomphait, 
et  Grinim  était  perdu.  Il  le  savait;  mais  il  a  sondé  son  propre  cu'ur,  et 
n'a  estimé  les  homnu's  que  ce  f|n"ils  valent.  Je  suis  fâché,  pour  l'hon- 
neur de  l'humanité,  qu'il  ait  calculé  si  juste. 

I']n  mareliaiil  dans  ces  souterrains,  ses  pas,  pour  èlre  sûrs,  dexaieul 

'  .r.nmie  (|iie,  (Ippuis  re  ilire  rrrii,  loiil  ce  (iiic  j'fiiInMiis  .i  liiwors  Us  iiuslrrcs  ijni  iii'eiui- 
roiinnii  ino  fail  rrniiulrc  do  iT^voir  |>;is  roiinu  l*i(lrrol. 


l'AHTIK.   Il,    I  IVIil     \  4n 

('■(iv  liMils.  Il  >  a  (loii/f  ans  i|ii'il  suit  son  plan,  l-I  Ii'  plus  (||||ii'i|<>  n-slr 
iMU'oif  à  iairi'  :  rV-sl  tl'alinsi  r  li-  pnlilii  iiihci-.  Il  \  nslc  ilis  yn\  i|ni 
l'onl  suivi  tlo  pins  prôs  (|n°il  m-  piiisc  II  U-  (lainl,  cl  n'ns«;  i-ncinc  r\- 
posrr  sa  Irann-an  j;iainl  jonr.  .Mais  il  a  Ironvi-  le  pi-n  ilifliiili'  ninyn  d'y 
faii'i' rnlivr  la  pnissanri'.  cl  celle  puissance  dispos»- «le  moi.  Sonicini  ilc 
ccl  appni,  il  axancc  a\cc  moins  de  iis(|ne.  Les  salclliles  di-  la  puissance 
se  pitpianl  peu  de  droilni'c  pont  l'ordinaire,  cl  beauconp  moins  de  iran- 
i'liis4'.  il  n"a  pins  (;nere  à  craindre  l'indiscrélion  de  (|nel(|no  liumine  de 
hieii  ;  car  il  a  besoin  snrioni  (|ne  je  sois  enxironné  de  Iciiidircs  im|»én(''- 
Irables,  cl  (|ne  son  complot  me  soit  toujours  caclie,  sachant  iiieii  (|ira>ec 
(|neli|iie  art  (|u'il  en  ait  ourdi  la  trame,  elle  ne  s<niliendrail  jamais  mes 
lTj;ards.  Sa  j;rande  adresse  est  de  |iarailre  me  ménager  en  me  diiTamaiil, 
el  de  donner  encore  à  sa  perfidie  l'air  de  la  fjenérosite. 

Je  sentis  les  premiers  clïets  de  cesxslème  |>ar  les  sourdes  accusations 
de  la  colerie  ii(dl>aclii(jue,  sans  qu'il  me  fût  possible  de  savoir  ni  de  dui- 
jeclurer  même  en  i|uoi  consistaient  ces  accusations.  Ueleyre  me  disait 
dans  ses  lettres  qu'on  m'imputait  des  noirceurs;  Diderot  me  disait  plus 
mvstériensement  la  mt'ine  chose;  et  qn.nid  j'i-nlrais  en  explication  avec 
l'un  et  l'antre,  tout  se  réduisait  aii\  chels  d'accnsalion  ci-devant  notés. 
Je  sentais  un  rcl'roi<lissement  j;ra(inel  dans  les  lettres  de  madame  d  lloii- 
tlelot.  Je  ne  pouvais  attribuer  ce  relroidissemenl  à  Saint-I.ambert,  (|ui 
continuait  à  m'écrire  avec  la  même  amitié,  el  qui  me  vint  uu-me  voir 
après  son  retour.  Je  ne  pouvais  non  plus  m'en  imputer  la  faute,  puis- 
que nous  nous  é-tioiis  séparés  Irés-coutenis  I  nu  de  laiilre.  et  (juil  ne 
s'était  rien  passé  de  ma  part,  depuis  ce  temps-là,  que  mon  depait  île 
l'Krmita^e,  dont  elle  avait  elle-nuMue  senti  la  nécessité.  Ne  sachant  donc 
à  quoi  m  (Il  preiidn'  de  ce  rerroidissemeul,  dont  elle  ne  convenait  pas, 
mais  sur  lei|nei  mon  co'ur  ne  prenait  pas  le  cliani;e.  j'étais  im|niet  de 
loul.  Je  savais  (juClle  niénaj^eail  exlréinemenl  sa  belle-sieur  et  liiiinm, 
à  cause  de  leurs  liaisons  avec  Sainl-Lambcrl  ;  je  craignais  leur  œuvres. 
Celle  agitation  rouvrit  mes  plaies,  et  rendit  ma  correspondance  ora- 
jieuse.  au  point  de  l'en  dé-i;onter  tout  .1  l'ail.  J'entrevovais  mille  choses 
crnelles,  sans  rien  voir  dislinclement.  J  étais  dans  la  position  la  plus  in- 
supportable pour  un  homme  dont  l'imaginalion  s'allume  aisénunt.  Si 
j'eusse  élé  tonl  à  fait  isolé,  si  je  n'avais  rien  su  du  lonl,  je  serais  devenu 
pins  tranquille;  mais  mon  cœur  tenait  encore  à  des  altachements  par 
lesijiiels  mes  ennemis  avaient  sur  moi  mille  prises;  et  les  faibles  ravoiis 
qui  perçaient  dans  mon  asile  ne  servaient  qu'à  me  laisser  voir  la  noir- 
ceur des  mystères  (ju'on  me  cach;iit. 

J'aurais  succombé,  je  n'en  doute  |)oint,  à  ce  lourment  trop  cruel, 
trop  iusniqiortable  a  mon  naturel  ouvert  el  franc,  i|ui.  par  limpossibi- 
lilé  de  cacher  mes  sentiments,  me  fait  tout  craindre  de  ceux  qu  ou  me 
cache,  si   Irès-heiireuscmenl    il   ne  se   fut  présenté  des  (dijels  assez  inté- 


vu  LES  CONKESSIONS. 

ressauts  à  mon  ririir  pour  l'aire  iino  (liv(>rsion  saliilairo  à  ccii\  f|iii  in'oc- 
('ii|)aicnl  malj;ré  moi.  Dans  la  ilcniièro  visilc  (|iii'  Didriol  m'a^ail  l'aile  à 
ri'j'milago,  il  m'avait  parK'  ilc  larlicli'  (icnnc,  (|nc  (l'Mcnili<  ri  a\ail  mis 
dans  V h^ncjicloprdie  :  il  m'avait  appris  <]no  ti't  arliclc,  concerté  avec  des 
Genevois  du  iuuil  étage,  avait  pour  but  rétablissement  de  la  comédie  à 
(îenève;  qu'en  consé(|nence  les  mesures  étaionl  prises,  et  (jue  cet  éta- 
blissement ne  larderait  pasd'avoirlien.  (loninie  Diderot  paraissait  trouver 
tout  cela  l'ort  bien,  (jn'il  ne  doutait  pas  du  succès,  et  que  j'avais  avec  lui 
trop  d'autres  débats  jiour  disputer  encore  sur  cet  article,  je  ne  lui  dis 
rien  ;  mais,  indij;né  de  tout  ce  manège  de  séduction  dans  ma  patrie, 
j'attendais  avec  impatience  le  volume  de  V Encyclopédie  où  cluil  cet  article, 
pour  voii-  s'il  n'y  aurait  pas  moyeu  d'y  faire  quehjiu;  réponse  qui  put 
parer  ce  malheureux  coup.  \e  reçus  le  volume  pt'u  après  mon  établisse- 
ninil  a  .Moiil-l.ouis,  et  je  trouvai  l'article  l'ait  avec  beaucoup  d'adresse 
et  d'art,  et  digne  de  la  plume  dont  il  était  parti.  Cela  ne  me  détourna 
pourtant  pas  de  vouloir  y  répondr»;;  et,  malgré  l'abattement  où  j'étais, 
malgié  mes  chagrins  et  mes  maux,  la  rigueur  de  la  saison  et  l'incommo- 
dité de  ma  nouvelle  demeure,  dans  laquelle  je  n'avais  pas  encore  eu  le 
temps  de  m 'arranger,  je  me  mis  à  l'ouvrage  avec  un  zèle  qui  surmonta  tout, 
l'endant  un  hiver  assez  rude,  au  mois  de  février,  et  dans  l'état  que  j'ai 
décrit  ci-devant,  j'allais  tous  les  jours  passer  deux  beures  le  matin,  et 
autant  l'après-dînée,  dans  un  donjon  tout  ouvert,  que  j'avais  au  bout 
du  jardin  où  était  nu>n  habitation,  d'.  donjon,  (|ui  terminait  une  allée 
en  terrasse,  donnait  sur  la  \allée  et  l'étang  de  Montmorency,  et  m'offrait 
pour  terme  de  point  de  vue  le  simple  mais  respectable  château  de  Saint- 
Gratien,  retraite  du  vertueux  Catinat.  Ce  fut  dans  ce  lieu,  pour  lors  glacé, 
(|uc,  sans  abri  contre  le  vent  et  la  neige,  et  sans  autre  feu  que  celui  de 
mon  cœur,  je  composai,  dans  l'espace  de  trois  semaines,  ma  lettre  à 
d'Alcmberl  sur  les  spectacles.  C'est  ici  (car  Isl  Julie  n'était  pas  à  moitié 
faite)  le  premier  de  mes  écrits  où  j'aie  trouvé  des  charmes  dans  le  tra- 
vail. Jusqu'alors  l'indignation  de  la  \ertu  m'avait  tenu  lieu  d'Apollon  ; 
la  tendresse  et  la  douceur  d'âme  m'en  tinrent  lieu  cette  fois.  Les  injus- 
tices dont  je  n"a\ais  été  (jue  spectateur  m'avaient  irrité;  celles  dont  j'é- 
tais devenu  l'objet  m'attristèrent  ;  et  cette  tristesse  sans  fiel  n'était  que 
celle  d'un  cœur  trop  aimant,  trop  tendre,  qui,  trompé  par  ceux  qu'il 
avait  crus  de  sa  tremi)e,  était  forcé  de  se  retirer  au  dedans  de  lui.  Plein 
de  tout  ce  (|ui  venait  de  m'arriver,  encore  ému  de  tant  de  \iolents  mou- 
\emcnts,  le  mien  mêlait  le  sentiment  de  ses  peines  aux  idées  (|ue  la  mé- 
ilitalion  de  mon  sujet  m'avait  l'ait  naître;  mon  travail  se  sentit  de  ce  mé- 
lange. Sans  m'en  apercevoir,  j'y  décrivis  ma  situation  actuelle;  j'y 
peignis  Grimai,  madame  d'I'^pinay,  madame  d'Houdcitot,  Saint-I.anihert, 
moi-même.  Ku  l'écrivant,  que  je  versai  de  délicieuses  larmes!  Hélas! 
on  )  sent  trop  que  l'amour,  cet  anmnr  fatal  dont  je  m'eliorçais  de  guérir, 


[>Aii  I  II    II    I  i\  Kl    \  un 

n'rhiil  pns  cnroro  soili  ili'  mon  luin  .  V  Imil  cela  se  iiii'-l:ii(  nu  cciliin 
nllcndrissomont  sur  iiuii-iiu'-nic,  i|iii  iih^  st-nlais  iiinnriiiil,  <>(  (|iii  (-royais 
Tairi' an  publie  mes  iIitiiIits  adicnv.  Loiiiilc  t'raiiidiv  la  mort,  je  la  \()vais 
ainiroclicr  avec  joie  :  mais  j'avais  rci^ri'l  ilf  <|iiilli'r  mrs  si'inlilaliii-s  sans 
(|irils  senlissnnl  tont  ci'  i|nc  ji-  \alais,  sans  (|n'ils  susscni  (nmlmn  j'au- 
rais nii'-i'ilc  (l'c'^trr  aime  il Cnx  s'ils  m'avaient  (iiiiiiii  davanla^c.  \oila  k-s 
socri'li'S  caiisfs  du  liui  sin;;nli(M'  ipii  ri-^nr  dans  cri  onvra^i',  vl  rpii  Iran- 
rlii-  si  |)rodi^irnsi'nii>ii(  avri'  irliii  iln  pii-i-i-driil. 

Ji'  ntiincliais  ri  niellais  an  ml  ci-llr  Irllir,  il  jr  inc  dispnsais  a  la  laiii- 
impiimiM-,  ipiand,  après  un  Inn^  silrnic,  j'rn  rrrns  nni>  di-  maiiamr 
d'IliiiidcUil,  ipii  nii'  plongea  dans  nin-  ailliclion  nonvidli',  la  |)lns  scnsildi- 
ipio  j'iuissi'  iMUDii'  l'prouvt'o.  Klii-  mapprcnail  dans  ci'llr  Icllro  '  liassr  B, 
II"  3-i),  (pic  ma  passion  pour  clic  clail  coiiiiiii'  dans  lonl  l'aiis;  ipic  j'en 
avais  parle  à  des  ^ens  ipii  l'avaieiil  rendue  puldiipie  ;  ipie  ces  lirnils, 
parvenus  à  son  amant,  avaient  iailii  lui  conter  la  vie;  i|n'eiilin  il  lui  ren- 
(Init  justice,  cl  ipic  leur  |>aix  clail  Tnilc;  mais  iprclle  lui  de\ait,  ainsi  ({n'a 
elle-iucnie  cl  au  suit)  de  sa  réputation,  de  rompre  avec  moi  tout  com- 
meree  :  m'assurani,  au  reste,  ipi'ils  ne  cesseraient  jamais  l'un  et  l'autre 
de  s'intéresser  à  moi.  qu'ils  me  deiendiaient  dans  le  puldie,  et  qu'elli" 
enverrait  de  temps  eu  tem|)s  savoir  de  mes  nouvelles. 

El  loi  aussi,  Diderot!  m'écriai-je.  Iudij;ncami!  Je  ne  pus  cependant 
me  résoudre  à  le  juj;er  encore.  .Ma  faiblesse  était  connue  d'autres  p;i'iis 
(|ui  pouvaient  lavoir  lait  parler.  Je  voulus  douter...  mais  hieiitôt  je  ne 
le  pus  plus.  Saiul-Lamhert  lit  peu  après  nu  acte  dii;ne  de  sa  nénérosilé. 


'"*■■'   ;  -,  *-  o  , 


jugeait,  connaissant  assez  mon  àme,  eu  quel  étal  je  devais  être,   tralii 


4l(i  LES   CONTESSIONS. 

(rime  pjirlie  de  mes  amis,  et  d(';liiiss('  des  aiilrcs.  Il  vint  me  \eiir.  La  pro- 
iiiiiic  lois  il  avait  pon  de  loinps  à  me  (loiincr.  I!  revint.  Maihcni'ciiscnKMil, 
ni'  I  allcndani  |)as.  je  ne  nie  tiouvai  |ki:;  cln'Z  moi ,  Tln'ivsc,  <|ui  s'y  trouva, 
eut  avec  lui  nii  cnlrcticn  ilr  plus  de  dciiv  licnrcs.  dans  li'(|md  ils  se  dircMit 
mutnidlcniLMit  bcancoup  de  laits  dont  il  m'importait  que  lui  cl  moi  fus- 
sions inloinu-s.  l,a  surprise  avec  huiuelle  j'appris  par  lui  que  |)ersonne  ne 
iloulait  dans  le  monde  (|ue  je  n'eusse  vécu  avec  madanuMrKpinay  conmic 
(îrimni  \  \i\ail  maintcnani,  ne  peut  clii'  c^alie  (jne  par  celle  (ju'il  eut 
lui-même  eu  ap|)renaul  combien  ce  hruit  clail  lan\.  Saint-I.amhert,  an 
faraud  déj)laisir  de  la  dame,  était  dans  le  mènu^  cas  que  moi  ;  et  tous  les 
éclaircissements  (|ui  résultèrent  de  cet  entretien  achevèrent  d'éteindre  en 
moi  tout  rej{i'ct  d'avoir  rompu  sans  retour  avec  elle.  Par  rapport  à  ma- 
dame d'Ilomletot.  il  détailla  à  Tliéri'se  plusicnis  circonstances  qui  n'é- 
taient connues  ni  d'elle,  ninn'Mnedemadanu'  d'iloudelot,  ([ue  jesavaissenl, 
que  je  n'avais  dites  qu'au  seul  Diderot  sons  le  sceau  de  l'amitié;  et  c'était 
prccisémenlSaint-l.ambert(jn'il  avaitchoisi  pourlui  en  faire  la  confidence. 
Ce  dernier  trait  nu'  décida;  et,  résolu  de  rompre  avec  Diderot  pour  ja- 
mais, je  ne  délibérai  j)lus  (pie  snr  la  manière;  car  je  m'étais  ajierçu  que 
les  ruptures  secrètes  tournaient  à  mon  préjudice,  en  ce  qu'elles  laissaient 
le  mas(|ne  de  l'amitié  à  mes  pins  cruels  ennemis. 

Les  règles  de  bienséance  établies  dans  li;  monde  snr  cet  article  semblent 
dictées  par  res|)iitde  mensonge  et  de  trahison.  Paraître  encore  l'ami  d'un 
homme  tlont  on  a  cessé  de  l'être,  c'est  se  réserver  des  moyens  de  lui  nuire 
eu  surprenant  les  honnêtes  gens,  .le  me  rapjjclai  que  quand  l'illustre 
Montesfjnien  rompit  aviM'  le  1'.  de  Tournemine,  il  se  hâta  de  le  déclarer 
hantemcnt,  en  disant  à  tout  le  monde  :  ^'écoutez  ni  le  P.  de  Tournemine 
ni  moi,  |)arlanl  I  un  de  I  antre;  car  nous  avons  cessé  d'être  amis.  Cette 
conduite  fut  très-ap|)laudie,  et  tout  le  monde  en  loua  la  franchise  et  la  gé- 
nérosité. .!(!  résolus  de  suivre  avec  Diderot  le  même  exemple:  mais  com- 
ment de  ma  retraite  publier  cette  rupture  authentiqnement,  et  pourtant 
sans  scandale?  Je  m'avisai  d'insérer  par  forme  de  note,  dans  mon  ou- 
vrage, un  passage  du  livre  de  l'Ecclésiastique,  qui  déclarait  cette  rupture 
et  même  le  sujet  assez  clairement  ])Our  quiconque  était  au  fait,  et  ne 
signifiait  rien  pour  le  reste  du  monde,  in'altachant,  an  surplus,  à  ne  dé- 
signer dans  l'ouvrage  l'ami  auquel  je  renonçais  (jn'avec  l'honneur  (|u'on 
doit  t(Hijonrs  rendre  à  l'amitié  même  éteinte.  On  peut  voir  tout  cela  dans 
l'ouvrage  même. 

H  n  V  a  (|n'iienr  et  malheur  dans  ciMUonde  ;  et  il  sembliMpie  tout  acte 
de  courage  soit  un  crime  dans  l'adversité.  Le  même  trait  (|udn  avait  ad- 
miré dans  Montesquieu  ne  m'attira  (|ne  blâme  et  reproche.  Sitôt  que 
mon  ouvrage  fut  imprimé  et  que  j'en  eus  des  exemplaires,  j'en  envoyai 
un  à  Saint-Lambert,  qui,  la  veille  même,  m'avait  écrit,  an  nom  de  ma- 
dame d'Iloudelot  et  au  sien,   un  billet   plein   de   la   jiliis   tendre  ainilii' 


i'\ii  III   11.  I  i\  m    \  417 

(liasse  It,  ii"  '.\T.  Nniii  l;i  lillu' i|ii'il  iirciiixii,  ni   me    iiiiMixiiit  inmi 
l'voinplairc  : 

•<  l'.iiiiliiiiiiH-,  lOoilxliri'  I7.NN.  (I.intu-  li,  wTtê.) 

i<  Km  M'i'ili',  iiion^ifiir,  jf  m-  |Hiis  ;u'i'r[>l('i'  le  [ncsi'iil  i|iic'  \iiii>  vciic/ 
•1  lit'  nir  lain'.  A  l'ciiilroil  ilc  Mtlii'  iirélaci'  où,  à  l'ocfusion  ili*  lh(l<Tol, 
»  \oiis  c'ilr/  lin  passa;;!'  ilf  rKcflrsiasIc  il  si-  ti'iiiii|ic,  r'csl  de  riù'flt'sias- 
i<  li(|iii'i,  II'  li\it'  in'csl  tmiilic  ilts  mains.  \|iii";  les  fonvcrsalions  de  ici 
«  élo  vous  m'avez  pain  einiNaiiun  ijii''  Didfidl  ilail  iiiiioccnt  (li>  pii'- 
<i  lentilles  iniliseiélions  (jiie  vous  lui  inipiilie/.  Il  peut  avoir  des  loris 
Il  avec  MUis  :  je  l'ignore  ;  mais  je  sais  bien  (|ii'ils  ne  vous  donnenl  pas  le 
•I  droil  de  lui  l'aire  niie  insnlle  plililiiiiie.  Vous  n'ignore/  pas  les  perséen- 
II  lions  (|iril  essuie,  el  vous  allez  mêler  la  \oi\  d'iiii  aneiiii  ami  aii\  eiis 
«  de  l'envie.  Je  ne  puis  vous  dissimuler,  monsieur,  eomliien  eelle  alro- 
H  eilé  me  révolle.  Je  ne  vis  poinl  avee  Diderot,  mais  je  l'Iioiiore.  il  jr 
«  sens  vivemenl  le  eliayrin  (|iie  vous  donne/  a  un  liomiiie  à  (|iii.  du 
«  moins  vis-à-vis  de  moi,  vous  n'avez  jamais  rcproelu'  i|m'uii  piii  de 
H  faiblesse.  Monsieur,  nous  dilïérons  Irop  de  prineipes  pour  nous  eoii- 
«  venir  jamais.  Oubliez  mon  evisteiiee  ;  cela  ne  doit  pas  être  dillieile. 
«  Je  n'ai  jamais  lait  aux  bommes  ni  le  bien  ni  le  mal  dont  on  se  souvient 
i(  lonj;lemps.  Je  vous  promets,  iimi,  monsieur,  d'oublier  voire  personne, 
«  el  de  ne  me  souvenir  (|ue  de  vos  talents,  n 

Je  ne  me  sentis  pas  moins  déeliiié  i|irindij;né  de  celle  lettre,  et  dans 
l'excès  de  ma  misère  retrouvant  iiiliii  ma  lierlé,  jr  lui  ré|iondis  par  le 
billet  siii\aiil   : 

"  A  Mimlinorfiirv,  le  II  oilnliri-   17.'»!^. 

n  .Monsieur,  en  lisant  votre  lettre  je  vous  ai  lait  riioiiiieiir  d  en  être 
B  surpris,  el  j'ai  eu  la  bèlise  d'en  être  ému  ;  mais  je  l'ai  trouvée  indigne 
«  de  réponse. 

«  Je  ne  veux  point  eonliniier  les  copies  île  madame  iriloiiditol.  S'il  ne 
«  lui  convient  pas  de  garder  ce  (|n'elle  a,  elle  peut  me  le  leiiviiver;  je  lui 
«  rendrai  sou  argent.  Si  elle  le  garde,  il  faut  toujours  qu'elle  envoie 
€  cbercber  le  reste  de  son  papier  cl  de  son  argent.  Je  la  prie  de  mr  i m- 
f  dre  en  même  temps  le  prospectus  dont  elle  esl  dépositaire.  Adiiii.  iiioii- 
«  sieur.  » 

Le  courage  dans  l'inrortuiie  irrite  les  cœurs  làcbes,  mais  il  |dail  aux 
cœurs  généreux.  Il  paraît  que  ce  billet  lit  rentrer  Saint-I.aiiibert  en  lui- 
même,  et  iju'il  eut  regret  à  ce  qu'il  avait  lait;  mais,  lro|)  lier  a  son  lniii 
pour  en  levenir  oiiverlemenl,  il  saisit,  il  prépara  peut-être  le  moyeu  d  a- 
iiiorlir  le  coup  ([iiil  m'avait  porté.  Oiiinze  jours  après,  je  re»;us  di- 
M.  d  Kpinav  la  Irttre  suivante  : 


lis  I  r.S    CO.NKESSIONS. 

u  Cv  ji'iidi  2().  i  Liasse  II,  il"  10.) 

«  .l'ai  rcrii,  monsieur,  le  livfc  (|iio  vous  avez  en  lalionlé  de  m'ciivojor; 
«  je  le  lis  avce  le  plus  jj,r;ui(l  [)laisir.  C'esl  le  setiliiiieiit  que  j'ai  toujours 
«  éprouvé  à  la  lecture  de  tous  les  ouvrages  qui  sont  sortis  de  votre 
((  pliinir.  U(-e('vc/-eu  tous  mes  rcmercimcnis.  J'aurais  élé  vous  les  l'aire 
K  moi-même,  si  mes  affaires  m'eussent  permis  de  demcuicr  ([neiquf- 
«  tem|)s  dans  votre  voisinage  ;  mais  j"ai  l)i(!n  peu  liabilé  la  Clievrett(? 
«  cette  année.  Monsieur  et  madame  Dupin  viennent  m'y  demander  à 
«  diiu'i'  (liniaiulic  proeliain.  ,1e  compte  que  MM.  de  Saint-Lambert,  de 
«  Francueil  et  madame  d'IIoudetot  seront  di;  la  partie;  vous  me  feriez 
«  un  vrai  plaisir,  monsieur,  si  vous  vouliez  être  des  nôtres.  Toutes  les 
«  personnes  (JU(î  j'aurai  chez  moi  vous  désirent,  et  seront  eliarméiis  de 
«  partager  avec  moi  le  plaisir  de  passer  avec  vous  une  partie  de  la  jour- 
«  née.  J'ai   l'honneui'  d'être  avec  la  plus  parfaite  considération ,  etc.  » 

dette  lettre  me  donna  d'horribles  battements  de  cœur.  Après  avoir 
fait,  depuis  un  au,  la  nouvelle  de  Paris,  l'idée  de  m'aller  donner  en 
spectacle  vis-à-vis  de  madame  d'IIoudetot  me  faisait  trembler,  et  j'avais 
peine  à  trouver  assez  di;  courage  pour  soutenir  celte  épreuve.  Cependant, 
piiis(ju"clle  et  Saint-Lambert  le  viudaient  bien,  puisque  d'Hpinay  parlait 
au  nom  de  tous  les  conviés,  et  qu'il  n'eu  nommait  aucun  que  je  ne  lusse 
bien  aise  de  voir,  je  ne  crus  point,  après  tout,  me  compromettre  en  ac- 
ceptant un  dineroù  j'étais  en  quelque  sorte  invité  par  tout  le  monde.  Je 
promis  donc.  Le  diinauelie  il  lit  mauvais  :  M.  d'Epinay  m'envoya  son 
carrosse,  et  j'allai. 

Mon  arrivée  lit  sensation.  Je  n'ai  jamais  reçu  d'accueil  plus  caressant. 
On  eût  dit  (jue  toute  la  comitagnie  sentait  combien  j'avais  besoin  d'être 
rassuré.  11  n'y  a  que  les  cœurs  l'iançais  qui  connaissent  ces  sortes  de  déli- 
catesses. Cependant  je  trouvais  |)lus  de  monde  que  je  ne  m'y  étais  attendu  ; 
entreautres,  le  comlinriloudetot,  ([ue  je  ne  connaissais  point  du  tout,  et 
sa  sœur,  madame  de  IMaiuviUe,  dont  je  me  serais  bien  passé.  KUe  était 
venue  plusieurs  l'ois  l'année  précédente  à  Eaubonnc  :  et  sa  belle-sœur, 
dans  nos  promenades  solitaires,  l'avait  souventlaissées'ennuyer  àgarder 
le  mulet.  Elle  avait  nourri  contre  moi  un  ressentiment  qu'elle  satisfit  du- 
rant ce  diner  tout  à  son  aise;  car  on  sent  que  la  présence  du  comte 
d'Homletot  cl  de  Saint-Lambert  ne  mettait  pas  les  rieurs  de  mon  côté,  et 
(|u"uri  liomme  embarrassé  dans  les  entretiens  les  plus  faciles  n'était  pas 
fort  biillanl  dans  celui-là.  Je  n'ai  jamais  tant  souffiM't,  ni  fait  plus  mau- 
vaise! contenance,  ni  reçu  d'atteintes  plus  impre'vues.  Knlin,  quand  on 
lut  sorti  de  table,  je  m'éloignai  de  celte  mégère;  j'eus  le  plaisir  de 
voir  Saint-Lambert  et  madame  d'IIoudetot  s'approcber  de  moi,  et  nous 
causâmes  enseinble,  uni'  partie  de  l'après-midi,  de  cboses  indiflé'renles. 


l'vii  m    II    ii\  iih  \  4i<i 

a  la  vôiilt'-.  mais  nwi-  la  iik'iih'  l.iriiili.n  iIc  i|u  avant  iiinii  r^aiiiiunl.  (le 
|irii(i'ilc  ne  lui  pas  |ii'iilii  ilaiis  inini  ciiiir  ;  cl  si  Saiiil-I.aiiilii  ri  >  i  l'il  itii 
liii',  il  (Il  lui  snii'iiicnl  l'Ii- niiiliiil.  li-  jiiii-.  jiiicr  tjiic,  i|iiiiii|iii>  m  ani- 
\aiil,  la  MIC  (le  iiiadaiiic  «riloiiilclol  m'cùl  (loiiiic  des  |>al|iilali<iiis  jus- 
qu'à la  (Icraillaiicc,  eu  m'en  relunnianl  je  ne  |ieiisai  pri's<|iic  pas  a  elle; 
ji-  ne  rus«ieeiipé  <|nc  ilc  Sainl-l.ainlMi  I. 

.Malj^ré  les  malins  sarcasmes  de  madame  de  |llain\illi',  ci-  diiici  me  lil 
yrand  liieii,  cl  je  me  félicitai  linl  de  ne  m'>  être  pas  lelnsé.  J'y  recon- 
nus, non-sculcmenl  (pic  les  intrigues  de  (irinim  cl  des  Indliacliiens  n'a- 
\au-nl  point  (U'-taeliL'  de  moi  mes  aueicniics  coiinaissaiiees  ;  mais,  ce  (iiii 
me  llatia  da\anlaj!;(î  encore,  (|ue  les  sentimeiil>  lii  iii.iilniie  <!  Iloiuletni 
cl  de  Saint-I.amherl  étaient  moins  clianj;es  (pie  je  n'axais  cru;  el  je 
compris  eiiliii  (piil  \  avait  plus  de  jalousie  <|uc  de  nu-seslime  dans  l'c- 
loignciiient  oii  il  la  Iciiail  de  moii  Cela  me  cons(da  cl  me  traïKinilli.-a. 
Sûr  de  n'^'lrc  pas  un  ol>jolde  mépris  pour  ceux  (|iii  l'i  laieiil  de  mun  es- 
lime,  j'en  traxaillai  sur  mou  propre  co-nr  avec  plus  de  coiirajie  el  de 
succès.  Si  je  ne  vins  |)as  à  lioul  d'\  éteindre  enlieremenl  une  passion 
coupable  cl  malheureuse,  j'en  ivjjlai  du  moins  si  bien  les  restes,  (|u'ils 
ne  III  tuil  pas  l'ail  l'aire  nue  S(  iilc  laiile  dc|)uis  ce  temps-là.  I,cs  copies  de 
madame  d  lloiidetot.  (jii'elle  iii'eii|;.i|;ea  de  reprendre;  mes  ouvrages  iine 
je  continuai  de  lui  envoyer  (piand  ils  paraissaient,  mattircrent  encore 
de  sa  pari,  de  temps  à  autre,  qnel(|ucs  messages  et  liillcts  indif^rcnts, 
mais  ohligeanls.  Kllc  fil  nu'-me  plus,  comme  on  verra  dans  la  siiilc  :  el 
la  conduite  reciprocpie  de  tous  les  trois,  i|ikiii(I  nuire  conimerce  ciil 
cesse,  peut  servir  d'exemple  de  la  manii're  dont  les  lionni'les  (,'cns  se  sé- 
parent, ((uand  il  ne  leur  coiiviciit  plus  de  se  voir. 

In  autre  avantage  ([lie  me  procura  ce  dîner  lui  (|u'on  en  parla  dans 
Paris,  el  (|u'il  servit  de  n'Intation  sans  ri'plirpie  au  l)iuil  que  ri'pandaieiil 
partout  mes  ennemis,  (|ue  j'étais  hruiiilli'  iimi  l(  lliineiit  avec  Ions  ceiiv 
qui  s'y  Irouvèrenl,  el  surtout  avec  M.d'Épinav.  Km  (|iiittanl  l'Ijinilagc, 
je  lui  avais  écrit  une  lettre  de  remercîmenl  Irès-lionui'te,  à  la<|uelle  il  n'-- 
pondil  non  moins  lionmMemonl  ;  et  les  alleiitioiis  niutiieiles  ne  cessèrent 
point  tant  avec  lui  (ju'avec  M.  de  Laiive  son  frère,  (jui  iiicnie  vint  me  voir 
à  Montmorencv ,  cl  m'envoya  ses  gravures.  Hors  les  deux  belles-sœurs  de 
madame  d'Ilondelot,  je  n'ai  jamais  été  mal  avec  personne  do  sa  famille. 

Ma  lettre  à  d'Alembert  eut  un  grand  succès.  Tous  mes  ouvrages  en 
avaient  eu,  mais  celui-ci  me  lui  |>lns  favorable.  Il  appril  au  public  à  se 
défier  des  insinuations  de  la  coterie  bolbacbiquc.  Ouaiid  j'allai  à  l'Ki- 
milago,  elle  prédit,  avec  sa  suilisancc  ordinaire,  que  je  n'y  tiendrais  pas 
trois  mois.  (Jiiand  elle  vil  (|nc  j'v  en  avais  tenu  vingt,  el  ([ue,  forcé  d'en 
sortir,  je  fixais  encore  ma  demeure  à  la  campagne,  elle  soiiliiil  que  c'é- 
lail  obstination  pure;  que  je  m'ennuyais  à  la  morl  dans  ma  retraite; 
mais  que,  roniic  d'orfiiieil.   j'aimais  mieux  v  pi'rir  viiliiiic  de  mou  (q>i- 


420  l.i;S   CONl'KSSIONS. 

niàliclc,  (|ii('  lie  inCii  di'ilirc  et  de  revenir  à  l'aris.  I,;i  lettre  ;i  d'Aleinheil 
res|)itiiit  une  doneenr  dàine  qu'on  sentit  n'être  point  jouée.  Si  j'euss(! 
été  rongé  d'IiiniK  iii-  dans  ma  retraite,  mon  Ion  s'en  serait  senti.  Il  en 
réj;nail  dans  tous  les  écrits  (|ne  j'avais  laits  à  l'aris  :  il  n'en  régnait  j)lus 
dans  le  premier  que  j'avais  lait  à  la  campagne,  l'our  ceux  qui  savent 
observer,  cette  remarque  était  décisive.  On  vit  que  j'étais  rentré  dans 
mon  élément. 

dépendant  ce  nn''ine  ouvrage,  tout  plein  de  douceur  (]u'il  était,  me 
lit  encore,  par  ma  balourdise  et  par  mon  malheur  ordinaire,  un  nouvel 
ennemi  parmi  les  gens  de  lettres.  J'avais  lait  connaissance  avec  Mar- 
monlel  chez  M.  de  la  l'opiinière,  et  celte  connaissance  s'était  entretenue 
(•lie/,  le  liaron.  Marmonlel  faisait  alors  le  Mercure  de  France.  Comme  j'a- 
vais la  lierté  de  ne  [)oint  en>()yer  nws  ouvrages  aux  auteurs  [x'riodiques, 
et  que  je  voulais  cependant  lui  envoyer  celui-ci,  sans  qu'il  crut  ijue  c'é- 
tait à  ce  tilre,  ni  pour  qu'il  en  parlât  dans  le  sMercure,  j'écrivis  sur  son 
exemplain;  (|ue  ce  n'était  point  pour  l'auteur  du  Mercure,  mais  pour 
M.  Marmontel.  Ji^  crus  lui  faire  un  très-beau  compliment  ;  il  crut  y  voir 
une  cruelle  offense,  (>l  (bninl  mon  plus  irréconciliable  ennemi.  Il  écri- 
vit contre  cette  même  lettre  avec  politesse,  mais  avec  un  fiel  qui  se  sent 
aisément,  et  depuis  lors  il  n'a  manqué  aucune  occasion  de  me  nuire 
dans  la  société,  et  de  me  maltraiter  indirectement  dans  ses  ouvrages  :  tant 
l(!  très-irritable  anu)ui-propre  de  gens  de  lettres  est  difficile  à  ménager, 
et  tant  on  doit  avoir  soin  de  ne  rien  laisser,  dans  les  compliments  qu'on 
leur  fait,    qui  puisse  même  avoir  la  moindre  apparence  d'équivoque. 

(1759.)  Devenu  tranquille  de  tous  les  côtes,  je  profilai  du  loisir  et  de 
l'indépendance  oi'i  je  me  trouvais  pour  reprendre  nu's  travaux  avec  plus 
de  suite.  J'aclu^vai  cet  biver  la  Julie,  et  je  l'envoyai  à  Hey,  qui  la  fit  im- 
prinuM'  l'année  suivante.  Ce  travail  fut  cependant  encoie  interrompu 
par  une  petite  diversion,  et  même  assez  désagréable.  J'appris  qu'on  pré- 
parait à  rOp('ia  une  nouvelle  remise  du  Devin  du  village.  Outré  de  voir 
ces  gens-là  disposer  arroj;ainmenl  de  mon  bien,  je  rei)ris  le  mémoire 
que  j'avais  envoyé  à  M.  d'Argenson,  et  qui  était  demeuré  sans  réponse; 
el  l'ayant  retouché,  je  le  fis  remettre  par  M.  Sellon,  résident  de  Genève, 
avec  une  lettre  dont  il  voulut  bien  se  charger,  à  M.  le  comte  de  Saint- 
Florentin,  qui  avait  remplacé  M.  d'Argenson  dans  le  département  de 
rOjii'ra  M.  de  Sainl-I'lorenlin  promit  une  l'éponse,  et  n'en  (il  aucune. 
Diiclos,  à  qui  j'é'crivis  ce  que  j'avais  fait,  en  parla  aux  petits  violons,  qui 
offrirent  de  me  rendre,  non  mon  opéra,  mais  mes  entrées  dont  je  ne 
])Ouvais  pins  profiter.  Voyant  que  je  n'avais  d'aucun  côté  aucune  justice 
à  espérer,  j'abandonnai  cette  affaire;  et  la  direction  de  l'Opéra,  sans  ré- 
pondre il  mes  raisons  ni  les  écouter,  a  continué  de  disposer,  connue  de 
son  propre  bien,  el  de  faire  son  profil  du  Devin  du  villcHje,  qui  Irès-iii- 
conteslablenienl  n'appartient  (]u'à  moi  seul. 


I'\ll  I  II    II   I  l\  li I    \ 


m 


hciillis  II  Ile  j  ax.iis  srciiili'  li'  joll^  de  liio  IN  i'.'ili>,  |r  iiiiii.'iih  iiik'  mc  iis- 
si'/.  l'j^alc  cl  |iaisililc  :  |iri\c  ilii  cliariiic  tics  :illacliciiiciil>  liii|>  \il's,  j'c- 
lais  lilirc  aussi  du  |iiimIs  {{{■  Icins  cliaiiics.  Dc^oùtc  des  ami'*  |ii'(ilcc- 
Ictirs.  i|iii  \()(ilaiciil  alisnluiiiciit  dis|iiiscr  de  ma  licslincc  cl  m'asservira 
leurs  |uclcndns  iiiciilails  uiai^ri'  umi,  j'clais  rcsolii  ilc  uTcii  liiiir  di'-- 
sormais  aux  liaisons  de  simple  liieiiNeillanee,  <|ui,  sans  j^èiier  la  Itlierle, 
fuiil  ra};rémen(  de  la  \ie,  el  dont  nue  mise  d'égalité  fait  le  fomlenn-nl. 
J'en  avais  de  celle  espèce  aiilani  ipiil  m'en  lallail  pour  couler  les  dou- 
ceurs de  la  sociélé.  sans  eu  soiiHVir  la  depemlauee;  el  silôl  i|ue  j'eus  es- 
sayé de  ce  jieiire  de  \ie,  je  seulis  (|ue  c'elail  celui  (|ui  couNcnail  a  mon 
âge,  pour  liiiir  mes  jours  dans  le  calme,  loin  de  i  ora^e,  des  luouille- 
ries  el  dt?s  Iracasseries,  où  je  M-nais  d'èlre  à  demi  sultmer^é. 

Duraiil  mon  séjour  à  l'Krmila-^e.  el  de|)uis  mon  élaldisscnn'iil  à  Monl- 
UHireuc\,  j'avais  l'ait  à  mon  voisinage  (|ueli|nes  couuaissaiices  (|ui  in'e- 
laienl  agréaldes,  el  qui  ne  m'nssujcllissaienl  à  rien.  A  leur  lète  élail  le 


jeune  Lovseau  de  Mauléuii,  qui.  dcliulaut  alors  au  barreau,  ij^norail 
(|uelle  V  sérail  sa  place,  .le  n'eus  pas  comme  lui  ce  donic.  Je  lui  mar- 
quai liieulôl  la  carriire  illuslrc  (|u  on  le  voit  fournir  aujourd'hui,  .le  lui 
prédis  que,  s'il  se  rcndail  sévère  sur  le  choix  des  causes,  cl  (|u"il  ne  In! 
jamais  que  le  défenseur  de  la  jiislice  et  de  la  verlu,  son  génie,  élevé  par 
ce  seiiliment  suhlime.  égalerail  celui  des  |)lus  grands  oralciirs.  Il  a  suivi 
mon  conseil,  el  il  en  a  scnli  leffol.  Sa  défense  de  M.  de  l'eûtes  est  digne 
de  Démosllii-ne.  Il  venait  Ions  les  ans  «à  un  <|uarl  de  lieue  de  l'Krmitage 
passer  les  vacances  à  Sainl-Iîrice,  dans  le  fief  de  Mauléon,  appartenant  à 
sa  mère,  et  où  jadis  avait  logi-  le  grand  IJossiiet.  Vf>ilà  nu  lief  d(uit  une. 
succession  de  pareils  maîlns  rendrait  la  noidesse  diflicile  a  soutenir. 

J'avais,  an  nu-me  village  de  Sainl-Urice,  le  lihraire  (îuérin,   homme 
d'esprit,   lettré,   aimahle,   el  de  la    haute  vcdée  dans  son  élal.  Il  me  lit 


iîi  LES  CONFESSIONS. 

r.iirc  aussi  (•(niuaissanci!  avor  Jean  Noaiilmc,  libiaiio  (l'AiiisIcidani,  son 
correspomlanl  (il  son  ami,  (jni  dans  la  suite  imprima  Vlùnili'. 

J'avais,  plus  près  ijncore  que  Sainl-Brice,  M.  Mallor,  curé  de  Groslcy, 
pins  lail  pour  être  lionime  d'Hlat  el  minisire  que  curé  de  village,  et  à 
qui  l'on  eùl  donné  tout  au  moins  un  diocèse  à  gouverner,  si  les  lalenls 
décidaient  des  places.  Il  avait  été  secrétaire  du  comte  du  Luc,  et  avait 
connu  Irès-parliculièremcnt  Jean-Baptiste  Uonsseau.  Aussi  plein  d'estime 
pour  la  mémoire  de  cet  illustre  banni  que  d'iiorreur  pour  celle  du 
fourbe  Saurin  qui  l'avait  perdu,  il  savait  sur  l'un  et  sur  l'autre  beau- 
coup d'anecdotes  curieuses,  que  Seguy  n'avait  pas  mises  dans  la  vie  en- 
core manustritc  du  |)r('micr;  et  il  m'assurait  que  le  comte  du  l.uc,  loin 
d'a\oir  j.imais  en  à  s'en  plaindre,  avait  conserve''  jus(jn'à  la  lin  de  sa  vie 
la  plus  ardente  amitié  pour  lui.  M.  Maltor,  à  ([ui  .M.  de  Niutimille  avait 
donné  celle  retraite  assez  bonne,  après  la  mort  de  son  j)atron,  avait  été 
employé  jadis  dans  beaucoup  d'affaires,  dont  il  avait,  quoique  vieux,  la 
mémoire  encore  présente,  et  dont  il  raisonnait  très-bien.  Sa  conversa- 
tion, non  moins  iuslructive  (|u'amusante,  ne  sentait  point  sou  curé  de 
village  :  il  joignait  le  l(»u  d'un  bommi;  du  monde  aux  connaissances 
d'un  liomme  de  cabinet.  Il  était,  de  tous  mes  voisins  permanents,  celui 
dont  la  société  m'était  la  plus  agréable,  et  (|uc  j'ai  eu  le  plus  de  regret 
lie  quitter. 

J'avais  à  Montmorency  les  oratoriens,  et  entre  autres  le  1'.  Herlbicr, 
professeur  de  |)bysi(|ue,  auquel,  malgré  ([uel(|ne  léger  vernis  de  pédan- 
terie, je  m'étais  attacbé'  par  nu  certain  air  de  bonboniie  que  je  lui 
trouvais.  J'avais  cependant  peine  à  concilier  cette  grande  simplicité  avec 
le  désir  et  l'art  qu'il  avait  de  se  fourrer  partout,  cliez  les  grands,  che/ 
les  femmes,  cliez  les  dévols,  cliez  les  pliilosopbes.  Il  savait  se  faire  tout 
a  tous.  Je  me  plaisais  fort  avec  lui.  J'en  parlais  à  tout  le  monde  :  appa- 
remment ce  que  j'en  disais  lui  revint.  11  me  remerciait  un  jour,  en  ri- 
canant, de  l'avoir  trouvé  bonbomme.  Je  trouvai  dans  son  souris  je  no 
sais  quoi  de  sardoni(|ue,  (jni  changea  totalement  sa  physionomie  à  mes 
yeux,  cl  qui  m'est  souvent  revenu  depuis  lors  dans  la  mémoire.  Je  ne 
peux  pas  mieux  comparer  ce  souris  qu'à  celui  de  Panurge  achetant  les 
moulons  de  Dindenaul.  Notre  connaissance  avait  commencé  peu  de  temps 
après  mon  arivée  à  l'Krmitagc,  oii  il  me  venait  voir  très-souvent.  J'étais 
déjà  établi  a  Montmorency,  (juand  il  en  [)artil  pour  retourner  demeurer 
à  l'aris.  11  y  voyait  souvent  madame  le  Vassenr.  In  jour  que  je  ni;  pen- 
sais à  rien  moins,  il  m'écrivit  de  la  part  de  celle  femme,  pour  m'infor- 
mcr  que  M.  Griinm  offrait  de  se  charger  de  son  entretien,  et  pour  me 
(Icmaiuler  la  permission  d'accepter  cette  offre.  J'ap|)ris  ({u'elle  consis- 
tait en  une  pension  de  trois  cents  livres,  et  que  madame  le  Vassenr  de- 
vait venir  demeurer  à  Deuil,  entre  la  Chevrette  el  Montmorency.  Je  ne 
dirai   pas   l'impression  (jue  fit    sur   moi  cette  nouvelle,   (|ui  aurai!   été 


l'Mtl  II     II     I  l\  m.    X.  HT, 

iiioliis  siii'|ii'fiiaiil<>  si  (11-1111111  a\ail  ru  dix  iiiilli-  livres  de  ronU's,  ou  (iiirl- 
i|iif  it'Ialidii  plus  r.u'ilc  :i  (-ouiiu'i.'uilrc  avci-  ccllf  tciiinii',  et  i|u'iiii  lu- 
iii'iiil  |ias  l'ail  un  si  graïul  criiiu'  de  l'avoir  aineiiéu  à  la  cainpa^ui',  mi 
l'cpeiidaiit  il  lui  plaisait  iiiainlciianl  ili-  la  larni-ui  r,  coiiiiiiu  si  i-llc  ùlail 
rajeunir  depuis  ee  lenips-là.  Je  rnnipris  (|ue  la  liiuiue  vieille  ne  nie  di;- 
nianilait  cette  prruiission,  dont  elle  aurait  liien  |iu  se  passer  si  je  l'avais 
iTfuséo,  (|u'alin  de  ne  pas  s'exposer  à  perdre  ee  (|ui'  je  lui  <loiinais  de 
mon  fôlé.  yuoiqne  cette  charité  me  parût  très-extraordinaire,  elle  ne  me 
frappa  pas  alors  autant  ipi'elle  a  l'ait  dans  la  suite.  Mais  (|uaud  j'aurais 
su  tout  ce  (|Mr  j'ai  prnrlrr  depuis,  je  n'en  aurais  pas  inoius  donne  mon 
consentenuMit,  connue  je  lis,  et  ccuunie  j'étais  oldi^é  de  faire,  à  moins 
de  renchérir  sur  l'offre  de  M.  (iriinm.  Depuis  lors  le  I'.  Itrrtliirr  nie 
guérit  nu  peu  de  l'iuiputalion  d(>  lionhomie  (|ui  lui  avait  paiu  si  plai- 
sante, et  doul  je  l'avais  si  etourdiuient  charge. 

(le  mèinr  I'.  Itrrtliier  avait  la  connaissance  de  i\i\\\  inininies  qui  re- 
cherchèrent aussi  la  mienne,  je  ne  sais  |)our(|iioi  :  car  il  v  avait  assuré- 
ment peu  de  lapport  entre  leurs  j;onts  et  l(;s  miens,  (i'étaieni  des  enfant.- 
de  Milcliisédecli,  dont  on  ne  connaissait  ni  le  pavs,  ni  la  famille,  ni 
pndtahlrmenl  le  vrai  nnni.  Il-  rlairnl  jansénistes,  et  passaient  [lonr  dos 
prêtres  détruises,  peut-être  a  cause  de  leur  façon  ridicule  de  porler  les  ra- 
pières aux(|in'lles  ils  étaient  attachés.  Le  mystère  prodi^'ienx  (|n'ils  met- 
taient à  toutes  leurs  allures  leur  donnait  un  air  de  chefs  de  parti,  et  ji' 
n'ai  jamais  douté  (m'ils  ne  lissent  la  Gazette  ecclésiasti(iiii'.  I, Un,  ^rand. 
I)énin,  i)atelin,  s'ap|)i'lail  M.  Terrand;  l'autre,  petit,  trapu,  ricaneur, 
[lointilleux.  s'appelait  M.  Minard.  Ils  se  traitaient  de  cousins.  Ils  lo- 
•jeaient  à  Paris,  avec  d'Alemherl,  chez  sa  nourrice,  appelée  madame 
Rousseau  ;  et  ils  avaient  pris  à  Montmorency  un  prlil  ap|)artcment  poni 
V  passer  les  étés.  Ils  faisaient  leur  ménaj;('  eux-niénics,  sans  doinesti(|ue 
et  sans  commissionnaire.  Ils  avaient  alternativement  chacun  sa  semaine 
pour  aller  aux  provisions,  faire  la  cuisine  et  halayer  la  maison.  D'ail- 
leurs ils  se  tenaient  assez  hien  ;  nous  maiif^ions  (|iii  li|uel(iis  K's  uns 
chez  les  autres.  Je  ne  sais  pas  poiir(|uoi  ils  se  souciaient  de  moi  ;  pour 
moi,  je  ne  me  souciais  d'eux  (jue  |)arce  ijuils  jouaient  aux  échecs  ;  et, 
pour  obtenir  une  pauvre  petite  partie,  j'endurais  ijuatre  heures  d'ennui, 
(lomme  ils  se  fourraient  partout  et  voulaient  se  mêler  de  tout,  Thérèse 
les  appelait  les  coiHHinfs,  et  ce  nom  leurest  demeuré  à  Monlmorencv. 

Telles  étaient,  avec  mou  hoir  M.  Maliias,  (|ui  élail  un  lionliomme, 
mes  principales  connaissances  de  campagne.  11  m'en  restait  assez  à 
Paris  pour  y  vivre,  quand  je  voudrais,  avec  agrément,  hors  de  la  sphère 
des  jîons  de  lettres,  oii  je  ne  complais  que  le  seul  Duclos  pour  ami  :  car 
Delevre  élail  encore  trop  jeune;  et  <pHpi([ue  après  avoir  vu  de  près  les 
manu-uvres  de  la  1  lique  pliilosophi(|ue  à  mon  égard,  il  s'en  fût  tout  à 
fait  détache,  ou  du  moins  je  le  crus  ainsi,  je  ne  pouvais  encore  unhliei 


t'2l  I.KS  CONFKSSIONS 

la  l'afililc  ([ii'il  avait  oiic  à  se  l'aire  aiiprrs  ilr  moi  le  porte-voix  de  tous 
t'cs  gens-là. 

J'avais  (l'abord  mon  ancien  et  respcclahle  ami  M.  Roguin.  C'était  un 
ami  (In  him  temps,  (juo  je  nt!  devais  point  à  mes  (jcrits,  mais  à  moi- 
nn'Miie,  et  (jue  pour  cette  raison  j'ai  tonjoiirs  conserv(!'.  J'avais  le  bon 
Lenieps,  mon  compatriote,  et  sa  filK;  alors  vivante,  madame  bambcrt. 
J'avais  un  jeune  Genevois,  appelû- Coindel,  bon  gardon,  ce  me  semblait, 
soigneux,  oi'licieux,  7x'l(3;  mais  ignorant,  eonliant,  gourmand,  avanta- 
geux, ([ni  nr(jlait  venu  voir  dès  le  commencement  de  ma  demeure  à 
rKrmitage,  et,  sans  autre  introducteur  que  lui-nn';me,  s'(''tait  bientôt 
I  lalili  (lu/  moi,  malgr(''  moi.  H  avait  (jneUiuc  goût  j)onr  le  dessin,  el 
connaissait  les  artistes.  11  nie  lut  utile  pour  les  estampes  de  la  Julie  ;  il 
se  cbargca  de  la  direction  des  dessins  el  des  ])lanclies,  et  s'acquitta  bien 
de  celte  commission. 

J'avais  la  maison  de  M.  Diipin,  ([iii,  moins  brillante  (|ue  durant  les 
beaux  j(uus  de  madanu'  Diipin,  ne  laissait  |)as  d'(Hre  encore,  \y,\v  le  mé- 
ritc  des  maîtres  el  par  le  clioix  du  motule  (|n'y  s'y  rassemblait,  une  des 
meilleures  maisons  de  Paris.  Comme  je  ne  leur  avais  préféré  personne, 
que  je  ne  les  avais  quittés  que  pour  vivre  libre,  ils  n'avaient  point  cessé 
de  me  voir  avec  amitié,  et  j'étais  sûr  d'être  en  tout  temps  bien  reçu  de 
madame  Dupin.  Je  la  pouvais  même  compter  pour  une  de  mes  voisines 
de  campagne,  depuis  qu'ils  s'étaient  l'ail  un  établissement  à  Clicby,  où 
j'allais  qiu'lquefois  passer  un  jour  ou  deux,  et  où  j'aurais  été  davantage, 
si  madame  Dupin  et  madame  de  Chenonceaux  avaient  vécu  de  meilleure 
intelligence.  Mais  la  dillicullé  de  se  partager  dans  la  même  maison  entre 
deux  l'emmes  qui  ne  sympalhisaicnt  pas,  me  rendit  Clicby  trop  gênant. 
Attaclu'  à  madame  de  Cbenonceaux  d'une  amitié  plus  égale  et  plus  fa- 
inili('r(!,  j'avais  le  plaisir  de  la  voir  plus  à  mon  aise  à  Deuil,  presque  à 
ma  porte,  où  elle  avait  loué  une  ])elile  maison,  et  même  chez  moi,  où 
elle  me  venait  voir  assez  souvent. 

J'avais  madame  de  Créqui,  qui,  s'élant  jetée  dans  la  liante  dévotion, 
avait  cessé  de  voir  les  d'Alembert,  les  Marmonlel,  el  la  plupart  des  gens 
de  lettres,  excepté,  je  crois,  l'abbé  Trublet,  manière  alors  de  demi-ca- 
l'ard,  dont  elle  était  nu''m(!  assez  ennuyée.  Pour  moi,  qu'elle  avait  re- 
cliercbé,  je  ne  perdis  pas  sa  bienveillance  ni  sa  correspondance.  Elle 
m'envoya  des  poulardes  du  Mans  aux  élrennes;  el  sa  parti(;  était  faite 
pour  venir  nie  voir  l'année  suivante,  quand  un  voyage  de  madame  de 
Luxembourg  croisa  le  sien.  Je  lui  dois  ici  une  place  a  jiarl  ;  elle  en  aura 
toiijouis  une  distinguée  dans  mes  souvenirs. 

J'avais  un  homme  (|u'exceiité  Uoguiii.  j'aurais  dû  mettre  le  premier 
en  compte  :  mon  ancien  c(uilrere  el  ami  de  i.arrio.  ci-devant  secrétaire 
titulaire  de  l'ambassade  d'Kspague  à  Venise  .  puis  en  Suède,  où  il  fut, 
par  sa  cour,  charg('-  des  alTaires,  et  eiilin  nomme   icellcmenl  secrétaire 


i> vit  I  II    II.  I  n  i!i    \  lir, 

il  ani|ia>>atl('  a  l'an-.  Il  me  \iiil  ^lll  iHcinlic  a  Mniiliiiiiiriics ,  liii>i|ii)>  je 
m' \  allciidais  li'  iimiiis.  Il  clail  diiini'  il'iiii  onlrc  il  i!>|ia^iir,  ilmil  j'ai 
oiililic  le  iiiHii,  a\t'r  iiiic  lu  llr  rmu  m  iiirrrciics.  Il  asail  ili'  olilii-i- 
tliiiis  SCS  |)ri-ii\cs,  il  ajoiili M  iiiir  Iclln-  a  si>ii  nniii  ilr  (iairin,  cl  |Miilail 
celui  ild  clioalicr  île  (ianioii.  Je  le  liitiMai  (oiijiiiiis  le  iiiciiic,  le 
iiuiiie  (Acellenl  t  leiir,  res|ii  il  de  jniir  en  jour  plus  aiiiialile.  J'aurais 
re|iiis  a\ec  lui  ht  iiièiiie  iiiliiiiilc  (|iraii|)ai-a\aiil,  si  Caiiiidel.  s'iiilcr|iii- 
saiil  entre  iimis  a  smi  (iriliiiairc,  ii  eût  |iriilili'  de  iiiiui  l'Ioij^iieriienl  iiiiiir 
s'iiisiiiiier  à  ma  |dae(>  cl  en  nmn  nom  dans  sa  ennlianee,  cl  nie  sn|i|dan- 
ler.  à  IViree  de  /ele  a   me  ser\ir. 

La  incninire  dcliarrinn  me  ra|)|icllc  i  clic  d  un  de  mes  voisins  de  lani- 
pajinc,  dinil  j  inrais  d'aulanl  |dns  de  Im  I  de  ne  pas  parler,  (pie  j'en  ai  a 
lonlcsser  un  l>icn  inexensaMe  envers  lui.  ("clail  riiunm'le  M.  le  Itlnnd, 
qui  m'avail  reniln  service  a  Nenisc,  cl  (|ni,  i-lant  venu  laiio  nn  V(iva;^c 
en  France  avec  sa  lamille.  avait  Inné  une  maisnn  de  campajjno  à  la  Hri- 
clie,  non  loin  de  Montmorency.  Sitôt  que  j'appris  ijuil  était  mon  voi- 
sin, j'en  Ins  dans  la  joie  de  mon  cienr,  et  nie  lis  encore  pins  nne  léle 
(|niin  deviiii-  daller  lui  rendre  visite.  Je  partis  pnnr  cela  des  le  lende- 
main. Je  Ins  rencontré  par  des  j^ens  qui  nie  venaient  \nir  nioi-mème.  <'l 
avec  lesquels  il  lallut  retonrner.  Deux  jours  après,  je  |wrs  enc(M'e;  il 
avait  diné  à  l'aris  avec  toute  sa  lamille.  lue  troisième  l'ois  il  était  clu/. 
lui  :  j'entendis  des  vnix  de  d'uimcs.  je  vis  à  la  porte  nn  carrosse  (|ni  me 
lit  |)enr.  Je  voulais  du  moins,  pour  la  première  l'ois,  le  voir  a  mon  aise, 
et  causer  avec  lui  de  nos  anciennes  liaisons.  Kniin,  je  remis  si  hicn  ma 
visite  de  jour  à  autre,  (|ne  la  lionte  de  rem|)lir  si  tard  nn  |iareil  d<'Voir 
lit  (pie  je  ne  le  remplis  point  dn  tout.  Apres  avoir  osé  tant  allendre.  je 
n'osai  plus  me  montrer,  tlelte  iu''glij,'ence,  dont  M.  le  Itlmid  ne  put 
(piètre  justement  indi^'ué.  donna  vis-à-vis  de  lui  l'air  de  l'inpiratitnde  a 
ma  paresse  ;  et  cependant  je  sentais  mon  c(eur  si  peu  conpahle,  r|U(>  si 
j'avais  pn  faire  à  M.  le  llloiid  quelque  vrai  |)laisir,  même  à  son  insu,  je 
suis  liien  sur  qu'il  ne  m'eût  pas  trouvé  paresseux.  Mais  l'indolence,  la 
né^lifîencc  et  les  délais  dans  les  |)etits  devoirs  à  remplir,  mont  fait  pins 
de  tort  que  de  grands  vices.  Mes  |)ires  fautes  ont  été  d'omission  :  j'ai 
rarement  fait  ce  (juil  ne  fallait  pas  faire,  et  malheureusement  j'ai  plus 
rarement  encore   fait  ce  rpi'il  fallait. 

Puisque  me  voilà  revenu  à  mes  connaissances  de  Venise,  je  n'en  dois 
pas  oublier  une  (jni  s'y  rapporte,  et  ijueje  n'avais  interrompue,  ainsi 
(pic  les  antres,  que  depuis  beaucoup  moins  de  temps,  (j'est  celle  de 
M.  de  Jonville,  ipii  avait  continué,  depuis  son  relmir  de  (iènes,  à  me 
faire  beaucoup  d  ainiliés.  Il  aimait  Icirt  à  rue  voir,  et  a  caus(>i'  avec  moi 
des  affaires  d  Italie  et  des  folies  de  M.  de  Moiitaij.;u,  dont  il  savait,  de 
son  côté,  bien  des  traits  par  les  bureaux  des  affaires  étrangères,  daii> 
les(|nels  il  avait  bcaiiconp  de    liaisons.  J'eus   le    plaisir   aussi  de  icvnir 

.M 


4*.i  LES  CONFESSIONS. 

clic/,  lui  mon  ancien  camarade  nn|)ont,  (jui  avait  acliclc  une,  cliar^ci 
(laTis  sa  province,  cl  dont  les  aHaires  h;  ramenaient  (|ncl(jnerois  à  l'aris. 
M.  do  .loinlllc  (i(\inl  peu  à  peu  si  empressé  de  m'avoir,  qu'il  en  était 
même  jïènant  ;  et  (iuoi(|ue  nous  logeassions  dans  des  quartiers  fort  éloi- 
gnés, il  V  avait  du  hrnit  entre  nous  quand  je  passais  une  semaine  entière 
sans  aller  dîner  cliez  lui.  (Juand  il  allait  a  .loiiville,  il  m'y  voulait  tou- 
jours emmener;  mais  y  étant  nue  Ibis  allé  passer  huit  jours,  qui  me 
parurent  fort  longs,  je  n'y  voulus  plus  retourner.  M.  do  Jonvilh;  était 
assiu'ément  un  lionncle  et  galant  homme,  aimahle  même  à  certains 
égards;  mais  il  avait  peu  d'esprit  :  il  était  heau,  tant  soit  peu  Narcisse, 
et  passablement  ennuyeux.  Il  avait  un  ii'cucil  singulier,  et  peut-être 
unique  au  monde,  dont  il  s'occupait  heaucoup,  et  dont  il  occupait  aussi 
ses  hôtes,  qui  quelquefois  s'en  amusaient  moins  que  lui.  C'était  une  col- 
lection très-complète  de  tous  les  vaudevilles  de  la  cour  et  de  Paris,  de- 
puis plus  de  cinquante  ans,  où  l'on  trouvait  beaucoup  d'anecdotes, 
(Mi'on  aurait  inutilement  cherchées  ailleurs.  Voilà  des  Mémoires  pour 
l'histoire  deFrance,  dont  on  ne  s'aviserait  guère  chez  toute  autre  nation. 

In  jour,  au  fort  de  notre  meilleure  intelligence,  il  me  fit  un  accueil 
si  froid,  si  glaçant,  si  peu  dans  son  ton  ordinaire,  qu'après  lui  avoir 
donné  occasion  de  s'ex|)liquer,  et  même  l'en  avoir  prié,  je  sortis  de  chez 
lui  avec  la  résolution,  que  j'ai  tenue,  de  n'y  plus  remettre  les  pieds;  car 
on  ne  me  revoit  guère  où  j'ai  été  une  fois  mal  reçu,  et  il  n'y  avait  point 
ici  de  Diderot  qui  plaidât  pour  M.  de  Jonville.  .le  cherchai  vainement 
dans  Tua  tète  quel  tort  je  |)ouvais  avoir  avec  lui  :  je  ne  trouvai  rien.  J'é- 
tais sur  de  n'avoir  jamais  parlé  de  lui  ni  des  siens  que  de  la  façon  la 
plus  honorable  ;  car  je  lui  étais  sincèrement  attaché;  et,  outre  que  je 
n'en  avais  que  du  bien  à  dire,  ma  plus  inviolable  maxime  a  toujours 
été  de  ne  parler  qu'avec  honneur  des  maisons  que  je  fréqueiitais. 

Enfin,  à  force  de  ruminer,  voici  ce  que  je  conjecturai.  La  dernière 
fois  que  nous  nous  étions  vus,  il  m'avait  donné  à  souper  chez  des  filles 
de  sa  connaissance,  avec  deux  ou  trois  commis  des  affaires  étrangères, 
gens  très-aimables,  et  qui  n'avaient  point  du  tout  l'air  ni  le  ton  liber- 
tin; et  je  puis  jurer  que  de  mon  côté  la  soirée  se  passa  à  méditer  assez 
tristement  sur  le  malheureux  sort  de  ces  créatures.  Je  ne  payai  pas  mon 
écot,  parce  (|ue  M.  ih'  Jonville  nous  donnait  à  souper;  et  je  ne  donnai 
rien  à  ces  lilles,  parce  que  je  ne  leur  lis  point  gagner,  comme  à  lapa- 
ilnaiia,  le  pavement  que  j'aurais  pu  leur  offrir.  Nous  sorlnnes  tous  assez 
"ais,  et  de  tri-s-bonne  intelligence.  Sans  être  retourné  chez  ces  filles, 
j'allai  trois  ou  quatre  jours  après  dîner  chez  M.  de  Jonville,  (|ue  je  n'a- 
vais pas  revu  depuis  lors,  et  qui  n)e  lit  l'accueil  que  j'ai  dit.  N'en  pou- 
vant imaginer  d'autre  cause  que  quelque  malentendu  relatif  à  ce  souper, 
et  voyant  qu'il  ne  voulait  pas  s'expliquer,  je  pris  mon  parti  et  cessai  de 
le  voir;  mais  je  coulinuai  de  lui  envoyer  mes  ouvrages:  il  me  lit  faire 


l'AUTIK   II.    I  l\  m     \  4*7 

soiiM'iit  (les  loinpliiiicnls  ;  i-l  l'avant  un  jour  irnconlrr  au  i  liaurioii  ilr 
la  (iciniitlii',  il  im-  (il,  sur  ce  (|ni'  jt;  n  allai-  |>lns  li'  mui  ,  «li>  hjium  Ins 
olili<;(>aiils,  <|iii  iii-  in'j  raint'iuTiMil  pas.  Ain>i  ii'lli-  afraire  a\ail  plus 
l'air  (riiiu-  linuilciii-  (|ni>  ti'iini'  in|itnrf.  TulltL>^oi^i  ne  l'ayunt  pas  revu, 
et  ii'a\ant  plus  <ini  |i.iili'i  ilc  lui  ili|)ui>  lues,  il  eût  été  trop  lard  piinr  \ 
retiturner  au  bout  il  uin-  inlrnnpliim  de  plusieurs  anmes.  \oila  ponr- 
(|uoi  M.  de  Juii\ille  n'entre  point  ici  dans  ma  liste,  (|uoii|ne  j'eusse  assez, 
longtemps  fréquenté  sa  niais(ui. 

Je  n'enllerai  point  la  nn'Miie  liste  de  heancotip  d'autres  coiinaissanei's 
moins  ramilii-res.ou  <|ui,  par  mon  alisenee,  avaient  eesséde  l'être,  it(jue 
je  ne  laissai  pas  de  voir  (|uel(|uefois  en  eampa^m-,  tant  eln>/.  moi  (|n':i 
mon  voisinage,  telles,  par  exemple,  (|ue  les  al)lii  s  de  (iondiliae,  de  Ma- 
idv.  MM.deMairan.  d.'  i.alive.  de  Hois-elou.  Watelet,  Aneelet,  et  .l'au- 
Ires  tjuil  serait  tro|)  loiij;  de  iiommei'.  Je  passerai  lej^eremenl  aussi  sur 
celle  de  M.  de  Mar«;encv,  gentilliomme  ordinaire  du  roi,  ancien  membre 
(le  la  coterie  ln>ll)aclii(|ue,  (|u'il  avait  quittée  ainsi  que  moi,  et  ancien 
ami  (le  madame  d'Kpinav.  dont  il  s'était  délaelié  ainsi  ([ue  moi  ;  ni  sur 
celle  de  son  ami  Desmaliis,  auteur  celelire,  mais  éphémère,  de  la  conu-die 
de  V Iwperlitienl.  Le  premier  était  mon  voisin  de  cumpagne,  sa  terre  de 
Margency  étant  |)rés  de  .Montmorency.  Nous  étions  d'anciennes  connais- 
sances; mais  le  voisinage  et  une  certaine  conformité  d'expériences  nous 
rap|)rocliérent  davanta;;e.  l.e  second  moui'ul  peu  après.  Il  avait  du  ine- 
nle  il  de  l'esprit  ;  mais  il  était  un  peu  roriiiinai  de  sa  comédie,  un  peu 
fat  auprès  des  femmes,  el  n'en  fut  pas  extrêmement  regretté. 

Mais  je  ne  puis  omettre  une  correspondance  nouvelle  de  ce  temps-là, 
(|ni  a  trop  intlué  sur  le  reste  de  ma  vie  pour  fjue  je  néglige  d'en  mar- 
«|uer  le  commencement,  il  s'agit  de  M.  de  Lamoignon  de  .Malesherbes, 
premier  président  de  la  cour  des  aides,  chargé  pour  lors  de  la  librairie, 
i|u"il  gouvernait  avec  autant  de  lumières  (|ue  de  douceur,  et  à  la  grande 
satisfaction  des  gens  de  lettres.  Je  ne  l'avais  pas  été  voir  à  l'aris  une 
seule  fois;  cependant  j'avais  toujonrs  éprouvé  de  sa  part  les  facilités  les 
plus  obligeantes,  quant  à  la  censure;  et  je  savais  qu'en  plus  d'une  oc- 
casion il  avait  fort  malmené  ceux  qui  écrivaient  contre  moi.  J'eus  de 
nouvelles  preuves  de  ses  bontés  au  sujet  de  I  impression  de  la  Julie  ;  car 
les  épreuves  d'un  si  grand  ouvrage  étant  fort  coûteuses  à  faire  venir 
d'Amsterdam  par  la  poste,  il  permit,  ayant  ses  ports  francs,  qu'elles  lui 
fussent  adressées;  et  il  me  les  cnvovait  franches  aussi,  sous  le  contre- 
seing de  M.  le  chancelier  son  père.  Quand  l'ouvrage  fut  imprimé,  il 
n'en  permit  le  débit  dans  le  royaume  qu'ensuite  d'une  édition  qu'il  en 
lit  faire  à  mon  prolil.  malgré  moi-même  :  comme  ce  profit  eût  été  de 
ma  part  un  vol  fait  à  llev,  à  qui  j'avais  vendu  mon  manuscrit,  non-seu- 
lement je  ne  voulus  point  accepter  le  jtrésent  qui  m'était  destiné  pour 
cela,   sans  son  aveu,  qu'il  accorda  Irès-génércusement  ;  mais  je  voulus 


■lis  l.Eb   COM- F.SSIO.NS. 

|>;irlai;tM'  :\\rc  lui  les  cciil  |>istol('s  ,'i  (|ii()i  iiinnl.i  ce  prcsonl.  i|  iloiil  il  ne 
vouliil  ririi.  l'iiui  ri's  cciU  |)isl(ilcs.  j  l'iis  le  (h'sagi'éiDciit  ddiil  M.  (Ii> 
Mak'slierbfs  iii'  m'axail  |)as  prcNciiii.  dr  \iiir  iKiriililinicnl  nmliicr  iikui 
ouvrage,  cl  ompcciicr  le  deliil  île  la  luuiiie  idilimi  jns(|ii';i  ce  i|iie  la 
mauvaise  IVil  écouléo. 

.lai  hiiijours  regardé  M.  Muloslieihes  coiiiine  mi  lioinine  d  nue  droi- 
liire  à  loiitc  é|>i(Mive.  Jamais  rien  de  ce  (|ui  mCsl  aiiivé  ne  ma  fait 
diniler  nii  momenl  de  sa  pr(d)ite  :  mais  anssi  l'aihlc  (|n'iioruiè(e.  il  nnil 
ilMel(|nerois  aux  gens  pour  lesi|nels  il  s'intéresse,  h  lorce  de  les  vouloii- 
préserver.  Nou-seiilement  il  lil  relrauclicr  plus  de  ceni  pages  dans  l'é- 
diliou  de  Paris,  mais  il  lil  un  relranehcmeiil  qui  pouvail  porter  le  nom 
iliulidélili'  dans  l'exemplaire  de  la  lionne  édilion  qu'il  envoya  à  madame 
de  l'onipadour.  Il  esl  dit  (|iicl([ui;  |iart,  dans  eel  ouvrage,  que  la  l'cmme 
d'un  cliurbiuinier  esl  pins  digne  de  respect  que  la  maîtresse  d'un  prince. 
dette  plirase  m'était  venue  dans  la  chaleur  de  la  comjiosition,  sans  au- 
cune application,  je  le  jure.  En  relisant  l'ouvrage,  je  vis  qu'on  ferait 
cette  application.  (Cependant,  par  la  très-im]trudeute  maxime  de  ne  rien 
ôter  j)ar  égard  aux  applications  ipi du  pouvait  l'aire,  (piaiid  j'avais  dans 
ma  conscience  le  témoignage  de  ne  les  avoir  pas  laites  en  écrivant,  je  ne 
voulus  point  ùter  cette  phrase,  et  je  me  contentai  de  substituer  le  mot 
prince  au  mot  roi,  que  j'avais  d'ahord  mis.  Cet  adoucissement  ne  parut 
pas  sulTisant  à  M.  de  Malcsherbes  :  il  retrancha  la  phrase  entière,  dans 
un  carton  qu'il  fit  imprimer  exprès,  et  coller  aussi  pro|)rement  (|u'il 
l'ut  possible  dans  l'exemplaire  de  nuidame  de  l'onipadour.  Elle  n'ignora 
pas  ce  tour  de  passe-passe  :  il  se  trouva  de  bonnes  âmes  qui  l'en  in- 
struisirent. Pour  moi,  je  ne  l'appris  que  longtemps  après,  lorsque  je 
eomuKMH'ais  d'en  sentir  les  suites. 

N'est-ce  jioirit  encore  ici  la  première  origine  de  la  haine  couverte, 
mais  implacable,  d'une  autre  dame  qui  était  dans  un  cas  pareil,  sans 
(jne  j'en  susse  rien,  ni  même  que  je  la  connusse  quand  j'écrivis  ce  j)as- 
sage?  Quand  le  livic-  se  jinblia,  la  connaissance  était  faite,  et  j'étais 
très-in{]niet.  Je  le  dis  au  chevalier  de  Eorenzi,  (jui  se  mo(|na  de  moi,  et 
m'assura  que  cette  dame  en  était  si  jieu  offensée,  qu'elle  n'y  avait  jias 
même  fait  attention.  Je  le  crus,  nu  peu  légèrement  i)ent-ètre,  et  je  me 
tranquillisai  fort  mal  à  propos. 

Je  reçus,  à  lentrée  de  l'hiver,  une  nouvelle  niarf[ue  des  hontes  de 
M.  de  Malesherbes,  à  laquelle  je  fus  fort  sensible,  ([uoique  je  ne  ju- 
geasse pas  à  propos  d'en  proliter.  Il  y  avait  une  place  vacante  dans  le 
Journal  ilca  aoranls.  Margency  m'écrivit  pour  me  la  proi)oser.  comme  de 
lui-même.  .Mais  il  me  fut  aisé  de  comprendre,  par  le  tour  de  sa  lettie 
(liasse  C,  n°.33),  qu'il  était  insirnit  et  autorisé  ;  et  lui-mènu^  me  tnai(|ua 
dans  la  suite'  liasse  (!,  n"  il  ,  (|u  il  avait  été  cliargi;  de  me  faire  cette 
offre.  I.e  travail  de  (ctle  place  était  peu  de  chose.  Il  ne  s'agissait  que  de 


l'.vUTiK  11.  I  i\  m:  \  H'> 

«li'iix  cxlraits  |tar  nmis.  dmil  on  iira|>|it»i  Icrail  1rs  Mmis,  sans  cire  olili^i- 
jamais  à  aiiniii  xixaui'  tic  l'aiis,  pas  mt'iiH'  |ititir  faire  au  ina^islial  iiiir 
visite  (le  |-emeiiiiiieiil.  J'enlrais  pai'  la  dans  une  soeielé  de  ^ens  di-  lel- 
Ires  (In  |iieniii  r  nieiile,  MM.  de  Maiian,  (ilairaiil.  di'  (îui};nes  et  l'aldu- 
Haillielein>.  dont  la  eonnaissanee  était  dija  laite  a\ei'  les  deux  |ireniieis. 
et  li'ès-lionne  à  faire  a\ee  les  deux  autres.  Ijilin,  |)(iur  un  Iraxail  si  |>en 
|ienilde,  el  ipie  je  jimMais  faire  si  iMunrnodénient,  il  y  avait  un  Inmn- 
raiie  de  liiiil  cents  francs  altaclié  à  celle  place.  .If  delihi  lai  (|nel(|ne8 
lieur'cs  aNant  (|ue  de  me  ileterminer,  et  je  puis  jnier  i|ne  ce  ne  lut  i|Me 
par  la  crainte  de  fâcher  Mari;ency  cl  de  déplaire  a  .M.  de  Malolierlies. 
.Mais  onliii  la  gène  insnpportalile  de  ne  pouvuir  Iraxailler  a  mon  lienie 
el  dèlrc  cnnimanilé  pai-  le  temps,  liien  plus  encore  la  certitude  de  m, il 
rcm|>lir  les  fonctions  dont  il  fallait  me  charger,  remportèrent  sur  tout,  et 
me  delerminèrent  a  refuser  nue  place  pour  laijuelle  je  tiétais  pas  prti- 
pre.  Je  savais  que  tout  mon  talent  ne  venait  (|ne  d'une  certaine  chaleur 
d'âme  sur  les  matières  <|ue  j'avais  à  Irailei',  et  qu'il  n'y  avait  (|ue  l'a- 
mour du  ^rand,  du  vrai,  du  iieau,  (|ui  pi'il  animer  mon  ^ènie.  Kt  (|ue 
m  auraient  importe  les  sujets  de  la  plupart  des  livres  (pie  j'aurais  a  ex- 
traire, et  les  livres  mêmes?  Mon  indifférence  pour  la  chose  en!  glacé 
ma  plume  el  altriili  mon  esprit.  On  s'imaginait  que  je  pimvais  écrire 
pai-  nu'tier,  comme  tous  les  antres  gens  de  lettres,  au  lieu  (pie  je  ne  sus 
jamais  écrire  (|ue  par  passion,  (le  nétail  assurément  pas  l.i  ce  (juil  (al- 
lait au  Journal  des  savants.  J'écrivis  donc  à  Margency  uin;  lettre  de  re- 
mercimenl,  tournée  avec  toute  riionnèlelé  possible,  dans  laquelle  je  lui 
fis  si  bien  le  ilétail  de  mes  raisons.  (|u"il  m'  se  pont  pas  (pic  ni  lui.  ni 
M.  de  .Maleslierhes,  aient  cru  ipiil  entrai  ni  humeur  ni  orgueil  dans  mon 
refus.  Aussi  rap|)rouvèrent-ils  1  un  et  lanlre,  sans  m'en  faire  moins 
bon  visage;  et  le  secret  fut  si  bien  garde  sur  celle  affaire,  que  le  public 
n'en  a  jamais  en  le  moindre  vent. 

Celte  proposition  ne  venait  pas  dans  un  moment  favorable  |)our  me  la 
faire  agréer;  car  depuis  qiiebpie  l(  iii|iv  je  formais  le  projet  de  quitter 
loul  à  fait  la  littérature,  et  surtout  le  métier  d'auteur.  Tout  ce  qui  ve- 
nait de  m'arriver  m'avait  absolument  dégoûté  des  gens  de  lettres,  el  j'a- 
vais éprouvé  qu'il  était  impossible  de  courir  la  même  carrière,  sans  avoir 
(piehpics  liaisons  avec  eux.  Je  ne  l'étais  guère  moins  des  gens  du  monde, 
el  en  général  de  la  vie  mi.xte  que  je  V(!nais  de  mener,  moitié  à  moi- 
même,  el  moitié  à  des  sociétés  pour  lesquelles  je  n'étais  point  fait.  Je 
sentais  plus  (jue  jamais,  el  par  une  constante  ex|)érience,  que  toute 
association  inégale  est  toujours  désavantageuse  au  parti  faible.  Vi- 
vant avec  des  gens  opulents,  cl  d'un  autre  étal  ipie  celui  cpie  j'a- 
vais choisi,  sans  tenir  maison  comme  eux,  j'étais  obligé  de  les  imiter 
en  bien  des  choses;  el  des  menues  dépenses,  qui  n'étaient  rien  |»(Mir 
eux,  élaienl  pour   moi   non    moins  ruineuses  (pi'indispensablcs.  On  un 


•tJO  LES  CONFESSIONS. 

aiilrc  liomiiic  aille  dans  iino  maison  ilo  campagne,  il  est  servi  par  son 
laciuais,  tant  à  lalile  (|iie  dans  sa  eiiamhre  :  il  l'envoie  chercher  tont  ce 
don!  il  a  hesoin  ;  n'ayant  rien  à  l'aire  direelemenl  avec  les  gens  de  la 
maison,  ne  les  voyant  même  pas,  il  ne  lenr  donne  des  élrennes  que 
(jnand  et  comme  il  lui  plait  :  mais  moi,  seul,  sans  domestique,  j'étais 
à  la  merci  de  ceux  de  la  maison,  dont  il  l'allail  nécessairemei'.t  capter  les 
honnes  grâces,  pour  n'avoir  pas  heaneonp  à  soullrir;  et,  traité  comme 
l'égal  de  leur  maît.e,  il  en  l'allail  aussi  traiter  les  gens  comme  tel,  et 
même  l'aire  pour  eux  plus  ([u'nn  autre,  parce  qu'en  criet  j'en  avais  bien 
plus  besoin.  Passe  encore  quand  il  y  a  peu  de  domestiques;  mais  dans 
les  maisons  où  j'allais  il  y  en  avait  beaucoup,  tous  très-rogues,  très- 
Iripons,  très-alertes,  j'entends  pour  lenr  intérêt  ;  et  les  coquins  savaient 
laire  en  sorte  que  j'avais  successivement  besoin  de  tous.  Les  femmes  de 
Paris,  qui  ont  tant  d'esprit,  n'ont  aucune  idée  juste  sur  cet  article  ;  et,  à 
force  de  vouloir  économiser  ma  bourse,  elles  me  ruinaient.  Si  je  soupais 
en  ville  un  |>en  loin  de  chez  moi,  au  lieu  de  souffrir  que  j'envoyasse 
chercher  un  liacre,  la  dame  de  la  maison  faisait  mettre  les  chevaux  pour 
me  ramener;  elle  était  fort  aise  de  m'épargner  les  vingt-quatre  sous  du 
fiacre  :  quant  à  l'écu  que  je  donnais  au  laquais  et  au  cocher,  elle  n'y 
songeait  pas.  line  femme  m'écrivait-cdle  de  Paris  à  rErmitage,  ou  à 
Montmorency  :  ayant  regret  aux  quatre  sous  de  port  que  sa  lettre  m'au- 
rait coûté,  elle  me  l'envoyait  par  un  de  ses  gens,  qui  arrivait  à  pied  tout 
en  nage,  et  à  qui  je  donnais  à  dîner,  et  un  écu  qu'il  avait  assurément 
bien  gagné.  Me  proposait-elle  d'aller  passer  huit  ou  quinze  jours  avec 
elle  à  sa  campagne,  elle  se  disait  en  elle-même  :  Ce  sera  toujours  une 
économie  pour  ce  pauvre  garçon  ;  pendant  ce  temps-là,  sa  nourriture  ne 
lui  coûtera  rien.  Elle  ne  songeait  pas  qu'aussi,  durant  ce  temps-là,  je 
ne  travaillais  point;  que  mon  ménage,  et  mon  loyer,  et  mon  linge,  et 
mes  habits,  n'en  allaient  pas  moins  ;  que  je  payais  mon  barbier  à  double, 
et  (ju'il  ne  laissait  pas  de  m'en  coûter  chez  elle  plus  qu'il  ne  m'en  au- 
rait coûté  chez  moi.  Ouoi([ue  je  bornasse  mes  petites  largesses  aux  seules 
maisons  oii  je  vivais  ilhabitude,  elles  ne  laissaient  pas  de  m'être  rui- 
neuses. Je  puis  assun^r  que  j'ai  bien  versé  vingt-cinq  écus  chez  madame 
d'Houdetot  à  Eaubonne,  où  je  n'ai  couché  que  quatre  ou  cinq  fois,  et 
[)lusde  cent  |)istoles  tant  à  Kpinay  qu'à  la  (>hevretlc,  ])endant  les  cinq 
ou  six  ans  (jui;  j  y  fus  le  plus  assidu.  Ces  dépenses  sont  inévitables  pour 
un  homme  de  mon  humeur,  qui  ne  sait  se  pourvoir  de  rien,  n'y  s'ingé- 
nier sur  rien,  ni  supporter  l'aspect  d'un  \alet  qui  grogne,  et  qui  vous  sert 
en  rechignant,  (liiez  madame  Diipin  même,  où  j'étais  de  la  maison,  et  où 
je  rendais  mille  services  aux  doniesti([iU's,  je  n'ai  jamais  re^-u  les  leurs 
qu'à  la  pointe  de  mon  argent.  Dans  la  suite,  il  a  fallu  renoncer  tout  à 
fait  à  ces  petites  libéralités,  que  ma  situation  ne  m'a  plus  permis  de 
faire;    et  c'est  alors  (|u'(in  m'a   fait  scnlir   bien    plus  durement  encore 


i>\u  I  II    II    I  i\  r.r  \  4.M 

riiiionvi'iiifiit    ilr   rifi|iiriili  r    ili'>   ^"■ii>   il  nii    aiilrc   l'Ial    (|ii('    le   sien. 

KiicoiTsi  fclU'  \\v  l'i'il  i-li' ilf  1111)11  i^iMil,  jf  iiif  serais  foiisnlc  (riinc  di'-- 
|)iMisi'  oiu'iviist",  mnsaiivc  à  iiii<  |il aisiis  :  iiiai>  si-  riiiiiii  |)ipiii  s'oii- 
iiiiyor  es(  li'(i|>  iiisii|i|iiii°lalili'  :  rt  j'a\ais  si  liii'ii  sciili  le  |iiiiils  de  rc  Iniin 
(i(>  vie,  (|iic.  |ii'(ililaiil  ilf  riiili-rxallc  ili-  liliiTlr  nii  je  iiii'  Iritinais  |uiiii' 
lues,  j'i'lais  ilclri  iiiiiic  a  le  |)('i'|ic'lii('r,  a  l'ciioiu'ir  lnlalciiiriil  a  la  ^i.iii<lr 
sociclô,  à  la  f(iin|i(isilitin  i\f>  Iimcs,  ,i  Imil  cciiiiiiicicr  de  lillcialiiii',  cl  a 
int'  rt'ilIVriiii'i",  |«)iii"  !••  n-sli'  ilr  nies  joins,  dans  la  splii'ir  rlniilc  ri  |iai- 
sildr  |Miiii-  la(|iii-lli>  ji'  nie  sentais  ni'. 

Le  |if(>dml  de  la  l.eltre  ù  il' Alenitifit  cl  de  la  Mouvelle  Héluïsi'  axait  un 
|ieii  l'iMiionli'  mes  liiiaïu'es,  (|ni  s'étaient  lort  e|iniséi.'S  à  l'Krniila^e.  Je 
■  ne  Mivais  en\inin  mille  cens  dc\aiit  nioi.  \.' hiiiile,  an(|nel  je  m'étuis 
mis  Idiil  de  Ixin  i|naiid  j'eus  aelicM*  l lléloise,  était  lui't  avancé,  et  son 
produit  devait  an  moins  donhier  cette  somme,  .le  lormai  le  |irojet  de 
placer  ce  l'oiids  de  manière  a  nie  laiie  une  |iilile  rente  viajiére,  i|ni  put, 
avec  ma  co|)ie,  me  laire  siilisisler  sans  plus  écrire.  J'avais  encore  dciiv 
ouvrages  sur  le  cliaiilier.  I.e  premier  était  mes  Iiistilulioiis  politiques. 
J'examinai  l'étal  de  ce  livre,  et  je  trouvai  qu'il  deuiaudail  encore  plusieurs 
années  de  travail,  le  n'eus  pas  le  coiiraj^e  de  le  poursuivre  et  d'attendre 
()u"il  l'ùt  aclicvé.  jiour  evecntcr  ma  residiition.  Ainsi,  renonçant  à  cet  on- 
vram',  ji'  résolus  d'eu  tirer  tout  ce  (|ui  |)ou\ait  se  détacher,  puis  dt-  brû- 
ler tout  le  reste;  et,  poussant  ce  travail  avec  zèle,  sans  interrompre  celui 
del'f/Hi'/e.jemis,  en  moins  de  deux  ans,  la  dernière  main  an  Contrai  social . 

Restait  le  Dictionnaire  de  (/iiish/kc.  C'était  un  travail  de  nianieiivre, 
(|ui  pouvait  se  laire  eu  tout  lem[(s,  et  qui  n'avait  pour  objet  ([u  un  pro- 
duit pécuniaire.  Je  me  réservai  di'  rahandouuer,  ou  de  l'achever  à  mon 
aise,- selon  que  mes  autres  ressources  ra>seinhlées  me  l'eudraieiit  celle- 
là  nécessaire  on  snperilue.  A  l'é^Mrd  de  la  Morale  sensilive,  dont  l'eii- 
treprise  était  restée  en  esquisse,  je  l'ahandonnai  totalement. 

Comme  j'avais  en  dernier  projet,  si  je  pouvais  me  passer  tout  à  lait 
de  la  copie,  celui  de  m'éloiger  de  Paris,  où  l'aflluencc  des  survenants 
rendait  ma  suhsistance  conteuse,  et  m'ôtail  le  tem|)s  d'v  poni'voir,  pour 
prévenir  dans  ma  retraite  l'ennui  dans  leijnel  on  dit  (|iie  lomhe  un  au- 
teur (|uand  il  .1  (|uilte  la  |diiiue,  je  me  réservais  une  occupation  i|iii  piil 
remplir  le  vide  de  ma  solitude,  sans  tenter  de  plus  rien  faire  imprimer  de 
mon  vivant.  Je  ne  sais  par  quelle  fantaisie  lley  me  pressait  (le|)uis  long- 
temps d'écrire  les  .Mémoires  de  ma  vie.  Oiioiqnils  ne  lussent  pas  jus- 
«ju'ahu's  joli  inliiissaiils  par  lis  lails.  je  seiilis  qu'ils  ponvaiiiil  le  de- 
venir par  la  franchise  que  j'étais  capable  d'y  mettre;  et  je  résolus  d'en 
faire  un  ouvraj^e  uni(|iu',  par  une  véracité  sans  exemple,  alin  (|u'au 
moins  une  lois  on  pût  voir  nu  homme  tel  qu'il  était  en  dedans.  J'avais 
toujours  ri  do  la  fausse  naïveté  de  Montaigne,  qui,  l'aisanl  semblant 
d'avouer   ses  défauts,  a  grand  soin  de   ne  s'en  donner  que  d'aimables; 


1>>  I  r.S  C.OM'KSSIONS. 

tandis  (|iii'  je  sentais,  nuii  (|ni  nie  suis  cru  toiiioiiis,  cl  ([iii  nie  crois  en- 
ooi'c,  à  tout  prendre,  le  iiioilleur  des  lioninies,  qu'il  n'y  a  |)oinl  d'iiilc- 
ncni'  linniain.  si  |iiir  (jii'il  puisse  cdc,  (jui  ne  recèle  ([uelque  vice 
odien\.  .le  savais  qu'cui  me  pcii^nail  dans  le  puhlic  S(Uis  des  li'aits  si  peu 
seniidaldes  aux  miens,  cl  i|nel(|uer(iis  si  dilTcunu's,  (|ue,  majj^ré  le  mal 
(iiinl  je  lie  voulais  rien  taire,  je  ne  pouvais  que  gaj^ncr  encore  à  nu; 
montrer  tel  (jue  j'étais.  D'ailUnirs,  cela  ne  se  pouvant  l'aire  sans  laisser 
voir  aussi  d'autres  gens  tels  (in'ils  étaient,  et  par  conséquent  cet  ouvrage 
ne  [touvaiil  [>araitre  (juaprès  ma  mort  et  celle  de  beaucoup  d'aulnes, 
cela  nrenliardissait  davantage  à  l'aire  mes  (loiiressions,  dont  jamais  je 
n'aurais  à  rougir  devant  personne.  Je  résolus  donc  de  consacrer  mes 
loisiis  à  bien  exécuter  cette  entreprise,  et  je  me  mis  à  i-ecueillir  les  let- 
tres et  papiers  qui  pouvaient  guider  ou  réveiller  ma  mémoire,  regrettant 
fort  tout  ce  que  j'avais  déchiré,  brûlé,  perdu  jusqu'alors. 

Ce  ])rojet  de  retraite  absolue,  un  des  plus  sensés  que  j'eusse  jamais 
laits,  était  fortement  empreint  dans  mon  esprit;  et  déjà  je  travaillais  à 
son  exécution,  (juand  le  ciel,  qui  me  préparait  une  autre  destinée,  me 
jeta  dans  un  nouveau  tourbillon. 

Montmorency,  cet  ancien  et  beau  |)atrimoine  do  l'illustre  maison  de 
ce  nom,  ne  lui  appartient  j)lus  depuis  la  coiiliscatiou.  11  a  passé,  par 
la  sœur  du  duc  Henri,  dans  la  maison  de  Condé,  qui  a  changé  le  nom 
de  Montmorency  en  celui  d'Eugbien;  et  ce  duché  n'a  d'autre  château 
(|u'uni!  vieille  tour,  où  l'on  tient  les  archives,  et  où  l'on  re(,'oit  les  hom- 
mages des  vassaux.  Mais  on  voit  à  Montmorency  ou  Enghieu  une  inaiscm 
|>arliculière  bâtie  par  Croisât,  dit  le  pauvre,  laquelle  ayant  la  magnili- 
cence  des  |)lus  superbes  châteaux,  en  mérite  et  en  porte  le  nom.  L'as- 
pect imposant  de  ce  bel  édifice,  la  terrasse  sur  laquelle  il  est  bâti,  s»  vue 
unique  peut-être  au  monde,  son  vaste  salon  peint  d'une  excellente 
main,  son  jardin  planté  par  le  célèbre  le  Nostre,  tout  cela  forme  un  tout 
dont  la  majesté  frappante  a  pourtant  j(^  ne  sais  quoi  de  simple,  qui  sou- 
tient et  nourrit  l'admiration.  M.  le  maréchal  duc  de  Luxembourg,  qui 
occupait  alors  cette  maison,  venait  tous  les  ans  dans  ce  pays,  oîi  jadis 
ses  pères  étaient  les  maîtres,  passer  en  deux  fois  cin(|  ou  six  semaines, 
comme  simple  habitant,  mais  avec  un  éclat  qui  ne  dégénérait  point  de 
l'ancienne  splendeur  de  sa  maison.  Au  |iremier  voyage  qu'il  y  lit  depuis 
mon  établisscnu'ut  à  Montmcu-eiicy,  monsieur  et  madame  la  maréchale 
envoyèrent  un  valet  de  chambre  lue  faire  compliment  de  leur  part,  et 
m'inviter  à  sou[)er  chez  eux  toutes  les  l'ois  que  cela  me  ferait  plaisir.  A 
chaque  lois  (|u'ils  revinrent,  ils  ne  manquè'rent  point  de  réitérer  le 
même  cfuuplimenl  et  la  même  invitation.  Cela  me  ra])pelait  madame  de 
Beu/en\al  m'envoyant  dînera  rollice.  Les  temps  étaient  changés,  mais 
j'i'tais  demi'uré  le  même.  .le  ne  voulais  point  (|u'(ui  iu"euvoi,àl  dîner  à 
1  ollice,  et  je  me  souciais  peu  de  la  table  des  grands.  J  aurais  mieux  aimé 


l'MM  II    II.  I  I \  m    \  4SS 

qu'ils  iDi-  lai>^.i>;^r'n(  |iuiir  (  >'  (|iii'  j  ilais.  >,iiis  iiu*  ft'IiM'  et  sans  iii'avilir. 
Je  l'i'|>iiii(lis  lioiiiii'lciiii'iil  cl  i't'S|ii'<'lilcilM'iil<'nt  aux  |iii|ilcssi's  de  liiiiii- 
siriir  cl  lie  iiiadaiih'  ilc  l.iivciiiliniir^,  mais  je  n'accciilai  |iiiimI  leurs  nf- 
fros;  cl,  laiil  mes  iiicomiiinditcs  i|iic  miiti  liiiiiu-iir  limidir  <■!  iiioii  ciii- 
l)arrus  à  |iarlcr,  me  t'aisaiil  l'iciiiir  à  la  seule  idée  di'  me  |)rcseulei'  dans 
une  assciuldec  îles  ^ens  de  la  eiiur,  je  u  allai  |ias  uicuu'  au  eliàteau  faire 
une  Msile  de  remei'eiuiiiil.  i|U(ili|ue  je  eoui|)l'isse  as>>e/.  i|ue  e'elail  ce 
(|u'uii  eliercliait,  c(  (|(ie  Itiul  cet  eui|>i'csseuieiil  i  lail  pluliM  uni'  allain- 
de  euriusilf  i|ue  île  hieiiveillaïK'e. 

Ce|>euilaut  les  u>aiu'es  l'oiiliuui-n-iil,  cl  alicicNl  uiéiue  eu  au^meii- 
taul.  Madame  la  ecunlosse  de  DouHIcis,  (|ui  élail  Im  I  liée  avec  madaiiu; 
la  maréchale,  elaiil  venue  a  M>inlm(U'cucv,  cu\n\a  savoir  de  mes  nou- 
velles, et  mo  |»ri>|)(iser  de  me  viiiir  voii-.  Je  répondis  comme  je  de- 
vais, mais  je  ne  démarrai  |)oinl.  An  \ii\a;^e  de  l'à(|ucs  de  rannéo  sui- 
vaiilc  IT.l!),  le  i  lievalier  de  l.oren/i,  (|ni  clail  de  la  cour  de  M.  le  piincc 
de  (ionti  cl  de  la  sociélé  de  madame  de  I.uxcmltour^',  vint  iiii-  voir  |ilu- 
siems  lois  :  nous  limes  connaissance;  il  me  pressa  daller  au  «liàleau  : 
je  n'en  fis  rien  Kniin,  une  après-midi  (|ue  je  ne  sonj^eais  à  rien  moins, 
je  VIS  arrixcr  M.  le  maréclial  de  Luvciiilniiir^.   miim  iIi'ciiii|  ou  si\  pci- 


—        -.  u4-r«>» 


sonnes.  Pour  lors  il  n  y  eut  plus  moyen  de  inen  dédire;  et  je  ne  pus 
éviter,  sons  peine  d'être  un  arrogant  cl  un  malappris,  de  lui  rendre  sa 
visite,  el  daller  faire  ma  cour  à  madame  la  marccliale,  de  la  part  de  la- 


451  LES   COISl-ESSIONS. 

(|in'lli'  il  m'avait  l'uinhlc  dos  cliosos  les  plus  olili^'oaiilts.  Ainsi  coininon- 
(•('i('nl,  sons  (le  l'iiiicslcs  auspices,  (l(>s  liaisons  donl  jo  ne  pus  pins  lonjj;- 
Icnips  nu'  (Ictcndic.  mais  (|n"nn  presscnlimcnt  li'op  bien  l'onde  me  lit 
redoiiler  jus(in'a  ce  <liie  j'y  lusse  enj;a[;é. 

Je  craignais  excessivement  madame  de  Luxembourg.  Je  savais  qu'elle 
élail  aimable.  Je  l'avais  vue  plusieurs  l'ois  an  spectacle,  et  cliez  madame 
Dnpin,  il  v  avait  dix  ou  douze  ans,  lorsqu'elle  était  duchesse  de  Houl'- 
(1ers,  et  qu'elli!  brillait  encoi'e  de  sa  piemière  beauli'-.  Mais  elle  ])assail 
pour  mcebaute  ;  et,  dans  une  aussi  grande;  dame,  celle  ié[»ntation  me 
Faisait  trembler.  A  peine  l'eus-je  vue,  tjne  je  lus  subjugué.  Je  la  trouvai 
charmante,  de  ce  charme  à  l'épreuve  du  temps,  le  plus  fait  pour  agir 
sur  mon  ciriu-.  Je  m'attendais  à  lui  trouver  un  entrelien  mordant  et 
plein  d'épigrammes.  Ce  n'était  poinl  cela,  c'était  beaucoup  mieux.  !,a 
conversation  de  madame  de  Luxembourg  ne  pélille  pas  d'esprit;  ce  ne 
sont  pas  des  saillies,  et  ce  n'esl  pas  même  proprement  de  la  linesse  : 
mais  c'est  une  délicatesse  ex(|nise,  qui  ne  frappe  jamais,  et  qui  plaît 
toujours.  Ses  llatteries  sont  d'aulant  plus  enivrantes  qu'elles  sont  plus 
simples;  on  dirait  ([u'eiles  lui  écbappenl  sans  qu'elle  y  pense,  et  que 
c'est  son  cœur  qui  s'épanche,  uni(jnement  parce  qu'il  est  trop  rempli.  Je 
crus  m'apercevoir,  dès  la  première  visite,  que,  malgré  mon  air  gauche 
et  mes  lourdes  phrases,  je  ne  lui  déplaisais  pas.  Toutes  les  femmes  de 
la  cour  savent  vous  persuader  cela  quand  elles  le  veulent,  vrai  ou  non; 
mais  tontes  ne  savent  pas,  comme  madame  de  Luxembourg,  vous  rendre 
cette  persuasion  si  douce  qu'on  ne  s'avise  plus  d'en  vouloir  douter.  Des 
la  premier  jour,  ma  confiance  en  elle  eût  été  aussi  entière  qu'elle  ne 
tarda  pas  à  le  devenir,  si  madame  la  duchesse  de  Montmorency,  sa 
belle-fille,  jeune  folle,  assez  maligne,  et  je  pense,  nu  peu  Iracassière,  ne 
se  fût  avisée  de  m'entreprendre,  et,  tout  au  travers  de  forces  éloges  de 
sa  maman  et  de  feintes  agaceries  pour  son  propre  compte,  ne  m'eût  mis 
en  doute  si  je  n'étais  pas  persiflé. 

Je  me  serais  peut-être  diflicilemcnt  rassuré  sur  cette  crainte  auprès 
des  deux  dames,  si  les  extrêmes  bontés  de  M.  le  maréchal  ne  m'eussent 
confirmé  ([ue  les  leurs  étaient  sérieuses.  Rien  de  plus  surprenant,  vu 
mon  caractère  timide,  que  la  promptitude  avec  laquelle  je  le  pris  au 
mot  sur  le  pied  d'égalité  où  il  voulut  se  mettre  avec  moi,  si  ce  n'est  peut- 
être  celli!  avec  la([nclle  il  me  |>rit  au  mol  lui-même  sur  l'indépendance 
absolue  avec  laquelle  je  voulais  vivre.  Persuadés  l'un  et  l'autre  que  j'a- 
vais raison  d'être  content  de  mon  état  et  de  n'en  vouloir  pas  changer,  ni 
Ini  ni  madame  de  Luxembourg  n'ont  paru  vouloir  s'occuper  un  instant 
de  ma  bourse  ou  de  ma  fortune  :  quoique  je  ne  pusse  douter  du  tendre 
intérêt  qu'ils  prenaient  a  moi  tous  les  deux,  jamais  ils  ne  m'ont  proposé 
déplace  et  ne  m'ont  oircri  leur  crédit,  si  ce  n'est  une  seule  fois,  que  ma- 
dame de  Luxembourg  parut  désirer  que  je  voulusse  entrer  à  l'Académie 


i\n  1 1 1    II    I  iviu:  \  cr. 

IVaiuaisr.  J'allcmiai  ma  rcli^Kni  :  cllf  iii<-  <lil  <|tio  ci'  ii'i'-lail  pas  tiii  n|»- 
>laLlc.  mi  nu'illf  >'i'ii^aj;(ai(  a  If  Icmt.  Je  ri|Miinlis  (jiic,  i|iul(iiic  limi- 
iieur  ijufcf  IVil  pour  iiiui  dèiie  iii<mii1)|-('  il  im  «orps  si  illn>lrc,  a\aiil  n- 
i'iisé  à  M.  lit!  Trt'ssaii.  cl  vu  (|ii(li|iie  soiU-  au  roi  de  l'olnniif,  trciilivr 
dans  rarailiini»'  lii-  Naiici,  je  m  pouvais  plus  iioiuii-lciiiciil  i-ii  lier  dans 
aucune.  Madanu-  df  I.iixcimImiuij;  u'insisla  pas,  fl  il  u'iii  lui  plus  re- 
parlé. Celle  simplicité  de  « nuinierce  avec  de  si  grands  seigneurs,  el  *|ui 
piHivaienl  lunl  eu  ma  faveur,  M.  de  Luxtuiliiiurg  elaul  el  unrilanl  liicu 
il'èlre  l'ami  particulier  du  rcii,  coulrasle  lueu  singiilierenu-nl  avec  lescuu- 
liuuels  soucis,  non  moins  inipiuluns  (juuHicieux,  ties  amis  ]M-otecteurs 
(|ue  je  venais  de  quitter,  et  qui  cliercliaient  moins  à  me  serxir  qu'a 
lu'avilir. 

yuand  M.  le  marcclial  m  elait  venu  voir  a  Muni-Louis,  je  I  avais  reçu 
avec  peine,  lui  et  sa  suile,  dans  mou  uni(|ue  cliamhre,  non  parce  qm;  je 
fus  obligé  tie  le  faire  asseoir  au  milieu  de  uu's  assiettes  sales  el  de  nus 
|iols  cassés,  mais  parce  que  mon  |ilauclier  pourri  louiliail  eu  ruine,  el 
que  je  craignais  ([ue  le  poids  de  sa  suile  ne  l'eirondràt  loul  a  fait.  .Moins 
occupé  de  mou  propre  ilanger  (|ue  de;  celui  que  laUaliililé  de  iv.  lion 
seigneur  lui  faisait  courir,  je  me  liàlai  de  le  lirer  de  l,i  jmiim  \r  mener, 
m.ilgré  le  froid  qu'il  faisait  encore,  à  moti  donjon,  loiit  ouvert  el  sans 
ciiemiuee.  ^juand  il  y  fui,  je  lui  dis  la  raison  qui  m'avait  engagé  a  l'y 
conduire  :  il  lo  redit  à  madanu-  la  marécliale,  cl  l'un  el  i'aulre  me  pres- 
sèrent, en  altendaut  qu'on  referait  mou  planclier,  d'accepter  un  loge- 
ment au  cliàleaii,  ou,  si  je  l'aimais  mieux,  dans  un  édilice  isolé  (|ui 
elail  au  milieu  du  parc,  el  (]iron  appelait  li.'  petit  chàleau.  Celle  demeure 
enchantée  mérite  ([u'on  en  j)arl('. 

Le  parc  ou  jardin  de  Moulmorency  n'est  pas  en  plaine,  comme  celui 
de  la  Chevrelle.  Il  est  inégal,  monlueux,  mêlé  de  collines  et  d'enfonce- 
uienls,  dont  l'Iialiile  ai  liste  a  tiré  parti  pour  varier  les  liosqnels.  les  or- 
nements, les  eaux,  les  points  de  vue,  et  mnlli|>lier  pour  ainsi  dire,  a 
force  d'art  et  de  génie,  un  espace  en  Ini-inéme  assez  resserré.  Ce  parc 
est  couronné  dans  le  haut  par  la  terrasse  et  le  château;  dans  le  bas  il 
forme  une  gorge  qui  s'ouvre  et  s'élargit  vers  la  vallée,  et  dont  l'angle 
est  rempli  par  une  grande  pièce  d'eau.  Entre  l'orangerie  qui  occupe  cet 
élargissement,  el  celle  jiièce  d'eau  entourée  de  coteaux  bien  décorés  de 
bosquets  el  d'arbres,  est  le  petit  chàleau  dont  j'ai  parlé.  Cet  édilice  et  le 
terrain  qui  l'entoure  appartenaient  jadis  au  célèbre  le  Brun,  qui  se  plul 
à  le  bâtir  et  le  décorer  avec  ce  goût  exquis  d'ornements  el  d'arcbileclurc 
dont  ce  grand  peintre  s'était  nourri.  Ce  château  depuis  lors  a  élé  re- 
bâti, mais  toujours  sur  le  dessin  du  premier  maître.  11  est  |ielil,  sim- 
ple, mais  élégant.  Comme  il  est  dans  un  fond  entre  le  bassin  de  l'oran- 
gerie el  la  grande  pièce  d'eau,  par  conséipicnl  sujet  à  riuimidité.  on  l'a 
percé  dans  son  milieu  d  un  péristyle  à  jour,  entre  deux  étages  de  colon- 


450  l.KS   COM  T.SSIONS. 

nos,  par  liMjiicl  l'ail- j(»iianl  ilaiis  loiil  ItHlilirc  le  inaiiilioiil  soc,  mal<;i;ré 
s;i  siliialion.  Oiiand  on  ri'f,Mnli'  ce  Ijàtiinciit  de  la  liaiilciir  oppnsoo  (jni 
lui  l'ail  |iris|ii'cli\c,  il  paraîl  alisdliiiiiciil  ciin  iidiiiu'  d'can,  cl  \\>u  ci-oit 
Vdir  iiiic  ili'  (•iicliaiilcc,  (ni  la  plus  jnlic  di'^  Iniis  îles  liorroiiu-os,  appelle 
holti  hella,  dans  le  lac  Majeur. 

Ce  lui  dans  col  ('■dilico  solilairc  (ju'oii  inc  dduna  le  clioiv  d'un  des 
(pialrc  apparlcnicnls  complets   qu'il  conticnl,  oulrc  le  rez-de-chaussée, 

<■ posé  d'uiH'  salle  de  l)al,  d'une  salle  de;  hillard  cl  d'une  cuisine.  Je 

pris  le  plus  petit  et  le  |)lus  sinijjle,  au-dessus  de  la  cuisine,  qne  j'eus 
aussi.  Il  était  d'une  propreté  cliarinanle  ;  l'ameublenient  en  était  Itlanc 
cl  bleu.  C'est  dans  celte  profonde  et  délicieuse  solilinle  ipTau  milieu 
des  bois  et  des  eaux,  aux  concerts  des  oiseaux  di;  toute  espe((^  au  ]>ar- 
fum  d(!  la  Heur  d'orange,  je  composai  dans  une  continuelle  exiasc  le 
cinquième  li\re  de  V Emile,  dont  je  dus  en  jurande  partie  le  coloris  assez 
frais  à  la  vive  impression  du  local  oii  je  l'écrivais. 

Avec  quel  empressement  je  courais  tous  les  matins,  au  lever  du  so- 
leil, respirer  un  air  (Mubaumé  sur  le  péristyle!  OlicI  bon  calé  au  lait  j'y 
prenais  tète  à  tète  avec  ma  Thérèse  !  Ma  chatte  et  mou  elii(>n  nous  fai- 
saient compagnie.  Ce  seul  cortège  m'eût  sufli  pour  toute  ma  vie,  sans 
éprouver  jamais  un  moment  d'ennui.  J'étais  là  dans  le  paradis  terres- 
tre ;  j'y  vivais  avec  autant  d'innocence,  et  j'y  goûtais  le  même  bonheur. 

Au  voyage  de  juillet,  monsieur  et  madame  de  Luxembourg  me  mar- 
quèrent tant  d'attentions  et  me  firent  tant  de  caresses,  que,  logé  chez 
eux  et  comblé  de  leurs  bontés,  je  ne  pus  moins  faire  que  d'y  répondre 
en  les  voyant  assidûment.  Je  ne  les  quittais  presque  point  :  j'allais  le 
matin  faire  ma  cour  à  madame  la  maréchale,  j'y  dînais;  j'allais  l'après- 
midi  me  |iromener  avec  M.  le  maréchal  ;  mais  je  u'v  soupais  pas,  à  cause 
du  grand  monde,  et  (ju'on  y  sou|iait  Irop  lard  pour  nuii.  Jusqu'alors  tout 
était  convenable,  et  il  n'y  avait  point  d(^  mal  encore,  si  j'avais  su  m'en 
tenir  là.  Mais  je  n'ai  jamais  su  garder  un  milieu  dans  mes  attache- 
ments, et  remplir  simplement  des  devoirs  de  société.  J'ai  toujours  été 
tout  ou  rien  ;  bientôt  je  lus  tout;  et  me  voyant  l'été,  gâté  par  des  person- 
nes de  cette  considération,  je  passai  les  bornes,  et  me  pris  pour  eux  d'une 
amitié  qu'il  n'est  permis  d'avoir  que  pour  ses  égaux.  J'en  mis  toute  la 
familiarité  dans  mes  manières,  tandis  qu'ils  ne  se  relâchèrent  jamais  dans 
les  leurs  de  la  politesse  à  laquelle  ils  m'avaient  accoutumé.  Je  n'ai  pour- 
tant jamais  été  très  à  mon  aise  avec  madame  la  maréchale.  Onoiqne  je 
ne  fusse  pas  parfailemeul  rassuré  sur  son  caracti're,  je  le  redoutais 
moins  que  son  esprit.  C'était  par  là  surtout  qu'elle  uï'en  imposait.  Je 
savais  qu'elle  était  dil'licile  en  conversations,  et  qu'elle  avait  droit  de 
l'clre.  Je  savais  (|ue  les  fenunes,  et  surtout  les  grandes  dames,  veulent 
absolument  être  amusées,  (|u'il  vaudrait  mieux  les  offenser  que  les  en- 
nuyer ;  et  je  jugeais,  par  se?  commentaires  sur  ce  (|u"a\aient  dit  les  gens 


i'\n  I  II    II    I  i\  m    \  i^^ 

i|iii  Vfiiaiciil  (le  |iai'lii'.  de  cr  i|u  l'Ilc  (lr\ait  |i(-iisi-i'  ilr  mes  lialoiiiilisi-s. 
Jf  iii'a>isai  (l'un  sii|i|ili'iiifiil,  |i()iii°  me  saiiM-r  aii|ii°('s  (rdlc  I Ciiiliarra!! 
di;  parltT  ;  ro  fut  de  liii-.  lilli-  avait  ouï  |iailt'r  i\v  la  Julir  :  «-Ile  savait 
(lu'iiii  I  iin|iriinait  ;  cil)'  tiiar(|iia  i\r  ri-iii|)i-cssciiii>iil  di'  \iiii  (il  iiiiM'a};c; 
j'iiHVi>  de  II'  lui  lire,  elle  acci'iil.i.  Tous  les  matins  je  me  rendais  clic/ 
clic  sur  les  dix  liciii-cs;  M.  de  I.iimiiiIkiui^  v  venait  :  un  Icrniail  la  |i(>rlc. 
ie  lisais  à  C(it(''  de  son  lit,  et  je  conipassai  si  liieii  mes  Icctnirs,  (|n'il  y 
en  alliait  eu  |>iiui  (nul  le  vova^e,  i|uaiiil  luèiiie  il  n'aurait  pas  i-tù'  intcr- 
r(>lii|ui.  I,e  succès  de  cel  i'\|i<'>lient  [lassa  ninu  alleiile.  Madame  de 
I.uxemlxiur^  s'engoua  de  la  Julii-  et  de  son  anteiii';  elle  ne  parlait  (|ue 
de  moi,  ne  s'occupait  (|ue  Ac  moi,  me  disait  des  douceurs  toute  la  jmir- 
ui'C,  ni'einluassail  dix  lois  le  jour.  Illle  voulut  (|iie  j'eusse  loiijfuirs  ma 
plac("  à  laide  à  cote  d'elle  ;  et  i|u:iiiil  i|ueli|ues  seij^iieurs  Vfmiaieiil  pren- 
dre cette  place,  elle  leur  disait  ipie  e'ttail  la  mienne,  et  les  l'aisail  meltrir 
iiilleurs.  thi  |)eut  jUL;er  de  l'impressiini  ipii'  ces  manières  ciiarmaiiles 
faisaient  sur  moi,  (|ue  les  moindres  mar(|ues  d'aHectimi  suhju<;uent.  Je 
nrattacliais  n'cllemenl  à  elle,  à  |)roportioli  de  l'atlacliement  <|u"elle  me 
tcmoiL;uail.  Toute  ma  crainte,  en  Misant  cel  en^'onement,  et  me  seiilanl 
si  peu  d'agn-ment  dans  lespiil  pour  lesoulenir,  était  (juil  ne  se  chan- 
geât en  dégoût,  et  mallieureusemeiil  jnuir  moi  cette  crainte  ne  fut  (juo 
tro|)  liieu  fondi'-e. 

H  fallait  (ju  il  y  eût  une  opposition  naturelle  entre  son  tour  d'espi  il  cl 
le  mien,  puisijue  indépendamment  des  foules  de  l)alourdises  qui  m'é- 
ehap|>aieiit  a  chaque  instant  dans  hi  conversation,  dans  mes  lettres 
même,  et  lors(|ue  j'étais  le  mieux  avec  elle,  il  se  trouvait  des  clioses  (|ui 
lui  déplaisaient,  sans  (jue  je  pusse  imaginer  pour(|uoi.  Je  n'en  citerai 
qu'un  exemple,  et  j'en  pourrais  citer  vingt.  Elle  sut  t\ur  je  faisais  pour 
madame  d'Iloiidetot  une  copie  de  l'/Zc/o/sp,  à  tant  la  page.  Elle  en  voulut 
avoir  une  sur  le  même  pied.  Je  la  lui  promis;  et  la  mettant  par  là  du 
nomhre  de  mes  prali(jues,  je  lui  écrivis  (jiiehjiie  chose  d  «ddigeant  et 
d'honnt'Mc  à  ce  sujet;  du  moins  telle  était  mon  intention.  Voici  sa  ré- 
ponse, qui  me  lit  tomher  des  nues  : 

«  A  Versailles,  ce  mardi.  (Liasse  C,  n°  4.3.) 

€  Je  suis  ravie,  je  suis  contente  ;  votre  lettre  m'a  fait  un  plaisir  infini, 
«  et  je  me  presse  pour  vous  le  mander  et  pour  vous  en  remercier. 

«  Voici  les  propres  termes  de  votre  lettre  :  Quoique  vous  soyez  sûrc- 
«  ment  uue  trés-boinie  pratique,  je  me  fais  quelque  peine  de  prendre  votre 
«  argent  :  régulièrement,  ce  serait  à  nuii  de  payer  le  plaisir  que  j'aurais  de 
»  travailler  pour  vous.  Je  ne  vous  en  dis  pas  davantage.  Je  me  plains  di; 
«  ce  (jiie  vous  ne  me  parlez  jamais  de  voire  santé.  Uien  ne  m'intéresse 
«  davantage.  Je  vous  aime  de  tout  mon  cœur;  et  c'est,  je  vous  assure, 
"  liieii  tristement  que  je  vous  le  mande,    car  j'aurais  bien  du  plaisir  à 


r.S  LES  CONFESSIONS. 

«  vous  11'  (liri!  iiKii-iiièrni'.  M.  do  l.iixcinliourg  vous  uiiiii'  et  vous  cui- 
«  brasse  dt;  tout  sou  ccvur.  » 

Eu  reccvaiil  ccUc  IcUic,  je  luc  liàlai  d'y  répondre,  en  altendanl  plus 
ample  exaincu,  |)our  prolester  contre  toute  interprétation  désoliligeante  ; 
et  après  m'étre  occupé  (|uel(iues  jours  ù  cet  examen  avec  l'incpiiélude 
(ju'on  peut  concevoir,  et  toujours  sans  y  rien  comprendre,  voici  quelle 
lut  enliii  ma  dernière  réponse  à  ce  sujet  : 

(I  A  Monliijon'iify,  le  S  ilcceiiibi'c  1739. 

«  Depuis  ma  dernière  lettie,  j'ai  exaniiiu'  cent  et  cent  l'ois  le  passage 
i<  en  (pn-slion.  Je  l'ai  considéré  par  son  sens  ])roi)re  et  naturel,  je  l'ai 
<(  considéré  par  tous  les  sens  (|u'on  peut  lui  donner,  et  je  vous  avoue, 
<(  madame  la  niaiéchale,  que  je  ne  sais  plus  si  c'est  moi  qui  vons  dois 
Il  des  excuses,  on  si  ce  n'est  point  vons  (jui  m'en  devez.  » 

Il  y  a  maintenant  dix  ans  ([ue  ces  lettres  ont  été  écrites,  .l'y  ai  souvent 
repensé  depuis  ce  temps-là  ;  et  telle  est  encore  anjourdliui  ma  stuj)idilé 
sur  cet  article,  que  je  n'ai  pu  parvenir  à  sentir  ce  qu'elle  avait  |)u 
Iniiivcr  dans  ce  passage,  je  ne  dis  pas  d'offensant,  mais  même  qui  pût 
lui  (li'|»laire. 

\  propos  de  cet  exemplaire  manuscrit  de  V Iléloise  que  voulut  avoir 
madame  de  Luxembourg,  je  dois  dire  ici  ce  que  j'imaginai  pour  lui  don- 
ner quelque  avantage  marqué  qui  le  distinguât  de  tout  autre.  J'avais 
écrit  à  part  les  aventures  de  milord  Edouard,  et  j'avais  balancé  long- 
temps à  les  insérer,  soit  en  entier,  soit  par  extrait,  dans  cet  ouvrage,  on 
elles  me  paraissaient  manquer.  Je  me  déterminai  enfin  à  les  retrancber 
tout  à  tait,  parce  que,  n'étant  pas  du  Ion  de  tout  le  reste,  elles  en  au- 
raient gâté  la  touchante  siiujdicité.  J'eus  une  autre  raison  bien  plus 
forte,  quand  je  connus  madame  de  Luxembourg.  C'est  qu'il  y  avait  dans 
ces  aventures  une  marcjuise  romaine  d'un  caractère  très-odieux,  dont 
quelques  traits,  sans  lui  être  ap|)licables,  auraient  pu  lui  être  apjdi- 
([ués  |)ar  ceux  (|ni  ne  la  connaissaic^nt  que  de  réputation.  Je  me  félicitai 
donc  beancouj)  du  parti  que  j'avais  pris,  et  m'y  confirmai.  Mais,  dans 
l'ardent  désir  d'enrichir  son  exemplaire  de  (jnelque  chose  qui  ne  lut 
dans  aucun  autre,  n'allai-je  ])as  songer  à  ces  malheureuses  aventures, 
et  former  le  projet  d'en  faire  l'extrait,  pour  l'y  ajouter.  Projet  insensé, 
dont  on  ne  peut  expliquer  l'extravagance  que  par  l'aveugle  fatalité  qui 
m'entraînait  à  ma  perte  ! 

Quos  fuit  perdcrc  Jubiler  dcmeiilat. 

J'eus  la  slupiditi'  de  faire  cet  extrait  iivec  bien  du  soin,  bien  du  lia- 
vail,  et  de  lui  envoyer  ce  morceau  comme  la  plus  belle  chose  du  monde; 
en  la  pri'venant  toutefois,  comme  il  était  vrai,  que  j'avais  hrùlé  l'origi- 
nal, (pie  l'extrait  était  pour  elle  seule,  et  ne  serait  jamais  vu  de  per- 


I'M(  I  II.    Il      I  l>  UK   \.  4:>'.) 

soniii',  à  moins  qn'i-llo  iii;  le  iiiniilral  l'Ilc-iiii'ini*  ;  ci-  (|iii,  lniii  ilr  lui 
iiriiiiM*!'  ma  iniiilciicc  cl  ma  (lisi'ii'huii,  ('oiiimc  je  i'i'i)\ais  lairr,  iiflait 
<|iii>  l'avcrlii-  du  jii^ciiUMil  <|iic  je  |i(irlais  mui-iiit'mc  mit  ra|i|ili(-aliiiii  ili-s 
Irails  iliiiil  l'Ile  aurai!  pu  s'dlïi-iisi-r.  Mou  imliiiillili'  fui  Irllr,  i|iir'  ji-  ni' 
doutais  pas  i|ir<'lli'  ni'  lùl  ruciiaiili'i'  dr  mon  pi'oti  di'.  l'dlc  nr  mr  lit  lias 
la-di-ssus  li's  grands  riim|diiii<'iils  ijur  j'rii  allrniiais,  ri  jamais,  a  ma 
Irès-graiult;  surprise,  elle  ne  me  parla  <lii  e.iliirr  ijiir'  je  lui  a\ai>  en- 
voyi*.  Pour  moi,  toujours  cliarmé  de  ma  eonduite  dans  celte  alïaire.  ce 
ne  fut  i]ne  lon^liuips  apiis  ipie  je  juj^eai,  sur  d  aiitie«i  indires,  l'cflet 
ipi'elle  a\ail  prudiiil. 

J'eus  eiieore,  en  laveur  île  suM  inanu^eiil,  une  anlre  idi'e  |diis  rai- 
sonnalde,  mais  ipii,  jtar  des  elïels  plus  iloi^iiés,  ne  m'a  <;nère  été  moins 
nnisilde  :  tant  tout  cnncixirl  a  l'uiiNre  de  la  destim'e,  i|iiand  elle  ap- 
|>elle  un  liomme  au  mallieiir.  Je  pensai  d'orner  ce  maiiiiseril  des  des- 
sins des  estampi's  de  la  .luhr,  lesi|uels  dessins  se  IroiiNeii'nl  èlre  du  mèiiie 
format  i|ue  le  manuscrit.  Je  demandai  à  (loindel  ces  dessins,  (|ui  m'a|i- 
parlenaient  à  toutes  sortesde  titres,  et  4  autant  plus  ijue  je  lui  axais  alian- 
doniié  le  produit  des  |)lanilii's.  Iesi|iielles  eurent  un  ^land  ileliil.  (!iiiii- 
det  est  aussi  ruse  (|ue  |e  le  suis  |iiii.  A  liiiee  de  se  l'aire  demander  «;rs 
dessins,  il  parvint  à  savoir  ce  (|iie  j'en  voulais  taire.  Alors,  sous  prclexle 
(l'ajouter  ijneliiues  ornements  à  tes  dessins,  il  se  les  lit  laisser,  et  linil 
par  les  présenter  lui-même. 

Ego  verticulos  feci,  liilil  aller  liuHuren. 

(.ela  acheva  de  1  iiiliiidune  a  l'InMil  du  Luxemlmiii-;;  sur  un  eerlaiii 
pied.  Depuis  mon  établissement  au  petit  eliàleaii,  il  m'y  venait  voir 
très-souvent,  et  toujours  dés  le  matin,  siirlout  i|uand  monsieur  et  ma- 
«lame  de  l.uxemlioiir^'  étaient  à  Montmoiencv .  (a'ia  Taisait  que,  |)our 
passer  avec  lui  mie  journée,  je  n'allais  point  au  ciiàteau.  On  me  repro- 
cha ces  absences  :  j'en  dis  la  raison.  On  nie  pressa  d'amener  M.  Coindet  ; 
je  le  fis.  C'était  ce  ipie  le  drôle  avait  clierclié.  Ainsi,  firàces  aux  boutes 
excessives  qu'on  avait  pour  moi,  un  commis  de  M.  Tlnliisson,  (|ui  vou- 
lait bien  lui  donner  iiiielquefois  sa  laide  quand  il  n'avait  personne  à 
dîner,  se  trouva  tout  d'un  coup  admis  à  celle  d  un  maréchal  de  France, 
avec  les  princes,  les  duchesses,  et  tout  ce  <|ii'il  v  avait  île  •;rand  à  la 
cour.  Je  n'oublierai  jamais  (|u"un  jour  qu'il  était  obligé  de  retourner  a 
Paris  de  bonin'  lu  iiic.  M.  le  maréchal  dit  a|)res  le  dinerà  la  compaj;nie  : 
Allons  nous  i)romener  sur  le  chemin  de  Saint-Denis;  nous  accompa^'iie- 
rons  M.(>oindel.  Le  pauvre  i;ar(,on  n'y  tint  jias;  sa  tète  s'en  alla  tout  à 
lait.  Pour  moi,  j'avais  le  cœur  si  ému,  ([ue  je  ne  pus  dire  un  seul  mol. 
Je  suivais  par  derrière,  pleurant  comme  un  enfant,  cl  mourant  d'envie 
de  baiser  les  pas  de  ce  bon  maréchal.  Mais  la  suite  de  celle  histoire  de 


4»0  I.KS  CO.NCKSSIO.NS. 

lopic  ma  lait  anticiper  ici  sur  les  temps.  lU'|)rctioiis-les  dans  leur  ordre, 
autant  (]ue  ma  mémoire  me  le  permettra. 

Sitôt  (jue  la  iielite  niaismi  de  Mdiil-I.ouis  lui  prèle,  je  la  lis  meubler 
proprement,  simplement,  et  retournai  m  v  établir,  ne  pouvant  rermii- 
cr'r  à  celte  lui  (|ue  je  m'étais  laite,  en  (jnittant  l'Iù-mita^e,  d'avoir  tou- 
jours nmn  logement  à  nmi  :  mais  je  ne  pus  me  résoudre  non  plus  à 
(|uitler  mon  appartement  du  petit  cliàleau.  .l'en  gardai  la  clef;  et  tenant 
beaucou|)  au\  jolis  déjeuners  du  i)éristvle,  j'allais  souvent  y  coucher,  et 
j'v  passais  ijuihiuelois  i\c\>\  ou  trois  jours,  comme  à  une  maison  de 
camiiafine.  .l'iMais  penl-èlie  abus  le  ])arli(ulier  de  ri'!uropi>  le  mieux  et 
le  plus  agréablement  logé.  Mon  liôte,  M.  Matlias,  qui  était  le  meilleur 
liomme  du  monde,  m'avait  absoliMuenl  laissé  la  direction  des  réparations 
de  Miml-I.duis,  et  voulut  (jne  je  disjxisasse  de  ses  ouvriers,  sans  même 
(|n'il  s'en  mèlàl.  .le  trouvai  donc  le  moyen  de  me  l'îiire  dune  seule 
chambre  an  premier  un  appartement  complet,  composé  d'une  cham- 
bre, d'une  antichambre  et  d'une  garde-robe.  Au  rez-dc-chausséc  était 
la  cuisine  et  la  chambre  de  Thérèse,  i.e  donjon  me  servait  de  cabinet,  au 
lUdven  d'une  li(uine  cloison  vitrée  et  d'une  cheminée  (jn'on  y  lit  faire. 
Je  m'amusai,  (|uand  j'y  Ins.  à  orner  la  terrasse,  qu'ombrageaient  déjà 
deux  rangs  déjeunes  tilleuls;  j'y  en  lis  ajouter  deux,  pour  l'aire  un  ca- 
binet de  verdure  ;  j'y  fis  poser  une  table  et  des  bancs  de  pierre  ;  je  l'en- 
tourai de  lilas,  de  seringat,  de  chèvrefeuille  ;  j'y  fis  faire  nue  belle  plate- 
bande  de  llenrs,  parallèle  aux  deux  rangs  d'arbres;  et  celte  terrasse  plus 
élevée  ([ue  celle  du  château,  dont  la  vue  était  du  moins  aussi  belle,  et 
sur  laquelle  j'avais  apprivoisé  des  multitudes  d'oiseaux,  me  servait  de 
salie  do  compagnie  pour  recevoir  monsieur  et  madame  de  Luxembourg, 
M.  le  duc  de  Villerov,  ^1.  le  prince  de  Tingry,  M.  le  marquis  d'Armen- 
tières,  madanu^  la  duchesse  de  Montmorency,  madame  la  duchesse  de 
IJoufllers,  madame  la  omilesse  de  \alenliuois,  madame  la  comtesse  de 
Boufflers,  et  d'autres  personnes  de  ce  rang,  qui,  du  château  ne  dédai- 
gnaient pas  de  faire,  par  une  montée  très-fatigante,  le  pèlerinage  de 
Mont-I.onis.  Je  devais  à  la  faveur  de  monsieur  et  madame  de  Luxem- 
bourg toutes  ces  visites;  je  le  senl.iis,  et  mon  C(eur  leur  en  faisait  bien 
•  l'hommage.  C'est  dans  un  de  ces  transports  d'allendrissemenl  que  je  dis 
un<!  fois  à  M.  de  Luxembourg  en  l'embrassant  :  Ab  !  monsieur  le  maré- 
chal, je  haïssais  les  grands  avant  que  de  vous  connaître,  et  je  les  hais 
davantage  encore  de|)nis  que  vous  me  laites  si  bien  sentir  combien  il 
leur  serait  aisé  de  se  faiie  adorer. 

An  reste,  j'interpelle  tous  ceux  (lui  m'ont  vu  (inraiit  celte  epo(|ue,  s'ils 
se  sont  jamais  aperçus  (juc  cet  éclat  mail  un  instant  ('Idoui,  (|iie  la  va- 
peur de  cet  encens  m'ait  porté  à  la  tète;  s'ils  m'ont  vu  moins  nui  dans 
mon  maintien,  moins  simple  dans  mes  manières,  moins  liant  avec  le 
peuple,  moins  familier  avec  mes  voisins,  moins  prompt  à  rendre  service 


i-\it  I  II    II     I  n  I'. t    \  iii 

a  liiiil  If  iiioikIi'  i|(iaii(l  jt-  l'ai  |)ii,  saii>  iiic  K'Itutcr  jaiiiai>  des  iiii|iiiiiii- 
nilcs  sans  iioinliic,  vl  soiixi-iit  (Ifiaisoiiiialilcs,  iloiil  j'ilais  sans  ii-ssc 
accaltle.  Si   mon    (ti'iir  m'atlirail   au  «liàtcaii  de  Mdiiliiioii'ni y  par  nion 

siiu't'ru  aUai'licinciil  |iiiui'  les  niaiircs,  il   nir   ranitiiait  ili-  ini'nif  a  i i 

M>isinaj,'«',  i^oùlfi"  los  iliniciMirs  di-  rclli'  \ir  r^alf  i-t  sini|>li',  Imis  de  la- 
<|iii-llc  il  n'est  point  di'  liimlicnr  pour  moi.  Tlicit-si-  avait  lait  ainilic 
a\ec  lu  lilK'  d  un  niai,'oii.  mon  xoi^in.  mimnu'  l'illcu  :  je  la  lis  de  nh°'nn> 
avec  le  père;  et  api'es  a\oii'  le  ni.ilin  dinc  au  clMliau,  imu  sans  ^ène, 
mais  pour  complaire  à  madame  la  mareclialc,  axee  i|uel  empressemenl 
je  revenais  le  soir  souper  avec  le  lionliomme  l'illeu  et  sa  famille,  lanlol 
elle/,  lui,  tanlôl  chez,  moi  ! 

Outre  ces  ileii\  lo^i'uieiiN,  j'en  eus  l)iiiilôt  un  Iruisième  a  i'Iiolel  de 
l.u\eniiiourf,',  dont  les  maiires  me  piessereiit  si  l'oi-t  d'aller  li'S  v  >oii' 
i|ueliiuelois,  tjue  j'y  eonseulis,  malgré  mon  aversion  pour  l'aris,  où  je 
n'avais  été,  depuis  ma  retraite  à  THrinita^e,  (|ue  les  deux  seules  l'ois  dont 
j'ai  |)arlé  :  encore  n'y  allais-je  (|ue  les  jours  convenus.  iiui(|uement  pour 
sou|>ei',  et  m'en  retourner  le  lendemain  matin,  .l'entrais  et  Mutais  par 
le  jardin  (|ui  donnait  sur  le  houlevanl  ;  de  sorte  (|ue  je  pouvais  dire,  avec 
la  plus  exacte  vérité,  (|ue  je  n'avais  pas  mis  le  pied  sur  le  pavé  de  Paris. 

.\u  sein  do  celte  pros|)érité  passagère,  se  préparait  de  loin  la  cala- 
stro|)l)e  qui  devait  en  mar(|uer  la  lin.  l'eu  de  temps  a|>rèsinon  retour  a 
Mont-Louis,  j'y  lis,  et  liien  maigre  moi,  cimime  a  l'ordinaii'c,  une  nou- 
velle connaissance  qui  lait  éjioque  dans  mon  liisloire.  On  jufxera  dans 
la  suite  si  c'est  en  bien  ou  en  mal.  C'est  madame  la  marquise  de  Ver- 
ilelin,  ma  voisine,  dont  le  mari  venait  d'acheter  une  maison  de  campa- 
1,'ne  à  Soisy,  près  de  .Monimorency.  .Mademoiselle  d'Ars,  lille  du  comte 
d'Ars,  homme  de  condition,  mais  pauvre,  avait  épouse  M.  de  Widrliu, 
vieux,  laid,  sourd,  dur,  hriilal,  jaloux,  halalré.  borj;ne.  au  demeurant 
bon  homme  (juand  on  savait  le  |)reiidre,  et  possesseur  d('  (piin/e  à  vin^'l 
mille  livres  de  rentes.  aux(|uelles  on  la  maria.  Ce  mi^'iioii,  jiiianl, 
criant,  <;rondant,  tempêtant,  et  faisant  pleurer  sa  femme  toute  la  jour- 
née, linissail  par  faire  toujours  ce  qu'elle  voulait,  et  cela  pour  la  faire 
enrajier,  attendu  (pielle  savait  lui  persuader  (jue  c'était  lui  (|ui  le  vou- 
lait, et  que  c'était  elle  qui  ne  le  voulait  pas.  M.  de  Mar;j;encv,  dont  j'ai 
parlé,  était  I  ami  de  madame,  et  ilevint  celui  de  nionsieui.  Il  v  avait 
quehiues  années  ([u'il  leur  avait  loue  son  château  de  Mar^'eucv,  |ti(S 
il  Kaulionne  et  d'Andilly  ;  et  ils  y  étaient  précisément  durant  mes  amours 
pour  madame  d'Iloudelot.  Madaim'  d'Iloudetot  et  madame  de  Verdeliii 
se  connaissaient  par  inadaiiic  <r.Vubeterrc,  leur  comunine  amie;  et 
eomnu-  le  jardin  de  Mar;:eii(V  était  sur  ]o  passaj^e  de  madame  d'Iloude- 
tot pour  aller  au  Monl-Olv  inpe,  sa  promenade  favorite,  mailame  ilo  Ner- 
ileliii  lui  doiiii.i  une  ciel  pour  passer.  A  la  faveur  de  c<'tte  clef,  j'y  pas- 
sais, souvent  avece||r>  ;  mais  je  n'aimais  |Miint  les  rencontres  imprévues; 


li-i  I.F.S    r.ONFF.SSIONS. 

cl  (|iian(l  iiKidanii'  de  Ni'idcliii  se  tioiiMiit  j>ar  liasaid  siii'  iiolrc  ])assafT('. 
j<'  les  laissais  i-ns('iiil)lt'  sans  lui  rien  «lire,  et  j'allais  lonjoiii-s  devant.  Ce 
procédé  peu  |;alanl  n'avait  jiasdi'i  me  luellre  en  lion  prédieaiiient  auprès 
d'elle.  C.rpeinlanl,  (|uand  elle  lut  à  Soisy,  elle  ne  laissa  pas  do  me  re- 
elierclier.  Klle  me  vint  veir  |)hisieurs  l'ois  à  .Monl-I.ouis,  sans  me  trou- 
ver; et  vovant  (|iu^  je  ne  lui  rendais  passa  visite,  elle  s'avisa,  pour  m'y 
loreer.  de  m  enviiyer  des  |)ols  de  Heurs  pour  malerrasse.  Il  l'allut  l)ien 
l'aller  renu'reier  :  c'en  l'ut  assez,  ^ous  voilà  liés. 

(lelle  liaison  coinmenç,"!  par  être  orageuse,  comme  toutes  celles  «|iic  je 
Taisais  malgré  moi.  Il  n'y  régna  mémo  jamais  un  vrai  calme.  I.c  tour 
d'esprit  de  madame  de  Verdelin  était  pai'  trop  antipathique  avec  le 
mien.  Les  traits  malins  et  les  (''pigr-immes  partent  clie/  elle  avec  tant  de 
simi)lieité,  qu'il  laut  nue  attention  continuelle,  et  })our  moi  lrès-1'ali- 
ganto,  pour  sentir  quand  on  est  persillé.  Lne  niaiserie,  qui  me  revient, 
suffira  pmir  eu  juger.  Son  frère  venait  d'avoir  le  commandement  d'une 
frégate  en  course  contre  les  Anglais.  Je  ])arlais  de  la  manière  d'armer 
cette  frégate,  sans  nuire  à  sa  légèreté.  Oui,  dit-elle  d'un  ton  tout  uni. 
Ton  ne  prend  de  canon  «jue  ce  qu'il  eu  faut  pour  se  battre.  Je  l'ai  rare- 
ment oui  parler  en  bien  de  (pielqu'un  de  ses  amis  absents,  sans  glisser 
«pielqne  mot  à  leur  charge.  Ce  qu'elle  ne  voyait  pas  en  mal,  elle  le  voyait 
en  ridicule,  et  son  ami  Margency  n'était  pas  excepté.  Ce  que  je  trouvais 
encore  en  elle  d'insupportable  était  la  gène  continuelle  de  ses  petits  en- 
vois, de  ses  petits  cadeaux,  de  ses  petits  billets,  auxquels  il  fallait  me 
battre  les  ilancs  jiour  répondre  ;  et  toujours  nouveaux  embarras  pour 
remercier  ou  pour  lelnser.  Cependant,  à  force  de  la  voir,  je  finis  par 
m'attacher  à  elle.  Elle  avait  ses  chagrins,  ainsi  que  moi.  Les  confiden- 
ces réciproques  nous  rendirent  intéressants  nos  tèle-à-lète.  Rien  ne  lie 
tant  les  cœurs  que  la  douceur  de  pleurer  ensemble.  Nous  nous  cher- 
chions ])our  nous  consoler,  et  ce  besoin  m'a  souvent  fait  passer  sur 
beaucoup  de  choses.  J'avais  mis  tant  de  dureté  dans  ma  franchise  avec 
elle,  qu'après  avoir  montré  (|ncl«(uefois  si  peu  d'estime  pour  son  carac- 
tère, il  fallait  réellement  eu  avoir  beaucoup  pour  croire  quelle  put  sin- 
cèrement me  ])ardonner.  Voici  un  échantillon  des  lettres  que  je  lui  ai 
([uelquefois  écrites,  et  dont  il  est  à  noter  que  jamais,  dans  aucune  de 
ses  réponses,  elle  n'a  pai  u  piquée  en  aucune  façon. 

(1  A  Moiiliiiorcmj,  le  5  noveniliio  1760. 

«  Vous  me  dites,  madame,  que  vous  ne  vous  êtes  jias  bien  expliquée, 
«  pour  me  faire  entendre  que  je  m'explique  mal.  Nous  me  parlez  de 
«  votre  prétendue  l)èlise,  pour  me  faire  sentir  la  mienne.  Vous  vous 
«  vantez  de  n'être  qu'une  bonne  femme,  comme  si  vous  aviez  peur  d'être 
<>  prise  au  mot,  et  viuis  m(^  faites  des  excuses  pour  m"a|)i>rendre  qucj(! 
«  vous  eu  dois.  Oui,    madame,  je  le  sais  bien;  c'est  moi  qui  suis  une 


i>  Mt  m    II    I  i\  III    \ 


i\- 


Cl   IliMo,    un    ImiiiIiiiIIIIIIC,   et    |il>    l'iiciur,     >  il    i'>l    |i(i>mIi|i'  ;    ('  i'>l    iiini    )|ii| 

u  cliiiisis  iiiiil  mes  li'i'iiics,  au  ;;n'  iriiin-  licllf  ilaiiii'  IraiiraiM*  i|ui  lail 
<<  atilaiil  (l'altfiiliiiii  aii\  paroles  el  (|iii  parle  aussi  liieii  i|ue  \iiiis.  Mais 
<l  l'iiiisidére/  <|iie  je  les  |ii'eiiiis  ilaiis  le  sens  niiiiiiiiiii  île  l.i  l.ili^ue,  sans 
Il  èlrc  an  l'ail  mi  eu  sunei  îles  liuiMii'Ies  a('ee|ilii)ns  i|ii'iin  leur  ilonne 
"  ilans  les  verlueiises  socieles  île  l'.iiis.  Si  i|iieli|iieriiis  mes  e\|ires>iinis 
•  .suiU  i'>(|(iiviii|iies,  je  tàelie  i|iie  ma  cKiidiiile  en  ilélermine  le  s^ens.  fie.  » 
l.e  reste  delà  lellre  esl  a  peu  près  sui-  le  iiniiie  Inii.  N  ii\e/.-eii  la  ii'pmi^e 
(liasse  I),  n"  H  \  el  ju^e/.  île  lineruvalile  muileialiuii  iriiii  niiii-  île 
l'emun-,  i|ui  peut  iiaMiir  pas  pins  île  ressiiilimenl  iliine  |iai'eil|e  lellre 
ipie  relie  ri'pnnse  n'en  laisse  paraiirr.  il  ipi  elle  ne  m  in  a  jamais  li'- 
Miuigné.  (lointlel,  entreprenatil,  lianli  |ii-i|n  a  !'(  Ili  <>iil<  i  le,  il  i|iii  se  le- 
liait  à  l'aUVit  île  tmis  mes  amis,  ne  larila  pas  a  s  iiiliiMlnne  en  nnm  iium 
rlu'z  madame  de  \erdilin,  el  \  lut  Inentid.  a  nnm  insu,  pins  lamilier 
(pie  moi-nièiiic.  (hélait  un  singulier  inr|(s  ipie  ce  (aniidii.  Il  v,.  jx-éseii- 
tail  (II*  ma  part  rlioz  toutes  mes  coniiaissaiKes,  s'y  établissait,  y  iiiaii- 
{îoait  sans  l'arim.  Transporté  de  zide  pour  mon  serviie,  il  ne  parlait  ja- 
mais de  moi  i|ue  les  larnu's  an\  \en\;  mais  ipiami  il  me  Miiail  \iiir.  il 
gardait  le  pins  pridimd  silence  sur  lonles  ces  liaisons,  et  sni'  lonl  ce 
qu'il  savait  devoir  in'inléresser.  Au  lieu  de  me  dire  ce  (|u'il  ;ivait  appris, 
on  dit.  ou  vu,  qui  m'intéressait,  il  m'écoulait,  m'interroj^eait  même.  Il 
ne  savait  jamais  rien  de  l'aris  i|ne  ce  que  je  lui  en  apprenais  ;  enlin, 
(|iiuiquc  tout  le  miiiide  me  pailat  de  lui.  jamais  il  ne  me  |)arlait  de 
personne  :  il  n'était  secrel  cl  nivstriniix  qu'avec  son  ami.  .Mais  laissons 
(|iiant  a  pri'senl  Coindel  cl  maiianic  de  \ei-deliii;  nnns  \  ir\iendrnns 
dans  la  siiilc 

Oiielqne  lenqis  après  mon  l'ctoiii-  a  Mnnl-LoMis,  l.aloiii-.  le  pcinire, 
m'y  vint  voir,  et  m'ap|iorla  mon  portiait  en  pasiil,  qu'il  a\ait  evposi' 
an  salon,  il  y  avait  (|uelques  années.  Il  avait  voulu  me  donner  ce  por- 
trait. (|uc  je  n'avais  pas  accepté.  .Mais  madame  il  Lpina\ .  qui  m'avait 
donné  le  sien  et  qui  voulait  avoir  ccliii-là,  m'avait  engagé  à  le  lui  rede- 
mander. Il  avait  pris  du  lein|)S  pour  le  letonelier.  Dans  eet  intervalle, 
vint  ma  rupture  avec  madame  d  Kpina\  ;  je  lui  rendis  smi  |)ortrait  ;  et 
n  étant  plus  question  de  lui  donner  le  mien,  je  le  mis  dans  ma  cliamlue 
au  j)etil  eliàteaii.  M.  de  l.nxemhimrg  l'y  vit,  et  le  trouva  liien  ;  je  le  lui 
offris,  il  raccej)la;  je  le  lui  envovai.  Ils  comi>rirent,  lui  et  madame  la 
inarécliale,  que  je  serais  bien  aise  d'avoir  les  leurs.  Ils  les  lirenl  laite  en 
minialnre.  de  tri's-lionne  main,  les  lirent  eneliàsser  dans  une  hoile  a 
l)onl)Ons.  de  cristal  de  mi  lie.  inniili'e  en  oi-.  el  iii'eii  liieiil  je  cadeau 
d'une  façon  tri'S-i;alaiile,  dont  je  lus  enclianti'.  Madame  de  l.uvemlioin;; 
ne  voulut  jamais  eonscntir  que  son  portrait  occupât  le  dessus  de  l.i  hoile. 
Klle  m'avait  reproché  plusieurs  l'ois  que  j'aimais  mieux  .M.  de  l.nvem- 
boiii^:  ipielle  ;  et  je  ne  m  en   ilais  point  défendu,  parce   que  cela   l'Iait 


iii 


l.l'.S    C.OM  i;SSIONS. 


Mai.  Illlt'  inr  IciiKti^iia  liii'ii  ^alaiiimciil,  inai^  l)i('ii  ilaiiciiu'iil,  par  il'Ui 
lavoii  tk-  jilaii'f  sdii  poilrait,  (in'cllc  ndiiljliait  pas  celle  prélérence. 


Je  fis,  à  peu  i)rts  dans  ce  iiièiiic  temps,  une  sottise  qui  ne  contribua 
pas  à  me  conserver  ses  bonnes  grâces.  Onoique  je  ne  connusse  point  iln 
tout  M.  de  Silbouelte,  et  qne  je  fusse  peu  porté  à  l'aimer,  j'avais  une 
glande  opinion  de  son  administration.  l,ois(]u"il  commença  d'appesan- 
lir  sa  main  sur  b's  linanciers.  je  vis  ([u'il  n'entamait  pas  son  opération 
dans  un  temps  favorable;  je  n'en  lis  pas  des  vœux  moins  ardents  pour 
son  succès  ;  et  quand  j'appris  qu'il  était  déplacé,  je  lui  écrivis  dans  mon 
élourderie  la  lettre  suivante,  (ju'assurément  je  n'entreprends  pas  de 
justifier. 

Il  A  M(inlni(ii'i'inv,  \r  -2  ilt'cembrc  1759. 

«  Daignez,  monsieur,  recevoir  Ibommage  d'un  solitaire  (|ui  n'est  pas 
«  connu  de  vous,  mais  (|ui  vous  estime  par  vos  laK^nls.  (|ui  vous  res- 
«  pecte  |)ar  voire  admiiÉisIralion,  et  qui  vous  a  l'ail  riimineur  de  croire 
«  qu'elle  ne  vous  r(!slerail  pas  longleuips.  Ne  |)iiu\anl  sauver  1  Ktal 
<<  (|u"aux  dépens  de  la  capitale  (|ui  la  peidu,  vous  ave/  bravé  les  cris  des 
«  gagneurs  d'argent.  En  vous  voyant  écraser  ces  misérables,  je  vous  en- 
«  viais  votre  place;  en  vous  la  voyant  quitter  sans  vous  être  démenti,  je 
«  vous  admire.  Soyez  content  de  vous,  monsieur;  elle  vous  laisse  nu 
«  li(Uineur  dont  vous  jouirez  longlemps  sans  concui'renl.  Les  maledic- 
«  liiins  des  fripons  font  la  gloire  de  I  hiunme  juste.  » 


I-MM  II      II      II  \  Itl     \ 


m 


ITCtO  M;i(l.im('  ili'  l.iivi'lilliDiii  ^,  t|iii  s.i\;iil  (|iii-  j  .i\.il>  mil  rrllc  |f|- 
ll'c.  III Cil  jiai'l.i  ;ni  Nova^c  ilf  l'.i(|in's;  je  la  lui  iiMHiliai  ;  riif  iii  miii- 
liaila  Miii-  ('ti|iif.  j(>  la  lui  iloiiii.ii  :  niais  j'i^iinrais,  i-ii  la  lui  ilniiuaiil, 
(lucllc  tlail  un  lie  i«s  j'afiiiiiirs  d  aificiil  <|ui  >'iiili'ii'ssairiil  aux  mui>- 
Irrilirs,  rt  i|lli  a\aii'lil  lait  ili'|ilat'('i'  Sillicuii'llr.  (lu  rùt  dil,  a  ImiiIis  mes 
lialtuii'tliscs,  <|iir  j'allai"  rM'ilaul  a  plaisir  la  liaiiic  d  iiiii'  li'iiiiiic  aiiiialilr 
fl  |Miissaiil(>,  à  iai|iii'lli'.  ilaiis  li-  \rai.  je  inaltacliais  liavanWi^i-  ilr  jniii 
(Ml  i«>iir,  cl  <l<iiil  j'otais  luin  rliii|^iii'  ili'  Muilnir  in'alliirr  la  ilis^râi-i-, 
i|iiiii(|iii-  ji-  lisse,  à  l'iti'Ci'  ili'  i^auciirrii's,  Imil  cr  i|ii'i|  l'allail  |miui'  cela.  Je 
fidis  (|u  il  csl  assez  sii|icillu  ilaM-ilii'  ijiu'  c'csl  a  elle  ijuc  se  i'a|i|ini'|i' 
riii>loii'i' (II-  rii|ii.ili'  il'  M.  Iiiiiiiliin.  iloiil  I  ai  |iarlc'  il, m--  ma  |u  riiiicii' 
l'.iilii'  :  l'anlrc  tiaiiio  ('tait  iiiadaiiK' ili'  .Mil  i'|i(ii\.  Klli-s  m-  m'en  nul  jamais 
t'('|iai'ii',  ni  lail  le  uinindrr  scinldanl  de  s'en  suiiM'iiir,  iii  riiiir  ni  I  aiilir  ; 
mais  df  |irfsuini'r  (juc  mailaiiic  de  l.u\i'niliiuii|;  ait  |mi  I  tiuldiiT  icrllc- 
iiiriil,  i-'i'sl  (-('  i|ui  iiii'  jiMiail  lui'ii  ililli(  lie,  i|uaud  mriiii'  un  nt>  sanrail 
lion  di's  L'viiii'iiu'iils  snlisciiiu-nls.  l'oiir  moi,  jt;  inolnnidissiis  sur  l'cf- 
l'il  (il-  mes  lièliscs,  jiar  li"  li'mi>igiia;.'('  (|iu'  j(>  me  rendais  do  n'en  aMiir 
lail  aïKiino  à  di'ssoin  do  rtilïonsor  :  ((Uiimo  si  jamais  ronimo  <u  |i(ui\ail 
[lardonnor  i\c  paroillos,  inoiiio  axcc  la  pins  pailailo  ooililudo  (|uc  la  xn- 
loiilô  n'y  a  pas  on  la  mnindro  pari. 

Copoiidanl,  (|n()i(|ir(llo  painl  no  lioii  voir,  no  lion  sonlir,  ol  (|uo  ]i- 
110  Inuivasso  oiiooro  ui  diiiiiiiiili(Ui  dans  sou  oniprossoinoiil,  ni  cliau^o- 
iiHuI  dans  ses  inaiiioros.  la  ciiiitiuiialiiMi,  I  au;:Mi('iilii>ii  iniiiii'  d  un 
prossonlimoiil  trop  liioii  ioiido,  nio  iaisail  lioiuldor  sans  oosso  ipio  lon- 
nni  110  snooodàl  hioiilol  a  col  on^fuionioul.  l'oM\ais-jo  atloudic  d'iiuo  si 
•iiaiido  damo  iiiio  ooiislaiioo  à  Toproino  de  iiinii  poii  d  adresse  a  la  soii- 
loiiir'.'  Je  no  savais  i>as  unnic  lui  (aelier  ee  pressontimoiit  snunl  ipii 
miiupiiolail.  el  ne  me  reiidail  (|ii(î  plus  maussade.  On  on  ju};ei.i  |>ai  la 
lellro  suivaiilo,  qui  ooiilioul  une  Itiou  siii^'uliero  piéiliolioii. 

.V.  H.  Cotlo  lellro.  sans  dalo  dans  mon  luouilloii,  est  du  mois  d'oclo- 
iu'o  I7<>0.  au  plus  lard. 

■(  Oiio  vos  lioiilos  soni  oruollesl  l*oui(|iioi  Irtuihler  la  paix  d'iiu  soli- 
«  tairo,  ijiii  rtMiou«,ail  aux  plaisirs  do  la  vie  pour  n'en  plus  seulir  los  oii- 
«  nuis?  J'ai  passé  mes  jours  à  ohorclior  en  vain  dos  allaoliomonls  soli- 
II  dos  ;  jo  non  ai  pu  toniier  dans  les  oondilions  anx(|uolles  je  pouvais 
<<  alloiudrt!  :  csl-cc  dans  la  vôiro  (|n(  j'en  dois  i  Iiorolior'?  I.'aniluliou  ni 
a  riiilorôl  no  me  lentont  pas;  jo  suis  peu  v.iiii,  |iiii  erainlil;  je  puis  ro- 
€  sislcr  à  lonl,  hors  aux  caresses.  l*(iur(|U(ii  m  all;ii|iioz-voiis  Ions  diii\ 
"  pai'  un  faible  (|iril  laul  \aiii(ir,  puis(|ue.  dans  la  dislanoe  i|ui  nous 
Il  sépare,  les  épanoliemoiils  des  o(onrs  sousihios  no  doiveiil  pas  rappro- 
«  olior  le  niioii  do  vous?  I.a  reooiiuaissanoo  snriira-l-ello  |)our  un  i  nui 
M  i|ui  lie  oonuail  pas  deux  manières  de  se  donner,  ol  ne  se  seul  oapaido 
0  ipio  d'amilié'?  D'amilié,  madaino  la  marécliale!  Ali!   voila  u   mal- 


IKi  I.F.S   CONFRSSIONS. 

i(  liciii  1  II  est  lioau  à  vous,  à  monsieur  lo  mariuilial,  (rciinpIovcM-  co 
K  terme  ;  mais  je  suis  insens»'  do  vous  iiremlrc  au  mol.  Vous  vous 
«  jouez,  luoi  je  m'attaelie;  cl  la  lin  ilii  jeu  nie  |)i(''|>are  de  nouveaux  re- 
«  [ïrets.  One  je  hais  tous  vos  litres,  et  (|iit!Je  vous  plains  de  les  poitcr! 
«  Vous  me  semblez  si  dignes  de  goùler  les  charmes  de  la  vie  privée! 
«  Ouc  n'hahilez-voiis  Clarcns!  J'irais  y  chercher  le  honhenr  de  ma  vie. 
"  Mais  le  château  de  Moulmoreucy.  mais  l'hôtel  de  huxeiiihonrg  !  est-ce 
«  là  qu'on  doit  voir  .leau-.lac(pies?  est-ce  la  qu'un  ami  de;  l'c-galilii  doit 
«  [)orler  les  alïeclious  d'un  cœur  sensible  qui,  payant  ainsi  l'estime 
«  qu'on  lui  témoigne,  croit  rcndr(!  autant  qu'il  rc(,'oit?  Vous  êtes  bonne 
«  et  sensible  aussi,  je  le  sais,  je  l'ai  vn,  j'ai  legret  de  n'avoir  pu  plus  tôt 
«  le  croire  ;  mais  dans  le  rang  oii  vous  êtes,  dans  votre  manière  de  vivre. 
«  rien  ne  peut  taire  une  impression  durable;  et  tant  d'objets  nouveaux 
«  s'effacent  si  bien  mutuellement,  qu'aucun  ne  demeure.  Vous  m'ou- 
«  blierez,  madame,  après  m'avoir  mis  hors  d'état  de  vous  imiter.  Vous 
«  aurez  beaucoup  t'ait  pour  me  rendre  malheureux,  et  pour  être  inex- 
«  ensable.  » 

.le  lui  joignais  là  M.  de  buxembouig,  alin  de  rendre  le  compliment 
moins  dur  pour  elle;  car,  au  reste,  je  me  sentais  si  sûr  de  lui,  qu'il  ne 
m'était  pas  même  venu  dans  l'esprit  une  seule  crainte  sur  la  durée  de 
son  amitii'.  Rien  de  ce  qui  m'intimidait  de  la  |)art  de  madame  la  maré- 
chale ne  s'est  un  moment  étendu  jus(|u"à  lui.  Je  n'ai  jamais  eu  la  moin- 
dre défiance  sur  son  caractère,  qne  je  savais  être  faible,  mais  sûr.  Je  ne 
craignais  pas  ])lus  de  sa  part  un  ret'roidissement,  que  je  n'en  attendais  un 
attachement  héroïque.  La  simplicité,  la  familiarité  de  nos  manières  l'un 
avec  l'antre,  marquaient  combien  nous  comptions  réciproquement  sur 
nous.  Nous  avions  raison  tous  deux  :  j'honorerai,  je  chérirai,  tant  que 
je  vivrai,  la  mémoire  de  ce  digne  seigneur;  et  quoi  qu'on  ait  pu  faire 
pour  le  détacher  de  moi,  je  suis  aussi  certain  qu'il  est  mort  mon  ami, 
que  si  j'avais  reçu  son  dernier  soupir. 

Au  second  voyage  de  Montmorency,  tie  l'année  17(t(),  la  lecture  de  la 
Julie  étant  finie,  j'eus  recours  à  celle  de  V lunilc  pour  me  soutenir  au- 
près de  madame  de  Luxembourg;  mais  cela  ne  réussit  pas  si  bien,  soit 
'  que  la  matière  fût  moins  de  son  goût,  soit  que  tant  de  lecture  l'ennuyât 
à  la  fin.  fleiiendant,  comme  elle  me  reprochait  de  me  laisser  duper  par 
m(!S  libraires,  elle  voulut  que  je  lui  laissasse  le  soin  de  faire  im])rimer 
cet  ouvrage,  alin  d'en  tirer  un  meilleur  paiti.  J'y  consentis,  sons  l'ex- 
presse condition  (|ii'il  ne  s'imprimerait  |)oint  en  JM-ance  ;  et  c'(!st  sur 
quoi  nous  eûmes  une  longue  dispute  ;  moi  prétendant  (jue  la  permis- 
■-iiin  tacite  était  impossible  à  obtenir,  imprudente  nuMne  à  demandei'. 
rt  ne  MMil.iiil  pninl  |irriiietlrr  au  liiiiicnl  linipression  dans  le  rovaume  ; 
elle  soutenant  (|ue  cela  ne  ferait  pas  même  nue  difli<  iilte  a  la  censure, 
dans  le  système  que  le  gouvernenwnt  avait  a(lo))t(''.  Kile  Inuna  le  uui\e" 


l'Xlt  I  II     I  I      I  l\  l;l     V  •  n-j 

»|j'  lairr  «iiliiT  ilaiis  si-s  \ni>  M.  dr  \l.ili-liii  lu-,  i|iii  in'i'cri*!!  a  i  c  miiiI 
iiMc  liiii:;iir  li-lln-  liiiilt-  ilf  >a  iiiaiii,  |Miiir  iiii'  |Hi«ini  r  i|Mt'  |.i  l'iujiiisiim  liv 
jin  ilti  I  nuire  stiroyiinl  riait  itivcisfiiiriit  uni'  |iiii»'  lailc  pour  axoir  nar- 
liiiil  ra|i|>r<ilialii)ii  du  '^vuiv  liiiiiiaiii,  <■!  icllc  ilc  la  cdiir  dans  la  «  ii- 
r»>iislainf.  Jo  lus  surpris  di-  \(iir  ce  ina^islial,  loujnuis  si  naiiilil',  dcM- 
iiir  si  i-iiulaiil  dans  icllc  alTairc  (iniuiuf  riiupicssiiui  d'un  liMi- «lu'il 
appnunail  ilail  par  cela  siul  Ic-ilinif,  je  u'a\ai.s  plus  d'ulijcclitiii  a 
faiif  loiilif  ii'ilf  di' tel  ouMaj^c.  (Iciicndant,  par  un  siriipult;  extraor- 
dinaire, j'exi'itai  toujours  ipie  liunra^e  s'inipriuierait  en  Hollande,  et 
même  par  le  liliraire  Néaiihiie,  (pie  je  ne  me  ediileiitai  pas  d'indicnier, 
mais  ipie  j"en  prévins;  e(>n>entaiit.  au  re^le,  (jue  l'edilion  se  lit  au  profil 
d'un  liluaire  Iraueais,  et  t|ue.  (|uaihl  elle  serait  laite,  (ui  la  déliilàl,  soit 
à  l'aris,  soit  oii  l'on  voudrait,  attendu  (|ue  ee  déliit  m-  nn-  ref;ardail  pas. 
Voilà  exaelemenl  ce  qui  l'ut  eonvenn  entre  madanu,'  de  l.uxemhoiirg  cl 
nn)i  ;  après  quoi  je  lui  remis  mou  manusrril. 

Klle  axait   amené  à   ee  xovane    sa   |>etile-lille,    mademoiselle   de  Honf- 
llers.  aujounriuii  madame  la  duchesse  de  Laii/un.  Kilo  s'appelait  Amé- 
lie, (l'était  nnecliarinanle  perst)nne.  Klle  avait  vraiment  une  ligure,  nin; 
douceur,  une  timidité  virjj;inale.  Uion  de  plus  aimaiileet  de  plus  inlero- 
saut  que  sa  lij:ure,   rien   de  plus  tendre  et  de  plus  cliaste  ([ue  les  senti- 
ments  (|uelle  inspirait.  M'aiileurs,   celait  une  eiilanl  ;  elle   n'avait  pas 
onze  ans.  Madame  la  marécliale,  i|ui  la  trouvait  trop  timide.   Taisait  ses 
oirorls  pour   l'animer.  Klle  me  permit  plusieurs  fois  de  lui   domier  un 
baiser;  ce  que  je  lis  avec  ma  maussaderie  ordinaire.  An  lien  des  "entil- 
lesses  qu'\in  autre  eût  dites  a  ma  place,  je  restais  là  muet,  interdit,  et  je 
ne  sais  lequel  était  le  jjIus  lionleux,  de  la  pauvre  petite  ou  de  moi.  In 
jour  je  la  rencontrai  seule  dans  l'escalier  du  petit  château;  elle  venait 
de  voir  Thérèse,  avec  hupielle  sa  ^'ouvernante  était  encore.  Kanle  de  sa- 
voir quoi  lui  dire,  je  lui  proposai   un   baiser,  que,  dans  l'innocence  de 
son  cieur,   elle  ne  refusa    pas,  en  avant  ie(,u    nn   h'  mallM  même,  par 
l'ordre  de  sa  j;rand'inaman,  et  en  sa  présence.  Le  lendemain,  lisant  \'È- 
iiiile  au  chevet  de  madame  la  maréchale,  je  tombai  précisément  sur  un 
passage  où  je  censure,   avec  raison,  ce  que  j'avais    fait  la  veille.  Klle 
trouva   la    réllexion    très-juste,  et  dit   là-dessus  quel(|ue   chose  de   fort 
sensé.  (|ui  me  lit  rougir.  <Jn*-' j'"  maudis  mon  incroyable  bêtise,  qui  m'a 
si  souvent  donné  l'air  vil   et  coupable,   quand  je  n  étais  que  sot  et  em- 
barrassé!  Bêtise  qu'on    prend  même  pour  une  fausse  excuse  dans  un 
homme  qu'on  sait  n'être  pas  sans  esprit.  Je  puis  jurer  que  dans  ce  bai- 
ser si  répréhensible.  ainsi   (jue  dans  les  autres,    le  co.'ur  et  les  sens  de 
mademoiselle  Amélie  n'étaient   pas  plus  purs  que  les  miens;  et  je  puis 
jurer  même  que  si  dans  ce  moment  j'avais  pu  éviter  sa  rencontre,  je 
l'.iur.iis  l'ail;  non  (inellc  ne  me  fît  grand  plaisir  à  voir,  mais  par  rem- 
barras di'  trouver  eu  passant  (|uelqne  nud  agréable  n  lui  dire.  (Jommenl 


lis  LKS  CONFKSSIONS. 

se  [)iMil-il  (jii  1111  fiilaiil  iiu'iiiu  iiiliiiiiile  un  lioniiiic  qiK-  li;  j)oiivoii-  des 
lois  n'a  pas  cITrayé"?  0'"''  paili  prendre!"?  C-omnicnt  se  conduire,  dénué 
de  liMil  Mn|)i(iin|i(ti  dans  ri'S|)rir.'  Si  je  nie  lorce  a  parler  aux  |^ens  (ini! 
je  lencontre,  je  dis  uni!  Italoiiiilise  iiil'aillililenieiil  :  si  je  ne  dis  rien,  je; 
suis  un  inisanllirope,  un  animal  l'arouclie,  un  ours,  l  ne  totale  iniliécil- 
lilé  in'eùl  été  l)icn  plus  favoralde  ;  mais  l(>s  talents  dont  jai  manqué 
dans  le  inonde  ont  fait  les  instruments  de  ma  perte,  des  talents  ipie  j'eus 
à  part  moi. 

A  la  lin  de  ce  même  voya^^e,  madame  de  l.iixeniliourg  lit  une  bonne 
œuvre  à  laquelle  j'eus  quelque  part.  Diderot  ayant  très-imprudemment 
offensé  madame  la  princesse  de  Robeck,  tille  de  M.  de  Luxembourg,  Pa- 
lissot,  (lu'elle  proléfieaif,  la  veuf^ea  jiar  la  comédie  di>s  l'hilofophcs,  dans 
laquelle  je  fus  tourné  en  ridicule,  et  Didei'ot  extrèniement  mallraité. 
L'auteur  m'y  ménagea  (hnanla^e.  innins,  je  pense,  à  cause  de  l'obliga- 
tion (|u'il  m'avait,  que  de  peur  de  dé|)lair(!  an  père  de  sa  protectrice, 
dont  il  savait  (]ne  j'étais  aimé.  Le  lilnaire  Diicliesne,  qu'alors  je  ne 
connaissais  point,  m'envoya  cette  pièce  quand  elle  lut  imprimée;  et  je 
soupçonne  que  ce  fut  par  l'ordre  de  Palissot,  qui  crut  peut-être  que  je 
verrais  avec  plaisir  décliirer  un  boiume  avec  lequel  j'avais  rompu.  Il  se 
trompa  fort.  Ln  rompant  avec  Diderot,  que  je  croyais  moins  mécliant 
quiniliscret  et  faibli?,  j'ai  toujours  conservé  dans  l'âme  de  rattache- 
ment pour  lui,  même  de  l'estime,  et  du  respect  pour  notre  ancienne 
amitié,  que  je  sais  avoir  été  longtemps  aussi  sincère  de  sa  part  (|ue  de  la 
mienne,  (l'est  tout  autre  cbose  avec  Grimm,  homme  faux  par  caractère, 
(lui  ne  m'aima  jamais,  qui  n'est  pas  même  capable  d'aimer,  et  qui,  de 
gaieté  de  cœur,  sans  aucun  sujet  de  plainte,  et  seulement  pour  conten- 
ter sa  noire  jalousie,  s'est  fait,  sons  le  masque,  mon  plus  cruel  calom- 
niateur. Celui-ci  n'est  plus  rien  pour  moi  :  l'autre  sera  toujours  mon 
ancien  ami.  Mes  entrailles  s'émurent  à  la  vue  de  cette  odieuse  pièce  : 
je  n'en  pus  supporter  la  lecture,  et,  sans  l'achever,  je  la  renvoyai  à  Du- 
chesne  avec  la  lettre  suivante  : 

Il  A  Miiiilnii>i-i'iir\,  II' :2I  mal  17(10. 

«  Kn  j)arcouranl,  monsieur,  la  pièce  ([ue  mhis  m'avez  envoyée,  j'ai 
«  frémi  de  m'y  voir  loué.  Je  n'accepti;  point  cet  horrible  présent.  Je  suis 
«  persuadé  (|u'eii  me  l'envoyant  vous  n'avez  point  voulu  me  faire  une 
«  injure  ;  mais  vous  ignorez  ou  vous  avez  oublii'  que  j'ai  eu  riioniieur 
i<  d'être  I  ami  d'un  hoiiiiiie  respectable,  indignement  noirci  et  calomuii! 
«  dans  ce  libelle.  » 

Dncliesne  montra  celle  lettre.  Diderot,  (|u'elle  aiiiait  dû  toucher,  s'en 
dépita.  Sou  amour-propre  ne  put  me  pardiMiuer  la  siipi'riorite  iV\\[) 
pioieile  généreux,  et  je  sus  (jiie  sa  femme   se  déchainail  paitonl  contre 


l'MiTir  II.  I  i\  ni;  \  411, 

moi  aVt>i'  iiiir  .li^iTtir  (|iii  m  :illr(  la  |i(mi,  s.iiliaiil  iiircllc  ctail  riiiiiKii- de 
loiil  Ir  iiidiiilc  |iiiiii'  mil'  liai'i'ii^rn-. 

l>Klt-i°i>l,  à  Sun  liiiir.  Iiiiii>a  un  \fii^cui  ilaiis  I  alilir  Miiiclli'l.  (im  |i( 
l'iiiilre  l'alissol  un  pclil  ci  ril  iniitf  du  l'clit  l'iii|ili(-lc,  et  inliliilc  lu  \  ismn. 
Il  ulïciisa  li-t-s-iiu|ii'inlriniM<Mit  dans  (cl  i-ciit  madame  de  Kidin  k.  dmii 
IfS  amis  le  llrcnl  niclln-  à  la  Itasiilli'  :  car  ponr  t-ili-,  naluriliiinL'nl  immi 
^indiiutivc.  cl  |imii  lors  nmiiianlc.  ji-  >nis  persuade  qu'elle  ne  s'en 
mcla  pas. 

h'Ah'mlicrI.  ipii  clait  lurl  lie  aM'c  l'ahlu'  Moitllel,  m'écrivit  puni 
m'cii^a^er  à  piicr  madame  de  I.nxemlxiur^  de  sollieiler  sa  lilieile  Im 
|ii-omellaiit.  en  reconnaissance,  des  louantes  dans  V EuvyvUipèdit.  Voici 
ma  réponse  : 

«Je  n'ai  pas  atlemlu  voire  lellre.  niunsienr,  jtonr  lénxii^'m-r  à  ma- 
II  dame  la  marécliale  de  Lnxemliour^  la  peine  (jue  me  laisail  la  dilen- 
"  lion  de  l'alilic  Mnnllil.  llUc  sait  linlérèl  que  j"\  preinis,  elle  saura 
»  celui  (|ne  vinis  \  prenez;  cl  il  lui  sullirait,  pour  v  |>rendre  inlérèt  elle- 
»  même,  de  savoir  que  c'est  un  liomme  de  mérite.  An  suridns,  iinoi- 
M  qu'elle  et  monsieur  le  maréciial  m'honorent  d'une  hieiiveillance  qni 
Il  lait  la  consolaliim  de  ni.i  vie,  et  que  le  nom  de  votre  ami  soil  près 
«  d'eux  une  recommaudaliuu  pour  l'aldjé  Morellel,  j'i^mue  jus(|u';i  qiu'l 
«  point  il  leur  convient  demplojer  en  celte  occasion  le  crédit  attaclié  à 
M  leur  rang  el  à  la  considération  due  à  leurs  personnes.  Je  ne  suis  itas 
«  même  persuadé  que  la  vengeance  en  question  regarde  madame  la 
«  princesse  de  ilidieck  aulanl  que  vous  paraissez  le  croire;  et  quand  cela 
Il  serait,  on  ne  doit  pas  s'attendre  que  le  [)laisir  de  la  vengeance  appar- 
«  tienne  aux  philosophes  exclusivement,  et  que  quand  ils  voudront  être 
«  l'einmes,  les  fennnes  seront  philosophes. 

«  Je  vous  rendrai  coinjjle  de  ce  que  m'aura  dit  madame  de  Luxem- 
«  hourg  quand  je  lui  aurai  montré  votre  lettre.  Kn  atlendant,  je  crois  la 
M  connaître  assez  pour  pouvoir  vous  assurer  d'avance  que  quand  elle  au- 
«  rail  le  plaisir  de  conlrihuer  à  réiargissement  de  l'ahhé  Morellel,  elle 
M  n'accepterait  point  le  trihut  de  reconnaissance  que  vous  lui  proinet- 
«  lez  dans  V Emtjclitpfdie,  (|noiqn"elle  s'en  tint  honorée,  parce  qu'elle 
«  ne  fait  pas  le  bien  pour  la  louange,  mais  pour  contenter  son  hou 
M  cœur.  » 

Je  n'épargnai  rien  pour  exciter  le  zèle  et  la  commisération  de  madame 
de   Luxembourg    eu  faveur  du   pauvre  captif,  el  je  réussis.  Kiie   lit  un 

voyage  à  Versailles  exprès  pour  voir  M.  Ii  1 le  de  Saint-Florentin  ;  el  ce 

%oyage  abrégea  celui  de  Montmorency,  que  M.  le  maréchal  fut  obli"'é 
decpiitteren  même  temps,  pour  se  rendre  à  Houen.  oii  le  roi  lenvovail 
comme  gouverneur  de  Normandie,  au  sujet  de  (|uel(]nes  monveiin-nls 
du  parlement  qu'on  Miiilail  contenir.  Voici  la  lellre  (|iie  m'écrivit  n)a- 
(lame  de  i.uxi  inbiinig.  le  surlendemain  de  son  départ  : 


150  l.i:S   i;uM' KSSIOINS. 

«  A  Xui'Siiilli's,  ce  nu'i'ci-i'ili.  ll.iasse  |),  ii"  iô.) 

«  M.  (lo  Luxeiiihour^'  esl  parti  liier  a  six  heiirus  du  malin.  Je  ne  suis 
u  [)as  encore  si  j"ii';ii.  J'alleiuls  île  ses  nouvelles,  parce  qu'il  ne  sait  pas 
«  lui-même  combien  île  temps  il  y  sera.  J'ai  vu  M.  tie  Saint-Florentin, 
«  ipii  est  le  mieux  disposé  pour  l'ahbé  Morellel  ;  mais  il  y  trouve  des  ob- 
«  slaeles,  dont  il  espère  cependaiil  triomphera  son  premier  travail  avec 
«  le  roi,  qui  sera  la  semaine  prochaine.  J'ai  demandé  aussi  en  grâce 
«  qu'on  ne  l'exilât  point,  parce  qu'il  en  était  question  ;  on  voulait  l'en- 
i(  voyer  à  Nancy.  Voilà,  monsieur,  ce  que  j'ai  pu  obtenir;  mais  je  vous 
«  promets  que  je  ne  laisserai  pas  M.  de  Saint-Florentin  en  repos,  que 
«  ralïaire  ne  soit  Unie  comme  vous  le  désirez.  Oiie  je  vous  dise  donc  à 
«  présent  le  chagrin  que  j'ai  eu  de  vous  quitter  si  tôt;  mais  je  me  flatte 
«  que  vous  n'en  douiez  pas.  Je  vous  aime  de  tout  mon  cœur,  et  pour 
((  toute  ma  vie.  » 

Ouelques  jours  après,  je  rei^'us  ce  billet  de  d'Aleniberl,  qui  me  donna 
une  véritable  joie  : 

u  i.L'  \'''  iuiùl.  (Liasse  D,  11"  26.! 

«  (jràce  à  vos  soins,  mon  cher  philosophe,  l'abbé  est  sorti  de  la  Uas- 
«  tille,  et  sa  détention  n'aura  point  d'autres  suites.  Il  part  pour  la  cam- 
«  pagne,  et  vous  l'ait,  ainsi  que  moi,  mille  remercînienls  et  conipli- 
«  ments.  Vale,  et  meania.  » 

Labbé  m'écrivit  aussi  quelques  jours  après  une  lettre  de  remercîment 
(liasse  D,  n"  29),  ijiii  ne  me  parut  pas  respirer  une  certaine  effusion  de 
cœur,  et  dans  laquelle  il  semblait  atténuer  en  quelque  sorte  le  service 
(lue  je  lui  avais  rendu  ;  et,  à  quelque  temps  de  là,  je  trouvai  que  d'Alem- 
bert  et  lui  m'avaient  en  quelque  sorte,  je  ne  dirai  pas  supplanté,  mais 
succédé  auprès  de  madame  de  Luxembourg,  et  que  j'avais  perdu  près 
irelle  autant  ([u'ils  avaient  gagné.  Ce|)endant  je  suis  bien  éloigné  de 
soupçonner  l'abbé  Morellet  d'avoir  contribué  à  ma  disgrâce;  je  l'estime 
trop  pour  cela.  Quant  à  M.  d'Alembert,  je  n'en  dis  rien  ici,  j'en  repar- 
lerai dans  la  suite. 

J'eus  dans  le  même  temps  une  autre  affaire,  qui  occasionna  la  dernière 
lettre  que  j'ai  écrite  à  M.  de  Voltaire  ,  lettre  dont  il  a  jeté  les  hauts  cris, 
comme  dune  insulte  abominable,  mais  qu'il  n'a  jamais  montrée  à  per- 
sonne. Je  suppléerai  ici  à  ce  qu'il  n'a  pas  voulu  faire. 

L'abbé  Trublet,  que  je  connaissais  un  peu,  mais  que  j'avais  très-peu 
\ii,  m'écrivit  le  l.'J  juin  17G0  (pliasse  D,  n»  11),  pour  m'avertir  que 
.M.  Formcv,  son  ami  et  correspondant,  avait  imprimé  dans  son  journal 
ma  lettre  à  M.  de  Voltaire  sur  le  désastre  de  Lisbonne.  L'abbé  Trublet 
voulait  savoir  comment  cette  impression  s'était  jiu  faire,  et,  dans  son  tour 
desprit  lin  et  jésuitique,  me  demandait  mou   avis  sur  la  réimpression 


I'  Ml  I  I  h     M     M  \  Kl     \  4.M 

(If  ci'llf  li'tirc,  sans  Vdiilmi-  nw  ilii'c  li'  Mm.  (.iiiiiiii)- jr  li.tis  s<iii\4'r.ni(c- 
iiii'iil  les  riiscurs  de  i-clli-  fS|iri-c,  je  lui  lis  li's  n'inririiiiriils  i|iii'  jr  lui 
tieviiis;  mais  j'v  mis  un  Ion  iluc  (|u'il  si-util,  l'I  ipii  ii<-  I  tiii|M^rlia  |>as  ili* 
mi'  |»ati'liiii'r  l'urtnv  i-ii  ilriu  nu  Irnis  Irllrrs.  juM|ii°a  cf  iiu'il  ^ùt  tout  ci' 
i|u'il  axait  voulu  sa\uir. 

Je  i'(iui|>i'is  liicii,  (|ui)i  (lucii  |iùt  ilin'  Inililcl,  i|Ui'  l'iuuirx  ii'axail 
|ii>iiit  troiivo  i-i-tlc  li'tlit'  ii)i|u°im('(-,  it  i|iii'  la  |iirmiiTf  iui|ii'<'ssiiiu  m  \r- 
iiail  ilf  lui.  Ji-  le  cniiuaissais  |i<iiii'  un  rlTiiiuli'  |iill;ir(l,  ipii,  muis  l'aroii,  sr 
iaisail  un  icm'iiu  des  nuvraj;i's  des  aulro,  i|iiiiii|iril  ii"\  n'il  |i;is  mis  rii- 
rori'  rim|)iiiii'n(i'  incrovaiilo  d  olcr  d  un  Inir  drja  pulilic  li'  iinni  ili> 
l'antiMir,  d'\  nn-ltii'  le  sion,  ol  df  le  M-ndre  à  smi  piolit.  .Mais  ciimun'ul 
i-i<  manuscrit  lui  i-lail-il  |iarvi>uu?  ('.\'tait  là  la  (|ursti(iu,  (|iii  n'était  pas 
diflicili-  à  n'-sniidrc,  mais  dont  j'riis  la  simplitili-  d  rtrc  i-mliairassi-. 
^)iioiHUt'  Vidtairo  fût  lionoré  par  excès  dans  cette  leltie,  cumnie  eiilin, 
inalj;ré  ses  |>ro(i''d('s  mallnuinètes,  il  eut  éli'  fondé  à  se  plaindre  si  je 
l'avais  lait  imprimer  sans  son  aven,  je  jiris  le  parti  de  lui  écrire  à  ce  su 
jet.  Voici  celle  seconde  lettre,  à  laquelle  il  ne  fit  aucune  réponse,  et  dont, 
pour  mettre  sa  brutalité  plus  à  Taise,  il  lit  semldanl  d'être  irrili-  jns(|u'à 
la  fureur  : 

«  A  Monlmoronry,  le  17  juin  1700. 

«  Je  ne  pensais  pas,  monsieur,  me  retrouver  jamais  en  correspondance 
M  avec  vous.  .Mais  ajiprenanl  (|ne  la  lettre  (|ne  je  vous  écrivis  en  IT.'JC»  a 
f  été-  imprimée  à  Herlin,  je  dois  vous  rendre  compte  de  ma  conduite  à 
o  cet  égard,  et  je  remplirai  ce  devoir  avec  vérité  et  simplicité. 

«  Cette  lettre  vous  ayant  été  réellement  adressée,  n'était  |>oint  desliné-e 
«  à  1  impression.  Je  la  communiquai,  sons  condition,  à  trois  personnes 
«  à  qui  les  droits  de  l'amitié  ne  me  permettaient  pas  de  rien  refuser  de 
«semblalile,  et  à  qui  les  mêmes  droits  permettaient  encore  moins 
«  dahuser  de  leur  dépôt,  en  viidant  leiii'  |iromesse.  Ces  trois  personnes 
«sont  madame  de  Clienonceaux,  liclle-lillc  de  madame  Dupin,  madanii- 
«  la  comtesse  d'Hondetot.  et  nn  .Mlemand  nommé  M.  Grimm.  Madame 
«  de  Chenonceanx  souhaitait  (pic  cette  lettre  fut  im|)rimée.  et  me  de- 
«  manda  mon  consenli-ment  pour  cela.  Je  lui  dis  qu'il  dépendait  du 
M  votre.  Il  vous  lut  demande,  vous  lo  refusâtes,  et  il  n'en  lut  j)lus 
«  question. 

«  (;e|)endant  M.  l'abbé  Trublet.  avec  i|ni  je  n'ai  nulle  espèce  de  liai- 
«  son,  vient  de  mécrire,  par  nue  attention  pleine  d  boniiéleté,  qn'ayaiil 
0  reçu  1ns  feuilles  d'un  journal  de  M.  Formey,  il  y  avait  lu  cette  même 
«  lettre,  avec  un  avis  dans  lequel  l'éditeur  dit,  sons  la  date  du  23  oclo- 
n  bre  17o9,  qu'il  l'a  trouvée,  il  y  a  quelques  semaines,  cliez  les  libraires 
«  de  Iterlin.  et  que  comme  c'est  une  de  ces  rriiiljcs  vidantes  qui  dispa- 
n  raissent  bientôt  sans  retour,  il  a  iin  lui  ilcNoir  iloimer  |)lace  dans  sou 
n  journal. 


\:ii  I.I.S    (,()M  KSSIONS. 

«  Voil;i,  inonsicur,  luiil  w  i\uf  j'en  sais.  Il  csl  lirs-sùr  ([ne  jusqu'ici 
<(  lOii  n'avait  pas  ni("'m('  ont  parler  à  Paris  de  celle  lellro.  Il  est  li-ès-snr 
((  ([lie  ri'\em]»laire,  sdit  iiiamiscril ,  siiil  mipniiii',  toiiilu'  dans  les  mains 
i<  (le  M.  {•'orniev,  n'a  \mi  lui  venir  ijin^  de  vous,  ce  (|ni  n'est  pas  vraiscrn- 
«  ldald(\  on  dune  des  (rois  personnes  que  je  \iens  de  nommer.  Enfin, 
«  il  est  tiès-sûr  que  les  dcnx  dames  sont  incapables  d'une  pareille  infi- 
«  (Il  lité.  .le  n'en  puis  savoir  davantage  de  ma  retraite.  Vous  avez  des 
«  correspondances  an  nioveii  descpielles  il  vous  serait  aisé,  si  la  chose  en 
«  valait  la  ])eine,  de  remontera  la  source  et  de  vériliei'  le  l'ait. 

«Dans  la  même  lettre.  M.  l'abhé  Truhlet  me  nKinpie  qu'il  tient  la 
«  l'euille  en  réserve,  et  ne  la  prêtera  point  sans  mon  consentement, 
«  qu'assurément  je  ne  donnerai  pas.  Mais  cet  exemplaire  peut  n'être  pas 
«  le  seul  à  l'aris.  Je  sonliaile,  monsieur,  que  cette  lettre  n'y  soit  pas 
«  imprimée,  et  je  leiai  de  mon  mieux  pour  cela  ;  mais  si  je  uc  pouvais 
«  éviter  qu'elle  le  lût,  et  cprinstruit  à  temps  je  pusse  avoir  la  prél'érence, 
«  alors  je  n'hésiterais  pas  à  la  faire  imprimer  moi-même.  Cela  me  paraît 
«  juste  ci  naturel. 

«  Quant  à  votre  réponse  à  la  même  lettre,  elle  n'a  été  communiquée  à 
«  personne,  et  vous  pouvez  compter  qu'elle  ne  sera  point  imprimées 
«  sans  votre  aveu,  qu'assurément  je  n'aurai  point  l'indiscrétion  de  vous 
«  demander,  sachant  bien  que  ce  qu'un  homme  écrit  à  un  autre,  il  ne 
«  l'écrit  |)as  au  public.  Mais  si  \ons  en  vouliez  faire  une  pour  être  pii- 
<(  bliée,  et  me  l'adresser,  je  vous  promets  d(>  la  joindre  fidèlement  ta  ma 
«  lettre,  et  de  n'y  pas  répliquer  un  seul  mot. 

«  .le  ne  vous  aime  point,  monsieur;  vous  m'avez  fait  les  maux  qui  pou- 
«  \ aient  in'être  les  plus  sensibles,  <à  moi  votre  disciple  et  votre  cnthou- 
«  siasie.  Vous  avez  perdu  (ienève  pour  le  prix  de  l'asile  que  vous  y  avez 
«  reçu  ;  vous  avez  aliéné  de  moi  mes  concitoyens,  pour  le  prix  des  ap- 
'<  plaudissements  que  je  vous  ai  prodigués  parmi  eux  :  c'est  vous  qui  me 
«  rendez  le  séjour  de  mon  pays  insupportable  ;  c'est  vous  qui  me  ferez 
<(  mourir  en  terre  étrangère,  privé  de  tontes  les  consolations  des  mou- 
«  rants,  et  jeté,  pour  tout  honneur,  dans  une  voirie;  tandis  que  tous  les 
«  honneurs  qu'im  liomuH!  |)eut  attendrie  vous  accompagneront  dans 
«  mon  pays.  Je  vous  hais,  enfin,  puisque  vous  lavez  voulu  ;  luais  je  vous 
«  hais  en  homme  encore  plus  digne  de  vous  aimer,  si  vous  l'aviez  voulu. 
«  De  tous  les  sentiments  dont  mon  ecrur  était  pénétré  pour  vous,  il  n'y 
«  reste  (|ue  l'admiration  (pion  ne  peut  refuser  à  votre  beau  génie,  et 
«  l'amour  de  vos  écrits.  Si  je  ne  ]tuis  honorer  en  vous  que  vos  talents,  ce 
«  n'est  pas  ma  faute.  Je  ne  man(pierai  jamais  au  lespect  qui  leur  est 
a  dû,  ni  aux  procédés  cpie  ce  respect  exige.  Adieu,  monsieur.  » 

Ail  milieu  de  loiiles  ces  |)etites  tracasseries  littéraires,  rpii  me  confir- 
maient de  plus  en  plus  dans  ma  résolution,  je  reçus  le  plus  grand  hon- 
neur (pic  les  lettres  m'aient  attiré,  et  auquel  j'ai  été  le  plus  sensible, 


l'AUTIK  II,  I  i\  m.  \  i^ 

tiaiis  la  visiU-  <|iii'  M.  Ii'  iniiur  dr  Coiili  iImi'^im  inc  faiii'  par  ilrin  fin*, 
Vuiw  an   |irlil  cli.'ilraii,    cl  raiilic  à   Mi>iil-I.t>nis.  Il  choisit    iiiriiii'  (diili-s 


^     RREO'H0(*»r 


les  deux  fois  le  temps  que  madame  de  Luxembourg  n'était  pas  à  Monl- 
morenrv,  adn  de  rendre  plus  manifeste  qu'il  n'y  venait  que  pour  moi. 
Je  n'ai  jamais  doiitr  i|ul'Ji'  ne  dusse  les  premiè'rcs  bontés  de  ce  prince  a 
madame  de  Luxembourg  et  à  madame  de  Houfflers;  mais  je  ne  doute  pas 
non  plus  que  je  ne  doive  à  ses  propres  sentiments  et  à  moi-même  celles 
dont  il  n'a  cessé  de  m'bonorer  depuis  lors. 

Ccimnie  mon  appartement  de  Mont-l.ouis  était  très-petit,  et  que  la  si- 
tuation du  donjon  était  charmante,  j'y  conduisis  le  prince,  qui,  pour 
comble  de  grâces,  voulut  que  j'eusse  l'honneur  de  faire  sa  partie  aux 
échecs.  Je  savais  qu'il  gagnait  le  chevalier  de  Lorenzi,qui  était  plus  lort 
que  moi.  r.i|)cndant,  malgré  les  signes  et  les  grimaces  du  cbevalier  et 
des  assistants,  que  je  ne  fis  passemblaiil  de  voir,  je  gagnai  les  deux  par- 
lies  que  nous  jouâmes.  En  finissant  je  lui  dis  d'un  ton  respectueux,  mais 
grave  :  Monseigneur,  j'honore  trop  Votre  Altesse  sérénissime  pour  ne 
la  pas  gagner  toujours  aux  échecs.  Ce  grand  i)rince,  plein  d  esprit  et  de 
lumières,  cl  si  digne  de  n'être  pas  adulé,  sentit  en  effet,   du  moins  je  le 


4^1  Ll.S   CONFESSIONS. 

pense,  (in'il  ii  y  avait  la  iiiic  iimi  (|iii  le  liaitasse  en  liomiiic,  el  j'ai  loiil 
lieu  de  croin'  qu'il  m'en  a  \iaimcut  su  bon  gré. 

Oiiaiid  il  in'iMi  aurait  su  mauvais  gré,  je  ne  nie  reprocherais  pas  de 
n'avoir  voulu  le  lrom|)cr  en  rien,  el  je  n'ai  |)as  assurément  à  me  repro- 
cher non  plus  d'avoir  mal  répondu  dans  mon  cœur  à  ses  bontés,  mais 
bien  d'v  avoir  répondu  (|uelquefois  de  mauvaise  grâce,  tandis  qu'il 
mettait  lui-même  une  grâce  inlinie  dans  la  manière  de  me  les  mar(iuer. 
l'eu  de  jours  après,  il  me  lit  envoyer  un  |)anier  tle  gibier,  que  je  re(,'us 
comme  je  devais.  A  quelque  temps  de  là,  il  m'en  lit  envoyer  un  autre, 
el  l'un  de  ses  officiers  des  chasses  écrivit,  par  ses  ordres,  que  c'était  de 
la  chasse  de  Son  Altesse,  et  du  gibier  tiré  de  sa  propre  main.  Je  le  rc<,'us 
encore;  mais  j'écrivis  ;i  madame  de  Boul'llers  que  je  n'en  recevrais  ])lus. 
Celle  iellre  l'ut  généralement  blâmée,  et  méritait  de  l'élre.  liefusiT  des 
présents  en  gibier,  dun  prince  du  sang,  qui  de  plus  met  tant  d'honnê- 
teté dans  l'envoi,  est  moins  la  délicatesse  d'un  homme  fier  qiiiveut  con- 
server son  indépendance,  que  la  rusticité  d'un  malappris  qui  se  mécon- 
naît. Je  n'ai  jamais  relu  cette  lettre  dans  mon  recueil  sans  en  rougir,  el 
sans  me  reprocher  de  l'avoir  écrite.  Mais  enfin  je  n'ai  pas  entrepris  mes 
Confemoni^  pour  taire  mes  sottises,  et  celle-là  me  révolte  lro|)  moi-même 
pour  qu  il  me  soit  permis  de  la  dissimuler. 

Si  je  ne  fis  pas  celle  de  devenir  son  rival,  il  s'en  fallut  peu  :  car  alors 
madame  de  Honfficrs  était  encore  sa  maîtresse,  et  je  n'eu  savais  rien. 
F>lle  me  venait  voir  assez  souvent  avec  le  chevalier  de  Lorenzi.  Elle  était 
belle  et  jeune  encore  ;  elle  affectait  l'esprit  romain,  et  moi  je  l'eus  tou- 
jours romanesque  ;  cela  se  tenait  d'assez  près.  Je  faillis  me  prendre  ;  je 
crois  qu'elle  le  vit  :  le  chevalier  le  vit  aussi  ;  du  moins  il  m'en  parla,  et 
de  manière  à  ne  pas  me  décourager.  Mais  pour  le  coup  je  fus  sage,  et  il 
en  était  temps  à  cinquante  ans.  Plein  de  la  leçon  que  je  venais  de  don- 
ner aux  barbons  dans  ma  lettre  à  d'Alembert,  j'eus  honte  d'en  profiter  si 
mal  moi-même  ;  d'ailleurs,  apprenant  ce  que  j'avais  ignoré,  il  aurait 
fallu  que  la  tète  m'eût  tourné,  pour  porter  si  haut  mes  concurrences. 
Enfin,  mal  guéri  peut-être  encore  de  ma  passion  pour  madame  d'IIoude- 
lot,  je  sentis  que  plus  rien  ne  la  pouvait  remplacer  dans  mon  cœur,  et  je 
.  lis  mes  adieux  à  l'amour  pour  le  reste  de  ma  vie.  Au  moment  où  j'écris 
ceci ,  je  viens  d'avoir  d'une  jeune  femme,  qui  avait  ses  vues,  des  agace- 
ries bien  dangereuses,  et  avec  des  yeux  bien  inquiétants  ;  mais  si  elle  a 
fait  semblant  d'oublier  mes  douze  lustres,  pour  moi  je  m'en  suis  sou- 
venu. .VprJ's  m'être  tiré  de  ce  pas,  je  ne  crains  plus  de  chutes,  el  je  ré- 
ponds de  moi  pour  le  reste  de  mes  jours. 

Madame  de  Uoiil'llers  s'élaut  aperçue  de  l'émotion  (lu'elle  m'avait  don- 
née, put  s'apercevoir  aussi  que  j'en  avais  triomphé.  Je  ne  suis  ni  assez 
fou  ni  assez  vain  pour  croire  avoir  pu  lui  inspirer  du  goilt  à  mon  âge; 
mais,  sur  certains  propos  qu'elle  tint  à  Thérèse,  j'ai  cru  lui  avoir  inspire 


I 


l'Mii  II    II    ii\  Kl    \i  4sri 

lie  lu  l'iinosilo;  si  ci-la('>t,  fl  i|ii  l'Ilc  m-  m  .ii(  |>as  |iai°ili)iiiii- ccUrciii'iusitc 
li-ustit-o,  il  laiil  aNoiicr  (|(it>  j  itais  liieii  m-  |imii-ottc  \ictiiiie  île  iiil's  lai- 
hlt'sscs,  |)iiis(|iic  l'amour  \aiiii|iiciir  me  lui  si  riincste,  et  <|iie  ruiiioiu 
N.iiiKii  nie  le  lut  eiicure  plus. 

Ici  liiiit  le  r(>eiieil  des  lellres  (|(ii  m'a  servi  <le  >;ui(le  tiaiis  ces  Jeux  li- 
M'es.  Je  ne  vais  plus  marcliei'  (|ue  sur  la  Iraee  de  mes  sumenirs;  mais 
ils  soiil  tels  dans  celte  cruelle  éiuiiiue,  et  la  lurte  impression  m'en  est  si 
liicM  nsliT,  t|ue,  |>ei(lii  dans  la  uni  iiiimeiise  de  mes  mallieurs,  je  ne 
puis  duliliiT  les  driads  de  mon  preniiei'  iiaulrav;!-,  (|ii(iii|ue  ses  suites  ne 
m'dllrenl  |)lus  (|ue  des  souvenirs  eonlus.  Ainsi,  je  puis  marcher  dans  le 
livre  suivant  avec  encore  assez  d'assurance.  Si  je  vais  |dus  loin,  ce  ne 
sera  plus  (in'en  talonnant. 


LIN  ui;  oNzii'Mi: 

(17()1. 

(Quoique  la  Julie,  ipii  dipuis  longtemps  était  sons  presse,  ne  parût 
point  encore  a  la  lin  de  ITIiO,  t  Ile  commençait  à  l'aire  {■rand  hruit.  .Ma- 
dame de  Luxemlioui-j;;  en  avait  parlé  à  la  cour,  madame  d'IIondetot  a 
l'aris.  Cette  dernière  avait  même  obtenu  de  mui,  pour  Sainl-l.amhert,  la 
permission  de  la  faire  lire  eu  manuscril  au  roi  de  l'oloj,'ne,  (|ui  en  avait 
élo  endianlé.  Dudos,  à  qui  je  l'avais  aussi  l'ait  lire,  en  avait  parlé  à  l'A- 
cadémie. Tout  l'aris  était  dans  rimpatience  de  voir  ce  idinan  ;  les  li- 
braires de  la  rue  Sainl-Jaccjues  et  celui  du  l'alais-Uoyal  étaient  assièges 
de  gens  qui  en  demandaient  des  nouvelles.  Il  parut  enlin,  el  son  succès, 
contre  l'ordinaire,  répondit  à  renijiressemenl  avec  lequel  il  avait  été  al- 
lendu.  Madame  la  Daupiiine,  (pii  l'avait  lu  des  premières,  en  parla  à 
.M.  de  Luxembourg  comme  d'un  ouvrage  ravissant.  Les  sentiments  lurent 
partagés  chez  les  gens  de  lettres,  mais  dans  le  monde  il  n'y  eut  qu'un 
avis;  et  les  femmes  surtout  s'enivrèrent  el  du  livre  et  de  l'aulenr.  au 
point  qn  il  v  en  avait  peu,  même  dans  les  hauts  rangs,  dont  je  n'eusse 
fait  la  concjuéte,  si  je  lavais  entrepris.  J  ai  de  cela  des  preuves  (juc  je  ne 
veux  pas  écrire,  cl  (jui,  sans  avoir  eu  besoin  de  l'expérience,  autorisent 
mou  opinion,  il  est  singulier  que  ce  livre  ail  mieux  réussi  en  France  que 
dans  le  reste  de  l'Iùirope,  quoique  les  Français,  hommes  et  femmes,  n'v 
soient  pas  fort  bien  traités.  Tout  au  contraire  de  mou  atleiile,  son  moin- 
dre succès  fui  en  Suisse,  cl  son  |(lus  grand  à  l'aris.  L'amitié,  l'amour,  la 
vertu,  régnent-ils  donc  à  l'aris  jiliis  (ju'ailleurs?  Non,  sans  doute;  mais 


.l.'^C,  I.KS   COM' i:.SS10.NS. 

il  y  regiio  encore  ce  sens  exquis  qui  transporle  le  cœur  a  leur  image,  el 
qui  nous  fait  chérir  dans  les  anlros  les  sonlinicnls  purs,  lendrcs,  hon- 
nêtes, que  nous  n'avons  plus.  La  corruption  désormais  est  partout  la 
même  :  il  n'existe  plus  ni  mœurs  ni  vertus  en  Kuropc;  mais  s'il  existe 
eiu'oi-e  (|ucl(jn('  amour  pour  elles,  c'est  à  l'aris  qu'on  doit  le  cherclier. 

Il  tant,  à  travers  tant  de  préjugés  et  de  passions  factices,  savoir  hien 
analyser  le  cœur  humain  pour  y  démêler  les  vrais  sentinuMits  delà  nature. 
Il  faut  une  délicatesse  de  tact  qui  ne  s'acquiert  que  dans  l'éducation 
du  <Trand  monde,  pour  sentir,  si  j'ose  ainsi  dire,  les  finesses  du  cœur 
dont  cet  ouvrage  est  rempli.  Je  mets  sans  crainte  sa  quatrième  Partie  à 
côté  de  la  Princesse  de  Cléres,  et  je  dis  que  si  ces  doux  morceaux  n'eus- 
sent été  lus  qu'en  province,  on  n'aurait  jamais  senti  tout  leur  prix.  11  ne 
faut  donc  pas  s'étonner  si  le  plus  grand  succès  de  ce  livre  fut  à  la  cour. 
Il  abonde  en  traits  vifs,  mais  voilés,  qui  doivent  y  plaire,  parce  qu'on 
est  plus  exercé  à  les  pénétrer.  11  faut  pourtant  ici  distinguer  encore. 
Cette  lecture  n'est  assurément  pas  propre  à  celte  sorte  de  gens  d'esprit 
(|ui  n'ont  que  de  la  ruse,  qui  ne  sont  lins  que  pour  pénétrer  le  mal,  et 
(lui  ne  voient  rien  du  tout  où  il  n'y  a  que  du  bien  à  voir.  Si,  par  exem- 
ple, la  Julie  eût  été  publiée  en  certain  pays  que  jeponse,  je  suis  sûr  que 
personne  n'en  eût  achevé  la  lecture,  et  qu'elle  serait  morte  en  naissant. 

J'ai  rassemblé  la  plupart  des  lettres  qui  me  furent  écrites  sur  cet  ou- 
vrage dans  une  liasse  qui  est  entre  les  mains  de  madame  de  Nadaillac. 
Si  jamais  ce  recueil  paraît,  on  y  verra  des  choses  bien  singulières,  et  une 
opposition  de  jugement  qui  montre  ce  que  c'est  que  d'avoir  affaire  au 
public.  La  chose  qu'on  y  a  le  moins  vue,  et  qui  en  fera  toujours  un  ou- 
vra"e  unique,  est  la  simplicité  du  sujet  et  la  chaîne  de  l'intérêt,  qui, 
concentré  entre  trois  personnes,  se  soutient  durant  six  volumes,  sans 
épisode,  sans  aventure  romanesque,  sans  méchanceté  d'aucune  espèce, 
ni  dans  les  personnages,  ni  dans  les  actions.  Diderot  a  fait  de  grands 
compliments  à  Richardson  sur  la  prodigieuse  variété  de  ses  tableaux  el 
sur  la  multitude  de  ses  personnages.  Richardson  a,  en  effet,  le  mérite 
de  les  avoir  tons  bien  caractérisés  ;  mais  quant  à  leur  nombre,  il  a  cela 
de  commun  avec  les  plus  insipides  romanciers,  qui  suppléent  à  la  sté- 
rilité de  leurs  idées  à  force  de  personnages  el  d'aventures.  Il  est  aisé  de 
réveiller  l'attention  en  présentant  incessamment  et  des  événements  inouïs 
et  de  nouveaux  visages,  qui  passent  comme  les  figures  de  la  lanterne 
magique  ;  mais  de  soutenir  toujours  cette  attention  sur  les  mêmes  ob- 
jets, et  sans  aventures  niervoillcuses,  cela,  certainement,  est  plus  diffi- 
cile ;  et  si,  toute  chose  égale,  la  simplicité  du  sujet  ajoute  à  la  beauté  de 
l'ouvrage,  les  romans  de  Richardson,  supérieurs  à  tant  d'aulres  choses, 
ne  sauraient,  sur  cet  article,  entrer  en  parallèle  avec  le  mien.  11  est 
mort  cependant,  je  le  sais,  et  j'en  sais  la  cause;  mais  il  ressuscitera. 

Toute   ma   crainte  était  qu'à  force  de  simplicité  nui  marche  ne  fût 


|-\II  I  II     II.    I  l\  i;i     M  4K7 

riitiiiyciisc,  vi  (|iu<  je  ii'ciissf  |iii  iiiiiiirir  u»»fi  riiilrn'l  |miiii  le  soiilc- 
iiir  jiisi|ii'iiii  lioiil.  .It>  fus  ra>Mii'i'  |)ii'  un  fait  ipii,  siul.  m'a  |ilu<t  llall<' 
i|Ui-  li)U>  les  ('iiMi|tliMii'uU  iju'a  pu  luallinr  ci'l  lunia^i'. 

Il  paiMll  au  l'ciuiiui'Ui  l'Uic'ul  du  laïuisal.  In  i'(il|iiii'lcili'  le  |iiii  la  a 
iiiadainc  la  |M-in(-(*sst>  de  Talnuml  ',  un  jour  de  i)al  dr  l'()|M'M-a.  Apres  sou- 
lier, elle  se  lit  liahiller  |i(Uir  y  aller,  el  en  allendant  l'hiiire,  elle  se  mil 
a  lire  le  nonxeau  r<nn  ni.  A  minuil,  elle  oi'diuina  i|n'nn  mil  ses  clieNanv, 
el  eonlinna  d<  lire.  On  muI  lui  due  i|iie  >es  rlie\auv  élaienl  mis  ;  elle  ne 
répondil  rien.  Ses  ^eiis,  Noyanl  (lu'elle  sOiildiail,  \inrenl  l'aNerlir  (|u°il 
elail  <len\  heures.  Ilien  ne  |»resse  encore,  dil-ejle  en  iisaiil  Imijoiirs. 
(Jueli|ue  lemps  après,  sa  monire  élan!  arrêtée,  elle  siuina  p(uir  sa\oir 
(|uelle  heure  il  elail.  On  lui  dil  (lu'il  était  (|uatre  heures.  (!ela  étant, 
dit-elle,  il  est  trop  tard  pinir  aller  au  liai;  (|n'<ui  ùte  mes  elie\au\.  I'!ile 
se  lit  déslialiiller  el  passa  le  reste  de  la  nuit  à  lire. 

I)epui>  (|u  iiii  me  raconta  ce  Irait,  j'ai  toujours  désiré  de  \iiii  mad  inie 
de  Talnioiil.  nnu-seiilemenl  jiour  sa\(iii'  d'elle  niémc  s'il  est  exarli'meiil 
vrai,  mais  aussi  parce  (|ne  j'ai  toujours  cru  (ludn  no  |iniivait  prendre 
nu  intérêt  si  vif  à  1" //t'/oï.vc,  sans  avoir  ce  si\i('im>  sens,  ce  sens  moral, 
dont  si  peu  de  cœurs  sont  doués,  et  sans  letjiiol  nul  ne  saurait  entendre 
le  mien. 

<a'  i|ui  me  rendit    les  femmes  si  favorahles  fut  la  persuasion  où  elles 
furent  ijue  j'avais  écrit  ma  |)ropre  histoire,  et  que  j'étais  moi-même  le 
héros  de  ce  roman.  Celte  croyance  était  si  hien  établie,  que  madame  de 
l'olignac  écrivit  à  madame  de  Verdelin,   pour  la  prier  de  luenpager  à  lui 
laisser  voir  le  portrait  de  Julie.  Tout  le  monde  était  persuadé  qu'on  ne 
pouvait  exprimer  si  vivement  des  sentiments  qu'on  n'aurait  point  éqirou- 
\és,  ni  peindre  ainsi  les  transports  de  l'amour,  que  d'aitrès  son  pro|ire 
cœur.  Kn  cela  Ion  a\ail  raison,  el  il  est  certain  que  j'écrivis  ce  roman 
dans  les  |dus  hrùlanles  extases;    mais  on   se   trompait  en  jiensanl  qu'il 
avait  lallu  des  olijels  réels  pour  les  produire  :  on  était  loin  de  concevoir 
à  quel  point  je  puis  m'enflammer  pour  des  êtres  imaginaires.  Sans  quel- 
ques réminiscences  de  jennesse  el  madame  d'iloudetot,  les  amours  que 
j'ai  sentis  et  décrits  n'auraient  été  (|u'avec  des  s\lphides.  Je  ne  voulus 
ni  conlirmer  ni   détruire  une  erreur  qui  m'était  avantageuse.  On  peut 
voir  dans  la  préface  en  dialogue,  que  je  fis  imprimer  à  part,  commeiil  je 
laissai  là-dessus  le  public  en  suspens.  Les  rigoristes  disent  (|iie  j'aurais 
dû  d(''clarer  la  vérité  tout  rondement.    Pour  luoi,  je  ne  vois  jias  ce  qui 
m'y  pouvait  obliger,  el  je  crois  (|u'il  y  aurait  eu  plus  de  bêtise  que  de 
franchise  à  cette  déclaration  faite  sans  nécessité. 

A  peu  près  dans  le  même  temps  parut  la  Paix  perpélttelle.  dmil  l'aii- 


'  i'.c  ii'osl  pas  clli-  mais  une  aulrc  «Inmc  clmil  jignnrp  le  nom,  nini«  \r  lail  m",!  lU-  assuré. 
Mailamr  do  TalmonI  olail  polonaise  cl  >("ii\i"  il'mi  prince  ilo  la  niai>un  de  Itniiillnii. 

.%8 


p 


r.S  I-ES  CO.NFF.SSIONS. 

nrc  ni-i'Ci-dciilc  j'avais^  vvAî'  le  maiiiiscril  à  un  corlaiii  M.  de  Hasiidc,  aii- 
IciirdiiM  jiMunal  api^'lé  le  Monde,  dans  Idjind  il  voulait,  Ixui  j^nV;  mal 
r(',  l'iiuirt  r  Imis  mes  niannscrils.  il  étail  de  la  (■(ninaissance  do  M.  I)u- 
cids,  ol  \inl  en  son  nom  me  presser  de  lui  aider  à  remplir  le  Monde.  Il 
avail  luiï  |iarl('r  de  la  Julie,  el  \onlail  que  ']('.  la  misse  dans  son  journal  : 
il  voulait  (|iu'  j'v  misse  V lùnile  :  il  aurait  voulu  (jut!  j'y  misse  le  ('onlnil 
siicidl.  s  il  i'\]  l'iil  s(uip<ouiu'  ICxislenee.  Ijilin,  excédé  de  ses  itn|i(U'luni- 
tés,  je  pris  le  parti  di-  lui  eeiler  |)our  douze  louis  mon  extrait  de;  la  Paix 
perpêliiille.  Notre  aeeord  était  qu'il  s'imprimerait  dans  son  journal  , 
mais  sitôt  (jiiil  lut  jiropriélaire  de  ec  manuseiit,  il  jugea  à  jjropos  de  le 
l'aire  iuipriincrà  pail.a\ee  (|ui'l(|nes  relraneiiements  (|ue  le  censeur  exi- 
gea. (}u"eùl-ce  été  si  j'y  avais  joint  mon  jugement  sur  cet  ouvrage,  dont 
Irès-lieiireusement  je  no  parlai  point  à  M.  de  Bastide,  et  (jui  n'entra 
point  dans  notre  marclié!  Ce  jugement  est  encore  en  manuscrit  parmi 
nu's  papiers.  Si  jamais  il  \oil  le  jour,  ou  y  verra  combien  les  plaisante- 
ries et  le  t(Mi  snflisant  de  Vcdtaireà  ce  sujet  m'ont  dû  faire  rire,  nmi  qui 
vovais  si  Itien  la  jiortée  de  ce  pauvre  homme  dans  les  matières  politiques 
dont  il  se  mèlail  de  parler. 

Au  milieu  de  nu's  sncccs  dans  le  ])ul)lic,  et  de  la  faveur  des  dames,  je 
mesentaisdéclioiral'liôtelde  l.nxemliourg,  non  j)as  auprès  de  nmnsienr  le 
maréclial,  qui  semblait  même  redoubler  chaque  jour  de  bontés  et  d'a- 
mitiés pour  moi,  mais  auprès  de  madame  la  maréchale.  Depuis  qne  je 
n'a\ais  plus  rien  à  lui  lire,  son  appartement  m'était  moins  ouvert  ;  et 
durant  les  vovages  dt;  Montmorency,  qtmique  je  me  présentasse  assez 
exactement,  je  ne  la  voyais  plus  guère  qu'à  table.  .Ma  place  n'y  était 
même  plus  aussi  marquée  ta  côté  d'elle.  Comme  elle  ne  me  l'offrait  plus, 
(|u'ellc  me  parlait  peu,  et  que  je  n'avais  pas  non  plus  grand'cbose  à  lui 
dire,  j'aimais  autant  prendre  une  auti'e  place,  on  j'étais  plus  à  mon  aise, 
surtout  h;  soir;  car  machinalement  je  prenais  peu  à  peu  l'habitude  de 
me  placer  plus  piès  de  monsieur  le  maréchal. 

A  propos  du  soir,  je  me  souviens  d'avoir  dit  que  je  ne  sonpais  pas  au 
château,  el  cela  était  vrai  dans  le  commencement  de  la  connaissance; 
mais  comme  M.  de  Luxembourg  ne  dînait  point  el  ne  se  mettait  pas 
même  à  I aide,  il  arriva  de  là  qu'au  bout  de  plusieurs  mois,  et  déjà  très- 
familier  dans  la  maison,  je  n'avais  encore  jamais  mangé  avec  lui.  Il  eut 
la  bonté  den  faire  la  remarque.  Cela  me  détermina  d'y  souper  quelque- 
fois, (|uaud  il  V  avait  peu  de  monde;  el  je;  m'en  trouvais  très-bien,  vu 
qu'eu)  dinait  presipie  en  l'air,  et,  coninu'  on  dit,  sur  le  boni  du  banc; 
au  lien  ([ue  le  souper  était  très-long,  parce  ([u'on  s'y  reposait  avec  |)lai- 
sir,  au  retour  d'une  longue  promenade;  très-bon,  parce  qne  M.  de 
Luxembourg  était  gourmand  ;  et  très-agréable  parce  que  madame  de 
Luxembourg  en  faisait  les  honneurs  à  charmer.  Sans  cette  explication, 
l'on  enteiuliail   difficilement  la  tin   d'une   lettre  de   M.  di.'  Lux(Mnb(iurg 


I 


I'\  lU  I  I     II      I   l\  Kl  M  t.'i'J 

(liassf  {'..,  Il"  'Mi],  où  il  me  ilil  (|ii  il  ;«•  i;i|i|nllr  a\t'i  drliii-s  nos  |)i-oiiu>- 
iKiilcs;  siirtoiil,  ;ij(>iitc-l-il,  i|n.iii(l  en  rciiliaiil  les  soir>  dans  la  loiir  nous 
n'y  Iroin  idiis  |i(iiii(  «If  liaci's  ilc  itiiics  de  t-arrosscs  :  c  fsl  i|iic,  ('inniiir 
on  passait  tous  les  malins  Ir  lalraii  sur  if  saidc  ilc  la  coin  [loiir  ciracrr 
li'S  ornii'rcs,  je  jiij;cais,  par  Ir  iniiiiliir  dr  ns  If.ii-o,  du  iiii>n<li' (|iii  riail 
siii'XiMiii  dans  rapn-s-niidi. 

(!clli'  aiiiiic  1701  mil  le  lunildr  au\  pi  ries  i  MiiliiHM'Ilrs  i|iii'  lit  ir  lion 
seigiifiir,  depuis  i|iiej'avais  riioniitiir'  dr  Ir  Miii  :  c  ominr  si  les  maux  (pie 
me  piéparail  la  deslinee  eiisseiil  dû  eiiinmrneer  par  I  lnimiiie  puni  ipii  j'a- 
vais le  pins  d'allaelienii'iil  cl  (|iii  en  elail  le  pins  dij;iie.  la  pieiiiiei  e  aiiine, 
il  pirdil  sa  sci-iir,  madanii'  la  diieliesse  de  NilleniN  ;  la  seconde,  il  peiiiil 
sa  lille,  madame  la  princesse  de  linln  .  k  ;  la  linisieine,  il  perdit  dans  le 
duc  de  Monlinorency  son  lils  iini(|iie,  et  dans  le  coiiile  de  l.nvemliipiirj; 
son  pelil-lils,  les  senis  et  derniers  soutiens  de  sa  lirain  lie  et  de  son  iniin. 
Il  supporta  toutes  ces  perles  avec  iiii  eotiiajj;e  apparent;  mais  son  cuiir 
ne  cessu  du  saigner  en  dedans  lonl  le  reste  de  sa  \ie.  et  sa  saute  ne  lit 
pins  (|iie  (léiliner.  l.a  mort  iiiipri\iii'  et  tra^iiiiie  de  son  lils  ilnt  lui  être 
d'autant  plus  sensilile,  (|n"elle  arriva  piécisémeiil  an  moment  mi  le  roi 
viMiaii  de  lui  accorder  pour  son  lils,  et  de  lui  promettre  pour  sou  petit- 
lils.  la  sur\i\auco  de  sa  cliarj-e  de  capitaine  des  jjardes  du  cor|is.  Il  eut 
la  douleur  de  voir  s'éteindre  peu  à  peu  ce  ilernier  enraiit  de  la  plus  jurande 
espérance,  el  cela  par  lavenjile  conliauce  de  la  iiure  au  médecin,  ijui  lit 
périr  ce  pauvre  enlanl  d'inanition,  avec  des  médecines  pour  tonte  iiuiir- 
riliire.  Mêlas!  si  jeu  eusse  clé  cru,  le  graiid-pcre  el  le  pelil-lils  seraienl 
Ions  deux  encore  eu  vie.  One  ne  dis-je  point,  que  ii'écri\  is-je  point  a 
monsieur  le  maréclial,  (jne  de  représentations  ne  lis-je  pointa  uiadame 
de  Monlmorencv,  sur  le  régime  plus  (|u"aiislcre  (|iie.  sur  la  loi  de  sou 
médecin,  elle  faisait  oliserver  à  son  lils!  Madame  de  l.nxembonrg.  i|iii 
pensait  comme  moi,  ne  \nnlait  point  usurper  I  autorité  de  la  mère;  .M.  de 
l.iixemliouij,',  liomnie  doux  et  laible,  nainiait  point  à  contrarier.  Ma- 
dame de  Monlmorencv  avait  dans  Bordeii  une  loi  dont  son  lils  linit  par 
êlre  la  victime.  Que  ce  pauvre  curant  élail  aise  quand  il  pouvait  olilenir 
la  permission  de  venir  à  Monl-l.ouis  avec  madame  de  IJiMilllers.  deman- 
der à  goûter  à  Thérèse,  et  mettre  (|nel(|iie  aliment  dans  son  estmiiac  al- 
fanié!  Combien  je  déplorais  en  moi-même  les  misères  de  la  graudeui-. 
quand  je  voyais  cel  iiiili|iie  héritier  d'un  si  grand  liien,  dun  si  grand 
nom,  de  tant  de  titres  et  de  dignités,  dévorer  avec  l'avidité  d'un  incn- 
dianl  nu  |)auvre  ]ii'lit  morceau  de  pain!  Kiilin,  j'eus  beau  dire  el  lieau 
l'aire,   le  mi'decin  rciii|iiii  la,  rt  rfiilaiil  iiiouinl  de  laiiii. 

La  même  conliauce  aux  charlatans,  (|iii  lit  périr  le  petit-lils.  creusa  le 
lomheaii    du   giaiiil-i)i'ic.    il   il  s'v   joignit    de   plus   la  pusillanimité    de 

'  \.ot.  u  J'.ivais  te  lH)iilit.'iir  ilc,.,  » 


w> 


LES   COiNKKSSIONS. 


\miluir  sf  dissiimilcr  les  iiiliiinilés  do  l'agi,'.  M.   tic  l.uxciiihoiirg  avail 
t'ti  par  iiilurvallfs  (pi(di|ii('  (loiili'iir  au   gros   doigi   du  puni;   il   on   «uil 


fEI     K-r\lV 


u\Mi  allciute  à  Monliriorcncy,  qui  lui  donna  de  l'insomnie  el  un  peu  de 
lièvre.  J'osai  prononcer  le  mot  de  goutte,  madame  de  Luxembourg  me 
lança.  Le  valet  de  cliamhrc,  chirurgien  de  monsieur  le  maréciiai,  soutint 
que  ee  n'était  pas  la  goutte,  et  se  mil  à  panser  la  partie  souffrante  avec 
du  baume  tranquille.  Mallienrcnsement  la  douleur  se  calma,  et  quand 
elle  revint,  on  ne  manqua  pas  d'employer  le  même  remède  qni  l'avail 
calim'e  :  la  constitution  s'altéra,  les  maux  augmentèrent,  et  les  remèdes 
en  mcnK;  raison.  Madame  de  Ln\enil)ourg,  (|iii  \\\  bien  enlin  que  c'était 
la  goutte,  s'opposa  à  cet  insensé  tiaitement.  On  se  cacha  d'elle,  et  M.  de 
Luxembourg  périt  par  sa  faute  au  bout  de  quelques  années,  pour  avoir 
voulu  s'obstiner  à  guérir.  Mais  n'anticipons  point  de  si  loin  sur  les  mal- 
heurs :  combien  j'en  ai  d'antres  à  narrer  avant  celui-là! 

11  est  singulier  avec  (jucUe  fatalité  tout  ce  que  je  pouvais  dire  el  faire 
semblait  l'ail  pour  déplaire  à  madame  de  Luxembourg,  lors  mèuic  (|iie 
j'avais  le  plus  à  cœur  de  conserver  sa  bienveillance.  Les  afflictions  que 
M.  de  Luxembourg  éprouvait  coup  sur  coup  ii(>  faisaient  que  m'altacher 
à  lui  da\anlagc,  et  par  consé(juenl  à  madame  de  Luxemliduig  :  car  ils 
m  uni  liiiijduis  paru  si  sincèrement  nuis,  (jne  les  senlimcnls  <|iie  Idri 
avait  pour  l'un  s'étendaient  nécessairement  à  l'autre.  Mousicui-  le  ma- 
réchal vieillissait.  Sou  assiduité  à  la  cour,   les   soins   (|u'elle  eiilraînail. 


l'Ml  I  1  I     II      I  l\  Kl     M 


Mil 


les  l'Iiassi's  ciiiiliiiiirllc-,  la  j.ili^iir  miiIhiiI  <Iii  m'imcc  (IiumiiI  mui  i|iiar- 
lii-r,  aiiraiciil  (Itinaiiilc  la  M^iniir  d'iiii  jt'iiiic  Ikuiiiiic,  t'I  ji>  m;  \(i\ais 
plus  rit'ii  i|iii  |)ùl  siiiili'iiii'  la  sienne  dans  (-elle  rarrière.  I*iiis(|ue  ses  <li- 

jjnilés  (levaieiil  èlre  tlis|ieiM'es  el  s uni  éleinl  a|ii<s  lui,  |mii  lui  iiii- 

|>iirlail  lie  cnnliiini'i' uni'  Me  lalMirieiise,  ilnnl  I  iilijel  |ii'iiiri|ial  a\ail  eli- 
lie  nienaj^er  la  laM'iir  du  |ii'ini'e  à  m's  enlanls.  l  n  jniir  i|ue  iimi'-  n  l'Iinns 
(|ne  nous  li'nis.  el  i|u  il  m'  |dai;;iiail  des  latij^iies  de  la  eiiiir  en  Iminrin' 
t|iii'  SCS  perles  avaiLMil  liieoiira'^é,  j'osai  lui  parler  de  reiraile  et  lui  diui- 
iier  le  eoiiseil  i|ne  Ciinas  dnniiail  à  I'nhIius.  Il  siiu|iira,  el  ne  n  |iiiiiilil 
p,is  di'i'isi\enienl.  .Mais  an  pieinier  iiiiuiieiil  m'i  niadanie  de  l.n\euiiiiiui''^ 
nie  \il  eu  particulier,  elle  me  relam;  i  MMiiieiil  sur  ce  rouseil.  i|ui  me 
parut  l'avoir  alarmée.  Klle  ajouta  nue  ciiose  dont  je  soiilis  lajusli-ssc,  cl 
(|ui  me  lil  renoncer  à  retonclier  jamais  la  même  coide  :  c'est  (|ue  la 
longue  lialuliide  de  >iM'e  à  la  cour  devenait  un  vrai  liesoin.  i|ue  c'était 
même  en  ce  mouicnl  une  dissipaliiui  p<iui  M.  di'  liixinilinni'^,  el  i|ue  la 
reiraile  (|ue  je  lui  conseillais  serait  moins  un  repos  pour  lui  (|n'uu  exil, 
on  l'oisiveti',  l'ennui,  la  tristesse  aclii'veraicnt  bientôt  de  le  consiinier. 
Oiioii|u  elle  dut  voir  i|u'el le  m'avait  persuade,  on  (in'elle  dut  com|>ti'r  sur 
la  pi'oiiiesse  ijiie  je  lui  11^  et  ijue  je  lui  tins,  elle  ne  |iariil  jamais  liieii 
lrani|uilliséeà  cet  égard,  elje  me  suis  rappelé  ipie  depuis  lors  mes  lèle- 
à-téle  avec  monsieur  le  maréchal  avaient  éli-  plus  rares  cl  presipie  tou- 
jours interrompus. 

Taudis  que  ma  lialoiii-dise  el  mou  gtiignou  me  nuisaient  ainsi  de 
concerl  auprès  d'elle,  les  gens  (lu'elie  voyait  el  qu'elle  aimait  le  plus  ne 
m'v  servaient  pas.  L'.ild)!-  de  Houllleis  surtout,  jeune  homme  aussi  iiril- 
lanl  qu'il  soit  possible  de  l'élre,  ih'  iiic  paiiit  jamais  hien  disposi-  jioiir 
moi;  el  iinn-seuleiuenl  il  est  h  x ni  Av  la  société  de  madame  la  iiian- 
rliale  qui  ne  m'ait  jamais  marqué  la  iiinindre  alteiitiou  ,  mais  j'ai  cru 
m'a|>ercevoir  (|u'à  tous  les  voyagi-s  ijuil  lit  à  .Mmitmorency,  je  perdais 
qucli|in'  chose  auprès  d'elle  ;  et  il  est  vrai  que,  sans  même  qu'il  le  vou- 
lût, c'élail  assez  de  sa  seule  présence,  lanl  la  grâce  el  le  sel  de  ses  gen- 
lillesses  appesanlissaienl  encore  mes  \oy\\d<  spropositi.  Les  deux  premiè- 
res années,  il  n'étail  pres(|ne  pas  venu  à  .Montmf>rency  ;  et,  pai'  l'iiidnl- 
gence  de  madame  la  maiéchale,  je  m'étais  |)assalilenient  soutenu  ;  mais 
silol  (|n'il  parut  nu  peu  de  suite,  je  lus  écrasé  sans  reliuii'.  .1  .miaisMiulu 
me  rélngier  sous  son  aile,  el  laiieen  sorle  (jii'il  me  |)rit  eu  amitie  ;  mais 
la  nu'me  maussaderie  qui  me  faisait  un  hesoin  de  lui  |daire  in  empêcha 
d'y  réussir;  el  ce  que  je  lis  pour  cola  maladroitemenl  acheva  de  me 
perdre  an|irès  de  madaine  la  maréchale,  sans  mètre  utile  auprès  de  lui. 
Avec  autant  d'es|uit  ,  il  eût  pu  ri'iissir  à  tout;  mais  rim|)ossil)ilili''  de 
s'ap|diqiier  et  le  gonl  de  la  dissipation  ne  lui  ont  permis  d  acquérir  que 
des  demi-talents  eu  tout  genre.  Kn  revanche,  il  en  a  lieaucon|>.  et  c  est 
tout  ce  qu'il  laiit  dans  le  gi-aud  monde,  où  il  \i  ni  luillii .  Il  lait  très-hien 


U;i  l.i;S   COM'KSSIU.NS. 

lie  j)L'lits  MMS,  écrit  lr('s-l)ieii  de  petites  Icllres,  va  joiiailhiiil  iiii  piii  du 
cislre,  et  liailiimiliaiil  un  peu  de  pciulure  au  pastel.  Il  s'avisa  do  vouloir 
l'aire  le  portrait  île  madame  de  l.u\eiiil)oiirg  ;  ee  portrait  était  liorrilde. 
Kilo  prétendait  qu'il  ne  lui  ressemblait  point  du  tout,  et  cela  était  vrai, 
l.e  traître  il'ahlié  me  consulta;  et  moi,  comme  un  sot  et  comnu;  nu 
menteur,  je  dis  ([uc  K-  portrait  resscuildait.  Je  voulais  cajoler  l'abbé; 
mais  je  ne  cajolais  pas  madame  la  marécliale,  qui  mit  ce  trait  .sur  ses 
rejfislres;  et  l'abbé  ayant  l'ait  son  coup,  se  m(u|ua  de  moi.  ,l'api)ris,  par 
ce  succès  de  mon  tardil'conp  d'essai,  à  ne  plus  me  mêler  de  vouloir  lla- 
gorner  et  llatter  malijré  Minerve. 

Mon  talent  était  ib;  dire  aux  liommes  des  vérités  utibis,  mais  dures, 
avec  assez  d'énergie  et  de  courag(!;  il  fallait  m'y  tenir.  Je  n'étais  point 
né,  je  ne  dis  pas  pour  flatter,  mais  pour  louer.  I.a  maladresse  des  louan- 
ges que  j'ai  v(uilu  donner  m'a  fait  plus  de  mal  (|iic  l'àprelé  de  mes  cen- 
sni'es.  J'en  ai  à  citer  ici  un  exemple  si  terrible,  que  ses  suites  ont  non- 
senlement  l'ait  ma  destinée  pour  le  reste  de  ma  vie,  mais  décideront 
peut-être  de  ma  réputation  dans  toute  la  postéiifé. 

Durant  les  voyages  de  Montmorency,  M.  de  Cdioiseul  venait  quelque- 
fois souper  an  cbàleau.  Il  y  vint  nu  jour  (|ue  j'en  sortais.  Un  parla  de 
moi  :  M.  de  Luxembourg  lui  conta  mon  bisloire  de  Venise  avec  M.  de 
Monlaigu.  M.  de  Cboiseul  dit  que  c'était  dommage  (pie  j'eusse  aban- 
donné cette  carrière,  et  ([ue  si  j'y  voulais  rentrer,  il  ne  demandait  pas 
mieux  ([ue  de  ni'occupei-.  M.  de  Luxembourg  me  redit  cela  :  j'y  fus 
d'autant  plus  sensible,  que  je  n'étais  pas  accoutumé  d'être  gâté  parles 
ministres;  et  il  n'est  pas  sûr  que,  malgré  mes  résolutions,  si  ma  santé 
m'eût  permis  d'y  songer,  j'eusse  évité  d'en  faire  de  nouveau  la  folie. 
L'ambition  n'eut  jamais  chez  moi  que  les  courts  intervalles  où  toute  au- 
tre passion  me  laissait  libre;  mais  un  de  ces  intervalles  eût  sufli  pour 
me  rengager.  Celte  bonne  intention  de  M.  de  Cboiseul  m'affectionnant  à 
lui,  accrut  l'estime  que,  sur  quelques  opérations  de  son  ministère,  j'a- 
vais conçui!  pour  ses  talents  ;  et  le  pacte  de  famille,  en  particulier,  me 
parut  annoncer  un  homme  d'Ktat  du  premier  ordre.  Il  gagnait  encore 
dans  mon  esprit  au  peu  de  cas  (|ue  je  faisais  de  ses  prédécesseurs,  sans 
excepter  madame  d(!  l'ompadour,  que  je  regardais  comme  une  façon  de 
premier  ministre  ;  v.l  (|uand  le  l)ruit  courut  que,  d'elle  ou  de  lui,  l'un 
des  deux  expulserait  l'autre,  je  crus  faire  des  vœux  pour  la  gloire  de  la 
France,  en  en  faisant  pour  (jiie  M.  de  (iboiseul  ti'iompbàt.  Je  m'étais 
senti  de  tout  temjjs,  |)our  madame  de  Pompadour,  de  l'anlipalbic,  nuMue 
quand,  avant  sa  fortune,  je  l'avais  vue  chez  madame  di'  la  l'oplinièrc, 
portant  encore  le  nom  de  madanu'  d'Étiolés.  Depuis  lors,  j'avais  été  mé- 
content de  son  silence  au  sujet  de  Diderot  et  de  tous  ses  procédés  par 
rai)port  à  moi,  tant  au  sujet  des  Fêles  de  lianure  et  des  Mnne^i  tjaltiiilcs, 
(|M'au  sujet  du  Devin  du  vilUuje,  (|ui   ne  m'avait  valu,  dans  aucun  genre 


i-\iu  II    II,  I  i\  m    \i  4(i.■^ 

tli"  pnuliiil,  (les  inanlaj'i's  pni|i(nlionn(''Sii  8«'S  sncfi'S  ;  cl,  ilans  Imilcs  les 
(U-i-asions,  je  l'avais  loujniirs  liiinvi-c  ln''S-|M'ii  disposi-c  à  m'oMi^iT.  cr 
qui  iri'in|)<'tlia  |>as  li-i-lioalicr  df  l.oifiizi  ilo  iiU!  |H(»|M>scr  ili;  lain;  (|iii'l- 
i|ii('  rlmsc  à  la  loiiaiij;i'  ilc  ri'llc  dami',  t'ii  in'iiisiiniaiil  <|iii-  fi-la  |)oiiri-ail 
m\''ln'  iililf.  ('.cIIl'  |(ro|>t>sili(>ii  iiiiii(li;:iia  (raiilanl  |»lii<,  i\ur  ji'  \is  liii-ii 
(jn'il  lU'  la  faisait  pas  di-  son  rlicl  ,  sailianl  t|iii-  ni  liinimif,  nul  par  Ini- 
iiu'-mi',  lit"  pi'iisu  il  irajjil  ipir  par  riiiipiilsiiin  d'aiitiiii.  Je  sais  li(ip  peu 
lut'  foiiliaindiv  pour  aMiir  pn  lui  caclicr  imm  di'dain  p<»iir  sa  pr<i|i(isi- 

liiill,   ni  à   pi-rsonili'  limii    peu   de    pillill.llll   |iinir  la    hi\nl  ili'  ;    rlir   le  iMli- 

iiaissail,  jeu  étais  Mir,  et  tout  nia  iiulait  iikhi  iiilerèt  |)r<>pre  a  mmiii  iii- 
clinaliori  iiatiirelle,  dans  les  \(imi\  (pie  jt!  Taisais  |M)ur  M.  de  Cliniseul. 
I'ré\eiiii  d'estime  pour  ses  laleiils,  (|iii  étaiiMil  tout  co  que  ji>  connaissais 
de  lui;  |deiii  de  reconnaissance  pour  sa  honiio  volonté;  i|inoraiil  (rail- 
leurs totalement  dans  ma  retraite  ses  ^oùls  et  sa  manière  de  vivre,  je  le 
regardais  d'a\anee  comme  le  ven^jeur  du  public  et  le  mien;  et,  mettant 
alors  la  dernière  main  au  Coiilmt  socinl,  j'y  marquai,  dans  un  seul  trait, 
ce  que  je  pensais  des  précédents  ministères  et  de  celui  qui  commençait 
à  les  éclijjser.  .le  manquai,  dans  cette  occasion,  à  ma  plus  constante 
maxime  ;  et.  de  [dus,  je  ne  son^'eai  pas  que  (juand  on  veut  louer  ou  Ma- 
nier fortement  dans  un  même  article,  sans  nommer  les  gens,  il  faut  lel- 
lemeiit  approprier  lu  louange  à  ceux  qu'elle  regarde,  que  le  |>lus  omlna- 
geux  amour-propre  ne  puisse  v  trouver  de  quiproquo.  J  étais  la-dessns 
dans  une  si  folle  sécurité,  qu'il  ne  me  vint  pas  même  à  l'esprit  (pie  quel- 
qu'un pût  prendre  le  change.  On  verra  liienh'it  si  j'eus  raison. 

Une  de  mes  chances  était  d'avoir  toujours  dans  mes  liaisons  des  fem- 
mes auteurs.  Je  crovais  an  moins,  parmi  les  grands,  éviter  cette  chance, 
l'oint  du  tout  :  elle  m'y  suivit  encore.  Madame  de  Liixend)ourg  ne  fut 
pourtant  jamais,  que  je  sache,  atteinte  de  cette  manie  ;  mais  madame  la 
comtesse  de  Boufllers  le  fut.  Klle  lit  une  tragé-die  en  prose,  qui  fut  d'a- 
bord lue.  promenée  et  iMÔnée  dans  la  société  de  M.  le  prince  de  Conli, 
et  sur  la(|ii(lle,  non  contente  de  tant  déloges,  elle  voulut  aussi  me  con- 
sulter pour  avoir  le  mien.  Klle  l'eut,  mais  modéré,  tel  que  le  méritait 
l'ouvrage.  Klle  eut,  de  plus,  l'avertissement  que  je  crus  lui  devoir,  que 
sa  pièce,  intitulée  l' liscldve  qrnéreux,  avait  un  très-grand  rapporta  une 
|)ièce  anglaise  assez  peu  connue,  mais  pourtant  traduite,  intitulée  Oroo- 
»i(i/.o.  Madame  de  Boufllers  me  remercia  de  lavis,  en  m'assuranl  toule- 
fois  (pic  sa  pièce  ne  ressemblait  point  du  tout  à  l'autre.  .le  n'ai  jamais 
parlé  de  ce  ]>lagiat  à  |)ersonne  au  monde  qu'à  elle  seule,  et  cela  |)oiir 
rem|)lir  un  devoir  (|u'elle  m'avait  imposé.  Cela  ne  m'a  pas  empêché  de 
me  rappeler  souvent  depuis  lors  le  sort  de  celui  que  remplit  (iil  illas  près 
de  l'arclievéfpie  |)rédicateur. 

Outre  l'aldié  de  lloufllers,  (|ui   ne  m'aimait  pas,    outre    madame    de 
Houfllers,  auprès  de  hwpielle  j'avais  des  torts  que  jamais  les  femmes  ni 


Kit  LKS   CONFIASSIONS. 

les  ailleurs  no  parilomiciil.  Ions  K's  anlicsaiiiis  (1(!  niadaino  la  niarrclialr 
in'iint  lonjours  pain  peu  disposés  à  t''lri'.  des  iniinis,  nilic  aniies  M.  \c 
président  HiMiaiill,  ie(|M(d,  enrôlé  parmi  les  ailleurs,  n'élail  pas  excinpl 
de  iems  delanls;  eiilic  aiilres  aussi  inadanie  du  DelTand  et  luadeinoiselle 
de  Lespinasse,  tontes  deux  en  grande  liaison  avec  Voltaire,  et  intimes 
amies  de  (rAlemliert,  avee  ie([nei  la  dernière;  a  même  (iiii  par  vivre,  s'en- 
tend en  loni  bien  et  en  tout  lionnenr  ,  et  cela  ne  ])cut  mémo  s'entendre 
anirement.  .lavais  d'abord  eoiiimenci'  par  miiitéresser  fort  à  madame 
du  Delland,  que  la  perte  de  ses  yeux  taisait  aux  miens  nn  objet  de  com- 
misération :  mais  sa  manière  de  vivre,  si  contraire  à  la  mienne,  qne 
riiciire  du  lever  de  riiii  était  pres(|iie  celle  du  conclier  de;  l'antre;  sa 
passion  sans  bornes  pour  le  petit  bel  esprit  ;  rim|)ortancc  qn'clle  don- 
nait, soit  en  bien,  soil  en  mal,  anx  moindres  torclie-cnls  qui  parais- 
saient ;  le  despotisme  et  remportement  de  ses  oracles  ;  son  cngonemenl 
outre  |iour  on  contre  toutes  clioses,  (|ui  ne  lui  pciiueltait  de  parler  diî 
rien  (piavec  des  convulsions  ;  ses  préjugés  incroyables,  son  invincible 
obstinalion,  rentliousiasme  de  déraison  on  la  portait  l'opiniâtreté  de  ses 
jugemenls  passionnés,  tout  cela  me  rebuta  bientôt  des  soins  qne  je  vou- 
lais lui  rendre,  .le  la  nénlijj,eai;  elle  s'en  aperçut  :  c'en  lui  assez  pour  la 
ineltre  en  fureur;  et  quoique  j(!  sentisse  assez  combien  une  l'emine  de  ce 
caractère  pouvait  être  à  craindre,  j'aimai  mieux  encore  m'exposer  au 
fléau  de  sa  haine  qu'à  celui  de  son  amitié. 

Ce  n'était  pas  assi'z  d'avoir  si  peu  d'amis  dans  la  société  de  madame 
de  Lnxembonri;,  si  je  n'avais  des  ennemis  dans  sa  famille,  .le  n'en  eus 
([u'nn,  mais  qui,  par  la  position  où  je  me  trouve  aujourd  luii,  en  vaut 
cent.  Ce  n'était  assurément  pas  M.  le  duc  de  Villeroy  son  frère;  car  non- 
sonlomcnl  il  m'était  venu  voir,  mais  il  m'avait  invité  plusieurs  fois  d'al- 
ler à  Villerov;  et  comme  j'avais  ré|)ondu  à  cette  invitation  avee  autant 
de  respect  et  d'honnêteté  qu'il  m'avait  été  possible,  partant  de  cette  ré- 
ponse vague  comme  d'un  consentement,  il  avait  arrangé  avec  M.  et  ma- 
dame de  l>nxembonig  un  voyage  d'une  quinzaine  de  jours,  dont  je  devais 
être,  et  qui  me  fut  pr(q)osé.  (loinme  les  soins  qu'exigeait  ma  santé  ne 
me  permellaienl  juis  alors  de  me  déplacer  sans  risque,  je  priai  ^\.  de 
Luxembourg  de  vonbnr  bien  me  dégager.  Ou  peut  voir  par  sa  ré- 
ponse (liasse  D,  n°  3),  que  cela  se  fit  de  la  meilleure  grâce  du  monde, 
et  M.  le  duc  de  Villeroy  ne  m'en  témoigna  pas  moins  de  bonté  qu'aupa- 
ravant. Son  neveu  et  son  héritier,  le  jeune  marquis  de  Villeroy,  ne  [lar- 
licipa  pas  h  la  bienveillance  dont  m  honorait  son  oncle,  ni  aussi,  je 
l'avoue,  au  respect  que  j'avais  pour  lui.  Ses  airs  éventés  me  le  rendi- 
rent insupportable,  et  mon  air  froid  m'attira  son  aversion,  il  lit  même, 
nn  soir  à  table,  une  incartade  dont  je  me  tirai  mal  parce  que  je  suis 
bêle,  sans  aucune  présence  d'es|)rit,  et  (pie  la  colère,  an  lien  d'aiguiser 
le  peu  (|iie  j'en  ai.  nie  Tôle,  .l'avais  nn  cIikmi  (|ii'on  m'avait  doniii'  loni 


l'Mv  I  II    II    I  i\  r. I    \i  tv,n 

jeune,  |»res«|iie  à  mon  airiMf  a  I  liiiml.inc,  il  <|ii«'  j'a>;»i>  alors  ,i|i|iilc 
Hue.  (le  rliicii,  non  liean,  mais  ran;  en  son  es|>i'ii',  (lin|ni'l  j'a\ais  lait 
■non  eom|)a^non,  mon  ami.  ri  ipii  eerlainenirni  nu  rilail  miru\  ec  (ilrc 
(|ne  la  |iln|>arl  de  eeii\  i|iii  l'ont  |ii'is,  était  ilrMiiii  (ililiic  an  elii'il(>au  de 
Montinoi'enev  par  son  natnrci  aimant,  sensililc,  el  par  ratlai'iimicnl 
i|ne  nons  a\ions  l'nn  |ionr  raulrc.  Mais,  par  nne  pnsillaiiimiti'  Imt 
solle,  j'a\ais  elian^é  son  nom  en  nlni  de  Turc,  (oninn-  s'il  n'y  :i\  ait  pas 
des  innitiindes  de  cliirns  <|ui  s'appclli-nl  .l/((('(yui.<i,  saii>  iitiaiiruii  mar- 
cpiis  s'en  làelie.  I.f  manpiis  de  \illiMo\,  qni  sut  cr  iliaii^enniit  de 
nom,    me   ponssa  tellement  la-dessns,   cpie  je  lus   oldi^(''  de   conlei-  en 

pleine  (nide  ee  qne  j'a>ais  l'ait,  ('e  ipiil  y  a\ail  d'olïensant  | le  i i 

de  ilnc,  dans  eette  histoire,  n'était  |>as  tant  de  le  lui  a\oir  dorme,  (|iie  de 
le  Ini  avoir  olé.  I.e  pis  l'iil  ipi  il  \  avait  là  |iliisieiirs  dues  :  M.  de  Liivem- 
liunr^  lélail,  son  lils  l'était.  I.e  mai(|iiis  de  \illeroy,  lait  ponr  le  deve- 
nir, el  qui  l'est  anjonrd'lnii,  jonil  avec  une  ernelle  joie  de  l'emharras 
ot'i  il  m'av.iit  mis,  el  de  l'eUel  ({n'avait  |)rodnit  cet  emiKirras.  On  m'as- 
sura le  leiniemain  ipie  sa  tante  l'avait  ti-es-\iv(Muenl  laneé  là-dessus; 
ol  l'on  peut  jn^er  si  cette  réprimande  ,  en  la  snpposanl  réelle  ,  u  dû 
beaucoup  raccommoder  mes  ai'l'aires  auprès  de  lui. 

Je  n'avais  jinur  a|i|Mii  contre  tmit  cela,  tant  a  I  liùtei  de  l.uxemhourj^ 
(|u'an  Temple,  (|ue  le  seul  chevalier  de  l.nren/i.  qui  lit  |ir(dession  d'ètic 
mon  ami  :  mais  il  l'était  encore  |>lns  de  d  Aiemliert,  à  1  Omlire  dn(juel 
il  passail  chez  les  femmes  pour  un  grand  géomèlre.  11  élail  d'ailleurs  le 
sigisbc,  ou  plulùl  le  complaisant  de  madame  la  comlesse  de  Houfllers, 
Irès-amie  elli'-mème  de  d'Alemherl  ;  el  le  chevalier  de  l.orenzi  n'avait 
»re\istence  el  ne  pensait  ijue  par  elle.  Ainsi,  loin  que  j'eusse  au  dehors 
quelque  contre-poids  à  mon  ineptie  pour  me  soutenir  auprès  de  ma- 
dame de  Luxembourg,  lout  ce  qui  l'apitrochail  semblait  concourir  à  me 
nuire  dans  sou  esprit.  Cependant,  outre  VKmili\  dont  elle  avait  voulu  se 
charger,  elle  me  donna  dans  le  même  tem|)s  une  antre  mar(|ue  d'inté- 
rêt el  de  bienveillance,  qui  me  lit  croire  que,  même  en  s'ennuvant  de 
moi,  elle  me  conservait  et  me  conserverait  toujours  l'amitié  qu'elle  m'a- 
vait tant  de  fois  promise  ]i<inr  toute  la  vie. 

Sitôt  que  j'avais  cru  [touvoir  com|)ter  sur  ce  sentiment  de  sa  pari, 
j'avais  commencé  |»ar  soulager  mon  cienr  .in|irès  d'elle  de  l'aveu  de 
toutes  mes  fautes  ;  ayant  pour  maxime  inviolable,  avec  mes  amis,  de 
me  monirer  à  leurs  yeux  exactement  tel  que  je  suis,  ni  meilleur,  ni 
pire.  Je  Ini  avais  déclaré  mes  liaisons  avec  Thérèse,  et  loul  ce  (|ui  en 
avait  résulté,  sans  omettre  de  i|nille  lacnn  j'avais  disposé  de  mes  en- 
fants. Elle  avait  reçu  mes  confessions  très-bien,  trop  bien  même,  en 
mépargnant  les  censures  que  je  méritais  ;  el  ce  qui  m'émut  surtout  vi- 
vement, lut  devoir  les  bontés  (jn'elle  |irodiguail  à  Tluivse,  lui  làisanl 
de  pelils  cadeaux,  leuvovant  i  herclnr,  l'exhortanl  à  l'aller  voii-.  la  reee- 

li'i 


ton  I.KS   CO.NI'KSSIONS. 

\;uil  avec  conl  caresses,  el  reinbrassanl  liès-soiiviiil  devaiil  loiil  le 
monde.  Celte  pauvre  fille  élait  dans  des  transports  de  joie  et  de  rccoii- 
naissaiice  (iiiassurémenl  je  partageais  bien  ,  lis  amitiés  dont  monsieur 
et  MKulame  de  LnxeinlKiurj^'  me  eomlilaienl  en  elle  me  loneliant  bien 
pins  \i\ement  encore  (jne  celles  (jnils  me  Taisaient  directement. 

Pendant  assez  longtemps  les  cboscs  en  restèrent  là  :  mais  enfin  ma- 
dame la  maréchale  poussa  la  bonté  jusi]n"à  vouloir  retirer  un  de  mes 
entants,  l'ille  savait  (|Me  j'avais  lait  nu'ttre  un  cliilTri!  dans  les  langes  de 
laine  ;  elle  me  deuiamla  le  double  de  ce  cliiUVe;  je  le  lui  donnai.  Klle 
employa  pour  cette  recbercbe  la  Uoclie  ,  son  valet  de  cbambrc  et  son 
bomme  de  confiance,  (jui  lit  de  vaines  percjnisitions  et  ne  trouva  rien, 
i|uoi(iu'an  bout  de  douze;  ou  quatorze  ans  seulement,  si  les  registres  dos 
Knlants-Tronvés  étaient  bien  en  ordre,  on  que  la  recliercbe  eût  été  bien 
faite,  ce  cliilïre  n'eût  pas  du  être  introuvable.  Quoi  qu'il  en  soit,  je  lus 
moins  fàclié  de  ce  mauvais  succès  que  je  ne  l'aurais  été  si  j'avais  suivi 
cet  enlanl  dès  sa  naissance.  Si  à  l'aide  du  renseignement  on  m'eût  pré- 
senté (iuel(|ue  enl'aut  pour  le  mien,  le  doute  si  ce  l'était  bien  en  elTet,  si 
ou  ne  lui  en  substituait  point  un  autre,  m'eût  resserré  le  cœur  par  l'in- 
certitude, et  je  n'aurais  point  goûté  dans  tout  son  cbarnie  le  vrai  senti- 
ment de  la  nature:  il  a  besoin,  pour  se  soutenir,  au  moins  durant  l'en- 
l'ancc,  d'être  appuyé  sur  l'babitude.  Le  long  éloignemcnl  d'un  enfant 
([u'ou  ne  connaît  pas  encore  affaiblit,  anéantit  enlin  les  sentiments  pa- 
ternels et  maternels;  el  jamais  on  n'aimera  celui  qu'on  a  mis  en  nourrice 
comme  celui  qu'on  a  nourri  sous  ses  yeux.  La  réilexion  que  je  fais  ici 
peut  exténuer  mes  torts  dans  leurs  effets,  mais  c'est  en  les  Jiggravant 
dans  leur  source. 

Il  n'est  peut-être  pas  inutile  de  remarquer  que,  par  l'entremise  de 
Tliérèse,  ce  même  la  Roche  lit  connaissance  avec  madame  le  Vasseur, 
que  Griinm  continuait  de  tenir  à  Deuil,  à  la  |)orle  de  la  Gbevretle  et  tout 
près  de  Montmorency.  Quand  je  fus  parti,  ce  fut  par  M.  la  Roche  que  je 
continuai  de  faire  remettre  à  cette  femme  l'argent  que  je  n'ai  point 
cessé  de  lui  envoyer,  el  je  crois  qu'il  lui  portait  aussi  souvent  des  pré- 
sents de  la  part  de  madame  la  maréchale;  ainsi  elle  n'était  sûrement 
pas  à  plaindre,  quoiqu'elle  se  plaignît  toujours.  A  l'égard  de  Grimm, 
comme  je  n'aime  point  à  j)arler  des  gens  que  je  dois  haïr,  je  n'en  par- 
lais jamais  a  madame  de  Lnxemijourg  qu(!  malgré  moi;  mais  elle  me  mit 
plusieurs  fois  sur  son  chapitre,  sans  me  dire  ce  qu'elle  en  pensait,  et 
sans  me  laisser  pénétrer  jamais  si  cet  homme  était  de  sa  connaissance 
on  non.  Gommo  la  réserve  avec  les  gens  qu'on  aime,  el  qui  n'en  ont 
point  avec  nous,  n'est  pas  de  mon  goût,  surtout  en  ce  qui  les  regarde, 
j'ai  depuis  lors  pensé  (lurliind'ois  à  celle-là,  mais  seulement  ([uand 
d'autres  événements  ont  rendu  celle  réilexion  natuielle. 

Après  avoir  demeuré  longtemps  sans  entendre  [)ailei'  de  V Emile,  de- 


l'Mi  III   II    I  i\  m    \i 


4(i7 


|Miis  (|in'jt'  l'iiNiiis  rnms  a  iimiImiik-  de  l.ll\<■mll<lm^.  j'ii|t|>i  is  ciiliii  i|iii- 
II-  maiilii-  III  fiait  ((iiirlu  a  l'aii<  a\n-  le  liluaiii'  Dmlusiic,  il  pai  ciliii- 


ci  avec  le  liluaire  Néaiilme  (rAiiislerilain.  Madame  de  Liixemlioiiij; 
jn'cnvova  les  deux  doubles  de  mon  traité  a\ec  Diuliesiie  pour  les  sij,Mier. 
Je  reconnus  récriture  pour  être  de  la  niéme  main  dont  étaient  celles  des 
lettres  de  M.  de  Maleslierbes  (|u'il  ne  m'écrivait  pas  de  sa  propre  main. 
Celle  cerlilude  (|ue  mon  Iraité  se  faisait  de  l'aveu  et  sous  les  yeux  du 
magistral,  me  le  lit  sii;ner  avec  confiance.  Ducliesne  me  donnait  de  ce 
manuscrit  six  mille  francs,  la  moitié  comptant,  et,  je  crois,  cent  on  deux 
cents  exemplaires.  Après  avoir  siyné  les  deux  doubles,  je  les  renvoyai 
lous  deux  à  madame  de  l.uxemhour;;,  <|ui  l'axait  ainsi  désiré  :  elle  eu 
donna  nu  à  Ducliesne,  elle  <;arda  l'anlrt'.  au  lieu  de  me  le  reiiNoyer,  et 
je  ne  I  ai  jamais  revu. 

I^i  connaissance  de  monsieur  cl  de  inailaïuc  de  LuxciulioniL;,  en  lai- 
sant  i|uel(|ue  diversion  à  iiioii  projet  de  reiraite.  ne  m  \  avait  pas  jail 
renoncer.  Même  au  temps  de  ma  jdus  ftrande  faveur  aujues  de  madaiiie 
la  marécliale,  javais  toujours  senti  ipiil  n'y  avait  que  mon  sincère  atta- 
cliemenl  pour  monsieur  le  maréclial  et  |)our  elle  qui  pût  me  rendre 
leurs  enlours  sii|)portaldes  ;  el  tmil  iiion  embarras  était  de  concilier  ce 
même  atlacbemeiil  avec  un  ijeiire  de  vie  plus  conforme  à  mon  j;ont  et 
moins  ciuitraire  a  ma  santé,  (|iie  cette  ^éiie  et  ces  soupers  leiiaieiit  dans 
une  altération  continuelle,  malgré  lous  les  soins  qu'on  apportait  a  ne 
pas  m'exposer  à  la  déranger  :  car  sur  ce  point,  comme  sur  tout   autre, 


liiS  LES  CONFESSIONS. 

les  altciitioiis  riiiviit  poiisséos  aussi  loin  quil  l'iail  |U)ssii)le  ;  et,  par 
oxtMiipli",  tous  les  soirs  aprôs  souper,  uiousieur  lo  niairclial,  f|ui  s'allait 
coudier  <!<'  liumic  linirc,  ne  uiaii(|ii:iil  jamais  do  lu'cninuMicr  liou  gré 
mal  gré,  piuir  luallcr  (■(luclicr  aussi.  Ce  U(!  lui  ([uc  (|M('I(|U('  temps  avant 
ma  ealastroplie  (|u"il  cessa,  je;  ne  sais  pour(juoi,  (Favdir  cette  allention. 

Avant  même  d'apercevoir  le  relVoidisscmonl  d(!  madame  la  maré- 
chale, je  désirais,  jKinr  ne  m'v  pas  exposer,  d'cxécutei-  mou  ancien  pro- 
jet; mais  l(>s  nuivens  nu'  nian(|naiit  pour  cela,  je  lus  oMij^i'  d'attendre  la 
(•(inehisidii  du  traite  de  \' l\inil('.  et  en  attendant  je  mis  la  demièii;  main 
au  (u)ur(il  social,  et  l'einovai  à  i{e\,  livaiil  le  |)ii\  de  ce  manuscrit  ci 
mille  irancs,  qu'il  me  donna.  Je  nedois  peul-èlrc  pas  omettre  un  petit  fait 
qui  regarde  ledit  manuscrit.  Je  le  remis  bien  caelielé  à  Duvoisin,  ministre 
(lu  pays  de  Vaud,  et  ciiapelaiu  de  l'iiotid  de  llollande,  (|ui  me  venait 
voir  quel(|uerois,  et  (|ni  se  chargea  de  l'envoyer  à  Roy,  avec  lequel  il 
était  en  liaison.  Ce  manuscrit,  écrit  en  menu  caractère,  était  fort  petit, 
et  ne  remplissait  pas  sa  poche.  Cependant,  en  passant  la  barrière,  son 
pa(|uel  tomba,  je  ne  sais  comment,  entre  les  mains  des  commis,  qui 
rouvrirent,  rexamiiu'rent,  et  le  lui  rendirent  ensuite,  quand  il  l'eut 
réclamé  au  nom  de  l'ambassadeur  ;  ce  qui  le  mit  à  portée  de  le  lire  lui- 
même,  comme  il  me  marqua  naïvement  avoir  fait,  avec  force  élo- 
ges de  l'ouvrage,  et  pas  un  mot  de  critique  ni  de  censure,  se  réservant 
sans  doute  d'être  le  vengeur  du  christianisme  lorsque  l'ouvrage  aurait 
paj'u.  11  reeaehela  le  manuscrit  et  l'envoya  à  Rey.  Tel  fut  en  siihstancele 
narré  qu'il  me  lit  dans  la  lettre  où  il  me  rendit  compte  de  cette  alïaire, 
et  c'est  tout  ce  que  j'en  ai  su. 

Outre  ces  deux  livres  et  mon  Dictionnaire  de  musique,  auquel  je  tra- 
vaillais toujours  de  temps  en  temps,  j'avais  (|uel(|ues  autres  éci'ils  de 
moindre  importance,  tous  en  étal  de  paraître,  et  (|ue  je  me  proposais 
de  donner  encore,  soit  séparément,  soit  avec  mon  recueil  général,  si  je 
l'entreprenais  jamais.  Le  principal  de  ces  écrits,  dont  la  plupart  sont 
encore  en  manuscrit  dans  les  mains  de  du  Pevrou.  était  un  Essai  sur 
iariijiite  des  laïKjues,  (|iie  je  ils  lire  à  M.  de  Malesherbes  et  au  chevalier 
de  Lorenzi,  (|ui  m'en  dit  du  bien.  Je  comptais  (]U(;  toutes  ces  produc- 
tions rassemblées  me  vaudraient  au  moins,  tous  frais  faits,  nn  capital  de 
huit  à  dix  mille  francs,  que  je  voulais  placer  en  rente  viagère,  tant  sur 
ma  tête  que  sur  celle  de  Thérèse;  après  ([uoi  nous  irions,  comme  je  l'ai 
dit.  vivre  ensemble  au  fond  de  quelque  pro\iuce,  sans  ])lns  occuper  le 
public  de  moi,  et  sans  plus  m'occuper  moi-même  d'autre  chose  que 
d'achever  paisiblement  ma  carrière  en  continuant  de  faire  autour  de 
moi  tout  le  bien  qu'il  m'était  possible,  et  d'écrire  à  loisir  les  Mémoires 
que  je  nu'ditais. 

Tel  était  mon  projet,  dont  la  générosité  de  Rey.  que  je  uo  dois  pas 
laire,  vint  faciliter  encore  l'exécution.    Ce   libraire,  dont  ou  nu'  disait 


CM!  I  II     II     I  n  lU     M  4H<J 

tuni  (li>  mal  à  l'aiis.  i>>l  i'c|iciitlaiil,  di-  (mis  ci-tu  a\tH't|iiij':iii-ii  afrairc,  le 
seul  iloiil  j'aie  4MI  Imijinirs  à  nu-  louer.  .Nous  l'-lioiis  à  la  vcriti'  siiu\i'ii( 
ei>  i|Ui'it'llc  sur  l'cMi-ulidU  ilc  lucs  iiuMa^cs  ;  il  ilail  iliiuidi,  j'ilais  ciu- 
porlf.  Maison  inalièro  (riiiirièl  cl  ilr  |ii<><  iilts  i|ui  s'y  ra|>|Miilrnl,  i|uiii- 
<|U(>  je  n'aie  jamais  fail  avec  lui  Av  traite  en  lorme,  je  l'ai  Imijouis 
IriiUM-  plein  (rcxaetitudc  cl  de  |iridiite.  Il  est  même  aussi  le  seul  (|ui 
m'ait  a\oué  franehcnient  (|u  il  taisait  liien  ses  ariaires  a\ec  moi  ;  et  sou- 
vent il  m'a  dit  i|ii  il  me  devait  sa  rortiine,  en  m'orrrani  de  m'en  faire 
part.  Ne  pouvant  exercer  directement  avec  moi  sa  ^lalitiide,  il  voulut 
me  la  témoigner  au  moins  dans  ma  gouvernante,  à  la(|uclle  il  lit  une 
pension  via-^ère  de  trois  cenis  francs,  exprimant  dans  l'acte  (|ue  c'était 
on  reconnaissance  des  avantaj,'es  cpie  je  lui  avais  procurés.  Il  lit  cela  de 
lui  à  moi,  sans  ostenlation,  sans  prétention,  sans  liriiit  ;  et  si  je  n'en 
avais  parle  le  premier  a  tout  le  imuide,  personne  n'en  aurait  rien  su.  Je 
fus  si  touché  de  ce  procédé,  (pu!  de|)uis  lors  je  me  suis  attaché  à  Uey 
d'une  amitié  vérilahle.  nuel(|ue  temps  ajires,  il  me  disira  pinir  p.iri.iiii 
d'un  de  ses  enfants  :  j'y  consentis  ;  et  l'un  de  mes  rej;iets  dans  la  siliia- 
lion  cil  l'on  m'a  réduit,  est  tiuon  m'ait  ôté  tout  moyen  de  rendre  di- 
sormnis  mon  attachement  utile  à  ma  tilleule  et  à  ses  parents.  Pourquoi, 
si  scnsihic  à  la  modeste  pénérosilé  de  ee  lihraire,  le  suis-jc  si  peu  aux 
hruyants  empressements  de  laiii  de  t;ens  liant  huppés.  (|iii  remplissent 
pompeusement  rimivers  du  Itieii  (ju'ils  disent  m'avoir  voulu  laire,  et 
dont  je  n'ai  jamais  rien  senti?  Est-ce  leur  faule,  est-ce  la  mienne?  Ne 
sont-ils  que  vains?  ne  suis-jc  qu'ingrat?  Lecteur  sensé,  pesez,  décidez  ; 
pour  moi,  je  me  tais. 

Cette  pension  lut  une  grande  ressource  pour  reiilrelieii  d(>  Thérèse, 
et  un  grand  soulagement  pour  moi.  Mais,  au  reste,  j'étais  bien  éloigne 
d'en  tirer  un  prolit  direct  pour  moi-même,  non  plus  (|ue  de  tous  les  ca- 
deaux qu'on  lui  faisait.  Klle  a  toujours  disposé  de  tout  elle-même.  Ouand 
je  gardais  son  argent,  je  lui  en  tenais  un  (idéle  compte,  sans  jamais  en 
mettre  un  liard  dans  notre  commune  dépense,  même  quand  elle  était  plus 
riche  que  moi.  Ce  qui  est  à  moi  esl  à  nous,  lui  disais-je;  et  ce  qui  est  à  foi 
est  M  lui.  Je  n'ai  jamais  cessé  de  me  conduire  avec  elle  seloti  cette 
maxime,  que  je  lui  ai  souvent  répétée.  Ceux  qui  ont  eu  la  hassesse  de 
m'accuser  de  recevoir  par  ses  mains  ce  que  je  refusais  dans  les  miennes, 
jugeaient  sans  doute  de  mon  cœur  par  les  leurs,  et  me  connaissaient 
bien  mal.  Je  mangerais  vidontiers  avec  elle  le  pain  qu'elle  aurait  ga- 
gné, jamais  celui  qu'elle  aurait  reçu.  J'en  appelle  sur  ce  |)oint  a  son 
témoignage,  et  dès  à  présent,  et  lorsque,  selon  le  cours  de  la  nature, 
elle  m'aura  survécu.  Malheureusement  elle  esl  peu  entendue  en  écono- 
mie à  tous  égards,  |)eu  soigneuse  et  fort  dépensière,  non  par  vanité  ni 
par  gourmandise,  mais  par  négligence  uniquement.  Nul  n'est  parfait  ici- 
bas  ;  et  puisqu'il  faut  ([ue  ses  excellentes  qualités  soient  rai  Intees.  j'aime 


t"t)  I.KS  f.O  M'ES  S  ION  S. 

iiiit'iix  iiirollc  ail  iIl's  délaiils  (ino  des  vices,  (|ii<)if|uc  ces  délaiils  nous 
lassenl  penl-èlrc  encore  |)liis  de  mal  à  tons  deux.  Les  soins  cpie  j'ai  pris 
|Miiii'  clic,  ciminic  jadis  pour  nianiaii,  de  lui  acciinniler  qnel({iie  avance 
i|iii  put  Mil  jour  lui  sei'\irde  ressource,  sonl  inimaginables;  mais  c(! 
lureul  toujours  des  soins  perdus.  Jamais  elles  n'ont  compté  ni  l'une  ni 
l'autre  avec  elles-mt-mcs  ;  et,  malgré  tous  mes  efforts,  tout  est  toujours 
parti  a  mesure  (|u'il  eslvciin.  Oui'l(|ue  simplement  (|McTliérèse  semettc, 
jamais  la  pension  de  Uey  ne  lui  a  sulli  |)our  se  nipper,  (|ue  je  n'y  aiecn- 
ctu'c  suppléé  du  mien  chaque  année.  Nous  ne  sommes  pas  laits,  ni  elle 
ni  moi,  pour  être  jamais  riches,  et  je  ne  compte  assurément  pas  cela 
parmi  nos  malheurs. 

Le  Contrai  social  s'imprimait  assez  rapidement.  Il  n'en  était  pas  de 
même  de  ï lùiiile,  dont  j'attendais  la  |»ulilicali(ui,  pour  exécuter  la  re- 
traite que  je  méditais.  Diuliesne  m'envoyait  de  temps  à  autre  des  modè- 
les d'impression  pour  choisir  :  (juand  j'avais  choisi,  au  lieu  de  commen- 
cer, il  m'en  envoyait  encore  d'autres.  Ouand  enlln  nous  fûmes  hien 
déterminés  sur  le  format,  sur  le  caractère,  et  qu'il  avait  déjà  plusieurs 
ieuilles  d'imprimées,  sur  (|uelques  légers  changements  que  je  lis  à  une 
épreuve,  il  recommença  tout,  et  au  bout  de  six  moisnousnoiis  trouvâmes 
moins  avancés  que  le  premier  jour.  Durant  tous  ces  essais,  je  vis  hien 
que  l'ouvrage  s'im|)rimail  en  France  ainsi  qu'en  Hollande,  et  qu'il  s'en 
faisait  à  la  fois  deux  éditions.  One  pouvais-jc  faire?  je  n'étais  plus  maî- 
tre de  mon  manuscrit.  Loin  d'avoir  trempé  dans  l'édition  de  France,  je 
m'y  étais  toujours  opposé;  mais  enfin  puisque  cette  édition  se  faisait 
i)on  gré  malgré  moi,  et  puisqu'elle  servait  de  modèle  à  l'autre,  il  fallait 
hien  y  jeter  les  yeux  et  voir  les  épreuves,  pour  ne  pas  laisser  estro])ier 
et  (h'tigurer  mon  livre.  D'ailleurs,  l'ouvrage  s'imprimait  tellement  de 
1  aveu  du  magistrat,  que  c'était  lui  qui  dirigeait  en  quelque  sorte  l'en- 
treprise, qu'il  m'écrivait  très-souvent,  et  qu'il  me  vint  voir  même  à  ce 
sujet,  dans  une  occasion  dont  je  vais  parler  à  l'instant. 

Tandis  que  Duchesne  avançait  à  pas  de  tortue,  Néaulme.  qu'il  retenait, 
avançait  encon;  plus  lentement.  Un  ne  lui  envoyait  pas  lidèh^nent  les 
feuilles  à  mesure  qu'elles  s'imprimaient.  Il  crut  apercevoir  de  la  mau- 
vaise foi  dans  la  manœuvre  de  Duchesne,  c'est-à-dire  de  Guy,  qui  faisait 
pour  lui;  et  voyant  qu'on  n'exécutait  ])as  le  traité,  il  m'écrivit  lettres 
sur  lettres  |deines  de  doli'ances  et  de  griefs,  au\(|U('ls  je  pouvais  encore 
uioiiis  reuK'diei- (pTa  ceux  (|ue  j'avais  |>oiir  mon  compte.  Son  ami  (iué- 
rin,  qui  me  voyait  alors  fort  souvent,  nu;  ])arlait  incessamment  de  ce 
livre,  mais  toujours  avec  la  plus  granch;  réserve.  11  .savait  et  ne  savait  pas 
qu'on  l'imprimait  en  France  ;  il  savait  et  ne  savait  pas  que  le  magistrat 
s'en  mêlât  :  en  me  [daignant  des  eniharras  qu'allait  un;  donner  ce  livre, 
il  semhiait  m'accuser  d'im|)ru(lence,  sans  vouloir  jamais  dire  en  (|uoi 
«die  coiisisl.iit  ;    il  hiaisait  et  tergiversait  sans  cesse;  il  semblait  ne  par- 


I-AK  III     II      I  l\  ItK    M  471 

lir  <|iic  |>iiiii  nie  ftiic  |)Milrr.  .Ma  sccniili'  |Miiir  Ims  l'-lait  si  (■oiniili'li-, 
<|iii'jf  riais  ilii  Imi  riiT(iiis|i(il  cl  nij^U-iifiiv  (ju'il  iiullail  à  nlli- allaii»', 
l'uiiinie  (riiii  lit-  conlrarlf  ilu-/.  les  ininislrcs  cl  les  iiia^istrals,  ilotil  il 
ri'équL'iilait  assez  les  hiircaiix.  Sur  tl'clrc  en  li^li-  à  tous  égards  sur  ccl 
•>iiviaj;i',  rorirmcnl  |)tisiiailé  qu'il  avait  iiiin-siiilcmiiil  rauiiiiicii!  ri  la 
|iioli'<-liiiii  ilii  iiia^islral,  mais  inriiir  (|ii'il  incntait  cl  (|n  il  a\ait  de 
inèiiie  la  laveur  du  ministre,  je  me  lelicitais  de  iiiiiii  cdiira^e  à  hieii 
fairi',  cl  je  riais  de  mes  |iiisillaiiimes  ami>.  i|iii  |iaraissaieiil  s'iii(|uiéter 
pour  iiu)i.  Ihielos  fut  de  ec  tiomluc.  et  j  aMiue  <|ue  ma  «  «udiaiicc  eu  sa 
dritilure  et  eu  ses  lumicces  eût  pu  m'alaïuici'  a  sou  excmide,  si  j'en 
avais  eu  moins  dans  l'utilité  di'  rduviage  el  dans  la  pndjilé  de  ses  nu- 
irons. Il  me  vint  Vdii-  de  chez.  M.  llaillc,  tandis  (|uc  \' Emile  était  sons 
presse;  il  m'en  parla.  Je  lui  lus  la  Prolessioude  loi  du  vicaire  savovard  ; 
il  l'étouta  tris-paisihlement.  et,  ce  me  semble,  avec  ^'rand  plaisir.  Il  me 
dit,  ipiand  J  eus  Uni  :  Ouoi,  (iloyn,  cela  tait  |iarlie  d'un  livre  (indu 
imprime  à  Taris? — Oui  !  lui  dis-je,  et  l'on  devrait  rim|)rimer  au  l.on- 
\ri',  par  ordre  du  roi.  —  J'en  conviens,  me  dit-il;  mais  laites-nmi  le 
plaisir  de  ne  dire  à  jiersounc  (|ue  vous  m'avez  In  ce  morceau,  (^ctle 
frappante  manière  tie  s'exprimer  me  surprit  sans  m'cllraver.  Je  savais 
»|ue  Duclos  voyait  beaucoup  M.  de  Malesberbes.  J'eus  |teine  à  concevoir 
coniinent  il  |)ensait  si  dilïéremmenl  que  lui  sur  le  même  objet. 

Je  vivais  à  Montmorency  depuis  plus  de  (|ualre  ans,  sans  \  avoir  eu 
un  seul  jour  de  bonne  santé.  Ouoiqne  l'air  v  soil  excellent,  les  eaux  y 
sont  mauvaises  ;  et  cela  peut  très-bien  être  une  des  causes  qui  contri- 
buaient à  empirer  mes  maux  liabitnels.  Sur  la  lin  de  l'automne  I7()l ,  je 
tombai  tout  a  lait  malade,  et  je  passai  lliiver  entier  dans  des  soutlrauces 
presque  sans  relàcbe.  Le  mal  pliysicpie,  augmenté  par  milU"  in(juiétudes, 
me  les  rendit  aussi  plus  sensibles  Depuis  (|uel(|ue  temps,  de  sourds  cl 
Irislcs  pressentiments  me  troublaient  sans  que  je  susse  à  pro|)os  de  quoi. 
Je  recevais  des  lettres  anonymes  assez  sin{,'ulièrcs,  et  même  des  lettres 
signées  qui  ne  l'étaient  guère  moins.  J'en  reçus  une  d'un  conseiller  an 
])arlement  de  Paris  ,  (jui.  niécimteiit  de  la  présente  constitution  des 
choses,  et  n'augurant  pas  bien  des  suites,  me  consultait  sur  le  choix 
d'un  asile  à  (ienève  ou  en  Suisse,  pour  s'y  retirer  avec  sa  famille.  J'en 
reçus  une  de  M.  de ,  |)résident  à  mortier  au  |)arlcnu'nt  de le- 
quel me  |>roposailde  rédiger  pour  ce  parlement,  qui  iionr  lors  était  mal 
avec  la  cour,  îles  mémoires  et  remontrances,  oilranl  de  me  fournir  tons 
les  documents  et  matériaux  dont  j'aurais  besoin  |ionr  cela.  Oiiand  je 
sonifre,  je  suis  sujet  à  l'Iiunieur.  .l'en  avais  en  recevant  ces  lettres;  j'en 
mis  dans  les  réponses  (|ue  j'y  lis,  refusant  tout  à  plat  ce  (|u'on  me  de- 
mandait, (le  refus  n'est  assurément  pas  ce  (jue  je  me  reproche,  puisque 
CCS  lettres  pouvaient  être  des  pièges  île  mes  ennemis,  cl  ce  «pion  nie 
demaiulait  était  contraire  à  des  principes  dont  je  voulais  moins  me  dé- 


172  LES   CONFESSIONS. 

[laitir  (jiie  jamais  :  mais  pouvant  refuser  avec  amcuité,  je  refusai  avec 
(lurelé;  et  voilà  en  quoi  j'eus  tort. 

On  trouvera  |Kmiii  mes  papiers  les  deux  lettres  dont  je  \iens  de  par- 
ler, ("elle  (lu  idiiscillcr  uc  me  siii|)rit  pas  absolument,  parce  fjue  je  pen- 
sais, comme  lui  et  comme  licaucdiip  d'aiilres,  ([ue  la  conslilulion  décli- 
nante menaçait  la  France  d  nu  |M(uliain  délabrement.  Les  désastres 
d'une  guerre  malheureuse,  qui  tous  venaient  de  la  faute  du  gouverne- 
meut;  l'incroyable  désordre  des liuauces;  les  tiraillements  continuels  de 
I  administration,  jtariagée  jus(jn"aiors  entre  deux  ou  li'ois  ministres  en 
guerre  ouverte  l'un  avec  l'autre,  et  qui,  pour  se  nuire  mutuellement  , 
abîmaient  le  royaume;  le  mécontentement  général  du  peuple  et  de  tous 
les  ordres  de  l'Ktat;  renlèlemenl  d'une  femme  obstinée,  qui,  sacriliant 
toujours  à  ses  goûts  ses  lumières,  si  tant  est  qu'elle  en  eût,  écartait  pres- 
que toujours  des  emplois  les  plus  capables,  ])our  placer  ceux  (pii  lui 
plaisaient  le  plus  :  tout  concourait  à  justifier  la  prévoyance  du  conseil- 
ler, et  celle  du  public,  et  la  mienne.  Cette  prévoyance  me  mit  même 
plusieurs  fois  en  balance  si  je  ne  chercherais  pas  moi-même  un  asile 
liors  du  royaume,  avant  les  troubles  qui  semblaient  le  menacer;  mais, 
rassuré  par  ma  petitesse  et  mon  humeur  paisible,  je  crus  que,  dans  la 
solitude  où  je  voulais  vivre,  nul  orage  ne  pouvait  pénétrer  jusqu'à  moi; 
fâché  seulement  que,  dans  cet  état  de  choses,  M.  de  Luxembourg  se  prê- 
tât à  des  commissions  qui  devaient  le  faire  moins  bien  vouloir  dans  son 
gouvernement.  J'aurais  voulu  qu'il  s'y  ménageât,  à  tout  événement,  une 
retraite,  s"il  arrivait  que  la  grande  machine  vînt  à  crouler,  comme  cela 
paraissait  à  craindre  dans  l'état  actuel  des  choses;  et  il  me  paraît  encore 
à  présent  indubitable  que  si  toutes  les  rênes  du  gouvernement  ne  fussent 
enfin  tombées  dans  une  seule  main,  la  monarchie  française  serait  main- 
teiuuit  aux  abois. 

Tandis  que  mon  étal  empirait,  l'impression  de  VEmile  se  ralentissait, 
et  fut  enfin  tout  à  fait  suspendue  sans  que  je  pusse  en  apprendre  la  raison, 
sans  que(juy  daignât  plus  m'écrirc  ni  me  répondre,  sans  que  je  pusse 
avoir  des  nouvelles  de  p(!rsonne  ni  rien  savoir  de  ce  qui  se  passait,  M.  de 
MalesherlMJS  étant  pour  lors  à  la  campagne.  Jamais  un  malheur,  quel 
qu'il  soit,  ne  me  trouble  ni  ne  m'abat,  pourvu  (pie  je  sache  en  quoi  il 
consiste  ;  mais  mon  penchant  naturel  est  d'avoir  peur  des  ténèbres  :  je 
redoute  et  je  hais  leur  air  noir;  le  mystère  m'inquiète  toujours,  il  est 
par  trop  antipathique  avec  mou  naturel  ouvert  jusqu'à  l'imprudence. 
L'aspect  du  nmnslre  le  plus  hideux  m'effrayerait  i)eu,  ce  me  semble; 
mais  si  j'entrevois  de  nuit  une  ligure  sous  un  drap  blanc,  j'aurai  peur. 
Voilà  donc  mon  imagination,  ([u'allumait  ce  long  silence,  occupée  à  me 
tracer  des  i'ant(jmes.  Plus  j'avais  à  co'ur  la  publication  de  mon  deinier 
et  meilleur  ouvrage,  plus  j(!  nu^  lourmenlais  à  chercher  ce  (pii  pouvait 
l'accrocher;  et  toujours  portant  tout  à  rexlrème,    dans   la  suspension 


l'Ain  II    II,  I  ivitK  M  r,7, 

(le  riiii|>ri'ssi(>ii  du  Hmc  j  iii  iiii\;ii.s  mhi  la  Mi|i|)ii'ssi(iii.  (!i|)niilanl 
ii'cii  |iiiinaiil  imaginer  ni  la  i-aiisc  ni  la  iiiaiiirrc,  je  ri'^lais  dans  l'iiurr- 
titiiilt' (In  nioiide  la  |ilus  t  rntlli'.  J'(''(-i'i>aislclliTs  siii-|t'llri-sii(îny,à  M.  de 
Maleslieilu's,  à  niadaincd»' l.uMinlmiir^  ;  il  les  ■('•ponsi'it  m-  vfnaiil  point, 
(Ml  ne  x-iiani  \>a<  i|iiari(j  je  les  attendais,  je  nu-  tioiililais  l'iilii-rcini'iit, 
ji'  délirais.  Mallieiireiiseiiienl  j'a|i|iiis,  dans  le  im  nie  leiiips,  (|iie  le 
I*.  (îrilïel,  jésuite,  a\ait  parle  de  l'A-f/M/c,  et  en  a\ail  ia|)piii  li  nu'iiii'  des 
passaj^os.  A  l'inslanl  ni<>ii  iiiM^inaliini  part  (  (ininie  nn  eeiair,  (I  me  di'-- 
voile  tout  le  nnstère  d  iiii(|nile  :  j'en  \is  la  inaiclie  aussi  claireineiil, 
aussi  sùreinenl  ipie  si  elle  ment  el(''  reV(dee.  Je  me  liguai  (pn'  les  jesiii- 
Ics,  furieux  *lu  Ion  méprisant  sur  leipiel  j'aNais  parlé  des  follégos,  s'é- 
laieiil  e!ii|i.ii('s  de  mon  (iii\ia;;e;  (jne  c'éiaient  eii\  ipii  en  aecroeliaient 
l'édition;  (|n'insti'nils  par  (ineriii.  leur  ami.  de  ninn  état  présent,  et 
prévoNanl  ma  mort  pincliaine,  dont  je  ne  dontais  pas.  ils  \onlaieiil  re- 
tarder l'impression  juscpi'alors,  dans  le  dessein  de  Iroinpier,  d'altérer 
mon  ouvrage,  et  de  me  pièlir,  pour  remplir  leurs  Mies,  des  senliinenls 
diUereiils  des  miens.  Il  est  étonnant  ipielli.'  luiile  de  faits  et  de  eireoii- 
slanees  \iiit  dans  mon  esprit  se  eal(|iier  sur  celle  l'idie  et  lui  donner  un 
air  de  vraisemlilauce,  quedis-je?  iu"\  iiiniilicr  l'évidence  cl  la  démon- 
shation.  (îuériii  était  lutalement  livré  aux  jésuites,  je  le  savais.  Je  leur 
allrilmai  lonles  les  avances  damilié  (|ii'il  m'avait  faites;  je  me  persuadai 
que  célail  par  leur  impulsion  (|n'il  m'avait  |)ressi''  de  traiter  avec 
Néaulme  ;  ipie  par  ledit  Néaulnie  ils  avalent  en  les  pi nniere^  Iriiilles  de 
mon  ouvrage;  qu'ils  avaient  ensuite  trouvé  le  moyen  d'en  arrêter  l'im- 
pression eliez  I)ucliesne,et  jieut-ètrcde  s'em|)arer  démon  mnnuscrit,  iionr 
y  Iravailler  à  leur  aise,  jusfpi'à  ce  que  ma  mort  les  laissât  lilncsde  le  pu- 
blier travesti  à  leur  mode.  J'avais  toujours  scnli,  maigre  le  patelinage  du 
I*.  Berlliier,  que  les  jésuites  ne  m'aimaient  pas,  non-seulement  comme 
encyclopédiste,  mais  parce  que  tous  ini^s  principes  étalent  encore  plus  op- 
posés à  leurs  maximes  et  à  leur  crédit  que  rincrédiillli'  de  mes  confrères 
puisque  le  fanatisme  athée  et  Icfanalismo  dévot,  sotoueliaiil  pu  li  iir  com- 
mune intolérance,  peuvent  même  se  réunir  comme  ils  ont  fait  àla(diine,et 
comme  ils  font  contre  moi  ;  au  lieu  que  la  religion  raisonnaltle  et  morale, 
ôtanttoul  pouvoir  humain  sur  les  consciences,  ne  laisse  jilusde  ressource 
aux  arbitres  de  co  pouvoir.  Je  savais  que  monsieur  le  chancelier  était  aussi 
fort  ami  des  jésuites  :  jeeraignais  (|iie  le  fils,  inliinidé|)ar  le  père,  ne  se  vit 
force  de  le  urahandou  lier  l'ouvrage  ipi' il  avait  prolegé.Jecrovais  même  voir 
l'effet  de  cet  abandon  dans  les  chicanes  cpie  l'on  commençait  à  me  susci- 
ter sur  l«sdeux  premiers  volumes,  où  l'on  exigeait  des  cartons  pour  des 
riens  ;  tandis  que  les  deux  autres  volumes  étaient,  comme  on  ne  l'igno- 
rait pas,  remplis  du  choses  si  fortes,  qu'il  eut  fallu  les  refoudre  en  entier, 
en  les  censurant  comme  les  deux  premiers.  Je  savais  de  j)Ius,  cl  .M.  de 
Maleshcrbcs  me  le  dit  lui-même,  que  l'abbé  de  (îrave,  qu'il  avait  chargé 

60 


47i 


i.r.s  (.(iM  i:ssi(»Ns. 


(Il'   I  ins|U'illori  de  relie  edilioii,  élait   encore   un  anlre  |);irlis;ui  des  je- 
suiies.  .le  ne  voyais  parloul  (|ne  jésnites,  sans  songer  qu'à  la  veille  d'èlre 


ICI  N'NTEUIL 


anéanlis.  el  lonl  (ieeii|)i's  de  leur  propre  défense,  ils  avaient  aulre  chose 
à  faire  que  d'aller  tracasser  sur  l'impression  dun  livre  oîi  il  ne  s'agissait 
|ias  d'eux,  .l'ai  tort  de  dire  sans  songer,  car  j'y  songeais  Irès-hien  ;  el  c'est 
niêine  une  ohjeelion  que  Al.  de  .Malesherbes  eut  soin  de  nie  faire  sitôt 
(|u'il  l'ut  instruit  de  ma  vision  :  mais,  par  un  antre  de  ces  travers  d'un 
lioiuMie  (jui  (lu  liiiul  de  sa  reliaile  veut  juger  du  secret  des  grandes  af- 
laiix's.  dont  il  ne  sait  rien,  je  ne  voulus  jamais  croire  que  les  jésuites 
fussent  en  danger,  et  je  regardais  le  liiuit  ([ui  s'en  répandait  comme  un 
leurre  de  leur  part,  pour  endormir  leurs  adversaires.  Leurs  succès  pas- 
sés, qui  ne  s'étaient  jamais  démentis,  me  donnaient  une  si  terrible  idée 
de  leur  puissance,  que  je  déplorais  déjà  l'avilissement  du  parlement. 
.le  savais  (|ue  M.  de  (ilmiseul  avait  étudié  cbez  les  jésuites,  que  madame 
(IcPompadour  n'élaitpoiut  mal  avec  eux,  et  que  leur  ligue  avec  les  fa- 
vorites et  les  ministres  avait  toujours  paru  avantageuse  aux  uns  et  aux 
autres  contre  leurs  ennemis  communs.  La  cour  paraissait  ne  se  mêler 
de  rien  ;  et,  persuadé  que  si  la  société  recevait  un  jour  quelque  rude 
échec,  ce  ne  serait  jamais  le  parlement  (|ui  serait  assez  iort  pour  le  lui 
porter,  je  lirais  de  celle  inaction  de  la  cour  le  fondement  de  leur  con- 
iiance  el   l'augure    de   leur   lrinm|)lie.    Kulin,    ne    vovanl  dans   tous  les 


i'\ii  m   II    I  i\  m  \i  r-^ 

Itniils  (In  jour  (|M"uiif  U'iiile  cl  dt-s  juches  ili-  liin  p.trl,  tl  li'iir  crii>;ml 
dans  li'iir  stiiiiilr  iln  lfin|is  |iiinr  >ai|ui'i'  à  hml,  ]<•  m-  ilonliiis  pas  tin'ils 
n'i'crasassrnl  «laii-i  peu  If  jansi'-nisnic,  i-l  le  |iat'li'incn(,  l'I  l<'Si'nryfli>|ic(lis- 
Ifs,  cl  ((Mil  ii(|ni  II  "aniail  pas  pniif  liiirjiiii>i  ;  cl  iiirciilin  s'ils  laissaient 
paiailic  mon  liMO,  ri'  m-  rùl  iinapics  l'aMiir  liaiislornu'  au  point  di-  s'tii 
fairi'  uiu'  arnio.  m  sf  pn-valaul  tic  iiioii  iioin  pour  siirpi  rinlrr  nu'sli'ctfiirs. 

Jl'  Mil'  si'iilais  nioiirant;  j'ai  pi-iiic  à  conipitMidif  (•onmii'iil  ci'llc  cx- 
Iravaganic  ne  in'ailicxa  jias  :  tant  l'idrr  de  ma  nirminic  drslionon-c 
njirî'S  moi,  dans  mon  plus  diu'iic  cl  meilleur  liMc,  m'elait  elTin\ali!e. 
Jamais  je  n'ai  tant  eraiiit  de  mourir  ;  et  je  crois  (|ue  si  j'i-lais  moi  (  dans 
ces  circonslances,  je  serais  mort  désespéré.  Aujoiird'lini  même,  (|iic  je 
vois  niairlier  sans  obstacle  à  son  exécution  le  pin-;  imir,  le  |iliis  afiniix 
complot  (|iii  jamais  ait  élc  liaiiié  coiilrc  la  nniiioire  d'iiii  liomme,  ji- 
mourrai  beaucoup  plus  li'aiii|uille,  certain  de  laisser  dans  mes  éerils  un 
léinoifjiiaj^e  de  moi,  ipii  tri(mi|)lieralôt  ou  lard  des  complots  desbommes. 

(1762.)  M.  de  Malesborbes,  témoin  et  conlident  de  mes  agitations,  se 
donna,  pour  les  calmer,  des  soins  (|ni  prou\eiil  son  inépuisaltle  bonté 
de  cœur.  Madame  de  Luxembourg  concourut  à  celte  bonne  (i-uvrc,  et 
fut  pltisienrs  fois  cliez  Dncbesne,  pour  savoir  à  quoi  en  était  celle  édi- 
tion. Knlin.  rimprcssion  lut  re|>riso  et  marcba  plus  rondement,  sans 
(|iie  jamais  j  aie  pu  savoir  |)oiir(|iioi  elle  avait  été  suspendue.  M.  de 
Malesberbes  prit  la  peine  de  venir  à  .Montmorency  pour  me  tramiuilli- 
ser  :  il  en  vint  à  bout;  et  ma  parfaite  conliance  en  sa  droiture  l'ayant 
emporté  sur  l'égarement  de  ma  pauvre  tète,  rendit  eflicacc  tout  ce  qu'il 
(il  pour  m'en  ramener.  .\près  ce  (|ii"il  avait  vu  de  mes  angoisses  et  de 
mou  délire,  il  était  naturel  qu'il  me  trouvât  tri'S  a  plaindre  :  aussi  lit-il. 
Les  propos  incessamment  rebattus  de  la  cabale  pbilosopbique  ([ui  l'eii- 
tourait  lui  icvinrenl  à  l'esprit.  0»u>>(l  j'allai  vivre  à  IKrmilage,  ils  pu- 
blièrent, comme  je  l'ai  déjà  dit,  (|ue  je  ii'v  lieiidrais  ]ias  longlein|)s. 
(Juand  ils  virent  que  je  persévérais,  ils  dirent  (|ue  c'était  |)ar  (dtstina- 
tion,  par  orgueil,  par  bonté  de  m'en  dédire;  mais  que  je  m'y  ennuyais 
ù  périr,  et  que  j'y  vivais  Irès-malbeiireux.  M.  de  Malesberbes  le  crut  et 
me  l'écrixil.  Sensible  à  celle  erreur  dans  un  lioinine  pour  qui  j'avais 
tant  d'estime,  je  lui  écrivis  quatre  lellres  consécutives,  oii,  lui  ex[)osant 
les  vrais  motifs  de  ma  conduite,  je  lui  décrivis  lidèlement  mes  goùls,  mes 
pencbants,  mon  caractère,  et  tout  ce  qui  se  passait  dans  mon  cœur.  Ces 
(juatre  lettres,  faites  sans  brouillon,  rapidement,  à  trait  de  plume,  et 
sans  même  avoir  été  relues,  sont  peut-être  la  seule  cbose  que  j'aie  écrite 
avec  facilité  dans  tonte  ma  vie,  el,  ce  qui  est  bien  clmininl,  au  milieu 
de  mes  souffrances  el  de  l'extrême  abattement  où  j'étais.  Je  gémissais, 
en  me  sentant  défaillir,  de  i»enscr  que  je  laissais  dans  l'esprit  des  lion- 
nêtes  gens  une  opinion  de  moi  si  peu  juste  ;  el,  par  l'esijuisse  tracée  a 
la  hàic  dans  ces  qtiaire  lettres,  je  tàcbais  de  suppléer  en  quel(|ue  sorte 


47(;  l.KS   CO.NFllSSIO.NS. 

aux  Méiiioiios  (|ir'  j  ;i\ais  projetés.  Ces  leltres,  (|iii  plureiil  ;i  M.  de  .Mu- 
leslierbes  cl  ([u'il  munira  dans  Paris,  sont  en  (inclqnc  façon  le  sommaire 
de  ce  que  j'expose  ici  pins  en  détail,  cl  méritent  à  ce  litre  d'être  con- 
servées. On  trouvera  parmi  mes  papiers  la  copie  qu'il  en  fit  faire  à  ma 
prière,  cl  qu'il  m'einoya  quehincs  années  ajtri's. 

La  seule  chose  qni  m'aflligeait  désormais,  dans  l'ojjinion  de  ma  mort 
j)rocliaine,  ('tait  de  n'avoir  aucun  homme  lettré  de  confiance,  entre  les 
mains  duquel  je  pnssi!  déjioser  mes  papiers,  pour  en  faire  après  moi  le 
tria<Te.  Depuis  mon  voyap;e  detienève,  je  m'étais  lié  d'amitié  avec  Moul- 
lou  ;  j'avais  de  riuclluariim  |i(i\ir  ce  jeune  homme,  et  j'aurais  désiré  qu'il 
vint  me  fermer  les  yeux,  ic  lui  marquai  ce  désir;  et  je  crois  qu'il  aurait 
fait  avec  j)laisir  cet  acte  d'humanité,  si  ses  aifaires  et  sa  famille  le  lui 
eussent  permis,  l'rivé  de  cette  consolation,  je  voulus  du  moins  lui  mar- 
quer ma  confiance  en  lui  envovant  la  Profession  de  foi  du  vicaire  avant 
l;i  publication.  11  en  fut  content;  mais  il  ne  me  parut  jjas  dans  sa  ré- 
ponse partager  la  sécurité  avec  laquelle  j'en  attendais  pour  lors  l'effet.  Il 
désira  d'avoir  de  moi  quelque  morceau  que  n'eût  personne  autre.  Je  lui 
envoyai  une  Oraison  funèbre  du  feu  duc  d'Orléans,  que  j'avais  faite  pour 
ral)I)é  d'Artv,  et  qui  ne  fut  pas  prononcée,  parce  que,  contre  son  allenle, 
ce  ne  fut  pas  lui  qui  en  fut  chargé. 

L'impression,  après  avoir  été  reprise,  se  continua,  s'acheva  même 
assez  tranquillement  ;  et  j'y  remarquai  ceci  de  singulier,  qu'après  les 
cartons  qu'on  avait  sévèrement  exigés  pour  les  deux  premiers  volumes, 
on  passa  les  deux  derniers  sans  rien  dire,  et  sans  que  leur  contenu  fil 
aucun  obstacle  à  sa  publication.  J'eus  pourtant  encore  quelque  inquié- 
tude que  je  ne  dois  pas  passer  sous  silence.  Après  avoir  eu  peur  des  jé- 
suites, j'eus  peur  des  jansénistes  et  des  philosophes.  Ennemi  de  tout  ce 
qui  s'appelle  parti,  faction,  cabale,  je  n'ai  jamais  rien  attendu  de  bon 
des  gens  qui  en  sont.  Les  Commères  avaient,  depuis  un  temps,  quitté  leur 
ancienne  demeure,  et  s'étaient  établis  tout  à  côté  de  moi;  en  sorte  que 
de  leur  chambre  on  entendait  tout  ce  (jui  se  disait  dans  la  mienne  et  sur 
ma  terrasse,  et  que  de  leur  jardin  on  pouvait  très-aisément  escalader  le 
]ielil  mur  qui  le  séparait  de  mon  donjon.  J'avais  fait  de  ce  donjon  mon 
cabinet  de  travail,  en  sorte  que  j'y  avais  une  table  couverte  d'épreuves 
et  de  feuilles  de  V Emile  et  du  Contrat  social;  et  brochant  ces  feuilles  à 
mesure  qu'on  me  les  envoyait,  j'avais  là  tous  mes  volumes  longtemps 
avant  qu'on  les  publiât.  Mon  élourderie,  ma  négligence,  ma  confiance 
en  M,  Mathas,  dans  le  jardin  duquel  j'étais  clos,  faisaient  que  souvent, 
oid)liant  de  fermer  le  soir  mon  donjon,  je  le  trouvais  le  matin  tout  ou- 
vert; ce  qui  ne  m'eût  guère  inquiété,  si  je  n'avais  cru  remarquer  du  dé- 
rangement dans  mes  papiers.  Après  avoir  fait  plusieurs  fois  celte  re- 
marque, je  devins  plus  soigneux  de  fermer  le  donjon.  La  serrure  était 
mauvaise,  la   clef  ne  fermait   qu'à  demi-tour.  Devenu  j)lns  attentif,  je 


PARTI  I     II      M>  IIK   \l  477 

trouvai  iiii  pins  ^raïul  (It'iaii^iiiuiil  tinor»'  (|iii'  <|iiaii(l  ji-  laissais  loiit  oii- 
veil.  Kiilin,  un  de  mes  Mtlnnii's  se  tiiin\a  iTli|ist"  |M-n(lanl  nn  jiinrcl  deux 
nuits,  sans  (|n'il  inc  IVil  |)()ssililc  de  savoir  ce  (|n'il  l'-lait  di-vcnn  jns(|n'au 
malin  du  lroisit>nin  jour,  •|ii<' ji'  !•'  nlronvai  sur  ma  lalilr.  Je  n'eus  ni 
n'ai  jamais  v\\  de  soupçon  sur  M.  Mallias.  ni  sur  son  neveu  M.  Dumou- 
lin, saillant  qu'ils  m'aimaient  l'un  et  l'autre,  et  prenant  en  eux  tonte 
conliance.  Je  comnuMivais  d'en  avoir  moins  dans  les  Cowwèrcs,  Je  savais 
que,  quoi(|uo  jansénistes,  ils  a\aienl  c|ni'lqnes  liaisons  avec  d'Alemliert 
et  lo^'eaieut  dans  la  même  maison.  Cela  me  donna  quel(|ue  im|nii''lnde  et 
nie  remlit  plus  atleulif.  Je  retirai  nu'S  |iapiers  dans  ma  eliaiiilire,  et  je 
cessai  tout  à  fait  de  voir  ces  };ens-là,  avant  sn  d'ailleurs  qu'ils  avaient 
fait  parade,  dans  |)lnsienrs  maisons,  du  premier  \nliimi'  de  I  /'mt'/p,  que 
j'avais  eu  rimpiiideiici'  de  leur  prêter.  (Jimicprils  i(pntiiiuns<crit  d'être 
mes  voisins  justju  a  mon  départ,  je  n'ai  plus  en  de  communication  avec 
eux  depuis  lors. 

Le  Contrat  social  |iarnt  nn  mois  ou  deux  avant  V Emile.  Ue\ ,  dont  j'a- 
vais toujours  exil,'!'  ipiil  n'iutroduiiait  jamais  furlivenu'ul  en  l'rance  au- 
cun de  mes  li^res,  s'adressa  au  ma^'istrat  pour  ubienir  la  permission  de 
faire  entrer  celni-ci  |>ar  Rouen,  où  il  lit  par  mer  son  envoi.  Rey  n'eut 
aucune  réponse  :  ses  ballots  restèrent  à  Rouen  plusieurs  mois,  au  bout 
desquels  on  les  lui  renvova.  après  avoir  tenté  de  les  (•otifis(|uer  ;  mais  il 
fit  tant  de  bruit,  (lu'on  les  lui  rendit.  Des  curieux  en  tirèrent  d'Amster- 
dam quelques  exemplaires  qui  circulèrent  avec  peu  de  bruit.  Mauléon, 
qui  en  avait  ouï  parler  et  (|iii  même  en  avait  vu  <|iu'lque  cbose,  m'en 
parla  d'un  Ion  mvstérieux  qui  nu^  surprit,  et  qui  ment  inquiété  même, 
si  certain  d  être  en  rèj;le  à  tous  éj^ards  et  de  n'avoir  nul  repioebe  a  me 
faire,  je  ne  m'étais  tranquillisé  par  ma  grande  maxime.  Je  ne  doutais 
pas  même  que  .M.  de  CboisenI,  déjà  bien  disposé  pour  moi,  et  sensible  à 
rélo;jc(jnemoii  estime  pour  lui  m'en  avait  fait  faire  dans  cet  ouvra};e,neme 
soutinlen  celle  occasion  contre  la  maheillancedemadamedePompadour. 

J'avais  assurément  lien  de  compter  alors,  autant  que  jamais,  sur  les 
bontés  de  M.  de  i.uxenibourg,  et  sur  son  appui  dans  le  besoin  :  car  ja- 
mais il  ne  me  donna  de  marques  d'amitié  ni  plus  fréquentes,  ni  pins 
toiicbantes.  An  \oyagede  l'à(|nes,  mon  triste  état  ne  me  permetlant  j>as 
d'aller  au  cbàteau,  il  ne  manqua  pas  un  seul  jour  de  me  venir  \oir;  et 
enfin  me  voyant  souffrir  sans  relàcbc,  il  lit  tant  qu'il  me  détermina  à 
voir  le  frère  Côme,  l'envoya  cbercber,  me  l'amena  lui-même,  et  eut  le 
courage,  rare  certes  et  méritoire  dans  un  grand  seigneur,  de  rester  cbez 
moi  durant  l'opération,  qui  fut  cruelle  et  longue.  Il  n'elail  pourtant 
question  que  d'être  sondé;  mais  je  n'avais  jamais  pu  l'être,  même  par 
Morand,  qui  s'v  prit  à  plusieurs  fois,  et  toujours  sans  succès.  Le  frère 
Corne,  qui  avait  la  main  d'une  adresse  et  d'une  légèreté  sans  égale,  vint 
à  bout  enfin  d'introduire  une  très-petite  algalie,  après  m'avoir  beaucoup 


478  I.KS  C.ONFKSSIONS. 

lait  soulïrir  poiulanl  plus  de  deux  heures,  durant  lesquelles  j(!  urelTor- 
çai  de  retenir  les  plaintes,  |Hiiir  ik;  pas  décliirer  le  cœur  sensible  du 
linii  maréchal.  Au  premier  examen,  le  frère  (lùme  crni  trouver  une 
j^rosse  pierre,  et  mo  le  dit  ;  an  second,  il  uc  la  trouva  plus.  Après  avoir 
recommenco  une  seconde  et  une  troisième  l'ois,  avt!c  un  soin  et  une  exac- 
titude qui  me  firent  trouver  le  temps  fort  long,  il  déclara  qu'il  n'y  avait 
pniiil  de  |)ierre.  mais  (|ue  la  prostate  était  sqnirreuse  et  d'une  grosseur 
surnaturelle;  il  trouva  la  vessi(>  grande  et  en  hon  état,  et  fini!  par  me  dé- 
clarer que  je  souiïrirais  beaucoup,  et  que  je  vivrais  longtemps.  Si  la  se- 
conde prédiction  s'accomplit  aussi  bien  que  la  première,  mes  maux  ne 
sont  pas  prêts  à  finir. 

C'est  ainsi  cpTaprès  avoir  été  traité  successivement  pendant  tant 
d'années  pour  des  maux  que  je  n'avais  pas,  je  finis  par  savoir  que 
ma  maladie,  incurable  sans  être  mortelle,  durerait  autant  que  moi. 
Mon  imagination,  réprimée  par  cette  connaissance,  ne  me  fit  plus 
voir  en  pi-rspcctive  une  mort  cruelle  dans  les  douleurs  du  calcul.  Je  ces- 
sai de  craindre  qu'un  bout  de  bougie,  (jui  s'était  lompn  dans  l'urètre  il 
y  avait  longtemps,  n'eût  fait  le  noyau  d'une  pierre.  Délivré  des  maux 
imaginaires,  plus  cruels  pour  moi  que  les  maux  réels,  j'endurai  plus 
paisiblement  ces  derniers.  Il  est  constant  que  depuis  ce  temps  j'ai  beau- 
coup moins  souffert  de  ma  maladie  que  je  n'avais  fait  jusqu'alors;  et  je 
ne  me  rappelle  jamais  qm;  je  dois  ce  soulagement  à  M.  de  Luxembourg, 
sans  m'atlendrir  de  nouveau  sur  sa  mémoire. 

Revenu  |)our  ainsi  dire  à  la  vie,  et  plus  occupé  que  jamais  du  plan 
sur  lequel  j'en  voulais  passer  le  reste,  je  n'attendais,  pour  l'exécuter, 
(|ue  la  publication  de  V lùnile.  ,1e  songeais  à  la  Touraine  où  j'avais  déjà 
été,  et  qui  me  plaisait  beaucoup,  tant  pour  la  douceur  du  climat  que 
pour  celle  des  habitants. 

La  terra  molle  e  lieta  e  diletlosa 
Simili  a  se  gli  uhitalur  prudure. 

J'avais  déjà  parlé  démon  projet  à  M.  de  Luxembourg,  qui  m'en  avait 
voulu  détourner;  je  lui  en  reparlai  derechef,  comme  d'une  chose  réso- 
■  lue.  Alors  il  me  proposa  le  château  de  Merlou,  à  quinze  lieues  de  Paris, 
comme  un  asile  (|ui  pouvait  me  convenir,  et  dans  lequel  ils  se  feraient 
l'un  et  l'autre  un  plaisir  de  m'établir.  dette  proposition  me  toucha,  et 
ne  me  déplut  pas.  Avant  toute  chose,  il  fallait  voir  le  lieu  ;  nous  con- 
vînmes du  jour  oi'i  monsieur  le  niaiéciial  enverrait  son  valet  de  cham- 
bre avec  une  voiture,  pour  m'y  conduire.  Je  me  trouvai  ce  jour-là  fort 
incommodé;  il  fallut  remettre  la  partie,  et  les  contretemps  (jui  survin- 
rent m'empêchèrent  de  l'exécuter.  Ayant  appris  depuis  que  la  terre  de 
Merlou  n'était  pas  à  monsieur  le  maréchal,  mais  à  madame,  je  m'en 
consolai  plus  aisénuMil  de  u'v  être  pas  alh'. 


r.VIU  II.    II.    I  l\  Itl.    M  47«| 

l.'/-.'i»ii7f  |>;inil  ciiliii,  sans  (|iif  j'cnlciiilissr  |iliis  parliT  ilc  carions  ni 
(l'aïu'iMir  (lilÏK-iiltc.  Avant  sa  pulilitalion,  nionsicnr  li-  iiiari'<  liai  me  ir- 
(It'niamla  tontes  les  lettres  ilr  M.  ili'  M  ileslierlies  (|ni  se  ra|i|>urlaien(  a  cet 
t)nvraj;e.  Ma  grande eonlianee  en  tnnslesdenv,  ma  |»r«>fiin(leséenrili  in^-in- 
pèelu-renl  de  relléeliirà  eeiin'il  \  avait  d'extraordinaire  it  même  d'iniiiiii- 
lant  dans  eette  demande.  Je  rendis  les  lettres,  hors  nne  on  deux,  iini, 
par  méj;arde,  étaient  restées  ilans  des  li\res.  (Jnclipie  tnnps  anparavaiil. 
M.  de  Malcslierlies  m'avait  mar(|ni'  i|n'il  retirait  les  Icllres  (|ne  j'axais 
éeriles  à  Ihuliesne  durant  m<'S  alarmes  an  snjet  des  jésuites,  et  il  faut 
avouer  (|ne  ees  lelties  ne  faisaient  pas  ^land  lioiinenr  à  ma  i\iis(in.  Mais 
je  lui  marqnai  (|n°en  tinllo  eliose  je  ne  voulais  passer  poiii-  nieillini  iine 
je  n'étais,  et  (piil  juinvait  lui  laisser  les  lettres,  J'ij^iKne  ee  (|n'il  a  lait. 

I.a  pnhlieation  de  ee  livre  iic  se  lit  point  avee  eet  éelat  d'a|i|»landisse- 
nicnts  (|ni  snivail  eelle  de  tons  mes  écrits.  Jamais  ouvrage  n'eni  de  si 
grands  élo<;es  parlienliers,  ni  si  pen  d'approhation  pnlili(|ne.  (e  iiiie 
m'en  dirent,  ee  <|ne  m'en  écrivirent  les  [;ens  les  |)lns  capables  d'en  ju- 
ger me  conlirma  (jne  c'était  là  le  meillenr  de  mes  écrits,  ainsi  (|ue  le 
pins  im|)ortant.  Mais  tout  cela  fut  dit  avec  les  précautions  les  pins  lii- 
zarres.  comme  s'il  eut  importi- de  garder  le  secret  du  l)ien  i|ui'  Idu  in 
pensait.  Madame  de  Itoulllers,  (|ui  me  mar([na  que  l'anleur  de  ce  livre 
méritait  des  statn<'s  et  les  hommages  de  tfuis  les  humains,  nie  pria  sans 
façon,;!  la  lin  de  son  hillet,  de  le  lui  renvoyer.  D'Alemhert,  (pii  nré(  ri- 
vit  que  cet  ouvrage  décidait  de  ma  supériorité,  et  devait  me  mettre  à  la 
tète  de  tous  les  gens  de  lettres,  ne  signa  point  sa  lettre,  (|ii(ii(|u'il  eût  si- 
gné toutes  celles  qu'il  m'avait  éeriles  jusqu'alors,  Duelos,  ami  sur, 
homme  xrai,  mais  eireonspei  I,  et  i|ui  taisait  cas  de  ce  livre,  évita  de 
m'en  parler  par  écrit  :  la  Condamine  se  jeta  sur  la  i'rofession  de  lui,  et 
Itattit  la  campagne;  (.lairaul  se  horna.  dans  sa  lettre,  au  même  morceau  ; 
mais  il  ne  craignit  pas  d'exprimer  l'émotion  que  sa  lecture  lui  avait 
donnée;  et  il  me  marqua  en  propres  termes  que  celte  lecture  avait  re- 
chauffé sa  vieille  àme  :  de  tous  ceux  à  qui  j'avais  envoyé  mon  livre,  il 
fut  le  seul  (|ui  dit  lianteuient  et  liliremenl  à  tout  le  monde  Idul  l<'  liien 
qu'il  en  pensait. 

Maillas,  à  (|ui  j'en  avais  aussi  donné  un  exemplaire  avant  (|iril  lut  en 
vente,  le  prêta  à  M.  de  IMaire,  conseiller  au  parlement,  père  de  l'inten- 
dant de  Stiashouig.  .M.  de  Ulairc  avait  une  maison  de  campagne  à  Sainl- 
Gralien,  et  Mallias,  son  ancienne  connaissance,  l'y  allait  voir  (|uel([ue- 
fois  quand  il  pouvait  aller.  Il  lui  fit  lire  V Kwile  avant  qu'il  fût  ])ul)lic. 
En  le  lui  rendant,  M,  de  IMaire  lui  dit  ces  propres  mots,  qui  me  fuieiil 
rendus  le  même  jour  :  c  Monsieur  Malhas,  voilà  un  fort  hcau  livie,  mais 
dont  il  sera  pailé  ilanspeu,  plus  qu'il  ne  serait  à  désirer  pour  l'anleur.  » 
Ouand  il  me  rapporta  ce  propos,  je  ne  fis  qu'en  rire,  et  je  n'y  vis  que 
l'importance  d'un  homme  de  rohe,  «pii  met  du  mystère  à  limt.  '\'«\\<  les 


i80  LES  CONFESSIONS. 

propos  inquiotanls  ([ui  nio  revinrent  uv  me  lirenl  pas  plus  tl'impres- 
sion  ;  et  loin  de  prévoir  en  aucune  sorte  la  catastrophe  à  laquelle  je 
touchais,  certain  de  l'utilité,  de  la  heaulé  de  mou  ouvrage;  certain  d'être 
en  rè"le  à  tous  égards;  certain,  comme  je  croyais  l'être,  de  tout  le  crédit 
de  madame  de  Luxembourg  et  même  de  la  laveur  du  ministère,  je 
m'applaudissais  du  parli  iiue  j'avais  pris  de  me  retirer  au  milieu  de  mes 
triomphes,  et  lors(jue  je  venais  d'écraser  tous  mes  envieux. 

l'ne  seule  chose  malarmait  dans  la  publication  de  ce  livre,  et  cela, 
moins  pour  ma  sûreté  que  pour  l'acquit  de  mon  cœur.  A  l'Ermitage,  à 
Montmorency,  j'avais  vu  de  près  et  avec  indignation  les  vexations  qu'un 
soin  jaloux  des  plaisirs  des  piiiu'es  l'ait  exercer  sni-  les  malheureux  pay- 
sans forcés  de  soulïrir  le  dégât  ([ue  le  gibier  lait  dans  leurs  champs, 
sans  oser  se  défendre  qu'à  force  de  bruit,  et  forcés  de  passer  les  nuits 
dans  leurs  fèves  et  leurs  pois,  avec  des  chaudrons,  des  tambours,  des 
sonnettes,  pour  écarter  les  sangliers.  Témoin  de  la  dureté  barbare 
avec  huiuelle  M.  le  comte  de  Charolois  faisait  traiter  ces  pauvres  gens, 
j'avais  fait,  vers  la  lin  de  VEwile,  mm  sortie  contre  cette  cruauté.  Autre 
infraction  à  mes  maximes,  qui  n'est  pas  restée  impunie.  J'appris  que  les 
officiers  de  M.  le  prince  de  Conti  n'en  usaient  guère  moins  durement 
sur  ses  terres;  je  tremblais  que  ce  prince,  pour  lequel  j'étais  pénétré  de 
respect  cl  de  reconnaissance,  ne  prît  pour  lui  ce  que  l'humanité  révol- 
tée m'avait  fait  dire  pour  son  oncle,  et  ne  s'en  tînt  offensé.  Cepen- 
dant, comme  ma  conscience  me  rassurait  pleinement  sur  cet  article, 
je  me  tran([uillisai  sur  son  témoignage,  et  je  lis  bien.  Du  moins  je  n'ai 
jamais  appris  que  ce  grand  prince  ait  fait  la  moindre  attention  à.  ce  pas- 
saf^e,  écrit  longtemps  avant  que  j'eusse  riionneur  d'être  connu- de  lui. 

Peu  de  jours  avant  ou  après  la  publication  de  mon  livre,  car  je  ne 
me  rappelle  pas  bien  exactement  le  temps,  parut  un  autre  ouvrage  sur 
le  même  sujet,  tiré  mot  à  mot  de  mon  premier  volume,  hors  quelques 
platises  dont  on  avait  entremêlé  cet  extrait.  Ce  livre  portait  le  nom  d'un 
Cenevois  appelé  Balexsert  ;  et  il  était  dit,  dans  le  titre,  qu'il  avait  rem- 
porté le  prix  à  l'Académie  de  Harlem.  Je  compris  aisément  que  cette  Aca- 
démie et  ce  prix  étaient  dune  création  toute  nouvelle,  pour  déguiser  le 
plagiat  aux  yeux  du  public  ;  mais  je  vis  aussi  qu'il  y  avait  à  cela  quelque 
intrigue  antérieure,  à  laquelle  je  ne  comprenais  rien  ;  soit  par  la  com- 
munication de  mon  manuscrit,  sans  quoi  ce  vol  n'aurait  pu  se  faire  ;  soit 
pour  bâtir  l'hisloin'  de  ce  prétendu  j)rix,  à  laquelle  il  avait  bien  fallu 
donner  (juelque  fondement.  Ce  n'est  (pie  bien  des  années  après  que  sur 
un  mot  échappé  a  d'ivernois,  j'ai  pénétré  le  mystère,  et  entrevu  ceux 
qui  avaient  mis  en  jeu  le  sieur  Balexsert. 

Les  sourds  mugissements  qui  précèdent  l'orage  commençaient  à  se 
faire  entendre,  et  tous  les  gens  un  peu  pénétrants  virent  bien  qu'il  se 
couvait,  au  sujet  de  mon  livre  et  de  moi,  (juelque  complot  qui  ne  tarde- 


I>\KI  IK    II.     LIS  Kl.    M  4KI 

rail  pus  liéihiliT.  l'oiir  iimi,  iii.i  M-riiiili'.  ma  !>lii|ii(lili-  lui  li-lli-,  <|iii-, 
luiii  lie  pii-Miir  inmi  iiiMllu-iir,  je  nfii  siiii|ii;iiiiiiui  |i.is  iiii'iiir  la  cansc, 
après  en  aNoir  rtssciili  reHi-t.  Ou  cotiiineiiva  par  n-painlrc  avec  assez 
li'ailresse  i|u'eii  st'xissaiil  eoiilrr  les  jcsiiilcs,  on  lu-  poii\ail  inar(|iici-  une 
iiutul};ciu'f  |)arlialf  puiir  les  li\ri-s  el  les  aiilrius  (|ui  alla(|uaieiit  la  reli- 
gion. On  me  re|M<ieliail  d'axnir  mis  mon  nom  à  l'/i/zM/r,  eomiin-  si  je  ne 
l'avais  pas  mis  a  lous  mes  antres  écrits,  au\i|nels  on  n  axait  lien  ilil. 
il  semlilait  (in'on  erai;;nil  de  se  xoir  loi'ee  a  i|iieli|nes  demarelies  (|n'iiii 
ferait  à  regret,  mais  i|ne  les  eireonstanees  rendaient  neeessaiies,  aiiMjnelles 
inun  imprndenee  axait  doniu-  lien.  (!es  Iniiils  me  parxinrent  et  ne  m'in- 
quiétèrent guère  ;  il  ne  lue  xinl  pas  im^nie  a  resjiril  (|u  il  put  v  axiiir 
dans  tonte  eetle  aiïaire  la  moindre  eliox'  (|iii  me  regardât  personncile- 
nienl,  moi  (|ui  me  sentais  si  parlailement  irroprucliable,  si  liien  appnye, 
si  bien  en  ri'^le  à  tous  égards,  et  cpii  ne  craignais  pas  ([ne  madame  d(.- 
Luxembourg  me  laissât  dans  l'emliarras,  pour  un  loi!  i|iii.  s'il  i  \i'-l.iil. 
était  tout  entier  à  elle  seule.  .Mais  sailiant  en  pareil  cas  comme  les  choses 
se  passent,  et  nue  l'usage  est  de  séxir  contre  les  libraires  en  ménageant 
les  auteurs,  je  n'étais  |)as  sans  inquiétude  pour  le  paiixre  Ducbesne,  si 
M.  de  .Malesberbes  venait  à  l'abandonner. 

Je  restai  trancinille.  Les  bruits  augmenlèreut  et  cbangèrent  bientôt  de 
Ion.  Le  public,  et  siirloul  le  parlement,  semblaient  s'irriter  par  ma  tran- 
quillité. Au  bout  de  quelques  jours  la  fennenlation  dexint  terrible,  cl  les 
menaces  cliangeanl  d'objet,  s'adressèrent  directement  à  moi.  On  enten- 
dait dire  tout  ouverlemeni  aux  pai'lemenlaires  ([u'on  n'avançait  rien  a 
brûleries  livres,  el  (juil  l'allait  brûleries  auteurs.  Pour  1rs  libraires,  on 
n'en  parlait  point.  La  première  fois  que  ces  propos,  plus  dignes  d'un  in- 
quisiteur de  (ioa  que  d'un  sénateur,  me  revinrent,  je  ne  doutai  point  que 
ce  ne  fût  une  invention  des  Indbacbiens  pour  tâcher  de  m'elïraver  el  de 
ni'exciter  à  fuir,  .le  lis  de  celle  puérile  ruse,  el  je  me  disais,  en  nu»  mo- 
quant d'eux,  que  s'ils  avaient  su  la  vérité  des  choses,  ils  auraient  cher- 
ché quelque  autre  moven  de  me  faire  peur  :  mais  la  rumeur  eiilin  de- 
vint telle,  qu'il  fut  clair  que  c'était  tout  dt;  bon.  .Monsieur  el  madame  de 
Luxend)Ourg  avaient  celle  année  avancé  leur  second  voxage  de  Montmo- 
rency, de  sorte  qu'ils  y  étaient  au  commencement  de  juin.  J'v  entendis 
très-peu  parler  de  mes  nouveaux  livres,  malgré  le  bruit  <|u"ils  faisaient 
à  Paris;  et  les  maîtres  de  la  maison  ne  m'en  parlaient  point  du  tout. 
In  malin  cependant  que  j'étais  seul  avec  M.  de  Luxembourg,  il  me  dit  : 
Avez-vons  parlé  mal  de  M.  de  Choiscul  dans  le  Contrai  social?  Moi .  lui 
dis-je,  en  reculant  de  surprise,  non,  je  vous  jure;  mais  j'en  ai  fait  en 
rcvaucbe,  cl  d'une  plume  i|ui  n'est  point  louangeuse,  le  plus  bel  élogo 
que  jamais  ministre  ail  reçu.  Kl  lonl  de  suite  je  lui  rapportai  le  passage. 
Et  dans  VEmile?  repril-il.  l'as  un  mol,  répondis-je  ;  il  n'x  a  pas  un  seul 
mot  (|ui  le  regarde.  Ah!  dil-il  axcc  pln<  dexixacili-  ipi'il  n'en  axait  d'or- 

r.i 


Mi  I.KS   (,()M' KSSIO.NS. 

diiKiiii'.  il  lillail  laiic  l.i  iiK'iiic  rlutsc  dans  laiilrc  li\i(',  dii  {''tie  plus 
ilaif.  .l'ai  ciii  1  èlic,  a|iiulai-j(';  je  rcsliinais  assez  |i(iiir  cela.  Il  aliail 
r('|tr('ii(lic'  la  jKirtilc;  je  le  \is  yvvi  à  sdiiviir  ;  il  so  retint,  cl  se  lui. 
Maliiciii'i'iisd  |)cililii|M('  lie  ((Miilisaii,  (|ui  dans  les  niciilciii's  ciriirs  domine 
rainilié  nièine  ! 

(!elte  convei'salion,  (inoiqne  comte,  nreciaiia  sur  ma  silnalion,  dn 
moins  à  certain  éj;ard,  et  me  lit  comprendic  (|ne  c'était  bien  à  moi  (jn'on 
cil  voulait.  Je  déplorai  cette  inouïe  i'alalité  (|ni  tournait  à  mon  préjuilicc 
loulcc  que  je  disais  et  faisais  de  bien.  (Cependant  me  seiilanl  pour  plas- 
tron dans  cette  alïaire  madame  de  l.nxemliourj;  et  .M.  de  Malesherbes,  je 
ne  voyais  pas  comment  on  pouvait  s'y  prendre  pour  les  écarter  et  venir 
juscju'à  moi  :  car  d'ailleurs  j(!  sentis  bien  dès  lors  qu'il  ne  serait  plus 
(lueslion  d"e(|uité  ni  de  justice,  et  (|u'ou  ne  s'embarrasserait  ])as  d'exa- 
miner si  j'avais  réellement  tort  ou  non.  1, 'orage  cependant  j^rondait  de 
plus  en  plus.  11  n'y  avait  pas  jns(|n'à  Ncaulme  qui,  dans  la  dillnsion  de 
son  bavardage,  m;  me  uuintràt  du  regret  de  s'être  mêlé  de  cet  ouviage, 
et  la  certitude  oii  il  paraissait  être  du  sort  qui  menaçait  h;  livre  et  l'au- 
teur, l'ne  cliose  pourtant  me  rassurait  toujours  :  je  voyais  madame  de 
Luxembourg  si  lraiH|uille,  si  contente,  si  riante  même,  qu'il  fallait  bien 
(|n'ell('  lût  sùi'e  de  sou  fait,  pour  n'avoir  pas  la  moindre  iiuiiiic'tudeà  mou 
sujet,  iiour  ne  pas  mt;  dire  nu  seul  mot  de  commisération  ni  d  excuse, 
pour  voir  le  tour  que  prendrait  cette  affaire,  avec  autant  de  sang-froid 
(|ue  si  elle  ne  s'en  fût  pas  mêlée,  et  qu'elle  n'eût  pas  j)ris  à  moi  le  moin- 
dre intérêt.  Ce  qui  me  surprenait,  était  (|u'elle  ne  me  disait  rien  du  tout. 
Il  me  semblait  (|u'elle  aurait  dû  me  dire  ([iiehjue  cbose.  Madame  de 
UouftIers  paraissait  moins  trau(|uille.  KUe  allait  et  venait  avec  un  air 
d'agitation,  se  donnant  beaucoup  de  nmuvcment,  et  m'assuranl  que 
M.  le  |)rincc  de  Conti  s'en  donnait  beaucoup  aussi  pour  parer  le  coup 
(ini  m'était  préparé,  et  (|u'elle  attribiuiit  toujours  aux  circonstances  pré- 
sentes, dans  les([uelles  il  importait  au  |)arlemeut  de  ne  pas  se  laisser  ac- 
cuser par  les  jésuites  d'indifférence  sur  la  religion.  Elle  paraissait  cepen- 
dant peu  compter  sur  les  démarches  du  prince  et  des  siennes.  Ses  con- 
versations, plus  alarmantes  que  rassurantes,  tendaient  toutes  à  m'engager 
à  la  retraite,  et  elle  nu;  conseillait  toujours  rAngleterrc,  où  elle  m'of- 
frait beaucoup  d'amis,  entre  auties  le  celébiM^  Hume,  (pii  était  le  sien 
depuis  longtemps.  Voyant  (|ue  je  persistais  à  rester  tranquille,  elle  prit 
un  tour  plus  capable  de  m'ébranler.  Elle  me  lit  entendre  que  si  j'étais 
arrêti"  et  interrogé,  je  me  mettais  dans  la  nécessité  de  nommer  madame 
de  l,uxemboui-g,  et  que  son  amitié  pour  moi  nu'ritait  bien  (|ue  je  ne 
m'exposasse  pas  à  la  compromettre.  Je  répondis  (|u'eu  jiareil  cas  elle 
pouvait  rester  tran(|uille,  et  (|ue  je  ne  la  conij)romeltrais  point.  Elle 
répliqua  que  cette  résolution  était  i)lus  facile  à  prendre  qu'à  exécuter; 
et  en  cela  elli'  avait  raison,  surt(Uit  ptuir  nu)i,  bien  déterminé  à  ne  ja- 


I'\U  I  I  I     II      I  l\  Kl     M 


isZ 


mais  mi- pMijiMiM   ni  uiciilii  ili'\;iiil  li'<  jup-s,  i|iicl4nn'  iis(|iif  ipi  il  pùl  y 
n\t>ir  à  tliri'  la  vt'iilt'. 

Vi>\aiil  t|iii'  «l'Ilf  it'-llcxion  m'avail  fait  (|iitl(|ni'  ini|nrssi(iii.  sans  cv- 
piMiil  iiit  (|iii'  Ji'  |iiissc  nu-  n-Minili'i-  a  tiiii'.  illc  inc  |iai  l.i  de  la  Itasiillc 
iKiiir  (iiirliiiii's  sciiiaiiifs,  i-nininr  diiii  innvcii  ili'  nii'  soiislraire  a  la  jii- 
ridiclioii  ilii  |iailfinfnl.  i|ni  ne  si>  iiu'-le  pas  des  piisiiniiicrs  d  l'!lal.  Je 
n'tdijcc-lai  i  icii  iinilri-  (cllf  singulière  fiiàcc,  pniii\ii  (|n'i-llc  m-  IVil  pas 
snlliiili-e  CM  iMoii  nom.  (inininc  cil)'  ne  m'en  parla  plus,  j'.ii  ju;:)-  d.ins 
la  suite  (pi'elle  n'avait  prnptise  celte  idée  (pie  ponr  me  sonder,  el  ipi  un 
n'axait  point  mmiIu  d'un  expédient  (|iii  linissait  tout. 

l'en  de  jours  ajtrès,  ninnsieiir  le  niaréelial  reçut  du  <  un-  di'  Ihiiil. 
ami  de  (îrimni  et  de  madame  dl-lpinay,  une  lellie  portant  l'avis,  rpi'il 
disait  avoir  eu  de  lioiiiie  pari,  <pie  Ir  p.ulemeiil  devait  procéder  contre 
moi  avec  la  dernière  sévérité,  et  rpie  tel  jour,  (pi'il  inaKpia,  je  serais 
décrété  de  prise  de  corps.  Jejnj;eai  cet  avis  de  raluitpie  ludl)aelii(pip  ;  je 
savais  que  le  parlement  était  très-attentilaux  formes,  et  (pie  c'était  toutes 
les  enfreindre  cpie  de  ciuiimencer  en  cette  uccasion  par  un  décret  de  prise 
(le  corps,  avant  de  savoir  juri(ii(|uement  si  j'avouais  le  livre,  et  si  réelle- 
ment j'en  étais  l'antenr.  Il  ii  y  a,  disais-je  a  madame  de  Houlllers,  (pie 
les  crimes  qui  [lorlent  atteinte  à  la  sûreté  piildicpic,  dont  sur  le  simple 
indice  (Ui  décrète  les  accusés  de  prise  de  corps,  de  peur  (pi'ils  n'échap- 
pent au  cliitiment.  Mais  (piaiid  on  veut  punir  un  délit  tel  (pic  le  inicii, 
(Hii  mérite  des  honneurs  cl  des  rec(unpenses,  on  proccdc  ccnilrc  je  livre, 
el  l'on  évite  autant  (pidii  i>enl  de  s'en  prendre  à  I  aiilcnr.  I.llc  me  (il  a 
cela  une  distinction  snhtile,  ipie  j'ai  luihliee.  pour  nie  pi  (mim-i  ipn'  c'eiait 
par  faveur  (pi'on  nie  dccrclail  de  prise  de  ((ups.  au  lieu  de  m  assigner 
p(Uir  être  ouï.  Le  h-iidcmain  je  reçus  une  lettre  de  (iuy,  (pii  me  mar- 
quait (pie.  s'élant  trouvé  le  même  jour  chez  M.  le  procureur  général,  il 
avait  vu  sur  sou  iuireaii  le  hronillon  d'un  réquisitoire  contre  r/i"mi'/f  et 
sou  auteur.  Notez  (pic  ledit  (îuv  ('tail  l'associé  de  Duciie.iiie,  (pii  avait  im- 
prime l'ouvrafîe  ;  le(piel,  fort  traïKpiille  pour  son  propre  cumple,  donnait 
par  charité  cet  avis  à  l'auteur.  On  peut  jufier  C(unliien  tout  cela  me  |»arul 
crovahle.  Il  était  si  simple,  si  naturel  (pi'iin  liliraire  admis  à  l'audience 
de  monsieur  1(>  |)roeureur  j,'(''néral  lût  traïKpnlIement  les  manuscrits  et 
brouillons  epars  sur  le  iiiircau  de  ce  magistrat  1  Madame  de  Itoiilllers  el 
d'autres  mecontirmerml  la  même  chose.  Sur  les  absurdités  dont  nu  me 
rebatlait  incessamment  les  oreilles,  j'étais  teiili'  de  croire  (pie  tout  le 
inonde  élait  devenu  fou. 

Senlant  bien  (|u  il  v  avait  sous  tout  cela  (pichpie  uivslère  (pi'oii  ne 
voulait  pas  me  dire,  j'attendais  tiaïupiillement  révénemciil,  inc  rc|io- 
sanl  sur  ma  droiture  et  mon  innocence  en  toute  cette  affaire,  et  tnq» 
heureux,  quelque  persécution  qui  dut  m'attendrc,  d'être  ap|)elé  à  l'hon- 
neur de  souffrir  pour  la  vérité.  Loin  de  craindre  et  de  me  tenir  caché, 


tSl  LKS   C.OM  F.SSIONS. 

j'allai  Ions  jos  jours  au  cliàleaii,  et  je  Taisais  les  après-midi  ma  promo- 
uadc  ordinaire.  I.e  S  juin,  veille  du  <léei-el,  je  la  fis  avec  deux  prol'essenrs 
(>ral(U'ieus.  le  1'.  Alaniaiiiii  cl  le  P.  Maiidard.  .Nous  ]H)rlàHies  aux  (lliam- 
peaux  un  pelil  neùlrr,  (pu'  nous  niaiigeàines  de  i;iaud  appélil.  Nous 
a\i(ms  ouhlié  des  verres  :  nous  y  suppléâmes  par  des  elialiimeaux  de  sei- 
gle, avec  lesquels  nous  aspirions  le  vin  dans  la  bouteille,  nous  pirpiaut 
de  choisir  des  Inyaiix  bien  larges,  pour  pomper  à  qui  mieux  mieux.  Je 
n'ai  (le  ma  \  ie  élc'  si  jjai. 


J'ai  conté  comment  j(!  j)erdis  le  sommeil  dans  ma  jeunesse.  Depuis 
lors  j'avais  bien  Fliabitude  de  lire  tous  les  soirs  dans  mon  lit  jusqu'à  ce 
que  je  sentisse  mes  yeux  s'appesantir.  Alors  j'éteignais  ma  bougie,  et  je 
lâchais  do  m'assoupir  quelques  instants,  (|ui  ne  duraient  guère.  Ma  lec- 
ture ordinaire  du  soir  était  la  Bible,  et  j(î  l'ai  hic  entière  au  moins  cinq 
ou  six  l'ois  de  suite  de  cette  layon,  fli;  soir-là,  me  trouvant  plus  éveillé 
qu'à  l'ordinaire,  je  prolongeai  plus  longtemps  ma  lecture,  et  je  lus  tout 
entier  le  livie  ipii  linit  ])ar  le  Lévite  (ri]|)hraïm.  et  (jui,  si  je  ne  me 
trompe,  est  le  livre  des  Juges;  car  je  ne  l'ai  j)as  revu  de|)nis  ce  temps-là. 
Cette  histoire  m'alTecla  beaucoup  ,  et  j'en  étais  (h(  up(''  dans  une  espèce 
de  rêve,  quand  tout  à  coup  j'en  fus  tiii'  pai'  du  hiiiit  et  de  la  lumière. 
Thérèse,  qui  la  portait,  éclairait  M.  la  Koclie,  qui,  me  voyant  lever 
brusquement  sur  mon  séant,  me  dit  :  Ne  vous  alarmez  pas;  c'est  de  la 
part  de  madame  la  maréchale,  <jui  vous  écrit  et  vous  envoie  une  lettre 
ilr  M.  le  priin<î  deConti.  l'in  elTel,  dans  la  lettre  de  madame  (h;  huxem- 
bour;;  je  trouvai  celle  qu'un  exprès  de  ce  |(rinfe  venait  de  lui  apporter, 


I'  Mi  I  II    II    I  i\  m    M  4K^ 

|i(ii'laiil  a\is  i|iii-,  iiialui'i'  lotis  ses  cn'iirls,  on  i-lait  ili'li-riiiiiii-  a  |ir(U'rt|ri' 
(Oiilrc  moi  à  loiilc  i  i^iu-nr.  la  rtrinciilalioii,  lui  Miaii|iiail-il,  ot  r\ln''iii<'  ; 
rioii  m*  |icii(  |iai'cr  le  ('oii|i;  la  cour  ri'\i;;c,  Ir  pailriiiriit  li-  m-iiI;  a  st'|il 
luMirostlii  malin  il  sera  tli-cri-lc  df  |Mis»' de  toi|is,  it  l'on  i-iivi-rra  siii-lc- 
l'Iiamp  le  saisir.  J'ai  olili-iiit  iiu'oii  iii'  le  |Hiiii'siii\ra  pus,  s'il  s'cl(ii({iii>  ; 
mais  s'il  pcrsislc  à  \onloii-  se  laisser  |irfii(li'f.  il  scia  pris.  !,a  llorlir  iiif 
l'oiijiira.  (If  la  pari  de  mailamc  la  maicilialc,  de  me  lf\cr,  cl  d'aller 
coiifcrcr  a\cc  clic.  Il  clail  ilnix  Ihiuj-s;  clic  vcnail  ilc  se  coiiclicr.  Kllc 
vous  altciul,  ajoiila-l-il,  cl  ne  \enl  pas  s'cndnrinir  sans  vous  avoir  \n. 
.le  nriidtillai  a  la  liàlc,  cl  j°\  conrns. 

Kllc  me  |>arul  aj;ilce.  (!"clail  la  première  lois.  Son  limilde  nw  Iniiciia. 
Dans  ce  niomenl  de  surprise,  an  milieu  de  la  iiuil,  ji>  u'clais  pas  inoi- 
inènie  exempt  d'cmolion  ;  mais  en  la  vo\aul  je  m'(mldiai  nioi-nième  pour 
ne  penser  (|u'à  elle,  cl  an  liisie  rolc  (|n"clle  allait  joncr  si  jt>  me  laissais 
prendre  :  car  me  senlaul  assez  de  conraj;c  pour  ne  dire  jamais  (|ne  l:i 
vérité,  tlùl-elle  me  nuire  cl  me  perdre,  je  ne  me  sentais  ni  assez  de  pré- 
sence desprit,  ni  assez  d'adresse,  ni  pent-èlre  assez  de  fermeté,  pour 
éviter  île  la  cnmpromollre.  si  j'étais  vivement  pressé.  t'.i>Ia  me  décida  à 
saciilicr  ma  j;loire  à  sa  lian(|ni!lilé,  à  faire  poui- clic,  en  celle  occasion, 
ce  que  rien  ne  ment  fait  faire  pour  moi.  Dans  I  instant  que  ma  résolu- 
tion fut  prise,  je  la  lui  déclarai,  ne  voulant  point  ^àter  le  prix  de  mon 
sacrifice  en  le  lui  faisant  acheler.  .le  suis  certain  (|u'clic  ne  put  se 
tromper  sur  nn>u  motif;  cependant  clic  ne  me  dit  pas  un  mot  (|ui  mar- 
quât qu'elle  y  fût  sensilde.  Je  lus  clinqne  de  celle  indifférence,  an  poini 
de  balancer  à  me  rétracter  :  mais  monsieur  le  maréclial  survint  ;  ma- 
dame de  Houfllcrs  arriva  de  l'aris  qucl(|ues  moments  après.  Ils  firent  ce 
(juaiirait  dû  faire  mad.imc  de  Luxeinlionrg.  Je  me  laissai  llattcr.  J'eus 
lumtc  de  me  dédire,  cl  il  ne  fut  |)lus  question  que  du  lien  de  ma  retraite, 
et  dn  temps  de  mon  départ.  M.  de  Luxembourg  me  proposa  de  rester 
chez  lui  quel(|nes  jours  incognito,  pour  délibérer,  et  prendre  nos  mesu- 
res plus  à  loisir;  je  n'y  consentis  point,  non  plus  qu'à  la  jiroposition 
(l'aller  secrètement  an  Temple.  Je  m'obstinai  à  vouloir  partir  dès  le  même 
Jour,  plutôt  (|nc  de  rester  caché  oii  (jue  ce  put  être. 

Sentanl  (|ne  j'avais  des  ennemis  secrets  et  puissants  ilans  le  rovaume. 
je  jugeai  que  malgré  mon  attachement  pour  lu  France,  j'en  devais  sortir 
pour  assurer  ma  tranquillité.  Mon  premier  monvemeni  lui  de  me  retirer 
à  (îeni've;  mais  un  instant  de  réilexion  siiftit  pour  me  dissuader  de  faire 
cette  sottise.  Je  savais  que  le  minislcre  de  France,  encore  plus  puissant 
à  Genève  qu'à  Paris,  ne  me  laisserait  pas  plus  en  paix  dans  une  de  ces 
villes  que  dans  l'antre,  s'il  avail  résolu  de  nw  tourmenter.  Je  savais  que 
le  Discours  sur  riunfiililc  avait  excité  contre  moi,  dans  le  conseil,  une 
haine  d'autant  pins  dangcrcnse  (juil  n'os.iit  la  manifester.  Je  savais 
cpi  en  <lcrnier  lieu,  quand  la  .\ourellf  llélolse  parut,  il  s'était  presse  de  la 


48ii  I.KS   COMK.SSIO.NS. 

défendre,  à  la  solliiilarmii  du  doctciir  Tniiicluii  ;  mais  voyant  que  pei- 
sr)nne  ne  l'iniilail.  pas  même  à  l'aris,  il  eut  honte  de  celle  étourderie,  el 
relira  la  d(''l'eiise.  Je  ne  donlais  i)as  rpie,  Irouvanliei  l'occasion  ])lns  favo- 
rable, il  MiMit  ^land  soin  d'en  |H(dilei'.  .le  savais  qne,  inalj^ré  tons  les 
heanx  semldanls,  il  réj;iiait  eonlre  moi,  dans  tons  les  ea'iirs  genevois. 
une  seerile  jalousie  (|iii  n'alleiidail  (|ne  Toecasion  de  s'assouvir.  .Néan- 
moins, 1  amour  di'  la  pairie  me  ra|>|)elait  dans  la  mienne  ;  et  si  j'avais 
|iii  me  llatier  d  \  \ivre  en  paix,  je  n'aurais  ])as  balancé  ;  n)ais  Thon- 
iieur  ni  la  raiscm  ne  me  pei'uu'llaut  pas  de  m'v  réfuj^ier  eomnui  un  fugi- 
tif, je  pris  le  parti  de  m'en  rapproclier  seulement,  et  daller  attendre, 
en  Suisse  celui  qu'on  prendrait  h  Genève  à  mon  égard.  On  verra  bientôt 
que  cette  incertitude  ne  dura  pas  longtemps. 

Madame  de  IJouflleis  désapprouva  beaucoup  cette  résolution,  cl  fit  de 
nouveaux  elïorls  pmir  m'engager  à  passer  en  .\ngleteri'e.  Klle  ne  m'é- 
branla  pas.  .le  n'ai  jamais  aimé  l'.Vngleterre  ni  les  Anglais;  et  toute  l'é- 
loquence de  madame  de  Houfllers,  loin  de  vaincre  ma  répugnance,  sem- 
blait l'augmenter,  sans  que  je  susse  pour(|uoi. 

Décidé  à  partir  le  même  joui-,  je  fus  dés  le  malin  parti  pour  tout  le 
monde;  et  la  Hoche,  par  (|ui  j'envovai  chercher  mes  papiers,  ne  vou- 
lut pas  dire  à  Thérèse  elli!-mème  si  je  l'clais  ou  ne  l'étais  pas.  I)e|)uis 
que  j'avais  résolu  d'écrire  un  jour  mes  Mémoires,  j'avais  accumulé 
beaucoup  de  lettres  et  autres  papiers;  de  sorte  qu'il  fallut  plusieurs 
voyages.  Lue  partie  de  ces  papiers  déjà  triés  furent  mis  à  part,  et  je 
m'occupai  le  resti;  de  la  malini''e  à  tiier  les  autres,  afin  de  n'emporter 
que  ce  qui  pouvait  mètre  ulili',  el  brûler  le  reste.  M.  de  l^uxembourg 
voulut  bien  m'aider  à  ce  travail,  qui  se  trouva  si  long  que  nous  ne  pû- 
mes achever  dans  la  matinée,  et  je  n'eus  le  temps  de  rien  brûler.  Mon- 
sieur le  maiéchal  m'offrit  d((  se  charger  du  reste  du  triage,  de  brûler  le 
rebut  luiiuême,  sans  s'en  ra|)i)orter  à  qui  ([ue  ce  fût,  cl  de  m'envoyer 
tout  ce  qui  aurait  été  mis  à  part.  J'acceptai  l'offre,  fort  aise  d'être  déli- 
vré de  ce  soin,  pour  pouvoir  passer  le  peu  d'heures  qui  nie  restaient 
avec  des  personnes  si  chères,  (|ue  j'allais  quitter  ])our  jamais.  11  prit  la 
clef  de  la  chambie  où  ji;  laissais  ces  pa|)iers,  et  à  mon  instante  prière  il 
envoya  chercher  ma  pauvre  lanle  (pii  se  consumait  dans  la  perplexité 
mortelle  de  ce  (|iu;  j'étais  devenu,  et  de  ce  ([u'elle  allait  devenir,  el  at- 
tendant à  chacjiH'  instant  les  huissiers,  sans  savoir  comment  se  conduire 
et  (|ne  leur  ré|»(uidre.  I.a  IJoche  ranu'iia  au  ihàlean,  sans  lui  rien  dire; 
(lie  me  (  ro\ail  déjà  bien  loin  :  en  m'a|)crcevant,  elle  per(,'a  1  air  de  ses 
cris,  et  se  précipita  dans  mes  bras.  0  amitié,  ra[)port  des  cu'urs,  habitude, 
intimité!  Dans  ce  doux  et  cruel  moment  se  rassemblèrent  tous  les  jours 
de  bonheur,  de  tendresse  et  de  paix  passés  ensemble  ]>our  mieux  me  faire 
sentir  le  déchirement  d'une  première  séparation,  après  nous  être  à  peine 
perdus  de  vue  un   seul   jniir  priidaiil  pri's  de  ili\-sep(  ans.  I.e  maréchal, 


|-\lt  I  II     II.    I  IMII.    M  4N7 

tt'iiioiii  (If  ci'l  cMilHasscitiriil,  III'  |iiil  iririiir  m'S  lai'incs.  Il  imiii»  l,iis>-;i. 
TliiT<-sc  III-  Minlait  plus  iiii'  <|iii(li-i'.  Je  lui  lis  sciilir  I  iiictiiiM-iin-iil  (|n  rllu 
llii'  MiiNit  l'ii  Cl'  iiiiiiiK'iil,  r(  la  lléi'i'ssilr  i|ll  rlli,'  rrsliil  |iiiiii'  lii|iiii|i  r  mes 
elTols  et  rcctirillii'  iiioii  ar^tiil.  niiatul  un  (li-iii'lc  un  liinnini- ilc  |iiisc  de 
eorps,  l'usage  esl  de  saisir  ses  |ia|iiers,  de  inetlre  le  seelle  sur  ses  elïels, 
(Ml  d'en  laire  l'invenlaii-e,  et  d'y  nnininer  un  ^aidien.  Il  lallail  liieii 
qu'elle  restât  |iiiiii'  \eiller  à  ee  (|ui  se  passerail.  et  (Iht  de  Imil  Ir  ineil- 
leiir  parti  possilde.  Je  lui  prninis  ({u'elle  me  rejnindiail  dans  peu  :  iiioii- 
sieiir  le  inaréelial  eonlirnia  ma  prinnesse;  mais  je  ne  mhiIiis  jamais  lui 
«lire  on  j'allais,  alin  i|ue,  inlerro^'ée  par  eeiiv  i|iii  \iendraienl  me  saisir, 
elle  piil  prnlesler  a\ee  M'i'ile  de  snii  i;;niiran(e  siirerl  arliele.  |-!ii  reiii- 
lirassaiil  an  mumeiit  de  innis  (|iiiltei',  je  sentis  en  intii-mème  iiii  iiion- 
vemenl  ties-i'\liai)idinaiie,  et  je  lui  dis,  dans  un  Iranspurt,  hélas  !  Inip 
pr(iplieti(|ue  :  Mhm  nilaiil.  il  laiil  I  aimer  de  eiuiia^e.  Tu  as  |)arta;;é  la 
pnispérité  de  mes  lieaiiv  jours  ;  il  te  reste,  piiis(|ue  lu  mii\,  a  partajçer 
mes  misères.  N'attends  plus  ([u'aflronts  et  calamités  a  ma  suite.  i,e  sort 
(|iio  ee  triste  jour  ccniimenee  pour  moi  me  poursuivra  jnsijn'a  ma  der- 
nière heure. 

Il  ne  me  n-stait  pins  (|irà  songer  au  dé|iart.  Les  linissieis  a\aieiit  dû 
venir  à  dix  heures.  Il  en  était  i|uatre  après  midi  i|iMiid  je  partis,  et  ils 
n'étaient  pas  encore  arriNCS.  Il  avait  ete  décidé  ijiie  je  pi'endrais  la  |)oste. 
Ju  n'avais  point  de  cliaise;  monsieur  le  inaréchui  me  lit  présent  d'un  ca- 
lirioltl.  el  me  prêta  des  chevaux  et  nii  postillon  jiisiiu'a  la  première 
poste,  on,  par  les  mesures  ipTil  avait  prises,  on  ne  II!  aucune  iliriiciillé 
de  me  l'onriiir  des  ehevaiiv. 

(^.omme  je  n'avais  pniiil  (iiiic  a  laide,  ri  ne  m'ilais  y:\>  iiioiilii'  dans  le 
château,  les  dames  \iiiieîil  me  dire  adieu  dans  rcntre-snl,  où  j'avais 
passé  la  journée.  Madame  la  maréchale  nremhrassa  plusieurs  l'ois,  d'un 
air  assez  triste  ;  mais  je  ne  seiilis  pins  dans  ces  eiiilnassenieiils  les  elrein- 
les  de  ceux  qu'elle  inavait  |>rodij;nés  il  y  axait  denv  on  trois  ans.  Ma- 
dame de  Uonlllers  m'emhrassa  aussi,  el  nie  dit  de  fort  Ix  Iles  choses. 
In  emhrassement  i|ni  me  surprit  davanla;.;e  lut  celui  de  madame  de  Mi- 
repoix  ;  car  elle  elail  aussi  là.  Madame  la  maréchale  de  Mircpoix  est  une 
personne  extrêmement  froide,  décente  el  réservée,  et  ne  me  parait  pas 
tout  à  lail  exempte  de  la  hauteur  naturelle  à  la  maison  de  Loriaiiu!. 
Klle  ne  m'avait  jamais  tiiiHii^'iié  heaiicou|)  dattenlion.  Soit  (jue.  Ilatté 
d'un  honneur  aii(|iiel  je  ne  m  allendais  |)as,  je  cherchasse  a  m fii  anj:- 
meiitir  le  priv.  suit  (|n'cn  ofl'el  elle  eût  mis  dans  cet  cmhrassemeiil  lui 
peu  de  cette  commisération  naturelle  aux  cn-urs  généreux,  je  lrou\ai 
dans  son  mouvement  el  dans  son  regard  je  ne  sais  quoi  d'éniMjiitine  (|ni 
me  |)énétra.  Souvent,  eu  y  repensant,  j'ai  soupçonné  dans  la  suite  que. 
n'i{i;riorant  |)as  à  i|iiil  suri  j'étais  condamné,  elle  n'avait  |m  se  délendre 
d  lin  nioiiM'tiienl  d'alleiidrissemcnt  sur  ma  deslim'-e. 


1X8  l.l'.S    COMMISSIONS. 

Monsienr  le  iikuccIi.iI  troiiviail  pas  lu  l)oiicli(>  ;  il  l'hiil  |iàlc  comiiie  mi 
tiKut.  Il  Miiiliil  aiisnlmnciit  nraccoiiipa^ncr  jiis(|irà  ma  cliaisc  (|iii  iiTat- 
leiulail  à  rabreiivoir.  Nous  IraviM'sàmcs  loul  le  jardin  sans  dire  un  seul 
mol.  .l'avais  une  clef  du  parc,  dont  je  me  servais  pour  ouvrir  la  porte; 
après  (jiioi,  au  lieu  de  remettre  la  clef  dans  ma  ])oclie,  je  la  lui  rendis 
sans  mol  iliic.  11  la  piil  a\ec  une  \i\acit(''  suiprenanle,  à  laquelle  je  n'ai 
pu  m'empèclier  (le  penser  souvent  depuis  ce  temj»s-là.  Je  n'ai  guère  eu 
dans  ma  vie  d'instant  plus  amer  que  celui  de  celle  séparation.  L'em- 
brassement  l'ut  long  et  muet  :  nous  sentîmes  l'un  el  l'autre  ([ue  cet  em- 
brassemeul  étail  un  detiiiei-  adieu. 

Entre  la  lîarre  et  .Monlnmrency  je  rencontrai  dans  un  carrosse  de  re- 
mise (juutre  hommes  en  noir,  qui  me  saluèrent  en  me  souriant.  Sur  et! 
(|ue  Thérèse  m'a  rapporté  dans  la  suite  de  la  figure  des  huissiers,  de 
l'heure  de  leur  arrivée,  et  de  la  l'açon  ilonl  ils  se  comportèrent,  je  n'ai 
point  douté  (|ue  ce  ik;  lussent  eux;  surtout  ayant  a|)j)ris  dans  la  suite 
qu'au  lieu  d'être  décrété  à  sept  heures,  comme  on  me  l'avait  annoncé, 
je  ne  l'avais  été  qu'à  midi.  Il  fallut  traverser  tout  Paris.  On  n'est  pas 
fort  caché  dans  un  cahri(det  loul  ouvert,  ,1e  vis  dans  les  rues  plusieurs 
personnes  cpii  me  saluèrent  dun  air  de  connaissance,  mais  je  n'en  re- 
connus aucune.  Le  même  soir  je  me  détournai  jxiur  passer  à  Villeroy,  A 
Lyon,  les  courriers  doivent  èlrcî  menés  au  commandant.  Cela  pouvait 
être  embarrassant  pour  un  homme  qui  ne  voulait  ni  mentir,  ni  changer 
son  nom.  J'allais  avec  une  lettre  de  madame  de  Luxembourg,  prier 
M.  de  Villeroy  de  faire  en  sorte  que  je  fusse  exempté  di'  cette  corvée. 
M.  de  Villeroy  me  ddiiiia  une  lettre  dont  je  ne  lis  point  usage,  j)arce  que 
je  ne  passai  pas  à  Lyon.  C-ette  lettre  est  restée  encore  cachetée  parmi 
mes  papiers.  M.  le  duc  me  pressa  beaucoup  de  coucher  à  Villeroy;  mais 
j'aimai  mieux  reprendre  la  gtaiule  route,  et  je  fis  encore  deux  postes  le 
mémo  jour. 

Ma  chaise  était  rude,  et  j'étais  trop  incommodé  pour  pouvoir  marcher 
à  grandes  journées.  D'ailhnirs  je  n'avais  pas  l'air  assez  imposant  pour 
me  faire  bien  servir;  et  l'on  sait  qu'en  Fiance  les  chevaux  de  poste  ne 
sentent  la  gaule  (|ue  sur  les  épaules  du  postillon.  Ln  payant  grassement 
les  guides,  je  crus  sup|>léer  à  la  mine  et  au  prcqios  ;  ce  fut  encore  pis.  Ils 
me  prirent  pour  nu  pied-plat,  qui  mai'chait  par  commission,  et  qui  cou- 
rait la  poste  pour  la  première  fois  de  sa  vie.  Dès  lors  je  n'eus  plus  que 
des  rosses,  et  je  devins  h;  jouet  des  ])ostillons.  Je  finis  comme  j'aurais 
dû  commeiH'er.  par  prcrulic  patience,  m;  rien  dii'e,  et  aller  comme  il 
leur  plut. 

J'avais  de  quoi  n(!  |)as  meunuxer  en  route,  eu  me  livrant  aux  ré- 
flexions qui  se  présentaient  sui-  tout  ce  (|Mi  venait  de  m'arriver;  mais  ce 
n'était  là  ni  mmi  tour  d'esprit,  ni  la  pente  de  nu)n  ctnur.  11  est  étonnant 
avec  (|uelle   lacililé  j'oublie  le  mal    passé,  quelqui^  récent  cpi  il  puisse 


^Jfl"Hiii(H)r:  ■; ■•  ■M.,wuiuuwu-Ar 


u. 


l'Mtl  II      II     I  l\  III     M  I8tl 

('■Ire.  Aillant  >a  lucvoNaiicc  m  i'llia\i'  l't  nie  Innilili-  laiil  i|iif  je  la  vois 
dans  l'ax-nir,  aillant  smi  soiiNfiiir  nie  icNicnt  lailili-nirnl  rl  s'cifini  wans 
iiiMlli'  aussitôt  (|iril  l'st  arrivf.  Ma  ciiii-llc  iina;^inalii)ii,  ijiii  se  tiMinncnti; 
sailii  cossi*  à  luvviMiir  les  niauv  i|iii  iir  muiI  |iiiiiiI  riicoiv,  l'ail  tlivcrsioii  a 
ma  iiiriniiirc,  cl  in'ciiipr'clw  do  nie  i'a|i|H'lri'  i'i-ii\  i|iii  ne  snnl  pins, 
('.ontrc  ce  (|iii  rsl  lait  il  i\'\  a  |diisdc  iiiicaiilinns  a  |>i'i'iidi<-,  il  il  isl  inii- 
lili>  de  s'iMi  ii('('ii|iiT.  J'f|uiisi>  iMi  i|tit'l(|iir  j'ariin  mon  malln-nr  d'avance  : 
plus  j'ai  sotiHi'i't  à  le  prcxoir.  plii>  j'ai  di'  lacililc  a  l'iiiildicr;  tandis 
lin  an  contraire,  sans  cesse  occupe  de  mon  lioiilieiir  passe,  je  le  rap- 
pelle et  le  rumine  pour  ainsi  dire,  an  point  d'en  jouir  derecliel  i|nand 
je  veux.  C.'esl  à  cette  liciirciise  disposilion,  je  le  sens,  (|iii  |c  dois  de  n'a- 
voir jamais  connu  celle  Iniineiir  rancniiirre  (|iu  lernienle  ilans  un  cn-iir 
N  indiealir  par  le  sonNenir  c(iiiliiniel  des  ollenses  reçues,  et  <|ni  le  tour- 
mente Ini-inème  d(<  tout  le  mal  ipiil  \ondrait  taire  a  son  rniiemi.  Natii- 
rellemeiil  emporté,  j'ai  senti  la  cidéie,  la  lureiir  même  iLiiis  les  pre- 
miers mouvements  ;  mais  jamais  nu  désir  de  vengeance  ne  prit  racine 
an  dedans  de  moi.  Je  m'occupe  trop  peu  de  l'idïense  pour  lu'occiiper 
licancoiip  de  IdiTenseiir.  Je  ne  pense  au  mal  que  j Cn  ai  reçu  i|u'a  cause 
de  celui  que  j'en  peux  recevoir  encore  ;  et  si  j'étais  sur  (|n  il  ne  m'en  fil 
pins,  celui  ipiil  ma  fait  sérail  à  rinstanl  oublié.  On  nous  prêche  beau- 
coup le  pardon  des  olïenses  :  c'est  une  l'oit  belle  vertu  sans  doute,  mais 
qui  n'est  pas  à  mon  usage.  J'ignore  si  mou  co'ur  saurait  dominer  sa 
haine,  car  il  n'eu  a  jamais  senti;  el  je  peiisi'  tmp  peu  à  mes  eiiiiemis, 
pour  avoir  le  mérite  de  leur  paidoiiner.  Je  ne  dirai  pas  à  (|uel  point,  pour 
me  tonrmeuler,  ils  se  lonrmentent  eux-mêmes.  Je  suis  à  leur  merci,  ils 
ont  tout  pouvoir,  ils  en  usent.  Il  n'y  a  (lu'une  seule  chose  au-dessus  de 
leur  puissance,  el  doiil  je  les  ilelie  :  c'est  en  se  louruieiilaiil  de  moi,  de 
me  forcer  à  me  loiirmentei  d  eux. 

Dès  le  lendemain  île  mou  dé|)art,  j'oubliai  si  parfailemeiit  tout  < c  i|ni 
venait  de  se  passer,  et  le  parlement,  el  madame  de  l'<unpadoiir,  el  M.  de 
(llioiseiil,  et  lirimni.  il  d'Alemberl,  et  leurs  complots,  el  leurs  compli- 
ces, que  je  n'y  aurais  pas  iiièine  repensé  de  tout  mon  voyage,  sans  les 
jirécautions  dont  j'étais  (diligé  d'user.  In  souvenir  qui  me  vint  au  lieu  de 
tout  cela,  lut  celui  de  ma  dernière  lecture  la  veille  de  mou  départ.  Je 
Mie  ra|ipelui  aussi  les  ld\lle>  de  liessiier,  ipie  son  tradiK  h  111  lliiberl 
m'avait  envovécs,  il  y  avait  (|iit  Iqne  temps.  Ces  deux  idées  me  revinrent 
si  bien,  el  se  mêlèrent  de  telle  sorte  dans  mon  esprit.  (]ue  je  voulus  es- 
sayer dt;  les  réunir,  eu  Irailaiil  à  la  manière  de  lîessuer  le  sujet  du  /.«•- 
riteil' Kplirahi).  (le  style  champêtre  el  naïrne  paraissait  guère  propre  à  un 
sujet  si  atroce,  et  il  n'était  guère  à  |)résumer  que  ma  situation  présente 
me  loiirnit  des  idées  bien  riantes  pour  l'égayer.  Je  tentai  toulelois  la 
chose,  iini(|iiemeiil  pour  m  amuser  dans  ma  chaise,  el  sans  anciiii  cs- 
jioir  de  succès.  .V  |ieiue  ens-je  essayé,  <|ue  ji'  lus  étonné  de  l'aménilé  do 

lii 


VJO  l,i:S  CONFESSIONS. 

mes  idi'L's,  cl  de  l.i  riicililc  (|iic  j'éprouvais  a  les  rciiilri'.  .le  lis  un  trois 
joncs  les  (rois  premiers  eliaiils  de  ce  petit  poënie,  que  j'achevai  dans  la 
suite  à  Motieis;  et  je  suis  sûr  de  n'avoir  rien  lait  en  ma  \ie  oii  ri'j^ne 
niH'  d(uieenr  de;  nnenrs  pins  attendrissante,  nn  cohnis  pins  Irais,  d(!s 
peintures  plus  naïves,  nn  costume  |)lus  e.xael,  une  |)lus  anticpic!  siinpli- 
t'ilé  en  tontes  choses,  et  tout  cela  malgré  l'Innienr  du  sujet,  (jni  dans  le 
fond  est  al)ominai)le  ;  de  sorte  (|n'onlre  tout  h;  reste,  j'eus  encore  le 
nu'iite  de  la  diUiculté  vaincue.  Le  Lévite  d'Epliraïm,  s'il  n'(>st  ])as  le 
meilleur  de  mes  on\raj;es,  en  sera  toujours  le  plus  chéri,  .lamais  je  lu; 
l'ai  relu,  jamais  je  ne  le  redirai,  sans  sentir  en  dedans  l'applaudisse- 
lucnl  d'un  cœur  sans  li(d,  (|ni,  loin  d(!  s'aiyrir  par  ses  malheurs,  s'en 
console  avec  lui-niènie,  et  trouve  en  soi  de  (jnoi  s'en  dédommager. 
Ou'on  rassenihle  tons  ces  gi'ands  j)liilosophes,  si  supérieurs  dans  leurs 
livres  à  l'aihersité  ipiils  n"epr(ui\t'r(Mit  jamais  ;  (jn'on  les  mette  dans 
une  position  pareille  à  la  mienne,  et  que,  dans  la  première  indignation 
tle  l'honneur  outragé,  on  leur  donne  un  pareil  ouvrage  à  faire  :  on  verra 
comment  ils  s'en  tireront. 

Kn  partant  de  Montmorency  pour  la  Suisse,  j'avais  pris  la  résolu- 
tion d'aller  m'arréter  à  Yverdnn  chez  mon  hon  vieux  ami  M.  Uoguin, 
qui  s'v  était  retiré  de)iuis  (pielques  années,  et  qui  m'avait  même  in- 
vité à  l'v  aller  voir,  ,1'appris  en  roule  que  Lyon  faisait  un  détour; 
cela  m'evila  d'y  passer.  Mais  en  revanche  il  fallait  passer  par  Besan- 
con, place  de  guerre,  et  par  consé(]uenl  sujette  au  nn^ne  inconvénient. 
Je  m'avisai  de  gauchir,  et  de  passeï-  |)ar  Salins,  sous  prétexte  d'aller 
voir  M.  de  Mairan,  neveu  de  M.  Dupin,  qui  avait  un  em|)loi  à  la  sa- 
line, et  ((ui  m'avait  l'ail  jadis  force  invitations  de  l'y  aller  voir.  L'expé- 
dient me  rt'nssit;  je  ne  trouvai  point  M.  de  Mairan  :  fort  ais(!  d'être 
dispensé  de  m'arréter,  je  continuai  ma  route  sans  que  personne  me  dil 
mot. 

Lu  entrant  sur  le  territoire  de  Berne,  je  fis  arrêter;  je  descendis,  je 
me  prosternai,  j'emhrassai,  je  baisai  la  terre,  et  m'écriai  dans  mon 
transport  :  (^iel,  |)roteeleur  de  la  vertu,  je  te  lon(!  !  je  touche  une  terre  de 
liberté.  C'est  ainsi  (ju'avengle  et  confiant  dans  mes  espérances,  je  me 
suis  toujours  passionné  pour  ce  qui  devait  faire  nmn  malheur.  Mon 
postillon  surpris  me  crut  fou  ;  je  remontai  dans  ma  chaise,  et  peu  d'heu- 
res après  j  eus  la  joie  aussi  pur(!  (juc;  vive  de  me  sentir  pressé  dans  les 
bras  du  respectable  Uoguin.  Ah!  respirons  (pielques  instants  chez  ce 
digne  hôte!  .l'ai  besoin  d'y  icprentire  dn  courage  et  des  forces;  je  trou- 
verai bientôt  à  les  em|)loyer. 

(^e  n'est  pas  sans  raison  ([ne  je  me  suis  l'Iendu,  dans  le  récit  (|ue  je 
\iens  de  l.iire,  sui'  tontes  les  circonstances  (|iie  jai  pu  nu'  rappeler. 
Onoi(|n'elles  m^  |)araissent  i)as  fort  Inminenses,  (juand  on  tient  une  l'ois 
le    lit  de    lii  Iranie.  elles  peuvent  jeter   du  joui'   sur  sa    maicbe;    et    par 


i'\it m    II.  I  i\  ni    \i  Cil 

rxcinpk',  sans  doiiiifr  la  |>rt'iiii(i-c  iili'ir  du  |ir<ililiini'  (|ui'  |i    \^iis  |it)i|iii- 
ser,  i-llos  aitli-iil  lM>aii('(iii|i  a  le  ii-soiidrc. 

Sii|i|)()S(iiis  (|iit>  |iiiiir  ri'M'i'tilioii  (In  ('iini|)lii|  duni  jClais  l'id)])-!,  iimui 
clui<;iifinciit  lui  altstdiiiiiciil  iici-cssaii'c.  Imil  di'v.iil,  |iiiiii'  r(i|»i'Tcr,  bi- 
passera |)(Mi  |ii'i-s  ('(iiiiiiif  il  so  passa  ;  mais  si,  sans  ino  laisser  éponv.in- 
ter  par  lainliassade  nncliirne  de  madame  de  l.nxemltonr^  et  Ironlder 
par  ses  alarmes,  j'avais  eimtinne  de  tenir  lerme  eiminie  J'avais  l'um- 
incncê,  el  (|ii  au  lieu  de  rester  an  eliàtean  je  m  en  lusse  l'elcmrné  dan> 
mon  lit  dlinnir  ti-an(|nillemenl  la  Iraielie  matinée,  aiirais-jr  également 
été  décrète?  (irande  i|nesti(in,  (l'on  dépend  la  sidnliim  de  lieaneonp 
d'anli'es,  et  pour  l'examen  de  lai|nelle  I  lieiire  du  deerol  edinininatoire 
et  celle  ilii  décret  icid  ne  sont  pas  inntil(>s  à  remai(|ner.  exemple  gros- 
sier, mais  sensible,  de  l'iinporlanee  îles  moindres  détails  dans  l'exposé 
«les  faits  d(Mil  on  clierclie  les  eans('s  seri'i-les,  jxmr  les  deciin\i-ir  par  m- 
diic'lion. 


Liviu:  i)()i/ii:Mi: 


17<i-2. 


ici  commence  1  leiiMe  de  leni'bres  dans  lei|uel,  (ii|)nis  iinit  ans,  je  me 
Iroiivc  enseveli,  Stins  que,  de  quelque  façon  (|ucje  m'y  sois  pu  prendre, 
il  m  ail  été  possible  d'en  percer  leffrayanlc  obscurité.  Dans  labîme  de 
maux  on  je  suis  submergé,  je  sens  les  atteintes  des  coups  (|ni  me  s(nil 
portés;  j'en  aperçois  rinstrnment  iininedial;  mais  je  ne  puis  xoir  ni  la 
main  qui  les  diri};e,  ni  les  moyens  (pi'elle  met  en  (Piivre.  l,'()p|>iobre  et 
les  matlienrs  tombent  sur  moi  comme  d  eux-mêmes,  el  sans  qu'il  y  pa- 
raisse. Onaiid  mon  cn-ur  déeliiré  laisse  écliap|)er  des  gémissements,  j'ai 
I  air  d'nn  liomme  qui  se  plaint  sans  sujet  ;  et  les  auteurs  de  ma  mine  ont 
trouvé  Tari  inconcevable  tie  rendre  le  publie  C(nnplice  de  leur  com|dot, 
sans  qu'il  s'en  doute  lui-même,  el  sans  (|u"il  en  aperçoive  l'effet.  En 
narrant  donc  les  événements  qui  me  regardent,  les  traitements  que  j'ai 
sonilerts,  el  loul  ce  qui  m'est  arrivé,  je  suis  liors  délai  de  remonter  à 
la  main  motrice,  el  d'assigner  les  causes  en  disant  les  faits.  Ces  causes 
primitives  sont  toutes  marquées  dans  les  trois  précédents  livres;  tons  les 
intérêts  relatifs  à  moi,  tous  les  motifs  secrets  y  sont  exposés.  Mais  dire 
en  quoi  ces  diverses  causes  se  combinent  jionr  opérer  les  étranges  évé- 
neniculs  de  ma  vie,  voilà  ce  ipiil  m  Cst  impossible  d'expliquer,  même 


192  l.l'.S   C.ONFKSSIONS. 

par  coiijfi'liirf.  Si  |);uiiii  iiios  It'ctciii's  il  s'en  Iroiivc  d'assez  n'onôrciix 
pour  vtinldii'  approlomlii'  rcs  mysh'TOS  cl  décoiivrii'  la  vérilr,  (lu'ils  rc- 
lis(Mil  avec  sciiii  les  trois  ju'i'h  rMl<Mits  livres;  (|ir('nsuilo  à  rliacjiic  l'ail 
((u'ils  liront  dans  les  snivants  ils  prennent  les  inl'orinations  qni  seront  à 
leur  ])oil(''e.  (in'ils  remontent  d'intri^ne  en  intrijj;ne  et  datent  en  agent 
ins(|n'aM\  premiers  moteurs  de  tont,  je  sais  eertainement  à  qncl  terme 
alionliront  leurs  iTclierelics  ;  mais  je  me  |)er(ls  dans  la  ronte  ol)sciire  et 
lortnense  des  sonterrains  qui  les  y  eondnironl. 

Durant  mon  séjour  à  YviMdun.  j'y  lis  connaissance  avec  tonte  la  la- 
mille  de  M.  Uognin,  et  entre  antres  avec  sa  nièce  madame  Koy  de  la 
Toni'  et  ses  tilles,  dont,  comme  je  crois  l'avoir  dit.  j'avais  autrefois 
connu  le  père  à  i.von.  Klle  était  venue  à  Yverdnu  voir  son  oncle  cl  ses 
sœurs;  sa  Hllc  aînée,  àgee  d'environ  quinze  ans,  m'enchanta  par  son 
grand  sens  et  son  (>xcelleut  caractère.  Je  m'attachai  de  ramilic  la  plus 
tendre  à  la  mère  et  à  la  tille.  Cette  dernière  était  destinée  par  M.  Roguin 
au  C(donel  son  neveu,  déjàd'nu  certain  âge.  et  (]ui  me  témoignait  aussi 
la  plus  grande  alfectiou  ;  mais,  quoique  l'oncle  l'nt  passionné  pour  ce 
mariage,  que  le  neveu  le  désirât  fort  aussi,  et  que  je  prisse  un  intérêt 
très-vif  à  la  satisfaction  de  l'un  et  de  l'antre,  la  grande  disproportion 
d'âge  et  l'extrême  r(''pngnance  de  la  jeune  jiersonne  me  firent  concourir 
avec  la  mère  à  détourner  ce  mariage,  (|ni  ne  se  tit  ])oint.  Le  colonel 
épousa  depuis  mademoiselle  Dillan  sa  parente,  d'un  caractère  et  d'une 
heauté  hien  selon  mon  ctrur,  et  qui  l'a  rendu  le  ])lus  heureux  des  ma- 
ris et  des  pères.  Malgré  cela,  M.  Uognin  n'a  pu  oublier  que  j'aie  en 
cette  occasion  contrarié  ses  désirs,  .le  m'en  suis  consolé  par  la  certitude 
d'avoir  rempli,  tant  envers  lui  qu'envers  sa  famille,  le  devoir  de  la  plus 
sainte  amitié,  qui  n'est  pas  de  se  rendre  toujours  agréable^  mais  de  con- 
seiller toujours  pour  le  mieux. 

Je  ne  fus  pas  longtemps  en  doute  sur  l'accueil  (jui  m'attendait  à  (ie- 
ncve,  au  cas  que  j'eusse  envie  d'y  retourner.  Mon  livre  y  fut  brûlé,  et 
j'v  fus  décrété  le  10  juin,  c'est-à-dire  neuf  jours  après  l'avoir  été  à  Paris. 
Tant  d'incroyables  absurdités  étaient  cumulées  dans  ce  second  décret,  et 
ledit  ecclésiastique  y  était  si  formellement  violé,  que  je  refusai  d'ajou- 
ter foi  aux  premières  nouvelles  qni  m'en  vinrent,  et  que,  quand  elles 
furent  bien  confirmées,  je  tremblai  qu'une  si  manifeste  et  criante  in- 
fraction de  toutes  les  lois,  à  commencer  par  celle  du  bon  sens,  ne  mît 
(îenève  sens  dessus  dessous.  J'eus  de  quoi  me  rassurer;  tout  resta  Iran- 
quille.  S'il  s'émut  quehiue  rumeur  dans  la  populace,  elle  ne  fut  que 
contre  moi,  et  je  fus  traité  |)ublirjuemi'nt  par  tontes  les  caillettes  el  j)ar 
tous  les  cuistres  comme  nu  écolier  ([non  menacerait  du  fouet  pour  n'a- 
voir pas  bien  dit  son  catéchisme. 

Ces  deux  décrets  furent  le  signal  du  cri  de  malédiction  qui  s'éleva 
contre  moi  dans  tonte  l'Kuropeavec  une  fni(Mir  rpii  u'cmiI  jamais  d'(>\em- 


l'Mi  1 1 1    II ,  i.i\  m    Ml 


i'.r, 


iili>.  'r<iiil<s  Ifs  ^azrllt's.  Ions  K-s  joiiriiaiiv,    Uuilcs  les  lii'iiiliiii'i'ii,    snii- 
iifiriil  Ir  jiliis  li'irililf  liioiii.   I.r<  l'raiirais  suilniil.  ir  |ii-ii|ili'  >-i  ilonx. 


si  poli,  si  goiu'ri'ux,  (|iii  se  |iiiiiii'  si  Imt  de  liii'iisi'aïK'f  cl  dr^arils  |iuiii' 
les  nialliemoiix,  ouhliaiil  loul  iliiii  foiij)  ses  vciliis  l'avciriU-s,  se  si- 
gnala parle  iioinlur  il  l.t  violciici*  ili*s  oiilrages  doiil  il  m'accablait  à 
IViivi.  Jclais  un  iin|>ic.  nn  allicc,  un  forccnc,  un  onra};c.  une  l)cl<?  ic- 
rocc,  nn  Imip.  Le  conlinualcnr  (Injoniiial  de  Trcvoux  lit  sur  ma  prélcn- 
tlnc  lycanliiropie  un  écail  qui  ninntrail  assez  bien  la  sienne.  Knlin. 
vous  eussiez  dit  qu'on  traiiinail  à  Paris  de  s(  laire  une  alTaire  avec  la 
|iolice.  si,  ])ubliant  un  écrit  sur  (|ucl(iue  sujet  (|ue  ce  |)nt  être,  on  niaii- 
(|uait  d'v  larder  qucl(|ue  insulte  cimtre  moi.  Kn  cliercbaiil  vainement  la 
cause  de  cette  unanime  animosité,  je  lus  prêt  à  croire  que  tout  le  monde 
était  devenu  Inu.  Ouoi  !  le  rédacteur  de  la  Paix  perpéluelle  sonifle  la  dis- 
corde; l'éditeur  du  \'i((ilre  sainyard  est  un  impie;  l'auteur  de  la  .Vom- 
rf//r  //("/o/sf  est  nn  loup;  celui  de  V  Liiiile  esi  un  eiirafié.  Kli  1  inmi  Pieu, 
qu'aurais-je  donc  été,  si  j'avais  pui)lié  le  livre  de  V Esprit,  nu  (pielqnc 
autre  ouvrage  semblable".'  Et  pourtant,  dans  l'orage  qui  s'éleva  contre 
l'auteur  de  ce  livre,  le  public,  loin  de  joindre  sa  voix  à  celle  de  ses  per- 
sécuteurs, le  vengea  d  lux  par  ses  éloges.  Oiie  l'on  ccnuparc  son  livre  et 
les  miens,  l'accueil   diflérenl  qu'ils  ont    reçu,  les  traitements  faits  aux 


l'.ii  LIS  CONFESSIONS. 

il(Mi\  Miih'iirs  tl.iiis  les  ilivns  Ktals  de  llùirojii'  ;  (in'oii  Irnnvo  à  cos  dil- 
IVtimicos  dos  causes  qui  |)nissiMit  coiilciilcf  un  liomiiic  soiisi'  :  voilà  tout 
ce  ([lie  je  demande,  et  je  me  lais. 

.le  me  Ironvai.s  si  l)ieii  du  séjour  d'Vvcidun,  que  je  pris  la  résoliilion 
d'y  rester,  à  la  vive  sollicitaliou  do  M.  l{oj.;uiii  et  de  toute  sa  ramillc. 
M.  de  Mnirv  de  (iin^ins,  bailli  de  cette  ville,  nrericourageail  aussi  par 
ses  Imuti's  à  rester  dans  s(ui  (iou\eriiemeiit.  I.e  ((dduel  uie  pressa  si  i'oi-t 
d'accepter  riialiilalidu  diiu  petit  paxillon  (ju'il  avait  dans  sa  maison, 
entre  cour  et  jardin,  (pie  j  v  consentis  ;  et  aussitôt  il  s'ouiprcssa  de  le 
lueuhler  et  garnir  de  tout  ce  qui  était  nécessaire  pour  mon  petit  mé- 
nage. I.e  hanneret  Uoj;niu,  des  pins  em|)ressés  autour  de  moi,  ne  me 
(juittait  pas  de  la  journée,  .l'étais  toujours  très-sensil)le  à  tant  de  cares- 
ses, mais  j'en  étais  (|nel(iuel'ois  bien  iin|)ortuné.  Le  jour  de  mon  em- 
ménagement était  déjà  marqué,  et  j'avais  écrit  à  Thérèse  de  me  venir 
joindre,  quand  tout  à  c(uip  j"ap[)ris  (pi'il  s'élevait  à  Berne  un  orage 
ciuitre  moi.  qu'on  attribuait  aux  dévols,  et  (buit  je  n'ai  jamais  pu  péné- 
trer la  première  cause.  Le  sénat  excité,  sans  qu'on  sût  par  qui,  parais- 
sait ne  vouloir  pas  me  laisser  tranquille  dans  ma  retraite.  Au  premier 
avis  qu'eut  M.  le  bailli  de  cette  l'ermcnlation,  il  écrivit  en  ma  faveur  à 
plusieurs  membres  du  gouveinoment,  leur  reprocbaut  leur  aveugle  in- 
tolérance, et  leur  taisant  bonté  de  vonlfiir  rel'user  à  un  houuiie  de  mé- 
rite opprimé  l'asile  que  tant  de  bandits  tiouvaient  dans  leurs  Etats. 
Des  gens  sensés  ont  présumé  que  la  chaleur  de  ses  reproches  avait 
plus  aigri  qu'adouci  les  esprits.  Quoi  qu'il  eu  soit  ,  son  crédit  ni 
son  élo(iueuc<'  ue  purent  parer  le  coup.  Prévenu  de  l'ordre  qu'il  de- 
vait me  signifier,  il  m'en  avertit  (ra\ance;  et  pour  ue  pas  attendre 
cet  ordre,  je  résolus  de  partir  dès  le  lendemain.  La  ilil'liculté  était  de 
savoir  où  aller,  voyant  que  (îenève  et  la  France  m'étaient  fermés,  et 
prévoyant  bien  que  dans  celte  affaire  chacun  s'enipres.serait  d'imiter  son 
voisin. 

Madame  Bov  de  la  Tour  nu;  proposa  d'aller  métablir  dans  une  mai- 
son vide,  mais  toute  meublée,  qui  appartenait  à  sou  lils,  au  village  de 
.Motiers,  dans  le  Val-dc-Travers,  comté  do  Neufchàtel.  Il  n'y  avait  qu'une 
miiutagu(!  à  traverser  |>our  m'y  rendre.  L'offre  venait  d'autant  jjIus  à 
[u-opos,  (|ue  dans  les  Etats  du  roi  de  l*rnss<' je  devais  naturellement  être 
à  l'abri  des  persécutions,  et  qu'au  nmius  la  religion  n'y  pouvait  guère 
servir  de  prétexte.  Mais  une  secrète  diflicnlté,  qu'il  ne  me  convenait 
pas  de  dire,  avait  bien  de  (juoi  me  faire  hésiter.  Cet  amour  inné  de  la 
justice,  (|ui  cb-vora  toujours  mon  ccenr,  joint  à  mon  penchant  S(!crcl 
pour  la  France,  m'avait  inspiré  de  l'aversion  pour  le  roi  de  l'russo,  qui 
me  paraissait,  par  ses  maximes  et  par  sa  conduite,  fouler  aux  pieds  tout 
respect  pour  la  loi  naturelle  et  pour  tous  les  devoirs  humains.  Parmi  les 
estampes  onca(lr('es  dont  j'avais  orné  mon  donjon  à  Montmorency,  était 


l'AllilK   II.   I  l\  III     \ll  4.,ri 

lin  |iiiiir.iil  dr  ce  |iiiii(c.  aii-dosim--  iliic|iii'l  il, ni   un  i|i>.||,|iii'  i|iii  linis- 
sail  ainsi  :  * 

Il  |icii«i'  l'ii  |iliiliiMi|ilii',  et  »<•  rniiiliiil  iii  mi. 

O  vt'is,  (|iii  SOUS  liiiiU- antre  |iliiiiit!  cnl  lait  un  assez:  liel  eln^e,  a\ ail 
sons  la  mieiiiii'  un  sens  i|iii  ii'élait  |ias  e(|ni\(i(|iie,  el  (|ire\|ilii|nail  d'ail- 
lenis  lni|)  ilaireiiient  le  \eis  préeéilent.  Ce  (lisli(|ue  a>ail  île  mi  Jr  Ions 
een\  (|iii  \eiiaieiil  me  xnir,  et  (|ni  n'élaieiit  pas  en  petit  nonilu'e.  Le  elie- 
\alierile  l.oren/.i  l'aNait  iiièine  eetit  |iiinr  le  (luniier  a  irAleniln  il,  cl  Ji- 
ne  (Imitais  pas  (|ne  (rAlenilierl  n'eut  pris  le  ^<(Mll  d'en  laite  ma  ennr  a  te 
piinee.  J'avais  eneoie  a^'iîiavé  cepiemiei'  loi  t  par  un  passage  de  V Emile, 
où,  sous  le  nom  d  .\diasle,  roi  des  llanniens,  on  \o\ait  assez  iiui  j'avais 
en  vue;  et  la  lemannie  n'axait  pas  eeliappé  ati.v  é|iilo^(ieiiis,  pnis(|ne 
madame  de  Itonillers  m'avait  mis  plusieurs  fois  sur  eel  article.  Ainsi  i'e- 
tais  liieii  sûr  d'èlre  inserit  en  eiure  rouye  sur  les  refjisires  du  mi  de 
l'nisse  ;  et,  sup|)osanl  d'ailleurs  (|n'il  eût  les  prineipes  <|ue  j'avais  osé 
lui  atlriliuer,  mes  écrits  et  leur  auteur  ne  pouvaient  par  cela  seul  iiue 
lui  déplaire  :  car  on  sait  ipie  les  méclianls  et  les  Ivraiis  m'ont  toujours 
pris  dans  la  plus  mortelle  haine,  même  sans  me  coiiiiaitre,  et  sur  la 
seule  lecture  de  nn's  écrits. 

J'osai  pourtant  me  inellro  à  sa  merci,  et  je  crus  courir  peu  de  ristiue. 
Je  savais  <jue  les  passions  basses  ne  sultjn^'ent  {^uère  que  les  hommes  lai- 
bles,  el  oui  peu  de  prise  sur  les  àines  d'une  forte  trempe,  telles  (|ue  j'a- 
vais toujours  reconnu  la  sienne.  Je  ju^'eais  que  dans  son  art  de  lé-iier  il 
entrait  de  se  montrer  magnanime  en  pareille  occasion,  et  qu'il  n'était  pas 
au-dessus  de  son  caractère  de  l'èlie  en  elTel.  Je  jugeai  qu'une  vile  el  fa- 
cile vengeance  ne  balancerait  pas  un  moment  en  lui  l'amour  de  la  "loire- 
el,  me  mettant  à  sa  place,  je  ne  crus  pas  impossible  (|u'il  se  piévalùl  de 
la  circonstance  pour  accabler  du  poids  de  sa  générosité  riioiiiiiie  (lui 
avait  osé  mal  penser  de  lui.  J'allai  donc  m'établira  Moliers,  avec  une 
conliance  donc  je  le  crus  l'ait  pour  sentir  le  jiri.v  ;  el  je  me  dis  :  Oiiand 
Jean-Jac(|ues  séleve  ;i  coté  de  (ioriohiii,  Frédéric  sera-t-il  an-dessous  du 
général  des  Nidscpies? 

Le  colonel  Uogiiin  voulut  absolument  passer  avec  moi  la  monlacne 
el  venir  m'installer  à  Moliers.  lue  belle-sœur  de  madame  Uov  de  la 
Tour,  appelée  madame  (.ïirardier,  a  (|ni  la  maison  (|ue  j'allais  occuper 
était  tres-commode,  ne  me  vit  pas  arriver  avec  un  certain  plaisir;  ceijcii- 
datil  elle  me  mit  de  bonne  grâce  en  possession  de  mon  logement,  et  je 
mangeai  chez  elle  en  attendant  ([iie  Thérèse  fût  venue,  et  ([ne  iii<>n  petit 
ménage  lût  établi. 

Dejiuis  mon  départ  de  Montmorency,  sentant  bien  que  je  serais  désor- 
mais fugitif  sur  la  lerre.  j'hésitais  à  permettre  iinelle  vint  mejoiiulre,  et 
partager  la   vie  errante  a  la([uelle  je    nie    voyais   condamne.  Je  sentais 


D 


liUi  l.r.S    C.ONKKSSIONS. 

iMii'  iiiir  itllc  lalaslriiiilic  mis  iclaliinis  allaient  iliaiij^cr.  et  {|iic  rc  i|in 
ius(nrali>rs  avait  cl»''  l'avciii-  l'I  liicnrait'ilc  ma  part  le  sciait  dc'sormais 
de  la  sifiiiic.  Si  son  atlaclicmciit  restait  à  repreuvc  de  iiu's  mallieiirs, 
elle  ou  serait  deehirée,  cl  sa  douleur  ajouterait  a  mes  maux.  Si  ma  dis- 
grâce attiédissait  son  cœur,  elle  me  ferait  valoir  sa  constance  comme  un 

D 

sacrifice;  et,  au  lieu  de  sentir  le  plaisir  que  j'avais  à  partager  avec  elle 
mon  dernier  nuueeau  de  pain,  elle  ne  sentirait  (in{!  le  mérite  qu'elle 
aurait  de  vouloir  Itien  me    suivre  |)art()ut  où  le  sort  me  l'oreait  d'aller. 

11  Tant  tiiut  dire  :  je  nai  dissimulé  ni  les  vices  de  ma  pauvre  maman, 
ni  les  miens;  je  ne  dois  pas  l'aire  plus  de  grâce  à  Thérèse;  et,  quelque 
plaisir  (pu-  je  prenne  à  rendre  lioiinenr  à  une  personne  qui  m'est  si 
chère,  je  ne  veux  pas  uou  pins  déguiser  ses  torts,  si  tant  est  même  (pTun 
changement  in\(dontaire  dans  les  affections  du  cœur  soit  un  vrai  tort. 
Depuis  lon"^temps  je  m'apercevais  de  l'altiédissement  du  sien.  Je  sentais 
iin'elle  n'était  jdus  pour  moi  ce  qu'elle  lut  dans  nos  belles  années  ;  et  je 
le  sentais  d'autant  mieux  (jne  j'étais  le  même  pour  elle  toujours.  Je  re- 
tomliai  ilans  le  nH''me  inconvénient  dmit  j'avais  senti  l'elTet  auprès  de 
maman,  et  cet  elTel  l'ut  le  même  auprès  de  Théri-se.  N'allons  pas  chercher 
des  perl'ections  hors  de  la  nature;  il  serait  le  même  auprès  de  quelque 
femme  ([ue  ce  fût.  l.e  parti  (jne  j'avais  pris  à  l'égard  de  mes  enfants, 
qiichiiie  liirn  raisonné  (ju'il  m'eût  |iarn.  ne  m'avait  pas  toujours  laissé  le 
cœur  tram|uille.  Kn  méditant  inim  Traité  de  l'éilucaliou,  je  sentis  que 
j'avais  négligé  des  devoirs  dont  rien  ne  pouvait  me  dispenser.  Le  remords 
enlin  devint  si  vif,  (jn'il  m'arracha  presque  l'aveu  public  de  ma  faute  au 
commeneeun'ut  de  l'Emile;  et  le  trait  même  est  si  clair,  qu'après  un 
tel  passage  il  est  surprenant  ([u'on  ait  en  le  courage  de  me  la  repro- 
cher. Ma  silmition,  cependant,  était  alors  la  même,  et  pire  encore  par 
l'animosité  de  mes  ennemis,  (jui  ne  cherchaient  qu'à  me  prendre  en 
faute.  Je  craignis  la  récidive;  et  n'en  voulant  pas  courir  le  risque,  j'ai- 
mai mieux  nu'  condamner  à  l'abstinence  que  d'exposer  Thérèse  à  se  voir 
derechef  dans  le  nuMne  cas.  J'avais  d'ailleurs  remarqué  que  riiahitation 
des  femmes  empirait  sensiblenien.l  nmn  état  :  cette  double  raison  m'a- 
vait fait  former  des  résolutions  que  j'avais  quelquefois  assez  mal  tenues, 
mais  dans  lesquelles  je  persistais  avec  plus  de  constance  depuis  trois  ou 
quatre  ans;  c'était  aussi  depuis  cette  époque  que  j'avais  remarqué  du 
refroidissement  dans  Thérèse  :  elle  avait  pour  moi  le  même  attachement 
par  devoir,  nniis  elle  n'en  avait  plus  par  amour.  Cela  jetait  nécessaire- 
ment moins  d'agrément  dans  notre  commerce,  et  j'imaginai  que,  sûre 
de  la  continuation  de  mes  soins  où  qu'elle  pût  être,  elle  aimerait  peut- 
être  mieux  rester  à  Paris  que  d'errer  avec  moi.  Cependant  elle  avait  mar- 
qué tant  de  douleur  à  notre  séparation,  elle  avait  exigé  de  nuii  des  pro- 
messes si  ])ositives  de  nous  rejoindre,  elle  en  exprimait  si  vivement  le 
désir  depuis  mon  départ,  tant  à  M.  le  prince  deConti  qu'à  M.  de  buxeui- 


l'MlTIK   II     I  l\  Itl    \ll  »'.t7 

Itoiii};.  (|in',  loin  iraxcii'  Ir  iKiira^f  ilr  lui  pailfi  ilf  si'|i.ir!ilii>ii.  j  fiis  a 
ticiiii' «-('lui  il)  [irnsiT  iiiiii-mr'mr;  cl,  apiis  avoii-  si-iili  dans  mon  niMir 
iiiinliicn  il  iii'clail  ini|iossilil<-  ili'  un  passi'i-  ircllc,  je  ne  soiipvii  |)liis 
qu'a  In  ra|>|>clrr  iniTSsaninniil.  Ir  Im  «riivis  doin-  dr  pailir;  cllr  viiil. 
A  |ii'iiii'  \  a\ail-il  tlcn\  mois  i|Uf  jf  Taxais  (|iiilt<i';  mais  c'itait,  (lr|inis 
tani  d'aniu-i-s,  nolic  |)icmiii<'  s<|Kiralion.  .Nous  l'axions  snilic  Imii 
«■rni'lli'mcnl  l'un  ri  l'anlii'.  Onrl  snisissonicnl  i-n  nous  rmhrassani  I  <  > 
ipir  li'S  larmes  «le  liMidrcssc  cl  dr  joie  soni  douces  !  Comme  mon  coiii- 
s'iMi  ahienve  1  l'ourcinoi  m'a-l-on  lail  ncisci-  si  peu  de  celles-là! 

Ku  arrixanl  a  Muliers,  j'avais  ccril  à  milord  kcilli,  manilial  d'hcossc, 
pouverneiir  de  Nencliàlel.  |»our  lui  doniuM-  axis  de  ma  leliaile  <lans  les 
klals  de  Sa  Majesté,  cl  |i(iiii-  lui  dcuiamlci-  sa  |uolrclion.  Il  me  rc|)ondil 
avec  la  ^••nérosilé  qu'on  lui  couuail,  cl  (|iic  j'allcndais  de  lui.  Il  m  in- 
vita à  l'aller  voir.  .Iv  lus  avec  M.  Mailinel,  cliàlclain  du  Nal-de-Tia- 
vprs,  (|ni  était  en  firandc  faveur  auprès  de  Son  Kxcollonce.  I, 'aspect  vé- 
néralile  de  cd  illustre  et  xerlueux  Kcossais  m'émut  puissamment  le 
c<eur.  et  des  l'instant  même  ecUMinença  entre  lui  et  moi  ce  vif  attaclie- 
mcnt  i|ui  de  ma  part  est  toujours  demeuic  le  même,  et  qui  le  sciait 
toujours  de  la  sienne,  si  les  traities  (|ui  in'cuit  ôlé  toutes  les  consolations 
de  la  vie  n'eussent  prolilé  de  mou  éloignement  pour  ahuser  sa  xieillessc 
et  me  défigurer  à  ses  veu\. 

(icorije  keitli,  maiéclial  luii'ditaiie  d'Kcosse,   et  fnre  du  céléltre  gé- 


néral Keitli,  qui  vécul  gloriensemeni  et  mourut  au   lit  d  lionneur.  avait 

r.5 


lOS  I.KS  CONFESSIONS. 

(liiillf  son  pays  dans  sa  joimesso,  et  y  fut  proscrit  pour  s'tMrc  attaché  à  la 
maison  Sluart,  doiil  il  se  (lojioùta  liioiilôl  par  l'esprit  injuste  et  tyian- 
ni(]ue  (|u"il  y  renianiua,  et  (jui  en  lit  toujours  Itî  caractère  dominant.  Il 
deuieura  longtemps  eu  l']s|)a^'ue,  dont  le  climat  lui  plaisait  beaucoup,  et 
liuit  par  sallaclier,  ainsi  (|ue  sou  l'rère,  au  roi  tle  l'russe,  qui  se  connais- 
sait eu  liouimes,  et  les  accueillit  comme  ils  le  mérilaieut.  Il  fut  l)ien  payé 
de  cet  accueil  pai'  les  i;rauds  services  (jue  lui  rendit  le  maréchal  Keith,  et 
j)ar  une  ciiose  hieii  plus  précieuse  encore,  la  sincère  amitié  de  uiilord 
maréchal.  La  grande  âme  de  ce  digne  liommc,  toute  républicaine  et 
fière,  ne  pouvait  se  plier  que  sous  le  joug  de  l'amitié  ;  mais  elle  s'y  pliait 
si  parfaitemeni,  «[u'avec  des  maximes  bien  dilTéreules,  il  ne  vil  plus  que 
Frédéric,  du  moment  qu'il  lui  l'ut  attaché,  i.e  roi  le  chargea  d'alTaires 
imporlantes,  l'envoya <à  l'aris,  en  Espagne;  et  enfin  le  voyant,  déjà  vieux, 
avoir  besoin  de  repos,  lui  donna  pour  retraite  \o  gouvernement  de  Neu- 
cliàtel,  av(H'  la  dédicieuse  occupation  d'y  |)asser  le  reste  de  sa  vie  à  ren- 
dre ce  petit  peuple  heureux. 

Les  Neuchàlelois,  qui  n'aiment  que  la  pretintaille  et  le  clinquant,  qui 
ne  se  connaissent  |)oiiil  en  véritable  élolTe,  et  mettent  l'esprit  dans  les 
longues  phrases,  voyant  un  homme  froid  et  sans  façon,  prirent  sa  sim- 
j)licilé  |Kiur  de  la  hauteur,  sa  franchise  poiu'de  la  rusticité,  son  laconisme 
pour  de  la  bélise;  se  cabrèrent  contre  ses  soins  bienfaisants,  parce  que, 
voulant  être  utile  et  non  cajoleur,  il  ne  savait  point  flatter  les  gens  qu'il 
n'estimait  pas.  Dans  la  ridicule  affaire  du  ministre  Petitpierre,  qui  fut 
chassé  par  ses  confrères  pour  n'avoir  pas  voulu  qu'ils  fussent  damnés 
éternellemcnl.  iniioid  s'élant  opposé  aux  usurpations  des  ministres,  vit 
soulever  contre  lui  tout  le  pays,  dont  il  prenait  le  parti  ;  et  quand  j'y 
arrivai,  ce  stupide  murmure  n'était  pas  éteint  encore.  11  passait  au 
moins  pour  un  homme  qui  se  laissait  prévenir;  et  de  toutes  les  imputa- 
tions dont  il  fut  chargé,  c'était  peut-être  la  moins  injuste.  Mon  premier 
mouvement,  en  voyant  ce  vénérable  vieillard,  fut  de  m'atlendrir  sur  la 
maigreur  de  son  corps,  déjà  décharné  par  les  ans;  mais  enlevant  les 
yeux  sur  sa  physionomie  animée,  ouverte  et  imhle,  je  me  sentis  saisi  d'un 
respect  mêle  de  confiance,  qui  l'emporla  sur  tout  autre  sentiment.  Au 
compliment  très-court  que  je  lui  (is  en  l'alxu'danl,  il  répondit  en  parlant 
d'autre  chose,  comme  si  j'eusse  été  là  depuis  huit  jours.  11  ne  nous  dit 
pas  même  de  nous  asseoir.  L'empesé  châtelain  resta  debout.  Pour  moi, 
je  vis  dans  l'œil  perçant  cl  fin  de  milord  je  ne  sais  quoi  de  si  cares- 
sant, que,  UK!  sentant  d'aliord  à  tuon  aise,  j'allai  sans  façon  partager  son 
sofa,  et  m'asseoir  il  côté  de  lui.  Au  ton  familier  (juil  prit  à  l'instant,  je 
sentis  que  cette  liberté  lui  faisait  plaisir,  et  qu'il  se  disait  eu  lui-même  : 
Celui-ci  n'est  pas  un  Neuchàlelois. 

Effet  singulier  de  la  grande  convenance  des  caractères!  Dans  un  âge 
où  le  cœur  a  déjà  perdu  sa  chaleur  naturelle,  celui  de  ce  bon  vieillard  se 


l'AllTIK   II.   I  IVHK    Ml  *<M 

rci'liaiifTa  |miiii-  moi  (l'une  faiiiii  i|iii  mm|iiiI  Iniil  |i-  iiiniulc.  Il  \iii(  nu; 
\oir  à  MoliiTS,  sons  |trfl<'\(i'  ili'  liccr  ih-s  cailles,  cl  \  passa  deux  jours 
sans  tonclier  un  tnsil.  Il  s'ctalilit  i-nlru  nous  une  Iclle  aniilié,  car  c'l-sI 
le  mot,  que  nous  ne  pouvions  nous  passer  l'un  de  l'aulru.  I.c  cliàleau  du 
Coloinliier,  qu'il  lialiilail  l'clé,  élail  à  six  liiuts  de  Molieis;  j'allais  tous 
les  quiu/e  jours  au  plus  lanl  y  passer  \iiij;l-(|ualre  heures,  puis  je  re>e- 
nais  de  nièine  en  pèlerin,  le  ctrnr  toujours  plein  de  lui.  l/éniolion  que 
j'épnuivnis  jadis  dans  mes  courses  de  l'Krniila^e  à  Kaul)onne  était  liien 
(liflVreule  assiiréuieul  ;  niais  elle  n'ilail  pas  |>lus  douce  que  celle  avec  la- 
(juelle  j  approchais  de  Colonihier.  OtU'  de  lai  mes  d'alluudrisseuienl  j  ai 
souvent  versées  dans  ma  roule,  en  pensant  an\  hontes  paternelles,  aux 
vertus  aimables,  à  la  douce  philosophie  de  ce  respectable  vieillard  !  Je 
l'appelais  mon  père,  il  m'appelait  son  enfant,  (".es  doux  noms  rendent 
en  partie  I  idée  de  1  altaclicmciil  (|ui  nous  unissait,  mais  ils  ne  rendent 
pas  encore  celle  du  iicsoiii  i\uv  nous  avions  l'un  de  Pantre,  et  du  désir 
continuel  de  nous  rajjprocber.  Il  voulait  absolument  me  loger  au  châ- 
teau de  (!(domhier,  et  me  pressa  louj^tcmps  d  \  prendre  à  demeure 
l'appartement  que  j'occupais.  Je  lui  dis  eiilin  (pie  jetais  jtliis  libre  chez 
moi,  et  que  j'aimais  mieux  passer  ma  vie  à  le  \eiiir  voir.  Il  approuva  cette 
franchise,  et  ne  m'en  parla  plus.  0  bon  milord  !  i"i  mon  digne  père! 
que  mon  co-iir  s'émeut  encore  en  pensant  à  xous!  Ah!  les  liarbares  ! 
quel  cou|)  ils  m'ont  porté  en  vous  détachant  de  moi  !  Mais  non.  non. 
grand  homme,  vous  êtes  et  serez  toujours  le  même  pour  iiiui ,  qui 
suis  le  même  toujours.  Ils  vous  ont  trompé,  mais  ils  ne  vous  ont  pas 
changé. 

Milord  maréchal  n'est  pas  sans  défaut;  c'est  un  sage,  mais  c'est  un 
homme.  Avec  l'esprit  le  plus  pénétrant,  avec  le  tact  le  plus  lin  (|ii  il  soit 
possible  (lavoir,  avec  la  plus  prohmde  connaissance  des  hommes,  il  se 
laisse  abuser  quelquefois,  et  n'en  revient  pas.  Il  a  riiumeur  singulière, 
quehpie  chose  de  bizarre  et  d'étranger  dans  son  tour  d'es|)ril.  Il  parait 
ouldier  les  gens  qu'il  voit  tous  les  jours,  et  se  souvient  d'eux  an  mumciil 
qu'ils  V  pensent  le  moins  :  ses  attentions  paraissent  liors  de  propos;  ses 
cadeaux  sont  de  fantaisie,  et  non  de  conxenance.  Il  donne  ou  envoie  à 
l'iiislant  ce  qui  lui  passe  par  la  tète,  di;  grand  prix  ou  de  nulle  valeur, 
indifféremment,  lii  jeune  (îenevois,  désirant  entrer  au  service  du  roi  de 
Prusse,  se  présente  à  lui  :  milord  lui  donne,  au  lieu  de  lettre,  un  petit 
sachet  plein  de  pois,  (juil  le  charge  de  remettre  au  roi.  Kii  recexaiil 
cette  singulière  recommandation,  le  roi  place  à  l'instant  celui  (|ui  la 
porte.  Ces  génies  élevés  ont  entre  eux  un  langage  que  les  esprits  vulgai- 
res n'entendront  jamais.  Ces  petites  bizarreries,  semblables  aux  caprices 
d'une  jolie  lemuie,  ne  me  rendaient  milurd  niaiechal  (jue  plus  intéres- 
sant. J'étais  bien  sûr,  et  j'ai  bien  éprouvé  dans  la  suite,  ([u'elles  n'in- 
fluaient pas  sur  ses  sentiments,  ni  sur  les  soins  que  lui  prescrit  l'aniitH' 


-,00  ■  LKS   CONFESSIOINS. 

dans  It's  occasions  sériLMiscs.  Mais  il  csl  Mai  (|mc  dans  sa  t'ayon  J'ol)li|;er  il 
nit'l  encore  la  niènie  sin^iilaiilc  ^\\n'  dans  ses  manières,  .le  n'en  citerai 
([u'iin  seul  Irait  sur  une  bagatelle,  (ioninie  la  journée  de  Motiers  à  Co- 
lombier était  trop  l'orle  pour  moi,  je  la  partageais  d'ordinaire,  en  par- 
la ntaprèsdiner  et  concluin  là  Brot,  à  moitié  chemin.  L'iiôlo,  appelé  Sandoz, 
ayant  à  solliciter  à  lierlin  une  grâce  (|ui  lui  importait  extrêmement,  me 
pria  d'engager  Son  Kxcellence  à  la  demander  pour  lui.  Volontiers,  .le  le 
mené  avec  moi  ;  je  le  laisse  dans  l'aulichauibre,  et  je  parle  de  sou  aiïaire 
à  milord,  (jui  ne  lue  répond  rien.  La  matinée  se  passe;  en  traversant  la 
salle  |)onr  aller  diner,  jt'  vois  le  pau\re  Sandoz  qui  se  niorrondail  d'at- 
tendre. Crovanl  que  mihud  l'aNail  oublié,  je  lui  en  reparle  avant  de 
nous  mettre  à  table;  mol  comme  anjjaravant.  Je  trouvai  celle  manii're  de 
me  l'aire  sentir  combien  je  l'importunais,  un  peu  dure,  et  je  me  lus  en 
plaignant  buis  bas  le  |)au\rc  Sandoz.  Kn  m'en  retournant  le  lendemain, 
je  lus  bien  surpris  du  renu-rcîmenl  (ju'il  me  lit,  du  bon  accueil  et  du 
bon  dîner  qu'il  avail  eus  cliez  Scm  Kxcellence,  (|ui  de  plus  avait  reçu  son 
papier.  Trois  semaines  aprè's,  milord  lui  envoya  le  rescril  (|u'il  avail  de- 
mandé, expédié  par  le  minisire  et  signé  du  roi;  et  cela,  sans  m'avoir 
jamais  voulu  dire  ni  repoudre  un  seul  mot,  ni  à  lui  non  plus,  sur  celte 
aiïaire,  dont  je  crus  qu'il  ne  voulait  pas  se  cbarger. 

,1e  voudrais  ne  pas  cesser  de  parler  do  (jeorge  Keilh  :  c'est  de  lui  que 
me  viennent  mes  derniers  souvenirs  heureux;  tout  le  reste  de  ma  vie 
n'a  plus  été  qu'aldictions  et  serrements  de  cœur.  La  mémoire  en  est  si 
triste,  et  m'en  vient  si  conlnsémeut,  qu'il  ne  m'est  pas  possible  de  mettre 
aucun  ordre  dans  mes  récils  :  je  scîrai  forcé  désormais  de  les  arranger  au 
hasard,  cl  comme  ils  se  présenlei-oul. 

Je  ne  tardai  pas  d'être  lire  d'in(iniélnde  sur  mon  asile,  par  la  ré- 
ponse du  roi  à  milord  maréchal,  eu  qui,  comme  on  peut  croire,  j'avais 
trouve  un  Imu  avocat.  Non-seulement  Sa  Majesté  approuva  ce  qu'il 
avait  lait,  mais  elle  le  chargea  (car  il  faut  tout  dire)  de  me  donner 
douze  louis.  Le  bon  milord,  embarrassé  d'une  pareille  commission,  et 
ne  sachant  comment  s'en  acquitter  honnêtement,  tâcha  d'en  exténuer 
l'insulte  eu  transformant  cet  argent  en  nature  de  provisions,  et  me  mar- 
(jiianl  qu'il  avail  ordre  de  me  fournir  du  bois  et  du  charbon  pour  com- 
mencer mon  p(!lit  ménage;  il  ajouta  même,  et  peut-être  de  son  chef, 
(|ue  le  roi  nu:  ferait  volontiers  bâtir  une  petite  maison  à  ma  fantaisie,  si 
jeu  voulais  choisir  l'emplacement.  Celle  dernière  offre  me  toucha  fort, 
et  me  lit  oublier  la  mescpiinerie  de  l'antre.  Sans  accepter  aucune  des 
deux,  je  regardai  Frédéric  connue  nuin  bienfaiteur  et  mon  protecteur, 
et  je  m'attachai  si  sincèrement  a  lui,  ([ne  je  pris  dès  lors  autant  d'intérêt 
à  sa  gloire  (|ne  j'avais  trouvé  jusqu'alors  d'injustice  à  ses  succès.  A  la 
|>;iix  <|u'il  lit  peu  de  temps  apri's,  je  ténu)ignai  ma  joie  par  une  illumi- 
iHition  de  Ires-bon  goùl  :  c'était  un  cordon  de  guirlandes,  dont  j'ornai 


l'Ml  I  II     II.    UN  lil     Ml  UW 

lu  lllilisiHi  i|Ui' j'haluLiis.  et  iit'i  j'iMis,  il  est  \r.u,  la  lifi'U'  \iii(iirali\c  ilc 
il(-|ii-iis)-i  |ii'cst|iic  aiilaiil  d'ai^^i-iit  )|ii'il  111(11  .i\ail  xniilu  il<iiiiii>i°.  I.a 
paix  roiicliif,  ji>  itiis  (|ii(>  sa  i^lnin-  iiiilitaiii'  cl  |i<i|ilii|ii)'  liaiil  au  cmii- 
Itlc,  il  alliiil  s'fii  (liiiiiu  r  uni'  iriiiic  aiitic  rs|ic('i',  m  iin  i\  iliaiil  ses  Klats, 
en  y  taisant  rt-^nt'i'  le  cuiiiiniTi-i',  l'ugiiL-iilliiif  ;  en  y  crcant  un  nnuM-au 
sul,  iMi  le  (-(luviant  d'un  nonviau  |icn|ili' ,  ru  inainlcnant  la  |iai\  rln/. 
Ions  ses  \iiisins,  i-n  sr  taisant  l'ailtilti'  de  I  Kuri>|i(',  après  en  avoir  idi'  la 
loiTi'iir.  Il  ponvail  sans  risi|ui'  [loscr  ri'|ii'i',  liirii  sûr  (|n'(in  m-  I  oldi^c- 
rait  |)as  à  la  rcprendru.  Vovuil  cjuil  m-  di'sarn)ail  pas,  je  craignis  (|u'il 
ne  profitât  \unl  de  ses  avantajics,  et  (|ii'il  ne  IVil  j;raiid  i]u'à  demi.  J'usai 
lui  écrire  à  ce  sujet,  et,  prenant  le  ton  l'aniilier,  l'ait  pnnr  plaire  au\ 
hommes  de  sa  trempe,  porter  jns<|u"a  lui  celte  vainle  \ni\  de  la  veiitê, 
que  si  peu  ilt;  rois  sont  laits  puurenlendre.  (ie  no  lut  cpTen  secret,  et  de 
moi  à  lui.  (|ue  je  pris  cette  liberté,  .le  n'en  lis  pas  même  participant  mi- 
lord  maréclial.  et  je  lui  envoyai  ma  lettre  au  roi.  lonle  (aclielee.  Milonl 
envoya  la  lellic  sans  s'inlonner  de  son  contenu.  Le  roi  n'y  lit  auiiine  ré- 
ponse; et  ([uelipu'  tem|>s  après,  milord  niareclial  étant  allé  à  Berlin,  il 
lui  dit  seulement  i|ue  je  l'avais  bien  ^'rondé'.  .le  compris  pai-  là  (|ue  ma 
lettre  avait  été  mal  reçue,  et  (|ue  la  Irancliise  de  mon  zèle  avait  passé  |)our 
la  rusticité  dnn  peilanl.  Dans  le  fond,  cela  poux.iit  trés-hien  être;  peut- 
être  ne  dis-je  pas  ce  cpi'il  fallait  dire,  et  ne  pris-je  pas  le  t(m  (|u'il  fallait 
prendre.  Je  ne  puis  répnndn^  cpie  <ln  sentiment  (|ni  m'avait  mis  la 
plume  à  la  main. 

l'eu  de  temps  après  mon  étaldissemenl  à  Moliers-ïravcrs,  ayant  tou- 
tes les  assui'ances  possibles  (ju'on  m'y  laisserait  tran(piil!e,  je  pi'is  l'Iiabil 
arménien,  (je  n'était  pas  une  idée  nouvelle;  elle  m'était  venue  diverses 
fois  dans  le  cours  de  ma  vie,  et  elle  me  revint  souvent  à  Montmorency,  oii 
le  fré(|uenl  usage  des  sondes,  me  condamnant  à  rester  souvent  dans  ma 
cliambre,  me  lit  mieux  sentii-  tous  les  avanta-^es  de  l'babit  lonj;.  I.a  coni- 


p'  •  "•   ■  ■■■■■■••  •■••r- 


modite  d'un  tailleur  arménien,  qui  venait  souvent  voir  un  |)arent  qu'il 
avait  à  Montmorency,  me  tenta  d'en  proliter  pour  prendre  ce  nouvel  équi- 
page, au  risque  du(|n"en  diia-l-on,  dont  ji'  me  souciais  très-peu.  dépen- 
dant, avant  d'adopter  cette  nouvelle  parure,  je  voulus  avoir  lavis  de 
madame  de  Luxembourg,  (|ui  me  conseilla  tort  de  la  prendre.  Je  me  lis 
donc  une  petite  garde-robe  arménienne;  mais  l'orage  excité  contre  moi 
m'en  fit  remettre  l'usage  à  des  temps  plus  trancpiilles,  et  ce  ne  lui  que 
i|nel(|ues  mois  apri'S,  que,  forcé  |>ar  de  nouvelle-;  alta(|nes  de  rtcourii 
aux  soudes,  je  crus  pouvoir,  sans  aucun  risque,  prendre  ce  nouvel  babil- 
Icment  à  Motiers,  surtout  après  avoir  consulté  le  pasteur  du  lieu,  qui  me 
dit  que  je  pouvais  le  porter  au  temple  même  sans  scandale.  Je  pris  donc 
la  veste,  le  cafetan,  b-  bonui't  fourré,  la  ceinture;  et,  après  avoir  assisté 
dans  cet  éipiipagc  au  service  divin,  je  ne  vis  point  d'incouvt'nient  a  le  poi- 
lerclie/.  milord  maréclial.  Son  Excellence  me  vnvant  ainsi  vétn.  médit, 


.'i02  LES  CONFESSIONS. 

jtoiirUiiil  i(iiiii>liim'iil,  5a/«»»fi/f/n  ; aprî's  quoi  font  lut  (iiii.  ol  je  ni!  portai 
plusd'aiitif  lialtil. 

Ayant  ([uillc  Imita  l'ail  la  littérature,  jonc  sonfçeai  plus  qu'amener 
une  vie  lian(|nille  et  diMiee,  autant  (pi'il  déjiendrail  de  moi.  Seul  je  n'ai 
jamais  connu  l'ennui,  nicme  dans  le  plus  parlait  désœuvrement  :  mon 
imagination  remplissant  tous  les  vides,  suflit  seule  pour  m'occuper.  11 
n"y  a  ([Me  le  bavardage  inaclif  de  elianihre,  assis  les  uns  vis-à-vis  des  au- 
tres à  ne  mouvoir  que  la  langue,  que  jamais  je  nai  pu  su|)porter.  Quand 
on  marche,  (ju'on  se  |)ronu!ne,  encore  passe;  les  pieds  et  les  yeux  font 
au  moins  quelque  chose;  mais  rester  là.  les  bras  croisés,  à  parler  du 
temps  qu'il  l'ait  et  des  mouches  qui  volent,  ou,  qui  pis  est,  à  s'entre- 
faire  des  (•om|)linients,  cela  m'est  un  supplice  iusup|)orlal)le.  .le  m'avi- 
sai, pour  ne  pas  xivri^eu  sauvage,  d'apprendre  à  l'aire  des  lacets.  Je 
portais  mon  coussin  dans  mes  visites,  ou  j'allais  comme  les  femmes  tra- 
vailler à  ma  porte  et  causer  avec  les  passants.  Cela  me  faisait  supporter 
l'inanité  du  babillage,  et  passer  mon  tem]>s  sans  ennui  chez  mes  voisines^ 
dont  plusieurs  étaient  assez  aimables  et  ne  maiH]uaieut  pas  d'esprit. 
Une  entre  autres,  appelée  Isabelle  d'ivernois,  fille  du  procureur  général 
de  Ncuchâtel.  me  parut  assez  estimable  pour  me  lier  avec  elle  d'une  ami- 


lii'  iiiullculii  le  ,  (ioiit  clic  ne  s'csl  pas  mal  tromce  par  les  conseils  utiles 
que  j(!  lui  ai  donnés,  et  par  les  soins  (jue  je  lui  ai  rendus  dans  des  occa- 
sions essentielles;  de  sorte  (\U(\  maiiileiianl.  digne  et  vertueuse  mère  de 


l'Ain iK  II .  1 1\  m   \ii  :m 

faitiillf,  elle  nii' (loil  |ii-iil-4'-li'i'  sa  raison,  mui  iiiaii,  sa  Mr  cl  sou  Ixiiiln-iir. 
|)('  nioii  coli*,  je  lui  (lois  îles  i'oiisolalioii'<  lirs-doiici-s,  cl  siiiioiil  ilinaiil 
iiii  Uicii  li'isle  liivcr,  un,  liuiis  le  foil  <li'  mes  maux  cl  de  mes  |ieiiies, 
••Ile  Miiail  passer  aNce  Tliéiese  cl  iiioi  de  lun^iies  soirées  qu'elle  sa\ail 
nous  rendre  liii'ii  eourles  par  ra^reiiieiil  de  son  es|n'il,  cl  pai'  les  iiiu- 
luels  epamlieineuts  de  uoscienis  Klle  m'a|>pelait  son  papa,  je  l'appelais 
ma  lille  ;  et  ces  noms,  (|ne  ui>u>  nous  donnons  encore,  m;  ccsseroni 
point,  je  l'espère,  de  lui  cire  aussi  cliers  qu'a  iixii.  l'our  rendre  nies  la- 
cets lions  à  (|ui'1i|iii'  cliose,  j'en  Taisais  présent  a  mes  jeunes  amies  à  leur 
mariage,  acondilion  (piflles  nouriiiaient  leurs  enfants.  Sa  sieiir  aiiK-i' 
en  eut  un  à  ce  litre,  cl  la  mérité;  IsalxHi  ru  cul  un  dr  inéiiie,  et  ne  l'a 
pas  moins  mérité  par  riiitenlion  ;  mais  elle  nu  pus  eu  le  lioiilieur  di' 
pouvoir  fuire  sa  volonté.  Kii  leur  eii\oyant  ces  lacets,  j'écrivis  ,t  l'uiu'  et 
à  l'autre  des  lellres,  dont  la  |)reiiiiére  u  couru  le  monde  ;  iiiuis  tant  d'éclat 
n'allait  pas  à  la  seconde  :  I  "ainidé  ne  murclie  pas  avec  si  grand  luuit. 

Parmi  les  liaisons  (|ne  je  lis  à  mon  voisinaj;e,  et  dans  le  détail  des- 
quelles je  n'entrerai  pas,  je  dois  noler  celle  du  colonel  l*ur\,  (|ui  avait 
une  maison  sur  la  monlaj^ne,  oii  il  \eiiait  |>asser  les  étés.  Je  n'étais  pas 
empressé  de  sa  connaissance,  parce  que  je  savais  qu'il  était  très-mal  à  la 
cour  et  auprès  de  milord  marédial.  (|u'il  ne  voyait  point,  (lependaul, 
comme  il  vint  me  voir  et  me  lit  beaucoup  d'iionnételis,  il  fallut  I  aller 
voir  a  mon  tour;  cela  continua,  et  nous  maii-^ituis  (|uel(|ueiois  l'un  chez 
l'autre.  Je  lis  cliez  lui  connaissance  avec  M.  du  Pevroii,  cl  ensuite  une 
amitié  trop  intime,  |)our  que  je  puisse  me  dispenser  de  jiarler  de  lui. 

M.  du  ['evron  était  Américain,  lils  d'un  commandant  de  Surinam, 
dont  le  successeur,  M.  le  (!liami)rier,  de  Neucliùlel,  épousa  la  veuve. 
Devenue  veuve  une  seconde  fois,  elle  vint  avec  son  fils  s'établir  dans  le 
pays  de  son  second  mari.  Du  l'eyrou,  lils  unique,  fort  riclie,  et  tendre- 
ment aimé  de  su  mère,  axait  été  élevé  avec  assez  de  soin,  et  son  éduca- 
tion lui  avait  profité.  Il  avait  acquis  beaucoup  de  demi-connaissances, 
quelque  goût  pour  les  arts,  et  il  se  piquait  surtout  d'avoir  culti\é  sa  r.ii- 
son  :  son  air  hollandais,  froid  et  philosophe,  son  teint  basané,  S(ui  hu- 
meur silencieuse  et  cachée,  favorisaient  beaucoup  celle  opinion.  H  était 
sourd  et  j^outleux,  (|uoique  jeune  encore.  Cela  rendait  tous  ses  mouve- 
ments fort  posés,  fort  graves;  et  quoiqu'il  aimât  à  disputer,  (|uelque- 
fois  même  un  j)en  Ioiif;iieinenl,  };éiiéraleineiil  il  parlait  peu,  parce  qu'il 
n'entendait  pas.  Tout  cet  extérieur  men  imposa.  Je  nio  dis  :  Voici  un 
penseur,  un  homme  sage,  tel  qu'on  serait  heureux  d'avoir  un  ami. 
Pour  achever  de  me  prendre,  il  m'adressait  souvent  la  parole,  sans  ja- 
mais me  faire  aucun  complinunl.  Il  me  parlai!  peu  de  moi,  peu  de  mes 
livres,  lrès-|)eu  de  lui  ;  il  n  était  pas  dépourvu  d  idées,  et  loul  ce  qu'il 
disait  était  assez  juste.  Celte  justesse  et  cette  égalité  m'altirèrenl.  Il  n'a- 
vait dans  l'esprit  ni  l'élévation,  ni   la  finesse  de  celui  de   milord  mare- 


riot  I  rs  c.oM-i'.ssioNs. 

ilial  ;  iiiai^  il  tu  a\.ut  l,i  simjilicid'  :  t'clail  loiijoiirs  le  ri'prt'senlor  en 
(|ncl(Hi('  chose.  Je  ne  miMij^onai  pas,  mais  jr  in'altacliai  par  l'cslime;  cl 
peu  à  peu  fi'llo  cslinm  amena  Tamilié.  .J'oubliai  lolalcment  avec  lui  l'oh- 
jcclion  (jnc  j'avais  l'aile  an  haron  (riicilharli,  (ju'il  élait  hop  rirlio  ;  et  je 
crois  (|in'  j'eus  lorl.  J'ai  appiis  à  donler  (|u"uu  iioiunu"  jouissant  d'une 
■grande  roiliiiie,  (|uel  (|u"il  puisse  (Mre,  puisse  aimer  sincè'reuKMit  mes 
principes  et  leur  auteur. 

Pendant  assez  longtemps  je  vis  peu  du  l'eyrou,  parce  que  je  n'allais 
point  à  Neneliàtel,  et  (ju'il  ne  venait  qu'une  fois  l'année  à  la  monlagne 
du  colonel  l'ury.  Pourquoi  n'allais-je  point  à  Neuchàtel?  C'est  un  enfan- 
lillafîc  (|u'il  ne  faut  pas  taire. 

Ouni(|He  prntéf^é  i)ar  h;  roi  lU;  l'rnsse  et  par  mihu'd  maréchal,  si  j'é- 
vitai d'ahord  la  persécution  dans  mon  asile,  je  n'évitai  pas  dn  moins  les 
niurinnres  du  puhlic,  des  man;istrals  municipaux,  des  ministres.  Après 
le  branle  donné  par  la  l'rance,  il  n'était  pas  du  bon  air  de  ne  pas  me 
l'aire  au  moins  quelque  insulte  :  on  aurait  eu  peur  de  paraître  improuver 
mes  persécuteurs,  en  ne  les  imitant  pas.  La  classe   de  Nenchàtel,  c'est- 
à-dire  la  compagnie  des  ministres  de  cette  ville,  donna  le  branle,  en  len- 
lanl  d'émouvoir  contre  moi  le  conseil  d'Klat.  Otte  tentative  n'avant  pas 
réussi,  les  ministres  s'adressèrent  au  magistrat  municipal,  ([_ui  lit  aussi- 
tôt défendre  mon  livre,  et,  me  traitant  en  tonte  occasion  peu  bonnêle- 
menl.  Taisait  comprendre  et  disait  même  (jue  si  j'avais  voulu  m'établir 
en  ville,  on  ne  m'y  aurait  pas  souffert.  Ils  remplirent  leur  Mercure  d'i- 
nepties i'i  du  plus  plat  cafardage,  qui,  tout  en  faisant  rire  les  gens  sensés, 
ne  laissait  pas  d'échauffer  le  peuple  et  de  l'animer  contre  moi.  Tout  cela 
n'empêchait  pas  qu'à  les  entendre  je  ne  dusse  être  très-reconnaissant  de 
l'extrême  grâce  qu'ils  me  faisaient  di;  me  laisser  vivre  à  Motiers,  où  ils 
n'avaient  aucune  autorité;  ils  m'auraient   volontiers  mesuré  l'air  à  la 
|)iiite,  à  condition  que  je  l'eusse  payé  bien  cher.  Ils  voulaient  que  je 
leur  fusse  obligé  de  la  |)roteclion  que  le  roi   m'accordait  malgré  eux,  et 
(lu'ils  travaillaient  sans  relâche  a  ni'ôter.   Knfin,  n'y  pouvant  réussir, 
après   m'avoir  fait  tout  le  tort  (ju'ils  purent  et  m'avoir  décrié   de  tout 
leur  pouvoir,  ils  se  lirenl  un  mérite  de  leur  impuissance,  en  me  faisant 
valoir  la  bonti'  (|u"ils  avaient  de  me  souffrir  dans  leur  pays.  J'aurais  dû 
leur  rire  au  nez  pour  touie  réponse  :  je  fus  assez  bête  pour  me  piquer, 
et  j'eus  lineplie  de  ne  vouloir  jxiinl  aller  à  Nenchàtel;  rés(dntion  que  je 
lins  près  de  deux  ans,  comme  si  ce  n'était  pas  Inq)  honorer  de  pareilles 
espèces,  que  de  faire  attention  à  leurs  procédés,  qui,  bons  ou  mauvais, 
ne  i)euvenl  leur  être  imputés,  puisqu'ils  n'agissent  jamais  que  par  im- 
pulsion. D'ailleurs,  des  esprits  sans  culture  et  sans  lumière,  qui  ne  con- 
naissent d'autre  (dijct  <ie  leur  estime  (|ue  le  crédit,  la  puissance  et  l'ar- 
f'enl,    sont   bien    éloigiU'S   même    de    soui)(,'onner  qu'on    doive   quelque 
é"ard   aux  talents,  el  (pi'il  v  ait  du  déshonneur  à  les  outrager. 


l'VIU  II     II      I  I  \  m     Ml  NI.N 

lii  iiTlain  iiiaiii' (if  \  illi^f.  ([iii  |ioms(s  iiialvtisalMm>  axail  «•(«•  ca»sô, 
(lisait  an  lii'iilctianl  du  Val-ili'-TraM  rs.  inaii  de  mon  Isaiiilli'  :  (hi  ilil 
ifue  (Y  KoHSivou  (I  tiiiit  ilesinit  :  itnn'iii'z-lr-iniii ,  tiuv  je  voir  si  cria  fsl  irai. 
Assni'cnu-nl,  1rs  nii'ciinli'nli'nicnls  d'nn  lumunc  (|ni  prend  nn  |iarril  Ion 
(luiM'nt  pen  fàclier  iv\i\  ipii  li-s  épronMiil. 

Sur  la  laron  dont  ini  nn-  Irailait  a  l'aris,  à  (ioni'\c,  a  Itcrnc,  à  Nen- 
iliàtcl  nn'inc,  je  in>  m'atlcndais  pas  à  pins  do  niéna;.'i-nn-nl  de  la  pari  iln 
pasteur  du  lien.  Jf  lui  a\ais  icpindant  éii'  retuniinainlc  |iar  inadanir 
Hoy  (II*  la  Tour,  cl  il  m  a\ail  t.iil  licanciiui»  d'accni'il;  mais  dans  ce  pavs, 
où  Ion  llalti-  (■i.'ali'nicnt  tout  li'  ninnd»',  l<'s  caresses  ne  si{{nili<>nl  rien. 
Cependant,  après  ma  reunicm  a  l'Kjilise  réldriiiée,  vivant  en  pass  léformé, 
Je  ne  pouNais,  sans  inan(|ner  a  mes  engagements  et  à  nuin  dcMiir  de  ei- 
toyen,  néj;lifîer  la  profession  du  culte  oii  j'étais  entre  :  j'assislais  donc 
au  sorxice  di\in.  D'un  autre  côté,  je  craij^'uais,  en  nu'  présentant  à  la 
lahie  sacrée,  de  m'exposer  a  l'alTront  d'un  refus;  et  il  n'était  iinlleinenl 
proliahle  qu'après  le  vacarme  fait  à  (îenève  par  le  conseil,  el  à  Neuclià- 
tel  par  la  classe,  il  voulût  m'admiiiistrer  tran(|ulllriih  ni  la  cène  dans 
son  é},'lise.  Voyant  dune  approelicr  l(>  temps  de  la  cumniuuion,  je  pris  le 
parti  décrire  à  M.  de  .Monlmollin  (^cétail  le  nom  du  minisln-),  pour 
faire  aclc  de  bonne  volonté,  el  lui  déclarer  (jm- j'étais  lf)ujonrs  uni  de 
cœur  à  l'K^'lise  prolestanlc;  je  lui  dis  eu  même  temps,  pour  éviter  des 
cliicanes  sur  des  articles  de  loi.  <|ue  je  ne  voulais  aucune  explication  |)ar- 
liculière  sur  le  (loj;me.  .Mêlant  ainsi  mis  en  rcj^le  de  ce  coté,  je  restai 
tranquille,  ne  donlanl  pas  (|ue  M.  de  Monlmollin  ne  refusât  de  m'ad- 
nietlre  sans  la  discussion  |)réliinijiaii'(',  donl  je  ne  \(uilais  pditil.  el 
qu'ainsi  tout  IVil  fini  sans  qu'il  v  eut  de  ma  l'aule.  l'oint  liii  tout  :  au 
moment  où  je  m  y  attendais  le  moins,  M.  de  Monlmollin  \inl  me  décla- 
rer, non-seulement  qu'il  m'admettait  à  la  communion  sous  la  clause  que 
j'y  avais  mise,  mais,  de  plus,  (|ue  lui  el  ses  anciens  se  faisaient  un 
prand  honneur  de  m'avoir  dans  sou  Iroupcan.  Je  n'eus  de  nu's  jours  pa- 
reille surprise,  ni  plus  consolante.  Touj(uirs  vivre  isolé  sur  la  terre  me 
paraissait  un  destin  bien  triste,  surtout  dans  l'adversité.  Au  milieu  de 
tant  de  proscriptions  cl  de  persécutions,  je  trouvais  une  douceur  extrême 
à  pouvoir  me  dire:  Au  moins  je  suis  parmi  mes  frères;  el  j'allai  com- 
munier avec  une  émotion  de  c»L'ur  et  des  larmes  d'allendrissement,  (jui 
étaient  peut-être  la  préparation  la  plus  agréable  à  Dieu  qu'on  y  put  porter. 

Ouelcjue  temps  après,  milord  m'envoya  une  letlrc  de  madame  de 
Boufllers  ;  venue,  du  moins  je  le  présumai^  par  la  voie  ded'Alembert,  qui 
connaissait  milord  maréchal.  Dans  celte  lettre,  la  j)reiniere  (|ne  celle 
dame  m'eût  écrite  depuis  mon  départ  de  Montmorency,  elle  me  tançait 
vivement  de  celle  que  j'avais  écrite  à  M.  de  Monhnollin.  el  surtout  d'avoir 
communié.  Je  compris  d'autant  moins  à  (jui  elle  en  avait  avec  sa  mer- 
curiale, que,  depuis  mon  voyage  de  (ienève,  je  m'étais  tonjruirs  déclare 

C4 


r;o(;  i.Ks  c.oM'Kssions. 

li;uili'iiit'iit  prolfstaiil,  <■!  (|ui!  j'avais  clé  trc's-])iil)liqneiiieiil  à  l'hôtel  de 
lliillaiulc,  sans  que  personne  an  momie  l'enl  liouvé  inanvais.  11  me 
paraissait  plaisant  que  madame  la  eomlesse  de  Bonfflers  vonlnt  se  mêler 
(le  diriger  ma  eonseienee  en  l'ail  de  rtdigion.  Tontel'ois,  comme  je  ne 
(idolais  pas  (|ue  son  inlenlion  ((|iioii|ue  je  n"v  comprisse  l'ien)  ne  lYit  la 
meillenre  dn  monde,  je  ne  mdlïensai  point  de  cette  singulière  sortie,  et 
je  lui  répondis  sans  colère,  en  lui  disant  mes  raisons. 

Cependant  les  injures  imprimées  allaient  leur  train,  et  leurs  bénins 
auteurs  reprocliaient  aux  puissances  de  me  traiter  trop  doucement.  Ce 
concours  dahoicments.  dont  les  moteurs  continuaient  d'agir  s(ms  le 
voile,  a\ail  (|iiel(|ue  cliose  de  siiiislic  et  d  elTravaut.  Pour  moi,  je  laissais 
dire  sans  m'émouvoir.  On  m'assura  qu'il  y  avait  une  censure  de  la  Sor- 
honne  :  je;  n'en  crus  rien.  De  quoi  pouvait  se  mêler  la  Sorbonne  dans 
cette  alïaire"?  Voulait-elle  assurer  que  je  n'étais  pas  catlioli(|ue?  Tout  le 
monde  le  savait.  \(>ulail-rlle  prouver  que  je  n'étais  pas  bon  calviniste? 
One  lui  importait!  C'était  prendre  un  soin  bien  singulier;  c'était  se  faire 
les  substituts  de  nos  ministres.  Avant  que  d'avoir  vu  cet  écrit,  je  crus 
(|u'on  le  Taisait  courir  sous  le  nom  de  la  Sorbonne,  pour  se  moquer 
d'elle;  je  le  crus  bien  plus  encore  après  l'avoir  lu.  Enfin,  quand  je  ne 
|)us  plus  douter  de  son  aullieuticité,  tout  ce  que  je  me  réduisis  à  croire 
l'ut  qu'il  fallait  mettre  la  Sorbonne  aux  l'etites-Maisons. 

(I7()3.)  In  antre  écrit  m'affecta  davantage,  parce  qu'il  venait  d'un 
homme  pour  (pii  j fus  toujours  de  l'estime  et  dont  j'admirais  la  con- 
stance en  plaignant  sou  aveuglement,  .le  j)arlc  du  mandeiueut  de  l'ar- 
chcvêque  de  l'aris  contre  nmi. 

Je  crus  que  je  me,  devais  d'y  répondre.  Je  le  pouvais  sans  m  avilir; 
c'était  un  cas  à  peu  près  semblable  à  celui  du  roi  de  Pologne,  Je  n'ai 
jamais  aimé  les  disputes  brutales  à  la  Voltaire.  Je  ne  sais  me  battre 
qu'avec  dignité,  et  je  veux  que  celui  qui  m'attaque  ne  déshonore  pas 
ines  coups,  pour  i\\n'.  je  daigne  me  défendre.  Je  ne  doutais  point  que 
ce  mandement  ne  fût  de  la  façon  des  jésuites;  et  quoiqu'ils  fussent 
alors  malheureux  eux-UH'uies.  j'y  reconnaissais  toujours  leur  ancienne 
maxime,  d'écraser  les  malheureux.  Je  pouvais  d(uic  aussi  suivre  mon 
ancienne  maxime,  d'honorer  l'auteur  titulaire  et  de  foudroyer  l'ouvrage, 
et  c'est  ce  que  je  crois  avoir  fait  avec  assez  de  succès. 

Je  trouvai  le  séjour  de  Moticrs  fort  agréable  ;  et,  |)our  me  déterminer 
à  y  finir  mes  jours,  il  ne  me  manquait  qu'une  subsistance  assurée  : 
maison  v  vit  assez  chèrement,  et  j'avais  vu  renverser  tous  mes  anciens 
projets  par  la  dissolution  de  mon  ménage,  par  l'établissement  d'un  nou- 
veau, par  la  vente  ou  dissipation  de  tous  mes  meubles,  et  par  les  dé- 
penses ([u'il  m'avait  fallu  faire  dei)uis  mon  départ  de  Montmorency.  Je 
vovais  diminuer  journellement  le  petit  capital  ipie  j'avais  devant  moi. 
Deux  ou  trois  ans  suflisaient  pour  en  consumer  le  reste,  sans  que  je  visse 


I>  Mil  II:    Il     I  IN  III    \ll  M)7 

aucun   inoMMi  «!»•   le  rfiminflir,  ;(  nniiiis  «le   it'CdiiiiiH'iiiic    a  liin-  ilc-s 
Hm'cs,  iiiflii-r  liinrsti!  ,-ini|iicl  j'a\ais  ilcju  rciioiii-c. 

IVrsnadi-  <|Ui;  lout  cliaii^crail  liifiilol  à  mon  o^jaiil,  il  (|iii-  le  |)iililii  . 
revenu  de  sa  lifursii',  t-n  Iciail  loiifjir  les  juiissanit's,  je  ne  eliereliais 
qu'a  |iiiil(Uij;er  nu'S  ressources  jusqu'à  eel  lieureiix  cliau'pMineiil,  qui  nie 
laisserait  plus  eu  étal  de  choisir  |iaruii  celles  qui  |Miuriaieul  s'<illi  ii . 
l'our  cela,  je  repris  mon  Dictitnimiire  île  inusii/ite,  (|uedi\  ans  de  lra>ail 
avaient  déjà  fort  avance,  et  auquel  il  tu-  iuaiu|uail  (|ne  la  dernière  main 
l't  d'èlre  mis  au  uel.  Mes  |i\res.  i|ui  ura>aieiit  été  euvoves  depuis  peu, 
nu"  rouruircul  les  uuiveiis  dat  lu\er  tel  ouvrajxe  :  uu-s  papieis,  (|ui  nie 
furent  eiivovés  en  même  temps,  uw  uiiiciil  eu  elal  de  commeneer  I  en- 
treprise de  mes  .Mémoires,  dont  je  voulais  uui(|ueiueut  m'occiiper  désor- 
mais. Je  comnieiu;ai  par  transcrire  des  lettres  dans  un  reciu-il  qui  put 
guider  ma  inemnire  dans  1  Ordie  îles  lails  et  des  temps.  J  a\ais  déjà  lait 
le  triaj;e  de  iclles  (|ii('  je  voulais  conserver  pour  cet  (iret,  et  la  suih; 
depuis  prés  de  dix  ans  n'en  était  point  inteirompue.  l!e|)enilanl,  en  les 
arranjieanl  pour  les  transcrire,  j'y  tinuvai  une  lacuiu-  (pii  me  suipril. 
(".elle  lacune  était  de  |U'és  de  six  mois,  depuis  ()clol)|-e  IT'Ki  jus<|u  au 
mois  de  mars  sui\anl.  .le  me  snuM'iiais  parlaitemeiit  d  axoir  mis  dans 
mon  Iriajje  nombre  de  lettres  «le  Hidernl,  de  Itelevre.  de  madame  «l'Kpi- 
n.nv.  de  madame  de  (".lieuonceaux,  etc.,  qui  rempliss.iient  celle  lacune 
et  qui  ne  se  trouvèrent  |>liis.  Ou  elaieul-elles  devenues".'  OuelipTun  avait- 
il  mis  lu  main  sur  mes  papiers,  pendant  (|tudqucs  mois  qu'ils  étaient 
restés  à  l'hôtel  de  Lnxemhour<;?  Cela  n'était  pas  concevahle,  et  j'avais 
vu  .M.  le  maréchal  prendre  la  ciel' de  la  chambre  où  je  les  avais  déposés. 
Comme  plusieurs  lettres  de  lemmes  et  toutes  celles  de  Diderot  étaient 
sans  dates,  cl  que  j'avais  été  forcé  de  remplir  ces  dates  de  mémoire  1 1  en 
tâtonnant,  pour  rauf^er  ces  lettres  dans  leur  ordre,  je  crus  d'ahord  avoir 
fait  des  erreurs  de  dates,  cl  je  |iassai  en  revue  toutes  les  lettres  (jui  n'en 
avaient  point,  on  aux(juelles  je  les  avais  suppléées,  pour  voir  si  je  n'y 
trouverais  point  celles  qui  devaient  remplir  ce  vide,  Cet  essai  ne 
réussit  point!  je  vis  que  le  vide  était  hien  réel  et  que  les  lettres  avaient 
bien  eertainenu-ut  été  enlevées.  Par  qui  et  pourquoi".'  Voila  ce  t|ui  me 
passait.  Ces  lettres,  antérieures  à  mes  j;randes  querelles,  et  tlu  temps  de 
ma  première  ivresse  de  la  Julie,  ne  pouvaient  intéresser  personne. 
C'étaient  tout  au  |)lus  (|uel(|iu'S  tracasseries  de  Diderot,  (nn'l(|ues  peisi- 
Uajjes  de  Deleyre  ;  et  des  lemoi};naj,'es  d'amitié  de  madame  de  (iheuoii- 
ccau.x ,  et  même  de  madame  d'E|)iuav,  avec  laquelle  j'étais  alors  le  mituix 
du  monde.  .V  (|ui  pouvaient  importer  ces  lettres"?  Qu'en  voulail-ou  faire? 
Ce  n'est  (|ue  sept  ans  après  (jue  j'ai  soupçonné  raflreux  (dijel  de  ce  vol. 

Cie  delicit  bien  avéré  me  lit  chercher  parmi  mes  brouillons  si  j  eu  dé- 
coiivrirars  quebjue  autre.  J'en  trouvai  (|uelqucs-uns  «pii.  vu  uu)n  délaut 
lie  mémoire,  m'en  lireut  supposer  <r.iulrcs  dans  la  multitude  de  mes 


«OH  I.F.S  r.OMKSSIONS. 

piipiers.  deux  ([m'  ji'  icmariiiiai  rmcnllo  Itroiiilloii  de /a  Marale  seiisilive, 
et  celui  (le  rcxlrail  des  Aventurer  de  inilord  Edouard.  Ce  dernier,  je 
Tavoiie,  nie  donna  des  son|)(,'ons  sur  niadann-  de  I.nxembourg.  C'était  la 
llnein^.  son  valet  de  e!ianil)re,  (jni  m'avail  expédié  ees  ])a|)lers,  et  je 
n'imaginai  qu'elle  an  nunule  (|iii  pût  |)ien(lr(!  inlcirt  à  ce  cliilïon  ;  mais 
(|nel  intérêt  ponvait-elie  prendre  à  l'antre,  el  aux  lettres  enlevées,  dont, 
même  avec  de  mauvais  desseins,  on  ne  pouvait  faire  aucun  usage  qui 
pût  me  nuire,  à  moins  de  les  falsifier?  Pour  M.  le  maréchal,  dont  je 
(■(iiHiaissais  la  droiture  invariable  el  la  vérité  d(!  son  amitié  pour  moi,  je 
ne  |)iis  le  soupçonner  un  moment,  .le  ne  pus  nn'Mue  arrêter  ce  soupçon 
sur  madame  la  maréchale.  Tout  ee  (|ui  me  vint  de  i)lus  raisonnable  à 
res|)ri(,  après  m'èlre  fatigué  longtemps  à  ehercber  l'anteur  de  ce  vol, 
lut  de  riinpnl(M'à  d'Alembert,  qui,  déjà  faulilé  chez  madame  de  Luxem- 
bourg, avait  |ni  tron\ei-  le  mo\en  de  fureter  ces  papiers  et  d'en  enlever 
ce  ([u'il  lui  avait  j)ln,  tant  en  mannserits  qu'en  lettres,  soit  ponr  clier- 
chei-  à  me  susciter  quelque  tracasserie,  soit  ponr  s'approprier  ce  qui  lui 
pouvait  convenir,  .le  su|)])osai  qu'abusé  par  le  titre  de  la  Morale  sensilivv, 
il  avait  cru  Iroiiverlc  plan  d'un  vrai  traité  de  matérialisme,  dont  il  au- 
rait tiré  contre  nmi  le  parli  qu'on  peut  bien  s'imaginer.  Sur  qu'il  serait 
bientôt  détrompé  par  l'examen  du  brouillon  et  déterminé  à  (|uitter  tout 
à  fait  la  littérature,  je  m'inquiétai  peu  de  ces  larcins,  qui  n'étaient  pas 
les  premiers  (\o  la  nuMne  main  que  j'avais  endurés  sans  m'en  plaindre. 
Hientôt  j(>  ne  songeai  pas  ])lus  à  cette  infidélité  que  si  l'on  ne  m'en  eût 
lait  aucune,  et  je  me  mis  à  rassembler  les  matériaux  qu'on  m'avait  lais- 
sés, pour  travailler  à  mes  Confessiom, 

J'avais  longtemps  cru  (ju'à  Genève  la  compagnie  des  ministres,  ou  du 
moins  les  ciloyens  et  bourgeois,  réclameraient  contre  l'infraction  de 
1  edit  dans  le  décret  porli'  contre  moi.  Tout  resta  tranquille,  du  moins 
à  l'extérieur  ;  car  il  y  avait  un  mécontentement  général  qui  n'attendait 
qu'ime  occasion  pour  se  manifester.  Mes  amis,  ou  soi-disant  tels,  m'é- 
crivaient lettres  sur  lettres  poni-  m'exliortcr  à  venir  me  mettre  à  leur 
tète,  m'assnrant  d'une  réparation  publi(jne  de  la  part  du  conseil.  La 
crainte  du  désordre  (;t  des  troubles  que  ma  présence  pouvait  causer 
-  m'empêcha  d'acquiescer  à  leurs  inslances;  et,  fidèle  au  serment  que 
j'avais  fait  autrefois  de  ne  jamais  tremper  dans  aucune  dissension  civile 
dans  mon  pays,  j'aimai  mieux  laisser  subsister  l'offense  cl  me  bannir 
pour  jamais  de  ma  pairie  que  d'y  rentrer  par  des  moyens  violents  et 
dangereux.  Il  est  vrai  qm)  je  m'étais  attendu,  de  la  part  de  la  bourgeoi- 
sie, à  des  représcntalions  légales  et  j)aisibles  contre  une  infraction  qui 
rinléressait  exlrêmenu'ut.  Il  n'y  en  eut  point.  Ceux  qui  la  conduisaient 
(  hcicli.iicnl  moins  le  a  rai  redressement  des  griefs  que  l'occasion  de  se 
rendre  nécessaires.  On  cabalail,  mais  on  gardait  le  silence,  et  on  laissait 
clabander  les  caillelles  el  les  cafards,  ou  soi-disant  tels,  (|ue  le  conseil 


l'Mt  I  II    II,  I  i\  iti;  Ml  sou 

iiii'llait  on  a\aiil  |ii>ui'  me  rciult'c  (kIumiv  ;i  la  |Mi|)(ila('c  cl  Faii'c  atlrili(ii-r 
son  iiiiarladf  au  /ilc  de  la  nli^ioii. 

A|uvs  a\(iir  allfiiilii  \aiiifiiii'iil  jiliis  il'iiu  ;iii  i|ii<- i|iii'li|ii'iiii  mlainàl 
loiilif  iiiu-  |>ioti'tliiiv  illif'alc,  je  |ii  is  inlin  iiimii  |i.irli  ;  ri  iih"  voyant 
aliandoniii-  de  mes  ('(HU'iluNcns,  jf  me  dclcnninai  a  l'ciiuncci- a  mon  in- 
{•lali-  |ialrif,  lui  ji-  n'avais  jamais  \«'ru,  dont  je  n'a\ais  ifiii  ni  liitii  ni 
stTNici',  fl  dont,  pour  prix  de  riiniincur  i\uv  j'avais  làriu'-  de  lui  n'iidrc, 
jo  ino  voyais  si  inili^m  iiicnl  tiaili'  d  un  ( unsfiilciiu-nt  uiianiiiii'.  |inisi|uc 
icuv  (|iii  do>aicnl  pailti-  n  avaicnl  rien  dil.  J'i-iiivis  dnnr  au  |>itiuiri' 
svridir  de  iflli-  aiincf-là,  (|ui,  jf  trois,  tiail  M.  l'aMi',  une  lillic  par  la- 
(|Ui'll('  j'alidi(|uais   solcnncilt'rncnl   uiori    droil   de   iiiiur<;;<M)isi(>,   et   dans 

la(|iudli\  au   rt'sle,  i'olistM\ai   la  dci-i'iicc  ri  la   i liTatioii  (|iii'jai  lou- 

j(Uirs  mises  aux  acics  de  iicrlf  (jui-  l,i  iMuaiilc  de  nies  ciiiicmis  m  a  sou- 
vciil  arrachés  dans  nus  malliciMs. 

Cclli'  domarclu*  ouvrit  i  iiliu    les  yeux  aux  (  ilip\i  lis  :   sonlanl  qu'ils 
avaient  eu  tort  pour  leur  propre  intérêt  d'ahaiidiuiiiei'  ma  délense,  ils  la 
prirent  i|iiand  il  n'elail   plus    temps.    Ils   avaieiil    d  antres  (iriels   qii  ils 
joi^'iiirenl  a  celni-la,  et  ils  en  liient  la  matière  de  [diisieurs  représenta- 
tions très-bien  raisonnécs,  (jn'ils   étendirent  et  renforcèrent,  à  mesure 
que  les  durs  et  rebutants  refus  du  conseil,  qui  se  sentait  soutenu  par 
le  ministère  de  Fiance,  leur  tirent   mieux  sentir  le  projet  formé  de  les 
asservir,  (.es  altercations  produisirent  diverses  brociiiires  (|iii  no  déci- 
daient rien,  jusqu'à  ce  que  parnrenl  lonl  d  un  (dup  les  f.elliex  écrilfs  de 
la  cawpatpic,  ouvrage  écrit  en  faveur  du  conseil,  avec  un  art  iiilini,  et 
par  le([uel  le  parti  représentant,  réduit  au  silence,  fut  pour  un  l<'mps 
écrasé.  Colle  pièce,  monument  diiraliie  des  rares  taleiils  de  son  anteiir, 
était  du  procureur  général  Troncliin,  bomme  d'esprit,  iioiiiine  éclairé, 
très-versé  dans  les  lois  et  le  gouvernement  de  la  république.  Siliiit  Irrra. 
(ITOi.)    Les  représentants,  revenus  de  leur  premier  abaltemonl,  en- 
Irepriront  une  réponse  et  s'en  tirèrent  passablement  avec  le  temps.  Mais 
tous  jetèrent  les  yeux  sur  moi,  comme  le  seul  (jiii  pût  entrer  en  lice  con- 
tre un  tel  adversaire,  avec  espoir  de  le  terrasser.  J'avoue  que  je  pensai 
de  mémo;  et  poussé  par  mes  concitovons,  qui  me  faisaient  un  devoir  do 
les  aider  do  ma  plume  dans  un  embarras  dont  j'avais  été  l'occasion,  j'en- 
trc|)ris  la  réfutation  des  Lettres  écrites  de  la  campagne ,  et  j Cn  parodiai  le 
litre  par  celui  do  Lettres  écrites  de  la  montaipte.  (pie  je  mis  aux  miennes. 
Je  lis  et  j'exécutai  celte  enlrepriso  si  secrètomont  que,  dans  un  rende/- 
vous  que  j'eus  à  Tbonon  avec  les  chefs  des  roprésonlanis,  pour  parler 
de  leurs  affaires,  et  où  ils  me  montrèrent  l'esquisse  de  leiir  réponse,  je 
ne  leur  dis  pas  un  mol  de  la  mienne  (|ui  était  déjà  faite,  craignant  (pi'il 
ne  survint  quelque  obstacle  a  rinipression   s'il  en   parvenait  le  moindre 
vcnt,soit'aux  magistrats,  soit  à  mes  ennemis  particuliers.  Je  n'évitai  |)oiir- 
tant  pas  que  cet  oii\ra;;e  ne  lut  connu  en   l'iance  avant  li  publication; 


JIO  l,i:S   CO.M'KSSIONS. 

mais  on  aima  iiiiciu  le  laisser  i)araîtro  ([ik;  de  nie  l'aire  lr()|)  edmjiiciulre 
l'on  une  lit  nu  avail  décoinril  ukhi  seeiel.  .le  dii-ai  ià-dessiis  ce  ([lie  j'ai  su, 
(|ui  se  lioiiii'  a  Irès-pcii  de  eliose  ;  je  me  lairai  sur  vv.  (|iio  j'ai  conjecliirc'-. 

J'avais  a  Mdliers  ])res(|iie  autant  (h-  visites  (|U(^  j'en  avais  à  l'Krmilagc! 
et  à  Moiitmoreney  ;  mais  elles  élaieiit  la  plupart  d'une  es|)èce  fort  dilTé- 
icnle.  Ceux  (jui  m'étaient  \enns  \(iir  jus(|u'alorsélaienldes  j^i'ns{|iii,  avant 
avec  moi  des  rapports  do  talents,  de  ^onls,  de  maximes,  les  alléguaient 
|toiir  cause  do  leurs  visites  ol  me  mettaient  d'abord  sur  des  matières  dont 
je  pouvais  nrentnjteuir  avec  eux.  A  Molieis  ce  n'était  i)lus  cela,  surtout 
du  côté  de  I" lance,  (l'étaient  des  oriiciers  on  d'autres  i^ens  qui  n'avaient 
aucun  };oùt  |)(uii'  la  litlé'iature  ;  (|iii  même,  pour  la  plupart,  n'avaient 
jamais  lu  mes  écrits,  et  qui  ne  laissaient  pas,  à  ce  qu'ils  disaient,  d'avoir 
lait  trente,  quarante,  soixante,  cent  lieues  pour  me  venir  voir  et  admirer 
riiomme  illii>lre,  cc'IelHc,  très-c(''lèl)re,  le  grand  liomme,  etc.  Car  dès 
lors  on  n'a  cessé  de  me  jeter  yrossiè'rement  à  la  l'ace  les  plus  impiidcntos 
llagorneries.  dont  l'estime  de  ceux  qui  m'ahordaient  m'avait  garanti  jus- 
qu'alors. Comme  la  plupart  de  ces  survenants  ne  daignaient  ni  se  nom- 
mer ni  me  dire  leur  état,  que  leurs  connaissances  et  les  miennes  ne 
lomliaient  pas  sur  les  mêmes  objets,  et  (|u'ils  n'avaient  ni  lu  ni  parcouru 
mes  ouvrages,  je  ne  savais  de  (|noi  leur  parler  :  j'attendais  ([u'ils  par- 
lassent eux-mêmes,  puis(jue  c'était  à  eux  à  savoir  et  à  me  dire  pourquoi 
ils  me  venaient  voir.  On  sent  t[uo  cela  ne;  faisait  pas  pour  moi  des  con- 
versations bien  intéressantes,  (|Tmi(|u'elles  pussent  l'être  pour  eux,  selon 
ce  f|n"ils  voulaient  savoir  ;  car,  coninu!  j'étais  sans  déliancc,  je  m'expri- 
mais sans  rései've  sur  toutes  les  (jueslious  (juils  jugeaient  à  propos  de 
me  l'aire;  et  ils  s'en  retournaient,  pour  l'ordinaire,  aussi  savants  que 
moi  sur  tous  les  détails  de  ma  situation. 

J'eus,  ])ar  exemple,  de  cette  façon  M.  de  l'eins,  écuyer  de  la  reine  et 
ca|)itaine  de  cavalerie  dans  le  régiment  de  la  Reine,  lequel  eut  la  con- 
stance de  passer  plusieurs  jours  à  Métiers,  et  même  de  me  suivre  pédcs- 
tromont  jusqu'à  la  Ferrière,  menant  son  cheval  par  la  bride,  sans  avoir 
avec  moi  d'autre  point  de  réunion,  sinon  que  nous  connaissions  tous 
deux  mademoiselle  Fel,  et  que  nous  jouions  lim  et  l'autre  au  bilboquet. 
J'eus,  avant  et  après  M.  de  Feins,  une  autre  visite;  bien  plus  extraordi- 
naire. Deux  liommes  arrivent  à  pied,  conduisant  cbacuii  un  mulet 
chargé  de  son  petit  bagage,  logent  à  l'auberge,  pansent  leurs  mulets 
eux-mêmes,  el  dcmaïKliiil  a  me  venir  voir.  A  l'équipage  de  ces  mule- 
tiers on  les  |)rit  pour  des  ((iiitrebandiers  ;  el  la  nouvelle  courut  aussitôt 
que  des  contrebamliers  venaient  me  rendre  visite.  I.eiir  seule  laçon  de 
m'aborder  m'apprit  ([lie  (■'étaient  des  gens  d'une  autre  étoile;  mais  sans 
être  des  contrebandiers  ce  pouvait  être  des  aventuriers,  et  ce  doute  me 
tint  quelque  lem|is  en  garde.  Ils  ne  tardèrent  pas  à  me  tranquilliser, 
l.'un  était  M.  de  Montaiiban,  appelé  le  comte  de  la  Tour  du  Pin,  gentil- 


l'Mi  I  II     II      I  IV  Kl     Ml  Ml 

liiMilinc  ilii  llaii|iliiiit' ;  l'aiiln-  i-liil  M.  hi-lni.  di-  (!iii'|iciilras,  niuii-ii 
inililain-,  i|iii  avait  mis  sa  ci'nix  de  Sainl-l.iMiis  dans  sa  |iiu-ln',  ne  |ii)ii- 
\aiit  lias  l'claltT.  (.fs  incssiciiis,  Icnis  di'iiv  lirs-aiinaldi's,  a\airiil  Imis 
d«'ii\  l)raii(-(iii|)  ti'i'S|iiil  ;  liMir  coiufisalioii  clail  a^ri-alili-  cl  iiiIrrcK- 
sanlo;  leur  iiiaiiii-ri>  tic  v(>>a|ici-,  si  bien  dans  niiiii  ftonl  cl  si  peu  dans 
icliii  dis  ^iMililsIniniims  IVançais,  nie  donna  |)(ini'  env  niic  snile  d'ail. i- 
ehenienl  ijne  lenr  ininnn'i'ce  ne  |)tiii\ail  ipi  atlerniir.  (elle  ninuaissanec 
même  ne  tinil  |ias  la,  |inis(|n°elli'  dure  encdre,  et  (|ii  ils  nu-  sunl  revenus 
voir  iliverscs  l'ois,  non  plus  a  |ii(*(l  l'epciidanl ,  cela  cluil  hon  ponr  le 
dclml  ;  mais  |ilns  j'ai  vu  ces  messieurs,  moins  j'ai  li-onvé  de  ra|i|ioils 
entre  leurs  ^oùts  et  les  miens,  moins  j'ai  si  iili  (pu'  leurs  maximes  jns- 
scnl  les  miennes,  (pie  mes  écrits  leur  lii>Miit  liiiiilieis,  ipTil  y  n'il  aii- 
ciiiic  vérilahlc  syiiipatliie  enlre  eux  cl  moi.  Une  me  voulaient-ils  doue? 
l'oiMMpioi  me  venir  von  dans  cet  éipiipa^c".'  INnircpioi  restei'  plusieurs 
j(nirs?  l'oiii'ipioi  revenir  plusieurs  lois?  l'oiir(pioi  d(''sircr  si  Tort  de 
in'avoir  pour  liole?  Je  ne  m  avisai  pas  alors  de  me  faire  ces  questions. 
Je  nie  les  suis  faites  (luelipidois  depuis  ce  temps-la. 

Touché  (le  leurs  avances,  mon  cieur  se  livrait  sans  raisonner,  snrtoiil 
à  M.  Hastier,  dont  l'air  plus  ouvert  nu'  plaisait  davantage.  Je  demeurai 
inème  eu  correspondance  avec  lui  ;  et  (|uan(l  je  voulus  faire  imprimer 
les  Lettres  de  la  miinlaijiie,  je  son^-eai  à  m  ailresser  à  lui  pour  donner  le 
chanjze  à  ceux  qui  alteiidaieni  mon  paquet  sur  la  route  de  Hollande.  Il 
in'nvail  parle  lieancoii|),  et  peut-être  à  di'sscin,  de  la  lilierlê  de  la  presse 
à  .\vijîiion  ;  il  inavail  olliil  ses  soins,  si  j'avais  (pu  hpie  chose  à  y  faire 
imprimer.  Je  nie  prévalus  de  cette  offre,  cl  je  lui  adressai  successivemeni, 
par  la  poste,  mes  premiers  caiiieis.  Apri-s  les  avoir  };ardcs  assez  lon^ç- 
teinps,  il  nie  les  renvoya,  en  me  manpiant  (praucuii  lihiaire  n'avait  osé 
s'en  charger;  et  je  fus  conlrainl  de  revenir  à  Uey,  prenant  soin  de  n'en- 
vover  mes  cahiers  que  l'un  après  l'antre,  et  de  ne  lâcher  les  suivants 
qu'a|)ri.'S  avoir  eu  avis  de  la  réception  des  premiers.  Avant  la  |)ulilicatioii 
(le  l'ouvrage,  je  sus  qu'il  avait  été  vu  dans  les  hureaux  des  ministres;  et 
d'Kschernv,  de  Nenchàtel,  me  parla  d'un  livre  de  rUoinme  delà  montaijne, 
que  d'ilolhach  lui  avait  dit  être  de  moi.  Je  l'assurai,  comme  il  ('tait  viai, 
n'avoir  jamais  fait  de  livre  (pii  eût  ce  titre.  Oiiand  les  lettres  parurent  il 
élait  furieux,  et  m'accusa  de  mensonge,  quoique  je  ne  lui  eusse  dit  (|ue 
lavérilé.  Voilà  comment  j'eus  l'assurance  que  mon  manuscril  élaitconnu. 
Sur  de  la  lldéliti'  de  Rey,  je  fus  forcé  de  porter  ailleurs  mes  conjectures  ; 
et  celle  à  laipielle  j'aimai  le  mieux  m'arréler  fut  que  mes  paquets  avaieiil 
élé  ouverts  à  la  poste. 

Une  aulre  connaissance  à  peu  près  du  même  temps,  mais  que  je  lis 
d'ahord  senlemenl  par  lettres,  fut  celle  d'un  M.  I.aliand,  de  .Mines. 
Ie(|uel  m'écrivit  de  l'aris,  |)our  iik;  |»rier  de  lui  envoyer  mon  prolil  a  la 
silhonelle,  dont  il  avait,  disail-il,   hesoin  |)oiii    num  hiisie  en  marine, 


.M -2 


I.F.S   C.ONl  F.SSIONS. 


(iiril  faisail  faire  par  lo  Moine.  \)our  le  placer  dans  sa  hihliolhèqne.  Si 
r'élail  une  eajuleiie  inventée  jjonr  m'apprivoiser,  elle  rénssil  pleinement. 
,1c  jn"cai  (juiin  lidniine  (|ni  Miulail  avdir  mon  luisle  en  marbre  dans  sa 
l)il)liolliè(iue  éiail  plein  de  mes  onvrages,  par  conséquent  de  mes  prin- 
<ipes,  et  (|n'il  m'aimait,  parce  que  son  âme  était  au  ton  de  la  mienne. 
11  était  dillieile  ([ne  cette  idée  ne  me  séduisît  |)as.  J'ai  \u  M.  Laliauddans 
la  suite.  Je  l'ai  trouve  très-zélé  pour  me  rendre  beaucoup  de  petits  ser- 
vices, pour  s'entremêler  beaucoup  dans  mes  petites  affaires.  Mais,  au 
reste,  je  doute  qu'aucun  de  mes  écrits  ait  été  du  petit  nombre  des  livres 
qu'il  a  lus  en  sa  vie.  J'ignore  s'il  a  une  bibliotlièque.  et  si  c'est  un 
meuble  à  son  usage;  et  quant  au  buste,  il  s'est  borné  à  une  mauvaise 
esquisse  en  terre,  faite  par  le  Moine,  sur  laquelle  il  a  fait  graver  un  por- 
trait bideux,  qui  ne  laisse  pas  de  courir  sous  mon  nom,  comme  s'il  avait 
avec  moi  quelque  ressemblance. 

i.e  seul  Français  qui  parut  me  venir  voir  par  goût  pour  mes  sentiments 
et  i)onr  mes  ouvrages  fut  un  jeune  officier  du  régiment  de  Limousin, 
api)elé  M.  Séguier  de  Saint-Brisson.  (|u'on  a  vu  et  qu'on  voit  peut-être 
encore  briller  à  Paris  et  dans  le  monde,  par  des  talents  assez  aimables, 
et  par  dos  prétentions  au  bel  esprit,  il  m'était  venu  voir  à  Montmorency 
riiiver  (jni  précéda  ma  catastrophe.  Je  lui  trouvai  une  vivacité  de  senti- 
ment qui  me  plut.  11  m'écrivit  dans  la  suite  à  Motiers;  et  soit  qu'il  voulût 
me  cajoler,  ou  que  réellement  la  tète  lui  tournât  de  Y  Emile,  il  m'apprit 
qu'il  quittait  le  service  pour  vivre  indépendant,  et  qu'il  apprenait  le  mé- 
tier de  menuisier.  11  avait  un  frère  aîné,  capitaine  dans  le  même  régi- 


^j^mPf^lM 


, ,„,lll.      , 


Wftilli 


ment,  pour  lequel   était  tonte  la  prédilection  de  la  mère,  qui,   dévot 


l'Mu  II    II,  I  i\  m   \  Il  m:, 

oiilféf,  i-t  diiifirt"  |t.lf  je  lu-  sais  (|iicl  ahhc  lailiilr,  m  tixail  livs-mal  a\fc 
II'  ladt'l,  (lu'cllf  accusait  il'iiiclif;i<in,  cl  iiicinc  du  iiiiiic  iin-mi^ililc 
d'avoir  tics  liaisons  avec  moi.  Voilà  les  j,'ricls  sur  lcs(|iicls  il  voulut 
roiiipiv  avec  sa  incir,  cl  prendre  le  parti  dont  je  viens  de  parler;  li-  toni, 
pour  faire  le  petit  Ktnile. 

Maiiné  de  celte  pétulance,  je  me  liàlai  de  lui  itinc  pour  le  laire 
changer  de  résoluliiui,  et  je  mis  à  mes  exiiorlalions  loule  la  toicc  dont 
j'étais  capalile  :  elles  rurciil  écoulées.  Il  rentra  dans  son  ilevoir  \is-a- 
vis  do  sa  mère,  et  il  relira  des  mains  de  son  cidoiiel  sa  démission  (|u  M 
lui  avait  dount-e,  et  dont  celui-ci  avait  eu  la  prudence  de  ne  faire  aucun 
nsaj,'!',  pour  lui  laisseï'  le  temps  d'y  mieux  n-lléchii-.  Sainl-Hiisson , 
revenu  de  ses  folies,  iii  lit  iiiir  nu  |ic'ii  moins  clioqiuinte,  mais  i|ni  n'é- 
tait ^tièrc  plus  de  mon  };oùt  :  ce  l'ut  de  se  faire  auteur.  Il  donna  coup 
sur  coni)  deu\  ou  trois  lirocliures  (|ui  n'annonçaient  pas  un  homme  sans 
lalcnis,  mais  sur  les(]uelles  je  n'aurai  |)as  à  me  re|>roclier  de  lui  avoir 
donné  des  éloges  liim  iucoura|;eants  pour  poursuivre  celle  carrière. 

(^)nel(|ue  temps  après  il  me  vint  voir,  et  nous  limes  ensemble  le  pèle- 
rinage de  l'Ile  de  Saiiit-i'ierre.  Je  le  trouvai  dans  ce  vovafie  différent  de 
ce  ([lie  je  l'avais  vu  à  Monlmoreiu  \ .  Il  avait  je  ne  saistpioi  d'affecté.  (|ui 
d'al)oril  ne  me  cluM|ua  pas  beaucoup,  mais  (|ui  m'est  i-eveuu  souvi  ni  eu 
mémoire  depuis  ce  temps-là.  Il  me  vint  voir  encore  une  fois  à  l'holel  de 
Saint-Simon,  à  mim  passade  à  l'aiis  p<uir  aller  en  An^lelerre.  J'apinis  là 
ice  qu'il  ne  m'avait  pas  dit  (piil  vivait  dans  les  ^'raiides  sociétés,  et  qu'il 
voyait  assez  souvent  madame  di'  l.uxemliourj;.  Il  ne  nie  donna  aucun 
signe  de  vie  à  Trye,  et  ne  me  lit  rien  dire  par  sa  parente  mademoiselle 
Sé;inier,  (|ui  était  ma  voisine,  et  (|ui  ne  m'a  jamais  |>aru  bien  l'avorable- 
nn'iit  disposée  pour  moi.  En  un  mot,  l'enfiouemeul  de  M.  de  Saiul- 
Brisson  finit  Imil  d'un  coup,  comme  la  liaison  de  M.  de  Feins  :  mais 
celui-ci  ne  me  <levait  rien,  et  l'antre  me  devait  <|uel([ut>  chose;  à  moins 
que  les  sottises  que  je  l'avais  empêché  de  faire  rreiissont  été  qu'un  jeu 
«le  sa  part  :  ce  (|ui  d;ins  le  fond  pourrait  très-bien  être. 

J'eus  aussi  des  visites  de  (ienève  tant  et  plus.  Les  Deliic  père  et  (ils  me 
choisirent  successivement  pour  leur  i;arde-malade  :  le  père  tomba  malade 
en  route  ;  le  fils  l'était  eu  partant  de  Genève  ;  tous  deu\  vinrent  se  n'Ia- 
blir  chez  moi.  Des  ministres,  des  parents,  des  cagots,  des  quidams  de 
tonte  espèce  venaient  de  (Ienève  et  de  Suisse,  non  pas  comme  ceux  de 
France,  pour  m'admirer  et  me  persiller,  mais  jimir  me  tancer  et  ealé- 
ebiser.  Le  seul  qui  me  lit  plaisir  fut  Moulloii,  qui  \iul  passer  trois  ou 
quatre  jours  avec  moi,  cl  que  j'y  aurais  bien  voulu  retenir  davantage.  Le 
pins  constant  de  tous,  relui  qui  s'opiniàtra  le  ])lns,  et  qui  me  subjugua  à 
force  d'importunilés,  fut  un  M.  d'ivernois,  commercaiil  di;  (ienève.  Fran- 
çais réfugie,  et  parent  du  pio(ureur  général  de  .Neuchâlel,  (le  M.  d'her- 
nois  de  (^-ni-ve  passait  à  Moliers  deux   fois  l'an,  tout  exprès  pom    m  \ 


riu  i,i:s  coMK.ssio.Ns. 

vonir  \oii',  reslail  iluv.  iimi  du  inaliii  an  soir  {iliLsieiirs  jours  di;  siiitu,  se 
uiL'Ilail  (le  nies  proiiieiiadcs,  m'a|)it()rtail  millo  sortes  de  petits  cadeaux, 
s'insinuait  nialj;ié  iiini  dans  ma  ciiiilidi'iuc,  se  uuMail  de  tontes  mes  al- 
l'aiies,  sans  (|ii'il  \  ii'il  entic  Ini  el  moi  anenne  eomimniion  d'idées, 
ni  d'inclinations,  ni  de  sentiments,  ni  de  connaissances.  Je  doute  qu'il 
ait  In  dans  toute  sa  vie  un  livre  entier  d'aucune  espèce,  et  qu'il  sache 
même  de  quoi  traitent  les  miens.  Quand  je  commençai  d'iicrboriser,  il 
me  suivit  dans  nies  courses  de  botanique,  sans  j;oùl  pour  cet  amusement, 
sans  avoir  rien  à  me  dire,  ni  moi  à  lui.  11  eut  même  le  couraj^e  de  passer 
avec  moi  trois  jours  entiers  tête  à  tête  dans  un  cabaret  à  (ioumoins,  d'où 
j'axais  cru  le  chasser  à  force  de  l'ennuyer  et  de  lui  l'aire  sentir  combien 
il  m'eiinn\ai(;  et  tout  cela  sans  (|u'il  m'ait  ét(''  pt)ssii)le  jamais  de  rebuter 
son  incroyable  constance,  ni  d'en  pénétrer  le  niolir. 

Parmi  toutes  ces  liaisons,  (pie  je  ne  lis  et  n'entretins  (jiie  par  force,  je 
ne  dois 'pas  omettre  la  seule  qui  m'ait  clé  agréable,  et  à  laquelle  j'aie 
mis  un  véritable  intérêt  de  cœur  :  c'est  celle  d'un  jeune  Hongrois  qui 
\inl  se  (i\er  à  Neuchàlel,  et  de  là  à  Métiers,  quehjues  mois  après  que  j'y 
fus  établi  moi-même.  On  l'appelait  dans  le  pays  le  baron  de  Sauttern, 
nom  sous  lequel  il  avait  été  recommandé  de  Zurich.  11  était  grand  et  bien 
l'ait,  d'une  ligure  agréable,  d'une  société  liante  et  douce.  Il  dit  à  tout  le 
monde,  et  me  lit  entendre  à  moi-même,  (|u'il  n'c'tait  venu  à  Neuchàtel 
(ju'à  cause  de  moi,  et  pour  foiiuer  sa  jeunesse  à  la  vertu  par  mon  com- 
merce. Sa  physionomie,  son  ton,  ses  manières,  me  parurent  d'accord 
avec  ses  discours;  et  j'aurais  cru  manquer  à  l'un  des  plus  grands  de- 
voirs en  écondnisant  un  jeune  homme  en  qui  je  ne  voyais  rien  (jued'ai- 
nujble,  cl  (pii  me  recherchait  par  un  si  respectable  motif.  Mon  co'ur  ne 
sait  point  se  livrer  à  demi.  Bientôt  il  eut  toute  mon  amitié,  toute  ma 
conliance  ;  nous  devînmes  inséparables,  il  était  de  toutes  mes  courses 
pédestres,  il  v  prenait  goût.  Je  le  menai  chez  milord  nuarcchal.  qui  lui 
m  mille  carcasses,  (lomme  il  ne  ptnnail  encore  s'exprimer  en  français,  il 
ne  nuî  parlait  et  ne  m'écrivait  ([n'en  latin  .je  lui  répondais  en  français, 
et  ce  mélange  des  deux  langues  ne  rendait  nos  entretiens  ni  moins  cou- 
lants, ni  moins  vifs  à  tous  égards.  Il  me  parla  de  sa  famille,  de  ses  af- 
laires,  de  ses  aventures,  de  la  cour  de  Nienne,  dont  il  paraissait  bien 
connaître  les  détails  domestiques.  Kniin,  pendant  près  de  deux  ans  que 
nous  passâmes  dans  la  plus  grande  intimité,  je  ne  lui  trouvai  qu'une 
douceur  de  caractère  à  toute  épreuve,  des  mœurs  non-seulement  hon- 
m''tes,  mais  élégantes,  une  grande  propreté  sur  sa  personne,  une  décence 
extrême  dans  tous  ses  discours  ;  enfin  tontes  les  marques  d'un  homme 
bien  né.  qui  me  le  rendirent  trop  estimable  pour  ne  pas  me  le  rendre  cher. 

Dans  le  fort  de  mes  liaisons  avec  lui.  d'ivernois  de  (îenève  m'écrivit 
(|uc  je  prisse  garde  au  jeune  Hongrois  qui  était  venu  s'établir  auprès  de 
moi;  (Mion    lavait    assuré'    que    c'é'Iail    un    espion    (|ue   le   iiiinislcre   de 


i'\in  iK  II.  1 1\  m    \ii  SIS 

France  avait  mis  aiipiis  de  moi.  (!ct  a\is  |Min\.iil  |>aiailif  ir;iulaiil  pins 
in(|iiii'-laiit,  (inc  ilaiis  lo  pajs  où  j'i-liiis  Imil  le  iikiiuIo  m'avci lissait  df  iiic 
U'iiir  sur  iiios  j;anles.  qu'on  nu-  jjin-ttail,  i-t  (|u"i)ii  clioirliail  à  ni'atlin'r 
sur  If  torrili>in'  ilf  Kraïuf.  |Miur  m'y  itirr  un  mauvais  pnrli. 

INtnr  firmiT  la  liomlu-  iiiif  luis  jHiur  lnutts  à  «es  iuc|it('S  tlnnuims 
(l'aNis,  ji'  |>ro|u>sai  à  Sautlcru,  sans  li-  prcM-uir  ili-  rit'u,  uni-  pnMiniiaiii; 
|)('(l('stro  à  Pontarlii'r;  il  y  ronsentit.  (Jiiauil  nous  fiuni-s  arrivés  à  l'on- 
tariiiM-,  je  lui  donnai  à  lin>  la  Ifttif  de  d'iM-ruois;  i-t  puis,  l'i-mltrassaul 
avec  ardeur,  jt:  lui  dis  :  «  Saullcru  na  pas  licsoin  (|ui'  ji'  lui  prouve  ma 
i-oniiauce,  mais  le  publie  a  besoin  (|ue  je  lui  prouve  (|ue  je  la  sais  bieu 
placer.  »  Cet  cmbrasscment  fut  bien  doux;  ce  lui  ui\  de  ces  |)laisirs  de 
I  ànu',  (|ue  les  persécuteurs  ne  sauraient  connaître,  ni  ôter  aux  opprinus. 

Je  ne  croirai  jamais  (jue  Saulteru  fût  un  espion,  ni  qu'il  m'ait  trabi; 
mais  il  ma  Iromjié.  (Juand  jépaneliais  a\ee  lui  mon  eu'ur  sans  reserve, 
il  eut  le  courage  de  nu»  fermer  constamment  le  sien,  el  de  in'abusi  i  pai- 
lles mensonges.  Il  me  conlrouva  je  ne  sais  quelle  histoire,  qui  me  lit 
juj^'er  ([lie  sa  présence  était  iiéeessairt>  dans  sou  pays.  Je  rexliorlai  de 
partir  au  plus  vite  :  il  partit;  et  ([uaiid  je  le  croyais  déjà  eu  Hongrie,  j  ap- 
pris qu'il  était  à  Strasbourg.  Ce  n'était  pas  la  première  fois  qu'il  y  avait 
été.  Il  y  avait  jeté  du  désm-dre  dans  un  ménage  :  le  mari,  sachant  que  je 
le  vovais,  m'avait  écrit.  .le  n'avais  omis  aucun  soin  |)Our  ramener  la  jeune 
femme  à  la  vertu  et  Saiittern  à  sou  devoir.  Oiiaiid  je  les  croyais  parl'aili.'- 
ment  détachés  l'un  de  l'autre,  ils  s'étaient  rapprochés,  el  le  mari  même 
cul  la  complaisance  de  reprendre  le  jeune  homme  dans  sa  maison  ;  dès 
lors  je  n'eus  plus  rien  à  dire.  J'ap|)ris  rpie  le  prétendu  baron  m'en  avait 
imposé  par  un  tas  de  mensonges.  Il  ne  s'appelait  point  Saullerii,  il  s  ap- 
pelait Sautlershcim.  A  l'égard  du  titre  de  baron,  (|udii  lui  donnait  en 
Suisse,  je  ne  pouvais  le  lui  reprocher,  parce  qu'il  ne  l'avail  jamais  pris  ; 
mais  je  ne  doute  pas  qu'il  no  fût  bien  gentilhomme  ;  et  niilord  maré- 
chal, (jui  se  connaissait  en  liommes,  et  qui  avait  été  dans  sou  pays,  l'a 
toujours  regardé  el  traité  comme  tel. 

Sitôt  qu'il  fui  parti,  la  servante  de  l'auberge  où  il  mangeait  à  Motiers 
se  déclara  grosse  de  son  fait.  C'était  une  si  vilaine  salope,  et  Saiillern, 
géneralenieut  estimé  et  considéré  dans  tout  le  pays  par  sa  conduite  et 
ses  mœurs  honnêtes,  se  piquait  si  fort  de  propreté,  que  celle  impudence 
choqua  tout  le  monde.  Les  plus  aimables  personnes  du  pays,  qui  lui 
avaient  inutilement  prodigué  leurs  agaceries,  étaient  furieuses  :  j  étais 
outré  d  iiulignalion.  Je  fis  tous  mes  efforts  pour  faire  arrêter  cette  ellron- 
lée,  offrant  de  payer  tous  les  frais  el  de  cautionner  Saultcrshcim.  Je  lui 
écrivis,  dans  la  forte  persuasion,  non-seulement  que  cette  grossessi;  n'é- 
lait  pas  de  son  fait,  mais  qu'elle  était  feinte,  el  que  tout  cela  n'était  (|iriin 
jeu  joui-  par  ses  ennemis  et  les  miens.  Je  voulais  (|ii  il  revînt  dans  le 
pays,  piiiir  confondre  celte  coquine   et  ceux  qui  la  faisaient  parler.  Je 


:.lt;  I.KS  COM'ESSIONS. 

lus  siiijjiis  lie  l.t  mollosso  tic  sa  lùponso.  II  éciivil  au  [laslonr  donl  la 
salope  L'iait  paroissienne,  cl  lit  en  sorte  d'assoupir  l'allairc  :  ce  (jne 
voyant,  je  cessai  de  m'cii  mêler,  Tort  étonné  (ju'un  lionune  aussi  crapu- 
leux eut  pu  elle  assez  niaîlie  de  Ini-nièine  pour  m'en  imposer  par  sa 
réserve  dans  la  plus  intime  i'amiliarilé. 

De  Strasbourg,  Saullerslieini  fut  à  l'arischercher  fortune,  et  n'y  trouva 
(|ue  delà  misère.  Il  m'écrivit  en  disant  son  l'ercavi.  Mes  entrailles  s'émn- 
rcnl  au  souvenir  de  notre  ancienne  amitié;  je  lui  envoyai  quelque  ar- 
gent. L'année  suivante,  à  mon  passage  à  Paris,  je  le  revis  à  peu  près  dans 
le  même  étal,  mais  grand  ami  de  M.  Laliaud,  sans  que  j'aie  pu  savoir 
d'où  lui  venait  celte  connaissance,  et  si  elle  était  ancienne  ou  nouvelle. 
I>eu\  ans  après,  Saullerslieini  rclourna  à  Slraslionrg,  ddii  il  m'écrivil,  et 
où  il  est  mort.  \oilà  1  histoire  abrégée  de  nos  liaisons,  et  ci;  que  je  sais 
de  ses  aventures  :  mais  en  déplorant  le  sort  de  ce  malheureux  jeune 
bomme,  je  ne  cesserai  jamais  de  croire  qu'il  était  biim  né,  et  que  loiil  le 
désordre  de  sacoiulnile  lui  l'elTel  des  situations  où  il  s'est  Irouvé. 

Telles  furent  les  acquisitions  que  je  fis  à  Motiers,  en  fait  de  liaisons  et 
de  connaissances.  Qu'il  en  aurait  fallu  de  pareilles  pour  compenser  les 
cruelles  pertes  que  je  fis  dans  le  même  temps  ! 

La  première  lui  celle  de  M.  de  Luxembourg,  qui,  après  avoir  été  tour- 
menté longtemps  par  les  médecins,  fut  enfin  leur  victime,  traité  de  la 
goutte,  qu'ils  ne  voulurent  point  reconnaître,  comme  d'un  mal  qu'ils  pou- 


vaient guenr. 

Si  l'on  doit  s'en  rapporter  là-dessus  à  la  relation  que  m'en  écrivit  la 
Roche,  l'homme  de  confiance  de  madame  la  maréchale,  c'est  bien  par 
cet  exemple,  aussi  cruel  que  mémorable,  qu'il  faut  déplorer  les  misères 
de  la  grandeur. 

La  perle  de  ce  bon  seigneur  me  fut  d'autant  plus  sensible,  que  c'était 
le  seul  ami  vrai  que  j'eusse  en  France  ;  et  la  douceur  de  son  caractère 
était  telle,  qu'elle  m'avait  fait  oublier  tout  à  fait  son  rang,  pour  m'atta- 
cber  à  lui  comme  à  mon  égal.  Nos  liaisons  ne  cessèrent  point  par  ma  re- 
traite, et  il  continua  de  m'écrire  comme  auparavant.  Je  crus  pourtant  re- 
marquer que  l'absence  ou  mou  malheur  avait  attiédi  sou  affection.  Il  est 
bien  difficile  qu'un  courtisan  garde  le  même  allachement  pour  quelqu'un 
qu'il  sait  être  dans  la  disgrâce  des  puissances.  J'ai  jugé  d'ailleurs  que  le 
grand  ascendant  qu'avait  sur  lui  madame  de  Luxembourg  ne  m'avait  pas 
été  favorable,  et  qu'elle  avait  profité  de  mon  éloignemenl  pour  me  nuire 
dans  son  esprit,  l'our  elle,  malgré  (juelques  démonslralions  affectées  et 
toujours  plus  rares,  elle  cacha  moins  de  jour  en  jour  son  changement  à 
mon  égard.  Elle  m'écrivit  quatre  ou  cinq  fois  en  Suisse,  de  temps  à 
autre,  après  quoi  elle  ne  m'écrivit  plus  du  tout;  et  il  fallait  toute  la  pré- 
vention, toute  la  confiance,  tout  l'aveugh'meiit  où  j'étais  encore,  pour  ne 
pas  voir  eu  elle  [)lus  que  du  reiroidissemt-'ut  envers  moi. 


lAlt  III     II,    Il  Mil     \  II.  !il7 

l.c  lildaii'i' (îiiv,  assiicii' lie  IhiclicMu-,  i|iii  (li'|iiiis  moi  rivi|iii'iilail  lii-aii- 
Ct>il|)  I  liiiUl  (If  Liiviiiiltiiiir^,  iir<'iii\il  i|iic  j  riais  sur  \v  lislaiiMiil  de 
M.  lo  iiinrcclial.  Il  n'y  a\ail  rii'ii  là  t|iio  lU'  Ins-n  itintl  cl  ilr  litsi-iru>a- 
ble  ;  ainsi  je  n'eu  doului  pas.  ('.i-l.i  me  lit  (li-libérer  i-n  mui-nii^ini'  com- 
ment je  nii'  iom|>oili'rais  sur  le  li'j;s.  Tout  hicii  \*csv,  je  résolus  de  l'ai- 
c'i'plcr,  (|ii('l  (|n  il  put  «'trc  ,  et  ili-  iciidic  cet  Iioimm'iii'  a  un  Ikiiiik'-Ic 
homnii*  (|ui,  dans  un  raii^  oii  I  aniilic  nr  pi-nilii'  };ni-i'(',  en  asail  rii  iiiir 
véritable  pour  moi.  J'ai  de  dis|ii-nsL-  de  ee  de\uir,  n  avant  plus  eiileiidu 
parler  île  ee  le^'S  Mai  ou  laiix;  et  eu  Miite  j'aurais  ilc  peine  de  blessi-r 
une  des  grandes  niaxiines  de  ma  morale,  eu  prolilaiit  de  i|uel(|ue  eliose  a 
la  niiiii  lie  i|iieli|u  un  i|iii  m'avail  ilr  clu  r.  lUiraiil  la  dcrniei'e  iiialadii* 
de  notre  ami  Mussard,  Lenieps  me  proposa  de  proliler  de  la  seiisiliilité 
(ju'il  mar(iuait  à  nos  soins,  pour  lui  insinuer  (|ueli|ues  dis|)(isilious  en 
notre  l'aNeiir.  «  Ali  !  elii-r  l.enieps,  lui  dis-je,  ne  sonilldiis  pas  par  des 
idées  d'intérêt  les  liisles  mais  sacrés  di-voirs  «jue  nous  rendons  à  notre 
ami  mourant.  J'espère  n'être  jamais  dans  le  testament  de  personne,  et 
jamais  du  moins  dans  celui  daucnii  dénies  amis.  »  (iel'utà  peu  jjivs  dans 
ce  même  temps-ci  (|iie  miliu'd  niaréclial  me  parla  du  sien,  de  ce  (|u'il 
avait  dessein  il  y  laire  pour  moi.  et  ([ne  je  lui  lis  la  réponse  diuil  j'ai 
parlé  dans  ma  première  l'artie. 

Ma  seconde  perte,  plus  sensible  encore  et  bien  plus  irréparable,  lut 
celle  de  la  meillenre  des  remines  et  des  mères,  qui,  déjà  cliarj^^ée  d'ans  et 
surcbargéc  d'inlirmités  et  de  luiseies,  ([iiitta  cette  vallée  de  larmes  pour 
passer  dans  le  séjour  des  bons,  où  l'aimable  souvenir  du  bien  (|ue  I  on 
a  fait  ici-bas  en  fait  l'éternelle  récompense.  Allez,  âme  douce  et  bien  lai- 
saute,  auprès  des  renelon,  des  Hernex,  des  Câlinai,  et  de  vvux  qui,  dans 
un  état  plus  bumble,  ont  ounciI.  cuuiine  eux,  leurs  cœurs  à  la  cbarili; 
véritable;  aile/  goûter  le  fruit  de  la  votre,  et  prépaier  à  votre  élève  la 
place  qu'il  es|)ère  un  jour  occuper  pris  do  vous!  Heureuse,  dans  vos  iii- 
loitunes,  que  le  ciel  eu  les  terminant  vous  ait  épargné  le  cruel  s|)ectacle 
des  siennes!  (Jraignanlde  contrister  son  cœur  par  le  récit  de  mes  pre- 
miers désastres,  je  ne  lui  avais  point  écrit  depuis  mon  arrivée  en  Suisse; 
mais  j'écrivis  à  M.  do  Conzié  pour  m'inrornier  d'elle,  et  ce  fut  lui  (|ui 
mappiit  qu'elle  avait  cessé  de  soulager  ceux  ([ui  SDuifraieiil  et  de  souf- 
frir elle-même.  Bientôt  je  cesserai  de  souffrir  aussi  ;  mais  si  je  croyais  ne 
la  pas  revoir  dans  l'autre  vie,  ma  faible  imagination  se  refuserait  à 
l'idée  du  bonbeur  parfait  (|ue  je  m'y  promets. 

Ma  troisième  perte  et  la  dcrnii're,  car  depuis  lors  il  ne  m Csl  plus  resté 
d'amis  à  perdre,  fut  celle  de  milord  marécbal.  Il  ne  uumuiiI  pas;  mais, 
las  de  servir  des  ingrats,  il  (|uilla  Neucbàtel,  et  depuis  lors  je  ne  l'ai  pas 
revu.  Il  vit,  et  me  survivra,  je  1  espère  :  il  vit,  et,  grâce  à  lui,  tous  mes 
altacbemenls  ne  sont  pas  rompus  sur  la  terre  ;  il  y  resie  encore  un 
bomme  digue  de  mon  amitié;  car  son  vrai  prix  esl   eiKnic  |dus  d.ins 


3IS  I.KS   CONFESSIONS. 

colle  (jiMHi  sctil  (juc  dans  (cIlc  (iiToii  iiis|(iii'  :  mais  j'ai  [xm'iIii  les  dow- 
cems  (|ii('  la  siciiiu'  inc  judili^iiail,  cl  je  ne  peux  plus  le  lucllif  (in'aii 
raiiji  (le  ceux  (|ue  j'aime  encore,  mais  avec  qui  je  n'ai  pins  de  liaison.  Il 
allait  en  Anj^lelerre  recevoir  sa  ^n-àcc  dn  roi,  et  raclieler  ses  biens  jadis 
coiilis(|U(''S.  Nous  ne  nous  séparâmes  point  sans  des  projets  de  réunion, 
i|ni  paraissaient  pr<si|iie  aussi  doux  pont  lui  (|uc  poui'  moi.  il  M)ulail 
se  lixer  à  son  diàtean  de  Keitli-llall,  près  d'Aherdeen,  et  je  devais  m'y 
rendre  au|)rès  de  lui;  mais  ce  jinijet  me  tiattail  tro|)  pour  (|nc  j'en  ])nssc 
ospéi'ci-  If  succès,  il  ne  resta  point  en  Ecosse,  l.es  tendres  sollicilalions 
(In  roi  de  i'nisse  le  iap|)elèrcnt  à  iJciliu,  et  I  cm  verra  liieulôt  comment 
je  tus  empéclié  de  l'y  aller  joindre. 

Avant  son  départ,  prévoyant  l'orale  qne  l'on  coninnuiçait  à  susciter 
contre  moi,  il  m'iMnoya  de  son  propre  mouvement  des  lettres  de  natura- 
lite.  (|ui  sciuldiiii Mil  rlic  nue  pn'caulion  très-sùre  pour  (|n"on  ne  put  pas 
me  chasser  du  pays.  i,a  c(unmnnanlé  de  Convet  dans  le  Val-de  Travers 
imita  l'exemple  du  gouverneur,  et  mo  donna  des  lettres  de  communier 
firaluites,  comme  les  premières.  Ainsi,  devenu  de  tout  point  citoyen  dn 
pays,  j  étais  à  l'aliri  de  Imite  expulsion  légale,  même  de  la  part  dn 
piince  :  mais  ce  n'a  jamais  élé  par  des  voies  légitinu's  (|u'ou  a  pu  persé- 
cuter celui  de  tous  les  hommes  qui  a  toujours  le  plus  respecté  les  lois. 

.Je  ne  crois  pas  devoir  compter  au  nombre  des  pertes  qne  je  fis  en  ce  même 
temps  celle  de  l'ahhé  de  Mahly.  Avant  demeuré  chez  son  frère,  j'avais 
en  quelques  liaisons  avec  lui,  mais  jamais  bien  intimes;  et  j'ai  ([uelque 
lien  de  croire  qne  ses  sentiments  à  mon  égard  avaient  changé  de  nature 
depuis  que  j'avais  acquis  plus  de  célébrité  que  lui.  Mais  ce  fut  à  la  pu- 
blication des  Lettres  de  la  monlayne  qne  j'eus  le  premier  signe  de  sa  man- 
vaiso  volonté  pour  moi.  Ou  lit  courir  dans  (ienève  une  lettre  à  madame 
Saladiu,  qui  lui  clail  idlrihuée,  et  dans  laciindle  il  parlait  de  cet  ouvrage 
comme  des  clameurs  séditieuses  d'un  démagogue  effréné.  L'estime  que 
j'avais  pour  l'abbé  de  Mably  et  le  cas  que  je  faisais  de  ses  lumières  ne 
me  permirent  pas  un  instant  de  croire  que  cette  extravagante  lettre  fut  de 
lui.  Je  pris  là-dessus  le  |)arli  i\uo  m'inspira  la  franchise.  Je  lui  envoyai 
une  copie  de  la  Icllre.  en  i'axerlissant  qn'<iu  la  lui  allribuail.  il  ne  me 
lit  aucune!  réponse,  (^e  silence  m'étonna;  mais  qu'on  juge  de  ma  surprise 
quand  madame  de  Chenonci'anx  me  manda  que  la  lettre  était  réellement 
de  l'abbé,  et  ([uc  la  mienne  l'avait  fini  embarrassé!  Car  enlin,  quand  il 
aurait  l'u  raison,  commeul  poii\ail-il  excuser  iiiu;  démaich(>  éclatante  et 
|inbli([ue,  faite  de  gaieté  de  cduir,  sans  obligation,  sans  nécessité,  à  l'uni- 
(|ue  lin  d'accabler  au  plus  fort  de  ses  malheurs  un  homme  auquel  il 
avait  toujours  marqué  de  la  bienveillance,  et  qui  n'avait  jamais  démérité 
de  lui?  Qnehine  temps  apri'S  |tarurent  les  Dialojiitea  de  Plwciou,  où  je  ne 
vis  qu'une  compilation  de  mes  écrits,  faite  sans  retenue  et  sans  honte. 
Je  sentis,  à  la  leclm-e  de  ce  livi'c,  f|ne  l'auleui' avait  ])ris  son  |)arli  à  mon 


f  m;  I  II     II.    I  l\  Itl     Ml  Mtl 

t'-gui'il,  cl  (|ii('  jt'  iraiintis  point  ilcsttriii.iis  de  pur  ciiiu-ini.  Je  «  riiis  <|n  il 
iir  m'a  pirdoniif  ni  le  ('oiilrul  suritil,  linp  an-(lf>isns  de  si-s  foires,  ni  la 
l'air  fier  iti-tit(lli\  cl  (jnil  n'axai!  paru  ili'siii-r  i|iic  je  lisse  iiii  exirail  île 
l'alihé  (leSaiiil-l'ieire  iin'en  siipposaiil  ijne  je  ne  m Cn  lirer.iis  pas  si  liien. 

IMiis  j'a\ance  dans  mes  reeils,  moins  j°\  |iiiis  iiiellre  d'nrdre  et  de  siiile. 
I.  ;ij;ilation  iln  reste  de  ma  xie  n  a  pas  laissé  aii\  é\enemeiils  le  temps  de 
s'ari'an;;er  dans  ma  tète.  IN  mil  éli'>  trop  iiomlireiiv,  trop  mêles,  liop 
(lésagréal)les,  pour  poiiMiir  èlie  narrés  sans  eiinrnsioii.  la  >eiile  impres- 
sion l'oili'  (|irils  molli  laissie  est  celle  île  l'Iionilile  iii\>liie  i|iii  couvre 
leur  cause,  et  ilc  l'étal  déploralile  oii  ils  m'ont  réduit.  Mon  nVil  ne  peiil 
pins  marclier  (|n'à  ravenlure.  et  selon  ipie  les  idi'-es  reNiendroiit  dans 
l'espi'il.  Je  me  rappelle  (|iie  il.iiis  le  temps  (iuiil  je  parle,  loul  ncciipé  du 
mes  ro/i/'cssi'o/is,  j'en  parlais  tiésimpnidemment  a  Imit  le  monde,  nima- 
giiianl  |ias  même  (|ne  personne  eut  intéiél,  ni  \olonlé,  ni  pon\oir,  de 
metire  obstacle  à  cette  enlre|>rise  ;  cl  (|uand  je  l'aurais  cru,  je  n'eu  au- 
rais guère  été  plus  discret,  jiar  riinpossiljililé  tolalo  on  je  suis  par  mmi 
naturel  de  tenir  caclié  rien  de  ce  <|ue  je  sens  et  de  ce  que  je  pense.  Celli! 
enlreprisc  connue  lut,  autant  ipie  j'en  puis  juger,  la  xéritahie  cause  de 
l'orage  qu'on  excita  pour  m'cxpulser  de  la  Suisse,  et  me  livrer  entre  des 
mains  (|ui  m  t'iu|)ècliassent  de  l'exécuter. 

J'en  avais  une  autre  (|iii  n'elait  guère  vue  de  meilleur  o'il  par  ceux  (|ui 
craignaient  la  première  :  c'était  celle  d'une  édition  générale  de  mes 
écrits.  Celle  édition  me  paraissait  nécessaire  pour  constater  ceux  des  li- 
vres portant  mon  nom  qui  elaieiil  vérilaldement  de  moi.  et  inellre  le  pii- 
lilic  en  elal  de  les  distinguer  de  ces  écrits  pseudouMues  cjue  mes  enne- 
mis iiii'  prêtaient  |)our  me  discréditer  el  m'avilir.  (hilre  cela,  celle  édition 
était  un  nioven  simple  et  hounèle  de  m'assurer  du  pain  :  el  c'élail  le 
seul,  puisque,  ayant  renoncé  à  l'aire  des  li\res,  mes  Mémoires  ne  pouvant 
paraître  de  iihui  vivant,  ne  gagiiaiil  pas  un  son  d'aucnuc  autre  manière, 
et  dépensant  toujours,  je  voyais  la  lin  de  mes  ressources  dans  celle  du 
produit  de  mes  derniers  écrits.  Celte  raison  m'avait  jiressé  de  donner 
mon  Dicliontiaire  de  wusiiiiif,  encore  inroruii'.  H  m'a\ait  \alu  cent  louis 
comptants  el  cent  éciis  de  rente  viageri*  ;  mais  encore  de\ail-on  voir  hien- 
tôt  la  tin  de  ceiil  louis,  quand  on  en  dépensait  aniuiellemeul  plus  de 
soixaiili';  el  cent  éeiis  de  rente  étaient  comme  rien  pour  un  homme  sur 
qui  le<  (|iinianis  el  les  ^ueiiv  MMiaienl  incessamment  fondre  comme  des 
élonriieaiiv. 

Il  se  présenla  iiui;  compagnie  de  negoeianis  de  .Neiicliàtel  |i<iiii'  l'eii- 
Ireprise  de  mon  édition  générale,  el  un  imprimeur  ou  lihraire  de  I.von, 
appelle  Uegiiillal,  vinl  je  ne  ne  sais  comment  se  fourrer  |)arnii  eux  pour 
la  diriger.  L'accord  se  (il  sur  un  pied  raisonnalile  el  suflisanl  pourliieii 
remplir  mon  olijel.  J'avais,  tant  eu  ouvrages  impiiim-s  qu'en  pièces  en- 
core iiiaiinscriles,  de  quoi  fournir  «ix  volumes  in-quarto;  je  m'engageai 


•i20  1.1  S    COM  KSSIONS. 

(le  plus  à  M'illcr  sur  rcditiou  :  an  ninycn  do  quoi  ils  ilcvaiciil  uk;  laire 
une  jH'nsioii  viafj;cn'  de  seize  cents  livres  de  France,  cl  un  présent  de 
mille  l'eus  nue  l'ois  |)a)(!S. 

,l7().').i  l.i'  Irailé  était  conclu,  non  encore  si^né.  qnand  les  Lettres 
cm'lvKde  la  mniitiKjiH'  panirenl.  La  terrihle  e.\plosi(ui  ([ui  se  lit  contre  cet 
inl'ernal  ouvrage  et  eiuilre  son  abominable  auteur  épouvanta  la  compa- 
"■nie,  et  l'entreprise  s'évauduit.  .le  couijiarerais  rclïet  de  ce  dernier  ou- 
vraffc  à  celui  de  la  Lettre  sur  la  i/iksiV/ik!  j'iaiiçniiie,  si  cette  lettre,  en  m'al- 
tirant  la  baiiieet  m'exposant  an  péril,  ne  m'eût  laissé  du  moins  la  con- 
sidération et  l'estime.  Mais  après  ce  dernier  ouvrage  on  parut  s'étonner  à 
(ieni;\e  l't  à  Versailles  qu'on  laissât  respirer  un  monstre  tel  que  moi.  Le 
|)etit  conseil,  excité  ])ar  le  résident  de  France,  et  dirigé  par  le  procureur 
gé'uéral,  donna  une  déclaration  sur  mon  ouvrage,  par  laquelle,  avec  les 
(lualilicatious  les  plus  atroces,  il  le  déclare  indigne  d'être  brûlé  par  le 
liourieau,  et  ajoute,  avec  une  adresse  (|ui  lien!  du  burlesque,  qu'on  ne 
peut,  sans  se  désbouorer,  y  répondre,  ni  même  en  faire  aucune  men- 
tion. ,1e  voudrais  pouvoir  transcrire  ici  cette  curieuse  pièce  ;  mais  mal- 
benreusement  je  ne  l'ai  pas,  et  ne  m'en  souviens  pas  d'un  seul  mot.  Je 
désire  ardemment  (jne  quelqu'un  de  mes  lecteurs,  animé  du  zèle  de  la 
vérité  <'t  fie  ré(]nité,  veuille  relire  en  entier  les  Leitreit  écrites  delà  monta- 
gne; il  sentira,  j'ose  le  dire,  la  stoïqui;  modération  qui  règne  dans  cet 
onvraoe,  après  les  sensibles  et  cruels  outrages  dont  on  venait  à  l'envi 
d'accabler  l'auteur.  Mais  ne  pouvant  répondre  aux  injures  parce  qu'il  n'y 
eu  avait  point,  ni  aux  raisons  ])arce  qu'elles  étaient  sans  réponse,  ils  pri- 
rent le  parti  de  paraître  trop  courroucés  pour  vouloir  répondre  ;  et  il  est 
vrai  que  s'ils  prenaient  les  argument';  invincibles  pour  des  injures,  ils  de- 
vaient se  tenir  fort  injuriés. 

Les  représentants,  loin  de  l'aire  aucune  plainte  sur  celte  odieuse  décla- 
ration, suivirent  la  route  qu'elle  leur  traçait  ;  et,  au  lieu  de  l'aire  tropbée 
des  Lettres  de  h  numingne,  qiTils  voilèrent  pour  s'en  faire  nu  bouclier, 
ils  eurent  la  làcbeté  de  ne  rendre  ni  bonneur  ni  justice  à  cet  écrit  l'ail 
pour  leur  défense  et  à  leur  sollicitation,  ni  le  citer,  ni  le  nommer,  qnoi- 
(|u'ils  en  tirassent  tacitement  tous  leurs  arguments,  et  que  l'exactitude 
avec  laquelle  ils  ont  suivi  le  conseil  par  le(iuel  linit  cet  ouvrage  ait  été 
la  seule  caust;  de  leur  salut  et  de  leur  victoire.  Ils  m'avaient  imposé  ce 
devoir;  je  Lavais  rempli,  j'avais  jusqu'au  bout  servi  la  patrie  et  leur 
cause,  .le  les  pri.ii  (rabandonner  la  mienne,  et  de  ne  songer  qu'à  eux 
dans  leurs  démêlés.  Ils  me  prireni  au  mot,  et  je  ne  me  suis  plus  mêlé  de 
leurs  affaires  (|ne  ])our  les  exliorter  sans  cesse  à  la  paix,  ne  doutant  pas 
(|ue,  s'ils  s'obstin.aient.  ils  ne  fussent  écrasés  par  la  France,  Cela  n'est 
pas  arrivé  ;  j'en  comprends  la  raison,  mais  ce  n'est  pas  ici  le  lieu  de  la 


ilU'e 


L'effet  des  Lettres  de  ht  montagne,  à  Nem-bàlel,  fut  d'abord  très-paisi- 


l'Mt  I  IK    M       M\  lu  Ml  nil 

lili*.  J'en  ciiMnai  tiii  r\('iii|i|,iiii'  a  M.  ilr  .Moiidiinlliii  ;  il  le  rn-iil  liicii,  l'I 
le  lui  sans  olijei'tuiii.  Il  riail  iiialailc,  .iiissi  liii-ii  <|iii>  moi  ;  il  inr  \iiit  voir 
aniirali'ini'iil  i|uaii(l  il  lut  nlaltli,  cl  ne  nie  parla  ili-  rien,  (icpciiilaiii  la 
riiiiiciir  (-oiiinicnvail  ;  on  iiiiil.i  Ir  lixii'  je  ne  sais  oi'i.  IK>  (îeiii.'Vc,  Je 
lliTiic,  l'I  lit' \  crsaillcs  |n'iit-i''lic,  le  I'omt  ili-  rcITcTNfsrrncr  passa  liiniliM 
à  .NoiicliàU'l,  i'I  siiildiil  au  Nal-dc-Travt'rs,  on,  avant  nn'-iiic  i|iic  la  riassr 
oui  fait  aucun  inouM-nicnt  a|i|iai'cnt,  on  avait  (-inninmi'i'  (l'aini-nlor  li! 
ppiiplo  par  lies  prali(|nfs  soiilcnaincs.  Je  di-vais,  j'use  \v  dire,  ètrr  aimé 
lin  pi'uplt' dans  <-(' pa\s-la,  ('omnic  jr  l'ai  ili' dans  Ions  cenv  cm  j'ai  vi'cn, 
versant  les  anniones  a  pleiin'S  mains,  ne  laissant  sans  nssislance  ancnn 
indigent  autour  de  moi.  ne  refusant  à  persunne  aucun  service  i|iu>  je 
pusse  roudie  et  (pii  fut  dans  la  justice,  me  familiarisant  trop  peut-être 
avec  tout  le  iniinde.  et  nu-  di'ridiant  dt'  tout  mon  pouvoir  a  toute  distinr- 
lion  (|ui  put  exciter  la  jalousie.  Tout  cela  u'eiiipèelia  pas  (|ue  la  |)i>pulace, 
soulevée  secrclemeiit  je  ne  sais  par  (|ui,  m'  s,inini;il  (inihc  iihh  |i,ir  de- 
grés jus)|u'à  la  fureur,  (|u'elle  ne  m'insnltàl  pulili(|neiMeul  en  |)leiii  jmir, 
iion-seulenienl  dans  la  campa^'iu"  et  dans  les  »  liemins,  mais  en  plein*' 
rue.  (!eu\  a  c|ui  j'avais  l'ait  le  plus  de  liieu  étaient  les  plus  acharnes;  cl 
des  gens  même  a  (|iii  je  cnuliunais  d'en  laire,  u'osani  si'  intmlier.  e\ci- 
Inient  les  autres,  et  semblaient  vouloir  se  venger  ainsi  do  1  linmilialion  de 
moire  oldigés.  Montmidlin  paraissait  ne  rien  voii-,  el  ne  se  montrait  jias 
encore;  mais  comme  lui  approcliail  d'un  leui|)s  de  commuui(ui.  il  vint 
chez  moi  pour  me  conseiller  de  ui'alisteuir  de  uiv  [ireseulei';  m'assn- 
ranl  cjue  du  reste  il  no  m'en  voulait  point,  et  (ju'il  me  laissoiait  tran- 
quille. Je  tiouvai  le  compliment  Itizarro  ;  il  me  lapjjelait  la  letli'e  d(!  ma- 
dame de  Boulllers,  et  ji'  ne  pouvais  concevoir  à  (|ni  donc  il  importait  si 
fort  que  je  ccunmumas.-c  ou  non.  t'.(uuiue  je  regardais  colle  condescen- 
dance de  ma  j)art  comme  un  acte  de  làclieté,  et  que  d'ailleurs  je  ne  vou- 
lais pas  donner  au  peuple  ce  nouveau  prétexte  de  crior  à  l'impie,  je  re- 
fusai net  le  ministre  ;  et  il  s'en  retourna  mocoiitont,  me  faisant  entendre 
que  je  m'en  repentirais. 

Il  ne  pouvait  pas  nrinicrdiro  la  communion  do  sa  seule  autorité;  il 
fallait  celle  du  consistoire  (|ni  m'avait  admis;  ot  tant  que  le  consistoire 
n'avait  rien  dit,  je  jiouvais  nie  présenter  liardiment,  sans  crainte  de  re- 
fus. Montinollin  se  fit  donner  par  la  classe  la  commission  de  me  citer  au 
consistoire  pour  y  rendre  compte  de  ma  foi,  et  de  m'cxcommunior  on 
cas  de  refus.  Cette  excommunication  ne  pouvait  non  plus  se  faire  que 
par  le  consistoire  et  à  la  pluralité  des  voix.  Mais  les  paysans  qui,  sons  le 
nom  d'anciens,  composaicul  itlle  assemblée,  présidés,  et,  comme  on 
comprend  bien.  ^ouvertii'S  par  liMir  niinislre.  m»  devaient  pas  nalurelle- 
niont  cire  dun  autre  avis  (|ue  le  sien,  principalement  sur  des  matières 
théologiques,  qu'ils  entendaient  encore  moins  que  lui.  Je  fus  donc  cité, 
el  je  résolus  de  comparaître. 


■'•ii  IIS    (OM'  l-.SSIONS. 

OiK-llc  ciridiistMiicc    liriiiciisc.  ci  (|iu'|   li'i<iiii|)li('  |iniii'  moi,  si  j'aviii- 
sii  |i;iilci-.   il  ([lie  j'eusse  l'ii,  |hiiii'  ainsi   dire,  ma  iiliimr  dans  ma   l)oii- 


clic  1  Avec  quelle  supéiiorilé,  avec  quelle  facilité  j'aurais  leriassé  ce  pau- 
vre minislrc  au  milieu  do  ses  six  paysans,  l/avidilé  de  dominer  ayanl 
l'ail  fuililier  an  clergé  protestant  tous  les  principes  de  la  réfoiination,  je 
n'avais,  pour  ly  rap|)i'ler  et  le  iciliiire  au  silence,  ([u  à  commcnler  mes 
|)remi('!res  Lellres  de  lu  mnittagiit',  sur  les([iu'lles  ils  avaient  la  bêtise  de 
ni'é|)iloguer.  iMon  texte  était  tout  l'ail,  je  n'avais  qu'à  l'étendre,  et  mon 
homme  était  conrondu.  Je  n'aurais  pas  été  assez  sot  pour  me  tenir  siii' 
la  défensive;  il  m'elait  aisé  de  devenir  agresseur  sans  même  qu'il  s'en 
aperçût,  ou  (piil  pût  s'en  garantir.  Les  prestolels  de  la  classe,  non  moins 
étourdis  qu'ignorants,  m'avaient  mis  eux-mêmes  dans  la  position  la  plus 
heureuse  que  j'aurais  pu  désirer,  pour  les  écrasera  plaisir.  Mais  quoi! 
il  lalLilt  |)arler,  et  parler  sur-le-champ,  trouver  les  idées,  les  tours,  les 
mois  an  moment  du  hesoiu,  avoir  toujours  l'esprit  présent,  être  toujours 
de  sang-lroid,  ne  jamais  me  Irouhler  un  inonuMit.  Oue  pou\ais-je  espé- 
ler  (le  miii,  qui  sentais  si  hien  mon  inaptitude  à  m'exprimer  inipriuuptu'.'' 
J'avais  été  réduit  an  silence  le  plus  humiliant  à  Genève,  devant  une  as- 
senihlée  tout  en  ma  laveur,  et  déjà  résolue  de  tout  a|>[)rouvcr.  Ici,  c'é- 
tait tout  11'  eonlraiie  :  j'avais  affaire  à  un  Iracassiei',  (|ui  mettait  l'astuce 


I 


1 


f\it  I  II   II    I  i\  m    \ii  s»:. 

il  la  |tla(-i'  ilii  siiMiir,  ipii  uw  liiiili:iil  ii-iil  pic^cs  a\aiit  t\tu'  j'en  a|i)'i-- 
l'iissc  iiii.  ri  litiil  tlrliTiniiif  a  iiif  |>i'i-ii(li'c  <'ii  faille  à  (|iic|(|ii<'  |i|-i\  (|iii'  rc 
IVil.  IMiis  j'fvaiiiiiiai  i-i-llc  |iii>iliiiti,  plus  rlli-  inc  panil  pi'rilli'tisi- ;  ri  scii- 
laiil  riiiipiissiliilili-  (le  iii'i'ii  liirr  aNcr  sihti'S,  j'iiiia^iiiai  mm -anln' r\pi-- 
(lii'iil.  Je  iMi-ililai  MM  (lisi-oMis  à  proiMMiii  r  ilovaul  Ir  i'(iii>isl(iii'c,  piMii-  li' 
li'riisi'iol  me  (lispcMSiT  lie  ii'p(iM(lit'.  I.a  clnisc  riail  Ircs-fatilc  :  j'rni^is 
ri'  (liscoMis,  cl  iMi"  mis  à  ri-liiilifi'  par  (•ivnr  avi-c  mim-  anli'iir  sans  r^ali.'. 
Tlléri'so  se  m(n|iLiit  di-  midi,  en  micmIc  inl.inl  Miaiitinllrr  cl  icpcli-r  iriccs- 
saMinicMl  les  imimmcs  pliiasi's.  pour  làclicr  de  les  Ihmitci- dans  ma  liMc. 
J'cspi-i'ais  (cuir  riilin  miom  disconi's  ;  je  sa\ais  (|ii(>  le  cliàlclaiii,  comiMc 
iiriiciiT  du  priMct",  assisicrail  aM  (•oiisisUiifc  ;  (pic,  malgré  les  maïKriivrcs 
cl  h'^  lidiilcillo  de  Moiiliiiiilliii,  l.i  pliipail  ili's  anciens  claiciil  liii'ii  dis- 
poses pour  iiini  :  i'a\ais  en  ma  laNcnr  la  raison,  la  M'i'ili',  la  jiisliee,  l.i 
pioleelioii  du  roi,  r.inlorilc  du  conseil  dlvlal,  les  \(i'ii\  de  Ions  les  lions 
pali'ioles,  (piiiiliressail  l'étaldissemiMil  de  celle  iiKjnisilion  :  loiil  coiidi- 
tiiiail  .1  m'encourajier. 

I.a  \eilledM  jour  maripié.  je  savais  mon  discours  j)ar  cd'iir;  je  li;  re- 
filai sans  l'aMte.  Je  le  reiiiéiiiorai  toiile  la  iiiiil  dans  ma  lèl(<  ;  le  matin  je 
no  le  savais  pins;  j'Iiésile  à  chaque  mol,  je  me  crois  déjà  dans  l'illiislre 
assemldce,  je  me  Ironide.  ji-  lialltiilie.  ma  lèle  se  pr  id  ;  enliii,  presque 
an  momeiil  d'aller,  le  comau'c  me  man(|iie  lolalemeiil  ;  je  resie  cliez 
moi,  el  je  prends  le  |)arli  d  écriri"  an  consisloire,  en  ilisanl  mes  raisons 
h  laliàle,  el  prélexlanl  mes  incnmmodilés,  qui  véritablcmcnl,  dans  l'élal 
on  j't'Iais  alors,  m'anraienl  diflicilemcnl  laissé  sonicnir  la  séance  enlièn.'. 

Le  minislre.  emliairassi-  de  ma  lellre.  remit  l'affaire  à  une  antre 
séance.  Dans  I  intervalle,  il  se  donna  ])ar  Ini-mèine  et  par  ses  oréaliircs 
mille  nionvenients  ponr  séduire  ceux  des  anciens  qui,  suivant  les  inspi- 
rations de  Icnr  conscience  |iliilnl  (|nc  les  siennes,  n Hpiiiaient  pas  an  gré 
(le  la  classe  et  an  sien.  Oncl(|nc  puissants  (|ne  ses  arf;nmeiils  tirés  de  sa 
cave  tinssent  être  sur  ces  sortes  de  gens,  il  n'en  |)nl  gagner  aiiciiii  antre 
cpic  les  deux  on  trois  (jni  Ini  étaient  déjà  dévoués,  et  qu'on  appelait  ses 
ànios  damnées.  L'ofliciordn  jn'ince  et  le  colonel  de  l'niv,  qui  se  porta 
dans  cette  affaire  avec  lieanconp  de  zèle,  maintinrent  les  autres  dans 
leur  devoir;  cl  quand  ce  .Monlmojlin  voiilnt  procéder  à  rexcommnnica- 
tion,son  consistoire,  à  la  |)lnralilé  des  voix,  le  rofnsa  tonl  à  plat.  Hédnit 
aliHS  an  dernier  expéilient  d'amentcr  la  popnlace.  il  se  mit  avec  ses 
confri'res  cl  dantres  gens  à  v  travailler  onvertenuMil,  et  avec  un  tel  suc- 
cès, qne,  maigri'  li's  forts  et  fr(''(|iienls  r<'scrilsdn  roi,  inalgn-  Ions  les 
ordres  du  conseil  d"Ktal,  je  fus  enlin  Inrcc  de  (|niller  le  pa\>,  poni-  ne 
pas  exposer  l'oflicier  du  prince  à  s'y  faire  assassiner  Ini-nicmc  l'ii  iik! 
dél'end.int. 

Je  n'ai  qniin  souvenir  si  confus  de  tonte  celle  .affaire,  ipi'd  m'est  im- 
possildc  de  mcllre  aucun  ordre,  ancime  li.aison  ilnn--  les  idées  rpii  m'en 


-.ïl  I.KS   CONKESSIONS. 

leMt'iinuiil,  cl  ijnc  je  ne  lus   puis  luiidrc  ijirf[)arses  et  isolées,  comiiK! 
elles  se  présenlciit  a  mon  cspril.  ,li'  me  r;ippelle  (ju'il  y  a\ail  eu  avec  la 
classe  (jnehine  espèce  de  iiéij;ociali(>ii,  dont  .Montmoliin  avail  clé  l'enlre- 
inetlenr.  Il,  avail  l'einl  qu'on  crai^nail  i|U('   par  mes  écrits  je  ne  trou- 
blasse le  repos  du  Jtays,  à  (|ui  l'on  s'en  prendrait  de  ma  liberté  d'écrire. 
Il  m'axait  lait  entendre  (|ue,  si  y  m  ('nj;ai;cais  à  (|uitler  la  plume,  on  se- 
rait coulant  sur  le  passé.  J'avilis  déjà  |)ris  cet  enj^ai^emenlavec  nu>i-un"'me; 
je  ne  halanyai  point  à  le  prendre  avec  la  classe,  mais  conditionnel,  cl  seu- 
lement (juanl  aux  matières  de  reli<;ion.   Il   trouva  le  moyen  d'avoir  cel 
écrit  à  douille,  sur  (|U('l(|ue  clian^eniint  (ju'il  exigea.  La  condition  ayant 
été  rejelée  par  la  classe,  je  redemamiai  nuin  écrit  :  il  me  rendit  un  des 
douilles  et  garda  l'autre,  prélexlaul  ((u'il  l'avait  égaré.  Après  cela,  le 
peuple,  (luverlemcnl  excilé  par  1(!S  ministres,  se  moqua  des  rescrits  du 
roi,  des  ordres  du  conseil  d'iilat,  et  ne  connut  jilus  de  frein.  Je  lus  prê- 
ché en    cliaii'e,    nommé    l'AnleclirisI,    et    poursuivi   dans  la    campagne 
comme  un  loup-garou.  .Mon  lialiil  il'Arménien  servait  de  renseignement 
à  la  populaci»  :  j'en  sentais  cruellemenl  l'inconvénient;  mais  le  quitter 
dans  ces  circonstances  me  semblait  une  lâcheté.  Je  ne  pus  m'y  résoudre, 
et  je  un'  promenais  tranquilleuH'iil  dans  le  pays  avec  mon  cafetan  et  mon 
bonnet   fourré',  entouré'    des  Iuk'cs  de  la  canaille  et  qnehjuefois  de  ses 
cailloux.  Plusieurs  l'ois,  en  passant  devant  des  maisons,  j'entendais  dire  à 
ceux  qui  les  habitaient  :  Apportez-moi  mon  fusil,  que  je  lui  tire  dessus. 
Je  n'en  allais  pas  plus  vite  :  ils  n'en  étaient  (|ue  plus  furieux,  mais  ils  s'en 
tinrent  lonj(uirs  aux  menaces,  du  moins  pour  l'article  des  armes  à  feu. 
Durant  toute   celte  fermentation,  je  ne   laissai   pas  d'avoir  deux   fort 
grands  plaisirs  auxquels  je  fus  bien  sensible.  Le  premier  fut  de  pouvoir 
faire  un  acte  de  reconnaissance;  par  h;  canal  de  milord  maréchal.  Tous 
les  honnêtes  gens  de  Neuchàlel,  indignés  des  traitements  que  j'essuyais 
et  des  maneenvres  dont  j'étais  la  victime,  avaient  les  ministres  en  exé- 
cration, sentant  bien  qu'ils  suivaient  des  impulsions  étrangères,  et  qu'ils 
n'étaient  que  les  satellites  d'antres  gens  qui  se  cachaient  en  les  faisant 
agir,  et  craignant  que  mon  exemple  ne  tirât  à  conséquence  pour  réta- 
blissement d'une  véritable  inquisition.  Les  magistrats,  et  surtout  M.  Mou- 
ron, qui  avait  succédé  à  M.  d'ivernois  dans  la  charge  de  procureur  gé- 
néral, faisaient  tous  leurs  efforts  pour  me  défendre.  Le  colonel  de  l'ury, 
(|noi(iu(î  simple  particulier,  en  lit  davantage  et  réussit  mieux.  Ce  fut  lui 
fini  trouva  le  moveii  de  faire  houquer  Montmoliin  dans  son  consistoire, 
eu  retenant  les  anciens  dans  leur  devoir.  Comme  il  avait  du   crédit,  il 
l'employa  tant  qu'il  put  pour  arrêter  la  sédition  ;  mais  il  n'avait  que  l'au- 
torité des  lois,  de  la  justice  et  de  la  raison,  à  opposer  à  celle  de  l'argent 
et  (in  vin.  La  partie  n'était  pas  égale,  et  dans  ce  point  Montmoliin  triom- 
pha de  lui.  Ce|iemlant,  sensible  à  ses  soins  et  à  son  zèle,  j'aurais  voulu 
pouvoir  lui   rendre    bon  office  pour  bon   oflice.   et  pouvoir  m'acquitter 


l'MM  II    II,  I  i\  III    \ii  ri'j.i 

t'iiviM's  lui  (le  (|iiil(|nc  laroii.  Ji>  !>a\ais  i|iril  luiiMiilail  loil  iiiii-  \i\iuv  Av 
luiiSL'ilIfi'  (l'Klal  ;  mais  s'claiit  mal  ((imliiil  au  ^rc  ilc  la  ((iiii-  dans  l'al- 
laiii'ilii  miiiisln-  l')tit|iifn'f,  il  clail  en  ilis^ràci' aiipics  du  luiiKi-  cl  du 
gonviMiiiMir.  Ji-  ris<|uai  |)<iui'lanl  d'ccriri'  on  sa  l'axcur  a  milord  inaré- 
l'Iial  ;  j'usai  nirim-  |iarli>r  de  l'iMiiidoi  (|u  il  di'-siiail,  cl  si  hcnrenscmcnl, 
t|uc,  ciintrc  l'altciilc  de  Inul  le  mundc,  il  lui  lui  |U'cs(|uc  aussilnl  ('(uilcrc 
|)ar  le  roi.  C.'esl  ainsi  (|ue  le  soi'l,  (|ni  m'a  louinurs  mis  en  même  tem|is 
tni|i  liaul  il  11  i>|i  l)a<,  ciMilinuail  à  me  liallutler  dune  exluniili'  à  j'aulix'; 
cl  tandis  i|ue  la  |Mi|inl:ii'e  me  i-itUMailde  l'aiii^e,  je  Taisais  un  eiuiseillur 
di;ial. 

Mon  nuire  <;rand  |d.usii'  lui  uiic  \isili'  i|ui'  \iiil  me  laire  madame  de 
VLM'deliu  avi'c  sa  lille,  i|u  elle  .in.iiI  nii'iiie  .iii\  liaiii<  i\r  It  mi  iiniinr,  d'iiii 
l'Ile  piMissa  jiisi|u"a  Mnliers,  el  lo^ea  ilu'/.  iniii  den\  ou  liiiis  jours.  A 
l'oite  ilallenliou  el  de  soins,  elle  a\ail  enlin  surnionlé  ma  l(m;;uo  répu- 
gnance ;  el  mon  npur,  vaineu  |>ar  ses  caresses,  lui  rendail  lonte  l'amilié 
«|u'elli'  ni'a\ail  >i  ioufilemps  lénioi}>uée.  Je  lus  IimicIk'  de  ce  \n\a^e,  sur- 
tout dans  la  eireousiauee  où  je  im-  trou\ais,  el  où  j  axais  ^rand  liesoiu, 
pour  soutenir  mon  couia^i-,  des  consolations  de  I  amitié.  Je  ciai^nais 
qu'elle  ne  s'alTectàt  des  insultes  (|ue  je  recevais  de  la  populace,  et  j  an- 
rais  voulu  lui  en  dérober  le  spectacle,  pour  ne  pas  conirisler  son  cieur  ; 
mais  cela  ne  me  l'ut  pas  possilde;  el  (|uoii|ue  sa  pri'-sence  conlirit  un  peu 
les  iiisolenis  <laiis  nos  prouu'uades,  elle  en  \il  assez  pour  jn^er  de  ce 
qui  se  passait  dans  les  autres  temps.  Ce  lui  même  durant  son  si-jour  i  lu,'/. 
moi  que  je  coiniuençai  d'être  alta(|n('  de  unit  daii^  ma  |ii(i|iii'  liahitatiou. 
Sa  lemme  de  cliaiJihre  tron\a  ma  lenèlie  couverle.  un  matin,  des  pierres 
(|u'()U  \  axait  jelecs  peiidaiil  la  iiuil.  l  n  liane  ti-ès-massil.  <|ui  l'Iait  dans  la 
rue  à  côté  de  ma  |>nrle  cl  iorlemiiil  allaelié,  lui  délaclie,  enlevé,  el  posé  de- 
boni  contre  la  porte;  de  sorte  que,  si  l'on  ne  s'en  fût  aperçu,  le  j)reniier 
qui.  pour  sortir,  aurait  ouvert  la  porte  d'entrée,  devait  naturellenienl  être 
assomme.  Madame  de  \erdelin  n'i^noiail  rien  de  ce  qui  se  passait;  car, 
outre  ce  (|u'elle  voyait  elle-même,  son  domestique,  homme  de  conliance, 
étail  Irès-répandu  dans  le  villa},'e.  y  accostait  tout  le  monde,  el  on  le  vit 
même  en  coul'érence  avec  Montimdlin.  Cependant  elb*  ne  parut  faire  au- 
cune attention  à  rien  de  ce  (|ui  mariixait.  ne  me  parla  ni  de  Moiitmolliii 
ni  de  personne,  et  ri'pondit  jieu  de  eliose  à  ce  que  je  lui  en  dis  (|Mrl(|iii!- 
fois.  Seulement,  paraissant  persuadée  que  le  séjour  de  l'Anj^leterre  me 
convenait  plus  qu'aucun  antre,  elle  me  parla  beaucoup  de  M.  Hume.  (|ni 
était  alors  à  Paris,  de  son  amilit'  pour  moi,  du  désir  qu  il  avait  de  mètre 
utile  dans  son  i)ays.  H  esl  liiii|is  de  dlri'  (piclquc  chose  de  M.  Hume. 

il  s'était  acquis  une  j^iamle  i('|)ntation  en  l'iancc,  et  surtout  |)armi  les 
encyclopédistes,  par  ses  traités  de  commerce  et  de  politi(|ne.  et  eu  der- 
nier lii'ii  par  son  histoire  de  la  maison  de  Sinart.  le  seul  de  ses  écrits 
dont  j'avais  lu  quel(|ue  (  ho-e  daii>  la  Irailiu  lion  de  l'abbi'  l'rexosl.  Faute 


fieC  l.l.S    COM' KSSIONS. 

(I  aMilr  In  si's  autres  oiivra^'cs,  j'iMais  pcisiiailc;,  sur  ce  (jii  (ui  ni  a\ail  dil 
(le  Ini,  (jnc  M.  Hume  associai!  une  àrno  ti'ès-répiihlicainc  aux  [laïadoxcs 
aiijjlais  eu  laM'ur  du  luxe.  Sur  ci-llc  ii|>iniiMi.  je  i-cgai'tlais  louk' son  apo- 
logie (le  (liiarli's  1'  coniinc  un  prodige  d  iuiparlialilé,  cl  j'avais  une  aussi 
^ranile  idei'  de  sa  \erlu  que  de  s(mi  i^i'uie.  l.c  di'sir  de  eonnaitre  col 
Imhuuu'  rai'c  el  d'(dilenir  sou  auiilii'  avait  lieancoup  auguionlé  les  tenta- 
lions  de  passer  en  Angleterre  (|ne  me  donnaienl  les  sollicilalitms  de  ma- 
danu'  de  IJouItlers,  intinu-  amie  de  M.  Hume.  Ariivé  en  Suisse,  j'y  leçus 
lie  lui,  par  la  voie  d(;  cette  dame,  une  lettre  exlrèinenient  (lallense,  dans 
laquelle,  aux  plus  grandes  lunaiiges  siii'  mmi  génie,  il  joignait  la  pres- 
sanli'  invitation  de  passer  en  AngleliM're,  et  l'ollVe  de  tout  son  ciéilit  et 
de  tous  ses  amis  pour  m'eu  ri'udre  le  séjour  agi'éahle.  Je  ti'onvai  sur  les 
lieux  milord  mari'chal.  le  compatiiote  et  lami  de  M.  Hume,  ipii  me 
conlirma  tout  le  ineii  (jne  j'en  |)ensais,  el  ijui  m'apprit  même  à  son  sujet 
une  anecdote  iilleraii-e  (pii  l'avait  beaucoup  Frappé,  el  qui  me  Irappa  de 
Miènie.  Vallace.  qui  avait  éeril  contre  Munie  au  siijel  de  la  population 
dos  anciens,  clail  ahscnl  tandis  qu'on  imprimait  son  ouvrage.  Hume  se 
chargea  de  revoir  les  ('preuves  et  de  veillei'a  lédituin.  (.elle  conduite 
élail  dans  mon  tour  d'esprit,  (l'esl  ainsi  (|ue  j'avais  débile  des  copies,  à 
six  sous  pi(To,  d'une  chanson  (|ndn  avait  l'aile  conire  moi.  J'avais  (huic 
lonle  sorte  de  pri'jngés  en  faveui-  de  Hume,  quand  madame  de  Verdelin 
vint  me  parler  vivement  de  lamitie  (|n'il  disait  avoir  j)our  moi,  el  de 
son  empressemenl  à  me  l'aiie  les  honneurs  de  rAuglelerre;  car  c'est 
ainsi  qu'elle  s'exprimait.  Elle  ino  pressa  beaucoup  de  profiler  do  ce  zèle 
et  d'écrire  à  M.  Hume.  Comme  je  n'avais  pas  nalurellomont  de  penchant 
pour-  rAuglelerre,  et  (|ue  je  ne  voulais  prendre  ce  parti  qu'à  rexlrémité, 
je  refusai  d'écrire  el  de  promellre;  mais  je  la  laissai  la  maîtresse  de  l'aire 
tout  ce  qu'elle  jugerai!  à  propos  pour  maintenir  .M.  Hume  dans  ses  bonnes 
dispositions.  Ivn  quillanl  Motiers,  elle  me  laissa  persuadé,  par  (oui  ce 
qu'elle  m'avait  dit  de  eel  lionime  illustic.  (|u'il  était  de  mes  amis,  et 
qu'tdie  clail  eiic(M'e  plus  de  ses  amies. 

Apres  son  diqiarl  Mcuilmollin  poussa  ses  mau(euvrcs,  cl  la  |)opulace 
no  connnl  plus  de  l'reiii.  Je  continuais  cependant  à  me  promener  tran- 
i|uillement  au  milieu  des  Inu'es;  d  1'  goùl  de  la  botanique,  que  j'avais 
eommenco  de  prendre  auprès  du  docteur  d  Ivernois,  donnant  un  nouvel 
iul('rél  à  mes  |)romena(les.  me  faisait  parcourir  le  pays  en  herborisant, 
sau<  m'i''moii\oir  îles  clameurs  de  toute  eelt('  canaille,  dont  ce  sang- 
froid  ni'  faisait  «lu'irriler  la  fureui'.  l'ne  des  choses  qui  m'affcctèronl  le 
plus,  fui  de  voir  les  familles  (le  mes  amis,  ou  des  gens  qui  poilaienl  ce 
nom,  entrer  assez  ouvertement  dans  la  ligne  de  mes  persécuteurs, 
comint!  les  (l'Iveruois,  sans  en  excepter  mèuu'  le  pi'ie  el  le  frère  de  mou 
Isabelle,  Uov  de  la  Tour,  parent  de  l'amie  chez  qui  j'étais  logé,  et  ma- 
dame (iirardier.  s,!  Indle— (cur.  Ce  Pu'ire  l5ov  était  si  butor,  si  héle,  el  se 


l'\  L  I  1 1    II    I  I V  11  I    Ml  :ii-, 

riiiii|Hirl.i  SI  linil.ilciiu'iil,  i|iir,  |iiiiii'  rir  |ms  nie  iiii'llii'  rii  cnli'ii-,  je  inc 
|ici'inis  (If  II'  |il;iis.iiilri  ;  cl  je  lis.  diiis  le  ^onl  ilii  |ii'li|  l'r<i|ili('li-,  uni' 
|iclili!  Iiriii'liiii'c  (II-  i|iii'li|iics  |i:i^i's,  iiililiili-c  /(/  i'isioii  ilr  l'irrrr  ilr  lu 
nniiitiiijiir,  (/<(  le  Wnjuitt,  dans  lai|iicll(' je  lioiiviii  le  iiiiivimi  de  tirer  assez, 
plais, iiiiiiii'iil  sur  les  miracles  (|iii  Taisaiciil  alors  le  ^raiid  pn-lcxle  de  ma 
|ici  scciiliKii.  Ihi  l'cvi'iiii  lit  im|irimc('  a  liciie\e  ce  eliilïoii,  i|iii  n'eut  daii>- 
le  |ia\  s  <|n  un  succès  médiocre  ;  les  Neiicliàtclois,  avec  tont  lenresiuil,  ne 
senleiil  ^iicre  le  sel  alti(|ue  ni  la  |daisantei'ie,  silot  i|u°elle  est  un  luii  linc. 

Je  mis  un  |ii'ii  plus  de  soin  a  nn  aiilie  l'crit  du  mèim-  tennis,  dnnl  on 
trniixeiM  le  mauiisi  i  il  |iai'mi  mes  |ia|iiei  s  ,   cl  doiil  il  tant  dire  ici  le  snjel. 

Dans  la  pins  <{ramle  rureiir  des  deciels  cl  île  la  persécnlinii,  les  (ieiM'- 
\ois  s'étaient  particnlièremeiit  signalés  en  criaiil  liiiindc  liiule  li  iir  l'orce; 
et  nioii  ami  Vernes  entre  antres.  a\ec  une  !,;éui'rii-ile  \iiimenl  llii'iiln^i- 
i|ne.  clinisit  prccisi'menl  ce  temps-la  |iiiiii'  pnlilier  ciiulre  umi  des  lettres 
où  il  pri'lcndail  prouxcr  ipie  je  u'i'l.iis  pas  clirilieii.  l'.es  lellres,  éci'iles 
iivec  nii  Ion  de  snllisance,  n'en  l'Iaient  pas  meilleures,  iiuiiiiiii'iiu  assu- 
rât (|nc  le  naliiralisle  llnnnel  \  a\ait  mis  la  main  :  car  ledit  Itiiiiiiel, 
(|niiii|Ue  nialerialisie.  ne  laisse  pas  d'clre  d'une  lulliudoxie  lies-iiilnli''- 
ranle  silùl  i|ii  il  s  a^lt  de  llliu..le  ne  lus  assiireiiiiiil  p.is  leiilc  de  ri'hiitldi'e 
à  cet  onvra-ic;  mais  l'occasion  s'étant  |)iésenlée  don  dire  nn  mot  dans 
les  l.iiiics  (le  lu  iiionluiinc,  j'y  insérai  nne  petite  note  assez  dédaif^nense 
i|ni  mit  Veines  en  lureiir.  Il  lemplit  (ieni-M-  des  cris  de  sa  ra"e,  e| 
d  Iveiiiois  nie  iiiari|na  i|ii'il  ne  se  possédait  pas.  Oueli|iir  leiiips  après 
parut  une  lenille  aimiivino,  (|ni  semblait  écrite,  an  lien  d'encre,  avec 
l'eau  du  l'Iilé^éton.  On  m'accusait,  dans  celle  letlrc,  d'avoir  exposé'  mes 
enlanls  dans  les  rues,  de  traincr  a[)rès  moi  nne  cinireiise  de  corps  de 
garde,  d'être  usé  de  déliaïuhe.  pourri  de  véroir,  il  il  aiilres  gentillesses 
semldaldes.  il  ne  me  lui  pas  dillicile  de  reconnaître  mon  lioinme.  Ma 
première  idée,  a  la  lecture  de  ce  liltelie,  fut  de  meltre  à  son  vrai  pii\ 
tonl  ce  (jifon  appelle  renommée  et  réputation  parmi  les  liommes.eii 
voyant  traiter  de  coureur  de  hiudi'i  un  lioiiiiiie  ijni  n'\  lui  de  sa  vie,  el 
dont  le  pins  grand  défaut  l'ut  toujours  délie  timide  et  honteux  comme 
une  vierge,  cl  en  me  voyant  passer  pour  être  pourri  de  vérole,  moi  qui 
non-seulement  n'eus  do  mes  jours  la  moindre  atteinte  d'ancnn  mal  de 
celle  espèce,  mais  que  des  gens  de  l'art  ont  même  cm  i  nniormé  de  ma- 
nière à  n'en  pouvoir  conlracler.Tonl  liien  pesé,  je  crus  ne  pouvoir  mieux 
réfuter  ce  lilieilc  (|u'eii  le  laisaiit  imprimer  dans  la  ville  où  j'avais  le 
pins  vécu;  et  je  l'envoyai  à  Diicliesne  pour  le  faire  imprimer  tel  qu'il 
était,    avec   un   a\i'rtissenient   ou  je   nommais   M.    Neines,   et  i|iieli|iies 

courtes  noies   I r  l'éclaircissemenl  des  faits.    Non  coulent  d'avoir  fait 

imprimer  celle  feuille,  je  l'envoyai  a  plusieurs  personnes,  el  entre  autres 
a  M.  le  prince  Louis  de  ^Virtemllerg.  qui  m'avail  fait  des  avances  Irès- 
lionnétes.  et  .ivec  lequel  j'é'tais  aloi-  eu  correspondance.  Ce  |>rince.  du 


riiS  IKS   COM   ISSKt.NS. 

l'cxioii  cl  (I  autres,  |)aiiiit'nl  ddiilir  (pic  Vcriics  IVil  l'aiilciir  du  lil>cllc, 
cl  me  lilàmi'rciit   de  l'a\oir  iioiiiiiu'   (lup  léj^jèrcmont.  Sur  huirs  repré- 
sentations, le  seniptile  nie  prit,   cl  j'écrivis  à   Dnclicsnc  do  supprimer 
celle  l'euille.  (iiiy  m'écrivit  l'avoir  sii|)primé  ;  ji;  no  sais  pas  s'il  l'a  fait; 
je  lai  trouvé  nienlenr  en  lanl  d'occasions,  (jue  celle-là  de  pins  ne  sérail 
pas  une  merveille;  cl  dès  lors  j'étais  cnvelopj)é  de  ces  profondes  léncbres, 
à  travers  les(|ucllcs  il  m'est  impossible  de  pénélrei'  ancnne  sorte  di!  vérité. 
M.  Vern(!s  supporta  colle  impnlalion  avec  une  niodéiation  plus  fju'é- 
tonnante  dans  un  liomme  qui  ne  l'aurait  |)as  méritée,  après  la  l'ureur  qu'il 
avait  montrée  auparavanl.  Il  nrécrixil  deux  ou  trois  lettres  très-mesu- 
rées, dont  le  but  parut  être  de  làclior  de  pénétrer,  |)ar  mes  réponses,  à 
quel  point  j'étais  instruit,  et  si  j'avais  quelque  prouve  contre  lui.  Je  lui 
fis  deux  réponses  courtes,  sèches,  dures  dans  le  sens,  mais  sans  mal- 
honnôlelé  dans  les  leruios,  cl  dnul  il  ne  se  fâcha  point.  A  sa  troisième 
lollre,  vdvaul  iju'il  voulait  lier  nue  es|)è(:o  de  corros|)ondance,  je  ne  ré- 
iiondis  plus  :  il  nie  lit  parler   par  d'Ivernois.  Mailaiiie  ('.rainer  écrivit  à 
du  Peyrou  (|u'clle  était  sûre  (juo   le  lilxllc  n'était   pas  de  Vernes.  Tout 
cela  néluaiiia  point  ma  persuasion  ;  mais  comme  enfin  je  pouvais  me 
tromper,  et  qu'eu  ce  cas  je  devais  à  Vernes  une  réparalioii  authentique, 
je  lui  lis  dire  |»ar  (rivcrnois  que  je  la  lui  ferais  telh'  (|u  il  en  serait  con- 
tent, s'il  iiouvait  m'iiuliquer  le  véritable  auteur  du  libelle,  ou  me  prou- 
ver du  moins  qu'il  ne  l'était  pas.  Je  fis  plus  :  sentanl  bien  qu'après  tout, 
s'il  n'étail  pas  coupable,  je  n'avais  ])as  droit  d'exiger  qu'il  me  prouvât 
rien,  je  jiris  le  parti  décrire,  dans  un  Mémoire  assez  ample,  les  raisons 
de  ma  persuasion,  et  de  les  soumettre  au   jugement  d'un  arbitre  que 
Vernes  ne  pût  récuser.  On  ne  devinorail  pas  quel  fut  cet  arbitre  que  je 
choisis  :  le  conseil  de  Genève.  Je  déclarai  à  la  fin  du  Mémoire  que  si, 
apri's  l'avoir  examiné  et  fait  les  perquisitions  qu'il  jugerait  nécessaires, 
et  (juil  était  bien  à  portée  do  faire  a\ei;  succès,  le  conseil  prononçait  que 
M.  Vernes  n'était  jias  l'autour  du  libelle,  dès  l'instant  je  cesserais  sincè- 
rement de  croire  ([u'il  l'est,  je  partirais  pour  m'aller  jeter  à  ses  pieds, 
cl  lui  demander  pardon  jusqu'à  ce  que  je  l'eusse  obtenu.  J'ose  le  dire, 
jamais  mou  /.èle  ardent  pour  léciuite,  jamais  la  droiture,  la  générosité 
de  mon  âme,  jamais  ma  couliaiice  dans  cet  amour  do  la  justice,  inné 
dans  tous  les  cieurs,  ne  se  inonlrereut  plus  pleinement,  plus  sensible- 
ment, (|ue  dans  ce  sage  et  toiiclianl  Mémoire,  oi'i  je  prenais  sans  hésiter 
mes  plus  implacables  eiiiiomis  pour  arbitres  entre  mon  calomniateur  et 
moi.  Je  lus  col  écrit  à  du  l'evrou  :  il  l'ut  d'avis  de  le  supprimer,  et  je  le 
supprimai.  Il  me  conseilla  d'atlendre  les  preuves  que  Vernes  promettait. 
Je  les  attendis,   el  ji;  les  altciuls  encore;  il  me  conseilla  do  me  taire  en 
altendanl,  je  me  lus,  et  me  tairai  le  resle  de  ma  vie,  blâmé  d'avoir  chargé 
Vernes  d'une  imputation  grave,  fausse  el  sans  preuve,  quoique  je  resle 
intérieurement  persuadé,  convaincu,  comme  de   ma  propre  existence, 


I-MI  I  I  I     II     I  I  \  III Ml 


•H't 


iiii'il  es!  raitli'iir  ilii  lilicllr.  Mon  Mcnicuii'  ol  l'iilic  Ir-^  iiiaiii^  ilr  M.  ilii 
l'evroii.  Si  jainuis  il  \<)il  If  jonr,  un  \  Irnn^t-ra  nies  raismis,  <-l  l'un  \ 
t'oiiiiaitia,  ji>  ri>S|uTe,  ràiih'  dr  Ji'.in-Jai°(|ii('s,  (|ni-  nn's  coiilt'in|i(ii'aiii> 
ont  si  |icii  \nnlii  n)iinailri>. 

Il  t'st  li>ni|ts  il'cn  xciiir  a  ma  ('a(aslnt|ilii'  (li>  Mutirrs,  cl  a  ninn  ilr|i.irl 
(In  \  al-ili-- TraMTs,  apirs  drnx  ans  t-t  demi  d*'  scjonr,  et  linil  iikms  il  niic 
coiislaiicc  iiichranlaldi'  .1  Miiilliir  les  |dn>  indi^nrs  Itailcmciils.  Il  m'ol 
iiiipossildc  di'  nu-  ra|i|i('li-r  iict(ciiu'iit  les  di-lails  de  ci'llc  dcsa^réaldi! 
*'>|)0(|n(' :  mais  (m  les  lionvria  dans  la  n'Iation  i|n'rii  |iiiliiia  dn  I'i'Mom. 
et  diMit  j'aniai  à  parler  dans  la  suite. 

Depuis  le  dcpai  I  de  madame  de  Nerdelin.  la  Ici  uieiitaliuii  devenait 
[lins  \i\e;  et  maillé  les  reserits  réitérés  du  roi,  malgré  les  ordres  Iré- 
»|nenls  dn  eonseil  d'Klat,  m;il^ré  les  soins  dn  eliàtelain  et  des  ina;;islrat> 
dn  lien,  le  peuple  nu*  re^'ardant  lotit  de  lion  comme  rAiitcelirisl.  cl 
\u\anl  toutes  ses  elameiiis  inulilcs,  parut  ciilin  Nonioir  en  \eiiir  aii\ 
voies  de  l'ait;  déjà  dans  les  eliemins  les  cailloux  coiiinieiieaient  a  rouler 
auprès  de  moi,  lamés  ce|)eiidaiit  eiieore  d'un  peu  tro|i  loin  pour  pouvoir 
inatteindri'.  Kniin,  la  nuit  de  la  loiie  de  Moliers,  i|ni  <-sl  au  eoiiimeii- 
ccmcnl  de  soptenilue,  je  lus  atta(|ué  dans  ma  demenie,  di'  manière  à 
iiiellre  en  danj;er  la  vie  île  ceu\  (|ui  1  lialiitaieiil. 

A  minuit,  i'eiilemlis    nu  j^raiid  lunildans   la  galerie  (|iii  remuait  sur  le 


derrière  de  la   maison.    I  ne  •;rèle  de  eaillonv,  laiui>  ("iilre  la  fenélre  cl 


.mO  IJ:s   CONFKSSIONS. 

la  porli'  (|iu  iloMiiaiiMit  sur  ci'llc  galccic,  y  loiul)i'r(iil  jucc  laiil  de  fracas. 
(|iii'  mon  (  liiiii,  (|iii  ((iiicliail  dans  la  galerie,  t'I  i|ni  avait  coniniLMUM'  par 
ahovcr,  se  lut  tie  IVayetir,  et  se  sauva  dans  un  recoin,  rongeant  et  grat- 
tant les  planches  pour  tâcher  de  l'uir.  Je  me  lève  au  bruit;  j'allais  sortir 
de  ma  chambre  pour  passer  dans  la  cuisine,  cjuand  un  caillou  lancé 
diiiie  main  vigoureuse  traversa  la  cuisine  après  en  avoir  cassé  la  fenêtre, 
vint  ouvrir  la  porte  de  ma  chambre  et  tomber  au  pied  de  mon  lit  ;  de 
sorte  que  si  je  m'étais  pressé  dune  seconde  j'avais  le  caillou  ilans  l'es- 
tomac. Je  jugeai  que  le  bruit  avait  été  fait  pour  m'allirci',  et  le  caillou 
lancé  pour  m'aci millir  à  ma  sortie.  Je;  saule  dans  la  cuisine.  Je  trouve 
Thérèse,  (|ui  s'était  aussi  levée,  et  (|ui  toute  tremldanle  accourait  à  moi. 
N(Uis  nous  rangeons  contre  un  mur,  hors  de  la  direction  de  la  l'enèlre, 
pmir  éviter  l'alleiiite  des  pierres,  et  délibérer  sur  ce  ([ne  nous  avions  à 
faire  :  car  sortir  pour  appeler  du  secours  était  le  moyen  de  nous  faire 
assommer.  Heureusement  la  servante  d'un  vieux  bonhomme  qui  logeait 
au-dessous  de    moi   se    leva  an  bruit,  et  courut  apirs  M.    le   châtelain, 
(i<ml  nous   étions   jxirle  a  poile.   Il  saute  de  son   lit,    prend   sa   robe  de 
chambre  à  la  hâte,  et  vient  à  liuslanl  avec  la  garde,  qui,  à  cause  de  la 
foire,  faisait  la  ronde  celle  nuit-là  et  se  trouva  tout  à  portée.  Le  châte- 
lain vil  le  dégât  avec  un  tel  effroi,  (]n'il  en  pâlit  ;  et,  à  la  vue  des  cailloux 
dont  la  galerie  était  pleine,  il  s'écria  :  Mtui  Dieu  !  c'est  une  carrière  !  En 
visitant  le  bas,  on  trouva  que  la  porte  d'uiui  petite  cour  avait  été  forcée, 
et  qu'on  avait  tenté  de  pénélrer  dans  la  maison  par  la  galerie.  Eu  recher- 
chant ponrcpioi  la  garde  n'avait  point  aperçu  ou  empêché  le  désordre, 
il  se  trouva  (jne  ceux  de  Motiers  s'étaient  obstinés  à  vouloir  faire  cette 
garde  hors  de  leur  rang,  quoique  ce  fut  le  tour  d'un  autre  village.  Le 
lendemain,  le  châtelain  envoya  son  rapport  au  conseil  d'Etat,  qui,  deux 
jours  après,  lui  envoya  l'ordre  d'informer  sur  cette  affaire,  de  promettre 
nue  récompense  et  le  secret  à  ceux  qui  dénonceraient  les  coupables,  et 
de  mettre  en  attendant,  aux  frais  du  prince,  des  gardes  à  ma  maison  et 
à  celle  du  châtelain,  qui  la  touchait.  Le  lendemain,  le  colonel  de  Pury,  le 
procureur  général  Meuron,  le  châtelain  Martinet,  le  receveur  Guyenet, 
le   trésorier  d'ivernois  et  sou  père,  en  un  mot  tout  ce  qu'il  y  avait  de 
sens  distintrués  dans  le  pavs,  vinrent  uie  voir,  et  réunirent  leurs  sollici- 
talions  pour  m'engager  a  céder  à  l'orage,  et  à  sortir  au  moins  pour  un 
temps  d'une  paroisse  où  je  ne  pouvais  plus  vivre  en  sûreté  ni  avec  hon- 
neur. Je  m'aperçus  même  que  le  châtelain,  effraye  des  fureurs  de  ce  peu- 
ple forcené,  et  craignant  qu'elles  ne  s'étendissent  jusqu'à  lui,  aurait  été 
l)ieu  aise  de  m'en  voir  partir  au  plus  vite,  pour  n'avoir  plus  l'embarras 
de  m'y   protéger,  et  pouvoir  la  ([iiilter  liii-niéme,  comme    il   lit   après 
mon  départ.  Je  cédai  donc,  et  nuMue  avec  peu  de  peine  ;  car  le  spectacle 
d(!  la   haine  du    peuple   me  causait  \\\\  décbireuu'ut   de  cn-ur  qiu'  je  ne 
|)ouvais  plus  supjiorter. 


\      fK's 


.Ht 


*> 


l'Ml  I  II     II      ll\  Itl     Ml  SSI 

J'uvais  |iliis  iriiiii-  rciraili' à  clinisir.  |)c|iiiis  le  tiliiiii'  ilc  iiiadMitu-  ilr 
Vfrtli'liii  .1  l'ai'is,  l'Ile  iii'a\;iil  |i.iili''  dans  |ilMsi<'iii's  Icllrrs  d'un  M.  Wal- 
|iii|c  i|ti'i'il('  a|)|irlail  iinloni,  |i'i|iii'l,  |iiis  (11111  ^laiid  /rl<-  rii  ma  raN<-iii'. 
nie  |irii|iiisait,  dans  uni'  di-  srs  li'iirs,  nii  asili-  dmil  l'Iic  nu'  iaisail  Irs 
(lesci'i|iti<>ns  Irs  |dus  a^n-abics,  cntraiil,  |)ai-  rapixti'l  an  jn^rinrnl  il  a  l.i 
siilisislanci'.  dans  des  di'tails  (|iii  in,ii'i|naii'nl  a  (|ni'!  pninl  Irdit  inilnril 
\\al|Mili'  s't)('i-n|iall  a\«'r  cllf  df  cr  pinji'l.  Mijurd  inaii'ilial  in'a\ail  lon- 
jonrs  conseillé  r.Vn^lt'ti'rn'  on  l'Kt'ossi',  ri  ni'\  uili  ill  un  asile  aussi  dans 
si>s  (orrcs,  mais  il  m'i-ii  iiHiail  un  (|ni  me  Irniail  l)i>aui'ou|i  davantage  à 
Pulsdani,  auprès  dr  lui.  Il  Muail  de  nie  l'airi-  |iail  d'un  |)I'ii|mis  i|in- 
If  roi  lui  avait  Irnu  à  nnui  suji-l.  ri  qui  l'Iail  uni-  rs|ii'('i-  din\ila- 
tiiin  il  iu'\  l'iMulit';  ri  uiadanii'  la  duclicssc  do  Sa\r-(ii)tlia  ('i>ni|ilail  si 
bien  sur  ce  vova^e,  (|n'elle  m'éirivil  pour  lue  pii-ssrr  d  aller  la  voir  en 
passant,  et  de  in'ai'i'iMer  (|uel(|ne  Icnijis  anpri'S  d'elle  :  mais  j'avais  un 
tel  allai  lienuMit  pour  la  Suisse.  i|iii'  je  lu'  pouvais  me  résoudre  à  la 
(|uiller  laul  qu'il  nie  seiait  possible  d'y  vivre,  «'t  je  pris  ce  temps  pour 
exécuter  nu  projet  dont  j'étais  occupé  depuis  (]nelques  mois,  et  diuit  je 
n'ai  |>u  j)arler  encore,  pour  ne  pas  con|)er  le  lil  de  imui  ré-cit. 

Ce  projet  consistait  à  m'aller  établir  dans  l'ile  de  Sainl-l'ierre,  do- 
maine de  l'Iiôpital  de  Herue.  au  milieu  du  lac  de  Itieniie.  Dans  un  pcleri- 
nai^e  pédestre  (|ue  j'avais  lait  l'été  pi'écédent  avec  du  l'evron,  nous  avions 
visite  cette  île,  et  j'en  avais  été  tellement  encliauté,  que  je  n'avais  cessé 
depuis  ce  temps-là  de  sonjier  aux  moyens  d'y  faire  ma  demeure.  Le  |)lus 
grand  obstacle  était  que  l'ile  ap|)arlcnait  aii\  lîrniois.  (jui.  trois  ans  au- 
paravant, m'avaient  vilaiiicnu'nt  cliassé  de  cbe/  eux;  et  outre  (|ue  ma 
fierté  pâlissait  à  retourner  chez  des  gens  qui  m'avaient  si  mal  re^u,  j'a- 
vais lien  de  craindre  qu'ils  ne  me  laissassent  pas  plus  en  repos  dans  celle 
ilc  qu'ils  n'avaient  l'ait  à  Vverdun.  J'avais  consulté  là-dessus  niilnnl  ma- 
réchal, qui.  pensant  comme  moi  (|ne  les  IJernois  seraient  bien  aises  de 
me  voir  reléyiié  dans  celte  île  et  de  m  v  tenir  en  ola^e,  pour  les  écrits 
que  je  pourrais  être  tenté  de  l'aire,  avait  fait  sonder  là-dessus  leurs  dis- 
positions par  un  M.  Sturler,  son  ancien  voisin  de  Colombier.  ^1.  Sturler 
s'adressa  à  des  chefs  de  l'Klat,  et,  sur  leur  réponse,  assura  niilord  maré- 
chal (|ue  les  Bernois,  honteux  de  leur  conduite  passée,  ne  denianiiaienl 
pas  mieux  que  de  me  voir  domicilié  dans  l'Ile  de  Saint-Pierre,  et  de  m'y 
laisser  tranquille.  Pour  surcroît  de  précaution,  avanl  de  risquer  d'y 
aller  résider,  je  lis  prendre  de  nouvelles  informations  par  le  celouel 
(ihaillet,  qui  me  conlirma  les  mêmes  choses  ;  cl  le  receveur  de  l'ile  ayant 
reçu  de  ses  maîtres  la  permission  de  m'y  loger,  je  crus  ne  rien  risquer 
d'aller  m'élablir  chez  lui,  avec  l'agrément  tacite  tant  du  souverain  que 
des  |)ropriétaires  ;  car  je  ne  pouvais  espi'rer  que  MM.  de  Berne  reconnus- 
sent onvertemeul  1  injustice  qu  ils  m'avaient  laite,  et  péchassent  ainsi 
contre  la  plus  inviolable  maxime  de  Ions  les  souverains. 


.V>i  I.KS   COM'KSSIO.NS. 

I.'ilc  (le  S.iiiit-l'iiMii',  a|i|i('l(''i'  à  Nciicliùlcl  I  île  ilc  la  Molk',  au  iiiili<'ii 
(lu  lac  (11'  KioiHit",  a  ciiviidii  une  ilciiii-ru'iic  de  loiir;  mais  dans  ce  ])t'lit 
espace  elle  fournil  toutes  les  principales  proiluclions  nécessaires  à  la 
vie.  l'^llo  a  des  champs,  des  |ircs,  des  vergers,  des  bois,  des  vignes  ;  et  le 
tout,  à  la  laveur  d'un  terrain  varié  et  monlagiieux,  l'orme  une  disliihu- 
lion  danlanl  plus  at;ical)le,  (Mk;  ses  parlies  ne  se  découNranl  pas  loiiles 
ensemble,  se  l'ont  valoir  mutuellement,  et  font  juger  l'ile  plus  grande 
(|u"elle  n'est  en  effet,  liie  terrasse  fort  élevée  en  forme  la  partie  occi- 
denlale,  (jiii  regarde  (ileresse  et  Uonneville.  Ou  a  planté  cette  terrasse 
d'une  longue  allée  iiu'oii  a  coupé(!  dans  son  milieu  par  un  grand  salon, 
où,  durant  les  vendanges,  on  se  rassemble  les  dimanches  de  tons  les  ri- 
vages voisins,  pour  danser  et  se  réjouir,  11  n'y  a  dans  l'île  qu'une  seule 
maison,  mais  vaste  et  commode,  oti  loge  le  receveur,  et  située  dans  un 
enfoncement  qui  la  tient  à  l'abri  des  vents. 

A  cinq  ou  six  cents  pas  de  l'ile,  est,  du  coté  du  sud,  une  antre  île  beau- 
coup plus  petite,  inculte  et  déserte,  qui  paraît  avoir  été  détachée  autre- 
fois de  la  grande  par  les  orages,  et  ne  produit  parmi  ses  graviers  que  des 
saules  et  des  persicaircs,  mais  où  est  cependant  un  tertre  élevé,  bien 
gazonné  et  très-agréable,  f.a  forme  de  ce  lac  est  un  ovale  ])iesque  régu- 
lier. Ses  rives,  moins  riches  que  celles  des  lacs  de  Genève  et  de  Neuchà- 
tel,  ne  laissent  pas  de  former  une  assez  belle  décoration,  surtout  dans  la 
partie  occidentale,  qui  est  très-peuplée,  et  bordée  de  vignes  au  pied 
d'une  chaîne  de  montagnes,  à  peu  près  comme  à  Côte-Rôtie,  mais  (jni 
ne  donnent  pas  d'aussi  bous  vins.  On  y  trouve,  en  allant  du  sud  au  nord, 
le  bailliage  de  Saint-Jean,  Bonneville,  Biennc  et  Nidau  à  l'extrémité  du 
lac  ;  le  tout  entremêlé  de  villages  très-agréables. 

Tel  était  l'asile  ([ue  je  m'étais  ménagé,  et  oîi  je  résolus  d'aller  ni'éla- 
blir  en  quittant  le  Val-de-Travers.  Ce  choix  était  si  conforme  à  mon  goût 
pacifique,  h  mon  humeur  solitaire  et  paresseuse,  que  je  le  compte  parmi 
les  douces  rêveries  dont  je  me  suis  le  plus  vivement  passionné.  Il  me 
semblait  que  dans  celte  île  je  serais  plus  séparé  des  hommes,  plus  à 
l'ahri  de  leurs  outrages,  plus  oublié  d'eux,  plus  livré,  en  nu  mol,  aux 
douceurs  du  désœuvrement  et  de  la  vie  contemplative.  J'aurais  voulu 
être  tellement  confiné  dans  cette  île,  que  je  n'eusse  jdns  de  commerce 
avec  les  mortels;  et  il  est  certain  que  je  pris  toutes  les  mesures  imagina- 
bl(>s  pour  me  soustraire  à  la  nécessité  d'en  entretenir. 

Il  s'agissait  de  subsister  ;  et  tant  par  la  cherté  des  denrées  que  par  la 
difficulté  des  transports,  la  subsistance  est  chère  dans  cette  île,  où  d'ail- 
leurs on  est  à  la  discrétion  du  receveur.  Cette  difficulté  fut  levée  par  un 
arrangement  (pie  du  l'eyrou  voulut  bien  prendre  avec  moi,  en  se  sub- 
stituant à  la  place  de  la  compagnie  qui  avait  entrepris  et  abandonné  mon 
•dition  générale.  Je  lui  remis  tous  les  matériaux  de  cette  édition.  J'en 


e 


n 


lis  l'arrangement  et  la  distrihiiliim.  J'y  joignis  l'engagement  de  lui  re- 


i>\i(Tii    II.  Il  MU   Ml  nss 

iin'llif  li's  ni(-iiii>ii'cs  île  in.i  >ic,  cl  je  le  lis  (l<'|MiMlaii'c  ^iiitM'ali'tni'iil  lii' 
Ions  mes  |ia|iicrs,  avec-  la  roiiililioii  cxiiri-ssc  (II-  n'en  lairc  usage  i|u'a- 
pi'i-s  ma  iiiori.  ayant  à  tiviir  d'ailii-M'i-  lraiii|iiilli-iiiciit  ma  (-arrière,  sans 
plus  fiMre  souvenir  le  |>nl)lii-  tie  moi.  An  moyen  île  eela,  la  pension  via- 
gère ipiil  se  l'Iiar^^enil  de  me  paver  siiflisait  ponr  ma  snlisislanie.  Mi- 
lord  mareelial  avant  reionvré  tous  ses  liiens,  m'en  avait  oflei  t  une  de 
1200  lianes,  (|ne  je  n'avais  aeceplée  i|u'ea  la  réduisant  a  la  moitié.  Il 
m'en  voulut  envoyer  le  eapital.  i|tie  je  refusai,  par  lemharras  dt;  le 
pl.uer.  Il  lit  |>asser  ce  capital  à  du  l'eyroii,  entre  les  mains  de  ipii  il  est 
reste,  et  ipii  m'en  |tave  la  rente  viagère  sur  le  |)ied  eouveun  avee  le  awi- 
stitnant.  Joignant  donc  mon  traité  avee  du  l'evrou.  la  pension  de  milord 
maréelial,  ilmil  les  deux  tiers  étaient  réversibles  à  Thérèse  après  ma 
mori,  et  la  rente  de  iJOO  IVanes  <|ne  j'avais  sur  Dneliesne,  je  piuivais 
compter  sur  une  subsistance  honnête,  et  ponr  moi,  et  après  moi  pour 
Thérèse,  à  ijui  je  laissais  700  francs  de  rente,  tant  de  la  pension  de  Hey 
(|ue  decidlede  milord  maréchal  :  ainsi  je  n'avais  plus  à  craindre  que  le 
pain  lui  mani|uàl,  non  plus  (ju'à  moi.  Mais  il  était  écrit  (|ne  l'honneur 
me  IVucerait  île  repousser  tontes  les  ressources  que  la  fortune  et  mon 
travail  mettraient  à  ma  portée,  et  que  je  mourrais  aussi  pauvre  que  j'ai 
vécu.  On  jugera  si,  à  moins  d'être  le  dernier  des  infâmes,  j'ai  pu  tenir 
des  arrangements  (|u'on  a  toujours  pris  soin  de  me  rendre  ignominieux, 
en  môlant  avec  soin  toute  autre  ressource,  poni-  me  lorcer  de  con- 
sentir à  mon  déshonneur.  Comment  se  seraient-ils  doutés  du  parti  que 
je  prendrais  dans  celte  allcruative?  Ils  ont  toujours  jugé  de  mon  cieur 
par  les  leurs. 

Kn  re|)os  du  côté  di'  la  subsistance,  j'étais  sans  souci  de  tout- autre. 
Ouoiquc  j'abandonnasse  dans  le  monde  le  champ  libre  à  mes  ennemis, 
je  laissais  dans  le  noble  enthousiasme  qui  avait  dicté  mes  écrits,  et  dans 
la  constante  uniformité  de  mes  principes,  un  témoignage  de  mon  âme 
(|ni  répondait  à  celui  (|ue  toute  ma  conduite  rendait  de  mon  naturel. 
Je  n'avais  pas  besoin  d'une  autre  défense  contre  mes  calomniateurs.  Ils 
pouvaient  peindre  sous  mon  nom  nn  antre  homme;  mais  ils  ne  pou- 
vaient lrom|)er  que  ceux  qui  vonlaienl  être  trompés.  Je  pouvais  leur 
donner  ma  vie  à  ejtiloguer  d'un  bout  à  l'antre  :  j  étais  sûr  cju  à  travers 
mes  fanics  et  mes  faiblesses,  à  travers  mon  inaptiludeà  supporter  aucun 
joug,  on  trouverait  toujours  nn  homme  juste,  bon,  sans  liel.  sans  haine, 
sans  jalousie,  prompt  à  reconnaître  ses  jiropres  torts,  plus  prompt  à  ou- 
blier ceux  d'antrui.  chercluinl  touli'sa  félicité  dans  les  liassions  aimantes 
et  douces,  et  porlanl  (  n  toute  chose  la  sincérité  jusfjn'à  l'imprudence, 
jus(jn'au  plus  incroyable  désintéressement. 

Je  prenais  donc  en  quelque  sorle  congé  de  mon  siècle  et  de  mes  con- 
temporains, et  je  faisais  mes  adieux  an  monde  en  me  conliiiant  dans 
celle  île  |)onr  le  reste  de  mes  jours  ;  car  telle  était  ma  résolution,  et  c'é- 


ri3t  1,ES   CONFESSIONS. 

lait  la  (|iu'  je  complais  cxcciilcr  ciiliii  le  yiaiid  projet  (1(!  cpltc  vio  oiseuse, 
aii(|iiel  j'avais  inulileiiieiit  consacré  jusqu'alors  tout  le  pou  traclivité  (jue 
le  ciel  ni'a\ait  départie,  Celle  île  allait  devenir  |)onr  moi  celle  de  i'api- 
Mianie,  ce  bienheureux  pays  oi'i  l'on  dort  : 

On  y  fail  [ilii^,  lin  n'y  l'ail  niill(>  choso. 

Ce  ///((S  était  tout  jmuii-  moi,  car  j'ai  toujours  peu  regi-etlé  le  som- 
meil ;  l'oisiveté  me  sullil;  cl  pourvu  que  je  ne  fasse  rien,  j'aime  encore 
mieux  rêver  éveillé  qu'en  souj^e.  i>'àgc  des  projets  romanesques  élant 
passé,  et  la  l'nmée  de  la  gloriole  m'ayaul  pins  étourdi  (|ue  llaltt',  il  ne 
me  restait,  pour  dernière  espérance,  que  celle  (]v  \]\iv  sans  gène,  dans 
un  loisir  éternel.  C'est  la  vie  des  bienheureux  dans  l'autre!  monde,  et 
j'en  faisais  désormais  mou  bonheur  supiême  dans  celui-ci. 

Ceux  qui  me  re|)roclient  tant  de  contradictiousne  manqueront  pas  ici 
de  m  eu  reprocher  encore  une.  .l'ai  dit  que  l'oisiveté  des  cercles  me  les 
rendait  insupportables,  et  me  voilà  rechercliant  la  solitude  uniquement 
pour  m'y  livrer  à  l'oisiveté.  C'est  pourtant  ainsi  que  je  suis;  s'il  y  a  là 
tie  la  contradiction,  elle  est  du  fait  de  la  nature  et  non  pas  du  mien  : 
mais  il  y  en  a  si  peu,  (jiie  c'esl  par  là  précisément  (|uc  je  suis  toujours 
moi.  L'oisiveté  des  cercles  est  tuante,  parce  qu'elle  est  de  nécessité;  celle 
de  la  solitude  est  charmante,  parce  qu'elle  est  libre  et  de  volonté.  Dans 
une  com|)agnic  il  m'est  cruel  de  ne  rien  faire,  parce  que  j'y  suis  forcé. 
Il  faut  (jne  je  reste  là  cloué  sur  une  chaise  ou  debout,  planté  comme 
un  piquet,  sans  remuer  ni  pied  ni  palle,  n'osant  ni  courir,  ni  sauter, 
ni  chanter,  ni  crier,  ni  gesticuler  quand  jeu  ai  envie,  n'osant  pas  même 
rêver  ;•  ayant  à  la  fois  tout  l'ennui  de  l'oisiveté  et  tout  le  tourment  de  la 
contrainte;  obligé  d'être  attentif  à  toutes  les  sottises  qui  se  disent  et  à 
tous  les  c(unj)liments  qui  se  l'ont,  et  de  fatiguer  incessamment  ma  Mi- 
nerve, pour  ne  pas  manquer  de  placer  à  mon  tour  mon  rébus  et  mon 
mensonge.  Kt  vous  appelez  cela  de  l'oisiveté!  C'est  un  travail  de  forçat. 

L'oisiveté  que  jaime  n'est  pas  celle  d'un  fainéant  qui  reste  là  les  bras 
croisés  dans  une  inaction  totale,  et  ne  pense  pas  plus  qu'il  n'agit.  C'est 
à  la  fois  celle  dun  enfant  qui  est  sans  cesse  en  mouvement  j)our  ne  rien 
faire,  et  celle  d'un  radoteur  (jui  bal  la  campagne,  tandis  que  ses  bras 
sont  en  l'cpos.  .l'aime  à  m'occuper  à  faire  des  riens,  à  commencer  cent 
choses,  et  n'en  achever  aucune,  à  aller  et  venir  comme  la  tête  me 
chante,  à  changer  à  chaque  instant  de  projet,  à  suivre  une  mouche 
dans  toutes  ses  allures,  à  vouloir  déraciner  un  rocher  pour  voir  ce  qui 
est  dessous,  à  entreprendre  avec  ardeur  un  travail  de  dix  ans,  et  à  l'a- 
baudonner  sans  regret  au  bout  de  dix  minutes,  à  muser  enfin  tonte  la 
journée!  sans  ordre  et  sans  suite,  et  à  ne  suivre  en  toute  chose  (|ue  le 
caprice  du  moment. 


|-\lt  I  II     II.    I  l\  Kl     Ml  5.Vi 

Ln  lt(ilaiiii|ti('.  telle  (|iie  ji'  l'ai  loiijotirs  eonsidérte,  el  telle  qu'elle 
eoinineiieait  à  ilexeiiir  |iassii)ii  puni'  moi,  était  preeisetiieiit  une  elmle 
oiseuse,  |iro|iie  a  reni|>lir  ttint  le  Mile  de  me-.  Imimis,  sans  \  l.iis-.er  plaee 
an  délire  de  l'iiiia^inatinn,  ni  a  reiniiii  ilnn  desd-UM'enieiil  lnlal.  l-irrer 
notielialainnient  dans  les  liois  et  dans  la  eaiii|ia^iie,  |ireiidre  inaeliinale- 
ineiit  ('à  el  la,  tantôt  une  lleiir.  tanlùl  un  raniean,  liiniiter  nnni  l<iin 
presipi'an  hasard,  (diserver  mille  et  mille  luis  les  mi'ines  clioso,  el  ton- 
jonrs  avee  le  même  intirèt,  parée  ipie  je  les  onldiais  tonjniirs.  était  de 
(|niii  passer  l'éteinité  sans  ptinvoir  m'enniiyer  nn  moment.  niiel(|ne  élé- 
};ant(<,  qnehpie  admiralile,  (piehpie  ili\erse  ipie  soit  la  strnclnre  des  m'-- 
•;etan\,  idle  ne  IVappe  pas  assez,  nn  leil  ij^noraiit  pour  l'inli-resser.  (ielti; 
conslanle  analoj;ie,  et  poiirlaiil  celle  \ariele  prodi<;ioiis<'  (|ni  rè^'iie  dans 
leur  organisation,  ne  lrans|)orle  (|iu'  eoiiv  (|ui  ont  déjà  (|nel(|ne  idée  du 
système  véj;élal.  Los  antres  n'cml,  à  l'aspeet  de  Ions  ces  trésors  de  la  iia- 
liire,  (|ii'nne  ,'tiliiiiralion  stiipide  et  monotone.  Ils  ne  MiienI  rien  en  dé- 
tail, |)arce  (in'ils  ne  savent  pas  n\èmc  ce  qu'il  l';inl  regarder;  et  ils  ne 
voient  |dus  reiisemhle,  parce  qu'ils  n'ont  aucune  idée  de  cette  cliainc 
de  rapports  et  de  conihiiiaisons  cpii  accahie  de  ses  merveilles  l'esprit  di- 
l'observateur.  J'étais,  et  mon  délaul  do  iiu'inoiro  me  devait  tenir  tou- 
jours, dans  cel  lieiii-eti\  point  d'en  savoir  assez  peu  pour  (|iie  tout  me  fui 
nouveau,  el  assez  pour  que  tout  me  fut  sensible.  Les  di\ers  sols  dans 
lesquels  l'île,  quoique  jtetile,  était  parta^'ée,  m'orfraient  une  suilisante 
variété  de  pliuiles  |)our  l'étude  el  pour  ramusemout  do  loiile  ma  vie.  Je 
n'v  voulais  |)as  laisser  un  jioil  d  lici  lie  sans  analyse,  et  je  m'arrangeais 
tléjà  pour  faire,  avec  uu  recueil  immense  d'observations  curieuses,  la 
Flora  l'vl  tins  u  la  ri  s . 

Je  lis  venir  Thérèse  avec  mes  livres  el  mes  effets.  Nous  nous  mimes  en 
jicnsion  chez  le  receveur  de  l'île.  Sa  femme  avait  à  Nidaii  ses  sœurs,  ipii 
la  venaient  voir  tour  à  tour,  et  (pii  faisaient  à  ThéreS(>  une  c(unpaj;nie. 
Je  fis  là  l'essai  d'une  douce  vie  dans  lacjuellc  j'aurais  voulu  passer  la 
mienne,  cl  donl  le  «lont  que  j'y  pris  ne  servit  qu'à  me  faire  mieux  senlir 
l'amerlumede  celle  qui  devait  si  promptemcnl  y  succéder. 

J'ai  toujours  aiim''  l'eau  passionnément,  et  sa  vue  me  jette  dans  nue 
rêverie  délicieuse,  quoique  souvent  sans  objet  déterminé.  Je  ne  manquais 
point  à  mon  lever,  lorsqu'il  faisait  beau,  de  courir  sur  la  terrasse  bumer 
l'air  salubrr  el  frais  du  matin,  et  planer  des  yeux  sur  l'horizon  de  ce  beau 
lac.  dont  les  rives  et  les  inonlMj;nes  (|iii  le  bordent  encliantaienl  ma  vue.  Je 
ne  trouve  point  de  plus  di^'iic  liommaj^e  a  la  DiMiiite  que  cette  adniiralion 
niuetlc  qu'excile  la  contemplalion  de  ses  œuvres,  et  qui  ne  s'exprime 
point  par  des  aclcs  développés.  Je  comprends  comment  les  habitants  des 
villes,  (pii  ne  voient  ipie  des  murs,  des  rues  el  des  crimes,  oui  |)eu  de 
loi  ;  mais  je  ne  puis  compremlre  commenl  des  campagnards,  el  surtout 
des  solitaires,  peuvent  n'en   point  avoir,  (.oiniiieiit  leur  àine  ne  s'élève- 


Toi;  LES   CONFESSIONS. 

t-t'llc  |»as  coiil  lois  lu  jour  avec  cxlasc  à  raiiteiir  des  iiiorvuillL's  qui  les 
IraiiiuMit?  l'our  moi,  c'osl  surtout  à  mou  lever,  alïaissé  ])ar  uies  iusoui- 
nies,  <iii"uiie  loiii;iu;  hahilndc;  nie  poitc  à  ces  élévatious  de  eo'ur  (|ui 
n'imposeiil  poiul  la  ralif;ue  de  peuser.  .Mais  il  faut  pour  cela  <|ue  lues 
yeux  soieut  frappés  du  raxissant  spectacle  de  la  uature.  Daus  ma  cliaiuhre, 
je  prie  plus  raremeul  et  plus  sèclieuu'ut  :  mais  à  l'aspect  d'uu  i)eau 
paysajjc,  j(!  lue  sens  éiuu  saus  poinoir  dire  de  ([iioi.  .l'ai  lu  (|u"uu  sage 
('■\r(|ue,  daus  la  visite  de  S()u  diocèse,  lituna  une  Aiiiille  feiuuie  <|ui,  poui' 
Idule  prière,  ne  savait  dire  (|ue  O  !  il  lui  dit  :  Houiu'  uum'c,  ooutiuue/  de 
[trier  toujours  aiusi;  votre  prière  vaut  mieu.\  (jue  les  uôtres.  Cette  meil- 
leure prière  est  aussi  la  mieune. 

A|)rès  le  déjeuuer,  je  uie  liàtais  d'écrire  eu  rcclii[;uant  quel((ues  uial- 
heureuses  lettres,  aspiraut  avec  ardeur  à  1  heureux  uiouieut  de  ueu  [)lus 
écrire  du  tout.  Je  tracassais  quelques  instauls  autour  de  mes  livres  et 
pa|)iers,  j)our  les  déhaller  et  arrauger,  j)lutùt  que  j)our  les  lire  ;  et  cet 
arraiigeuieut,  ([ui  deveuait  piuir  luoi  l'œuvre  de  l'éuélope,  me  donnait  le 
plaisir  de  muser  quelques  mouu'uls,  après  quoi  je  m'en  ennuyais  et  le 
quittais,  pour  passer  les  trois  ou  quatre  lieures  qui  nie  restaient  de  la 
matinée  à  l'étude  de  la  botani(]ue,  et  surtout  au  système  de  Linn;cus, 
pour  lequel  je  pris  une  passion  dont  je  n'ai  ])u  l)ien  me  guérir,  même 
après  en  avoir  senti  le  vide.  Ce  grand  observateur  est,  à  mon  gré,  le 
seul,  avec  Luchvig,  qui  ait  vu  jusqu'ici  la  botanique  en  naturaliste  et  en 
pbilosoj)lie;  mais  il  l'a  trop  étudiée  dansdes  herbiers  et  dans  des  jardins, 
et  pas  assez  dans  la  nature  elle-même,  l'our  moi,  qui  prenais  pour  jar- 
din l'île  entière,  sitôt  que  j'avais  besoin  de  faire  ou  vérifier  quel- 
que observation,  je  courais  dans  les  bois  ou  dans  les  prés,  mon  livr(! 
sous  le  bras  :  là,  je  me  couchais  par  terre  auprès  de  la  plante  eu  (jnes- 
tion,  pour  l'examiner  sur  pied  tout  à  luon  aise.  Cette  méthode  m'a  beau- 
coup servi  pour  connaître  les  végétaux  dans  leur  état  naturel,  avant 
qu'ils  aient  été  cultivés  et  dénaturés  par  la  main  des  hommes.  On  dit 
que  Fagon,  jtremier  nu'deein  de  Louis  XIV.  (|ui  uounuait  et  connaissait 
|)arfaiteuu^nt  toutes  les  piaules  du  Jardin  Hoyal,  était  dune  telh;  igno- 
rance dans  la  campagne,  qu'il  n'y  connaissait  plus  rien.  Je  suis  précisé- 
ment le  contraire  :  je  connais  quelque  chose  à  l'ouvrage  de  la  nature, 
mais  rien  h  celui  du  jardinier. 

l'oiw  les  après-dînées,  je  les  livrais  totaleuu'ut  à  mou  hununir  oiseuse 
et  nonchalante,  et  à  suivre  sans  règle  l'impulsion  du  moment.  Souvent, 
(juarul  l'air  était  calme,  j'allais  immédiatement  en  sortant  de  table  me 
jeter  seul  dans  un  jtetit  bateau,  (jue  le  receveur  m'avait  appris  à  mener 
avec  une  seule  rame  ;  je  m'avançais  en  pleine  eau.  Le  moment  où  je  dé- 
rivais me  doimait  une  joie  (|ui  allait  jus(ju"au  tressaillement,  et  dont  il 
m'est  im[)ossible  de  dire  ni  de  bien  compi'endre  la  cause,  si  ce  n'était 
peut-être  une  lélicilalion   secrète  détre    en    cet  état  Ihms  de  l'atteinlc 


l'Mi  I  II    II   I  i\  III    \ii  .►,.'.: 

(les  iiiiTliaiils.  J'(>i'nii<  iiimiiIi-  m-iiI  dans  te  lac,  a|i|iiiii  liant  i|ii<'li|iirr<iis 
lin  rivage,  mais  n'y  alMuilaiil  jamais.  Sniivi-iil,  laissant  aller  inim  liatc.iu 
il  lu  merci  de  l'air  et  de  l'can,  je  me  livrais  à  des  r<^\eries  sans  idijel,  et 
(|iii.  |ioiir  (^ir)>  slnpido,  n'en  étaient  pas  ninins  douces.  Je  nréoriais 
[larfois  axec  allemirissement  :  (I  nature!  >>  ma  mère!  me  soici  siins  la 
seule  partie  ;  il  ii'n  a  pinnl  ici  d  homme  adroit  et  lourlie  (|iii  s'iiiler|i(ise 
entre  loi  et  moi.  Je  m'éloignais  ainsi  jnsiin'à  demi-lieue  do  lerre;  j  au- 
rais voulu  (|ne  ce  lac  ci'il  été  rOcéan.  (!e|iendant,  |)oui-  coni|ilaire  a  mon 
|ianvre  clnen,  (|ui  n'ainiait  pas  autant  i|ue  moi  de  si  Icui^ues  stations 
sur  ICati.  je  siinais  (rniilmaire  nu  liul  de  |>i'i>iueii.id<' ;  c'était  d'aller 
dcliai'(|Uer  a  la  pi'llle  ile.  de  m  \  proilieiier  une  liiiiii'  mi  deuv,  ou  di; 
m'elendre  an  sommet  ilu  h  rire  sur  lega/.uii,  pour  m'assonvir  du  plaisir 
d'admirer  ce  lac  et  ses  eii\ irons,  pour  evaminer  et  (liss(''(|iier  toutes  les 
lierlies  (|ui  se  trouvaient  à  ma  piutei'.  el  ptuir  me  liàtir.  comme  un  antre 
ItohillSOU,  liu<'  demeure  luia^iiiau'i'  dans  ci'lle  |ielile  ile.  Je  lu  aH'ection- 
nai  rorlement  à  celte  liutte.  Ouand  j  \  pouvais  mener  promener  Tlierese 
avec  la  receveuse  et  ses  S(enrs,  iMuiime  j'étais  lier  d'être  leur  pilote  et 
leur  j^ui<le  !  .Nous  y  portâmes  eu  pompe  des  lapins  ptnir  la  |>enpler  ;  au- 
tre fêle  |iiMir  Jeau-Jac(|nes.  (ietle  peuplade  me  rendit  la  petite  Ile  encore 
plus  intéressante.  J'\  allais  plus  souvent  et  avec  plus  de  plaisir  de|)nis  ce 
lemps-la,   pour  redierclier  des  traces  du  projj;rèsdesuouveau\  lialiilants. 


A  CCS  amuseinenls,  jeu  joignais  nu  (pii  me  rap|)elait  la  diuice  vie  ili 

t. s 


r;^8  I.F.S   (.OM  LSSIONS. 

(!li,iriiicll('s,  (i  .uKincl  1,1  siiisoii  m'iinilait  |>arliciilièr(M)iont.  ('i'(''lail  un 
(li't.ul  (le  s(tiiis  riisli(|n('s  jKiiir  la  iicullc  des  l(''}>;iiines  et  des  Iriiils,  cl  (jiic 
nous  nous  l'aisioiis  iiii  |)laisir,  Tliéroso  et  moi,  do  partager  avec  la  roee- 
vcnso  et  sa  lamille.  Je  me  souviens  (|niin  Uernois,  nommé  M.  Kircliber- 
};er,  mêlant  venu  voir,  me  trouva  perehé  sur  un  grand  arbre,  un  sac 
altaclié  aiiiourde  ma  ceinlun',  el  déjà  si  plciri  d<'  pommes,  que  je  ne 
pouvais  plus  me  lemiier.  Je  ne  lus  pas  ràelié  de  celte  rencontre  et  de 
iiltisienis  autres  pareilles,  J'espérais  (|ue  les  IJernois,  témoins  de  l'em- 
ploi de  mes  loisirs,  ne  songeraient  plus  à  on  troubler  la  tran(|uillité,  et 
me  laisseraient  en  |i:ii\  dans  ma  solitude.  J'aurais  bien  mieux  aimé  y 
cire  confiné  jiar  leur  volonli'  (pie  par  la  mienne  :  j'aurais  été  plus  assuré 
de  n'y  point  voir  Iroublcr  mon  repos. 

Voici  encore  un  do  ces  aveux  sur  les(iuels  je  suis  sûr  d'avance  de  l'iii- 
cr(''diiliti''  des  bn'leurs,  ol)slin(''s  ;'i  juger  lonjours  de  moi  par  eux-mêmes, 
(|noi(in'ils  aient  été  forcés  de  voir  dans  lonl  le  coins  de  ma  vie  mille  al'- 
l'eetions  internes  qui  ne  ressemblaient  point  aux  leurs.  Ce  qu'il  y  a  de 
plus  bizarre  est  qu'en  nie  rcifusanl  tous  les  sentiments  bons  ou  indiffé- 
rents qu'ils  n'ont  pas,  ils  sont  toujours  prêts  à  m'en  prêter  de  si  mau- 
vais, (|u'ils  ne  sauraient  même  entrer  dans  un  eoMir  d'bommc  :  ils  trou- 
vent alors  tout  simple  i\c  me  mettre  en  eoniradielion  avec  la  nature,  el 
défaire  de  moi  un  monstre  tel  (|u'il  n'en  peu!  même  exister.  Uicn  d'ab- 
surde iH'  leur  paraît  incroyai)!o  dès  qu'il  tend  à  me  noircir;  rien  d'ex- 
haordiiiaire  ne  leur  paraît  possible,  dès  qu'il  tend  à  m'honorcr. 

Mais  (|iioi  (ju  ils  en  puissent  cioire  ou  dire,  je  n'en  continuerai  pas 
moins  d'exposer  fidèlement  ce  qiu'  fui,  lit  et  pensa  J.  J.  Rousseau,  sans 
expliquer  ni  justifier  les  singularités  de  ses  sentiments  el  de  ses  idées, 
ni  recberclier  si  d'autres  ont  pensé  comme  lui.  Je  pris  tant  de  goût  à 
l'Ile  de  Saint-Pierre,  et  son  séjour  me  conv(Miait  si  fort,  qu'à  force  d'in- 
scrire tous  mes  désirs  dans  cette  île,  je  formai  celui  de  n'en  point  sor- 
tir. Les  visites  que  j'avais  à  rendre  au  voisinage,  les  courses  qu'il  me 
faudrait  faire  h  Ncucliàtel,  à  Bieuno,  à  Vverdun,  à  Nidau,  fatiguaient 
déjà  mon  imagination.  In  jour  à  passer  bors  de  l'île  me  paraissait  re- 
tranché de  mon  b(mbeur;  et  sortir  de  l'enceinle  de  ce  lac  était  pour  moi 
•  sortir  de  mon  élément.  D'ailleurs,  l'expérience  du  passé  m'avait  rendu 
craintif.  11  suffisait  que  quel(|ue  bien  llaltàl  mon  cœur,  pour  que  je  dusse 
m'altendro  à  le  perdre;  et  l'ardent  désir  de  finir  mes  jours  dans  cette 
île  était  inséparable  de  la  crainte  d'être  forcé  d'en  sortir.  J'avais  ])ris 
riiabitudc  d'aller  les  soirs  m'asseoir  sur  la  gri-vo,  surtout  quaiul  le  lac 
était  agité.  Je  sentais  un  plaisir  singulier  à  voir  les  Ilots  se  briser  à  rnes 
pieds.  Je  m'en  faisais  l'image  du  tumulte  du  monde,  et  de  la  paix  de 
niiin  habitation  ;  cl  je  m'attendrissais  quelquefois  à  cette  douce  idée,  jus- 
qu'à sentir  couler  des  l.irmes  de  mes  yeux.  Ci"  repos,  dont  je  jouissais 
avec  passion,  n'était  troublé  que  par  rin(|uiélude  de  le  ]ierdre;  mais  cette 


!•  vit  I  II    II,  I  i\  m    \ii.  :,.vj 

iiii|iiii'Ui(lo  allait  au  point  il'cti  altérer  la  (Inuieui .  Je  -mlais  ma  sitiia- 
tiDii  >i  précaire,  t|iii' ji'  n'osais  >  eoni|iler.  Ali!  i|iie  je  i  hanterais  volmi- 
Imm'.n,  nie  (lisais-je,  la  iilieiie  de  sniiir  tljei,  ilniil  je  ne  nie  siineie  iiiiint, 
avec  l'assuranee  d'y  |ionMtir  rester  Innjonis!  An  Inn  d  ilie  sonlleil  par 
^ràie.  i|iu;  n'y  siiis-je  ilélenn  par  l'oro-  !  ('.eux  (|ni  ne  font  i|ni!  m'y  souf- 
frir peii>(>nt  à  elia'ine  instant  m'en  (-liasser;  et  piiis-je  espérer  (|iie  mes 
peiseeutenis,  m  y  \iiyaiil  lienren\,  m  y  laissent  ((inlimier  de  l'elre?  Ali! 
c  est  peu  i|ii  un  iiii'  perinelle  d\  \i\i'e;  |e  Munirais  i|n  un  m  \  emidani- 
nàt,  i't  je  voudrais  être  contraint  d'y  rester,  pour  ne  l'i-tre  pas  d'en  sor- 
tir. Je  jetais  un  o-il  d'envie  sur  I  lieiirenx  Miclieli  Dnriel,  i|iii,  traiM|ni!le 
au  cliàlean  d'Arliei^;,  n'axait  en  (|u'a  vouloir  être  lieiireiiv,  pour  l'èlie. 
Kniiii,  a  Idic  I' (le  un'  li\  iii' .1  tes  réllevions,  el  aiiv  pi'i's-eiiliiuents  iii<|nié- 
lanls  des  nonveauv  orales  toujours  prêts  ii  londia;  sur  moi,  j'en  vins  à 
désirer,  mais  avec  une  ardeur  incrovalde,  (in'au  lieu  de  tolérer  seulement 
iiK^n  lialiilation  dans  cette  ile,  on  nie  la  donnai  pour  prison  per|H'tuelli!  ; 
et  je  |iuis  jurer  (|ue  s'il  n'eut  lenii  qu'a  moi  de  m  v  laire  cdiidaiiiiier,  je 
l'aurais  fait  avec  la  |ilus  grande  joie,  |>releiant  mille  lois  la  nécessité  d'y 
passer  le  reste  de  ma  vie,  au  danj^er  d'en  élre  expulsé. 

Celte  crainte  ne  demeura  |)as  longtemps  vaine.  Au  momeiit  oii  je  m'y 
alleiidais  le  ninins.  je  reçus  une  lellre  de  M.  le  iiailii  (le  Nidaii.  daiii  le 
gouvernement  du(|iiel  était  l'ile  de  Saint-l'ierre  :  parcelle  lellre.  il  m'in- 
limait,  de  la  part  de  Leurs  KxcelliMices,  l'ordrcî  de  sortir  d<!  lile  et  de  leurs 
Ktats.  Je  crus  rêver  en  la  lisant,  itieii  de  moins  naturel,  di;  moins  raison- 
iialile,  de  moins  prévu  (|ii  un  pareil  ordre  :  car  j'avais  |diitot  regardé 
mes  pressentiments  ccunme  les  in(|uietu<les  d'un  liomrni;  elTaroiiclié  |>ar 
fes  malheurs  que  comme  une  |)révo\ance  (|ui  put  avoir  le  moindre 
fondement.  Les  mesures  (|ne  j'avais  prises  pour  m'assiirer  de  l'agrément 
tacite  du  souverain,  la  lrani|uillité  avec  la>|ii('lli'  mi  m'avait  laissé  faire 
mon  élalilissemenl.  les  visites  de  jilusieurs  ISirnois  et  du  Itailli  lui-même, 
<|ui  m'avait  comble  d  amitiés  et  de  prévenances,  la  rigueur  de  la  saison, 
dans  la(|uelle  il  était  harhare  (l'expulseï'  un  liomme  iiilirme,  tout  me  lit 
croire  avec  bcaucouj)  de  gens  (|u  il  \  a\  lil  (|iiel(|iie  malenleiulu  dans  cet 
ordre,  et  (|ue  les  malinlenlionnes  avaient  pris  exprès  le  temps  des  ven- 
danges cl  de  riiilré(iueiice  du  sénat  |»onr  me  jiorter  l)rus(|uenient  ce  coup. 

Si  j'avais  écouté  nia  pr<Mniére  indignation  ,  je  serais  parti  sur-le- 
cliam|).  Mais  on  aller '.' ipii!  dexeiiirà  rentn'e  di  l'hiver,  sans  luit,  sans 
préparalif.  sans  coiiducleur.  sans  voiture?  A  iikhiis  de  laisser  Imil  a  l'a- 
bandon, mes  papiers,  mes  elléts,  toutes  mes  affaires,  il  me  fallait  du  temps 
pour  y  pourvoir,  et  il  n  était  pas  dit  dans  l'ordre  si  un  m'en  laissait  ou 
non.  I.a  continuité  des  malheurs  comnieiivait  d'affaisser  mon  courage. 
Pour  la  première  fois  je  sentis  ma  iierlé  nalnielle  llécliir  s(uis  le  joug  de 
la  nécessite;  et,  m.'dgri'  les  mnrmni'es  de  mou  cicnr,  il  laliiil  in'aliaisser 
à  demander  un  délai,  (l'était  à   M.  de  (iraffenried,  qui   ni'.ivait  envoyé 


.'lin  m:s  confessions. 

Toi-drc,  (]!!('  je  nradrcssai  |)()iir  li'  faire  inttMprélcr.  Sa  Icllic  |)(iilail  iiiic 
Iri'ïï-xive  iiii|ii'iiliali()n  de  rc  iiièiiH' ordic,  (|iril  ne  iirinliinail  (luaxcc  le 
|diis  jiiaiid  ic^icl  ;  cl  les  li'iiH)ignagcs  de  donicni'  ol  d'cslliiu'  doiil  rllc 
('■lait  riMiiplic  iii(>  sciiiMaiciil  aillant  d'invilatioiis  bii'ii  douces  de  lui  par- 
ler à  C(i;nr  ouverl;  je  le  lis.  Je  m;  doutais  j)as  même  que  ma  lettre  ne  lit 
ouvrir  les  yeux  à  ces  hommes  initpies  sur  leur  harharie,  et  (|ue,  si  l'on 
ne  ré\(i(|iiail  pas  un  ordre  si  eriiel,  on  ne  nraccordàl  du  moins  nu  délai 
raisonnable,  et  peut-èlie  l'iiixcr  riilicr,  pour  me  |ué|)arer  à  la  retraite  et 
pour  en  ehoisir  le  lieu. 

Iji  altendaul  la  réponse,  je  me  mis  à  réfléeliir  sur  ma  silualiou,  et  à 
délibérer  sur  le  paili  (|iie  j'avais  à  ])rendre.  Je  \is  tant  de  dil'lieullés  de 
toutes  parts,  le  elia|;riu  nravail  si  fortufi'eeté,  et  ma  santé  eu  ce  moment 
était  si  n)auvaise,  que  je  me  laissai  tout  à  l'ail  abattre,  et  que  l'efrot  de 
mon  découraf^emeut  l'ut  de  in'ôler  le  peu  de  ressources  qui  pouvaient  me 
rester  dans  l'esprit,  pour  tirer  le  meilleur  parli  possible  de  ma  triste  si- 
tuation. V.n  qiiel(|iie  asile  que  je  voulusse  me  n'Iugier,  il  élait  clair  que 
je  ne  pouvais  m  y  soiislrain^  à  aiicuno  des  dinix  manii'res  ([u'ou  avait 
prises  pour  ni'expulser  :  lune,  en  soulevant  contn;  moi  la  populace  par 
des  manœuvres  souterraines;  l'aulre,  eu  me  cbassanl  à  l'orcc  ouverte, 
sans  en  dire  aucune  raison.  Je  ne  pouvais  donc  compter  sur  aucune  re- 
traite assurée,  à  moins  de  l'aller  cberelier  plus  loin  que  mes  forces  et  la 
saison  ne  semblaient  me  le  permettre.  Tout  cela  im^  ramenant  aux  idées 
tlont  je  venais  do  m'occuper,  j'osai  désirer  et  proposer  qu'on  voulût  plu- 
tôt disposer  de  nmi  dans  une  captivité  perpétuelle,  (]ue  de  me  faire  errer 
incessamment  sur  la  terre,  en  niV'xjuilsaul  successivement  de  tous  les 
asiles  (jiie  j  aurais  choisis.  Deux  jours  après  ma  j)remière  lettre,  j'en 
écrivis  une  seconde  à  .M.  de  tîraffenried,  pour  le  prier  d'en  faire  la  pro- 
position à  Leurs  Excellences.  La  réponse  de  Berne  à  l'une  et  à  l'autre  fut 
un  ordre,  conçu  dans  les  termes  les  plus  formels  et  les  plus  durs,  de 
sortir  de  lile  et  de  tout  le  territoire  médiat  et  immédiat  de  la  républi- 
(|ue,  dans  l'espace  de  vingt-quatre  heures,  et  de  n'y  rentrer  jamais,  sous 
les  plus  griéves  peines. 

Ce  moment  fut  affreux.  J(;  im;  suis  trouvé  depuis  dans  de  pires  an- 
goisses, jamais  dans  iiii  plus  grand  embarras.  Mais  ce  qui  m'affligea  le 
plus  fut  d'être  lorce  de  renoncer  au  projet  (|ui  m'avait  fait  désirer  de 
j)asser  l'hiver  dans  l'île.  Il  est  temps  de  rapporter  l'anecdote  fatale  (jiii  a 
mis  le  comble  à  mes  désastres,  et  qui  a  entraîné  dans  ma  ruine  un  peu- 
|)li;  iiiforliiiK',  dont  les  naissantes  vim'Iiis  promettaient  déjà  d'égaler  un 
jour  celles  de  SparU'  et  de  lîcuiie.  J'avais  parh'  des  Corses,  dans  le  Con- 
(rut  sucial,  comme  d'un  peuple  neuf,  le  seul  tle  l'Europe  qui  ne  fût  pas 
use  pour  la  législation  ;  et  j'avais  marqué  la  grande  espérance  qu'on  de- 
vait avoir  diin  tel  peuple,  s'il  avait  le  bonheur  de  trouver  un  sage  in- 
sliliili'iir.    Mdii   iiiivraue  fut  lu  par  quelques  Corses,  (|ui  furent   sensibles 


I>\|;  I  II     II.    I  l\  III     Ml  S4I 

a  la  niaiiiiTc  liiiiioralili'  ilmil  jr  |>arl.iis  tlciix  ;  t'I  le  cas  où  ils  si>  li'dii- 
\aiciil  (le  tiavaillrr  à  rctalilissciiii-iil  lii-  li-iir  ri'|>tilili(|tic  lit  pciiM-t'  a  Inirs 
rliffs  (If  iiic  ilfiiiandcr  mes  idées  sur  cet  iiii|Mirl.(iil  (iiiM'a<!e.  t  ii  M.  Iliit- 
Liliioen,  d'iiiie  des  |ii'i>iiiici'<*s  laiiiilles  du  pays,  et  ('a|iitaiiie  en  l'iuiict: 
dans  llosal  Italien,  ni'éeiiNit  à  ee  sujet,  et  nie  iDurnit  |dnsiems  |iie(es 
(|ne  je  Ini  avais  demandées  |I(MI|-  me  im-ltr(!  an  fait  de  l'Iiisloire  de  la  na- 
ti(ni  et  de  l'état  dn  |ia>s.  M.  I'a<di  m'érrivit  ans!>i  |iliisieui's  fois  ;  et  (|n<ii- 
i|iie  je  sentisse  nne  paiedle  eiilie|iiise  au-dessus  de  nn's  lorees,  je  crus 
ne  pouvoir  les  reiiiseï-  pour  eoneoutir  à  um'  si  grande  et  lielle  leiiMe, 
lorsi|ue  j'aurais  pris  tontes  les  instnulions  dont  j'a\ais  hesoin  pour  eela. 
(!e  l'ut  dans  ee  sens  (|ne  je  répondis  à  l'un  et  à  l'autre,  et  cette  corres- 
pondance continua  jusipi  a  mou  di'pail. 

l'récisémeiit  dans  le  même  leuip<  j'appii;<  (|m'  la  KiMiice  en\ovait  des 
troupes  en  C(U'se,  et  (|u'elle  axait  lait  un  traite  avec  les  (iénois.  (!e  traité, 
cet  envoi  de  troupes  m'in(|uiélèrent  ;  et,  sans  m'ima^iner  encore  avoir 
aucun  rapporta  tout  cela,  je  jugeais  impossilde  et  lidieule  de  travailler 
à  un  onvra;:e  qui  demaiiile  un  aussi  prcd'oiid  repos  (pie  rinslitution  d'un 
peuple,  au  monuiit  où  il  allait  peut-être  être  subjugue.  Je  ne  cachai  pas 
mes  in(|uiétudes  à  M.  Itutlai'uoco.  (|ui  me  rassura  par  la  certitude  (|ue, 
s'il  y  avait  dans  ce  traite  des  choses  contraires  à  la  liherlé  de  sa  nati(Ui, 
un  aussi  Ixm  citoven  (|ue  lui  ne  resterait  pas.  comme  il  faisait,  au  ser- 
vice de  France.  Mu  eUel.  son  zèle  |)(nir  la  législation  des  (!orses,  et  ses 
étroites  liaisons  avec  M.  l'anli,  ne  pouvaient  me  laisser  aucun  soupçon 
sur  son  compte;  et  (|naiul  j'appris  (ju'il  Taisait  de  l"ré<|ueuts  voyages  à 
Versailles  et  à  l'oulaiiieldeau,  et  ([u'il  avait  des  relations  avec  M.  de  (!hoi- 
senl,  je  n'en  conclus  autre  chose,  sinon  {|u'il  avait  sur  les  véritables  in- 
(enlions  de  la  C(uir  de  France  des  sûretés  ([u'il  me  laissait  entendre,  mais 
sur  les(|nelles  il    ne  Mniialt  pas  s'expliquer  ouveilcinent  par  lettres. 

Tout  cela  me  rassurait  en  partie.  Cependant,  ne  coiiipreiianl  rien  à 
cet  env(M  de  troupes  liau(;aises,  ne  pouvant  raisonnahlement  penser 
qu'elles  fussent  la  jionr  prolé'gcr  la  liherlé  des  Corses,  qu'ils  étaient  très 
en  étal  de  défendre  seuls  contre  les(îénois,  je  no  pouvais  inelran(|uilliser 
parfaitement,  ni  me  mêler  tout  de  hou  de  la  législation  ])roposee,  jiis- 
«|u';i  ce  (|ne  j'euss(;  des  preuves  solides  (|ue  tout  cela  n Clait  jias  un  jeu 
pour  me  persiller.  J'aurais  extrèmemcul  désiré  une  entrevue  avi  c  M.  Hiil- 
lafuoco  :  c'était  le  vrai  moyen  d'en  tirer  les  éclaircissemculs  dont  j  avais 
besoin.  Il  me  la  lit  espérer,  et  je  l'attendais  avec  la  plus  grande  impa- 
tience, l'our  lui,  je  ne  sais  s'il  en  avait  vérilaldement  le  projet;  mais 
quand  il  l'aurait  eu,  mes  désastres  m'auraient  empêché  d'en  profiter. 

l'Ins  je  méditais  sur  l'entreprise  proposée,  plus  j'avançai  dans  l'exa- 
men des  pièces  (jiio  j'avais  entre  les  mains,  (;t  plus  je  sentais  la  nécessité 
d'étudier  de  pri-s,  et  le  peuple  a  instituer,  et  le  S(d  (ju'il  hahilait,  et  tous 
les  rap[>orls  par  les(|inds  il  lui  fallait  a|ipiiiprier  cette  institution.  Je  ('om- 


:>*i  Lies  r.oM'i'.ssioNs. 

prenais  chaqui;  jour  davaiilage  qu'il  m\'tiut  iiiipossible  il'ii((|iHTir  de  loin 
toiilos  les  lumières  nécessaires  pour  me  j^uiiler.  Je  l'écrivis  à  Bullafuoco  : 
il  le  seiilil  lui-même  ;  el  si  je  ne  l'ormai  |)as  précisément  la  résolulion  de 
passer  en  Corse,  je  m'occupai  beaucoup  des  moyens  de  l'aire  ce  vovafic 
J'en  parlai  à  M.  Dasliei',  (|ui,  ayant  anlrelViis  servi  dans  celle  île  sous  M.  de 
Mailiehois,  devait  la  connaître.  Il  n'épar;;iia  rien  pour  nie  détourner  de  ce 
dessein;  el  j'avoue  (|ue  la  peinture  allreuse  (ju'il  me  lit  des  Corses  el  de 
leur  |ta\  s  refroidit  beaucoup  le  désirijuej 'avais  d'aller  vivre  au  milieu  d'eux. 

Mais  quand  les  persécutions  de  .Motiers  me  liienl  sonj^er  de  quitter  la 
Suisse,  ce  désir  se  r.minia  par  l'espoir  de  Irouver  enliu  cliez  ces  insu- 
laires ce  re|)os  <|u'(Ui  ne  voulait  me  laisser  nulle  [lail.  lui!  chose  seule- 
ment m'elTarouclKiil  sur  ce  vovai^c  :  c'était  l'inaptitude  el  l'aversion  que 
j'eus  toujours  pour  la  vi(!  active  à  laquelle  j'allais  être  condamné.  Fait 
pour  méditer  à  loi.-ir  dans  la  solitude,  je  ne  l'étais  point  j)our  parler, 
agir,  traiter  d'alTaires  parmi  les  hommes.  La  nature,  (|ui  m'avait  donné 
le  premier  talent,  m'avait  relusé  l'autre,  (cependant  je  sentais  que,  saiis 
prendre  part  direclement  aux  alTaires  publicpies,  je  serais  nécessité,  silôl 
que  je  serais  en  Corse,  de  me  livrer  à  l'empresscnient  du  peuple,  el  de 
conlérer  très-souvent  avec  les  chefs.  L'objet  même  de  mon  vovage  exi- 
geait ([u'an  lien  dt;  ebcrcher  la  retraite,  je  cherchasse,  ,\u  sein  de  la  na- 
tion, les  lumières  dont  j'avais  besoin.  Il  était  clair  (|ue  je  ne  pourrais 
plus  disposer  de  moi-même;  qu'entraîné  malgré  moi  dans  un  lourhillon 
pour  lequel  je  n'étais  point  né.  j'y  mènerais  une  vie  tonte  coniraii'e  à 
mon  goût,  et  ne  m'y  monlriMais  (|u'a  mou  désavantage.  Je  prévoyais  (jue, 
soutenant  mal  par  ma  présence  l'opinion  d(!  capacité  qu'avaient  pu  leur 
donner  mes  livres,  je  me  déci'édilei'ais  chez  les  Corses,  el  perdrais,  au- 
tant à  leur  préjudice  qu'an  mien,  la  conliance  qu'ils  m'avaient  donnée, 
el  sans  la(juelle  je  ne  |)ouvais  faire  avec  succès  l'œuvie  (piils  attendaient 
de  moi.  J'élais  sûr  ([u'eii  sortant  ainsi  de  ma  sphère,  je  leur  deviendrais 
inutile  el  me  rendrais  malheureux. 

Tourmenté,  battu  d'orages  de  toute  espèce,  fatigué  de  voyages  el  de 
persécutions  depuis  plusieurs  années,  je  sentais  vivement  It;  besoin  du 
repos, dont  mes  barbares  ennemis  se  faisaient  nujeudeme  jM'iver;  je  sou- 
|)irais  plus  que  jamais  aj)rès  cette  aimable  oisiveté,  ajiiès  cette  douce 
(juiétude  d'esjiril  el  de  corps  que  j'avais  tant  convoitée,  et  à  laquelle, 
revenu  des  chimères  de  l'amour  et  de  l'amitié,  mon  cœur  bornait  sa  féli- 
cité suprême.  Je  n'envisageais  (|n'avec  idlVoi  les  travaux  ([ne  j'allais  en- 
treprendre, la  vie  tumultueuse  a  L'Ujuelle  j'allais  me  livrer;  et  si  la  gran- 
deur, la  beauté,  l'utilité  de:  Tobjet  animaient  mon  courage,  limpossibi- 
lilé  de  payer  de  ma  personne  avec  succès  me  l'ôtait  absolument.  Vingt 
ans  de  uiedilalion  priifonde,  a  jiart  moi.  m'auraient  moins  coûté  (|ne  six 
mois  d'une  vie  aciive,  an  niiliiii  di'>  liomuies  el  des  aliaires,  et  cerlaiii 
d'y  mal  réussir. 


l'XIl  I  II     II,    I  l\  Itl Ml  >n^ 

J««  in'avis.n  d'iiii  cxiiitluiil  i|iii  uiv  |iat  ut  |>ro|>ic  à  tout  roncilitT.  l'oiir- 
siiivi  (liiiis  (lins  nus  n  lnj^rs  par  les  mciii-rs  soiilcnaiiifs  di-  inrs  sccnls 
|n*rsiTiileiirs,  ri  m-  Mixaiil  plus  (|iif  la  (lorsi«  où  je  pusse  csiicirr  puui 
mes  \iiMix  jours  If  i.  pips  i|u'ils  ne  v(Milaii-iil  mi'  laisser  nulle  pari,  je  ré- 
solus (le  m'y  rendre,  a\ee  les  direelions  de  llullafuoro,  aussilôl  une  j'en 
mirais  la  possilùlilé;  mais  pour\  \i\\v  lram|uille,  de  renoncer,  du  moins 
ni  appaiTiiee.  au  travail  de  l.i  législation,  et  île  me  liorner,  pmir  paver 
en  r|U(d(|ue  soile  à  mes  iiôles  leur  hospil.dilé,  à  éerire  >ur  les  lieuv  leur 
liisldiii',  saut  à  prendre  sans  liriiit  les  iiisliiielions  m'eessaires  pour  leur 
devenir  plus  iitde,  si  je  voyais  jour  a  y  réussir.  Kn  eommemant  ainsi  par 
no  m'en{;a^er  à  rien,  j'espérais  être  en  état  de  nu'-diter  en  seerel  el  |dus  à 
mon  aise  un  plan  (|ui  pi'il  leur  (■iiii\(  iiii ,  cl  eela  sans  reiioncei-  lieaiieonp 
à  ma  eliere  solilu<le,  ni  me  sonmeltre  a  un  ^eiite  de  vie  iiui  m'était  iu- 
stippoitalile,  et  dont  je  n'avais  pas  le  talenl. 

Mais  ce  voyajje,  dans  ma  situation,  n'était  pas  une  chose  aisée  à  exô- 
cnter.  .\  la  manière  dont  M.  Dastier  m'avait  paile  di-  la  (lorse,  je  n'v  de- 
vais trouver,  des  plus  simples  eommodilis  de  la  vie,  (|ue  celles  (|in' j'y 
|)orterais  :  Ww^o,  lialùts,  vaisselle,  liallerie  de  cuisine,  papiers,  livres,  il 
fallait  tout  p<utera\ec  soi.  l'uuim  \  trauspoi  1er  avec  ma  gouvernante, 
il  fallait  franchir  les  Alpes,  et  dans  un  trajet  du  deux  cents  lieues  Iraiiier 
à  ma  suite  tout  un  l)aj;aj;e  ;  il  fallait  passer  à  travers  les  Klats  de  plusieurs 
souverains;  el.  sur  le  Ion  donné  par  loule  rKui-o|ie.  je  devais  natiiielle- 
menl  m'altendre,  après  mes  malheurs,  à  trouver  partout  des  obstacles, 
et  à  voir  chacun  se  faire  un  honneur  de  m'aceahler  de  (|U(d(|nc  nouvelle 
dis<:ràre,  et  violer  avec  moi  tous  les  droits  des  <;ens  el  de  riiumanité. 
Les  frais  immenses,  les  f.ilij;ues,  les  ris(|ues  d'nn  pareil  vovaye,  m'cdili- 
geaicnt  d'eu  prévoir  daNaiice  el  d'eu  hicii  peser  toutes  les  difdcnltés. 
L'idée  de  me  trouver  enlin  seul,  sans  ressource  à  mon  îv^e,  et  loin  de 
toutes  mes  connaissances,  à  la  merci  de  ce  peuple  barbare  el  féroce,  tel 
(|ue  me  le  pei^'iiail  M.  Daslier,  était  bien  propre  à  me  faire  rêver  sur  une 
pareille  résolution  avant  de  l'exécuter,  .le  désirais  passionnément  l'entre- 
vue (jue  Unltafuoco  m'avait  fait  espérer,  el  j'en  attendais  l'effet  pour 
prendre  tout  à  fait  mon  parti. 

Tandis  (pie  je  balançais  ainsi,  vinrent  les  persécutions  de  Moliers, 
(|ui  me  forcèrent  à  la  retraite.  Je  n'étais  pas  prêt  pour  mi  huig  voyage,  et 
surtout  pour  celui  de  Corse.  J'attendais  des  nouvelles  de  Hultafuoco;  je 
me  réfugiai  dans  l'Ile  de  Saint-Pierre,  d'où  je  fus  chassé  à  l'enln'-e  de 
l'hiver,  comme  j'ai  dit  ci-devant.  Les  Alpes  couvertes  de  neige  rendaienl 
alors  pour  moi  celle  émigration  impraticable,  surtout  avec  la  pré'cipila- 
lion  qu'on  me  prescrivait.  Il  est  vrai  (|ne  l'extravagance  d'un  pareil  or- 
dre le  rendait  impossible  à  exécuter  :  car  du  milieu  de  cette  solitude  en- 
fermée au  milieu  des  eaux,  n'ayant  (|ue  viugl-(|uatre  heures  depuis 
l'inlimalion  de  l'ordre  |iour  me  préparer  au  départ.  |)our  Irouver  baleaux 


5il  LES   CONFESSIONS. 

cl  vi)itiiros  pour  sortir  ilc  l'îlo  cl  do  loiil  le  Icrriloirn  ;  ([iiaiid  j'aurais  eu 
dos  ailes,  j'aurais  eu  peine  à  pouvoir  olieir.  .le  l'écrivis  à  M.  le  bailli  de 
Nidan  en  rcpoudaul  à  sa  leltrc,  ul  je  urcniprcssai  d(^  soilir  de  ce  pays 
d'iniquité.  Voilà  comment  il  i'allnt  renoncera  mon  projet  cIumI,  et  coui- 
uient,  n'ayant  pu  dans  mou  découragement  obtenir  (ju'on  disposât  de 
moi.  je  me  déterminai,  sur  liiivilation  de  milord  marécbal,  au  voyage 
de  Ueilin,  laissantTltérèse  hiverner  à  l'île  de  Saint-Pierre  avec  mes  effets 
et  mes  livres,  et  déposant  mes  papiers  dans  les  mains  de  du  l'eyron.  Je 
(is  une  telle  diligence,  que  dès  le  lendemain  malin  je  partis  de  l'île,  et 
me  rendis  à  IJienne  encore  avant  midi,  l'en  s'en  fallut  que  je  n'y  ter- 
minasse mon  vovaue   |)ar  un  incident  dont  le  récit  ne  doit  pas  être  omis. 

Sitôt  que  le  bruit  s'était  répandu  (|ue  j'avais  ordre  de  quitter  mon 
asile,  j'eus  nue  alllueuce  (h;  visites  du  voisinage,  et  surtout  de  iîernois 
(lui  venaient  avec  la  plus  détestable  fausseté  me  flagorner,  m'adoncir,  et 
uu'  prolester  qu'on  avait  pris  le  moment  des  vacances  et  de  l'infréqnence 
du  sénat  piuir  minuter  et  mintimer  cet  ordre,  contre  lequel,  disaient- 
ils,  tous  les  deii\  cents  étaient  indignés.  Parmi  ce  tas  de  consolateurs  ,  il 
en  vint  quelques-uns  de  la  ville  de  Bienne,  petit  Etat  libre,  enclavé  dans 
celui  de  Berne,  et  entre  autres  un  jeune  bomme,  appelé  Wildremet, 
diMil  la  famille  tenait  le  premier  rang  et  avait  le  principal  crédit  dans 
cette  petite  ville.  Wildremet  me  conjura  vivement,  au  nom  de  ses  conci- 
toyens, de  choisir  ma  retraite  au  milieu  d'eux,  ni'assuraul  qu'ils  dési- 
raient avec  empressement  de  m'y  recevoir;  qu'ils  se  feraient  une  gloire  et 
nu  devoir  de  m'y  faire  oublier  les  persécutions  que  j'avais  souffertes; 
(|ue  je  n'avais  à  craindre  chez  eux  aucune  influence  des  Bernois;  que 
Bienne  était  une  ville  libre,  (jui  ne  recevait  des  lois  de  personne,  et  que 
tous  les  citoyens  étaient  unanimement  déterminés  à  n'écouter  aucune 
sollicitation   qui  me  fût  contraire. 

Wildremet,  voyant  (|u'il  ne  m'ébranlait  pas,  se  fit  appuyer  de  plusieurs 
antres  personnes,  tant  de  Bienne  et  des  environs  que  de  Berne  même, 
et  entre  autres  du  même  kirchi)erger  dont  j'ai  parlé,  qui  m'avait  re- 
cherché depuis  ma  retraite  en  Suisse,  et  que  ses  talents  et  ses  principes 
me  rendaient  intéressant.  Mais  des  sollicitations  moins  prévues  et  plus 
pondérantes  furent  celles  de  M.  Bartbès,  secrétaire  d'ambassade  de 
l-'rance,  qui  vint  nu'  voir  avec  \\  ildremet,  m'exhorta  fort  de  me  rendre 
à  son  invitation,  et  m'etonua  pai  rinterél  \  if  et  tendre  qu'il  paraissait 
prendre  à  moi.  Je  ne  connaissais  point  du  tout  M.  Bartbès;  cependant 
je  le  vovais  mettre  à  ses  discours  la  chaleur,  le  zèle  de  l'amitié,  et  je 
voyais  (ju'il  lui  tenait  vérit.iblenu'ut  au  cœur  de  me  persuader  de  méta- 
blir  à  Bienne.  Il  me  lit  l'éloi^e  le  plus  pompeux  de  cette  ville  et  de  ses 
habitanis,  avec  lesquels  il  se  montrait  si  intimement  lié,  (|u'il  les  appela 
|»lusieurs  fois  devant  moi  ses  patrons  et  ses  pères. 

(lellc  démarche  de  Barllu'S  me  déroula  dans  tcuites  mes  conjectures. 


l'MM  II     II,    I  l\  Kl     Ml  .«iVS 

J'avais  loiijdiirs  son|)( niini'  M.  il<'  (ilioiseiil  d'ôlrc  railleur i-arlic  ilc  loiilcs 
li's  |H>rst'Ciili()iis  (|ui'  j'i'-|iri>u\ais  en  Siiissr.  La  toiuliiilc  du  n'-siiicnt  de 
riaïuc  à  (ifiit'Vi',  ti'llt;  de  l'aiultassadi'iir  à  SoliMirc.  ni'  coiilirmaiiiit  qnu 
trop  Ci:!  siiupvons  ;  ji>  \  oyais  la  l'raiicc  inlliicr  en  sccrcl  sur  Imil  ci-  <|iii 
ni'airivail  à  Itcinc,  à  (ît-iièvc,  à  Ni'ufihàlcl,  cl  je;  ne  cnivais  avoir  en 
i'ranie  aiicini  einieini  pitissaiil  (|iie  le  seul  due  de  (ilioiseul.  (.>iie  |iiiii- 
vais-je  dniic  penser  de  la  visile  de  Harlliis,  et  du  tendre  intérêt 
(|n'il  paraissait  prendre  à  mon  sort?  Mes  malheurs  iravaienl  pas  eiieurc 
détruit  ii'tte  eonlianee  naturelle  à  mou  iieiir,  et  l'expérience  ne  m'avail 
pas  encore  appris  àvoii'  partout  des  emiu'iclies  sons  les  caresses.  Je  clier- 
tliais  avec  surprise  la  raison  tie  cette  liieineillancc  de  Itarlliès  :  je  n'étais 
pas  assez  sol  pour  croire  qu'il  lit  cette  démarclic  de  son  cliel,  j'y  voyais 
uni'  jinldicité,  et  même  uiu*  alïectatiou  (|ui  mar(|uaient  une  intention  ca- 
cliee,  et  j'étais  bien  eloi^'ue  d'avoir  jamais  trouvé  dans  tous  ces  petits 
nfîcnls  sulialternes  cette  intrépidité  j;énereuse  (|iii,  dans  un  poste  semhla- 
ble,  avait  souvent  fait  bouillonner  mon  ca'ur. 

J'avais  autrefois  nu  |ieu  connu  le  chevalier  de  neauteville  chez  M.  de 
l.uvemhonr;,' ;  il  m'a\ait  temoij;ué  (jnehiue  hieuvcillance  :  depuis  son 
ambassade,  il  m'avait  encore  donné  (|uel(|ues  si;,'nes  de  souvenir,  et  m'a- 
vait même  fait  inviter  à  l'aller  voir  à  Solcurc,  invitation  dont,  sans  m'v 
rendre,  j'avais  été  touché,  n'ayant  pas  accoutumé  d'être  traité  si  honnê- 
tement par  les  jiens  en  |)Iace.  Je  présumai  donc  que  M.  de  Ueauteville, 
forcé  de  suivre  ses  instructions  en  ce  (pii  refjardait  les  affaires  de  tiencve, 
me  plaignant  cependant  dans  mes  malheurs,  m'avait  ménagé,  par  des 
soins  particuliers,  cet  asile  de  Bienne,  pour  y  pouvoir  vivre  trani|uillc 
sons  ses  auspices.  Je  fus  sensible  à  cotte  attention,  mais  sans  en  vouloir 
profiter  ;  et,  détermine  tout  à  lait  au  voyage  de  Berlin,  j'aspirais  avec 
ardeur  au  inouunl  de  rejoindre  niilord  maréchal,  persuadé  que  ce 
n'était  plus  qu'auprès  de  lui  que  je  trouverais  un  M.ii  ir|)(is  et  un  biui- 
heurduiable. 

A  mon  départ  de  l'ile,  Kircbberger  m'accompagna  jusqu'à  Bienne.  J"\ 
trouvai  W  iidremet  et  quelques  antres  Biennois  qui  m'attendaient  à  la  des- 
cente du  bateau.  Nous  diuàmes  tous  ensemble  à  l'auberge;  et  en  v  arri- 
vant, mou  premier  soin  fut  de  faire  chercher  \ine  chaise,  vonl.int  partir 
dès  le  lendemain  matin,  l'endant  le  dîner,  ces  messieurs  reprirent  leurs 
instances  pour  me  retenir  painii  eux,  et  cela  avec  tant  de  chaleur  et  des 
|)rotestations  si  touchantes,  ipie,  malgré  toutes  mes  résolutions,  mon 
cœur,  qui  n'a  jamais  su  résister  aux  caresses,  se  laissa  émotivoir  aux 
leurs.  Sitôt  qu'ils  me  virent  ébranlé,  ils  redoublèrent  si  bien  leurs  efforts, 
qu'enfin  je  me  laissai  vaincre,  et  consentis  de  restera  Bieune.  au  moins 
jusqu'au   printemps  piochain. 

Aussitôt  W  iidremet  se  pressa  de  me  pourvoir  d  un  logement,  et  me 
vanta  comme  une  trouvaille  une  vilaine  petite  chambre  sur  un  derrière. 


Mi(i  I.KS    COM  KSSIONS. 

ail  tioisii'iuu  t'taj^o,  iluiiiiaiit  sur  uni;  cour,  uii  j'a\ais  pour  régal  rL'(ala"e 
des  peaux  piianles  d'un  clianioiscur.  Mon  liùtc  était  un  petit  lioumie  de 
Lasse  niint'  ci  passahlcinciil  IVifion,  ([uc  j'appris  1(;  lendemain  être  dé- 
liaiiehé,  joueur,  et  en  l'orl  niau\ais  |iréiiieainent  dans  le  quartier;  il  n'a- 
xait ni  leninie  ni  enlants,  ni  doniestiques  ;  et,  tristement  reclus  dans  ma 
chambre  solitaire,  j'étais,  dans  le  plus  riant  pays  du  monde,  logé  de  ma- 
nière à  périr  de  mélancolie  en  peu  de  jours.  Ce  qui  m'alïecla  le  plus, 
malgré  tout  ce  qu'on  m'avait  dit  de  rempresscmenl  des  habitants  à  me 
recevoir,  l'ut  de  n'apercevoir,  en  j)assant  dans  les  rues,  rien  d'honnête 
envers  moi  dans  leurs  manières,  ni  d'obligeant  dans  leurs  regards.  J'étais 
pourtant  tout  déterminé  à  rester  là,  quand  j'appris,  vis  et  sentis,  même 
dès  le  jour  suivant,  qu'il  y  avait  dans  la  ville  une  fermentation  terrible 
à  mon  égard,  l'iusienrs  empressés  vinrent  obligeamment  m'avertir  qu'on 
d<-vait  dès  le  lendemain  me  signifier,  le  plus  durement  qu'on  pourrait,  un 
ordre  de  sortir  sur-le-champ  de  l'État,  c'est-à-dire  de  la  ville.  Je  n'avais 
personne  à  qui  me  confier;  tons  ceux  qui  m'avaient  retenu  s'étaient  épar- 
pillés. Wildreniet  avait  disparu,  je  n'entendis  plus  parler  de  Barthès,  et 
il  ne  parut  pas  que  sa  recommandation  m'eût  mis  en  grande  laveur  au- 
près des  patrons  et  des  pères  qu'il  s'était  donnés  devant  moi.  Ln  M.  de 
Van-Travers,  l^ernois,  qui  avait  une  jolie  maison  proche  la  ville,  m'y 
olïrit  cependant  un  asile,  espérant,  me  dit-il,  que  j'y  pourrais  éviter  d'être 
lapidé.  L'avantage  ne  me  parut  pas  assez  flatteur  pour  me  tenter  de  pro- 
longer uwi\  séjour  chez  ce  piMiple  hospitalier. 

Cependant,  ayant  perdu  trois  jours  à  ce  retard,  j'avais  déjà  passé  de 
beaucoup  les  vingt-quatre  heures  que  les  Bernois  m'avaient  données 
pour  sortir  de  tous  leurs  Etats,  et  je  ne  laissais  pas,  connaissant  leur  du- 
reté, d'être  en  quelque  peine  sur  la  manière  dont  ils  me  les  laisseraient 
traverser,  (jiiand  M.  le  bailli  de  ÎN'idau  vint  tout  à  propos  me  tirer  d'em- 
barras. Connue  il  avait  hautement  iinprouvé  le  violent  procédé  de  Leurs 
Jv\cellences,  il  crut,  dans  sa  générosité,  me  devoir  un  témoignage  public 
qu'il  n'v  prenait  aucune  part,  et  ne  craignit  pas  de  sortir  de  son  bailliage 
j)()ur  venir  nie  faire  une  visite  à  Bienne.  Il  vint  la  veille  de  mon  départ, 
et,  loin  de  venir  incognito,  il  affecta  même  du  cérémonial,  vint  m  pocclii 
dans  son  carrosse  avec  son  secrétaire,  et  m'apporta  un  passe-port  en  son 
nom  ])our  traverser  l'Etat  de  Berne  à  mon  aise,  et  sans  crainte  d'être 
in(piieté.  La  visite  me  toucha  ])lus  que  le  passe-port.  Je  n'y  aurais  guère 
été  moins  sensible  (jiiand  elle  aurait  eu  pour  objet  nu  autre  que  moi.  Je 
ne  connais  rien  de  si  i)uissant  sur  mon  cœur  qu'un  acte  de  courage  fait 
à  propos,  en  faveur  du  faible  injustement  opprimé. 

Kniin,  après  m'être  avec  peine  procuré  une  chaise,  je  partis  le  lende- 
main malin  dr  cille  tcric  homicide,  avant  l'arrivée  de  la  dépntalion  dont 
on  devait  m'honorer,  avant  même  d'avoir  pu  revoir  Thérèse,  à  qui  j'avais 
marqué  de  me  venir  joindic  {|nand  j'avais  cru  m'arrêtera  Bienne,  et  que 


l'Mt  I  II    II ,  I  i\  i;i    \(i.  ri47 

j'i'tis  à  |)fiiii'  II'  triiips  ili'  l'iiiilii'iii.iriilci  |i;ii'  un  nuit  de  lettre,  en  lui 
iiiai'(|iiaiit  iiinii  ii(iii\eaii  liésuslic.  On  Neita  il.iii^  ma  troisièiiie  l'uiiie,  si 
jamais  j'ai  la  loiee  île  l'i-erire,  ediiimeiit,  eroNaiit  |iai'lir  |i<)iir  Ueiliii,  je 
[larlis  en  ell'el  |ioiir  rAn[;leterre,  et  ((inimenl  li'S  deux  liâmes  ipii  vou- 
laient ilisposer  île  moi,  ajirès  in'axitir,  à  l'nree  irintii^ues,  cliassé  île  la 
Suisse,  m'i  je  n'étais  pas  assez  en  leur  |KinMjir,  pai  vinrent  enlin  à  me  li- 
wvv  à  leur  ami. 

J'ajoutai  et-  i|ui  suit  ilans  la  leeture  i|ne  je  lis  île  eet  éeiit  à  monsieur 
et  mailame  la  comtesse  il'K^moMt,  à  M.  le  juinee  l'i^natelli,  à  madame  la 
inai°i|Mise  de  Mesiiies,  et  a  M.  !r  manjuis  de  Juif-né. 

J'ai  dit  la  vérité  :  si  i|iiil(|iriiii  sait  des  elioses  eonlraires  à  ce  (|ue  je 
viens  d'expiiser,  russent-elles  mille  lois  jirouvées,  il  sait  des  mensouj^es 
et  lies  impostures  ;  et  s'il  refuse  de  les  ajipndondir  et  de  les  éclaircir  avec 
moi  tandis  (|neje  suis  en  vie,  il  n'aime  ni  la  justiee  ni  la  viiiti'.  Pour 
nioi,  je  le  déclare  11  alitement  et  sans  eiaiiite  :  i|iiii'oiii|iie.  même  sans  avoir 
lu  mes  écrits,  examinera  par  ses  propres  yeux  mon  naturel,  mon  caiac- 
lère,  mes  niieurs,  mes  |>oiu'li:ints,  mes  plaisirs,  nies  liahitiides,  et 
pourra  me  croire  un  lualliunnéte  iiuiniiie,  est  lui-même  un  liomine  à 
élouller. 

J'achevai  ainsi  ma  lei  lure,  et  tout  le  monde  se  lut.  Madame  d'Kj^'muiil 
fut  la  seule  qui  me  parut  émue  :  elle  tressaillit  visiblement,  mais  elle  se 
reinil  bien  vite  et  },'arda  le  silence,  ainsi  que  toute  la  compagnie.  Tel  lut 
le  fruit  (|uc  je  tirai  de  cette  lecture  et  de  ma  déclaration. 


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CLASSEMENT  DES  VIGNETTES. 


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18 


Pages. 

I'roiitis|iiie  par  11.  Haioii  en  iv^;inl  ilii  liliv^ 

Uoiisscau  volant  (1rs  poiiniu's,  par  lIoU'i'lil 27 

Arrivée  de  Uuiisseaii  chez  iiuiilaiiie  de  Warciis,  par  T.  Joliaiinot 59 

Rousseau  aux  pieds  de  iiiadaiiu'  Basile,  par  11.  ISaruii 62 

Rousseau  expli(iuaiit  une  devise,  par  11.  Baron 80 

Seconde  arrivée  chez  niailanie  de  Warens,  par  T.  Joliannol 87 

Le  Passasse  du  Ruisseau,  par  11.  liarou 114 

Les  Cerises,  par  II.  liaron 116 

Rousseau  dispulanl  avec  madame  de  Warens,  par  II.  liaron 134 

Conseils  de  Rousseau  à  madame  de  Warens,  par  I,.  liallaille , 188 

Les  Charmelles,  par  K.  (iirardel 190 

Déjeuner  de  Rousseau  cl  de  niadaine  de  Warens,  par  II.  Baron 201 

Rousseau  et  madame  du  Larnagc,  par  E.  Laville 214 

roud)eati  de  J.  J.  Rousseau  à  Ermenonville,  p.  K.  Girardet 232 

Madame  Dupin  recevant  R(uisseau  à  sa  toilette,  par  Cli.  l'inot 244 

Rousseau  au  lazaret,  par  U.  Baron 248 

Rousseau  et  Zulietla,  par  II.  Barou 267 

Rousseau  dans  les  bras  de  Uiikrol,  par  11.  Barou 295 

Souper  sur  la  Icnèlie  avec  Thérèse,  par  II.  Barou 297 

Rousseau  au  café  le  lendemain  de  la  représentation  du  Deiin  du  l'illuije,  par  II.  Barou.  516 

Madame  d'iîpinay  oH'raul  à  Rousseau  un  asile  à  l'Ermilage,  par  U.   Barou 552 

L"Erndlaye,  par  K.  Cirardet 559 

Visite  de  uiadanie  d'Ilondetot,  par  Euy.  Laville 562 

Rouss<'au  rôvant  la  Nouvelle  lleloïse,  par  C.  Nanleuil 564 

Tètc-à-TOte  avec  madame  d'Ilondetot,  par  Cli.  l'inot 572 

Adieux  du  maréchal  de  Liaeinbourg  et  de  Rousseau  par  C.  Nantcuil 488 

Rousseau  à  .Motiers,  par  K.  Girardet 522 

Habitation  de  Rousfcan  à  l'ile  Saint-Pierre,  par  C.  Nanti  uil 5.'1 


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